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a vus nous engager dans un mauvais chemin a eu la com-» plaisance de nous conduire sur celui de Becthomas, Ce château est sur une butte, entouré de côtes. Au bas de la plaine, en montant la côte, j'ai trouvé VAtropa Bella-dona en fleurs et en fruits dans le meilleur état. Après bien des montées et des descentes, nous sommes arrivés à la descente de la côte de la Justice et nous avons vu la rivière de Seine, le bourg éTElbeuftxsMx la droite la plus riche plaine, de l'autre côté de Teau le village de Saint- Aubin, sur le bord de la rivière, et des côtes crayonneuses. Nous sommes entrés par la porte de Neubourg, nous avons traversé le bourg plus peuplé, plus animé qu^aucune des villes que nous ayons vues depuis Versailles, et enfin nous sommes arrivés à notre auberge Au bras d'or, auprès de la rivière.
Dimanche 8 août. — Le lendemain dimanche, à cinq heures et demie du matin, j^ai vu partir le bateau de Rouen. Il part les dimanches, lundi, mercredi et vendredi ; on paie deux sous six deniers par personne. Le soir il vous ramène de Rouen et repart à trois heures, moyennant autres six blans. De Rouen, un autre bateau parties mardi, jeudi et samedi. Il y a ici quatre vingt maîtres manufacturiers. Une seule veuve, Af»*« Pierre Grondin, fait marcher cinquante métiers. Une ruche n^est pas plus en mouvement que les habitans du bourg. Un paresseux seroit mal ici. Aussi, M, Robert, gentilhomme des environs d'Evreux^ et ses filles, ont-ils pris le parti d'aller s^établii-à Evreux, oîi ils font leur toilette à la fenêtre tous les matins, et jouent toutes les après midi. Nous avons à Elbeuf deux paroisses, Saint-Jean et Saint^Etienne, et un couvent dUrsulines. Il n'y a point de moines, ni de chanoines; ces messieurs n'y pouvoient pas dormir à leur aise. Les samedis au soir, on lâche un large et rapide ruis-
seau dans lequel on est obligé de balayer toutes les immondices de la semaine. De petites filles se tiennent au plus bas du ruisseauet tiennent un bâton pour arrêter les pailles dont elles font un tas de fumier; ce petit détail fait voir l'esprit d'économie active qui anime les habitans dès leur enfance (20) .
Uéglise de Saint-'Jean est du diocèse d^Evreux. Le maître autel est au chevet» le vitrail éclaire les sculptures en abat-jour^ les vitres sont peintes en jaune et font un reâet qui a quelque aparence de loin, mais les sculptures sont pitoyables. L^église est haute et claire, bâtie en pierre de taille^ sans goût. Quelques vitraux sont d^ànciennes peintures. Le portail est fait depuis quelques années (21}.
Vis à vis le port, de l'autre côté de Teau, il y a plusieurs îles et trois villages, Sainte Aubin, Preneuse et Cléon. Le curé de Saint-Aubin travailloit Tannée dernière, comme un ouvrier, à la tête de ses habitans, pour rendre une île abordable. Il se nomme M. Duvivier, âgé de soixante-cinq ans. Cest un des forts hommes du royaume. Les passagers sont obligés de passer ces trois villages, moyennant trois sols par an, par feu; il y a plu^ sieurs siècles que cette convention est faite. Les passeux n^ont pas voulu alors recevoir un demi boisseau de sègle et ont prélevé trois sols; présentement, il vaut quarante^ cinq sols : ce qui prouve que les redevances en nature sont . les seules solides. M. le Prince d^EUbeuf a une maison au dessous du port, en belle situation. Le jardin est séparé de la maison par le chemin de Rouen, au dessous du jardin passe un ruisseau assez rapide, et par delà est un pré beaucoup plus évasé que le terrain du jardin, qui conduit à la rivière, jusqu'au village inclusivement, il y avoit de quoi faire du beau dans ce terrain qui cependant est
petit et borné du côté d'amont par plusieurs maisons et manufactures (22).
L'après midi, le passager nous a passés dans Vile Comte, qui appartient au Duc d'Elbeuf, ainsi que le pré Basile, qui est vis à vis, à côté du pont d^Elbeuf. Cette île a demi lieue de longueur. Le côté du nord est planté de diffé-* rentes espèces d^oziers, de frênes, de sureaux; dans une partie on trouve d^ancien seps de vigne liés et unis à des frênes, ce qui fait le plus joli efifet du monde, et représente les vignes des anciens romains célébrées par leurs poètes. Nos peintres auroient ici d^excellentes études à faire pour des fonds de tableaux qui seroient nouveaux dans leur forme. Le bord du midi est soutenu par quelques osiers. Le milieu de Tîle est en prairies et terres de labour. Il s^en faut bien que les habitans de Surene aient su boiser ainsi les bords de leurs îles; aussi les pointes diminuent-elles sensiblement tous les ans ; ici, Pîle reste dans son entier, et de plus ces bordages de saule et osier reçoivent les premiers brouillards qui leur sont favorables et en garantissent en partie les grains à qui ils sont contraires. Malgré cette précaution nousavons trouvé V ergot sur P épi du chiendent et le tragopogonabortivum, que mon étourdi à négligé de cueillir, après en avoir ouvert et jette plusieurs fleurs. Il n^est pas étonnant que la nielle règne ici, car les brouillards sont presque continuels dans ce canton. De Pîle Comte, la passagère nous a passé à son extrémité dans Plie des Noyers, vis à vis Orival. Nous y avons trouvé M, Michel Grandin, un des manufacturiers d^Elbeuf, dont la famille est renommée. Il nous a montré un homme qui nous a donné les noms françois de plusieurs oziers que nous avions cueillis en fructification dans Pîle Comte. Nous croyons avoir aussi cueilli le salix argentea (23). Nous avons quitté cette île
du côté de Saint-Aubin, jouxte Boulan, et nous sommes descendus du bateau au Port Saint-Giles. C^est à Saint- Aubin qui se tient rassemblée les dimanches. L^église est fort longue, n^a point de bas côtés, a deux chapelles de croisée et est assez propre pour un village. La Chapelle Saint-Giles est a côté; elle étoit desservie par les Jésuites, et la ferme étoit la maison de campagne du recteur, qui y venoit dans le tems de la fête, à la fin du mois d^août. Le vicaire de Saint-Aubin doit y officier cette année. Cette ferme estdanslaplus jolie vue du canton. On voit de la plaine et la coste du village de Caudebec. Les R. Pères avaient une partie de Tile voisine; ils avoient droit de chasse, étoient seigneurs et ne payoient aucunes dixmes. Du port Saint-Giles au port d'Elbeuf le trajet est assez long entre les quatre îles. Nous sommes rentrés à Elbeuf à sept heures et demie.
Lundi g août, — Le lundi 9 août, nous avons passé sous Favant solier de la maison qui sert de passage p>our aller à la prairie au dessus du port. Cest une vue charmante. La rivière, les îles, les côtes voisines, d^autres plus reculées, tout cela donne un coup d'œil délicieux. Quelques jardins de manufacturiers terminent agréablement la prairie du côté du bourg.
De là, M. Aumont, notre aubergiste, nous a menés chez Madame la veuve Pierre Grondin; nous avons vu tout le détail de la manufacture que notre jeune homme est chargé de décrire (24). M. Grandin fils est un jeune homme de bonne mine qui nous a fait conduire par un M* garçon et qui est venu lui-même nous trouver et nous expliquer en partie quelques détails. Il nous a fait présent d'un peigne de chardon, qui fera un des ornements de notre cabinet botanique. De là nous sommes entrés à Saint-Etienne, église jolimMit décorée. Les peintures des
vitres, les décorations du mattre autel, lavoCtted'^c^ivedu chœur et tes deux chapelles des bas côtés font un bel effet. La couronne qui lie les deux retombés des voûtes au dessus du chapiteau est un ornement heureusement trouvé. Cest dommage que le portail soit si voisin de la côte; aussi n'a-t-on pas pris le soin dt te décorer.
En revenant, nous nous sommes arrêts devant celui de Saint-Jean. Cest Af. Galot, architecte de Rosteif , qui en a donné te dessin qui est sage : un soubassement et un seul ordre au dessous du fronton, un grand vitrail au dessus de la porte principale, deux moindres vitraux au dessus des petites portes, tout est placé sans confusion. Les bossages attendent encore la sculpture. On demande mille écus pour la faire. Un M, Fran^ ^oiSy sculpteur, a placé une mauve agraffe contractée sur Tarchivote de la porte principale. La sculpture de la porte de menuiserie est du même goût et du même maître.
Château du duc d'Elbeuf. — J'avais oublié de dire qu'en sortant de chez M"* veuve Pierre Grandin, nous étions montés au château de M, leDuc d^Elbeuf, Un particulier Pavoitfait bâtir; il est posé en bel vue; une large grille ferme la cour et borde le chemïn de Rouen. Le jardin est de l'autre côté du chemin; il est fermé par un fossé qui laisse passer la vue. Le jardin est aujourdliui, comme étoit du tems de Catherine de Médicis le jardin des Thuilleries, séparé du château par une rue.
On ne fait plus à Etbeaf du drap chiné. M^^^ Lefebvr^ auroit désiré nous procurer cette vue, mais, information faite dans la mani&fàcture de M. son père, le métier est démonté, partie à remettre, car la faible idée qu'on nous en adonnée par récit ne nous dédommage point du tout de la privation du coup d^œîl.
Belvédère du marquis de la Londe. — La marée d" El-
beuf. — Au dessus d'^Orival est le Belvédère du mar^ quis de la Londe, à rextrémîté de la forêt de ce nom. La Seine forme trois presque iles de six lieues de cordon d^Elbeuf à Rouen; aussi ce pays est-il riche et abondant. On ressent à El beuf sensiblement la marée. Nous en avons vu Teffct au bout de Tîle Comte, vis à vis d'Orival. Cette marée remonte jusqu'au Pont de l'arche. Il est vrai qu^elie est en miniature à Elbeuf, cependant Ton voit la rivière charrier à contre mont ce que Ton jette sur ses bords, ce qui a beaucoup diverti Ducbesne :
Et tu Jordanis quia conversus es retrorsum?
Croupes de la forêt de la Londe au-dessus dOrival, — Dans les plus fortes marées, la rivière remonte à quatre pieds, ledimanche 1 8 elle a remonté à deux pieds environ, commençant à quatre heures du soir. Il y a tous les jours trois quarts d'heure de différence. La croupe de la Londe fait un effet singulier, la forêt descend, regardant la rivière en forme de point d'hongrie qui fait comme une campane, telle qu'on en met aux faitages des châteaux couverts de plomb et d^ardoise. Au dessous de cette campagne sont quelques cultures, plus bas des crayons blancs et tout en bas le village dXDrival sur le bord de la Seine. Cette coline est relevée de distance en distance d'autres petites croupes dont la longueur tombe sur le village, et Textrémité forme un égout comme celui d'un pavillon ; il est aisé de voir que ces différentes tumeurs sont remplies de pierre à bâtir. Aussi y en a-t-il et quelques maisons d^Elbeufen sont bâties. C^est une pierre marneuse qui renferme du biset ou de la pierre à fusil. Si l'on aprofondissoit la carrière, la pierre se perfection neroit sans doute et par la suite on pourroit quitter à Elbeuf Tennuyeux et dangereux colombage. Il y a déjà quelques maisons bâ-
ties en pierre jusqu'au premier étage. La plupartdes maisons n*ont qu^un étage au dessus du rez de chaussée, on commence à en bâtir quelques unes à deux étages et les lucarnes au dessus. On couvre le colombage de latte ou d'ardoiseavec toutes les précautions; les murs sontàjour et rafraichissent considérablement les chambres pendant rhiver, mais en revanche les fenêtres sont clauses; on ne doit pas avoir peur de la fumée des cheminées, on ne manque pas de ventouses (25).
