INTRODUCTION
La ville d'Avranches a non seulement perdu son évêché : plus malheureuse que plusieurs autres villes, elle a vu tomber sa cathédrale, qui était son principal ornement. II est vrai que ses habitants se sont imposé, dans la seconde moitié de ce siècle, de très lourds sacrifices pour construire et embellir leurs trois églises paroissiales (i), mais l'archéologue et l'historien regretteront toujours la disparition de la vieille basilique de Saint-André. Commencée sous le pontificat de Maugis, vers 1025, et continuée par ses successeurs, Hugues et Michel^ elle avait été achevée par Turgis, qui l'avait consacrée, le 17 septembre 1121.
Incendiée en grande partie par Guy de Thouars, elle fut successivement reconstruite, restaurée et agrandie par Guillaume Tholom, Martin Pinard et Louis de Bourbon . « Le roman, dit M. le Héricher, se montrait dans sa façade occidentale et dans son porche septentrional ; le gothique primitif était représenté par la nef et les collatéraux. Le
(i) Saint-Gerrais, Notre-Dame-des-Champs et Saiat-Saturnin.
style prismatique flamboyait dans les bas-côtés. Ainsi, les trois grands styles du moyen-âge se dessinaient dans cet édifice de granit, d'ailleurs simple et sévère (i). »
Jamais édifice ne s'éleva dans une plus merveilleuse situation. Faisant pour ainsi dire corps avec les remparts, la cathédrale s'avançait en avant de la ville, qu'elle semblait vouloir protéger. Elle dominait les grèves, le Mont- Saint-Michel, Tombelaine, les riantes vallées de la Sée et de la Sélune.
Auprès de la basilique se dressait le palais épiscopal, construit au xv* siècle par Louis de Bourbon (2) : il subsiste encore dans son ensemble et sert aujourd'hui à la fois de tribunal civil et de musée.
L'église se prêtait moins facilement à des usages profanes : ce fut la cause de sa perte.
Le 12 juillet 1790, la Constituante réduisit les cent trente-cinq diocèses du royaume à quatre-vingt-trois, un par département. Elle supprima en même temps les Chapitres et décréta que les électeurs nommeraient les évêques et les curés. Avranches envoya, pour défendre son évêché, deux délégués, M. Pinot et l'avocat Voisin, mais ces députés n'eurent pas gain de cause devant l'Assemblée. La cathédrale, privée de son évêque, bientôt compromise dans sa solidité par la destruction du mur d'enceinte qui entourait le chœur, s'écroula en partie
(i) Avrancbin monumental et historique, tome I, p. 14 et 15.
(2) « Ce magnifique monument, dit François Desrnes, fut tout miné par le dedans (ne demeurant que la superficie du logis), en l'an 1590, ce qui fut iaict pour fortifier la xille^ qui estoit assiégée, les faux-bourgs de laquelle farent aussi tous minez. »
dans la nuit du 20 germinal de Tan IV de la République. C'était alors le temps delà Terreur, et aucun effort ne fut tenté pour sauver le vénérable édifice. U devint une véritable carrière de pierres, ouverte à tous ceux qui avaient besoin de matériaux. Enfin, en 181 1, les tours furent démolies (i) à la suite d'une délibération de la municipalité qui déclarait que les a ruines de la cathédrale choquaient les regards et menaçaient la sécurité publique. »
Bien que de cette église il ne reste plus pierre sur pierre, il est encore intéressant de rappeler les souvenirs historiques qui s'y rattachent. C'est ce que la Société d'histoire de Normandie s'est proposé en nous confiant le soin de rééditer un livre devenu très rare et intitulé : Histoire chronologique des Evesques et du Gouvernement ecclésiastique et politique du diocèse d'Avranches (2), par maître Julien Nicole, prêtre licentié, curé de Carnet et doyen delà Croix en Avranchin. C'est un petit in-12, de loi pages, publié à Rennes en 1669, chez Mathurin Denys, imprimeur et Ubraire, rue Saint-Germain, et sur le titre duquel se trouve une petite, marque renfermant le double médaillon de N. S. et de la sainte Vierge. Le travail du savant et pieux curé de Carnet est précédé d'une très élogieuse dédicace à Mgr de Froulay deXessé,
(i) M. Tabbé Pigeon, Le Diocèse d'Avrancbes, tome II, p, 687 et suiv.
(2) L* Histoire chronologique des Evesques se trouve indiquée dans
Brunet, Ed. Frère' et M*"* Oursel. Cet ouvrage figure sous le no 349 dans le Catalogue des livres rares et précieux, la plupart concernant la Normandie, composant la bibliothèque de feu M. le comte d'Auffay. Il fiit adjugé, le mercredi 15 avril 1865, pour la somme de 57 francs, k M. Dumont. Le titre courant de l'ouvrage est Catalogue des Evèques du diocèse ^Avrancbes,
qui avait fait son entrée dans la ville d'Avranches à la date du 13 avril de la même année 1669.
Cette dédicace, d'un style un peu pompeux, n'est qu'un assez long panégyrique en Thonneur du nouvel évèque. Le curé de Carnet &it allusion dans ces pages au séjour de Mgr de Froulay dans le diocèse de Bordeaax. Qu'il nous suffised'en citer un passage, qui nous parait être le plus intéressant : « Tout le monde sçait que pendant que vous gouverniésseul ce grand Archevêché (r), la piété y étoi t florissante, une dévotion mâle animoit toutes les actions des ecclésiastiques, et les religieuses même ne pieuroîent plus la perte de leur père, pendant qu'elles vous possedoient ; car tout le Diocèse voyoit et admiroit en vôtre personne la douceur du zèle de son Eminence et la force généreuse de Sa Grandeur. Cette onction admirable qui captive les cœurs des peuples et les fait obéir à la voix de celuy qui les gouverne, avoit tellement gagné tous ceux qui avoient obligation de vous obéir, qu'ils ne fai* soient gloire que de céder à leur vainqueur, qui pour ses armes ne portoit que des charmes, et pour ses traits ne lançoit que des attraits. »
A la suite de cette dédicace, se trouvent deux épigrammes, dédiées par Denis Busnel, prêtre d'Avranches, JuL Nicole optimo dignissinioque rectori de Carnet, L'une de ces poésies est en latin, l'autre est en français. Cette dernière commence ainsi :
Enfin, l'on voit docte Nicole Ton second chef-d'œuvre éclattcr.
