LA VÉRITÉ SUR LE PROCÈS DE GALILÉE
Pour bien comprendre l^nchainement des circonstances qui ont amené le procès et la condamnation de Galilée en 4633, il faut se représenter- la nature des difficultés qui s'élevèrent dans ses rapports avec Rome , par suite des merveilleuses nouveautés que le télescope lui avait fait découvrir dans le ciel pendant les années 4 640, 46H et 4642. Il sentait et signalait avec un sentiment de triomphe tout ce que ces phénomènes incontestables, la circulation de Vénus autour du soleil prouvée par ses phases, et la rotation de ce grand corps sur lui-même, prouvée par le mouvement, le transport et la périodicité des retours de quelques taches distinctes observées sur son disque, donnaient de force au système de Copernic, et de vraisemblance à la rotation diurne de
ni. ^ i
s MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.
la terre. Il étalait sans ménagements ces conséquences dans des lettres devenues bientôt publiques, et qui étaient lues avec avidité * . Ainsi, dans le mois de mai 1612, il écrivait au prince Cesi à Rome' : < Quant aux taches solaires, je conclus finalement, et je « crois pouvoir démontrer d*une façon péremptoire, qu'elles sont « contiguës à la superficie du corps du soleil, où elles s'engen- « drent et se dissolvent continuellement, à peu près comme les « nuages autour de la terre ; et s*en vont portées circulairement « par le même corps, qui tourne sur lui-même dans Tintervalle « d'environ un mois lunaire, avec un sens de mouvement révo- « lutif pareil à celui des autres planètes, c'est-à-dire dirigé d'occi- « dent en orient autour des pôles de récliplique '. Je présume que « ces nouveautés seront les funérailles, ou plutôt la fin etle juge- « ment dernier de la pseudo-philosophie, des signes en étant déjà « ainsi apparus dans la lune et le soleil. El je m'attends à ouïr à ce « sujet de grandes choses proclamées par les péripatétiques, pour « maintenir Timmutabilité des cieux, laquelle je ne sais pas com- « ment elle pourra être sauvée et conservée, quand le soleil lui- « même en montre à nos yeux des effets si manifestes. » C'était ce que les partisans des anciennes doctrines voyaient tout aussi bien que lui, avec plus dé frayeur; et, après avoir crié, soutenu autant qu'ils l'avaient pu, que les observations de Galilée étaient fausses, ils s'étaient réfugiés à dire, et à prétendre, que Tidée de supposer la terre ea mouvement el le soleil immobile, est contraire au texte
* Les dooumenti mp Itiquels Je m'Appuierai dans cet écrit, ieiont tirés des
trois ouvrages suivants :
1« Venturi : Memorie e Lettere inédite ftnora o disperse di Gatiteo GaiHei, a vel. iM. Nodène, 1918 et 1891 ; 2« Opère eemptete di GmiUe^ GmiiM, Édition de Floreoce^ dédiée au ((raod^duG actuel Léopold II, 19 vol. ia-8, &S4)-18M ; 3« Marino-Marini : Galileo e t inquisifione, Roma, 1850.
Je désignerai respectivement ces trois publications par les lettres V. F. M.
> r, t. YI, p. 181.
' La dernière appréciation n*est pas tout à fait exacte. L*axe de rotation des taches n*est pas exactement perpendiculaire à l'écliptique il fbrme avec ce pian un angle ua peu sioindre que M*.
niLÀNOBS BCIBlfTIFIQUKS ET LITTÉRAIRI8. 3
de rÉcriture, conséquemment hérétique, et inadmissible catholiquement. Par malheur, Galilée eut Timprudence de leur fournir des armes contre lui-même en les suivant sur ce terrain. Dans les années 4 6t 8, 1 64 4 et 1 61 5, il écrivit h ses amis de Rome plusieurs lettres, et il adressa à la grande-duchesse de Toscane, Christine de Lorraine, une dissertation en forme, pour établir théologiquement, par les témoignages des pères, qu'il ne faut pas faire in« tervenir témérairement les textes de TÉcriture sainte, dans la décision de questions purement naturelles qui peuvent se décider par l'observation et Vexpérience \ En vain le cardinal Haffeo Barberino, qui fut depuis le pape Urbain YIII, et le cardinal Bellarmino, lui faisaient dire que, s'il voulait se borner à présenter ses doctrines au titre de spéculations mathématiques, on avait Vespérance qu'il ne serait pas inquiété'. Il ne put se résoudre à cette prudence, et ses ennemis profitèrent habilement de l'avan^ tage qu'il leur offrait. Dans le cours de l'année 4645, un religieux dominicain, le P. Lorini, dénonça directement au Saint-^OfBce une lettre imprimée, relative au système de Copernic, que Galilée avait adressée en 4613 à l'un de ses amis, le P. Castelli. Mais le plus acharné contre lui, et le plus actif, était un religieux dn même ordre, appelé Caccini, le même qui, en 4614, dans un sermon prêché à Florence sur ce texte tiré des Actes des apôtres, viri Galilmi quid statu aspicientes in ccelum^ était parti de là pour établir que la Mathématique est un art diabolique , et que les mathématiciens^ comme auteurs de toutes les hérésieSf devraient être banms de tinu les pays chrétiens*. Ce Caccini étant venu h Rome l'année suivante, se ligua avec une multitude d'au-* très moines de tous les ordres, pour dénoncer k l'inquisition le livre de Copernic de revolutionibus eorporum eodestium^ dont
t p., t n, p. 26. Cette lettre à la grande-duchesse Christine a été écrite par Galilée en 1614 ou 1615. Voy. Venturi, 1. 1, p. 222. > V.,t. I, p. 220 et 221.
• F., t. VI, p. 220.
i MELANGES SGIENTIPIQUES ET LITTÉRAIRES.
la publication depuis plus de soixante ans n'avait causé aucun ombrage, comptant bien, par ce détour, porter un coup mortel à Galilée, dont les découvertes développaient et fortifiaient si puissamment les mêmes doctrines. Galilée prévoyant la portée et les conséquences de ces attaques, se rendit à Rome au mois de décembre 4 61 5 pour tâcher de les détourner, mais il ne put y réussir. Le 4 mars 4 61 6, la congrégation des livres prohibés, rendit un décret portant^ : « Que la fausse doctrine pythagorique de la « mobilité de la terre et de Timmobilité du soleil est absolument « contraire au tette de TÉcriture. » Elle ordonna de corriger dans le livre de Copernic, certaines expressions et certains passages où celte doctrine est présentée, non pas à titre d*hypothëse mathématique, mais comme physiquement véritable; entre autres uo où la terre est appelée Sidu^. Elle prohiba complètement une dissertation publiée par le père Foscarini, religieux de Tordre des Carmes, où il prétendait prouver que la doctrine susdite n*est pas contraire à TÉcriture; et la même proscription fut généralement étendue à tous les ouvrages qui renseigneraient. Galilée ne fut pas nommé. Toutefois pour le ruiner à la cour de Toscane, ses ennemis ayant répandu la bruit qu*il avait été personnellement assigné, 'qu*il avait abjuré cette opinion, et que la congrégation de rindex Favait condamné à une pénitence salutaire, le cardinal Bellarmino, sur sa demande, lui délivra une attestation écrite, en date du 26 mars 4 61 6 ', portant que ces imputations sont fausses ; mais qu'on lui a seulement signifié la déclaration faite par le pape, et publiée par la congrégation de Tindex, où il est décidé, que « la « doctrine attribuée à Copernic que la terre se meut autour du « soleil, et que le soleil se maintient immobile au centre du monde « sans se mouvoir d*orient en occident, est contraire aux saintes « Écritures, et par conséquent ne peut être professée ni défen-
* Le texte de ce décret se trouve rapporté dans F., t. VI, p. 230.
« due. » Tel fut, pour Galilée le résultat de son séjour à Rome pendant les six premiers mois de Tannée 1 61 6. On a de lui, dans cet intervalle de temps, une suite de lettres adressées au secrétaire ' du 'grand-duc de Toscane, Curzio Picchena, homme excellent et son intime ami, où il raconte ses tourments d*esprit et ses tristesses, sans oser lui confier par écrit les détails des intrigues qui les causent, et s'attachent partout à le décrier*.
Les difficultés dont il était alors enveloppé, sont représentées au vif, avec tous leurs périls, dans une lettre adressée le i mars 4 61 6, au grand-duc Ferdinand II, par Pletro Guicciardini alors ambassadeur de ce prince prés de la cour pontificale '. Quoiqu'elle ne vienne pas d'une main amie, je la rapporte ici presque en entier, parce qu'elle fait voir parfaitement quelle était la position de Galilée à Rome, dans ce temps-là.