Le lundi au soir, un coup de maladroit, en m^asseyant, nCa coupé mon soulier sur Vorteil, de la largeur de deux pouces, mon bas de peau, mon bas de dessous et un demi pouce de longueur sur Torteil. J^ai perdu en quelques minutes une demie palette de sang; de Pagarie posé dessus a arrêté dans Tinstant Thémoragie. M , chirurgien du lieu, nous a rassurés sur l'état de la blessure et mis un apareil d'eau vulnéraire assez inutile.
Le lendemain i o, il a visité son apareil et m^a donné mon congé pour Rouen (26).
Mardi 10 août. — Rouen (//«, i5«, i3^, 14^ cou^ chées). — Roches d'OrivaL — Falaises. — Saint-Maturin, village, — Nous sommes partis à huit heures et demie par un chaud fort honête qui n^a fait qu^augmenter jusqu'à notre arrivée à midi.Le^ roches audessus d'Orival sont effrayantes. Les habitans ne craignent point cependant de bâtir des maisons au dessous, au risque d'être abîmés, si ces roches venoient à se détacher. Nous avons eu une longue traversée de forêt, mon fils y a trouvé la Pyrole à droite, un peu avant la fin de la montée. Le genévrier tilt petit houx tnltmi (27). Les sables sont brûlants entre deux côtes; quand on a cessé de monter, la poussière est considérable.
On trouve Saint-Maturin, village^ et après avoir des-
cendu, on aperçoit les clochers de Rouen à une lieue et demie. Au sortir de la forêt, on entre dans les landes jusqu'au faubourg de Saint-Sevère (28).
Faubourg Saint-Sevère, — Le pont de bateaux, — La première maison sur la gauche apartient à M^ Plante^ rose, veuve d un riche négociant. Le jardin a Tair dMn parc, la maison d^un château. Au bout du jardin est un moulin à vent pour faire monter Teau et la faire saillir dans des bassins. On nous a offert à la porte de nous les faire voir, mais ma mauvaise jambe et le bon esprit de mon ami nous a fait passer outre pour aller reposer nos chevaux et commander notre dîner rue Cauchoise^ A LA Vache gouronnjée, notre auberge. Pour y parvenir, nous avons passé le faubourg Saint-Sevère, le pont de bateaux (a), le quai, le port oti Ton voit des vaisseaux marchands sans nombre, la bourse, le vieux palais, l'hôtel de ville, commencé et interrompu a huit pieds de rez de chaussée ou environ (29). M. du Roc, notre aubergiste, nous a donné la chambre du devant au second, et nous promet demain la première chambre. Un officier des ports occupoit un lit dans notre chambre, M. du Roc nous promet de le placer dans une autre. Après midi, M . Boudier est allé à la ville à ses affaires. Il a bien voulu se charger de mon fils, à qui j'ai donné commission d'aller voir M. Le Cat, au Lieu de Santé, à un quart de lieue de notre auberge, sur le chemin du pays deCaux. Nous avons continué de manger ici, comme à Elbeuf, des bondes de Neufchatel, un poulet de Caux très fin.
(a) Perfectionné par le célèbre frère Nicolas, Augustin (Voyez Belidor). Il a dix-neuf bateaux et s'ouvre vers le milieu d'une manière unique. Le pont tournant des Tuileries est du même Frère (3o).
ifyrcredi 1 1 août. — La tour George d^Amboise, — Mercredi 1 1 août, au matin, promenade en chaise à porteurs par la ville. Le portail de la Cathédrale^ considéré du panris, a sitr la gauche la tour de beurre, terminée par un clocher, du côté de la rue des quatre vents; à droite est la tour de George d'Amboise, terminée par Le pain de sucre et la Tour creuse, qui n^a de garde fous qu'en dehors. Mon fils a eu la témérité dV monter. Si Ton tofnboit en dedans, on feroit un saut de vingt-cinq pieds. Pendant ce tems, j^ai visité l'intérieur de Téglise, qui est très haute ; les piliers montent de fond et sont entretenus par plusieurs arceaux, les uns sur ks autres. LMglise a deux pas de pl^ss large que N. D. de Paris; le chœur est fermé par à^s grilles de cuivre. Le maître autel a un suspensoir de boa goût. La Chapelle de la Vierge est derrière le chevet et n'est remarquable que par plusieurs tombeaux que fe ne me suis pas donné le tems de considérer. Il 7 a quelques vitraux qui mériteroient d'être detaillés.
La Porte du Bac. — Romaine, — Le Vieux^Palais. — La Porte du Bac est d'une architecture mâle du tems d'Henri I V, à ce q«e je soupçonne. Le Pont de Bateaux est une belle invention, dont M, Bellidor nous rappellera le travail dans son architecture hydraulique. Le Port a quantité de vaisseaux; on y distingue les hollandois par la propreté. La romaine esi srmple et d'une grande utilité pour peser les marchandises. Le Vieux palais k son rempart qui est une belle vue au bout du port. Cest une promenade un peu négligée. On voit de là le Grenier à sel, qu'on démolit, parce que le bâtiment avait fléchi et s'étoît écarté en plusieurs endroits. Vancienhôtel de ville B\oii été commencé a rebâtir en pierre, sur Tancien sol^ on a changé de lieu et de plan. On a abatu plusieurs maisons
bien commerçantes, on a commencé à bâtir un nouvel hôtei de ville en face du vieux marché, et on a discontinué de n'avainer depuis 1758.
Dameiat. — Le soir, promenade en cabriolet à Darnetal. Cest une ruche remplie d'ouvriers et d'ouvrières, des moulins à foulons ou taillandiers qui perfeaionnent les forces à tondre te drap, des manufactures de draps, de siamoises, de couvertures, que sai-je, etc., etc. (3o-3i).
M. le Cat. — M. te Cat est un petit homme maigre, {rfileigmatique et sententieux. Il est venu voir Tami de son ami : « VAgarie ne guérit point. Mettez de Peau vulnéraire sur votre plaie, mettez-y de Teau pure : il faut humecter. »
Les Cauchoises. — Les cauchoises sont proprement mises et courtes vêtues : le corps et la cotte rouge; celles qui ont la jambe bien faîte la chaussent encore de noire. Leur coiffure cnrim la chute en arrière; nos petites maitresses en tireroient parti, en faisant les avances.
Boulevart et Porte Saint-Hilaire, — Les rues sont ici fort étroites et les maisons aussi, nous avons cependant été près d^ne demi heure à traverser la ville au trot des chevaux, de la porte Saint-Hilaire à la vache d^or. Dès quatre heures du matin, tout est en action dans la rue Cauchoise. Les passaiis, les chevaux, les chiens augmentent te bruit; il faut n'être guère laborieux et fort gourmand pour dormir à cinq heures du matin. Les chemins sont aussi étroits dans la Normandie que les rues à Rouen. Cest que le terrain est employé paaout. Les ruisseaux sont rassemblés dans un seul lit bordé et entretenus pour faire agir mille machines. On fait ici des enfants comme on travaille ; c^est le délassement de ces gens laborieux. La boutique d'une marchande de mode est réduite a huit pieds sur trois. Cette exiguité de terrain loge quatre
chaises et quatre femmes; leurs galants causent avec elles au devant de la petite boutique, debout dans la rue, et encore n^est-ce qu^aux heures de récréations. Les tailleurs, garçons marchands et autre jeunesse d^artisans portent la bourse à leurs cheveux et sont vêtus proprement en drap de couleurs.
Maisons en colombage. » La plus grande partie des maisons est en colombage, les auvents sont au second étage, quelques-uns aussi au premier. Les seconds étages sont quelquefois en encorbellement pour regagner par cette saillie ce que les cheminées adossées font perdre de place dans les étages élevés.
La sculpture en plâtre décore les anciennes cheminées, telle qu'on en trouve dans Ducerceau. Les tapisseries d'Aubusson parent les murailles. Une aire de plâtre aprété tient lieu de grands carreaux noirs et blancs, tels que nous en avons vus chez M. Deshayes, à Suresne. Cet aprét dure lontems. Il est à Rouen quelques jeunes gens libertins, mais ce n^est pas le plus grand nombre ; Toisiveté n^ règne pas assez. Les femmes sont actives et n*ont pas le tems d^entendre les sornettes des désœuvrés. La plus grande partie des habitans commercent, on ne joue que chez les femmes de Robe.
Le premier bataillon de Normandie y est en garnison. Les portes de la Ville sont voûtées et profondes. Les fossés du rempart sont en fond de cuve et secs. La plupart sont cultivés. Les remparts sont étroits^ remplis d^ornières et dangereux.
La ville entourée de Roches de trois côtés. — Les roches entourent la ville de trois côtés. Le mont à malade commande au Lieu de santé. Le mont Saint'Michel est vis à vis. La Justice est toujours ornée de petits pendus desséchés. On entend la diane à six heures et demie et la
retraite à huit heures du soir. Les noms des rues sont écrits aux encoignures. Les grandes rues sont pavées de gros pavés au milieu^ les bords des maisons sont de petit pavé, ainsi que les petites rues. Quelques façades de maison sont toutes des pierre de taille en pointe de diamant, senissureset agrafes tudesques, telles qu*on en voit dansWedreman. Depuis une trentaine d^années, on en a bâti quelques unes en hôtel comme à Paris, avec grande porte cochère; mais elles sont rares. Le luxe ne fait pas ici fortune dans le bâtiment. On ne connoit point de métoirie entre voisins. Chacun a son pan de bois adossé a celui de son voisin. Les cheminées sont adossées sur ces pans de bois, ce qu'on ne peut voir sans inquiétude ; un incendie seroit cruel à Rouen; mais les feux sont si exigus dans les petits ménages qu^il y arrive peu d^accidents de cette nature. Les plafonds sont de bois aparents, poutre et solives de sciage. On ne connoit guère les plafonds en plâtre et les bois recouverts. Ceux qui bâtissent le mieux font leur rez de chaussée en pierre de taille jusqu'au premier étage. Les toits sont très élevés et percés de lucarnes. Il y a quelques maisons à quatre et cinq étages. La plupart n'en ont que deux au dessous de la couverture et au dessus du rez de chaussée. On compte soixante mille âmes, trente deux paroisses, beaucoup de couvens d^hommes et de femmes, quelques chanoines.
