‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 2)Chapitre 11 sur 34 · NOTICE HISTORIQUE SUR M. LÀGRÀNGE · texte numérisé non relu

NOTICE HISTORIQUE SUR M. LÀGRÀNGE

(Extrait da Journûi de l'Empire du 38 avril 1813.)

Nous avons annoncé dernièrement la grande perte que les sciences viennent de faire dans la personne de M. Lagrange. Nous avons rapporté les discours qui ont été prononcés sur sa tombe. L'histoire complète de ses travaux appartient aux sociétés savantes de TEurope ; mais nous avons pensé que Ton verrait avec plaisir quelques détails sur sa vie et ses ouvrages.

M. Lagrange naquit à Turin, le 35 janvier 1736; il commença

* Cette notice, publiée sans nom d'auteur^ quinze Jours après les funérailles de Lagrange, avait ét^ rédigée en commun par Poisson et moi. Un motif moral, plus encore que scientifique, nous avait portés à l'écrire. Nous avions voulu donner une idée fidèle des habitudes de son esprit, et de son abstraction philosophique à considérer les choses de ce mondes; trait distinctif de ce profond penseur, qu'une relation de ses derniers moments , écrite dans une intention de flatterie politique, avait complètement défiguré. Lorsque Napoléon , consul, voulut rétablir en France un gouvernement dont les formes fussent assorties à I» grandeur de la nation, il ne manqua pas d'y rattacher toutes les gloires qui pouvaient l'illustrer. H avait un sentiment trop Juste du génie de Lagrange, pour ne pas le revêtir de toutes les distinctions qu'il créait. Lagrange en ftit reconnaissant, comme il devait l'être, tant pour lui-même que pour les sciences. Mais, ni le consul n'aurait attendu de lui autre chose que ce sentiment de gratitude réservée , ni Lagrange n'aurait pu donner davantage. L'enUiousiasme politique était étranger à cet esprit abstrait, qui, se concentrant avec un entier

de très-bonne heure ses études dans cette ville, et les fit avec distinction : cependant il ne montra pas d'abord Textréme passion qui Tentraîna depuis vers les mathématiques. On sait que Ton enseignait alors les éléments de .ces sciences dans la classe appelée de philosophie. M. Lagrange y assista une première année sans goût et sans fruit : les études littéraires lui plaisaient davantage; mais, ayant été obligé d'y apporter plus d'attention une seconde année, son génie s'éveilla et se développa rapidement. A seize ans, il était professeur de mathématiques aux écoles d'artillerie. Ses premières recherches eurent pour objet la propagation du son ; il les publia en 1759 et 1760 dans les Mémoires de l'Académie de Turin. De là il recevait des lettres du grand Ëuler : à la vérité, ces lettres étaient encore d'un maître à un disciple. Mais bientôt toute inégalité disparut. A vingt-quatre ans, M. Lagrange publia le Calcul des variations, qu'il possédait déjà depuis quelque temps. C'était l'extension la plus générale que l'on pût donnera la grande découverte de Descartes sur l'analyse indéterminée. Elle fut accueillie avec admiration. Euler surtout, qui avait écrit sur le même sujet un de ses plus beaux ouvrages, qui pouvait regretter qu'une idée si simple et si féconde lui eût échappé, Euler fut le premier à signaler la méthode de son jeune rival. Il corn-

amour dans les Jouissances de ses pensées, envisageait les événements eitériettrs comme de simples accidents, favorâbles ou défavorables , auxquels il fallait se prêter avec modération, ou se résigner avec philosophie, sans en être troublé intérieurement, tl se conformait , autant qu'il le pouvait, au précepte d'Horace :

iEquam mémento, rébus in arduis Servare mentem, non secus in bonis Âb insolonti temperatam loetitia.

C*cst ainsi que nous avons voulu le poindre. La simplicité du portrait que nous avons tracé de ce grand génie, ne sera pas inutile pour le débarrasser d& accessoires qu*un reste d'adulation politique y avait attachés, soit dans Tèloge que Dolambre a fait de lui (Mémoires de l'Institut pour 1813), soit dans la notice composée par le géomètre Maurice de Genève, pour la biographie universelle en 1819. J. B.

MÉiANOIS aoïKlITIFIQUIS BT LITtftllAIRBS. 419

posa pluftieari Mémoires pour la commenter, et ce fut lui qui rappela le Calcul des mriationêé Le jeune .géomètre s'était borné à la présenter sous le titre i'Essai. M. Lagrange répondit à un si grand honneur par de nouveaux titres de gloire; en 1764, il remporta le prix proposé par l'Académie des sciences sur la libration de la lune. Non-seulement son analyse embrassait la question proposée, il apprenait encore aux géomètres l'étendue et la fécondité du principe des vitesses virtuelles^ pour résoudre tous les problèmes de mécanique. Cette idée renferme le germe d'un de ses plus beaux ouvrages» qu'il a nommé la Mécanique analytique, parce que, en effet» il y réduit d'avance à uUe seule formule d'analyse toutes les questions de mécanique imaginables» lorsqu'on connaît la direction et le mode d'action des forces qui déterminent l'équilibre ou le mouvement* M. Lagrange a rem«porté quatre autres grands prix proposés par l'Académie des sciences. Nous n^ferions pas apprécier justement ce que cette circonstance a de remarquable» si nous n'ajoutions que ce genre de concours diffère beaucoup des concours d'éloquence ou de poésie proposés par l'Académie française. Ce sont les questions les plus importantes de la science, les théories les plus difficiles et les plus profondes, sur lesquelles on appelle les efforts des géomètres ; et l'on pourrait presque compter les pas des sciences par le nombre des questions ainsi proposées et résolues.

H. Lagrange quitta sa patrie en 1766. Euler» qui était alors directeur de l'Académie de Berlin» passait à Pétersbourg. Le grand Frédéric proposa à d'Alembert de venir le remplacer. O'Alembert remercia le roi et lui désigna M. Lagrange, qui fut choisi. Son arrivée k Berlin fut marquée par un grand travail sur les équations numériques» qui devint depuis la base du Traité qu'il a publié sur cette matière. Bientôt après il donna ses Recherches sur les équations algébriques; et, pendant vingtdeux ans qu'il resta directeur de l'Académie de Berlin, il publia ainsi près de soixante Dissertations sur toutes les parties des

mathématiques, sur les différences partielles, les différences finies, les probabilités,, la théorie des nombres, et les questions les plus élevées d^astronomie générale. Cela ne Tempéchait pas d^envoyer aussi des Mémoires à TAcadémie de Turin, qui avait été honorée de ses premiers succès. Il ne fallait pas moins qu*une si grande étendue de génie et une fécondité si prodigieuse pour succéder à un homme tel qu'Euler; mais on dut convenir qu'Euler avait un digne successeur.