« Galilée a fait ici plus de cas de son opinion, que de celle de « ses amis. Le cardinal del Monte et moi, nous sommes joints à « plusieurs cardinaux du Saint-Office pour l'engager à se tran- « quilliser et à ne pas irriter cette affaire ; lui remontrant que s'il « voulait tenir cette opinion, il fallait quSil le fit paisiblement, « sans déployer tant d'efforts pour amener, et tirer les autres , à « s'y rendre ; parce que chacun de nous craint que sa présence « ici ne lui soit dangereuse et dommageable ; de sorte qu'au lieu « d'y être venu pour se défendre et triompher de ses ennemis, il « n'y reçoive quelque affront. Lui, trouvant, à son idée, que l'on se « montre froid pour son intention et ses désirs, après en avoir « informé et fatigué plusieurs cardinaux, s'est jeté dans la faveur « du cardinal Orsino, pour lequel il s'est procuré de la part de « votre altesse une lettre de recommandation très-vive; par suite « de quoi mercredi dernier, dans le consistoire, ce cardinal ayant « parlé au pape en faveur de Galilée, je ne sais si avec assez d'à-
* F., t. VI, p. 211 h 237.
» F., t. VI, p. 227.
6 mAlANOES BGIENTiriQUES ET LITTÉRAIRES.
« propos et de prudence, Sa Sainteté lui dit : que Galilée ferait bien
< d'abandonner cette opinion. Sur cela, Orsino ayant répondu « quelque chose de trop pressant, le pape coupa court à ses re- « présentations, en lui déclarant avoir renvoyé celte affaire aux « cardinaux du Saint-Office. Orsino parti, le pape fit appeler le € cardinal Bellarmino; et, après en avoir discouru avec lui, tous « deux s'accordèrent à conclure que cette opinion de Galilée est « fausse et hérétique. J'apprends, qu'avant hier, ils ont assemblé « à ce sujet une congrégation de cardinaux, pour la déclarer telle ; « et Copernic, ainsi que tous les auteurs qui ont écrit dans son « sens, seront redressés, corrigés, ou prohibés. Toutefois, je pense « que Galilée n'aura pas k souffrir dans sa personne, parce que,
< comme homme prudent, il voudra et croira, ce que veut et croit « la sainte Église. Mais il s'échauffe dans ses opinions, et il est pos* « sédé intérieurement d'une extrême passion, avec peu de force et « de prudence pour la savoir vaincre. Une telle irritabilité lui
< rend très-périlleux le ciel de Borne, surtout dans ce siècle» où le « prince de céans (Paul V), abhorre les belles-lettres et les raison* € nements, ne peut soyffrir cette nouveauté, ni ces subtilités poin- « tilleuses ; et chacun tflche de s'accommoder, corps et âme, aux « façons ainsi qu'à l'esprit du maître. De sorte que ceux qui ont € quelques connaissances, et qui en sont curieux, s'ils ont du bon « sens, se montrent tout autres, pour ne pas se rendre suspects, « et s'éviter à eux-mêmes des désagréments. Galilée a ici contre « iuï des moines, et d'autres personnes, qui lui veulent du mal et « le persécutent. Il n'est pas du tout dans une disposition d'es- « prit convens^ble à ce pays-ci, et il pourrait y mettre lui et d'au- € très, dans des intrigues dangereuses. » Le reste de la lettre a pour but de représenter la présence de Galilée à Rome comme pouvant Qompromettre la cour dé Toscane, et lui attirer de sérieuses difficultés avec le Saint-Siège. Toutefois cette insistance n'eut pas d'effet ; et Galilée resta encore un mois de plus à Rome, sans être personnellement inquiété.
Pendant les derniers temps de ce séjour à Rome, le 8 janvier 46i6, il avait adressé an cardinal Orsino, son protecteur, une dissertation sur le flux et le reflux de la mer, où il présente ce phénomène comme étant à la fois une conséquence, et un indice, du mouvement de rotation diurne de la terre, opinion quMl a depuis reproduite dans la quatrième journée de ses dialogues ^ C'était une erreur de mécanique excusable alors, surtout pour lui, qui cherchait, de tous côtés, des arguments pour sa défense. Mais, si Tétat imparfait de cette science Texposait ainsi à donner parfois de mauvaises raisons comme bonnes, il faut pardonner à ses adversaires de n'avoir pas pu toujours distinguer les bonnes des mauvaises. En général, les mouvements des corps terrestres ne présentant à l'observation immédiate que des déplacements relatifs, c'est une recherche très-subtile que d*y reconnaître des traces de mouvements absolus. Au temps de Galilée, et longtemps après encore, le mouvement propre de circulation et de rotation de la terre, n'a pu se conclure que d'Inductions, à la vérité trèspuissantes; que le progrès des connaissances astronomiques a multipliées et fortifiées, au point de les rendre presque équivalentes à la certitude, en montrant que les lois de circulation des planètes autour du soleil, leur rotation sur elles-mêmes, leur puissance attractive, s'appliquent numériquement et physiquement à la terre, considérée comme un de ces astres. C'est seulement depuis peu d'années, qu'en étudiant dans leurs plus minutieux détails, les mouvements relatifs des corps autour de sa surface, on est parvenu h y prévoir et à y constater des indices physiques de sa rotation : par exemple leur déviation de la verticale vers l'Est quand ils tombent en chute libre d'une grande hauteur, déviation due à Texcès de leur vitesse de translation au point de départ ; puis, et surtout, la déviation progressive du plan d'oscillation des pendules suspendus à un point fixe, dévia-
tion soumise à des lois calculables , qu'un habile physicien de notre temps, M. Foucault, avait théoriquement prévues, avant de ravoir rendue manifeste par l'expérience. Le premier de ces phénomènes, ia déviation vers TEst, a échappé à Galiléej quoiqu'il en ait été bien près , et que ses raisonnements eussent dû Ty conduire*. Quant à la déviation du plan dies pendules, sa dëpendance du mouvement rotatoire était trop cachée, pour qu'on put alors la saisir ; et la preuve c'est que les expérimentateurs de
l'Académie del Cimente , Viviani lui-même , l'ont aperçue sans pouvoir l'interpréter ',
Galilée resta dans cet état de suspicion avec Rome , depuis
4 61 6 jusqu'à 1 623, tant que dura le pontificat de Paul V et celui
de son successeur Grégoire XV. Après la mort de ce dernier,
il retrouva une lueur d'espérance. Le 6 août 4623, le cardinal
Maffeo Barberino fut élevé au trône pontifical et prit le nom
d'Urbain Vin. Celui-ci s'était montré toujours fort affectionné
à Galilée. Il l'avait reçu à sa table, admis dans sa familiarité;
et même, le 28 août 4620, il lui avait adressé une lettre trës-
flatteuse, accompagnée d'une pièce de vers latins, h la fois
astronomique et morale, dont je rapporte ici quelques strophes
en note \ Devenu pape, il écrivit au grand-duc, le 8 juillet 4 624,
une lettre de compliment dans laquelle, en énumérant les gloires
de l'Étrurie, il y comprenait celle que lui apportaient les décou-
« F., t. I*p. 100 et 101.
s Comptes rendoB de Ti^cadémie des sciences, t. XXXH, p. 635 et 636. Séance da 28 avril 1851.
» V., t. II, p. 81.
NoD aemper extra quod radiât jubar Splendescit intra : respicimus nfgras In sole (quts credat ?) asaeclas Arte tua, Gallbee, labea.
Seu scorpli cor, stve cunis facem HIratur alter, Tel Jovis asMcIaa, Patrlsve SaturnI repertas, Pocte tuo GalUaee vitro.
vertes astronomiques de Galilée*. Celui-ci, comptant sur ces bonnes dispositions, s*était transporté à Rome, pour offrir ses félicitations au nouveau pontife, espérant s'en prévaloir pour obtenir la révocation de la sentence qui condamnait la doctrine de Copernic. Mais il s'aperçut que, dans cette cour, on n*aime pas à se dédire. Personnellement, Urbain YIII inclinait pour les péripatéticiens. « J'ai reçu ici, dit Galilée, dans une de ses lettres^, toute « sorte d*accueils et de faveurs. J*ai eu jusqu'à six audiences du « pape, où je suis entré chaque fois avec lui dans de longs raison- « nements... On m'a gratifié d'un beau tableau, de deux médailles, « une d'argent, une d'or, avec force agnm Dei... » Quanta la prohibition qui lui tenait au cœur, il vit clairement qu'elle était considérée comme une mesure de prudence ecclésiastique, sur laquelle on n'était pas disposé à revenir. Les plus modérés lui accordaient que ces spéculations scientifiques ne doivent pas être mises en opposition avec l'Écriture; et, ajoute-t-il, «quantàcher- « cher de quel côté est le vrai, et le non vrai, le P. Mosiro (le « T. Prodige)^ n'adhère ni au système de Copernic, ni à celui de « Ptolémée; mais il se tranquillise par un procédé à lui, qui est « tout à fait commode: c'est de mettre des anges, qui sans au-
* Ventari, t. n, p. 80. Naper autem dilectus fllîas Galilœus œthereas plagas ÎDgressufl, ignota sidéra illuminavit, et planetarum penetralia reclusit. Quare, dum beneflcum Jovîs astrum micabit in cœlo quatuor novis asaedis oomitatum, comitem eyi sui laudem Galilœi trahet. Nos tameu tantum yirum, cujus fama in cœlo lucet, et terras peragrat, Jamdiu paterna charitate cornplectimur.
2 Écrite de Rome le 8 Juin 1624. F., t. VI, p. 298-296.