Jeudi 12 août. — Abaye de Saint-Ouen. — Sia»
moises chinées, — Les porteurs sont arrivés à sept heures et demi du matin; je suis parti à huit heures et demie en chaise pour aller au Lieu de santé voir M. LeCat. Il étoit sorti, j'ai salué Madame et Af^i^*, fort aimables Tune et l'autre. J^ai appris depuis que M^^ Le Cat a un cabinet d^histoire naturelle dont elle fait très bien les honneurs, et que nous n^avons pas vu, faute d'instruction. Nous les
avons quittées pour aller voir filer des câbles de cent quarante-cinq brasses, qui pèsent quatre cent quatre-vingts livres. On en fait à cette corderie de toutes les grosseurs. Nous sommes revenus déjeuner à Thotel et delà les porteurs nous ont conduits à Saint-Ouen, Le premier coup d^œil de Pentrée est imposant, on sent une grandeur, une majesté d^édifice qui ne permet pas d^abord de s^apercevoir d^un très grand défaut qui est que le chœur et la nef ne sont pas d^alignement. On ne sait ce qui a pu déterminer à cette irrégularité, car il n'est pas possible que ce soit une méprise. Il est si aisé de prolonger un point milieu qu*on ne peut présumer que plusieurs architectes se soient donné le mot pour faire de gaité de cœur une faute aussi grossière. On fait remarquer toute la voûte renversée, tant du chœur que de la nef, dans Peau du bénitier, à droite en entrant. Quoiqu^il en soit, la nef est beaucoup plus large d^un côté que de Tautre, et les deux points milieux de la nef et du chœur se croisent. Un religieux, que je crois le supérieur, est venu nous accompagner, nous a fait voir le réfectoire qui est de 1240, La façade des nouveaux dortoirs est du dessin de M, de France, ar» chitecte de Rouen, qui a fait aussi le nouveau portail de Sainte-Croix, à côté de Saint-Ouen. Les colonnes doriques de côté du cloître sont accouplées et trop .hautes, ce qui sort du caractère de cet ordre qui est mâle. Le fronton du côté du jardin est d*une forme ridicule. Les croisées sont retressies en dedans pour éviter le grand vent et le froid aux religieux. Chaque cellule a douze pieds sur vingt-quatre pieds, des entresoles au dessus de chacune. Je rentre dans l'Eglise. Le Jubé est un joli gothique. Les pendentifs sont effrayants pour la hardiesse. Le rond point ' et les deux portes latérales du chœur sont décorées de belles grilles peintes en noir. L'autel, le sanctuaire sont
décorés à la moderne, de marbres de diférentes couleurs. Sortant de Saint-Ouen, après bien des enquêtes, nous avons apris en fin comment se fait le chiné en siamoise de soie et cotoo, et la diférence de ce travail au tafetas chiné. Je laisse Pune et l'autre description à faire à mon fils. C'est M^ Jouar^ rue du chaperon^ qui a ^é obligeamment notre maîtresse à tous les irais, et j'ai persuadé au mari qu'il le trouvoit bon (3a).
Affinage du sucre, — L'affinage dn sucre est encore on ouvrage pour M. Duchesne fils (34).
Jardin de Botanique, — Après diner avec M, de Fréville, capitaine des chasses. M, du Quenet et M. Planquety sous-fermier, promenade à deux chevaux au jardin rfe^o/am^ti^derAcadémie, fondée en 1758. Lagrilled'entrée est sur le bord de Peau, à Pentrée du cours Dauphin. Il faut descendre quelques marches de gazon pour entrer dans Pécole. Une terrasse règne autour des planches, la serre chaude est en face de la grille avec deux serres d'orangerie aux deux côtés. Ce sont deux pavillons quarrés qui portent ombre à la serre chaude le soir et le matin. Les planches bordées de buis sont de trois pieds et demi de large, les sentiers de deux pieds. Les plantes sont adossées, il y a beaucoop de plantes répétées. Le Jardi^ nier, M. Traitan^ étoit au potager de Versailles, il y a trente ans, sous M. Le Normand, Le musa est en fruit. On compte à ce jardin environ six a sept cents genres, et deux milles quelques cent plantes. Il n'y a que huit graminées. Le Sorgho est en graine. Nous en aportons pour M. Richard. De belles dames et un M. de l'académie nous ont enlevé M. Traitan,
Le Grand Cours, -— Nous sommes allés, malgré Forage, au grand cours jusqu'au bout. C'est une grande allée de qiiatre rangs d'ormes très bien élagués et trè^
hauts. Nous y avons trouvé, malgré la pluie, sept à huit carosses. Il est de Pautre côté de Teau. Entre le cours et la rivière règne une belle pelouse. Les isles donnent une vue tout a fait agréable. Retour à la maison a huit heures dusoir. (M. Boudier étoit allé voir la sale des Consuls, qui est un beau morceau). M. Pinard, professeur, n'y étoit point. Il demeure rue de la Chaîne^ près les Carmes. M. d^Angerville demeure hors la porte cauchoise, près Saint-André. Il est médecin et grand botaniste. On vante encore M. Du/ai, botaniste, âgé de quatre-vingts ans, qui demeure à la Rouge marre.
Jonquilles. — Les plus belles jonquilles, dit Piganiol, croissent doubles en Normandie. Les plus estimées sont celles des environs de Saint-Lô.
Vendredi i3 août, — Palais de Justice, salle des Procureurs. — A onze heures, les porteurs m'ont mené au Palais de Justice; la salle des procureurs est grande et obscure. La Grand Chambre a de la noblesse dans son ancienneté. En passant par Thôtel de ville, j'ai visité M. Durand, procureur du roi de la ville, de la part de M. du Quenet; il nous a promis à notre retour de faire ouvrir le pont de bateaux, comme pour faire passer un bateau et le remonter à Paris. Tous les ans on construit de neuf un bateau pour le pont. Lundi prochain, on doit en placer un. C'est aussi le lundi jour du concert. Nous en avons vu la Sale, la bourse couverte et les sales des Prieur et Consuls. L*escalier est à deux rampes, la figure du Roi en pié est de pierre. Les portraits de nos Rois y sont en plate peinture dans les habillemens du tems, depuis Charles VII jusqu'à Louis XV inclusivement. Les portraits de François I" et d'Henri II manquent. On voit dans la chapelle de la Vierge à N. D. le tombeau de Louis de Brezé. A ses côtés sont la S'^ Vierge et Diane de Foi-
tiers, sa veuve. Uavant sale du concert et des consuls est fort belle. Tous ces bâtiments sont de 1735 et de bon goût. Nous avons acheté le plan de Rouen et la description de cette ville, avec le petit almanac de Normandie.
Bateaux plats. -- Deux compagnies de canoniers ont séjourné ici aujourd'hui. L^après midi nous avons pris un bateau couver t au dessus du pont pour aller visiter les bateaux plats cP infanterie. Quand ils sont lestés, ils sont à trois pieds hors de Peau. Nous sommes montés de notre bateau par une petite échelle fort roide. Ce bateau plat n'a que deux canons ; il y en a d'autres qui en ont jusqu'à huit. Ils contiennent trois cent soixante soldats et deux à trois mille maringoins qui nous ont piqués à Tenvi. Au dessous du pont, nous avons vu le plancher sur lequel ils couchent et le banc sur lequel ils se reposent. Les dessous de leur plancher est un espèce de cofre oii ils mettent leurs vivres et bagages. Il ne faut que douze hommes d'équipage. Il y a un pont de trente-six pieds de haut, qui se place au bec du bateau et sort en dehors pour l'abordage; il est attaché à un palan. Ils ont leurs mâts seulement, sans agrès. Le milieu entre les deux paillasses sert de table. La chambre du capitaine est petite et assez commode. II nous auroit fallu trop de chemin pour voir tes bateaux de cavalerie. Il n^y a de diférence qu'à l'avant bec qui s'ouvre pour faire passer les chevaux a fond de calle. Notre passager nous a menés à l'extrémité du cours oti nous avons vu les Belles, les officiers et quelques élégants, ^ nous enavonsaugmenté le nombre, — tant à pied qu'en cabriolet. Les arbres ne sont qu'à neuf pieds d'intervalle: indépendament de l'allée des caresses, il y a du côté de la rivière une allée découverte qu'on apelle la promenade.
Saint'Maclou. — Fontaines publiques. — UEguille
du clocher SainUMaclou est démontée de quinze ou vingt pieds, parce qu^elle penchoit beaucoup et menaçoit ruine. On le voit du jardin botanique, N. D., Saint-Ouen, etc.
Au reste, il est très dificile de marcher dans les rues de Rouen. Le pavé est gras, rond et glissant, les ruisseaux creux et les revers roides. Rouen est presque toute Tannée dans les brouillards. Les fontaines y sont fréquentes et vont jour et nuit à deux et trois jets.
Statue de la Pucelle d'Orléans. — Cest dans le Marché aux Veaux qu^a été exécutée Janne d^Arch. Sa figure a été relevée et reconstruite depuis quelques an* nées, elle est placée au dessus d^une fontaine. Une fefnme de ce marché m^a fait ses tendres plaintes de ce qu^on avait reconstruit si grossièrement la grosse masse qui supporte la nouvelle Pucelle. « Autrefois, monsieur, me disoit-elle, c^etoient de petites colonnes mignonnes qui la supportoient. Fi donc, c'est du grossier. »
14 août. — Le samedi 14 août, visite à pié chez itf. Pinard^ rue de la Chaîne^ il étoit au Lieu de santé depuis six heures et demie.
Les Carmes ont quelques plantes de botanique. — Le voisinage m'a fait entrer aux Carmes. Le cloître est un jardin de botanique négligé où il y a encore quelques plantes, reste de 1800. Le P. André, distillateur, a échangé avec. moi une bouteille d*eau des Carmes de Rouen contre une de Paris, et ma vendu vingt-quatre sols une bouteille d^eau rouge. Je lui en ai promis la re^ cette de Suresne. Il prétend qu'il entre dans la sienne cinquante plantes.
