‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 2)Chapitre 31 sur 34 · A L*AGADÉMIE FRANÇAISE, PRONONCÉ LE 5 FÉVRIER · texte numérisé non relu

A L*AGADÉMIE FRANÇAISE, PRONONCÉ LE 5 FÉVRIER

Messieurs,

Les sciences physiques et matliématiques ayant été, depuis ma jeunesse, Tobjet principal et presque exclusif de mes études, je n'aurais jamais osé, de mon propre mouvement, solliciter une place à TAcadémie française. Mais y être appelé librement par elle, est une distinction dont je me trouve trop honoré, pour ne pas en ressentir une vive reconnaissance. Sans doute, je dois avant tout y voir une marque de votre considération et de votre sympathie pour l'Académie à laquelle j'appartiens depuis plus d'un demi-siécle; mais devoir cette faveur à de tels motifs, en double pour moi le prix. Si j'interprète bien vos intentions, vous avez voulu donner ainsi une nouvelle preuve de votre constante application à entretenir, à resserrer Talliance des sciences, avec les lettres, leurs sœurs aînées; alliance que la prédominance sans cesse croissante des intérêts matériels sur les plaisirs de l'esprit, dans le monde et dans l'éducation générale, rend de jour en jour moins intime , et menace de rompre entièrement. C'est à vous

surtout qu'il convient de la proléger et de la défendre, rhistoine de votre Académie en offrant tant d'exemples glorieux. Danscei imminent danger d'une séparation, qui dégraderait les saianu et les sciences de leur noblesse intellectuelle, pour les abaisser i la condition ainsi qu'au langage des professions mécani{[Qes, vous avez pensé, qu'à défaut de génie, un dévouement profond ï la recherche des vérités scientifiques, distrait seulement par le goût des jouissances littéraires, pourrait, à titre de desccDdance éloignée, être appelé à recueillir parmi vous l'héritage des Fodtenelle, des d'Alembert, des Laplace; et vous m'avez accordé cet honneur. J'en suis sensiblement touché. Il m'est bien douide recevoir de, l'Académie une si belle palme à la fin de ma loDgae carrière, dussé-je n'en jouir que peu de jours. Mon bonheur i<!rait complet , si sa brièveté trop certaine pouvait me le fair^ pardonner, par ceux auxquels vous m'avez, pour un moment, préféré.

Il n'est pas besoin que je vous entretienne plus longtemps ii ces sentiments qui vous sont bien connus. J'ai un devoir à remplir envers l'écrivain distingué, l'homme excellent, auquel je succède, et je m'empresse de m'en acquitter.

Des deux titres que je viens de lui donner, le second est celai que j'aimerais surtout à faire ressortir; d'autant plus justement que les qualités personnelles qui l'en ont rendu digne, ont en aussi une part principale dans les succès qu'il a obtenus comni« écnyain. A l'époque de convulsions sociales que M. Lacretellei traversée, les gens de lettres ont été forcément entraînés à pr^ dre parti dans les luttes politiques ; et , selon que leurs écrits jetaient des semences d'ordre ou de désordre dans les populations agitées, ils ont exercé sur les événements publics une influence puissante, soit pour le bien, soit pour le mal. On ne peut apprécier leur valeur propre, leur talent même, qu'en les replaçant par la pensée au milieu des circonstances extérieures dont il» ont ressenti l'impression inévitable, et parmi les personnafa»'

dont ils ont partagé ou combattu les passions. Je dois donc envisager à ce point de vue moral, autant que littéraire, le confrère que vous avez perdu ; cet homme dont les actions et les écrits ont également honoré les lettres dans ces temps difficiles. Je voudrais que celte revue rapide pût montrer à tous les yeux combien il était digne de Taffection et de l'estime que vous aviez pour lui.

M. Ch. Lacretelle naquit à Metz, le 3 septembre 1766. Son père, avocat distingué, étant allé s'établir un peu plus tard à Nancy, ce fut dans cette ville lettrée que, sous les premières inspirations d'une mère pieuse, enlevée trop tôt à sa tendresse, il reçut renseignement classique, complété par celui de la jurisprudence. Ces études élémentaires, qu'il avoue avoir suivies alors avec pluS de facilité naturelle que de constance, furent hâtivement termi* nées. Reçu avocat à dix-huit ans, ayant obtenu à l'Académie de Nancy une couronne littéraire, donnant une part de son temps au barreau, le reste à la poésie, il se serait volontiers accommodé du bonheur facile que lui promettait une vie aussi doucement occupée. Mais une voix grave l'appela bientôt à des destinées moins paisibles. En \ 787, son frère aioé, qui s'était fait à Paris une existence honorable, comme avocat, publiciste, et littérateur, depuis votre collègue, le demanda à son père pour le mettre à même de s'ouvrir aussi une carrière par son talent dans le monde lettré ; et, à cet appel, le jeune Lacretelle partit pour la grande ville, avec ses révès de vingt ans, cinquante louis en poche , plus une tragédie de Caton d'Vlique, sur laquelle il fondait les plus belles espérances.