* On appelait ainsi, communément, Nicolo Ricardi, dominicain. Ce surnom de Mosiro lui avait été donné par le roi d'Espagne à cause de sa prodigieuse éloquence. F., t. VI, p. 296, note. Plus tard, il devint maUre du sacré palais, et à ce titre réviseur des imprimés. Ce fut pendant qu'il occupait ce poste que Galilée eut l'adresse de se faire délivrer, par lui, la permission d'imprimer les Dialogues ; permission dont il se prévalut pour les faire imprimer à Florence, quoiqu'elle ne fût légalement valable que pour Rome. Aussi, après le procès et la condamnation de Galilée en 1633, le bon P. Btostro fut-il rudement disgracié par Urbain VIU, pour s'être laissé ainsi surprendre.
« cune difficulté ni embarras quelconque, font mouvoir letTastres « comme ils vont, et nous n*avons rien de plus à y voir. »
On maintint donc en vigueur le décret de 4 61 6, par lequel il était défendu de soutenir que le soleil est fixe au centre du monde et que la terre tourne sur elle-même, en circulant autour de lui : un siècle plus tard» le progrès de la science astronomique Tavait fait tomber dans Toubli et mis hors d*usage. Sans avoir été ostensiblement révoqué, il fut annulé virtuellement par le sage Benoit XIV, qui le raya des registres de la congrégation de Tindex*.
Mais la conviction de Galilée était trop profonde, et son génie trop impatient de la vérité, pour ne pas continuer de défendre Tune et Tautre à ses risques et périls. Croyant s'abriter assez sous le voile d'un zèle religieux, dont le déguisement ne pouvait tromper personne^ il composa ses fameux dialogues, où il discute comparativement le système de Ptolémée et celui de Copernic, dans rintention, dit-il, de montrer aux étrangers que Védii salutaire, qui prohibe ce dernier, n'a pas été rendu, à Rome, sans une parfaite connaissance du sujet. Le premier paragraphe de sa préface, où il s'attribue ce rôle de défenseur, est une moquerie fort transparente. J'ai donné, dans sa biographie, une analyse succincte de ce remarquable ouvrage; j'ai raconté par quels détours il s'en procura une approbation de Rome; dé quels prétextes il s'appuya ensuite pour le faire imprimer à Florence, avec l'autorisatioq des inquisiteurs locaux; les colères que cette publication excita, le procès qu'elle lui attira, et la condamnation qui en fut la dernière conséquence. C'est particulièrement sur ces derniers points que je me propose d'entrer aujourd'hui dans de nouveaux détails. Ils n'offriront pas seulement Tintérét qui s'attache au malheur d'un grand homme, on y verra aussi un tableau de moeurs bien différentes de celles d'aujourd'hui.
MÉLANaBS SGIENTiriQUBS ET LITTERAIRES. 14
En rappelant les circonstances de ce martyre, la science doit un juste hommage de reconnaissance à la mémoire du grandduc Ferdinand II. Ce prince avait un esprit cultivé par Téducation et par les voyages ; il appréciait et aimait Galilée. Sa grande jeunesse, il n*avait que vingt-deux ans en 1 632, et une certaine mollesse de caractère qui lui était naturelle, ne lui donnaient pas toute la fermeté dont il aurait eu besoin pour défendre, à une telle époque, les droits de sa puissance, même temporelle, contre un pape aussi ardent, et absolu, qu'Urbain VIII. Toutefois, s'il ne put soustraire entièrement Galilée aux poursuites deTinquisition romaine, sa protection déclarée, constante, activement exercée, lui en épargna du moins les dernières rigueurs.
Les dialogues parurent imprimés à Florence dans les premiers jours de janvier 1632. L'ouvrage était dédié au grand-duc, et revêtu des autorisations ecclésiastiques préalablement accordées tant à Florence qu'à Rome. Galilée s'empressa d'en présenter des exemplaires k Ferdinand II, et aux personnes de sa cour ; il en adressa aussi un certain nombre & ses amis particuliers; et, tant en Italie qu'à Tétranger, où il ne tarda pas à se répandre, il fut accueilli, par les personnes versées dans les sciences astronomiques et mathématiques, avec un applaudissement universel. Mais à Rome, où Galilée en avait expédié trente exemplaires, il souleva, dans tout le parti ecclésiastique qui lui était hostile, une explosion de colères, facile à concevoir. Ce niétaitpas, disait-on, comme il le prétendait, une discussion philosophique des systèmes de Ptolémée et de Copernic. C'était le triomphe de cette dernière doctrine, condamnée par l'É^ise^ et qu'un ordre du Saint-Siège lui avait personnellement défendu de soutenir. L'autorité supérieure était ainsi méprisée et tournée en ridicule. Provisoirement, le Saint-Office enjoignit au libraire de suspendre la distribution du livre : on parla de le prohiber et de censurer l'auteur. Galilée, justement effrayé de ce nouvel orage, réclama la protection du grand-duc, qui, le 34 août 4632, fit écrire par le
secrétaire d'Etat, Andréa Cioli, à son ambassadeur près la cour
de Rome, une dépêche expresse, où il le chargeait d'intervenir en son nom, pour calmer Tirritation qui paraissait s'être élevée contre un de ses serviteurs. Cet ambassadeur, Francesco Niccolini, était fort affectionné à Galilée; il s'employa pour sa cause avec beaucoup de zèle, et Ton a de lui une longue suite de lettres, dans lesquelles on peut suivre tous les détails de cette affaire ^ Ce sera le document principal sur lequel je vais m*appuyer. On n'en ^aurait trouver ni désirer un, qui fût plus détaillé, ou plus authentique. D'abord, le 27 août, l'ambassadeur répond à Cioli : « Je n'ai pas manqué d'adresser, comme j'en avais « reçu l'ordre, une note officielle très-forte en faveur du signor « Galilée, pour demander qu'on lui laisse publier son livre, « déjà imprimé avec l'approbation des autorités ecclésiastiques, « après qu'il a été revu et examiné ici et à Florence... Mais, à « cela, et à toutes les autres choses que j'ai pu dire au car- « dinal Bellarmino (l'un des principaux du Saint-Office et « neveu du pape), il s'est borné à me répondre qu'il rap- « porterait fidèlement mes représentations au saint père, sans « entrer dans d'autres particularités , parce que les opéra- « tiens du Saint-Office sont très-secrètes; témoignant d'ailleurs « beaucoup de bonne volonté pour Galilée... » — Continuation le 5 septembre : « Au milieu de cette conférence est survenu le pape, « qui était dans une grande colère, et me dit à l'improviste : £b « bien ! voilà que votre Galilée a encore osé entrer où il ne devait
1 Ces lettres, au nombre de trente-quatre, sont rassemblées dans un appendice à la fin du tome IX de Tédition de Florence. Dans les extraits que J'en donnerai dans ce qui va suivre, Je rapporterai toujours les propres termes des textes originaux ; mais Je m'attacherai seulement aux passages essentiels pour que Ton puisse bien suivre le fil de l'affaire, en rapprochant les particularités d'un même entretien qui se rapportent à une même idée, afin d'éviter les répétitions et les disjonctions que la conversation entraîne. Si Ton veut recourir aux originaux, ce qui ne sera pas sans intérêt, on reconnaîtra, Je crois, que j'en ai fldUement reproduit la substance.
MiLANQES SGIENTiriQUES ET LITTÉRAIRES. 43
« pas, et dans des matières les plus graves, comme les plus péril- « leusesy que Ton puisse soulever dans ces temps-ci... Je repli- « quai que Galilée n'avait rien imprimé qu'avec les approbations « de ses ministres, obtenues pour lui par moi-même, et que je « lui avais transmises en original. Sur cela le pape, avec la même « incandescence (incandescenza), répondit que Galilée, et son ami
< Ciampoli, l'avaient circonvenu ; le Gianxpoli en particulier ayant « bien osé lui dire que le signer Galilée voulait se soumettre en « tout aux ordres de Sa Sainteté, que tout allait bien ; et, ajouta-
« t-il, voilà tout ce que j'ai su, sans avoir jamais vu ou lu l'on- . « vrage. Il se plaignit du Ciampoli et du maître du sacré palais *; « disant que celui-ci avait été pareillement circonvenu, pour en « tirer par de belles paroles l'approbation du livre, et ensuite lui « en donner d'autres pour le faire imprimer à Florence, sans « observer nullement la forme sous laquelle il avait été présenté « à l'inquisiteur, et en y mettant le nom de ce même maître du « sa[ôré palais, lequel n'a que faire dans les livres imprimés hors « Rome. Alors je m'avançai à dire avoir appris que Sa Sainteté « avait nommé une congrégation spéciale pour examiner cette « affaire; et, pouvant arriver, comme il est trop véritable, qu'il « s'y trouvât des personnes mal disposées envers Galilée, je la « suppliai humblement de se borner à lui donner lieu de se « justifier. La réponse fut que, dans ces matières, le Saint-Office « ne faisait que censurer, et appeler ensuite à se dédire. Ne « semble-t-il donc pas k votre Sainteté, répliquai-je, qu'il faille
< préalablement lui donner connaissance des difficultés, des ob- « jections ou des censures que l'on fait sur son ouvrage, et lui
* Le P. Nicolo Ricardi, le môme que Ton appelait familièrement Moitro. Quant à Ciampoli, c'était un Florentin, élève et ami de Galilée, que son intelligence et ses talents, avaient introduit de bonne heure, dans la familiarité d'Urbain VIII, quand il n'était encore que cardinal. Les deux prédécesseurs de ce pontife lui avaient donné le titre et les fonctions de secrétaire des brefs, Kcretarius brevium, qu*Urbain VIII lui conserva. Mais après la condamnation de Galilée, il fut disgracié comme le P. Ricardi.