Le Carouge (i5^ couchée]. — Maffurede M. de Fréville. — Nous sommes partis de Rouen à dix heures et ne sommes arrivés chez M. de Fré ville qu'à quatre heures. Il habite une mazureen forme; deux barrières sont l'une
au nord, Pautre au couchant. Un corps de logis de colombage est couvert de tuiles à Texposition du midi et de paille sur les trois autres côtés. Vis à vis est Técurie et la grange, sur la gauche est un autre corps de logis aussi isolé. Le fourni est en face de celui-ci. Derrière Pécurie, il s^est pratiqué au midj un esp^ier de poire, de pèche, de prune. Derrière le corps de logis, à droite, sont deux jardins, celui du fermier et le sien. Sa mazure contient huit acres ou douze arpens de plantés. Toute la masure est boisée de pommiers plantés çà et là et de quelques poiriers, elle est bordée de chênes, de frênes, et à l'extérieur d^une haie vive. Le corps de logis du maître et du fermier représente les mœurs de deux cents ans, très peu déguisées par quelques dépenses, mal placées et imperceptibles, si on ne prenoit soin d'en avertir. J^ai eu un singulier plaisir a considérer cette gentilhommière qu'on nomme le Carouge, Nous avons fait, après dîner, par la pluie, le tour du bois de M. de FrévUle, voisin des bois du Roi. Nous avons couché dans ce corps de logis dans une chambre par bas fon humide, Duchesne et moi dans le même lit, qui a fondu rapidement sous nous; nous Pavons étayé.
iS août (dînée à CaudebecJ. — Royaume d* Yvetot, — Le lendemain, 1 5 août, départ à sept heures précises pour Caudebec, où nous sommes arrivés pw les falaises de la Seine où est la plus belle vue du monde. La rivière commence à jouer le rôle d^une petite mer. Plusieurs navires à voiles vont à Rouen ou en reviennent. La Seine change de lit. Les altuvions se font d^un côté aux dépens de l'autre qui s^innonde et se couvre d^eau. Les alluvions appartiennent au Seigneur. Il y a quelques fois des villages innondés et perdus. Nous sommes descendus à laplace des Victoires, chez M'^ Le Moine. On
nous a donné la chambre dorée^ où M. de Villemen auroit été charmé d^étre. Elle donne sur le port de Caudebec, hors la ville. On voit continuellement les voituriers par eau de toutes les nations qui portent des marchandises de la mer à Rouen. La rivière a près d^une lieue de large ; on ne jugerait à la vue qu^un quan de lieue. Cétoit dommage que des arbres à droite et à gauche nous dérobassent la vue. Nous avons entendu la Grand- Messe et quelques Heures précédentes avec notre dévot camarade. Nous avons vu des cauchoises en habit des dimanches et des bourgeoises de Caudebec. La ville n^a plus de commerce; à peine y trouve-t-on un chapelier, encore est-il ruiné. Mais les voitures, tant par eau que par terre, venant du Havre ou y allant, rafraîchissent à Caudebec. Nous ne sommes ici qu'à deux lieues Am Royaume d'Yvetot. Le Roi est M. (d'Albon) qui demeure à Lyon. Un plaisant demandoit : le Roi est-il gentilhomme? Il conserve encore plusieurs privilèges. On ne paye point de taille dans cette terre, mais la capitation, ce qui y a occasionné plusieurs établissemens, en sorte que la terre, qui ne rapportoit que deux mille écus, raporte aujourd'hui douze mille livres. (M"*^ le François nous a dit, en 1763, qu'on y paye à présent tous les droits et impôts).
Nous avons vu Caudebec par les yeux de la foi, devant le mieux voir au retour.
iS août. — (16^ couchée aux Forges). — Lilebonne. — Nous en sommes partis pour aller coucher aux Forges, montant parla côte de la Justice, où nous avons vu un pendu de trois semaines. Nous sommes descendus par la côte de la Fresnaie impratiquable et impratiquée, au lieu de passer par le long détour que nous ignorions (35). Au bas de cette côte est le village de Lillebonne, Le château est à M. le duc d'Harcourt.
Son receveur est M. de la Motte, de Dieppe, qui y réside. De là nous avons remonté par la côte de Lillebonne, plus douce, mais très longue.
Les Forges. — Au haut de cette côte est Técart des Forges, dans la forêt, oti nous avons couché.
i6 août. — Départ des Forges. — Côte éCHarfleur. — Belle vue de la Seine et de la mer. — Le i6 août, départ des Forges à six heures précises du matin. Sur la gauche du chemin est un château d'assez belle apparence à M. Séville de Rome; à Montmenil, sur la droite, une jolie mazure toute neuve à M. de Bompar. Rien n^égale notre joie lorsque nous avons aperçu au dessus d^Harfleur la rivière de Seine, large de trois lieues et une échapée de mer à perte de vue. Nous sommes descendus de chaises et nous avons monté par les berges escarpées au dessus desquelles, sur une pointe de terre, nous avons vu la terre promise ; une alluvion considérable au dessous d^Harfleur, plusieurs petits bâtimens sur la mer, des courans, des bancs de sable, que de nouveautés pour des Versailliens, qui n^ont jamais vu la mer que sur le Théâtre de TOpéra. Servandoni ne fait rien de pareil. La cime de la falaise oti nous étions nous faisoit voir au dessous de nous, presque à pic, des brebis comme de petites pierres et des vaches noires comme des dindons (36).
Arrivée au Havre. — Enfin le Havre a paru (37). Nous y avons fait humblement notre entrée. Catoganville avait perdu un de ses quatre souliers, un autre sonnoit la savate. On est venu au devant de nous par honneur nous demander notre nom qu^on savoit déjà, et on nous a accompagnés jusqu^a V Aigle Doré chez Mad. Faguet. Voilà la première ville fortifiée que nous avons rencontrée dans notre tournée. Elle est du chevalier de Ville. C'est une des clés de la France. Avant diner nous
avons parcouru le bord du grand quai où l^on radoube les vaisseaux pendant que la marée le permet et que le large fossé est à sec, depuis la jenée jusqu'au bassin, excepté un petit courant. A quatre heures après midi nous sommes retournés voir ce même fossé. Il étoit rempli d^eau à treize à quatorze pieds dans le milieu, le vent étoit assez fort quoiqu^il fit soleil. Rien de si beau que la vue de la marée considérée d'abord du haut de la Tour de la Chaîne» On Pappelle ainsi parce qu'on y attache la chaîne qui cache le port en cas de surprise. Duchesne y a trouvé de lapercepterfe, sur le rempant formant chaperon. Il faut être né botaniste pour songer aux plantes à cette première vue de la mer. Les vagues du flux étoient d^argent et se frapoient avec harmonie sur le galet reten<*> tissant. La plus belle gerbe d^artifioe^ le bouquet de la naissance de M. le Duc de Bourgogne, célèbre par Pembrasement de la grande écurie qui la suivit, n'étoit qu^une foible imitation du bruit majestueux que fait la mer un peu agitée. Qu^auroit-ce donc été si nous eussions vu et entendu la haute marée de Péquinoxe? A sept heures du soir, nous avons vu arriver un vaisseau portant à la hune du grand mât le pavillon d'Angleterre et le pavillon de France à la proue. Il ramenoit seize prisonniers échangés contre ceux que nous avions faits à la prise de Tlle de Saint Jean; c'étoit un spectacle touchant de voir les mères, les sœurs, les femmes de ces matelots les embrasser les larmes aux yeux.
Le ly août. — A six heures du matin j'ai vu la même marée. Le tems étoit calme, le flot moins considérable, mais le soleil derrière nous éclairoit l'horizon d'une manière bien plus satisfaisante. On ne voit qu'un horizon de neuf lieues. Le M« pilote m'a prêté un moment sa lunette. J'ai vu plusieurs vaisseaux anglois et autres à
cinq lieues. On distingue les mâs, les voiles, les pavillons, etc. J'étois en pantoufles et en bonnet de nuit, ce qui m^a empêché d'y demeurer plus lontems ; mon fils dormoit, je suis venu le réveiller, et je n'ai pu m'empécher de secouer notre camarade qui avait dessein de se reposer encore une heure. Je me suis chaussé et coëffé pendant que mon fils s'habilloit en diligence, et nous sommes regrimpés tous deux à la tour de la jettée du sud Ouest; de là on voit la jettée du sud Est et la grève qui est entre deux ; les côtes d^Honfleur sont sur la gauche, la mer en face, à perte de vue, se joint au ciel. L^horison de la mer forme une ligne dhin bleu foncé; sur la droite est la falaise qu'on nomme la Hève ; il y a au sommet un corps de garde» une batterie et un signal. Comme cette falaise est beaucoup plus avancée dans la mer que la jenée, il m^a pris envie de voir la mer au delà. J^ai proposé de faire la course, qui est de cinq quarts de lieues, ce qui a été accepté. Nous avons été le long du Perret voir le galet et nous avons pris le chemin de la Héve par Sainte- Adresse, dont le vrai nom estSaint-Denis-chef-de-Fautouchef-de- Caux; un joli cabaret couvert de saule nous a donné envie d'y déjeuner au retour. Enfin nous sommes arrivés à la Héve, d^où nous avons aperçu, sur une autre falaise, à une bonne lieue sur la droite, appelée le corps de garde de SainUAignan. A la Héve, la vue est admirable; on y voit la moitié de l'horison de mer. Le tems étoit calme et la mer n^avoit d^autre mouvement que la marée qui se retiroit. En descendant, nous avons visité, sur le bord de la petite rade, les filets de diférents pécheurs. Nous avons cherché du galet, de Talgue, des coques, des vignots, des vignots de chien. Les petites rocailles que nous avons raportées sont, suivant M. de Jussieu, la névite ou pois jaune, la petite pourpre, le vignot, le lépas
ou bendu, et la guiguette. Notre plaisir étgit de marcher sur le sable fin qui reçoit l'impression du pié, le trou que fait une canne en l'enfoiiçant de quatre à six pouces et qui fait disparoitre le tout dans le moment. Les lépas (en françois .patelle ou œil de bouq, en Provence: arapide, en Normandie : berdin ou ter lin, en Poitou et Aunis : jambe, ailleurs : bernicle)^ sont fonement attachés à la roche. Si vous manquez le premier coup de couteau pour les détacher par la pointe, vous y revenez très difficilement. Les poids jaunes sont abondans; on les trouve sur les varecks ou vrecs, comme ils prononcent. Tous ces coquillages ou rocailles sont remplis de leurs poissons et font la nourriture des pauvres gens. La mer est en agita* tion continuelle, soit au Eux, soit au reflux. Nous sommes retournés à notre rendez-vous de Sainte-Adresse oii Ton battoit le fusil pour faire cuire des étrilles toutes vivantes qui venoient d^étre péchées. Nous les avons mangées avec un plaisir infini et nous nesommes rexoumésk L'aigle d^or qu*à deux heures et demie où nos gens nousattendoientà déjeuner à neuf heures et demie; mais on ne répond pas d'être exact quand on est curieux, et nous Pétions tous les trois, comme Duchesne (38).
Nous avons appris en arrivant que M. de Carryon nous avoit cherchés comme une éguilledepuishuit heures jusqu'S trois heures et demie, qu'il est encore revenu et nous a trouvés à table. Il nous a menés voir Vhôtel de Ville, bâti depuis peu sur le dessin de M. Carpentier, et la citadelle régulière de M. de Vauban. La salle d'armes est curieuse par la propreté qui y règne. Elle contient dix mille fusils, carabines, mousquetons, haches d'armes, crochets à fascine, biscaïens, etc., etc., etc., des moules à balles. Il y a des serres pour les affûts, des magasins à baies, à boulets, à bombes, à grenades, à poudre, etc., etc., etc. De
là nous avons été rendre visite au curé et à M">* Carryon. Ils ont pour neuf cents livres une jolie maison dans la rue Françoise. M. le curé a trois églises : Saint-Michel-d*Angouville, qui est le chef lieu, N. D.-du-Hâvre, qui est la principale église de la nouvelle ville, et Saint- François, qui est la paroisse d^un nouveau quartier. Le curé officie les trois fêtes de Pâques alternativement aux trois églises. Il a un vicaire dans chacune. M. de Carryon a une petite collection de coquillages et d'histoire naturelle. Il n^est sorte de politesse que nous n'ayons reçue de toute cette famille. Son second fils, âgé de douze ans et demi, va demeurer à Versailles où il est reçu page de M^^ la comtesse de Toulouse. Le père doit l'y mener. Il a été très mortifié de ce que nous n^avons pu dîner chez lui.