(i) Après la mort de TarcheTèque de Bordeaux, Henri d'Escoublcan de Senlis, arrivée le x6 juin 1645.
C'est sans doute une allusion à l'ouvrage intitulé : Statuts de la Confrérie de Saintù^ Anne pour V église de Carnet, Viennent ensuite deux fantaisies poétiques d'Egide Turpin, curé de Cuves; une épigramme en latin, dédiée doctissimo viro Dominno D, Juliano Nicole rectori de Carnet ^ et un anagramme, également en latin, en l'honneur de notre historien, qualifié par le poète de Divinus in Cœlo.
L'ouvrage de Nicole lui fut vraisemblablement inspiré par la Chronologie des Archevêques de Rouen^ de Dadré, parue en cette ville en 1618. Nul doute qu'il n'ait été agréable à l'évêque d' Avranches, auquel il était dédié. Quelques lignes sur ce prélat nous semblent un préambule nécessaire à ce que nous avons à dire de l'auteur de V Histoire chronologique des Evéques d" Avranches.
Mgr de Froulay de Tessé était fils de René de Froulay, comte de Tessé, chevalier des ordres de Sa Majesté, et de Marie d'Escoubleau deSourdis, sœur de messire François d'Escoubleau, cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, n eut pour frères : René de Froulay, comte de Tessé, mort lieutenant général des armées du roi et père de René de Froulay, comte de Tessé, Maréchal de France ; Charles de Froulay, comte de Montflaux, dit le comte de Froulay, grand maréchal de logis de la maison du roi et chevalier des ordres de Sa Majesté. Un autre de ses frères, Emmanuel de Tessé, fut chanoine et maître de chœur à l'église primatiale de Lyon (i).
L'évêque d' Avranches eut l'avantage d'attirer près de lui ses nièces Marie, Suzanne et Gabrielle, qui vinrent se
(i) Bibliothèque de la ville d'Ayranches, Ms. da docteur Cousin, tome XrV, p. 4.
fixer, comme religieuses ou comme pensionnaires, dans le couvent des Bénédictines de Sainte-Anne, placé à très peu de distance du palais épiscopal.
Ce monastère avait besoin d'être soutenu. C'est sans doute ce qui engagea Mgr de Froulay à nommer comme abbesse de Sainte-Anne, Marie de Froulay (i). M, Fulgence Girard (2) commet une erreur en écrivant, dans un de ses savants ouvrages, que cette religieuse mourut sans avoir pris possession de sa stalle. Un acte de baptême (3), où elle est désignée conmae abbesse, et son acte de décès, où elle est désignée comme supérieure
(i) M. Le Héricher écrit k ce sujet, dans VAvrancbin monumerUal ei historique, tome Itp.48 : «Alors une administratioii fut organisée, mais elle dura peu, car Marie de Froulay, sœur du comte de Tessé, Maréchal de France, religieuse de l'ordre de Saint-Dominique dans le Maine, appelée par son onde Gabriel de Froulay, évéque d'Avranches, prit Thabit de son ordre i Montmartre, et alla à Avranches^ dont die dirigea la commuiuuté. Elle mourut en 1685, emportée par la petite vérole : elle fut enterrée dans l'église, du côté de l'Evangile. Suzanne de Froulay, sa cousine germaine, lui succéda et mourut en 1689. . . »
(3) Annuaire de la Manche, première année, p. 228.
(3) Le vingt-quatre août 1683 eut lien, dans la chapelle des Bénédictines, le baptême d'Anne Gabrid, fille du comte de Froullay, chevalier des ordres du Roi .et grand maréchal de logis de sa maison, et de dame Angélique de Bendan, son épouse. Ondoyée le douze du même mois à Saint-Germain-rAuxerrois, & Paris. « La présente cérémonie faite dans l'église des Dames religieuses Bénédictines de cette ville, par noble et discrète personne M'* Caillot, prebstre, chanoine et archidiacre dans l'église cathédrale, lad. dami** nommée Gabrid Anne par Monseigneur messiic Gabrid Philippe de Froullay de Tessé, évéque d' Avranches, et dame Marie de Froullay, abbesse du couvent desd. Dames religieuses Bénédictines, présence de nous soussigné, prebstre, vicaire de l'élise Notre-Dame-^es<^mps. Signé : Gabrid Phode Froullay de Tessé, évéque <1' Avranches. Pdtier, Caillot de la Besnardière. » Etat-dvil de la ville d' Avranches. Notre-Dame-des- Champs, tome VU, f> i}.
des «c dames religieuses de cette ville, » montrent, au contraire, qu'elle fut au moins près d'une année à la tête de son couvent.
Elle mourut à l'âge de quarante ans, et fut inhumée^ le 28 avril 1684, dans la chapelle du monastère (i).
Dès le I*' mai 1684, Mgr de Froulay nommait comme a supérieure perpétuelle et irrévocable » des Bénédictines de Sainte-Anne d'Avranches, Suzanne de Froulay, religieuse professe de l'ordre de Saint-Benoît.