Pendant son séjour à Berlin, M. Lagrange s*était marié, moios par un désir qui lui fût venu de lui-même, que parce qu'on était, disait-il, dans l'usage d'être marié à l'Académie. Cette union fut troublée par beaucoup de malheurs. M. Lagrange eut, à ce que nous croyons, un enfant qui mourut en bas &ge : sa femme mourut aussi après une maladie longue et douloureuse. H. Lagrange la soigna avec un entier dévouement, ne la quittant jamais, et imaginant de nouveaux moyens pour la panser. Cette seconde perle lui rendit le séjour de Berlin très-pénible ; d'ailleurs, il craignait que la tranquillité de la Prusse ne fût troublée. Ces motifs le déterminèrent k écouter les offres qu'on lui faisait pour l'attirer en France, où il espérait être plus tranquille. Il y vint en 4787, et la révolution l'y surprit. Il la traversa sans en éprouver personnellement les malheurs. Vers cette époque parut la Mécanigue analytique : M. Lagrange en avait envoyé le manuscrit de Berlin, et il en avait conflé la publication à l'un de nos premiers géomètres. Cet ouvrage était imprimé depuis deux ans avant que M. Lagrange eût seulement songé à l'ouvrir; et comme quelqu'un, à qui il racontait cette circonstance de sa vie, lui témoignait de l'étonnement de tant d'indifférence : < J'étais dégoûté, répondit-il, dé ce genre de combinaisons, et je m'étais mis à apprendre la chimie, qui maintenant est aisée , car elle s'apprend comme l'algèbre. » Il fallait être M. Lagrange pour aller che^ cher dans l'algèbre un modèle de facilité. Mais ce qui est surtout remarquable, c'est que la passion des mathématiques puisse s'é-

teindre et se ranimer , ei il paratt que d*Alembert a également éprouvé ces alternatives. En 4 792, M. Lagrange se maria de nouveau à une jeune et belle personne, fille de M. Lemonnier, un de ses confrères à T Académie. Elle rendit sa vie très-heureuse; aussi disait-il, dans ses derniers moments, qu'il trouvait la mort aisée, mais que le chagrin seul de quitter une bonne femme pouvait la rendre pénible. Lorsque, après les événements de thermidor, on réorganisa Tinstruction publique, M. Lagrange fut nommé professeur à l'École normale. Les leçons qu'il y donna sont imprimées. Quand on forma l'École polytechnique, il en fut aussi un des premiers professeurs; et ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre, savent avec quel respect on l'écoutait. Ce fut alors qu'il publia le Calcul des fonctions analytiques^ le Traité des fonctions f et celui de la Résolution des Equations numériques. Ces ouvrages, composés pour l'École polytechnique, ne sont pas une des moindres causes de la célébrité de cet établissement. A répoque où l'on créa l'Institut, H. Lagrange fut nécessairement nommé le premier, membre de la section de géométrie. Lors de la formation du bureau des longitudes, il y fut également appelé; et, jusqu'au dernier jour de sa vie, personne n'était plus exact que lui aux séances de ces deux compagnies savantes. A l'époque du 48 brumaire, il fut nommé sénateur, et successivement grandofficier de la Légion d'honneur, grand-croix de Tordre de la Réunion. L'éclat du monde et de la fortune ne le séduisit pas un moment. Il conserva toujours la même manière de vivre, les mômes habitudes de travail, la même simplicité. Cette sagesse lui était d'autant plus nécessaire, qu'il avait toujours été d'une faible constitutiçn ; et ce n'est qu'à son extrême modération en tout, excepté dans le travail, qu'il a dû une longue vie et une vieillesse sans infirmités. Il eut aussi le rare bonheur de conserver jusqu'à la fin son génie. En général on peut suivre ses travaux à toutes les époques de sa vie, on y trouvera toujours la marche progressive des sciences , mais jamais les traces de l'ftge.

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n avait ehtrepriS) ddris ces demiet-s ténips, de donner Hûh nouvelle édition de la Mécanique afidlyti^ue, considérablement augmentée; Il en publia le premier Volutné où, entré {llltt*es additions remarquables! on adndire les belles i^echercHés t|ti*il avait récemment publiées sur lés questions les plus générales de l'astronomie et de la mécanique ^ Il travaillait avec une ardeur infatigable aux deux volumes stiivatlts, ofi il devait, à ce qu'on assure^ traiter aussi lés grands phénomènes du systëiiie dû monde; mais ce travail forcé avança le terme de sa vie. Oti dit qtle le manuscrit du second volume existe, écrit tdut entier de sa main. Il est à désirer^ pour le bien des Sciences, que la publication de ce précieux montinlent Sdit confiée à des personnes qiii s'etl acquittent avec promptitude et fldélité*.

Le caractère du génie de M. Lagrânge a été parfclltement apprécié par une personne dont le nom dans les sciences est depuis longtemps prononcé avec lé sien, ai nous dsions ajouter qtielque

* n y a exposé avec la plus grande généralité la théorie de la Tariation d» constantes arbitraires, dans les problèmes de mécanique, théorie sur laquelle une remarquable découverte de t'oisson relative à Tinvàriabilité des grands axes des orbes planétaires avait rappelé son attehtion et celle dé Lapiace. R>pimé pour ainsi dire, à Tdge de soixante-douze ans, par cette découverte inattendue , il embrassa ce sujet avec une ardeur à laquelle les années n^avaient rien ôté dû fen do sa Jeunesse. 11 apportait ses calculs avec lai à rAcadéraie dans sa voiture, et se plaisait à en faire remarquer Tadmirable élégance à celai qui écrit cette note, lequel siégeait auprès do lui. Dans les conversations qoe ces comiliunicBtlons amenèrent, on pottvalt votr, avec autant d'admiration qoe de respect, combien cette puissante résurreetion de son génie mathématique lui était plus précieuse et plus chère que toutes les distinctions dont il éiait revêtu. J. Ë.

* Ce vœu a été irempli aussi bien qu*U pouvait Têtre. Tous las papien laissés par Lagrange ont été minutieusement compulsés par une commission de TAc^ demie des sciences, bompdsée de Prbny, Lacroix et J. Binet. Leurs recberchrt ont Aiit connaître qû*une paKie seulement du deuxième volume, à la vérité II plus considérable, était complètement rédigée et écrite de sa main. La v^^ n'était quMmparraiiement préparé et fort incomplet. J. Binet accepta la tâche difficile de coordonner ces matériaux épars, et de les compléte^ autant que cfli était possible par les notes marginales que Lagrange avait écrites sur son exemplaire de l'édition précédente. Le second volume ainsi restauré fut publié en iSlS. J. B.

