LA CONDAMINE
(Extrait do la ^ iùgraphie wiivirteUe, 1813.)
Condamine (Charles-Marie La), de rAcadémie des Sciences, de rAcadémie française, de la Société royale de Londres, et des Académies de Berlin, de Pétersbourg et de Cortone, naquit à Paris, le 28 janvier 4701 . On peut dire de lui, avec vérité, que le trait saillant de son caractère, la cause principale de ses succès dans les sciences, dans les lettres et dans le monde, fut la curiosité ; mais une curiosité active, oinie à des qualités solides, telles que Tardeur, le courage, et la constance dans les entreprises. En sortant du collège, il alla, comme volontaire, au siège de Roses, où déjà sa pa^ion dominante manqua de lui devenir fatale. Il était monté sur une hauteur pour examiner la place de plus ptès, et il s'occupait k regarder avec une lunette le service d'une batterie, dont les boulets tombaient autour de lui sans qu'il s'en aperçût. Il fallut qu'on lui donnât l'ordre de descendre, et qu'on lui apprit qu'un manteau ècarlate qu'il portait l'avait rendu le point de mire des assiégés. La paix vint, et La Condamine ne pouvant espérer qu'un avancement lent et une vie monotone, qui ne satisfaisaient point son infatigable activité, quitta la carrière militaire, et entra à l'Académie des Sciences en qualité d'adjoint chimiste. Sa curiosité, qui s'étendait sur tout et que tout éveillait, l'avait porté h s'occuper également des diverses sciences cultivées à
rAcadémie ; mais Tinquiëlude de son esprit lui rendant une longue méditation insupportable, il ne pouvait que les étudier superGciellement et les effleurer toutes, sans en avancer aucune. C'était en lui un goût, plutôt qu*un savoir; mais ce goût suffisait alors pour entrer à rAcadémie, parce que les sciences étaient bien moins généralement cultivées qu'aujourd'hui. Peu de temps après sa réception, il s'embarqua sur l'escadre de Duguay-Trouin, et parcourut, dans la Méditerranée, les côtes de l'Asie et de l'Afrique. Il examina curieusement, et avec une activité égale, les productions de la nature, les monuments de l'antiquité, les usages des peuples, la forme des gouvernements. Il visita la Troade, et passa cinq mois à Constantinople.
De retour à Paris, il trouva l'Académie occupée d'un projet de voyage à l'équateur, pour déterminer la grandeur et la figure de la terre. Il se proposa aussitôt pour faire partie de l'expédition; on l'accepta, et l'accès qu'il avait près du ministre, ainsi que son amabilité, furent, dit-on, les causes les plus puissantes qui en accélérèrent l'exécution. Il partit avec Bouguer et Godin, deux autres membres de l'Académie. Ce qu'ils eurent de peines, de fatigues, de malheurs à supporter ne saurait se concevoir. Leur voyage dura dix ans, et quand ils revinrent en France, ils rapportèrent, avec leurs résultats, les malheureux germes d'une inimitié réciproque qui fit le chagrin de leur vie. Cependant Bouguer et La Condamine, avec des talents très-divers, avaient concouru, d'une manière également utile, au succès de l'expédition. Le premier était sans doute bien supérieur à son collègue comme savant. Tout ce qui concernait la construction des instruments, leur disposition, leur usage, tout ce qui tenait à l'art de préparer des observations exactes, doit être accordé à Bouguer; mais, pour développer ces moyens, il fallait se concilier l'esprit des habitants, se faire écouter des autorités, surmonter les obstacles sans cesse renaissants qu'un peuple ignorant et superstitieux oppose toujours à des étrangers; il fallait se faire respecter et imposer aux mal-
veillants à force de courage et de persévérance ; voilà ce qu'a fait La Condamine. Tant de soins, de démarches, d'inquiétudes auraient épuisé l'activité de tout autre ; mais lui, quand il pouvait s*y dérober, c'était pour venir aussitôt partager avec ses collègues les travaux astronomiques, dans lesquels il ne leur était pas inférieur sous le rapport de l'exactitude. S'ils ont plus contribué que La Condamine à cette partie du travail, c'est à lui seul qu'ils ont dû la faculté dé s'y livrer; et, malgré toute leur habileté, il est très-probable que, sans lui, ils n'eussent point exécuté Topération.