Mgr Deschamps du Manoir (2) nous fournit des renseignements intéressants sur une autre nièce de l'évêque d'Avranches, Gabrielle de Froulay, dont la vie ne diflféra guère de celle de Marie et de Suzanne de Froulay. Le 21 janvier 1687, le chapitre du couvent de Sainte-Anne
« présentait au roi une requête aux fins d'obtenir
des lettres-patentes autorisant la communauté à recevoir, à titre de bienfaitrice, Gabrielle de Froulay, sœur de la supérieure, et à lui assurer la survivance de cette charge, soit pour elle, soit pour toute religieuse de la même famille, qui se trouverait à l'avenir dans le monastère ». M"* Gabrielle de Froulay s'engageait en retour
(i) M. Le Héricher, d*après le manuscrit du doaeur Cousin, tome IX, p. 10, dit qu'elle mourut en 1685 de la petite vérole. Voici son acte de décès que nous avons relevé à l'Etat-civil d'Avranches, tome VU de la paroisse Notre»Dame-des-Champs j nL'an i684^1e vingt-huitiesme jour d'avril, a esté inhumé dans la chappelle des Dames religieuses de cette ville le corps de noble dame Marie de Froulay et de Tessé, supérieure des dittes Dames Bénédictines de ce lien et âgée environ de quarante ans, aux présances de maistre Jean Rigot, prestre de cette églize, et de Gilles Chapel, prestre aussi de cette église. » Signé : Rigot, Chapel.
(3) Mgr Deschamps du Manoir, Nouvelks feuilles ditaebies, Naples 1879, p. 318 et 319.
à donner une somme de neuf mille livres pour rebâtir la chapelle, et à payer une pension viagère de neuf cents livres.
On sait que Mgr de Froulay contribua pour une part importante à la fondation de l'hospice d'Avranches (i), qui eut aussi pour signalé bienfaiteur Louis Le Bourgeois, dont nous aurons l'occasion de citer le nom dans la suite de cette introduction.
Non content de soigner le corps, Mgr de Tessé s'occupa beaucoup du développementde l'instruction publique dans son diocèse, a En 1682, dit M. Tabbé Laveille (2), il représente aux curés et ,aux vicaires de son diocèse qu'il est de leur devoir de prendre soin de l'instruction des en&nts de leurs paroisses, et de leur apprendre, non seulement les vérités fondamentales de notre foi, mais, autant qu'il se peut, à lire et à écrire, afin qu'ils soient en état de chanter les louanges de Dieu et d'éviter les tromperies qui ne sont que trop fréquentes parmi les hommes. »
U enjoignait également à ses prêtres de tenir euxmêmes leurs écoles dans la mesure du possible, en insistant d'une manière toute spéciale sur le caractère de gratuité qu'elles devaient avoir.
Ce fut sous le pontificat de cet évèque que fut ouvert , en 1669, le séminaire d'Avranche^ et que vinrent s'éta-
(i) C'est k la date da i** mai 1680 que les pauvres prirent possession de l*asile 06 ils devaient trouver les soins dévoués de la charitable Louise Gaboreau, de Ducey. — Voir Ch. de Beaurepaire, Notice sur l'HosJnu d'Avranches y Avranches, 1858.
(2) L* Instruction primaire dans P ancien diocèse SAvranches avant la RioolU' tiouy Evreuz, imprimerie de TEure, 1891.
blir, en ié86 (i), grâce aux largesses de Tabbé Fleurye, les sœurs de la Providence, aujourd'hui constituées en congrégation de Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Ces religieuses n'ont pas cessé, depuis cette époque, de donner l'instruction dans les villes et dans les campagnes, et aujourd'hui, plus que jamais, cette communauté est en pleine prospérité.
Le mercredi, 27 avril 1689, mourut à Avranches, dans son palais épiscopal, Mgr de Froulay de Tessé (2), âgé, dit son acte de décès, de soixante-quatorze ou soixantequinze ans. 11 avait gouverné son diocèse avec justice et bonté pendant l'espace de vingt et un ans. Sa mort fut un deuil général pour tout le pays. Les prêtres et les pères Capucins (3) vinrent psalmodier auprès de sa dépouille mortelle d'abord dans sa chambre, puis dans le vestibule le 28 et le 29 avril. Tous les prêtres du diocèse se firent un devoir d'assister à ses funérailles. Le cortège, après avoir quitté l'évêché, parcourut les rues d'Office, du Puits-de-Livet et des Prêtres, puis entra dans la cathédrale. Le corps, d'abord exposé dans la nef pendant l'oraison funèbre que prononça le père Gardien des Capucins, fut ensuite porté dans le chœur par quatre chanoines et par quatre prêtres, et exposé dans une chapelle ardente.
Après la messe, célébrée par le doyen, le chant du Libéra et la bénédiction delà fosse, la pieuse assistance se
(z) Laisné, Notice sur Vàbhé Fleurye ^ Avranches, 1658.
(2) Il était tombé paralysé, nous apprend Mgr Deschamps dn Manoir, le jeudi saint, 7 avril, en bénissant le saint-chréme.
(3) Tous ces détails sont empruntés ï son acte d'inhumation (Etat-civil de Notre-Dame-des-Champs, t. VU).
retira vers cinq ou six heures du soir. Le corps du pieux évèque fut enfin déposé dans un cercueil de plomb, en face de la chaire. La cérémonie n'avait pas duré moins de cinq heures.