Nous avons vu deux navires hoUandois entrer dans le port^ après avoir été visités par les cinq fr^ates angloises qui font barrière à cinq lieues du Havre.
iS août, mercredi. — Le 18 août, à mon réveil, à six heures, j'ai réveillé Duchesne et lutine Boudier. J'ai appris d^un matelot que la tqêt écumoit et que le passager d'Honfleur n'osoit se hazarder à passer. Je me suis réjoui de ce qui Tafligeoit et tous trois nous nous sommes issés à la Tour de la Chaîne : spectacle nouveau. La mer étoit jaune à la petite rade, verte à la grande, les côtes violettes, le ciel rouge, les moutons d'argent. Les gazes de l'opéra ne sont que des chifons en comparaison de ce que nous voyions. Nous n'en serions point sortis si nous n'avions voulu voir l'efiTet de la jettée. L'officier de garde nous a fait voir jusqu'où la mer s'élève dans les gros tems, ce qui étoit fort diférent. Le bassin, le port, l'anse^ la grève, sont des parties à décrire. La paroisse N. D., ainsi que la ville, ont été bâties du tems de François I
et d'Henri II. Le portail N. D. est du stile de Philibert de rOrtne. La tour est plus ancienne et lourde. La brique blanche et la pierre à fusil sont de nouvelles décorations extérieures. Le colombage règne ici comme dans tout le pays de Caux. Les rues sont belles et tirées au cordeau. Les petites sont pavées de caillou tage très incommode aux pieds blessés. La ville est fortifiée régulièrement, mais commandée par la butte d^Angouville. A la citadelle, il 7 a la porte de secours toujours fermée, hors les occasions extraordinaires. Les fossés sont remplis dVau. Il 7 a des prairies qui peuvent être inon» dées quand on le veut (3g). La garnison est composée du Régiment Royal Lorrain, de L'île de France, et d'un détachement d'artillerie. Il y a un commandant du bassin. Il n'y a plus de classes de marine. Le commandant du Havre est M. de Beauvoir. Sa maison tient à la Tour de la Ckatne, d'un coté, et de l'autre, à la Corderie. Elle est bâtie depuis quelques années et d'assez bon goût.
En entrant par la jettée du Nord ouest les navires entrent dans le port où ils rastent à sec neuf à dix heures dans les vingt-quatre. Ceux qui ne veulent point coiuîr ce risque entrent dans le bassin en payant. On tourne un pont de bois, on ouvre l'écluse. C'est là qu'a été reçu le navire des prisonniers d'échange. La grève donne un coup d'œil admirable. Les flots y sont rompus de proche en proche et font des écumes blanches et un fracas singulier. C'est au bas de cette grève que les matelots vont pécher le leste dans de petites barques quand le tems le permet. 11 y a dans la ville la rue de Seignelai, qui y éternise un nom toujours cher à la marine. J'ai cru voir, au dessus de la porte de l'arsenal et à l'extrémité du bassin, le buste en relief de M. deLouvois. Les armes de Richelieu
sont à la porte d^Angouville, bâtie sous Louis XIII. On pose actuellement les menuiseries de THôtel de Ville. La Romaine ou THôtel des fermes est à Pencoignure auprès du pont tournant.
Départ du Havre et couchée aux Forges. — Enfin* noua avons quitté la yille de François I«r après quarantehuit heures de séjour, à onze heures et demie du matin, et nous avons raté la jolie hôtesse de la Botte, M* Lemer« cier, pour boire de mauvais cidre et manger une bonne bonde de Neufchatel, et nous- sommes venus coucher aux Forges, chezAf*^ Durand, honnête femme, propre et polie.
ig août. — Départ des Forges et couchée à Caude^ bec, — Le lendemain, départ des Forges et arrivée à Caudebec, à dii heures et demie. M. Joray, frère de M"* Le Monier, nous a invité à diner, et M. Boudier nous a présentés. Après un grand et long dîner offert de bon cœur et accepté de même, nous avons visité TÉglise. Cest un gotique bâti par les Anglois. Le clocher est joliment découpé. L'orgue, délicatement soutenu, en pierre de même goût que Téglise et du même tems, ce qui est fort rare. 11 7 a une infinité de petites sculptures, bas reliefs, cam panes gotiques en filigrane qui mériteroient d^étre dessinées et tiendraient leur place dans un recueil d'architecture gotique, chose qui nous manque en France et dont le souvenir se perdra à jamais, parce qu^on en détruit tous les jours sans en prendre le crayon. A propos de gotique j'ai apris que la jolie église de Royaumont avait été brûlée il y a quatre ou cinq ans, et je dirai en passant que relise de Harfleur est aussi un monument des Anglois, et que la chapelle de la Vierge est encore sans vitraux et sans couverture, comme ils Ton laissée et n^est cependant point encore détruite.
De là, M. Darach, chirurgien, a qui j^ai promis la recette de Peau rouge, m^a fait passer à travers sa maison, vis à vis le portail et conduit dans son jardin, situé au midi, le long dMne falaise à pic qui y reflette un chaud précieux pour la maturité des fruits. Aussi les bons chrétiens et les muscats y sont admirables; mais rien n^égale la situation des jardins des Capucins. Une terrasse, fort haute et fort longue, le long de la même falaise, y présente une vue de toute beauté. La rivière a un quart de lieue de large vis à vis le por^ et de grands ormes, plantés à droite et à gauche du port et du quai, forment la promenade oïl la ville se rassemble le soir. M. Besnard a son jardin sur une tour de la ville. C'est le beau frère de M. André, chirurgien de Versailles. En sortant des Capucins, nous avons été sur le port voir débarder un bateau de bois pour M. Lucas, marchand de drap. Il a pris envie à M. Boudier d'en porter avec moi. Nous avons chargé le bar et en avons porté trois bardées. M°^ Lucas et M"^ ses filles nous ont proposé des biscuits du Havre et du vin. Nous avons préféré le cidre, mais a condition que ces demoiselles porteroient chacune une bardée avec nous, ce qu^elles ont accepté. Nous avons fait les petits Villemerts : Nous avons embrassé la maman qui est fort apétissante et les demoiselles, Tune blonde et Pautre brune. M. Boudier m'a laissé M"« Madelon, la brune et la plus jeune. Après le goûter nous nous sommes promenés avec nos élégantes, et Duchesne avec la troisième sœur, qui sort du couvent. La reconduite faite, nous avons soupe avec une excellente anguille et un barrant, et M^ Lemoine nous a menés entendre la nuit le bruit de la barre avec M. Darach. Nous attendons Phuissier pour partir et nous ne pouvons lui savoir mauvais gré du retard, puisque nous nous sommes amusés.
20 août. — Départ de Caudebec pour Jumiège (2/, 22y 23 et 24^ couchées], — Duchesne a passé au fer presque chaud ses plantes marines. Le chemin de Caudebec à Jumiège est très gâté par les pluies. Des ornières, des falaises à monter, des précipices quelquefois : tout cela n^est point agréable. Cependant, nous sommes arrivés à Tabaye sans danger. Les R. P. Prieur et Cellerier nous ont reçus ; le premier a assisté à notre dîner et tous les deux aux souper et dîner suivants.
Le rond point de TEglise est très délicat et le chevet du maître autel laisse apercevoir les derniers vitraux entre les espacements des colonnes qui sont hautes, rondes et dégagées. La place de M. l'Abé est à droite des stales du côté de répitre pour le matin et à rentrée du chœur pour Taprès midi. Sa stale a deux côtés grillés et un couronnement; la place du prieur est de l'autre côté, sans couronnement autre que celui de toutes les stales. Dans la chapelle de la Vierge, à gauche, est au milieu une tombe de marbre noir élevée, au bord de laquelle on voit le nom d^ Agnès Sorel, dame 'de Beauté (34), et au fond, en face de l'autel, le tombeau du Sauveur en rond de bosse. La tour des cloches est à l'entrée du chœur et au milieu de PËglise. Il y avoit autrefois au dessus de la plate forme, une très belle éguille ornée de filigranes gotiques en plomb. Elle est absolument démontée, ce qui rend la tour lourde. Deux petites éguilles ornent les deux côtés du portail. On remarque la sale de Charles VII qui est immense en largeur, longueur et hauteur. La vis de l'escalier est ridicule. Le noyau est carré avec une petite colonne à chaque angle. Cinq pas de vis tournent sur chaque colonne et la sixième marche est droite. Il faut être habitué à cette montée pour ne pas se rompre le cou. Le nouveau dortoir est un bel ouvrage en pierre de
taille d^une cinquantaioe d^années. La décoration extérieure est assez régulière. Les arcades du rez de chaussée ont de la noblesse. Les croisées du premier seroient trop étroites et trop basses si elles n^toient faites pour des ceU Iules de religieux. Les salles basses sont magnifiques, fastueuses et inutiles, si non pour la promenade des religieux en hiver. Point d^escalier, une décoration du côté des cours ridicule. L'encoignure in^ieure est terminée par une demi arcade et au dessus par une demi croisée. Il y a dans la totalité trois fois plus de vieux biûmens qu'il n'en fau^ ce qui ruine cette communauté, en faisant très mal les réparations. Les Enervés sont une historiette des plus apocrifes ; on ne sait même si les neuf cents religieux et les quinze cents frères convers peuvent se démontrer davantage. La bibliothèque est un beau vaisseau. Don Fontaine, Père Prieur, en fait ses délices et y a dépensé, depuis neuf ans, plus de dix mille livres. Le missel anglois de io56 manuscrit est curieux, non pour les lettres en or mal apliquées et les figures ridicules qui le décorent, mais pour les variétés de leçons qui se trouvent dans ce qu'on apelle liturgies. L'allée qui mène au bosquet est plantée de tilleuls et le milieu est un gason, avec deux ratissées aux deux bords. Ce qu'on appelle le mont Tabor est une petite éminence qui forme une salle ronde plantée pour Dom Sénéchal, Cellerier, qui en fait son bijou. L'inclination du procureur Dom Mallet, ce sont les sistèmes et la procédure, les antiquités et une mémoire prodigieuse des droits de la communauté. L'abbatiale a été bâtie par M. l'évéqut de Met\, de Saint-Simon, qui a aquis plusieurs possessions et mazures particulières pour simétriser les parties de jardins et de potagers. Le grand défaut de ce palais est que le terrain tombe sur le bâtiment et qu'on n'a pas su, par une contre pente, le long de la façade, se
sauver des eaux qui feront périr cette maison, si on n'y remédie. Le cimetière est d'une amplitude inexprimable. Le curé est aussi grand que le cimetière. Cest un colosse^ mais sa cure est modique pour les émolumens et vaste pour rétendue (40).
La barre de la nouvelle lune est quelque chose qu*il faut voir pour en avoir une idée. Ce qu'on appelle la Barre sur la Seine se nomme le Mascaret sur la Dordogne et sur la Garonne et le Mâcret sur le Gange. M. de Belile-Papin, capitaine de vaisseau du Roi, Ta vu sur le Gange. Les naturalistes ont de la peine à expliquer ce moment du reflux qui est particulier à ces rivières et qui les fait remonter si violemment vers leur source. {Dictionnaire de Trévoux,] Au Havre de Grâce on appelle le Verhole un renvoi d^eau qui se fait vers l'embouchure de la Seine, lorsque la mer est à moitié ou aux deux tiers du montant (Encyclopédie, 1765, au mot Verhole,] Les terres de Jumiège sont entamées le long des bords et forment de petites ilotes qui ont fait nommer le pré voisin le Frés des Isles. Vean. de la barre trouve là diférentes résistances qui la mettent en fureur et qui font monter l'eau à vingt->cinq et trente pieds. Quand on crie : ^flot^ flot! » il faut se retirer très promptement, hommes et bétes, sans quoi la barre emporte tout. Il n^y a point cependant de risque dans le milieu de la rivierre, et le 23 mars nous avons passé l'eau du bas du Landin au territoire de Jumiège dansPinstant de la barre; il n^est question que de ne pas se trouver sur le bord. Le Landin est un castel sur Téminence d'une falaise apartenantà Pabé de Boismont, de TAcadémie françoise. De là on voit les plaines qui bordent la Seine en serpentant et les cours ou mazures de diférens particuliers.