La Condamine, après des fatigues inouïes, revint en Europe, et publia ses observations, qui devinrent un sujet de dispute. Bouguer l'attaqua avec humeur; La Condamine répondit avec gaieté, et le public, incapable de jjager le fond de la question, se mit du parti de celui qui l'amusait. A peine T^ Condamine fut-il débarrassé de cette dispute, qu'il se livra à un projet qu'il avait depuis longtemps médité : c'était l'établissement d'une mesure universelle. Il propQsait de choisir pour unité la longueur du pendule simple à l'équateur. Il écrivit aussi avec succès en faveur de la pratique naissante de l'inoculation, et il eut le plaisir de voir qu'il avait contribué efficacement à la propager.
En 1737, il fit un nouveau voyage en Italie. Il mesura avec la plus grande exactitude les dimensions des édifices de Rome les mieux conservés; et supposant, ce qui était assez vraisemblable, qu'elles devaient toujours contenir un nombre entier de pieds romains, il chercha la longueur de ce pied, d'après leur comparaison. Dans ce voyage, son ardente curiosité pensa plus d'une fois lui devenir funeste. On lui montrait, dans le trésor de Gènes, un grand vase d'une seule émeraude, qui passait à la fois pour une relique et pour une ressource dans les besoins pressants ^ La
* Ce vase, connu sous le nom de saa'o catino, est aujourd'hui au cabinet des antiques de la Bibliothèque impériale. U est d'un verre coloré.
fil MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTERAIRES.
Condamine voulut s'assurer si le vase était réellement d'émeraude, et il allait essayer de le rayer, pour éprouver sa dureté, lorsque, heureusement pour lui et peut^tre pour le vase, on l'en empêcha. Une autre fois, dans un petit village situé sur les bords deb mer, on lui montrait un cierge que Ton entretenait toujours allumé, et Ton ajoutait que s'il venait à s'éteindre, le village serait englouti par les flots. « Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? » demanda La Condamine au prêtre qui l'accompagnait; el comme celui-ci répondit qu'il n*en doutait point : « Eh I bien, reprit le curieux académicien, nous allons voir ; » et aussitôt il souffle le cierge et l'éteint. On n'eut que le temps de le dérober à la fureur du peuple en le faisant échapper par une issue secrète, et en lui recommandant de quitter le village au plus vite.
Il rapporta d'Italie la permission d'épouser sa nièce, qui fit le bonheur du reste de sa vie ; mais quoique marié, malade et sourd» car il avait contracté cette dernière infirmité dans son voyage au Pérou, il ne put se fixer encore ; il voulut voir l'Angleterre, ce pays de Newton et de Locke. Sa curiosité, désormais réduite à un seul sens, celui de la vue, semblait n'en être devenue que plus active. On en cite des traits presqueincroyables. Un jour, passant dans Tappartement de Madame de Choiseul, tandis qu'elle écrivait une lettre, il ne put résister à la tentation de s'approcher derrière elle pour lire ce qu'elle écrivait Madame de Choiseul, qui s'en apergut, continua d'écrire, en ajoutant : « Je vous en dirais bien davantage « si M. de La Condamine n'était pas derrière moi, lisant ce que je « vous écris.— Ah I madame, s'écria La Condamine, rien n'est
« plus injuste, et je vous assure que je ne lis pas. » Une autre
fois, appelé chez M. de Choiseul, et se trouvant seul dans son cabinet, il se mit à visiter les papiers du ministre, qui, à son retour, le surprenant dans cette occupation, ne put s'empêcher de rire, en le priant toutefois très-sérieusement de n*y plus revenir. Enfin, sa mort même fut encore l'effet d'un acte de curiosité. Peu de temps après son retour d'AngleterrCi il avait été attaqué
MÉLANOBS 8GIENT1PIQUB8 ET LITTBHAIREB. IW