Mgr de Froulay de Tessé, par testament, faisait de sa fortune trois parts égales. La première part était attribuée aux chanoines, qui devaient dire tous les ans des prières pour le repos de son âme ; la seconde à son cher hôpital, et la troisième à son neveu, le comte de Tessé, lieutenant général des dragons de France. Il laissait, en outre, cent pistoles, sur lesquelles les pères Capucins en devaient prendre dix, et dont le reste devait être distribué à tous les curés du diocèse pour des messes basses à dire à son intention. Le bon évêque voulait que tout l'argent qui pouvait lui revenir de ses abbayes (i) et autres bénéfices servît à constituer des dots pour marier les jeunes filles pauvres. U avait fait pendant sa vie de grandes dépenses dans sa cathédrale : il lui donna une nouvelle preuve de son afiection par le legs qu'il lui fit de sa chapelle d'argent, estimée six mille livres. Nous apprenons encore par son acte d'inhumation, qu'il n'oublia pas de récompenser ses domestiques.
M"** de Sévigné écrivait de Dol à sa fille, quelques jours après le décès de cet évêque (2) : « .... Nous sommes venues de Caen en deux jours à Âvranches ; nous avons trouvé le bon évêque de cette ville mort et enterré depuis huit jours : c'étoît l'oncle de Tessé, un
(i) Mgr de Froulay était abbé perpétael et commendataire du monastère d« Sainte-Croix d'Angle, au diocèse de Poitiers. (3) Lettres de Madame de Sévigni, Lettre da 9 mai 1689.
saint évêque qui avoît si peur de mourir hors de son diocèse que, pour éviter ce malheur, il n'en sortoit point du tout. Il y en a d'autres qu'il faudroit que la mort tirât bien juste pour les y attraper. Nous avons trouvé tous les gens de ce bon prélat en pleurs : son ombre n'a pas laissé de nous donner un très bon souper et de nous loger. Je voyais de ma chambre la mer et le mont Saint- Michel, ce mont si orgueilleux, que vous avez vu si fier et qui vous a vue si belle. Je me suis souvenue avec tendresse de ce voyage. Nous dinâmes à Pontorson, vous en souvient-il? Nous avons été longtemps sur le rivage à toujours voir ce mont, et moi à songer toujours à ma chère fille »
Un prélat aussi dévoué aux fonctions de son ministère ne pouvait manquer d'apprécier le mérite de l'auteur de V Histoire chronologique des Eviques ^Avranches et de l'attacher à sa personne.
Les renseignements que nous avons à fournir sur cet ecclésiastique sont tirés des Registres de l'évêché d'Avranches, qui ont été compulsés, il y a plusieurs années, au presbytère de Saint-Gervais, et d'une étude sur Saint-Laurent de Cuves, d'un anonyme, qui l'a signée des lettres L. C. (i).
Ce fut dans cette paroisse, où son nom de famille était très anciennement connu, que naquit, le 14 mars 1629 (2), Julien Nicole. Ayant embrassé l'état ecclé-
(i) Mémoires de la Société t Archéologie tPAvranches et de Mortain, t. XI, années 1892-1893. Voir p. 195 et 196. Nous savons qae cette notice est da savant abbé Masselin, curé de Saint-Brice. Nous avons trouvé aussi quelques indications dans les mss. du docteur G}usin.
(2) Nous avons trouvé cette date du 14 mars dans Touvrage d* Adrien
siastique, il fut d'abord attaché à la cathédrale d'Avraaches. Il profita évidemment de son séjour dans cette ville pour se livrer à d'utiles recherches, soit dans les registres de l'évêché, soit dans les chroniques de Guillaume de Poitiers, de Guillaume de Jumiéges, de Robert Cenalis, mais surtout dans celles de Robert de Torigny, dont il fait l'éloge suivant : « ... Ce Robert est cet illustre historiographe, tant recommandé, qui a fait le Supplément de Sigebert, et a fait plusieurs volumes touchant diverses matières. L'Histoire manuscrite du Mont asseure qu'il a composé jusqu'à cent volumes. C'était un homme d'une grande vertu, d'une rare prudence, et d'un courage généreusement chrétien. »
Sur la présentation de M* Charles Le Bourgeois, doyen du Chapitre et ancien curé de Carnet, Julien Nicok, licencié ès-droits, était appelé, en 1665, à la cure de Carnet. C'est une grande paroisse, située à peu de distance de Saint- James, et dont l'histoire est intimement liée à l'histoire d'une famille notable de l'Âvranchin, les de Guiton (i). Elle comptait à cette époque trois cent quatre-vingt-dix feux et rapportait douze cents livres. M. Le Héricher nous apprend qu'au moment de la Révolution il y avait neuf prêtres à l'église Notre-Dame de Carnet. Presque aussitôt après sa nomination à la cure de Carnet, Julien Nicole était' nommé doyen de la Croix-en-Avranchin. A peine installé dans sa paroisse, il s'était occupé d'une dévotion qui lui était particulière-
Pluquet : Bibliographie du département de la Manche, Caeti, A. Massif, p. 269. (i) Voir Ed. Le Héricher, Avrancbin monumental et bisloriquef t. II, p. 516 et suiv.
ment chère : je veux parler de la dévotion à sainte Anne. Il publia même un petit volume dont nous avons déjà fait mention, et qui a pour titre : Statuts de la Confrérie de Sainte-Anne pour V Eglise de Carnet. Ce livre, qui renfermait le petit office de sainteÂnne, eut au moins deux éditions. La première est de 1665, et la seconde de 1668. Imprimée chez Audran, à Rennes, cette seconde édition avait l'avantage de renfermer les indulgences accordées, en 1667, par le Souverain Pontife aux membres de la confrérie.
On le voit aussi travailler à VOrdo du diocèse. A la date du 12 janvier 1672, on allouait à M"" Nicole, curé de Carnet et doyen de la Croix-en-Avranchin, la somme de deux cents livres pour avoir composé le dit Ordo pendant les trois années précédentes (i).
Nommé vicaire général, vers 168 1, en remplacement d'Etienne Diroys, qui avait perdu la faveur de Mgr de Tessé (2), à cause de ses opinions jansénistes et pour avoir empêché l'élection du chanoine Caillot de la Bernardière en qualité de doyen du Chapitre, M® Julien Nicole garda cette haute fonction sous l'épiscopat de N^r Daniel Huet (3) et sous celui de Mgr Kerhoent de Coëtanfao (4).