U MÉLANGES 8GIBNTIFIQUB8 ET LITTiRAIBBS.
« indiquer les points qui déplaisent au Saint-Office f Le Sainte « Office, répondit-il violemment, je vous Tai déjà dit, ne procède « pas ainsi, ni ne donne jamais à personne d*avis préalable. Cela « n'est pas sa coutume ; outre que /ui, Galilée^ sait très-bien € en quoi consistent les difficultés, s'il les veut savoir, parce « que noits en avons discouru avec lui, et il les a entendues « de notre propre bouche. » Niccolini essaya de représenter les égards que Ton devait avoir pour un serviteur particulier da grand-duc, auquel même Touvrage était dëdié ; mais le pape ne s'en échauffa que plus violemment. « Enfin, ajoute Niceolini, il « m'a ordonné d'écrire à Son Altesse que la doctrine dont il « s*agit est perverse au dernier degré, qu'on pèsera mûrement « toutes choses, et que Son Altesse aille doucement et ne s'en « mêle pas, comme elle l'a fait dans une autre affaire, parce € qu'elle n'en sortirait pas avec honneur (perché non ne usci* « rebbe con onore). Et non-seulement il m'imposa l'obligation « de tenir secret ce qu'il m'avait dit, sous peine d'encourir les « censures du Saint-Office, mais il me chargea encore de mander « à Votre Altesse qu'il lui impose aussi les mêmes conditions, « ajoutant qu'il en use mieux envers Galilée que Galilée envers « lui... Je trouve donc ici de mauvais vouloirs, et, quant au « pape, il ne peut pas être plus mal disposé pour notre pauvre « Galilée. » Niccolini finit par rendre compte d'une entrevue qu'il vient d'avoir avec le maître du sacré palais, qu'il a trouvé personnellement bien intentionné pour Galilée, mais contraint de marcher droit, ayant déjà reçu des bourrasques i^our son propre oompte. « Je crois, dit-il, devoir manier cette affaire doucement, « et la traiter plutôt avec les ministres et le cardinal Barberino « qu'avec le pape lui-même, parce qu'il s'obstine à déclarer que € la chose est sans remède, surtout quand on veut contredire ou « menacer, auquel cas il s'emporte h dire des duretés, sans res- < pect pour personne... »
On voit ici clairement le fond de l'affaire et le caractère de
MÊLAN6B8 SCIENTIFIQUES ET LITTiRAIRKS. 45
répoque. Urbain YIII se trouvait doublement blessé. Il l*était d'abord dans sa puissance spirituelle, dont Galilée avait trompé la surveillance, en surprenant ii Rome môme, à son insu, et pour aiâsi dire sous ses yeux, l'approbation d'un livre dont il n'avait communiqué au censeur que le commencement et la fin ; puis, en s'autorisantde cette approbation surprise, pour imprimer et publier h Florence, sous Tapparente sanction de l'autorité pontificale, le contenu de ce livre, consacré tout entier à l'apologie d*une doctrine condamnée par l'Église, qu'un décret du Saint- Office lui avait particulièrement défendu d'enseigner et dô soute- Dir. Â cela se joignait un artifice systématique de composition, qu'Urbain VIII pouvait difficilemeint ne pas croire dirigé contre sa personne même. Dans les nombreux entretiens qu'il avait eus avec Galilée en 1694, il avait longuement exposé à celui-ci les arguments qui, à son sens, devaient faire prévaloir le système de Ptolémèe sur celui de Copernic. Ces arguments, il les trouvait reproduits, réfutés, et tournés en risée dans les dialogues, où ils étaient mis en Uvant par le personnage ridicule de Simplicius. A la rigueur, la reproduction, dans son ensemble, aurait pu être interprétée et excusée, comme étant une nécessité du sujet. Mais Galilée avait eu le malheur, ou la malice, d'y attacher un trait qui en décelait trop clairement l'origine. Il se trouve à la fin de la quatrième journée des Dialogues, dans le dernier argument que Simplicius oppose à ses interlocuteurs pour se dispenser d'accepter leurs condusions comme vraies, bien qu'elles lui semblent plausibles, c Cet argument, après lequel on peut se tenir «l'esprit en repos, j0 l'ai appris, dit-il, dune personne tris- « doeie êi très-éminmte : c'est que Dieu^dans sa toute-puissance « et sa sagesse infinie, pouvait conférer à Télément de l'eau le « mouvement de flux et de reflux que vous lui voyez, d'une infinité « de manières incompréhensibles à notre intelligence, comme « Vous l'accorderez sans doute. Et cela étant, j'en conclus immê- « diatement que ce serait une souveraine audace à chacun, de
« vouloir limiter la toute-puissance et la sagesse divines, k une « particulière fantaisie de son invention. » La personne très* docte et très-éminente] de laquelle le bonhomme Simplicius dit avoir appris cet argument décisif, a bien pu ne pas être trop flattée de la citation. Quoique Galilée se soit toujours naturellement défendu d'avoir voulu mettre enjeu le pape dans le personnage de Simplicius, l'évidence frappante de Tapplication est confirmée par des contemporains, qui étaient en position de bien connaître les choses de leur temps, et nous retrouverons plus loin la preuve manifeste de cette trop directe allusion 5.
Pendant le reste du mois de septembre 4632, Niccolini eut encore, avec les cardinaux duSaint-OfBceetavec le pape, plusieurs entrevues dont il rend compte à sa cour ; mais ses efforts furent impuissants à calmer Tirritation d*Urbain YIII. Il ne put détourner le coup qui se préparait contre Galilée, dans un secret aussi profond que celui du tombeau. Il n*en fut informé que le 48 septembre, par un avis officiel, venant du pape même, qui lui imposait relativement à ce sujet un silence absolu, sous peine d'encourir les censures de l'inquisition : tant le pouvoir spirituel pesait alors sur le pouvoir temporel, des princes italiens. Douze jours après cette communication, Tinquisiteur de Florence, par le commandement exprès de la congrégation du Saint-Office de Rome, vint signifier & Galilée, par-devant témoins. Tordre de se .transporter en personne à Rome dans le courant du même mois, et de s*y présenter au P. commissaire du Saint-Office, signification de laquelle il dut délivrer un reçu signé de sa main. Le pauvre Galilée, fort effrayé, mit en œuvre toutes les protections auxquelles il pouvait recourir, et toutes les sollicitations les plus pressantes quil pouvait imaginer, pour être dispensé de cevoyage. Il alléguait son âge de soixante-dix ans, ses infirmités. Il adressa à l'ambassadeur Niccolini un certificat de médecin qui les attestait. Tout
* V., II, p. 146, note.