Les masures du pays de Caux. — Les paroisses du pays
de Caux ne tiennent en rien de nos villages. Nos vilains murs de clôture sont tristes et nous ruinent en réparations. Les clôtures des mazures sont vertes et d^un bon raport. Quand on entre dans une paroisse on croirait entrer dans une forêt. Les sinuosités de la Seine, les dîférens bâtimens armés de leurs voiles, les barques et les navires animent cette étendue d^eau. M. du Quesnet, sa femme, ses soeurs et son père^ étoient rentrés dans Tabatii^e et nous ont très bien reçus à diner, le 22, et à souper, le 2 3 , et nous ont dédommagés de Tabstinance de chair que nous ont fait faire les religieux, quoiqu^en très bon poisson et très frais. M. du Quesnet a un joli cabinet de livres. La forêt de M. Pabé est tout en chênes, hors quelques hêtres. Ces arbres sont dans un mauvais terrain et de petite venue. La réserve est dans un meilleur. Nous avons fait deux lieues à en parcourir une partie. La plaine est maigre autour de Jumiège, aussi trouve-t-on des étendues immenses de blé sarrazin. Au dessus des fours à chaux est une position, la plus avantageuse pour y établir un château. Deux canaux en longueur et un en largeur et diférents points de vue sur la plaine formeroient une retraite délicieuse, à un quart de lieue de Tabayê ; mais la vue la plus étendue seroit au moulin des Côtes, Nous n^avons pas vu La Meilleraie, qui appartient à M°^ de Chaulnes, et qui mérite la curiosité des voyageurs. Elle est à une lieue et plus du Landin. Toute cette distance est bordée par la forêt de Brotonne qui appartient au Roi (42). Malgré tous les agrémens du séjour de Jumiège il nous a fallu partir, le mardi 24, pour la baronie de Duclair.
Duclair, dinée le 24. — Cétoit jour du marché, la place étoit vivante et peuplée. Nous avons si^é à Paudience, à la place des conseillers assesseurs, et nous avons
entendu des Normands plaider leur cause eux-mêmes. M. de la Mare, bailli, a donné sa sentence sur les conclusions de M. Jauver, procureur fiscal, qui nous avait si bien reçus à Caudebec, oii il est avocat du Roi. Nous avons ensuite diné à Tauberge du baillage, chez un des hupés, A PEcu de France. M. de Fréville, nouveau conservateur des chasses, qui venoit d^tre installé, nous a payé sa bienvenue en gibier de sa chasse. M. du Vrai et M. Planquet, fermier du prince, et M. de la Saune, avocat, ont diné avec nous. Après diué nous avons rendu visite aux beautés de la place. M"^ Boutillé mérite la pomme ; Mu^ Amelin et Hupé, quoiqu^en sous ordres ne sont point indiférentes. Puis nous sommes partis pour Rouen oii nous ne sommes arrivés qu'à neuf heures du soir fort fatigués d^avoir mis souvent pié à terre et surtout de la descente des côtes du Groschêne et du Mont à malades.
Le 24, couchée à Rouen, — M. Pinard^ professeur de botanique. — Le 25 matin, nous avons reçu la visite de M. Pinard, médecin, aussi communicatif que M. Le Cat est froid, silentieux et prétieux. II a nommé obligeamment plusieurs plantes à Duchesneet nous a conduits au Jardin des plantes. Il nous a demandé avec instance des graines de graminées et promis dVnvoyer à M. Richard la semence du Chaironthus fenestralis (?). Il ne pourra point venir au printemps de Tannée prochaine à Trianon, malgré son envie. Il demande à M. Richard une vingtaine de plantes de serres chaudes. Il croit .aux environs de Rouen Velyanthemum marttimumetlexyliumannuum. Cest M. Couture, élève de M. Carpentier, qui a donné le dessin de la serre chaude et des deux petites orangeries qui raccompagnent à droite et à gauche. Les couches sont sur la gauche en entrant et ont une porte chartière sur le quai. Si nous avions su les graines qui manquent à
M. Richard, M. Pinard se serait fait un plaisir de les lui envoyer et s^offre de le faire, quand M. Richard voudra le lui mander. Nous n^avons pas pu voir ouvrir le port.
Le 25, après la 26^ dinée, départ de Rouen, — Polytrichum commune^ le percemousse des boutiques. — Nous avons pris l'échantillon àesvergettes du Percemousse, qu'on appelle mal à propos à Rouen vergettes de racines de Bruyères, Ils la tirent de Rocroi. Elle servent aux teintures des étoffes de cotton. CestàTrianon Polytrichum comniune (M. Etiemble dit en avoir vu quantité à deux lieues de Vernon, 177 5).
Chemin haut de Rouen à Paris. — Après midi, nous avons quitté Rouen passant par le cours Dauphin et la coste de Saint Michel, passant par le chemin haut. On a commencé a le redresser et le ferrer. Il y a encore plusieurs formes creuzées et prêtes a remplir de bizets. La guerre a fait interrompre cet ouvrage. Quand il sera fini, on préférera le chemin haut, si Ton en doit croire l'aubergiste de Fleuri. En attendant, ce chemin est mauvais en beaucoup d'endroits ; aussi les terres sont-elles excellentes et bien cultivées. Jusqu'à Bourgbaudoin les côtes fréquentes qu'il faut monter et descendre du Havre aux Andelys blessent les chevaux et fatiguent les hommes, qui sont obligés de les passer à pié. Si toutes étoient adoucies comme la côte Saint Michel et quelques autres, ce seroit un grand bien pour le commerce de Normandie, ou en général les chemins sont détestables en hiver et partie d'automne et de printems.
Le 25, couchée à Fleuri. — Nous sommes cependant arrivés à Fleuri où nous avons couché la nuit du 2 5 au 26. C'est M. du Bosc, marquis de Radepont, qui en est le Seigneur. Le curé se nomme M. Aunai; son jardin est fort bien entretenu.
Promenade à Char levai. — M. de Saint- Yves, son vicaire, demeure avec lui, et nous a beaucoup servi dans notre visitée Charleval oti nous avons été dès cinq heures trois quarts, Vaché et Connant, et d^où nous sommes revenus à midi. Vacher, Connant encore. Les méchans lits de la Couronne d'or et Tenvie de voir des ruines m'avoient rendu matineux. Il y a un pont a Fleuri-sur- VAndelle et un moulin a côté. Passé le pont, il y a un petit ruisseau qu'on appelle Les sources^ qui est sur le Vexin. M. de la Cour, auditeur des comptes de Rouen, a une jolie maison et un bel étang formé par les Sources,
Le Bourg. — Pié à terre de Charles IX. — Moulin à foulon. — Le chemin de Fleuri à Charleval est une crapaudière. Le bourg de Charleval ne vaut plus un méchant village, M. d^Auneuil père avoit ruiné le marché. Son fils, M. de Charleval, a voulu le rétablir, mais personne n^ vient. On tient cependant audience dans le bâtiment que Charles IX avoit fait construire pour piquer ses ouvriers. Les restes du château sont sur la droite du bourg (43) . La façade des Jardins regarde vers le couchant et rentrée vers le levant. On ne voit plus à présent que le noyau des trumeaux dont les mortiers sont si lians et si tenaces que la cupidité et l'envie de détruire ont été forcées de les respecter. Ces trumeaux étoient revêtus de belles pierres de taille et la construction étoit la même que celle des galleries du Louvre au guichet Marigny, comme nous Pavons vu en 1757. J^ai vuxle ces pierres au moulin à foulon de M. de Flavigny, tout près des ruines (44). Le Rosai et d^autres châteaux voisins en ont été bâtis. Ce château étoit sur une petite eminence dans un vallon spacieux. En face est une gorge entre deux côtes de laquelle on découvre jusqu^au Pont-de-P arche. Une autre gorge sur la droite regardant les jardins laisse
voir Transières et Périers, à droite et Triannel et Pile Dieu sur la gauche.
Les rivières de Lions et d'Andelle. — Le Pont. — Bois d^Andelle, — Le prieuré. — Jardins. — Les canaux, — Les rivières de Lions et d^Andelle se joignent au pré du pont d'Andelle. Cest de là qu^on commence à flotter le bois de la forêt de Lions, passant le long de la Côte des deux amans, jusqu'à Pitres où on le débarde et on le laisse sécher pendant six mois, puis on le met dans des bateaux pour le remonter à Paris ou le descendre à Rouen. On étoit occupé à faucher la rivière pour flotter le bois au mois de septembre prochain. Le prieuré de Charleval a des terres jusqu'à la forêt du côté de Centrée. On voit encore les ruines du monastère des Bénédictins. Il n'y a qu'une petite chapelle sans logement depuis que le prieuré est sécularisé. On apelle encore Les jardins une belle partie de terres cultivées du Domaine du Roi. Les eaux sont ici plus limpides encore qu'à Navarre et le cabriolet ne seroit qu'une bagatelle, si les canaux projettes avoient tous été exécutés, ainsi que les fossés du château et du jardin. On voit une chute d'eau naturelle au Moulin de M. de Flavigny, infiniment plus belle que toutes celles qu^on a faites avec art à Navarre. L'eau v est bien autrement abondante. Avec tous ces avantages, je ne croîs pas le lieu bien sain, la fièvre y est tenace et fréquente. M""® Le Roux, sœur du curé, en est atteinte depuis trois mois, et cependant, à Page de trente-six ans, elle porte encore le visage d'une fort jolie cauchoise. Elle vint, il y a cinq ans, à Versailles oîi elle fut admirée. Elle nous a très bien régalés à déjeuner, pendant que notre camarade fumoit sa pipe en gromelant. Trois verses de pluyes que nous avons reçues nous ont empêché de détailler tout ce que nous avions envie de voir. Les fossés étoient profonds
et remplis d^eau. La face de Pentrée regarde la forât, mais rien n^égale la vue que Ton a sur la côte de Thuit. On y voit à vue dbiseau le bourg, le château et les jardins de Charleval. Ç'auroit été le belvédère de Charles IX qui avoit son chenil à Bonnemare. Quel pays de chasse que les environs et que ce lieu eût été bien royal, si le roi y eût achevé ce que Ducerceau nous a conservé dans ses excellens Batimens de France! On eût pu avec bien moins de dépenses rassembler en un même lieu, Fontainebleau, Versailles et Navarre.
Le 26 1 départ de Fleuri. — Descendus de la côte du Thuit nous avons rencontré M. Boudier, qui avoit envoyé nos gens aux enquêtes et qui se promenoit en nous attendant. Il étoit à jeun et nous bien repus; nous venions de quitter le vicaire de Charleval et ses sabots et celui de Fleuri nous reconduisoit. Nous Pavons remercié bien, avons assisté au déjeuner de M. Boudier, composé d^une croûte de pain et d'un demion de vin, et sommes partis à midi et demi.