(i) Registres do greffe de la Chambre ecclésiastique du diocèse.
(2) Mgr Deschamps du Manoir, Nouvelles feuilles dUacbies^ 1879, p. 306.
(3) Par lettres des 4 et 10 novembre 1692, Mgr Daniel Huet nomma officiai, dit Mgr Deschamps du Manoir, Bertrand de la Pigannière, chanoioe scholastiqne de Saint-André et curé de Bacilly ; vicaires généraux, Jacques de Carbonnel de Canisy, doyen de la cathédrale, et Jules NicoUe, curé de Girnet
(4) ïnstilulio xncar, geueralium : Julien Nicole, curé de Carnet, licencié
lé
G)mme viciire général, nous le voyons, en 1685, relever de rexcommunication, dans l'église de Cormeray (i), Louis de Verdun (2), seigneur de Cormeray, qui faisait abjuration de la religion protestante. Il est intéressant de rappeler ici que Cormeray, la plus petite paroisse du diocèse d'Avranches, avait un prêche qui fut démoli, précisément en cette année 1685, par M. de la Champagne, lieutenant au bailliage, en conséquence de la Révocation de TEdit de Nantes.
Cet édifice, avant de servir au culte protestant, avait été une maladrerie. Après avoir successivement abrité des lépreux (3) et les disciples de Calvin, il finit par être vendu aux Frères de la Charité de Pontorson.
M* Julien Nicole, qui fut vicaire général du diocèse d'Avranches pendant de longues années, reçut de Tévèque de Rennes, la même dignité pour la partie de son diocèse qui était contiguê au diocèse d'Avranches.
en droit ; Jacques Gautier, curé de la Chaise-Baudouin, licencié en théologie de la Faculté de Paris; officiai, François de Brébeuf, prêtre, chanoine, 13 février 1700. Registrum expeditùmutn secretariatus Abrincemis pro anno Domini lyoo et sequentibus lyoi, etc.
(i) Cormeray comptait seulement douze feux. Saint-Martin-de-Cormeray dépendait, avant la Révolution, du doyenné de la Croix-en-Avranchin. Depuis cette paroisse a été rattachée à celle de Macey, canton de Pontorson.
(2) Louis de Verdun était assisté de Jacques de Verdun, seigneur de la Crenne.
(3) Voir Ed. Le Héricher, Avratichin monumental et historique^ t. II, p. 192 et 193. Dans les Nouvelles feuilles détacbies de Mgr Deschamps du Manoir, page 252, nous trouvons ce renseignement : « 14 juin 1685. Mgr du Froulay de Tessé écrit de Paris à Louis de Mouy, curé de Notre-Dame des Champs et administrateur de Thospice, de faire toutes les diligences nécessaires pour parvenir & la démolition du prêche de Cormeray, vu généralement d'un mauvais oeil dans un pays très opposé au protestantisme. »
Malgré sa qualité de vicaire général, le curé de Carnet ne cessa de résider dans sa paroisse. Il s'occupa d'une façon toute spéciale de soumettre les nombreux obitiers de son église à une règle commune, et il leur fit accepter des statuts qui lui avaient paru nécessaires pour le maintien du bon ordre et pour l'édification publique.
Il aima sa paroisse : nous en trouvons la preuve dans une liste manuscrite (i) qu'il avait rédigée des curés qui l'avaient précédé et dans le souci qu'il prit de rappeler, au cours de son Histoire chronologique des Eviques d'Avranches, certains faits concernant particulièrement l'histoire de l'église de Carnet.
Ami des études théologiques et soucieux du recrutement du clergé, il fit de son presbytère une sorte de petit et de grand séminaire, où les jeunes gens venaient s'instruire et se former aux pratiques religieuses. Lorsque ses élèves étaient suffisamment préparés, ils se rendaient à Avranches pour recevoir les ordres.
Il n'est pas moins intéressant de constater toute l'activité que M® Julien Nicole déploya pour fonder les petites écoles dans sa paroisse.
Dans une réunion de prêtres à Carnet, tenue le 1 1 juin 1680, il proposait un règlement concernant l'ordre qui devait régner dans son église, et un des articles de ce règlement, dit M. l'abbé Laveille (2), portait que l'un des obitiers serait obligé de tenir l'école pour les garçons.
Le 6 avril 1689, le doyen de la Croix-en-Avranchin
(z)E. Le Héricher, Avrancbin monumental ei historique^ t. I, p. 518. (2) V Instruction primaire dans V ancien diocèse d^ Avranches avant la Rholution, Evrenx, 1891^ p. 32 et 35.
ratifiait la donation faite par contrat^ en date du 6 avril 1684, d'une maison à usage d'école de filles, sise au bourg, et entourée d'un jardin et d'un terrain. Cette maison, d'après l'auteur de Saint'-Laurent^^uveSy a existé jusqu'en 1848. Les maîtresses chargées d'instruire les enfants n'étaient liées par aucun vœu, mais elles devaient observer le célibat. On avait fait construire au dessus des classes un premier étage, divisé en cellules et destiné à les loger.