fut inutile. Cependant le zèle affectueux de Niccolini n'avait pas fait défaut à sa défense. N'ayant pas réussi à lui éviter Tordre de venir à Rome, il fit des instances réitérées, et les plus activer, près des cardinaux et du pape même, pour qu'on n'en pressât pas trop durement l'exécution. Il obtint ainsi quelques délais ; et, dans une de ses lettres entre autres, adressée au grand-duc, en date du 4 3 novembre 4632, il raconte de la façon la plus touchante ses tenta* tives diplomatiques pour les obtenir. Il s'est adressé d'abord & divers cardinaux du Saint-Office, principalement au cardinal-neveu Barberino, qui semblait être aussi bien disposé pour Galilée, qu'il lui était permis de le paraître. «Je leur ai représenté, dit-il, « son âge de soixante-dix ans, son peu de santé, le risque de la « vie auquel va l'exposer le voyage hors de sa petite chambre, et « la pénible quarantaine qu'il devra subir (à cause de la peste qui « venait de régner à Florence]. Mais, comme ces personnages en- « tendent et ne répondent pas, ayant la langue liée par le Saint- « Office, j'ai traité cette question avec le pape même; et, après « lui avoir représenté que Galilée est prêt h obéir, h faire tout « ce qui lui sera ordonné, je me suis mis à lui exposer aussi fort « au long, toutes ces circonstances, pour tâcher de lui faire « prendre en compassion ce pauvre vieillard auquel je porte tant « d'affection et de respect. J'ai demandé à Sa Sainteté si elle avait « vu la lettre suppliante, qu'il avait adressée au cardinal-neveu « (Barberino). Elle me dit qu'elle l'avait lue, mais qu'on ne pou- « vait le dispenser de venir h Rome. Je répliquai que, vu l'âge où « il est, Sa Sainteté courait le risque de ne lui faire son procès ni « à Rome ni à Florence, parce que, à souffrir tant de fatigues, « mêlées de tant d'amertumes, je croyais pouvoir l'assurer qu'il « mourrait probablement en chemin. Eh bien, me dit-elle, qu'il « vienne doucement, pian, piano, en litière, et tout à son aise. « Mais il faut absolument qu'il soit examiné en personne; et que « Dieu lui pardonne de s'être jeté dans un embarras pareil, après « que nous-méme, étant cardinal, nous l'en avions une fois tiré. » m - 2
Cette entrevue n*eut pas d'autre résultat. Niccolini continua de mettre tout en œuvre pour se tenir au courant de l'affaire; et, un mois après, le 4 4 décembre, il écrit : c J'ai fait de nouvelles déc marches en faveur du signer Galilée, pour voir si je pourrais obte> « nir quelque nouvelle remise. Mais, finalement, je trouve non-seu- « lement que cela est impossible ; et, de plus, je crois nécessaire « qu'il se décide à venir comme il pourra, et qu'il aille s'établir c en quelque point du territoire de Siene pour y rester en qua- « rantaine pendant au moins vingt jours, parce que cette promp- « titude à obéir, lui servira beaucoup. Quant à pouvoir lui dire € où il devra habiter ici, il est impossible d'avoir sur cela aucune « lumière, parce que l'affaire se traite dans la congrégation du « Saint-Office, qui procède avec un profond secret, et sous des « peines de censure si sévères que personne n'ose ouvrir la « bouche, n pourra s'en venir directement chez moi ; niais ce « qui devra se passer ensuite, je ne saurais l'affirmer. » Cependant Galilée tardait toujours. Alors Niccolini écrit de nouveau, le 26 décembre et le 45 janvier, pour qu'on le presse de partir, et qu'on le décide à se mettre le mieux qu'il pourra en voyage. « Car autrement, dit-il, je crains, en vérité, que l'on ne « prenne contre lui quelque résolution de la dernière violence. » Cédant enfin à ce dernier avis, Galilée quitta sa paisible retraite d'Arcetri, pour se rendre à Rome, où il arriva bien fatigué dans la maison de l'ambassadeur, le 43 février \ 633.
Dès le lendemain 4 4 celui-ci écrit : « Le signer Galilée est ar- « rivé hier chez moi . Aujourd'hui il s'est présen té à l'assesseur ai nsi « qu'au P. commissaire du Saint-Office, comme il en avait reçu « l'ordre. Demain, dans la matinée, je verrai le cardinal Barberino, « afin de solliciter son intervention bienveillante près de Sa Sain- € teté, pour obtenirqu'on le laisse demeurer chez moi, sans leçon- « duire au Saint-Office, en considération de son âge, de sa réputa- « tion, et de sa prompte obéissance. » A la suite de cette entrevue» Barberino fait dire à Galilée, non pas à titre officiel, mais comme
uni, qQ*il ait à se tenir retiré dans la maison de l'ambassadeur, sans recevoir personne, ni se montrer au dehors, en attendant qu*on lui fasse donner quelque avertissement, cette conduite réservée pouvant être très-fàvorable à sa cause. Les jours suivants le commissaire du Saint-Office lui renouvelle les mômes recommanda* tiûDs, à simple titre- de conseil. Le 49 Niccolini écrit : « L*on n'a « encore rien fait savoir à Galilée, et aucune personne appartec Qaot au tribunal n*est venue le voir, excepté monsignor Serris- € ton, un des consul teurs, qui est venu deux fois, en apparence de « lai-méme, pour lui faire de simples visites. Hais comme, chaque € fois, il est entré avec lui dans le fond de sa cause, et qu'il est « même descendu dans les détails, on peut tenir pour certain
< qu'il a été envoyé par ordre exprès, afin de connaître ce^qu*il
< dit, comment il parle, et quels sont ses moyens de défense, « pour résoudre ensuite ce qu'il faut faire et de quelle manière il
< convient de procéder envers lui. Je pense avoir rendu du cœur « à ce bon vieillard, et avoir relevé son courïige, en lui inspirant « Tespérance que Ton veut hâter l'issue de son affaire ; toutefois,
< de quelque manière qu'elle doive tourner, cette pei^écution « lui semble bien étrange. Je lui ai recommandé de montrer tou-
< jours l'intention d'obéir et de se soumettre & tout ce qu'on lui « ordonnera, cette voie étant la seule par laquelle il puisse miti-
< ger l'irritation de la personne qui s'est violemment échauffée, « ti qui traite cette affaire comme sa cause propre. »
Le 27 février Niccolini annonce officiellement à Urbain YIII Tarrivée de Galilée à Rome, dans sa maison, et fait valoir les sentimeuts de soumission, et d'entière obéissance aux ordres de Tau* torité ecclésiastique, dont il lui a paru pénétré. Le pape répond :
< Qu'il l'a traité avec une douceur et une clémence inusitées, en "- lui permettant qu'il demeur&t chez l'ambassadeur au lieu d'être « immédiatement transféré au Saint-Office, comme on n'en a pas « eiempté des princes mêmes, dont un, de la maison de Gonzague, « a été amené à Rome par un officier du Saint-Office, conduit im-
« médialemeni au chftteau, où il a été détenu pendant beaucoup « de temps jusqu'à cé que son procès fût fini. S*il a ainsi favorisé « Galilée, c'est uniquement par considération pour Son Altesse le « grand-duc, à laquelle il a Thonneur d'appartenir comme un de « ses serviteurs. » Du reste ce sont toujours les mêmes plaintes de sa témérité, seulement exprimées avec un peu moins de colère. Le temps se passe, et Galilée continue de rester retiré dans la maison de l'ambassadeur, sans recevoir aucune communication officielle de la part du Saint-Office. Le 13 mars, Niccolini va rendre visite au pape, sous le prétexte de lui présenter les remerciements du grand-duc pour la faveur qu'il a faite à Galilée de permettre qu'il demeurât chez son ambassadeur, au lieu d'être détenu au Saint-Office ; et il en prend occasion d'adresser & Sa Sainteté les supplications les plus touchantes pour que l'affaire de ce pauvre vieillard soit promptement expédiée. Le pape répond « avoir volontiers accordé cette facilité en l'honneur de Son « Altesse; mais qu'il ne faut pas croire pour cela que l'on puisse « faire moins que d'appeler l'inculpé au Saint-Office quand ii « devra être examiné, parce que c'est l'usage et que l'on he sau- « rait agir autrement* » Niccolini allègue le grand âge de Galilée, sa mauvaise santé, sa promptitude à venir se soumettre aux censures qui pourraient lui être infligées, circonstances qui le rendent digne de toute faveur. « A cela, répond le pape, je vous « répète encore que l'on ne pourra faire moins; et que Dieu lui € pardonne d'être entré dans ces matières, où il s'agit de doctrines € nouvelles, et de la Sainte Écriture; étant toujours mieux de € suivre la doctrine commune. Que Dieu soit aussi en aide au « Ciampoli ' pour ses nouvelles opinions, parce que lui aussi y € prend goût, et se montre enclin à la nouvelle philosophie. Le
* C'était lui surtout qui, Jusqu'à l'apparition des Dialogues, avait maintenu Galilée en grande faveur dans l'esprit d'Urbain VIII. Voyez ses lettres à Galih^, F., IX, et sa biographie, dans Fabroni : yUœ IlaUnrum, XVI, page i.
€ sigQor Galilée a éi& mon ami, nous ayons plusieurs fois con- < versé familièrement ensemble, et mangé à la même table. J*ai € regret de Taffliger, mais il s*agit de la foi et de la religion. » Niccolini proleste que, si Galilée est entendu, il donnera sans difficulté toute satisfaction, avec le respect qui est dû au Saint- Office. A quoi le pape répond : c II sera examiné dans son temps. « Mais il y a un argument auquel lui et ses adhérents n*ont ja* « mais pu, ni ne. pourront jamais répondre. C'est que Dieu est € tout puissant; et s'il est tout puissant, pourquoi voudrions' € nous lui imposer des nécessités ? » C*est là précisément rargument péremptoire, que le Simplicius des Dialogues prétend avoir appris d'une personne très-doete et très-éminenle. Elle ne pouvait donc être autre qu'Urbain VIII. Niccolini qui ne faisait pas ce rapprochement, essaye d'excuser Galilée ; mais le pape s'échauffant, retourne à dire : // ne faut pas imposer de nécessités à Dieu. Le voyant s'irriter, Nicolini s'arrête, et craignant de risquer lui-même quelque hérésie qui pourrait le mettre mal avec le Saint-Office, il revient & solliciter sa compassion pour qu'il continue la gr&ce qu'il a déjà faite à Galilée de permettre qu'il ne sortit pas de sa maison. A quoi le pape répond « qu'il lui fera donner certains appartements particu- « liersj lesquels sont les meilleurs et les plus commodes du « Saint-Office. » Niccolini le remercie de cette nouvelle grftce dont il rendra compte au grand-duc, et se retire, c Revenu chez « moi, dit-il, en terminant sa lettre, j'ai rapporté au signer Ga- « lilée une partie de cet entretien ; mais je ne lui ai pas dit que « l'on se propose de l'appeler à comparaître au Saint-Office, « parce que je suis certain que cette annonce lui donnerait un « grand tourment, et le ferait vivre dans l'inquiétude jusqu'à ce « moment-là, le pape m'ayant déclaré, relativement à l'expédi- « tion de l'affaire, qu'on ne saurait jusqu'ici prévoir quand elle « aura lieu, et que l'on fera tout ce qui sera possible pour la « hiter. »
En dehors de ces démarches officielles, Niccolini ne négligeait aucun soin pour se tenir au courant de ce qui se préparait. Déjà, le grand-duc ayant appris que les cardinaux Scaglia et Bentivoglio feraient partie de la congrégation formée par le pape, leur avait écrit particulièrement pour leur recommander Galilée. Niccolini parvient h découvrir le nom des huit autres qui seront adjoints & ceux-là; et par une dépêche datée du 9 mars» il demande que Son Altesse leur fasse le même honneur, de peur qu*ils ne s'imaginent qu'elle a pour eux moins d'estime ou leur accorde moins de confiance. Ces lettres furent immédiatement écrites, et ceux à qui elles étaient adressées les reçurent avec une reconnaissance mêlée de beaucoup d'hésitation, en s'excusant de ne pas y répondre de peur de se rendre suspects. Tous se trouvèrent ainsi intérieurement disposés à des sentiments de modération et d*indulgence, quoiqu'ils n'osassent pas les manifester au dehors.