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chose à ce jtigement, ce ferait pdur le confirmer^ en ràt^P^lant rimpression que produit la lecture des ouvrages de M. Lagrange. Ceû*est pas seulement le plaisir qui résulte d*une rédaction claire et bien ordonnée ; c*est un trait de lumière qui s*élahce, qui répand le jour km les effets les plus compliqués, et qui découvre à vos regards surpris la route sûre et directe qui mène au but où TOUS voûtiez marcher. Lorsqu'on a une fois lu et compris un Mémoire de M. Lagrange, on n'a jamais besoin d*y revenir ; on a tout appris, et pour toujours. Relativement à cette généralité de vues, il est bien au-dessus d'Euler. Euler, il est vrai, compense en partie ce désavantage par une multiplicité de moyens extraordinaires, pai^ une fécondité d'invention que rien n'arrête. Les géomètres, en le lisant, apprennent tous les^ secrets de la science des mathétnatiqties ; mais M. Lagrange seul peut leur offrir le modèle de cette perfection presque idéale qu*il faut s'efforcer d'atteindre.

Après ce que nous venons de dire, nous n'aurions encore peint M. Lagrange que d'Une manière très-imparfaite^ si nous ne parlions pas de son esprit. Cet esprit était tel, qu'il aurait fait seiil la réputation d'un homme qui n'aurait pas été M. Lagrange. Quel penseur que celui qui, pour se distraire des études les plus abstraites, avait choisi l'histoire des religions et celle de la médecine ! Il est vrai que, par suite de cet examen attentif^ il avait fini par ne guère plus croire à cette dernière ; mais son scepticisme était tellement simple, tellement tolérant, que si c'était une erreur, il était impossible de ne pas la lui pardonner. Cet homme, qui savait tant de choses, était surtout émerveillé de tout ce qu'on ne savait pas. Ces mots si simples, je ne sais pas ^ étaient son expression favorite : il commençait et terminait ordinairement ainsi Vei position de ses doutes, qui étaient encore ses assertions les pius prononcées. Il ne se payait pas volontiers de mots, et ne s'arrêtait point aux surfaces. Il était aux opinions et aux choses Tenveloppe qui les couvrait ; et quand il les avait ainsi mises à nu.

il en disait son avis, ordinairement d*une manière originale et vive, aussi remarquable par la profondeur du sens que par la finesse de l'expression. On cite de lui une foule de mots heureux. Une personne pour laquelle il avait de Vamitié lui parlait un jonr d*une opinion qui, tour h tour adoptée et rejetée, admise et modifiée par les savants, aioait fini par devenir un préjugé populaire : « Ëh quoi! dit M. Lagrange, cela vous étonne? cependant il en « arrive toujours ainsi; les préjugés ne sont que la défroque des < gens d'esprit qui habille la canaille. » Nous rapportons cette anecdote parce qu'elle montre bien la tournure de son esprit observateur*.

Quoique sa figure fût belle, il n'avait jamais voulu permettre que Ton fit son portrait : il croyait que les productions de la pensée ont seules droit au souvenir. Si ses traits restent inconnus, la mémoire de son génie se conservera aussi longtemps qu'il y aura sur la terre des peuples civilisés.

* Cette réflexion philosophique fut faite occasionnellement par lui, k celui qui écrit cette note, dans une conversation familière qui avait eu lieu à Arcueil, chez M. Laplace. On en pourrait citer bien d*autres de lui non moins piquantes. Il se plaisait dans la société des femmes, peut-être en partie à cause de l'avantage qu'elles ont en général d'ôtre étrangères aux discussions scientifiques. Mab leur ignorance môme sous ce rapport, était encore pour lui un sujet d'obsenration ; car il se laissa aller, une fois, à me dire en confidence : « La tête d'une femme est une éponge k préjugés. » Bien entendu que Je lui renvoie toute U responsabilité de ce propos. J. B.

NOTICE SUR GÀY-LUSSÀC

Loe àla fléanoe annirersairedâ la Société royale de Londres, le 30 novembre 1850.

(Extrait da JowriuU des Stntmti, décembre 1850. )

Cette notice n*a pas été écrite de mon propre mouvement, mais pour répondre à une invitation aussi honorable qu'inattendue. Cest un usage de la Société royale de Londres, que, dans la séance anniversaire qui se tient le 30 novembre, le président présente de courtes notices sur les membres, tant nationaux qu'étrangers, dont le décès a eu lieu depuis Tanniversaire précédent; et, malheureusement pour la science, Gay-Lussac était un de ceux qui devaient recevoir cette marque de souvenir. Au commencement de juillet dernier, le secrétaire de la Société pour la correspondance étrangère, le colonel Sabine, me fit Thonneur de m'écrire que lord Rosse, le président actuel, mettant beaucoup de prix k se procurer des documents exacts sur la vie scientiQque d'un homme aussi distingué, désirait que je les rassemblasse pour lui dans une notice relative à notre compatriote, dont la forme et retendue fussent appropriées au cadre quMl avait à remplir, et qui pût lui être remise dans le courant du mois d'octobre. Si je fus sensible, comme je devais Vétre, à ce témoignage de confiance,

je n*en fus pas non plus médiocremeut effrayé ; comprenant fort bien la double responsabilité que j'allais encourir, envers la mémoire de Gay-Lussac, et envers la personne qui me faisait Thonneur de réclamer mes services. Je trouvais ainsi beaucoup plus prudent de pe récuser comme inhabile, que de m'exposer à mal \ remplir des intentions si loyales. Mais un ami que je consultai, me montra que je ferais plus mal encore, en refusant de m*y associer par un motif d'insuffisance personnelle, puisque, après : tout, il fallait bien que quelqu'un se chargeât d'y répondre, et qu'on demandait seulement de moi une étude consciencieuse, pour laquelle on me donnait un temps suffisant. J'acceptai donc; et le secrétaire de la Société royale se trouvant à Paris dans les premiers jours d*octobre, je lui remis la notice terminée, en le priant de la transmettre à lord Rosse pour en faire tel usage qu'il voudrait. J'appris alors de lui que lord Rosse avait en vue un but beaucoup plus important, j'oserai dire aussi beaucoup plus efficacement utile, qm je ne l'avais imaginé. C'était que oe^ notices annuelles, devinssent désormais de véritables mémoires scientifiques, où \p souvenir des individus se tppuv&t rq)pelë, non par 4es 4étai|s anecdotiqqes et piir de vains éloges» miais par le résufi^é fidèle (ifi leurs travaux, et des services qu'ils avaient rendus. La notice qup j'avais rédige pour lui, d'après son désir, lui ^ sans dQi|(e paru approcher suQis^miuent de c^s conditions, puisqu'il m'a fait l'honneur de l'insérer dans son adresse à la Sppiété royale, en la présen^nt telle que je l'avais écrite, en françaù; circoustance & laquelle on nf'expusera d'avpir éi^ particulièrement sensible. Il me reste à souhaiter que le jugement qu'on en portera, ne jette pas de défaveur sur l'épreuve ^W lord Rosse ^ voulu fairie. Car ta pensée qui lui a inspiré cette innovation, si elle était mjeux réalisée que je n'ai pu y réussir, n^e semble confonue à l'intérêt des sciences, honorable pour la mémoire des hommes laborieux qui laissent après eux des titres réels, et conçue dans l'esprit libéral de confraternité qui dpit rattacher en-

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seml^Ie les savants de toutes les nations. Voici maintenant cette notice, qu'il m'a été perfnîs d'emprunter au procès-verbal im* primé de la séance.