M* Julien Nicole ne resta pas jusqu'à sa mort doyen de la Croix-en-Avranchin. Voici un document assez intéressant pour l'histoire du diocèse d' Avranches, dressé le 10 juin 1701 par le curé de Carnet lui-même et Jacques Gautier, vicaires généraux. Cet acte renferme la nomination de Julien Le Gendre, curé de Villiers, paroisse voisine de Carnet, aux fonctions de doyen de la Croix-en- Avranchin et le retour à un ancien état de choses, c'est-àdire la réunion du doyenné de Pontorson au doyenné de la Croix-en-Avranchin. Nos Julianus Nicole^ preshyter^ rector de Carnet y et Jacobus Gautier ^ prcsbyter, rector Beata Maria a Campis, illustrissimi ac reverendissimi D, D. episcopi Abrincensis vicarii générales, mandatum dicti illustr, D. episcopi, apud Theopolim, die 22^ mensis aprilis ultimi datum exequentes quaiinus ad majorent Deigloriam eifirmiorem disciplina ecclesiastica siabiliiatem, hujus diocesis status adpristinum usum reducatur, pariem quamdam decanatus de Abrincino, paucis ah annis disjunctam, sub titulo decanatus de Pontorson, adpristinum statum reducendum duxi" mus et reducimus, et magistro Juliano Le Gendre, presbytero, rectori de Villers, decano de Cruce-in-Abrincino, regendum
commitimus per présentes ad nutum dicti illusirissimi Domini episcopi valituras. Datum AbrinciSy anno Dhi ijoiy die vero décima mensis junii. •
Signé : Jacobus Gautier,
Vie. gén. (i).
Pendant la vie de M* Julien Nicole, les pauvres furent l'objet d'une donation importante de la part de Louis Le Bourgeois, prêtre, abbé de Heauville, seigneur et patron de Carnet et de Vains, • grand doyen de la cathédrale d'Avranches. Ce haut personnage voulut seconder le pieux désir de son frère, en son vivant seigneur de Ducey, et pour ce motif, il donna, à la date du 27 juin 1679 (2), pour le soulagement des malheureux, le lieu et métairie du « Ny de Chien, deux jardins le Fresché et le Chenevril, la Crosnaye près la rivière de Dierge, la Croix du Ny de Chien, le pray d'Espinay, le village de la Daviraye en Villiers et les Auberayes (3). »
Après avoir fait des fondations assez importantes en Êveur des églises de Saint-Laurent-de-Cuves et de Carnet, M* Julien Nicole mourut, le 9 mai 1702, entouré de l'estime générale.
Jacques Gaultier (4), vicaire général, vint célébrer la cérémonie funèbre (5) de celui dont il avait été le zélé
(i) Registrum expeditionum secretariatus Ahrincetuis.
(2) Cette donation fnt approuvée en 168 1.
()) Liber expeditionum secretariatus suh illustrissimo , . . Gabriel Pbitippo de FrouUay de Tessé^ Abrincensi episcopo^ régi ah omnibus eonsUiiSt a die primo mensis oclobris z68o.
(4) Jacques Gaultier devint plus tard cnré de Notre-Dame-des-Champs.
(5) Ce renseignement nons est fourni par le docteur Cousin, Ms. de la Bibliothèque d'Avranches, t. XIV, p. 28.
collaborateur. Suivant l'usage touchant des anciens temps, ce digne curé fut inhumé dans le chœur de Téglise dont il avait fait l'édification pendant plus de trente-cinq ans. Sa tombe y est encore conservée, tout près du maître-autel, du côté de l'Evangile. C'est une grande pierre tombale en granit, comme on en voit tant (i) dans l'Avranchin, avec de grosses lettres en relief, généralement bien conservées. En voici le texte : Ni / cole. P. Cure, de. Carnet. Fie / Gen. de. / M. de Froullay de Tesse. et / de M. P. D. Huet, eveques davran / ches deceda k ^ tnay 1702 alors /vie. gen. de M. Dequershoent de Coetan-faOy amsy ev. davranches.
En terminant cette introduction, disons un mot de YHistoire chronologique des Evesques et du Gouvernement ecclésiastique et politique du diocèse d^Avranches.
Cest l'œuvre d'un prêtre consciencieux et véritablement ami de Thistoire religieuse de son pays. Le style en est simple, et malgré plusieurs inexactitudes, ce livre est encore utile à consulter.
Même au point de vue archéologique, M* Julien Nicole nous fournit d'utiles renseignements, en nous décrivant certaines parties de la vieille cathédrale d' Avranches. Par exemple, à la page 75, il dit de Louis Hébert : « H fit plusieurs réparations en son église cathédrale qui avoit été ruinée par la fureur des guerres, et entr'autres choses,
(i) Voici une autre pierre tombale que nous avons également relevée & rentrée de la petite porte latérale gauche de l'église de Gimet. Elle nous a paru intéressante : « Cy-gist M. / R. F. G. Dau- / guet. Conseiller. Pr. / du Roy. de / I*èlecti / on, traites / et. quart. / Bouillon / d'Ayran / ches, mort / en cette église / adorant le. S. S. Sa- / crement / le. lo. Mars / 1762. »
if fit bâtir la Chapelle Notre-Dame de Piété où il est enterré, où il fit peindre même sur le vitrail, des tableaux de la Passion du fils de Dieu à quoy il avoit une tendre dévotion. On voit encore dans la même chapelle son portrait en verre, dans la dernière place de la même vitre. »
n est juste de faire observer que le livre de M* Julien Nicole parut un siècle avant la Gallia. Depuis la grande publication des Bénédictins, la ville d'Avranches a été l'objet, spécialement dans notre siècle, d'études historiques, aussi nombreuses que variées. Nous nous faisons un devoir de rappeler les noms de MM. Fulgence Girard, Tabbé Desroches, Le Héricher, Tabbé Le Canu (i), Laisné, E. de Beaurepaire, Mgr Deschamps du Manoir et Tabbé Pigeon. Nous aurons souvent l'occasion, pour les notes de cette publication, de recourir à leurs écrits.
Le Musée de la ville d'Avranches garde précieusement les portraits de MMgrs Péricard, Louis de Bourbon, Huet, Le Blanc, de Belbeuf. Il serait à souhaiter que cette galerie pût s'augmenter et se compléter. N'est-elle pas précisément placée dans une des salles de cet hôtel, si longtemps animé, édifié et quelquefois illustré par la présence de ses évêques ?