* Le jour de Pâques approchait, et il était probable que le procès n'aurait lieu qu'après les fêtes. Le mercredi 6 avril, le cardinal Barberino fait dire à l'ambassadeur qu'il désire le revoir. Celui-ci se rend le lendemain chez le cardinal, et dans une lettre en date ' du 9 avril il rend compte de cette entrevue. — Le cardinal Barberino me dit « avoir été chargé par Sa Sainteté et par la con- « grégation du Saint-Office, de m'apprendre qu'ailn d'expédier « l'affaire du signer Galilée, on ne pouvait pas se dispenser de « l'appeler à se présenter en personne au Saint-Office; et que, ne « sachant pas si une seule séance de deux heures suffira pour la « terminer, il se pourrait qu'il devint nécessaire de l'y retenir « pour le besoin de la cause; que l'on a voulu me faire connaître « cette détermination, par égard pour la maison de l'ambassade « où il habite actuellement, pour moi-même à titre de ministre, « comme aussi en raison des bons rapports que Son Altesse Séré* « nissime entretient avec le Saint-Siège, particulièrement dans « les matières qui concernent l'Inquisition ; et enfin par le respect
« dû à un prince aussi zélé qu'il Test pour la religion. Après
« avoir beaucoup remercié Son Eminence, de la considération
« que le saint père et la congrégation montraient en?ers cette
« sérénissime résidence, et envers moi comme ambassadeur ,
» j'ajoutai ne pouvoir me dispenser de représenter, la mauvaise
« santé de ce bon vieillard, qui depuis deux nuits n'a fait que
« gémir et se plaindre de ses douleurs de goutte, son grand &ge,
« le tourment d'esprit qu'il va ressentir; et que, par toutes ces
« considérations je croyais pouvoir supplier Sa Sainteté de réflé-
« chir si elle ne trouverait pas convenable de permettre qu'il re-
« vint coucher chaque soir à l'ambassade^ en lui imposant l'obli-
« gation de ne rien révéler de ses interrogatoires, sous peine de
€ censure. Le cardinal me parut ne pouvoir espérer aucune per-
« mission de ce genre, quoique, dans la suite de la conversation,
« je le suppliai de faire sur ce sujet quelque réflexion. Mais, en
€ échange, il m'offrit pour lui toutes les commodités désirables;
« qu'il n'y serait pas tenu comme en prison, ni mis au secret,
« ainsi que cela est d'usage pour les inculpés ordinaires; mais
« qu'on lui donnerait de bons appartements , dont même les
« portes pourraient bien être laissées ouvertes. Ce matin j'ai eu
« aussi l'occasion de voir le pape ; et, après que je lui eus fait mes
« remerciements pour la communication anticipée dont il avait
« bien voulu me favoriser, il m'a témoigné de nouveau le dé-
« plaisir qu'il ressentait de ce que Galilée fût entré dans ces ma-
€ tières, qu'il estime être extrêmement graves, et de grande im-
« portance pour la religion. Lui, néanmoins, prétend soutenir
« très-bien ses arguments. Mais je l'ai exhorté, pour en finir plus
« vite, h ne pas s'inquiéter de les défendre, et à recevoir avec sou-
« mission tout ce que l'on voudra qu'il croie, ou qu'il tienne
« pour vrai, quant à la mobilité de la terre. Il se montra profon-
« dément alQigé^le tout cela, et je l'ai vu si abattu, que je crains
€ beaucoup pour sa vie. On a obtenu qu'il puisse garder avec lui
« uo domestique, et avoir toutes les autres commodités qui lui
« sont nécessaires. Nous travaillons tous tant que nous sommes « ici à le consoler, et à lui venir en aide par nos amis, près des « personnes qui prennent part à ces délibérations. Car» vérita.- « blement, il mérite toutes sortes de bontés; et toute ma maison « qui l'aime extrêmement, ressent une peine indicible de ce qui « lui arrive. »
Trois jours après Favis donné par le cardinal Barberino, le ntiardi 42 avril, Galilée fut mandé au Saint-Office. Je raconterai plus loin les interrogatoires qu'on lui fit subir. Mais, pour ne pas perdre de vue Timportante question du traitement qui fut fait â sa personne, je continue d*en suivre les détails dans la correspondance de Tambassadeur^ qui, ainsi qu'on va le voir, ne resta pas un seul jour sans en être directement et minutieusement informé.
Le 4 6 avril il écrit au secrétaire d*État Cioli. .. « Conformément « à la communication que j'avais reçue du cardinal Barberino, le « signer Galilée s'est présenté mardi matin, 4 2 avril, par-devant le « commissaire du Saint-Office, lequel l'a reçu avec toutes sortes de « démonstrations bienveillantes. Il lui a fait assigner pour loge- « ment, non pas les chambres ou cabinets secrets, que Ton a cou- « tume de donner aux inculpés, mais le propre appartement du € Fiscal de ce tribunal ; de façon que, non-seulement il habite « parmi les ministres (du Saint-Office), mais en outre il y reste à « portes ouvertes, et libre de se promener par tout l'intérieur du pa- « lais. Néanmoins, il croyait pouvoir revenir ici le soir, parce qu'il « avait été examiné immédiatement; mais le même commissaire « répondit à mon secrétaire qui le lui avait amené, ne pouvoir « faire plus que ce qui lui sera ordonné après avoir rendu compte « de sa comparution, et de ce qu'on aura tiré de lui, dans ce pre- « mier examen. On peut présumer toutefois qu'il seraprompte- « ment expédié, parce que, comme me l'ont représenté les cardi- « naux Barberino, Bentivoglio, et Sa Sainteté elle-même, on a « procédé dans cette affaire par des voies douces et inusitées, en « considération du zèle de Son Altesse pour les intérêts de la
« Sainte Inquisition. Car il n*y a pas d^exemple de procès faits
« & ce tribunal sans que les personnes inculpées, aient été mises
« en prison, même au cachot ; en quoi il lui a été bien utile d*étre
« un serviteur de Son Altesse, et, à ce titre d'avoir été reçu, comme
« hôte, & la résidence de son ambassadeur; chacun sachant que
€ tous autres, qu'ils soient évéques, prélats, ou personnes titrées,
« aussitôt qu'ils sont arrivés & Rome, sont inis au ch&teau ou
« dans le palais même de l'Inquisition, et y sont tenus resserrés
« avec la dernière rigueur. En outre, on permet que son dômes-
« tique le serve et couche au palais, que lui*méme y aille et vienne
« librement comme il lui plaît; et, ce qui est plus encore, que sa
« nourriture lui soit apportée de chez moi, dans son appartement,
« par mes propres domestiques, lesquels reviennent ensuite dans
« ma maison, le matin et le soir. Comme toutes ces facilités sont
« accordées, en considération de Son Altesse, et des égards qui
« sont dus h cette sérénissime résidence, je croirais à propos d'en
« faire adresser des remerciements particuliers à Sa Sainteté,
« quand notre pauvre Galilée sera sorti de ces tracas. En atten-
« dant je remplirai moi-même ce devoir envers Sa Sainteté et le
« cardinal Barberino, lequel, dit le Commissaire, porte beaucoup
€ d'intérêt & l'accusé, qu'il a même puissamment assisté, en adou-
€ cissant l'esprit du pape d'une façon peu ordinaire. Lui, cepen-
« dant, s'afiQige d'être renfermé au Saint-OiBce. Cela lui semble
« dur, et je continuerai d'insister pour qu'on l'expédie prompte-
« ment, comme je n'ai cessé de le faire depuis qu'il est sorti de
« chez moi... On lui a vraisemblablement défendu, sous peine
« d'excommunication, de rien révéler des interrogatoires aux-
« quels on le soumet. Car, à mon intendant Tolemeo, il n'a voulu
« en dire chose quelconque, pas même seulement, s'il lui est
« permis ou non d'en parler. » Quand nous en viendrons & ces
interrogatoires, on verra que Galilée n'avait aucun intérêt, et
n'aurait trouvé aucun plaisir, à en révéler les détails.