< Gaï-Luss4g [Louis-Josepli], ('un d^^ physiciens et des chimistes les plus distingués 4e nqtre tampSi naquit le 6 décembre 4778, à Saint-Léonard, petite ville du département de la Haute- Vienne, où son père exerçait 1^ charge de procureur du roi. La révokition de 1789, qui éclata lorsqu'il sortait de Tenfanca, contraignit sa famille h le garder pr^s d'elle, durant les années où il aurait pu recevoir une éducation classique, dans des temps meilleurs. Cei^p fut qu'en 1795, lorsqu'il avait déjà seize ans accomplis, qu*un peu de sécurité étant revenue, sas parents se décidèrent à renvoyer à Paris pqur y fair^ quelque^ études, et se préparer mx examens d'admission de TÉcoIe polytechnique. Malheureusement, une grande djsetie étant survenue, M. Gensier, le chef de rétablissan)3ut oii^ il était entré, «a vit forcé de congédier tous ses pensionnaires. Af^is les rares dispositions de Gayr Lm^Gf et l'an^énité de son caractère, lui ayant inspiré une vive affecliqn, U le garda, plutiftt comme un fils que comme un élève. Grâce j^ cette heureuse associatipn des qualités murales avec les dons de Tintelligence, qui Ip distingua toujours, il fut en état d'être admis à l^cole polytechnique le 27 décembre 1 797. Il an sortit le 22 novembre 4800, dans les premiers rang$ du service des pont$ et chaussées, où les meilleurs élèves se prassaiant alors. Àv^nt de raconter ses premiers succès dans la carrière scientifique, nous n*avon$ pas cru inutile de mt^ntrer les difficultés qu'il a id traverser pour s'en ouvrir l'accès.

« PerthoUet était alors professeur de chimie à l'École polytechnique. Il remarqua ce jeune homme si bon, si zélé, si intelligent. Il en fit son répétiteur, et bientôt il le fixa près de lui, dans sa délicieuse retraite d'Ârcueil, où, entouré de tous les instruments du physicien et du chimiste,!! travaillait à son granl ouvrage sur

la statique chimique, éclairé, soutenu, par les entretiens journa-

liers de son ami Laplace, dont, un peu plus tard, la résidence touchait la sienne. Ce fut sous Tinfluence de ces deux hommes que Gay-Lussac prit son essor.

« Ils dirigèrent d*abord son jeune talent vers ce champ de recherches, commun & la physique et & la chimie, que le génie inventif de Dalton avait commencé à explorer avec une activité si féconde dans le mémoire intitulé Expérimental Essays^ etc.^ qu'il publia en 1804 ^ C'était en effet, à celte époque, le sujet de travail qui pouvait être le plus fructueux et le plus utile^ pour fixer une foule de données dont l'emploi revient sans cesse dans les recherches expérimentales, et qui étaient alors ignorées, ou imparfaitement établies. Obéissante cette inspiration, Gay-Lussac fit, dans la même année, 4804, son premier mémoire sur la dilatation du gaz et des vapeurs*; puis, sans s'arrêter, une foule de recherches sur le perfectionnement des thermomètres et des baromètres, sur la tension des vapeurs, leur mélange avec les gaz, l'appréciation de leur densité, l'évaporation, l'hygrométrie, et la mesure des effets capillaires. Cela le conduisit jusqu'en 4803. Une occasion rare s'offrit alors, d'utiliser cet ensemble de connaissances physiques qu*il avait acquises. Il avait été chargé de faire, avec un de ses amis', une ascension aérostatique, pour savoir s'il était vrai que la force magnétique cesse d'agir hors du contact de la masse terrestre, comme on l'avait annoncé. Ils constatèrent, qu'au contraire, elle se conservait sans affaiblissement notable, dans l'espace libre, jusqu'à 4000 mètres d'élévation. Hais leur ballon s'était trouvé trop faible pour les porter plus haut tous deux ensemble. Alors Gay-Lussac fit seul une deuxième ascension, dans laquelle il s'éleva jusqu'à la hauteur de 7000 mètres, la plus grande qu'aucun homme ait jamais atteinte. Il confirma

* Mémoirei de la Société phitoêophique de Manchester, t. V, part. II, p. 535. s Annates de chimie, t. XLIII, p. 137. > L'auteur de cet article.

Tobseraition déjà faite sur la persistance de la force magnétique ; il rapporta de ces hautes régions, de Tair, qui, analysé, se trouva ayoir la même composition qu'à la surface de la terre ; il y recueillit en outre une série de déterminations importantes, sur ledécroissement régulier des pressions, des températures, de l'humidité atmosphérique, dans tout Tintervalle de hauteur qu'il avait parcouru. Ce dernier succès venant, pour ainsi dire, couronner toutes ses précédentes recherches, acheva de lui donner, à très-juste titre, la réputation d'un physicien consommé. Effectivement, si l'on se reporte à l'époque de ces travaux, on ne saurait y méconnaître un progrès notable sur tout ce qui avait précédé. Les opérations, les appareils, ont un caractère de simplicité ingénieuse, qui distingua toujours Gay-Lussac. On y remarque une intention générale d'exactitude plus grande, et des résultats relativement plus précis. Toutefois, du point de vue où nous pouvons envi* sager aujourd'hui ces investigations, il est évident que le sujet en était trop complexe, pour être pénétré à fond par des procédés d'expérience aussi restreints. Il faut y appliquer des appareils d'une conception plus générale, et d'un mécanisme plus sûr, comme plus varié, pour embrasser l'ensemble de toutes les circonstances qui y concourent, pour suivre isolément chacune dans ses détails propres, et pouvoir en recomposer l'effet total. £nfin, il faut en exiger une précision bien plus grande, pour apprécier, non pas seulement ce que l'on pourrait appeler le gros des phénomènes, mais aussi et surtout leurs particularités spécifiques, qui en établissent le caractère essentiel et intime. Ainsi, le coefficient de dilatation des gaz permanents et des vapeurs, trouvé par Gay-Lussac, était à la vérité, plus exact que celui de Dalton; mais il était encore loin de la réalité. En outre, comme le physicien anglais, Gay-Lussac l'a cru pareil pour tous ces fluides, tandis qu'il est sensiblement différent; et il l'a sup«» posé aussi constant pour chacun d'eux, tandis qu'il varie avec les pressions et les températures. Or, toutes minimes que ces varialii. 0

484 uihkvans sciebttifiqijbs bt LiTTiRAiRifa*

tiong nous apparaissent, dans les amplitudes restreintes oA nous pouvons les observer, la connaissance seule de leur eiistence a une importance capitale, puisqu'elle change toutes les idées que Ton avait pu concevoir sur la constitution des fluides aériformes, tant qu'on en faisait»abstraction.