Ch.-A. de Beaurepaire.
(i) Histoire du diocèse de Coutances et Avrancbes depws Us temps les plus reculés jusque à nos jours. 2 yol. m-S». G}atances. Imp. de Salettes.
HISTOIRE CHRONOLOGIQUE
DES EVESaUES ET DU GOUVERNEMENT ECCLÉSUSTiaUE ET POLITiaUE
DU DIOCiSE d'aVRANCHES
A Monseigneur ri ilustrissime et Rêver endissime Gabriel Phiuppe de Froullay-de-Tessé, Evêque d'Avranches, conseiller du Roy en tous ses conseils, etc.
Monseigneur,
Ce sont autant d'illustres deffunts, qui ont cédé à la fatale nécessité de mourir y parce qu'ils estoient enfans d'Adam, mais qui vivront éternellement devant Dieu, et dont la mémoire sera glorieuse dans tous Us siècles parmy les hommes, parce qu'ils ont esté nos pères et nos seigneurs, et qu'ils ont eu soin de surpassser autant le reste des hommes par leur vertu, que leur dignité les elevoit au-dessus du commun ; tous ces vénérables Prélats, qui ont été assis les uns après les autres dedans le siège que vous remplisses si avantageusement, s'assemblent tous ensemble, et viennent tous de compagnie se présenter à Votre Grandeur séante dedans le trône episcopal, pour vous dire qu'ils prennent part à la joye publique de l'Eglise qu*ils ont autrefois gouvernée, qui a l'avantage de vous posséder aujourd'hui pour son evêque (i). Ils joignent
(i) M, de Froulay de Tessè avait fait son entrée dans la ville d'Avrancbes le ij avril x66ç»
leur joye avec la noire, noire consolaiion auroisi leur bonheur; ei eux ei nous publions hauiemeni que V Eglise d*Avranches n^aura rien à souhaiter iandis qu'elle aura le bien de vous avoir pour evêquey ei de vous honorer comme son chef, La mori, cetie inhumaine qui ne respecte personnCy a bien eu la témérité d'abattre leurs mitreSy et par un même coup ôter la vie à leurs corps, et la consolation à nos coeurs ; et nous serions inconsolables dans notre perte, n'est que Votre Grandeur nous fait essuyer toutes nos larmes, ei nous asseure que nous serions éternellement heureux, si votre gouvernement pouvoit être éternel, et votre vie immortelle parmy les hommes, comme elle sera toujours glorieuse dedans leur mémoire, et immortelle avec les anges et les saints. Et ne vous étonnés pas. Monseigneur, si tous ces illustres morts, qui n'ont l'avantage que de vous avoir précédé au gouvernement de votre diocèse, se présentent aussi devant votre trône, incontinent que vous y êtes assis ; c'est que la gloire de votre nom a déjà passé audelà des bornes de ce monde ; les anges qui entretiennent un gh^ rieux commerce entre l'Eglise militante et la triomphante, ayant admiré en votre auguste personne tous les avantages, toutes les vertus et toutes les belles qualite\ qui sont nécessaires pour faire un prélat accomply, et un homme vrayment apostolique, en ont annoncé la bonne nouvelle aux saints et aux bienheureux, qui par un transport de joye, et par un saint entousiasme bénissent Dieu de notre bonheur, et veulent être aussi bien que les anges les spectateurs de tant de saintes actions, qu'un lèle apostolique et une prudence surhumaine va faire eclore. Ils viennent admirer comme toutes les vertus particulières qu'un chacun d'eux a possédées en particulier, sont toutes ensemble et toutes à la fois enfermées en votre auguste personne : ce qui fait qu'ils joignent leurs voix avec les nôtres, pour bénir unanimement la Providence divine, de vous avoir fait notre chef et notre capitaine par vertu et par mérite. Ils viennent encore, Monseigneur, pour nous dire que tout u que nous avons pu ramasser parmy leurs cendres de leurs actions et de leurs
vertus (dont la plupart cependant sont autant de monuments eter^ nels de leur grandeur de leur courage et de leur \ele extraordi" naire) ne sont rien en comparaison de ce que Votre Grandeur va produire dedans votre église d'Avranches. Le soleil par son approche fait la fertilité et la fécondité de nos campagnes, comme son eloignement en cause la stérilité ! Un €vêque est le soleil de son diocèse au sentiment de saint Augustin : or comme le soleil à son levant réjouit tous les hommts, éclaire, échauffe et donne la vigueur à un chacun pour aller faire des œuvres d'approbation I Aussi : Monseigneur, toute vostre Eglise vous considérant aujourd'huy dedans l'Orient en (?) votre gouvernement, reçoit les lumières de vôtre exemple^ et vôtre %ele anime tout vôtre troupeau à seconder vos desseins, et à itre à V avenir autant fécond en bonnes oeuvres, comme la privation de pasteur en a causé de stérilité. Que si autrefois auparavant que vous eussiés le caractère episcopalvousenaviés déjà la grâce et si des ce temps vous aviés déjà le don d'illuminer ^ Réchauffer et de purifier; mon Dieu, que votre diocèse à grand sujet d'être transporté d^une joye extraordinaire, ayant maintenant l'avantage de vous posséder pour son evéque. Tout le monde scait que pendant que vous gouverniés seul ce grand archevêché (i), la piété y étoii florissante^ une dévotion mâle animoit toutes les actions des ecclésiastique, et Us religieuses même ne pleuroient plus la perte de leur père, pendant quelles vous possedoient; car tout le diocèse voyait et admiroit en vôtre personne la douceur du Xele de Son Eminence, et la force généreuse de Sa Grandeur. Cette onction admirable qui captive les coeurs des peuples, et les font obéir à la voix de celuy qui les gouverne, avait tellement gagné tous aux qui avoient obligation de vous obéir, qu'ils ne faisaient gloire que de céder à leur vainqueur, qui pour ses armes ne portait que des charmes^ et pour ses traits ne lançait que des attraits. Cette même onction, Monseigneur, qui vous avait attiré la vene»
(i) L'Arçhwkbi de Bordeaux.