Ce fut là son premier sujet de désenchantement. Son frère ne lui parla nullement de poésie , mais de travaux philosophiques. Pour commencer, il le chargea de rédiger, sous sa direction , la partie morale de \ Encyclopédie par ordre de matières^ qu'il s'était engagé à fournir au libraire Panckouke, au taux magnifique de dix louis par mois, exactement payés. Il abandonnait en totalité ce revenu à son jeune frère. Celui-ci se mit courageuse-

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ment à cette tâche ingrate, dont la rétribution plas que sufisasbe à ses goûts simples, l'entretint presque dans un état de richese pendant deux ans et demi. Elle le mit en relation avec tous ks beaux esprits du temps, qui travaillaient comme lui à règéiiém la nation française, en faisant son éducation philosophique. Mais ce qui valut mieux pour son avenir, les études qu*eiigeait m Traité de morale lui ouvrirent un accès près du vénérable Milesherbes, dont les vertus généreuses imprimèrent dans son cœm des traces qui ne s*effacèrent jamais. Ce fut là un pTéserraiii puissant contre la contagion des passions perverses qui allaiat bientôt se développer autour de lui.

Tout en s*occupant à rédiger son dictionnaire de morale, oolrr jeune philosophe ne perdait pas de vue son cher CatoniHtiti^^ Par malheur. Tunique confidence qu*il osa en faire à une lemsK d'esprit, Tune des princesses régnantes du monde littéraire, neot point de succès ; et il ne fut pas plus heureux près de son propit frère. Seulement, après avoir entendu quelques vers où se repn>duisaient avec assez de vérité les couleurs de Thistoire, celaki lui dit : € Voilà ta carrière. Je vois venir une révolution qni « t'offrira une tâche brillante; mais il faut te faire une bonne € provision de philosophie, pour une révolution qui sera tooie « philosophique. » Telles étaient alors les idées de ceux qui » croyaient exclusivement des sages. Ne soyons pas trop sévéref envers eux. Tout le monde voyait les abus et manquait d'exf^ rience. On croyait les théories infaillibles. L'expérience est reno^* qui aurait dû nous instruire; et pourtant depuis, enfaotsqii^ nous sommes, combien n'avons-nous pas bâti de statues i^ neige, au pied desquelles nous avons écrit : Esto perpétua!

Je n'ai pas à faire ici le procès, ou l'apologie, de la grande rivolution politique dont ces illusions ne furent que de trop W^' faits présages. Ma tftche est plus simple. Devant suivre M. U^ telle dans la mêlée des événements où il a été engagé, j'en rappellerai seulement les traits principaux, tels qu'il les a décrite

d'après les impressions du moment. Ce court résumé des faits publics qui s'offrirent à ses yeux, depuis ses débuts, vous rendra présent le lieu de la scène oà vous le verrez agir; et je n'aurai qu'à vous montrer le rôle honorable qu'il y a rempli.

En 4 787, les projets de réformes proposés à l'Assemblée des notables commencent à émouvoir la masse de la nation. Ce fer* ment de trouble, aigri et accru l'année suivante par l'opposition intéressée des parlements, soulève les esprits contre l'autorité royale représentée par des ministres inhabiles, et amène en 4 789 la convocation des États généraux, qui bientôt, transformés en Assemblée constituante, entreprennent de renouveler tout l'état social de la France. Le jeune Lacretelle partagea d'abord, avec tant d'autres, l'espoir d'une révolution pacifique, limitée aux réformes que la marche du temps avait rendues nécessaires, et que le progrès des lumières rendrait faciles par de mutuelles concessions. Mais bientôt le sang, le meurtre, l'incendie, enGn les fureurs populaires des 5 et 6 octobre 4789, ramenant le roi prisonnier à Paris, précédé, entouré de hideux trophées, démentirent cruellement ces prévisions philosophiques, et inspirèrent à son ftme honnête une horreur profonde, qu'il a manifestée, à bon droit, dans ses ouvrages, ne l'ayant pas cachée quand il y allait de la vie à la témoigner.