« Peut-être Gay-Lussac comprit- il ce qui lui manquât, ce qui manquait aussi à son temps, pour suivre plus loin ce genre de recherches. Car, tout en faisant un heureux et habituel usage des notions physiques qu'il avait acquises, on ne le voit plus y revenir; et, depuis la formation de la Société d'Aroueil, en 4807t il s'attacha presque exclusivement à des recherches de chimie ; oe qui forme, pour ainsi dire, la seconde phase et la plus brillante comme la plus durable de ses travaux.

<n ne serait pas possible de mentionner ici tous sf^ mémoires, ns se suivent, presque sans interruption, dans les volumes des Annales de chimie et de physique, pendant plus de trente années. Partout, jusque dans les plus simples notes, on aperçoit ses qualités distinctives : un esprit droit, lucide, des conceptions nettes, et la fermeté de jugement qui le retient toujours dans l'expression stricte des faits. On les reconnaîtrait à ces caractères, sans qu'elles fussent signées. Pour montrer le rang élevé où il s'est placé comme chimiste, nous rappellerons seulement ceux de ses travaux qui, par leur nouveauté, leur importance, ou les progrès ultérieurs dont ils ont été l'origine, nous semblent mériter If plus d'être signalés.

€ Celui que nous mentionnerons d'abord, lui fut suggéré par une observation qui remonte presque au début de sa carrière chimique. En 4804, M. Alexandre de Humboldt, déjà célébra par son voyage aux régions équinoxiales, avait fait au jeune Gay- Lussac, l'honneur de se l'associer pour des recherches d'eudiométrie. Us reconnurent que, dans la formation de l'eau, 4 00 parties en volume de gaz oxygène, se combinent, par la combustion, avec un volume de gaz hydrogène si proche d'être égal à 800 par

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im, que Tod ne pouvait pas répondre expérimentalenient de la différence ^ La tendance de ces nombres vers une limite simple, frappa 6ay-Lu$sac. Il soupçonna immédiatement que le rapport exact de 4 & S était le véritable» et que cette simplicité pouvait bien être un fait général, analogue, pour les volumes, à celui que Dalton avait découvert, pour les proportions de poids suivant lesquels les corp$ forment leurs combinaisons de différents ordres. Ayant suivi silencieusement cette idée avec persévérance, dans tous les cas d*applicatioo qu'il put trouver, il la présenta comme oerlaine quatre ans plus tard, à la fin de 1808, non sans quelques craintes de la part de ses apiis'. Le résultat, tel qu^on peut renoncer aujourd'hui, consiste en ce que : LorsgiH deux gaz se comlnnefU^ ieur^ volumes ont entre eux des rapports nutné-* riqt^es simples; et le volume du composé qu'ils forment^ étant tùmdéré à tétai de gazt présente aussi un rapport simple^ av^c la somme des volumes des gaz qui sont entrés dans la combinaisQn. Cetje loi des volumes est devenue une des plus utiles que Ton ait trouvées en cbimie, bien qu'il ait fallu quelque temps pour qu'on en sentit la valeur. L'énoncé que nous venons d'en donner, ne diffère de celui de Gay-Lussac, que par une étendue et i|ne précision d'application, dues aux progrés du temps. La simplicité des rapports qu'elle suppose n'existe, et ne peut évidemment exister, qu'autant que Ton néglige les inégali*tés de dilatation des gaz, qui, étant presque toujours insensibles dans les expériences de chimie habituelles, restreignent, plutôt théoriquement que pratiquement, son usage. Il ne faut pas mettre à la charge de Gay-Lussac les systèmes que l'on a voulu y rattacher, en ne tenant pas compte de cette circonstance ; car il ne les a jamais acceptés. Les spéculations hypothétiques répagnaient souverainement à la nature de son esprit.

* Annales de chimie, t LIII, p. 248.

* Ménwireê de te Société d'Arcueti, t. H, p. 807.

€ Il dut se décider à faire connaître cette loi des volumes, sans plus de retard, quand il aperçut les utiles applications qu'elle avait déjà, dans une série de recherches chimiques, dont il s'était activement occupé avec M. Thénard, pendant tout le cours de cette même année 4808. La fin de la précédente, 4807, venait d*étre illustrée par une grande découverte » continuation heureuse des études patientes faites par Hisinger et Berzélius, sur le pouvoir du courant voltaïque pour désunir les éléments des corps composés. En soumettant les effets de ce pouvoir à des expériences nombreuses et précises, les deux chimistes suédois avaient constaté la faculté générale qu'il a non-seulement de séparer les principes des combinaisons, mais aussi de les transporter à des pôles contraires, par exemple l'oxygène des oxydes, et des acides, au pôle vitré ; la principe complémentaire, au pèle résineux. Durant l'année 4 806, Davy s'était profondément occupé de ces phénomènes de transport. Concevant toute leur importance, il les avait multiples, variés, et il avait fait mille efforts pour fixer les conditions de leur accomplissement. Il les reprit encore l'année suivante, avec des appareils voltaiques plus puissants, et il parvint à décomposer ainsi la potasse et la soude. Il en avait extrait des substances d'apparence métallique, malléables, éminemment conductrices de l'électricité. D'une vue hardie et sûre, il les signala d'après ces caractères, comme deux métaux simples, qu'il nomma \e potassium et le sodium. Les deux alcalis en étaient des oxydes. Pendant que le grand chimiste anglais poursuivait avec ardeur les innombrables effets de ces nouvelles substances, comme agents de décomposition des autres corps, Gay-Lussac et M. Thenard se jetèrent ensemble dans cette voie, à sa suite. Ils découvrirent, et annoncèrent bientôt (7 mars 4808 un procédé chimique, qui fournissait les nouvelles substances beaucoup plus abondamment que les appareils voltaiques^ Ils