Ecouis. — Tombeau d'Enguerrand de Marigny, — Si les grands chemins de Normandie sont mauvais, c*est bien autre chose que les chemins de traverse (44) . Nous sommes descendus de chaise, en passant à Ecouis, pour voir le mauzolée de ce fameux pendu Enguerrand de Marigny. Un des chanoines nous a accompagnés après vêpres et nous a fait remarquer au dessus du mauzolée cinq figures : Enguerrand, du coté de Pautel ; le comte de Valois à gauche ; un ange auprès d^Enguerrand tient un rouleau de corde; Pange avocat du comte de Valois a Pair de plaider, et le Bon Dieu est au milieu, prêt à juger. Cette pantinade est en fort mauvaise sculpture. L*Eglise est lourdement bâtie et sentson xv" siècle. Enguerrand et sa femme sont à la pone. On voit dans la nef la tombe des deux in-
cestueux : c Cy gît le père, ci gît l'enfant, etc. » Piganiole raconte que cette épitaphe est à Alincourt, village entre Amiens et Abeville. (Inscr. la Fr.^ t. III, p. 208.) Un chanoine d'Ecouis nous a montré la tombe oîi il prétend qu'étoit cette épitaphe; il n'y a aucun vestige de caractères. Il y a de mauvais vers gotiques sur l'épitaphe d'Enguerrand, qu'un sacristain encore plus vieux nous a récités et corrompus en faisant force grimace. Après Ecouis les grands embaras; nous nous sommes trompés de chemin. Un chevalier de Saint Louis, monté comme un Saint Georges, nous a redressés et conseillé de prendre à travers champ. Il a fallu à notre cabriolet l'excellent tempérament qu'il a pour être revenu entier du mauvais pas qu'il lui a fallu franchir. Antoine, à moitié pendu à un pommier, s*est vengé sur un autre qu'il a ébranché; nous autres moitié versant, moitié mettant pied à terre, nous sommes pourtant arrivés, au Grand Andeli sans coup férir.
Le 26, — Couchée au Grand Andeli. — La côte qui y descend ne finit pas. Au bas sont les capucins ; dans le faubourg, la paroisse de la Madeleine et, au bout de la rue pavée, le collégiale N. D. Les Ursulines et les Bénédictines y sont établies. La Rose couronnée, notre auberge, est mitoyenne avec les premières. Devant notre maison coule un ruisseau sur le pavé, comme à Ruel, et derrière est la petite rivière du Gambon, dont l'eau est fort sale. L'église N. D. est longue et étroite, d'un gotique fort commun. Derrière le maitre autel, au dessus de l'entrée de la chapelle de la Vierge, est un tableau de la Cène. Le Sauveur du monde et les apôtres sont couchés sur un triclinium» Je soupçonne ce tableau être du Poussin, né à Villers, à demi lieue des Andelys. La poussière empêche d'en juger certaine-
ment, mais j^ai cm trouver la sévérité et le costume de ce grand homme. Peut-être est il de Quintin Varin, son maître, né à Andeli. Les femmes sont ici coiffées à la françoise; ce n^estplus l'élégance cauchoise. Les filles du commun n^ont rien d^attrayant. Cest encore ici du colombage. Cette ville a l'air pauvre et assez peuplée. Le marché se tient devant N. D. Au reste, les lits sont ici aussi bons qu^ils étoient durs et pleins de souris à Fleuri.
Le chœur des Ursulines est de la dernière propreté. M. Tremblain a fait les peintures et posé les vernis. M™8 la Supérieure se nomme Saint-Augustin. M"'Sainte- Euphrasie, nièce du curé de Toufreville, à une lieue de Charleval, est la plus jolie créature du monde. Elle m'a ouvert la grille de la communion avec toute la politesse possible. Un Mignard, menuisier de la ville, a fait le parquet. Aux Bénédictines est un tableau sur Pautel, dont elles ne savent point le nom.
Le 27. — Couchée au VaudreuiL — Le Thuit, — Du Grand Andeli nous avons traversé le Petit Andeli et passé au Thuit, château de M. de Montville, grand maître des eaux et forêts. Les falaises sont à pic et admirables (46). Nous avons vu les restes du château Gaillard et passé le bac à Erqueville oti la descente de la côte est longue et rude. Le bac n^a qu^un pont. L'autre bout est un bec de bateau ordinaire, à la pointe duquel on met un aviron pour gouverner.
Le Vaudreuil, à vingt-trois lieues de Paris et à cinq de Rouen, — Salon rond et tournant. — Le Vaudreuil estsiti^é sur une plaine, dont retendue est de plus de trois lieues. La rivière d^Eure borde et entoure le grand parc et vient se précipiter à la tête d'un canal, en formant une cataracte d'argent. Cet ouvrage a coûté quarante-sept
mille livres. Il n^y a point de corps de château. Le projet étoit fait pour un million huit cent mille livres, suivant le modèle qui est encore existant. M. le Président Portail se promenoit au tour du rond d'eau plus grand que le bassin des Thuileries. Nous lui avons témoigné notre curiosité de voir un aussi bel endroit. Il nous a donné une personne de sa compagnie pour nous conduire dans le grand Parc. Ce monsieur nous a apris que le Vaudreuil avait été échangé par Charles IX avec M. de Boulainviliers-Courtenai, contre Nojon-sur-Andelle, qui est devenu depuis Charleval; que M. de Rambure avait eu le Vaudreuil par alliance et M. Girardin par acquisition. Ce dernier étoit premier commis de M. Fouquet^ lors de la disgrâce, et manqua d^étre arrêté comme lui. C^est ce commis qui a fait les bâtiments de la basse cour où M. Portail a vingt-huit apar> temens de Maître. Il avoit fait faire le modèle du château dont nous avons parlé, et employé M. Le Nôtre pour les allignements de son parc. Sans doute que Louis Le Vau avoit donné les dessins du château, puisque Tun et Pautre travailloit à Vaux-le-Vicomte pour M. Fouquet. Le grand parc est d'une noblesse que rien n^égale; on y sent^ chaque pas le coup de maître. Du grand, des points de vue, des canaux qui laissent passer la vue, des arbres de haute futaie, rien n'est petit dans ce qui est provenance de Le Nôtre. M. Portail a prolongé quelques allées et élevé quelques petites îles qui rendent rentrée riante. Du grand parc nous sommes passés au petit ou M. le Président étoit. Il a eu la complaisance de nous montrer le château de Torangerie, son séjour ordinaire, recherché et voluptueux. Son orangerie, où il y a cent dix-huit variétés d^orangers, une multitude de bosquets, tous variés pour la forme et les espèces diférentes
d'arbres^ une école de 'potager et une autre d^arbres et arbustes qui vivent en pleine terre en France (47). L'hermitage qu^il a fait pour la femme d'un de ses amis, un petit salon rond et tournant dont la porte d'entrée faisant un demi tour à droite se trouve en face d'une allée qui conduit à un bosquet inconnu.
Véventail. — Il attendoit M. de Maurepas, son ami intime, qui se charge pendant son séjour de promener les gens et faire les honneurs aux étrangers, parce que, dit-il, M. Portail ne pourroit dire tout ce qu'il dit en montrant ces diférentes curiosités. Ici le petit parc est bordé de haies et de petits fossés. Il y a aussi peu d'eau qu'elle abonde dans le grand. Uéventail est encore une plaisanterie assez agréable. La pomme transparente est une curiosité que le Président a fait venir de Moscovie ce printems. Ses greffes étoient dans de la glaise, d'autres dans de la mousse. Toutes ont repris. On voit les pépins à travers la peau. Elle est au jardin des Chartreux, à Paris. Après avoir fait près de trois lieues avec M. le Président, nous avons pris congé de lui, fâchés de ne pouvoir accepter le souper et les lits qu'il nous a offerts de la meilleure grâce du monde.
Couchée au VaudreuiL — Les lièges du VaudreuiL — - Mais il nous falloit souper en bref et nous coucher promptement pour aller, à cinq heures trois quarts du matin, voir tous trois le bois de liège que M. Le Nôtre a planté, il y a plus de cent ans, pour ce même M. Girardin. Nous avons fait une lieue à pié pour voir cette rareté dont nos François n'ont pas su profiter. Il est étonnant que M. du Hamel n'ait point fait mention de ces lièges dans son traité des arbres etarbustres (T. 2., p. 292) et qu'il dise qu'ils sont si sensibles au froid qu'il ne peuvent supporter les gelées des provinces septentrionales de la
France. Ils ont pourtant suporté l'hiver 1709 et bien d*autres. M. de Jussieu dit que c^est un tVexdont Técorce épaissit en vieillissant. A Paide de ma houlette, coupant de pié, nous avons écorché un suber quercus et pris des branches chargées de leurs glands, et fouette cocher à notre retour.
Le 28 août, — Matin, dîner à Gaillon, à vingt et une lieues de Paris. — Nous arrivons à Gaillon par un beau chemin ferré. Il y a ici aussi peu d^eau que le Vaudreuil en abonde. Mais les antiquités de Tavant porte^ de Pavant cour, de la cour de la fontaine, de Tescalier de la chapelle qui étoit n^a guères une collégiale, nous ont retenus quelque tems; la vue élevée et rapide qui découvre la belle Chartreuse, etc., de Tapartement de Tarchevéque, de la tour et surtout de la terrasse, qui étoit autre fois la grande gallerie, nous a arrêtés longtems. Les terrasses de gazon sont coupées avec plus d^art qu^à Bellevue (48). Le logement du jardinier est connu dans Phistoire sous le nom de la Salle de la Ligue, ot le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, tenoit conseil. On a bien élagué ici les antiquités. La petite galerie des archevêques a sa curiosité par les portraits que chacun des archevêques y place. Les gazons, malgré la sécheresse de Pannée, y sont d^un verd admirable. Les potagers sont à droite et à gauche du logement du jardinier. La vue est bornée par les falaises. La campagne n'est pas aussi variée qu'elle pourroit être, et la gauche bornée par les côtes.
Vernon, à dix-huit lieues de Paris. — Promenade à Biy^.— Avenue ôtant la vue, — Après diner, nous sommes arrivés en moins de deux heures à Vernon, par un très beau chemin ferré ou pavé, bordé de noyers et d'ormes. Une obélisque et un rond ornent le seul détour qu'il y ait. Sur la droite du chemin, avant que d'arriver à Ver-
non, se trouve une avenue de plus d'un quart de lieue qui conduit au château de Bizy et qui semble avoir été plantée exprés à quatre rangs d^ormes pour cacher le seul point de vue quMl y ait de Pancien château. La façadedes basses cours est beaucoup plus vaste que le château qui en cache la moitié et qui étoit condamné a être jette a bas; mais depuis 1748 les choses en sont demeurées là.
M, Croimart. — Bi:{y. — M. Braun, anglais^ jardinier de Bi\y, — Culture des galons anglais. — Les beaux gazons n^existent plus que dans le souvenir de ceux qui les ont vus il y a deux ans (49). M. Croimart est logé par le Roi à l^apartement que le chevalier de Belle Isle avoit bâti pour lui et où il n*a couché qu^une nuit. Nous avons fait visite à M. Croimart^ qui avait bonne compagnie. Les ananas sont vendus à M. de la Valière pour Montrouge [a], à M. Cromot, à M. le Président Portail et à.