Alors, au lieu de l'avenir paisible qu'il avait rêvé, il entra dans cette période agitée de sa vie qu'il a justement nommée dix ans d'épreuves. Après les événements que je viens de rappeler, l'assemblée des États généraux, devenue Constituante, et en réalité souveraine, vint tenir ses séances à Paris, sous l'obsession de la p'>Dulace ameutée. Qui ne l'a pas vue alors, et je l'ai vue à l'âge de quinze ans moi qui vous parle, ne saurait se faire une idée du spectacle qu'offraient ses délibérations. C'était un drame à douze cents acteurs, comprenant tous les ordres de la société française, que représentaient dans chacun d'eux leurs membres les plus distingués : par l'élévation du rang, la dignité des emplois, l'état

des services, la réputation de mérite propre, le talent oratoire, ou la violence des opinions politiques. Parmi ces derniers, on t^ marquait à peine un avocat obscur, froid rhéteur, qui se montrait l'apologiste ardent de tous les crimes populaires. Cet homoie était Robespierre, qui devait un peu plus tard étendre sur bi France sa domination sanguinaire. Hais alors il ne faisait qiK poindre dans le mépris. Dès son origine, cette assemblée s'éiait trouvée divisée en deux grands partis, dont les forces devenaieot de jour en jour plus inégales. Une minorité encore nombreoie défendait obstinément les institutions anciennes et la moDarchie d'un autre âge. La majorité, poussée par le vœu général, se portait avec ardeur à renverser le vieil édifice, dans l'intention sincère de le reconstruire bientôt mieux ordonné; toute-puissante? pour la première partie de cette tâche où les mauvaises passions lui venaient en aide, et sans force pour la seconde où elles loi étaient mortellement ennemies. Tout ce qu'il y avait alors de jeunes gens instruits, qui conservaient encore l'espoir d'un bien idéal, se pressaient pour assister à ces luttes de la parole, daoi lesquelles se décidaient les destinées de la France ; trop heureux quand ils pouvaient se faire une place aux tribunes publique. constamment envahies par des troupes d'hommes et de femmes soldées pour le désordre. Une circonstance favorable fil obtenir au jeune Lacretelle une place privilégiée à ce grand spectacle. Il n'y avait pas alors de sténographes. M. Mareb plus tard due de Bassano, rédigeait l'extrait des séances pour le journal o&ciel, le Moniteur f qui date de ce temps. M. Lacretelle était charge d'un travail pareil pour un journal qui naissait aussi, et qui ^' devenu depuis, dans d'autres mains, fort célèbre, celui des Dibats, A ce titre M. Maret, dont il s'était attiré l'intérêt bienveil lant, lui fit donner une loge de journaliste. Elle était placée du côté droit de la salle, ce qui le mettait surtout en rapport avecle> orateurs monarchiques, dont il appréciait le talent, et honorai/'^ caractère, sans partager entièrement leurs vues ; penchant plut<^^

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pour les chefs éloquents de la gauche modérée. Toutefois, il prit Si cœur de rendre avec une fidélité scrupuleuse, non-seulement la substance, mais encore, autant qu'il le pouvait, les mouvements et les formes de ces discours, rappelant pour nous ceux de la Grèce et de Rome, par Timportance des questions qu'on y débattait. Son aptitude naturelle à en recevoir les impressions, ainsi que sa sincérité à les reproduire, lui attirèrent fréquemment des témoignages de satisfaction venant des côtés les plus divers ; et ce fut sans doute cet exercice consciencieux de son esprit, prolongé sur de si grands sujets pendant deux années entières, à rage de vingt-trois ans, qui développa en lui ce talent de rédaction animé, lumineux, et facile, ^i heureusement empreint dans tous ses ouvrages.

Cette occupation cessa pour lui avec l'assemblée elle-même. Après s'être débattue pendant deux années pour détruire, découragée de son impuissance à réparer tant de ruines, elle déclare qu'elle va se dissoudre dès qu'elle aura seulement achevé de rédiger les articles fondamentaux de la nouvelle constitution ; remettant la révision de cette œuvre fragile à une autre assemblée, dite législative, dont aucun de ses membres ne fera partie. C'était livrer la France et la royauté aux fauteurs du désordre, sans conserver aucun moyen de résistance. Les conséquences de cette abdication imprévoyante se développèrent avec une effrayante rapidité. Le décret de dissolution avait été rendu le 47 mai 4794 . Le 21 juin, le roi s'enfuit des Tuileries avec sa famille. Reconnu et arrêté à Varennes, il est ramené à Paris le 25 par les populations armées, qui le renferment prisonnier dans son palais, d'où on le sort le 30 septembre pour le mener à l'assemblée, recevoir, et sanctionner par son acceptation supposée libre, le nouveau pacte constitutionnel, que le président lui présente avec des démonstration^ de respect dérisoires, s'adressant au souverain outragé et captif. Le lendemain s'ouvre l'Assemblée législative, chargée de réviser cet acte. Dès les premières séances, les deux

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