* Ils firent arriver la potasse et la soude fondues , au contact du fer io-

purent ainsi étudier leurs caractères propres, et leurs actions sur les antres corps, avec plus de facilité, de généralité, de précision. Dans la multitude de ses premières tentatives, Davy avait aperçu des indices évidents, mais presque insaisissables, de la décomposition de l'acide borique, qu'il avait seulement signalés, sans pouvoir les suivre, pressé par tant d'autres objets. Mettant à profit les agents actifs qu'ils s'étaient procurés, les deux expérimentateurs français attaquèrent cet acide, en le chauffant avec le po- . tassium. Ils lui enlevèrent ainsi son oxygène, isolèrent son radical, qu'ils appelèrent le bore, et le reproduisirent aussi par synthèse'. Davy obtint bientôt après des résultats pareils, s'étant pourvu désormais de potassium par la méthode chimique, dont il reconnut noblement les avantages. Pendant cette année 1808 et les suivantes, les travaux incessants du savant anglais furent, pour Gay-Lussac et Thenard, le sujet fécond d'une vive et continuelle concurrence. Il ne fallait pas moins qu'une rivalité aussi active, pour mettre si vite au jour tous les trésors que renfermait sa découverte. La lutte s*établissait au profit de la science, dans les idées comme dans les faits. Ainsi, une dissidence d'un moment s'éleva, sur la nature des substances que Davy avait signalées. Les effets qu'on en obtenait, pouvaient se représenter à peu

candescent mainteoa & une très-haute température. Voyez Becherche» phyiicochimiques^ ffites par MM. Gay-LuBsac et Thenard, t. I, p. 74 et Buiy.

* La première annonce de ce procédé et de ses résultats, fut communiquée à rinstitot par une note, lue au nom de Gay-Lussac et de Thenard, le 20 Juin 180S. Elle fat imprimée immédiatement dans le Bulletin de la Société philomatique, poor le mois de juillet de cette même année, p. 173. Gay-Lussac était alors gravement malade d'une explosion qui avait failli Taveugler. Davy annonça des tentatives du même genre, mais moins avancées, dans un mémoire daté du 30 juin, qui est inséré aux Transactions philosophiques de 1808, voy. p. 343, note. Les résultats définitifs des deux chimistes français ont été consignés au Moniteur^ dans les n*' des 14 et 15 novembre 1808. Ceux de Davy le furent dans »a leçon Bak&rienne, datée du 15 décembre , qui est insérée aux Transactions philosophiques de 1809, voy, p. 75. Voy. aussi p. 41 et 42, le passage où il reconnaît avec une entière sincérité qu'il se servit du procédé (happy method) de Gay-Lossac et Thenard, pour la préparation du potassium, préférabloment à raction voltaique.

434 MÊLANOeS S0IKNTIPIQUK6 KT LITTIRAIIISS.

près aussi bien, en admettant qu'elles fdssent^ c^mtné il le croyait, des métaux àimples, qui formaient la potasse et la soude par leur combinaison avec Voxygëne ; ou en supposant qu'elles fussent des hydrures de ces bases alcalines, totalement dépouillées d*eau. Cette dernière interprétation semblait se rattacher, mieuK que l'autre, aux idées antérieurement admises en France. Sons cette influence, Gay-Lussac et Thenard l'embrassèrent d'abord; mais une exploration plus étendue des faits la leur fit ensuite abandonner pour revenir au sentiment de Davy, qui est aujourd'hui adopté universellement dags toute l'extension qu'il lui avait donnée dès l'origine, les expériences ultérieures l'ayant pleinement confirmé ^

€ Une alternative d'interprétation analogue s'offrit encore à leur esprit, quand eux, et Davy également, se servirent du potassium, pour essayer de décomposer les deux corps que Ton appelait, à cette époque, l'acide tnuriatique et l'acide muriatique oxygéné. Mais, quoique la question fût particulière, elle avait une importance capitale pour la théorie de Lavoisier, Jusqu'alors universellement admise. Dans cette théorie, l'acide muriatique devait être le premier degré d'oxydation d'un radical inconnu ; et l'acide muriatique oxygéné en était le deuxième. En combinant ce second corps, h l'état de gaz sec, avec l'hydrogène gazeux, on reformait le premier, qui, alors, devait contenir de l'eau. Or, aucun procédé, aucun agent chimique, ne réussissait à y faire constater la présence des deux éléments de cette eau, qu'on y supposait; et l'on n'en pouvait jamais dégager qu'uD seul, l'hydrogène. D'une autre part, on ne parvenait pas à extraire, du gaz muriatique oxygéné sec, la moindrre trace d'oxygène. Après une active concurrence de recherches expérimentales, variées des deux côtés, avec une égale persévérance,

' Voyez la discussion de ce point de théorie, Recherches physicihcMmiifues, t. II, p. 218 et suivantes.

MifcAllOËfl 8GtBIlTlVIQ0Bf BT LITTiAAIRiSi 48S

Oây-LBSsac et Tb6nard aperçuirent que Ton pouvait éluder la difficulté, en interrertissant les relations théoriques des deux corps ; c'esi-àHlire, en considérant celui qu'on appelai! oxygéné comme une substance simple, qui, par sa combinaison avec rbydrogëne, formait Tautre acide ^ Celte nouvelle vue faisait brèche à la théorie de Lavoisier, où Ton suppose que l'oxygéna est le seul principe acidifiant. Ils se bornèrent, trop prudemment peut-être, à la présenter comme également compatible avec les faits ; et, retenus par la considération des grands changements qu'elle nécessitait, dans l'ensemble de leurs rapports, jusqu'alors admis, ils continuèrent d'employer l'ancienne interprétation comme préférable. Davy n'était pas astreint aux mêmes réserves. Après beaucoup de tentatives, faites dans l'ancienne voie, il se prononça exclusivement pour l'idée que l'acide muriatique oxygéné était une substance simple, et il lui donna le nom de ehlofine, en français chlore, qu'on lui a conservé*. Ce choix était conforme aux règles de la philosophie expérimentale» n'exigeant qu'une seule hypothèse, celle de la simplicité du chlore, tandis que l'autre interprétation en exigeait trois^ savoir : la présence de l'oxygène dans un des corps, de l'eau dans l'autre ; et, en outre, l'existence du radical inconnu. Mais l'initiative du doute, et l'énoncé de l'alternative, appartiennent, par leur date, aux deux chimistes^ français, comme, Davy l'a reconnu lui-même'. Or, si l'on considère la grande autorité des opinions qui régnaient autour d'eux, on trouvera qu'il a fallu beaucoup de force et d'in-

* Mémoires de la Société d'Arcueil, t. Il, p. 358. Lu à Tlnstitat le 27 février 1800.

' Beteanhei on the oximuHotic acid, efr., Phiios, Tram, pour 1810, p. 231. Lq à la Société royale le 12 juiUet 1810. Bakerian Lecture, PhiL Trans pour 1811, lu à la Société royale le 15 novembre 1810.

* Besearches on the oximuriatie acid^ etc, Philosoph, Trans. pour 1810, p. 237. Voyez aussi, dans ce même mémoire, p. 232, la citation faite par Davy, des recherche^ de Gay-Lussac et Tbenard, publiées dans le 2* vOl. de U Société d*àreueil, où l'initiatiTe de 1» nouvelle hypothèse est consignée.

dépendance de jugement, pour s*en affranchir, même jusque-là. C'est ce que des témoins, encore vivants, pourraient attester.