Les orangers sont à vendre: une vingtaine à cinquante francs pièce. Les pleins bois des petits bosquets des Goulottes sont assez envieux et encore en bon état. Les espaliers des potagers sont très beaux, mais tout le reste dépérit. La cascade est petite, sombre et de mauvais goût. En général, rien ne frape dans ce jardin pour les formes, et, après le Vaudreuil et Gaillon, on a le regret de se lasser pour ne voir rien de neuf. Le Nôtre est mort, il a laissé peu de successeurs. M. Braun étoit au Grand Cerf notre hôtellerie. Cest un grand homme qui s'énonce en bons termes et qui a un air d^éducation. 11 m^a instruit de la manière dont les Anglois cultivent les gazons. Un an avant de lever des careaux de pelouse, on a soin d^en arracher toutes les mauvaises herbes, après quoi on les lève, on
(a) Us étoient d'une beauté vraiment supérieure.
les plaque, oa les tond deux fois par semaine, on les roule. Le cheval a des chaussons et traîne avec le rouleau un camion dans lequel il y a de la terre et du terreau, on racle de tems en tems le rouleau et les semelles des pantoufles du cheval, qui a une bourse dans laquelle tombe son crotin, et un pot de chambre pour Purine. n y a un baquet dans le camion pour y vuider les ordures du cheval. Il faut renouveler les gazons tous les cinq ou six ans, sans quoi ilspérissent, arracher soigneusement les mauvaises herbes; enfin, ce n'est qu^à force de soin qu*on parvient à avoir ces gazons qui font Tadmîration des étrangers en Angleterre. M. Braun trouve qu'yen général les jardins de France sont trop vastes et mal tenus. Il n^a pas tort. En Angleterre, il y a trois ou quatre jardins de trob cents arpens, mais aucune partie n^ est négligée. Il y auroit beaucoup à gagner à la conversation d^un tel homme. Il dît qu^on ne peut trop lire les ouvrages de Miler, le meilleur cultivateur quUl y ait jamais eu.
Ledit 28 août. — Coucher à Vemon. — Dinée à Mantes, à dou\e lieues de Paris, — Bel acacia.
Nous avons couché à Vernon, au Grand Cerf, où étoit une jeune et jolie parisienne, nièce de Phôtel. .Je n'ai pu aller à Dangu, baronie possédée par M. De Noyers, surintendant des bâtimens, mort en 1645^ et, le lendemain 29, entendu la messe à N. D. Collégiale Sainte Geneviève. M. Boudier nous a menés un train de chasse par le plus beau chemin du monde, partie pavée et partie ferrée, passant par Bonnières, jusqu^à Mantes, où nous sommes arrivés à dix heures et demie. La ville est assez grande, haute et basse. M. le Prince de Conti en est seigneur et M. de Bouillon, gouverneur. L^Eglise N. D. a été bâtie par les Anglais. La tour à droite est fort délicate et menace ruine, celle à gauche est
plus solide, moins ornée. Le rond point ne porte que sur cinq colonnes très menues. Aussi la plupart sont-elles cerclées de fer et, si Ton n^ prend garde, l'église N. D. pourra bien quelque jour tomber en partie, comme celle de Saint Maclou au même lieu fit, il y a une cinquantaine d^années, heureusement sans blesser personne, au sortir de Toffice. Il y a plusieurs places. Un bon traiteur à VAgnus Dei et un hôtelier au Cheval blanc qui ma/traite les voyageurs. Un petit jardin, planté en acacias et dans une jolie vue, nous a fait demander la chambre qui y touche. Nous en raportons des semences dont ils ont fourni jusqu'au Havre et dans toute la Normandie. Il y a sunout un acacia qui a mes deux jarretières de tour, c^est à dire sept pieds quatre pouces environ. La campagne est riante; le voisinage de la rivière, les Célestins qui sont sur la côte opposée sont en réputation pour avoir une vue fort jolie. Leurs vignes sont en plein midi.
Maison de Vabé de Tourni à Vernon, — Je n'ai point parlé de la maison de M. l'abé de Tourni, à rentrée de Vernon. Cest un fief nommé : Le Point du Jour. Elle est à vendre. Le jardin et la maison avec la petite avenue contiennent dix arpens, une ferme qui en dépend est louée mille six cents livres. Le tout est de soixante mille livres. La maison seule de dix-huit mille livres. Cest le frère de M. de Tourni, intendant de Bordeaux, mort à Surenne, chez M. Cosse. Tourny est à deux lieues de là.
Rosni. — Roboise. — Nous partons à une heure et ^ demie pour Meulan. De Vernon à Mantes, nous avons passé à travers Rosni. Le château qui appartenoit autrefois à M. Sulli, ministre, et à présent à M. de Senozan, et après cela par Roboise, village au bas de la côte oti une femme est venue poliment nous présenter des poires, des pêches et des raisins.
Le 2pf couchée à Meulan^ à neuf lieues de Paris. — Ulie Belle à M. Brignon. — Nous sommes arrivés à la couchée, à quatre heures après midi. Meulan est un amphitéatre terminé au sommet par V Eglise Saint Nicolas et son gros clocher bas et quarré. Les côtes qui l'accompagnent sont plantées de vignes et bien cultivées. Les deux autres paroisses sont N. D. et Saint Jacques dans la forteresse. De l'autre côté du pont, avant que d*entrer à la ville, du côté de Rouen, on voit à droite^ de Tautre côté d'un petit bras de la Seine, Vile Belle, quiapartient à M. Bignon, et que nous avons visitée. Les apartemens annoncent les belles lettres, les sciences et le goût avec la belle simplicité d^un savant. Le salon de musique est au milieu du bâtiment. 11 perce dans Tétage supérieur, et est entouré d'un balcon où Ton peut venir l'entendre : PAmour faisant un arc de la massue d'Hercule (copie de Bouchardon) orne le bas du sallon. Le milieu du plafond est occupé par un cadran horizontal qui marque les vents en répondant à une girouette. Chaque chambre est nommée selon les venus allégoriques quedes tableaux représentent : La force, la justice, etc. La chapelle est ornée de tableaux et de médaillons, le cabinet a diférentes armoires de livres. Les glaces ne sont point fastueuses. Ce sont quatre carreaux dans une bordure dorée.
Ile Belle. — M. de Maurepas, — Allée de Me\y* — M. de Maurepas y a logé depuis 1753 jusqu'à 1759. Son logement étoit au commun, ayant la vue sur le bac (3o). On paye un passager quand le maître y est, et les jardins sont toujours. remplis du monde de la ville. Le belvédèrea vue sur la forteresse, une grande allée sur le bras marchand et une plus longue encore de treize cents toises sur le petit bras, ayant sa vue sur le chemin de
Rouen et sur les côtes de Meulan. Tout est riant, tout est sage, tout est bien entretenu et de la dernière propreté; c^est le séjour d'un philosophe de 100,000 livres de rentes. Les tableaux, les médaillons sont en abondance dans les apartemens, aucune figure dans les jardins. La vacherie est auprès du quinconce, une promenade champêtre du côté marchand. L'île de Calipso n*étoit pas plus aimable. L'allée du Mezy est allignée sur ce château, apartenant à M. de Meyr. Une autre est terminée par le clocher de Saint-Jacques. La petite rivière d'Obette passe au bas de la ville et fait aller plusieurs moulins a blé. Elle se décharge auprès du bac de Pile-belle. L'auberge du Croissant a une seconde maison auprès du maréchal ferrand, où il y a une très grande cour et un grand jardin. L'hôtel du Grand croissant a de très grandes écuries et la porte donne sur les trois chemins de Paris, de Rouen et de Pontoise, ce qui acrédite beaucoup cette maison qui n'a point d'aparence.
Abaye de Poissi. — Saint Germain en laie, — Le chemin de Meulan à Poissi, passant par Triel, est de cinq lieues, bien aligné, bien planté, bien roulant. LMglise de Fabaye est un beau et très beau gotique commencé par Philippe Le fiel et achevé par Saint Louis. Il a plu a M. Le Brun, premier peintre de Louis XIV, de gâter l'admirable rond point de Téglise, et de le cacher par un maussade rétable d'autel à la Romaine, qui fait le cadre de son tableau d'un coloris aussi brun que son nom. Le chœur des dames de Poissi est décoré de belle menuiserie et tient les trois quarts de Péglise pour assoir quarante trois nones, qui, pour avoir fait vœu d'humilité, n'en méprisent pas moins les belles voix qu'on reçoit parmi elles et que le Roi anoblitauparavant. Le dehors de l'église est un bijou. C'est un charme de voir comment les con-
treforts et les minarets qui les couronnent font ornement et laissent un libre passage au jour qui éclaire les croisées.
De Poissi à Saint-Germain il n^y a qu'une lieue de traverse, en passant par la foret qui est du plus beau verd, tout en chênes. Le comble du château mériteroit une couverture supérieure pour j voir en tout tems l'horizon tout entier. Uheure de midi est la plus favorable; on y découvre la machine, la maison de la comtesse de Toulouse, Ruelle, Nanterre, Le Mont Valérien, Montmartre, Chatou, Maisons, la Vallée de Montmorency, Le Pecq, Le Pont du Pecq, la rivière, le bois de Vizines, Saint Denis, Carrière, etc., etc. la forêt, il faudroit un volume pour tout dire. La plus petite étendue de Phorizon est Poissi et une lieue de ce côté; à Poposite, quatre, cinq, six et neuf lieues. La terrasse a une demi lieue détendue. La maison du Val est vis à vis le dernier avant corps. L^hôtel de Noailles est dans la plus belle situation. La petite maison de M. Martin est attenant la grille de Poissi et à deux pas de la forêt. Le jardin est très joli, les pêches en sont excellentes. La maison donne sur la grande rue. Le petit salon est très gai, et le biais n^est pas trop sensible; cependant on auroit pu le sauver et tirer un meilleur parti des jardins.
3o, arrivée à Versailles. — A une heure et demie après midi, nous sommes partis du Prince de Galles, notre auberge, vis à vis la porte latérale de la paroisse, passant par l'abreuvoir et le jardin de Marli. Nous sommes arrêtés au plus haut de la rivière de Marli, aujourd'hui, le pré d'Antin, passé devant la ramasse, la grille du trou d'enfer et les deux portes. Nous avons admiré la largeur de la chaussée du chemin, et nous avons désiré que le chemin de Versailles à Paris en eût une
pareille. Nous sommes rentrés dans le petit parc de Versailles par la porte Saint Antoine, en laissant le petit Trianon sur la droite et Thermitage sur la gauche. Nous avons fait le tour du bassin de Neptune pour passer la grille du Dragon et traverser la ville jusqu^à Thôtel Seignelai, oQ nous sommes arrivés à quatre heures. Nous avons trouvé notre maman et notre cousine en bonne santé, et nous avons soupe avec M. et M^^ Martin, dont la bonne compagnie nous a délassés de nos fatigues.
Le lendemain 3i , à neuf heures du matin, Tami Boudier est monté dans sa chaise et nous a donné le regret de ne pouvoir encore raccompagner.