ration des peuples, vous avoit encore gagné T amour des prélats ; et toutes us grandes lumières de notre France firent leur possible pour vous mettre dedans un trône (i), où vous auriei eu peu d'égaux et beaucoup d'inférieurs : mais, Monseigneur, pendant que tous les Etats contribuoient unanimement, etfaisoient leur possible pour vous faire seoir dans la chaire d'une église, qui reconnoit saint André pour titulaire. Dieu vous en préparait une autre, où le même saint André recevoit par votre bouche les prières des peuples qui vous seraient soumis. Cependant^ Monseigneur^ Vôtre Grandeur me permettra de vous dire, que si la première vous eût été plus avantageuse à cause de sa dignité ; la seconde vous est plus glorieuse dedans la manière dont Dieu s'est servy pour vous y élever. Quand vous n'y pensiés point, que vous étiés à votre maison comme dans une solitude, où vous répondiés à la voix de Dieu qui vous parloit au cœur, éloigné de la Cour, et encore plus des vices qui y régnent, on vous a annoncé que Dieu vous avoit préparé une épouse, et qu'il étoit temps d'exécuter ce que sa providence avoit projette dedans l'éternité sur vôtre personne. Il est luy seul Vaulheur de vôtre promotion, et vos vertus luy ont servy de motifs. Tous les avantages de la nature et de la grâce sembloient autrefois vous y devoir porter à pas précipités; mais Dieu vouloit en disposer luy seul pour faire de vôtre personne un evêque selon son cœur. Je sçay cependant que vous possédés en un degré de perfection tous les avantages qu'un grand homme pourrait souhaiter. Je ne parle point de ceux de vôtre naissance : tout le monde sçait que le sang que vous ave\ dans les veines a passé par celles de tant d'héros, dont les belles actions remplissent nos histoires, et dont le courage invincible a été aussi bien le maintien de TEtat que la terreur de ses ennemis. Les premières charges de la
(i) Il s'agit évidemment de Varcheolchi de Bordeaux, dont la cathédrale est dédiée à saint André. Ce fut Henri de Bétbune qui succéda à Henri H d*Escou^ bleaude Sourdis,
milice qu'ils ont remplies et dans lesquelles encore a présent toute la France admire autant leur valeur, qu'elle respecté leur puis-^ sance, sont des preuves convaincantes de la grandeur de vôtre naissance et de P éclat de votre famille. Je ne parle non plus de ceux qui s'etans consacrés au service des autels, ont esté élevés à toutes les premières dignitei de l'Eglise; et ont ajouté au-dessus de leurs armoiries les croces, les mitres et les chapeaux rouges, après iéire veu éclatans de pourpre et d^écarlaie. Je parle encore moins de tant de cordons bleuSj dont Sa Majesté a été obligée de reconnaître la fidélité de leurs services : j'aymerois mieux m'arréter un peu a considérer les mérites personnels et les avantages glorieux, dont le ciel a comblé Votre Grandeur, et je le ferois plus librement que nous attendons tous notre perfection de votre exemple, et que nous allons tous étudier vos vertus, pour en imiter sinon les plus par^ faites, du moins celles qui seront les plus proportionnées à nos forces f pour former nostre vie sur quelque trait de ce grand origi' nal que Dieu mesme nous présente ; mais vostre modestie m'im» pose le silence, et ne me laisse que la liberté de satisfaire seulement ma pensée en les rappelant à mon esprit. Cependant, Monseigneur, vous me permettrés de vous dire, qu'en nous fermant la bouche, vous publiés vos louanges d^une voix plus forte que si vous don^ niés la liberté à toutes les langueSy de rendre le témoignage à la vérité sur vos mérites. Cest que vous voulez que ces vertus eminenies et extraordinaires, qui se rencontrent en vostre illustre personne^ facent le partage de leur gloire, et se couronnent de leur propre main. Et de vray, les grandes lumières de la terre aussi bien que celles du ciel, ne peuvent briller que par leur propre splendeur, et il ne faut point d^ autre éclat que le leur pour les découvrir. Les souverains se font justice à eux^mémeSy sans la demander aux autres et c'est par eux-mêmes qu^ils se font respecter. Ces qualités illustres et toutes sainctes, qui vous ont acquis le respect des peuples, la bienveillance de Sa Majesté, et qui vous ont élevé à ce premier tribunal, où vous allés juger si dignement les
hommes, que vos parolles seront des arresis prononcés dans le temps, et qui ne s'exécuteront que dans f éternité, sont des bouches ' parlantes, qui publient partout que vos vertus sont achevées, et quil n'y a que vous qui puissiés ajouter à vostre mérite. Les petites vertus ne meriienl pas d^etre publiées, et les grandes comme les vostres, Monseigneur, ne le peuvent être que par elles-mêmes; en se produisons elle font leurs panégyristes, et joignent leurs voix à celles des vivans et des morts, du ciel et de la terre, pour faire éclater partout la grandeur de vos mérites, et le bonheur que nous posséderons pendant un siège de longues années, que tout le monde vous souhaite avec justiu, et pour lequel je continuray mes vœux^ mes prières et sacrifices, en qualité.
Monseigneur,
De Vostre Grandeur,
Le très humble, très obéissant et très obligé serviteur Julien Nicole, prêtre curé de Carnet.