Le 25 avril Niccolini écrit encore : « Le signer Galilée est tou-
86 MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTijlAIRES.
€ jours au Saint-OfBce, avec les mêmes facilités. Il m'écrit tous « les jours et je lui réponds, en lui exposant mes sentiments avec « une entière liberté, sans que cela donne lieu à aucune remar- « que. Jusqu'ici, on ne s'occupe point de son livre, mais seule-
« ment de rechercher pourquoi le mattre du sacré palais a dODix^
« la permission de l'imprimer, sans que Sa Sainteté dise en avoir « rien su... Âvaht qu'elle partit pour Castel Gandolfo, j'ai vu le € cardinal Antonio (Barberino) pour lui recommander de nou- « veau Galilée ; et comme j'apprends de ce dernier lui-même, « qu'il a écrit au signer Geri Boccberini, à Floreàce, je pense que « cette démarche que j'ai faite près de Son Eminence lui aura été « particulièrement utile. »
Galilée écrivit en effet alors & son ami Boccherini deux lettres, qui ont été publiées,^ d'après les autographes, au tome VII de l'édition de Florence, pages 29 et 30. Dans la première, datée du 4 6 avril 4 633, il dit d'abord : c Par suite d'une requête que j*ai « adressée & Son Eminence le cardinal Barberino, je crois que « l'on va commencer ici à traiter de mon affaire, sous l'obligation « habituelle d'un profond secret, ce qui exige que je me tienne ici « retiré, mais toutefois en jouissant d'une entière liberté de mou- '« vement et de commodités insolites, ayant trois chambres qui « font partie du logement qu'habite le Fiscal du Saint-Office, avec « la libre et ample faculté de me promener dans toute l'étendue « de ce palais. Quant à ma santé, je me porte bien, grâce & Dieu, « ainsi qu'à la bonne chère qui m'est envoyée de l'ambassade, « par l'exquise courtoisie du seigneur ambassadeur et de madame « l'ambassadrice., laquelle se montre extrêmement soigneuse de « pourvoir à tous mes besoins, jusqu'à la profusion... » Le reste de la lettre ne traite que d'affaires de famille.
Dans l'autre lettre, datée du 23 avril, il dit: « Je vous écris de « mon Ut, où je suis depuis seize heures retenu, souffrant dans « une cuisse d'excessives douleurs, qui d'après la pratique fré- « quente que j'en ai, devront se dissiper sous peu, comme les
« autres fois. Le Commissaire, et le Fiscal, qui sont mes examina- « leurs, sont venus tout à Theure me visiter, et m'ont donné leur « parole qu'ils ont la ferme intention de m*expédier aussitôt que « je pourrai me lever de mon lit ; me répétant, & plusieurs reprise ses, de ne pas m*affliger et d'avoir bon courage. » Le reste de la lettre ne fait qu'exprimer sa confiance dans ces promesses, et charger Boccherini de faire ses compliments & diverses person* nés... On le renvoya effectivement sept jours après à l'ambassade, parfaitement remis de son indisposition, comme on le verra par une dépêche de Niccolini que je vais rapporter. Hais déjà, de tout ceci, on peut tirer la conséquence certaine, que, pendant cette première détention au Saintr Office, qui dura dix-neuf jours, depuis le 42 jusqu'au 30 avril 4633, Galilée ne fut pas tourmenté dans sa personne, ni même mis un seul instant au secret.
Voici maintenant la dépêche de Niccolini, qui complète ce premier acte du drame :
« 4f' mai 1633. Hier, quand je m'y attendais le moins du € monde, le signor Galilée m'a été renvoyé dans cette résidence , « quoiqu'on n'ait pas encore fini de l'examiner. Cette faveur lui « est venue à la suite d'une requête adressée par le P. Commis* « saireau cardinal Barberino, lequel, de lui-même, sans consulter « la congrégation, l'a fait libérer, afin qu'il puisse se remettre de « ses douleurs et de ses indispositions habituelles, qui l'ont ces « jours-ci continuellement tourmenté. Ce même P. Commissaire « montre l'intention de s'employer pour que cette cause soit en- « terrée, et enveloppée dans le silence. Si cela peut s'obtenir, ce « sera pour lui un grand débarras, qui le délivrera de beaucoup « d'ennuis et de périls. » Deux jours après, Niccolini ajoute : « Le signor Galilée, comme je vous l'ai annoncé, a eu la permis* « sion de revenir dans cette résidence, où il me paraît être re- « tourné dans un état de santé meilleur qu'auparavant. Comme « il désire beauc^oup que son procès se termine, le P. Commis- « saire du Saint-Office lui a donné quelque espérance de venir
« le trouver à cette fin, continuant toujours de lui faire dans sa « position tous les plaisirs possibles, et de montrer beaucoup de « considération pour cette sérénissime résidence. »
Ces délais que Ton ne pouvait prévoir ni abréger, amènent, de la part d'Andréa Cioli, une dépécbe conforme au caractère insolent, et sans délicatesse, que Thistoire lui reproche. C'était lui qui administrait alors les finances du grand-duc. Dans sa réponse à rambassadeur, il glisse cette phrase : « Je crois devoir rappeler « & Votre Excellence, qu'en vous écrivant de recevoir à l'ambas- « sade le signor Galilée, j'ai assigné à cette faveur le terme d'un « mois, parce que, au delà de ce temps, il faudra que ses dépenses « soient à son compte. » Mais en retour, le 45 mai, Niccolini lut envoie la noble dépêche que l'on va lire :
Rome, le 45 mai 4633. « Le signor Galilée se porte fort bien. « Mais son procès ne vient pas encore à conclusion; et en atten- « dant il demeure toujours séquestré dans cette résidence, avec « quelque déplaisir de ne pas pouvoir faire de l'exercice. Quant « à ce dont Votre Seigneurie m'avise, que Son Altesse n'entend pas € le défrayer de ses dépenses, passé le premier mois, je puis vous « répliquer qu'il ne me convient nullement d'entrer en explica- « f ion avec lui sur un pareil sujet, pendant qu'il est mon hôte. € Et je le prendrai plutôt à ma charge. Car, en fin de compte, cela « ne passera pas 14 ou 45 écus par mois, toute dépense com- « prise; de sorte que, dût-il demeurer encore six mois ici, à « cause de l'été, cela montera en somme, pour lui et son domes- « tique, à 90 ou 4 00 écus. »
Pendant ce second intervalle de séjour forcé que fit Galilée au palais de l'ambassade, où il resta ainsi relégué durant sept semaines, depuis 104**^ mai jusqu'au âO juin, Niccolini ne cessa pas de l'entourer des plus tendres soins, et de faire en sa faveur les démarches les plus actives. Le 21 mai, il a une entrevue avec le pape et le cardinal Barberino, qui lui donnent l'assurance d'une conclusion prochaine. Et le lendemain, en rendant compte de
cette entrevue à sa cour : « Je me doute bien, écrit-il, que le € livre sera prohibé, et que lui-même sera condamné & quelque i^ pénitence salutaire (terme d*of&ce), sur l'imputation d'avoir « désobéi & la défense de soutenir la mobilité de la terre, qui lui « avait été personnellement faite et signifiée, en 4616, par le'car- « dinal Bellarmino. De tout cela je ne lui ai rien dit jusqu'ici, « pour ne pas l'affliger, et le préparer tout doucement & ces idées. « C'est pourquoi 11 sera bien que ces particularités soient tenues « secrètes là-bas (à Florence], pour qu'elles ne lui reviennent « point par ses amis. » Provisoirement, comme Galilée souffrait d'être privé d'exercice, à quoi il était habitué, Niccolini obtient pour lui la permission d'être conduit aux jardins de la villa Hédicis, dans une voiture fermée, pour y jouir de quelque promenade. A mesure que la crise approche, ses soins redoublent. Le 48 juin 4633, trois jours avant la clôture définitive du procès, il rend compte d'une importante entrevue qu'il vient d'avoir avec Urbain VIII.