€ Les vues que cette controverse avait fait naître, devinrenl très-utiles à Gay-Lussac, lorsque vers la fin de 1813, son attention se porta sur une nouvelle substance, qu*un manufacturier français, M. Courtois, avait découverte dans les lessives de varechs. Le'6 décembre, il lut à Tlnstitut un court mémoire, dans lequel il établissait ses propriétés distinctives, et la désignait, comme substance simple, par le nom à'iode, en anglais iodine, qui lui est resté. Ayant reconnu, dès ces premières épreuves, son analogie avec le chlore, il Tavait engagée aussitôt, dans une multitude de combinaisons parallèles, où elle porta des caractères semblables. Il l'avait combinée de même avec l'hydrogène, et en avait obtenu ainsi un acide puissant, qu'il appela hydriodiqmy s*autorisant de ce nouveau fait, pour se rallier ouvertement au mode d'interprétation, qu'il avait voulu d'abord adopter, dans le cas du chlore. Quinze jours après, le 20 décembre, il annonça qu'il était parvenu à combiner aussi l'iode avec l'oxygène, d'où résultait un deuxième acide, qu'il appelait Viodique. Ceci pouvait paraître un aperçu contestable ; il le confirma plus tard, par une autre voie. Dans l'intervalle de ces deux communications, Davy se trouvait à Paris, son génie lui ayant servi de titre à un passe-port exceptionnel. On vit alors un bel exemple d'émulation scientifique. On lui avait donné quelque peu de la nouvelle substance. Il en fit des essais en petit, avec cette adresse ingénieuse qui lui faisait trouver, dans les moindres objets, des instruments d'expérimentation. A la prière de ses amis, au nombre desquels étaient ses émules, il consigna le résumé de ses observations, dans une note, qui fut lue à l'Institut le 13 décembre, après la première, et avant la seconde communicatibn de Gay- Lu.ssac. Tous deux, depuis, continuèrent à s'occuper de ce sujet, pendant l'année suivante, avec une égale activité d'esprit, mais dans des conditions de travail bien différentes. Davy, devenu

riche par un mariage récent, se rendait avec sa femme en Italie. Quelques instruments de précision et de manipulation, quelques réactifs chimiques bien purs, les plus indispensables, lui composaient un laboratoire portatif, qui le suivait partout, e^lui suffisait. U n'avait à sa disposition qu'une petite quantité d'iode, et ne pouvait donner aux expériences que les moments de loisir d'un voyage d'agrément. Mais sa pensée y était toujours. Des trois mémoires qu'il adressa à la Société royale, au sujet de l'iode, le premier est daté de Paris, le second de Florence, le troisième de Rome*. Ce dernier est du mois de février 1845. Il contient la découverte de Tacide iodique, à l'état solide et cristallisé, tandis que Gay-Lussac ne l'avait obtenu qu'en dissolution dans l'eau, ou en combinaison avec des bases, de manière à en donner toutefois l'analyse exacte. Du reste, par une conséquence naturelle, ces mémoires de Davy offrent une riche collection de faits détachés, habilement vus, plutôt qu'un travail d'ensemble. Gay-Lussac, mieux pourvu de matière, d'instruments, et de temps, effectua ce travail dans les sept premiers mois de 1 8U *. Guidé par l'analogie qu'il avait reconnue entre le chlore et l'iode, il développa savamment et patiemment ce parallèle. Il suivit la nouvelle substance dans toutes ses combinaisons, acides, salines, métalloïdes, éthérëes, dont il assigna la composition ; et il flxa toutes ses propriétés spéciales, si exactement, que l'on a pu seulement, depuis, étendre les résultats qu'il avait obtenus, ou perfectionner les procédés qu'il avait employés, sans rien trouver à reprendre à ses déterminations. Étant parvenu à extraire l'acide iodique des iodates, le même sentiment de correspondance le conduisit à extraire pareillement l'acide chlorique des chlorates, d'où on ne

' Tratugetiom phitosophigues pour 1816, p. 74, daté de Paris, 10 décembre 1813, lu à la Soc. royale, 20 Janvier 1816 ; même volume, p. &87, datée de Florence 33 mars 18U, lu à la Soc royale 16 juin 1814. Trans, Philoi. pour 1M5, p. 203, daté de Rome, 10 février 1815, lu à la Soc. royale 20 avril 1815.

) Son mémoire fut la à llnstitut, le 1«' août 1814,

188 VÉLANdËd StJlËNttflQUEli Et LlttAllAlRftft.

ravait pas encot^ retiré ; et il en doona Tanalyde exacte en pn>portions de poids, ainsi que de volumes. Son mémoire, inséré au tome XCI des Annales de ehimn, présente un remarquable ensemble de toufes les connàissan(^ ph|siques et chimiques, appliquées à Tétttde d'un nouveau corps, avec une sûreté de Jugement, et une finesse de tact, qui ne laissent rien d'incertain ou d'inexploré. Il est aussi complet et parfait qu*dn travail chimique peut Tétre, à son temps donné. Cest là que Gay-Lussac donna le premier exemple de l'emploi qu'on peut faire de la loi des f)ûlam6S, pour conclure, par induction, la densité des va> peurs des corps, que Ton ne sait pas vaporiser matériellement. Il se servit de cette méthode pour calculer la densité de la vapeur de riode qui n'était pas encore connue ; et l'expérience a confirmé depuis cette détermination, si hardie alors.

.« Un an plus tard , en 4815, Gay-Lilssac mit le sceau à sa réputation de chimiste, par la découverte de Tazoture de carbone, ou cyanogène. Itidépendamment d*une multitude de faits nouveaux qu'elle a donnés, et de la lumière qu'elle a jetée sUr beaacoup de points jusqu'alors obscurs, cette découverte a été d'une haute importance pour la science chimique, soUs deux rapports. D'abord, parce qu'elle a offert le premier exemple d'nti corps composé, qui porte et garde, dans ses combinaisons, les caractères de simultanéité que l'on avait cru jusqu'alors appartenir aux substances réputées simples; en outre, parce que, venant après la découverte de l'iode, et après l'hypothèse sur la simplicité du chlore, elle acheva de montrer aVec évidence que l'oxygène n'entre pas comme élément nécessaire, dans la composition des corps qui possèdent les propriétés d*un acide ou d'un sel. Gay-Lussac étudia ce nouveau produit, dans toutes ses phases de combinaisons et d'isolement * : il détermina toutes ses propriétés physiques et chimiques immédiates. Il définit rigoureu-

A Annales de chimie^ i, XGV, i^i iS6 «t BuiVi

sèment sa composition, par deux procédés d'analyse précis et divers : d*àbord en le Misant détoner dans Teiidiomètre deVolta; ptiis en le brûlant par le biotyde de cuivre, ce qui était un per^ fectionnement considérable de la méthode qu'il avait antérieurement imaginée avec M. THenard , pour analyser les matières organiques par voie de combustion. Il développa alors toutes les particularités de constitution, tant du cyanogène même, que de ses combinaisons, dans leurs rapports avec la loi des volumes qu'il avait découvertes. On retrouve, dans ce beau travail, toutes les excellentes qualités d'esprit qu'il avait montrées dans l'étude de l'iode. Mais la sagacité et la sûreté avec lesquelles il sut saisir les caractères si imprévus du nouveau produit qu'il ataU fol'mé, complétèrent l'idée que l'on avait conçue de son mérite, en y ajoutant la gloire d*un Inventeur pénétrant et prudent.