« J'ai de nouveau sollicité l'expédition de la .cause du signer « Galilée. Sa Sainteté m'a appris qu'elle est terminée ; et que, « dans le cours de la semaine prochaine, il sera mandé, un matin, € au Saint-Office, pour entendre prononcer ^la décision , ou la € sentence. Sur cela , je suppliai Sa Sainteté de vouloir bien, en « considération de Son Altesse Sérénissime notre souverain, mi- « tiger la rigueur dont la sainte Congrégation aurait cru devoir « user dans cette affaire, pour laquelle Son Altesse avait déj& reçu « d'elle tant de faveurs, dont elle lui témoignerait personnelle- « ment sa reconnaissance. Le pape me répondit que Son Altesse « n'avait nul besoin de prendre cette peine, ayant volontiers ac- « cordé, pour l'amour d'elle, toutes les facilités possibles au signer « Galilée. Hais, ajouta-t-il, quant & la cause, on ne peut faire « moins que de prohiber cette opinion, parce qu'elle est erronée « et contraire aux Saintes Écritures, qui ont été dictées ex ore « Dei. Pour ce qui concerne sa personne, d'après l'usage ordinaire,
« il devra demeurer en prison pendant quelque temps, pour avoir « contrevenu aux ordres qui lui avaient été donnés dès \ 61 6.- Mais, « lorsque la sentence sera publiée, je vous reverrai, et nous exa- « minerons ensemble ce qui pourra se faire de moins mal et de « moins afiQiffeant pour lui; parce qu'il ne peut sortir de ce pas, € sans quelque démonstration relative à sa personne. Je recoin- € mençai alors & supplier humblement Sa Sainteté de prendre « en commisération, avec sa bonté habituelle, [le grand âge de « soixante-dix ans de ce bon vieillard, et aussi sa parfaite sincé- « rite [à dire vrai, cette dernière raison n'était pas bonne). Mais « elle me témoigna qu'on ne pourrait pas moins faire que de le « reléguer pendant un temps dans quelque couvent, parce que, « sans savoir encore précisément ce que la congrégation pourra « décider, elle est unanime à lui impQser une pénitence. Tou* «tefois, pour éviter les précédents. Sa Sainteté veut que Ton « sache bien, que Ton a mitigé ici toutes les rigueurs de la pro- « cédure habituelle, en considération de Son Altesse Sérénissime « le grand-duc, notre souverain. Car, véritablement, pour cela, « et non pour aucun autre motif, toutes les facilités possibles ont « été, et continueront d'être accordées à son protégé. J'ai seule- « ment annoncé jusqu'ici au signor Galilée, la prochaine expé- « dition de sa cause, et la prohibition de son livre, mais je ne lui « ai rien dit de la punition personnelle pour ne pas Taffliger, et ne « pas lui apprendre le tout à la fois ; d'autant que le saint père m'a « ordonné de ne pas lui en parler pour ne pas le tourmenter en- « core davantage; et parce que, peut--étre, en continuant de traiter « l'affaire, les choses pourraient s'adoucir. » On voit clairement apparaître dans cette conférence, la chaleureuse bonté de Niecolini, l'efficacité de la protection du grand-duc; et aussi, le retour d'Urbain YIII à des sentiments de commisération et d'indulgence, envers cet homme illustre, qu'il avait traité autrefois comme un ami , et qui depuis , l'avait publiquement offensé.
Trois jours après cette entrevue, Torage éclate; et Niccolini en rend compte à sa cour :
« Rome le [dimanche] 26 juin 1633. Lundi soir (20 juin), le si- « gnor Galilée a été mandé au Saint-Office. Il s*y est rendu en consé- « quence mardi matin (21), et on Vy a retenu. Mercredi (22), on « Ta mené à Féglise de la Minerve, par-devant les cardinaux et les a prélats de la congrégation. Là, non-seulement on lui a lu sa « sentence, mais encore on lui a fait abjurer son opinion ^ »
Ce dernier acte du drame a été public. Toutes les circonstances en sont connues, ayant été immédiatement promulguées, et livrées à l'impression par Tordre du tribunal. Si Galilée a été torturé dans sa personne, comme Font prétendu des écrivains très-postérieurs à ce temps, ce n'est pas dans cette séance solennelle du 22, qu'il aurait dû Tétre, puisqu'elle avait pour objet la publication du jugement rendu, et Fabjuratipn qui en était une des conséquences. Or, nous avons matériellement prouvé que, pendant sa première détention au Saint-Office, depuis le ^2 jusqu'au 30 avril, Galilée n'avait reçu dans sa personne aucun traitement afflictif. Il nous reste donc uniquement à découvrir ce qui s'est passé dans la séance du mardi 24 juin, où l'arrêt porté contre lui a été résolu ; et nous le ferons tout à l'heure, d'après le procès-verbal de cette
* Les indications de dates, ou de noms de Jours, que j*ai renfermées entre ' des parenthèses, se concluent du texte m6me de la dépêche.
Elle est datée de Rome le 26 juin 1633. Cette date est du style grégorien.
Or, en appliquant ici les règles exposées au chapitre I" de mon ourrage, intitulé : Résumé de ehranologieastronomiguey p. 2&0-248 (mémoires de l'Académie des sciences, t. XXII), on constate aisément que Tannée grégorienne 1633, qui est commune, commençait par un samedi.
Mais, dans toute année commune qui commence par un samedi, on peut constater, soit par Tinspection des almanachs, soit par le calcul direct, que lo 26 juin est un dimanche. Tel est donc le jour de la semaine auquel Niccolini a écrit sa dépêche.
Maintenant, dans tout ce qu'il dit de Galilée il parle au passé. On peut donc, par une computation rétrograde, connaître les dates de tous les jours précédents qu'il mentionne par leurs noms; c'est ainsi que je les ai obtenus, et marqués entre des parenthèses.
séance même qui est maintenant connu en original. Provisoin>ment, je continue de suivre les détails rapportés dans la dépêche de l'ambassadeur.
« La sentence porte la prohibition de son livre, et sa propre con- « damnation à la prison du Saint-OiBce, pendant un temps limitt^ « par le bon plaisir de Sa Sainteté, pour avoir désobéi à Tinjonc- « tion qui lui avait été faite sur ce sujet il y a seize ans. Sa Sain- « teté a immédiatement (subito] commué cette peine, en une dé- « tention au jardin de Trinità del Monte (la villa Médicis), on je « Vai conduit vendredi (24 juin) au soir, et où il se trouve ac- « tuellement, attendant les effets de la clémence de Sa Sainteté... « Il me parait fort afiQigé de la punition personnelle qu'on lui a « imposée, laquelle lui a été trés-imprévue; parce que, quant au « livre, il paraissait se soucier peu qu'il fût prohibé, s'y étant « depuis longtemps attendu. »
Si Galilée, âgé de soixante-dix ans, avait été mis à la torture dans la séance du mardi 21 juin, quelle bonne grâce aurait en le pape à lui accorder amsitôt la faveur d'être ti*ansféré dans les délicieux jardins de la villa Médicis? Comment, trois jours après, ce malheureux vieillard n'aurait-il pas porté sur sa personne les traces de cette rigueur? Conunent les aurait-il cachées ou dissimulées, à Niccolini, qui lui donnait tant de marques de sa vive affection? Il y a là une réunion d'invraisemblances, qui ne permet pas de concevoir raisonnablement un soupçon pareil.
Niccolini ne cessa point d'employer activement et efficacement son influence, pour que la détention de Galilée à la villa Médicis fût abrégée. Après peu de jours, il obtint qu'il s'en allât résider à Sienne, dans le palais de l'archevêque Ascanio Piccolomini, dont l'amitié lui était depuis longtemps acquise. On en jugera par le billet suivant que ce prélat lui avait adressé ii Rome dès le 42 juin.
« L'expérience que j'ai de la lenteur habituelle de cette cour, « me console de la peine que j'éprouve à voir tarder l'instant où
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« ma maison sera honorée de votre présence. Hais, comme les « dernières intentions manifestées par Sa Sainteté vous promette tent une prompte et favorable expédition, si, pour une litière, « ou quelque autre commodité, vous reconnaissez ma bonne dis- « position à vous servir,. vous pouvez en user avec toute liberté; « et je n'ambitionne près de vous d'autre titre que celui d'un vrai « et sincère ami, sans cérémonie quelconque.
Par suite de ces heureuses négociations, Galilée put quitter Rome le mercredi 6 juillet i 633 ; et le 1 0, Niccolini écrit à sa cour : « Le signer Galilée est parti mercredi dernier, en très-bonne santé, « pour Sienne; et il me mande de Viterbe qu'il a tnii quatre « milles à pied, par un temps très-frais. » Une si longue course à un tel âge, faite volontairement à pied, par pur plaisir, avec une satisfaction de vieillard, ne dénote certes pas un homme qui aurait souffert la torture corporelle, quinze jours auparavant.
Galilée resta cinq mois chez l'archevêque. Ce fut seulement dans les premiers jours de décembre 4 633, que Niccolini obtint pour lui la permission de revenir résider à sa maison de campagne d'Arcetri, près de Florence, sous la condition expresse d'y recevoir peu de monde, et de ne pas y tenir d'assemblées académiques. L'irritation se maintint longtemps très-vive à Rome, et se tourna violemment contre l'ancien maître du sacré palais, le P. Ricardi, qui s'était laissé surprendre l'autorisation d'imprimer les dialogues. Cette irritation était d'autant plus naturelle, que la IH*ohibition qu'on en avait faite était venue trop tard pour les empêcher de se répandre en Italie et à Tétranger. Ricardi fut disgracié; mais le mal qu'il avait causé était sans remède. Alors, ne pouvant plus arrêter l'essor du livre, on se vengea de celte impuissance, en mettant de perpétuelles entraves à la liberté de Tauteur.
Dans ce qui précède, je n'ai fait que recueillir, et présenter par ordre de dates, les documents de détail, fournis par la correspondance de Niccolini avec la cour de Toscane, pendant la durée du