« Ici, il donna le second exemple pratique, de la loi des yo^ lames employée pour calculer la densité des vapeurs des corf^s non vaporisables. Les nombreuses vérifications qu'il en avait faites sur les composés divers des corps gazeux, lui ayant inspiré toute confiance dans ses applications, il eut la hardiesse d'en conclure la densité que devait af)oir la vapeur du carbone, laquelle se trouvait être un élément commun à toute la série des produits qu'il avait à étudier. Il l'Inféra de la composition de Tacide carbonique, en supposant que 1 volume de ce gaz retlferme l volume d'oxygôiie, plus i volume de vapeut* dei;arbone, sans condensation; et le nombre ainsi obtenu lui servit etisuite avec succès, pour exprimer tous ses autres produits par des rapports simples de volumes, d'où résultait leur composition pondérale. Évidemment, la certitude dé ce genre d'induction n'est pas absolue, puisqu'elle se fonde sur le rapport de contraction ou d'expansion que l'on attribue aux vapeurs composantes, dans les vapeurs composées, en leur appliquant de plus la loi de Mariotte qui ne s'y adapte pas avec une entière rigueur. Mais, sauf ce dernier inconvénient, qui est inévitable, le rapport supposé de-

vient d'aulant plus probable, qu'on Télablit, dans -chaque cas, sur des analogies de combinaisons plus intimes. ^D^ailleurs , d'après le principe général de la loi, si le nombre représentatif de la densité auquel on est conduit, n'est pas le véritable, il en sera toujours approximativement un multiple simple; ce qui permettra de l'introduire dans la série des combinaisons, sans dénaturer leurs relations essentielles. Cette extension donnée par Gay-Lussac à la théorie des proportions définies, a été une des innovations les plus hardies et les plus fécondes que Ton ait apportées, de nos jours, dans la science chimique.

« Poursuivant toujours la même vue, il montra peu après, dans une courte note, comment des corps composés, physiquement très-divers, étant. considérés à l'état de gaz, peuvent être idéalement constitués par des groupes de vapeurs représentant d'autres corps, toujours les mêmes, mais assemblés en nombres divers et simples, de volumes gazeux ^ Cette conception est reconnue aujourd'hui comme la seule rationnelle et générale, par laquelle on puisse exprimer et mettre en évidence, les rapports de composition des substances organiques entre elles. Il ne faut pas imputer à ce principe l'abus qu'on en a pu faire, en prenant, contre l'intention de son auteur, ces possibilités de représentation pour des réalités absolues, comme cela est arrivé trop souvent.

« L'espace nous manque pour analyser, même pour mentionner, une foule d'autres travaux importants de Gay-Lussac. Nous avons pu citer seulement, parmi leur grand nombre, ceux qui nous ont paru le mieux le caractériser. Pendant les années qu'il y consacra, son talent reconnu l'éleva sans effort, à tous les honneurs des sciences. Professeur de physique ou de chimie, dans plusieurs établissements publics, il porta dans son enseignement, comme partout ailleurs, la dignité simple et un peu froide de

> Annales de chimie, U XCV, p. 311.

ses maDiëres, avec la netteté, la droiture, la justesse d*appréciation, qui étaient habituelles à son esprit. Mais ensuite, une autre carrière, sinon plus belle ou plus attrayante, du moins plu^ profitable à ses intérêts de fortune, s*ouvrit pour lui, et Tabsorba bientôt presque entièrement. Depuis 4805, il était membre du comité consultatif des arts et manufactures, établi près le ministère du commerce. En 4818, on rattacha aussi à l'administration des poudres et salpêtres. Il s'était marié en 4808, à une personne dont l'affection répondait à la sienne, et il était devenu père de famille. Dans ces circonstances, il parut regarder désormais comme un devoir de tourner son talent vers les applications. Ce fut ainsi qu'il publia successivement des instructions pratiques d'une grande utilité, sur la fabrication de l'acide sulfurique hydraté, sur les essais des chlorures décolorants, des alcools, des alcalis employés aux usages du commerce, etc. On y retrouve son même caractère d'adresse ingénieuse, d'exactitude, d'habileté prudente, adapté avec une rare intelligence, à la simplicité des manipulations industrielles. En cherchant à se rendre l'industrie profitable, il voulait aussi l'avancer; et son intégrité n'aurait consenti pour aucun prix, comme le font tanE d*autres, à propager,^u à étayer par l'autorité de son nom, des procédés, ou des entreprises, dont le succès ne lui aurait pas paru assuré scientifiquement. C'était toujours le même homme, dans une autre sphère. En 4829 il fut nommé essayeur du bureau de garantie de la monnaie, emploi trè.s-lucratif ; et, au lieu des procédés de la coupellation employés exclusivement jusqu'alors, il imagina et introduisit dans les opérations qu'on lui confiait, l'essai de l'argent par la voie humide, ce qui leur donna un degré nouveau et remarquable de facilité, de rapidité, de précision. Il prit aussi de sérieux intérêts dans une fabrique de glaces, qui furent suivis de grands avantages réciproques. Depuis qu'il fut entré dans cette voie des affaires, il dut, pour sa consistance môme, désirer d'avoir une place dans les grandes assemblées politiques. Il fut

4M lié|.AN<»SS 0C|BIfT|riûDB» «7 tlTTiHiHIBa.

nommé membre de te Chambre des députés ea 4831 ; puis m 48S9 membre de la Cbambre des pairs. Mais, heureusemeiii pour lui, il échappa aux in(X)nvéQieut8 de ces positions périUauses, parce que, n*y remplissant que le râle passif d'un savant considéré, il s'arrangeait politiquement à peu près de tout, et ne faisait obstacle k personne. Cette d^niére phase de sa vie, fut donc honorablement industrielle et sociale, plutôt que scientifique. Il est mort le 9 mai 4850, d'une atrophie du cœur, dans sa eoixantenlounàme année, après s*étre longtemps bercé de l'espéranoe de revenir un jour aux nobles travaux qyi avaiept fait sa célébrité.

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