d'une paralysie presque totale et de diverses autres infirmités graves. Comme il ne pouvait plus aller à rAcadémie, il se faisait apporter les registres des séances, et se faisait rendre compte des mémoires les plus intéressants. Il apprit ainsi qu'un jeune cbirurgimi venait de proposer une opération très^hardie et nouvelle, pour une des maladies dont il était attaqué* Il le fait aussitôt v$-* nir, et lui propose d& répéter sur lui-même son expérience. « Mais, « si y ai le malheur de ne pas réussirf ^Eh bien ! cela ne peut « avoir aucun inconvénient pour vous. Je suis vieux et malade; « on dira que la nature vous a mal secondé. Si, au contraire, vous € me guérissez, je rendrai moi-même un compte exact de votre « procédé à TAcadémie, et cela vous fera le plus grand bon* « uQur. » Ce jeune homme consent, et commence Topéràtion; mais le curieux malade ne se contentait pas de souffrir, il voulait encore voir comment on l'opérait : «Allez donc doucement, mon- « sieur, je vous prie, permettez que je voie... Hais, monsieur, si « je ne vois pas votre manière d'opérer, je n'en pourrai jamais « rendre compte à l'Académie I »
Il ne put résister aux suites de cette opération, et mourut le 4 février 1774. Sa gaieté, son courage, sa philosophie ne Tabandonnërent pas un instant. Depuis longtemps il était habitué à plaisanter de ses souffrances ; il en faisait même des chansons. Ce fut ainsi, dans les derniers temps de sa vie, qu'il composa pour son amusement quelques petites pièces de vers où l'on trouve du naturel et de la facilité. En général, il écrivait d'une manière simple et négligée, mais claire et quelquefois piquante. L'Académie française le reçut au nombre de ses membres en 4760. Elle avait alors l'adroite politique de vouloir réunir tout ce qui jetait de l'éclat dans les lettres, les sciences, et le monde. La Condamine, spirituel, aimable, célèbre par ses longs voyages, jouissant dans le monde d'une grande réputation comme savant, écrivant avec correction, souvent même avec une facilité élégante, lui convenait sous trop de rapports pour qu'elle ne cherchât pas à l'attirer.
Son discours de réception n'a rien de remarquable; il est simple et clair comme ses autres écrits. La réponse de Buffon est majestueuse et sublime. Elle n*a que deux pages ; mais ces deux pages, écrites avec génie, porteront plus loin le nom de La Condamîne que tous ses ouvrages n'auraient pu le faire ^ J. Delille le remplaça à FAcadémie, et prononça son éloge, selon Tusage, C'est un des plus beaux morceaux de prose que ce grand poêle ait écrits, et il se trouve imprimé dans le volume de ses Poésies fugitives.
1 Les ouvragée de La Gondamine, sont : I. Tho Distance oftlie tropicks, 1738, în-8^ (distance obseirée de Quito) ; II. Estrato de obserraciones en al viage del rio de Amazonas, 1745, in-12 ; III. Relation abrégée d*an voyage fait dans Tintérieur do l'Amérique méridionale, Paris, 17A5, in-8^; traduite en anglais et en hollandais, 17A7, in-S"; IV. Lettre sur Témeute populaire excitée en la yiUe de Guença, le 29 août 1739, contre les académiciens, et sur la mort du sieur Leniergues, 1740, in-S**; V. La Fi'gure de la Terre, déterminée par les observations de IfM. de La Gondamine et Bouguer, Paris, 1749, in-4'*; VI. Lettre critique sur réducation, Paris, 1751, in-12; VII. Mesure des trois premiers degrés dans l'hémisphère austral, Paris, 1751, in-4"; VIII. Histoire des Pyramides de Quito, Paris, 1751, in-4<> ; IX. Journal du voyage fait par ordre du roi à l'Equateur, Paris, 1751, in-4^ ; ce Journal fait aussi partie des Mémoires de l'Académie des sciences. Bn 1752, La Gondamine y joignit un supplément, dans lequel on trouve sa réponse à Bouguer, et THistoire des Pyramides de Quito, réimprimée ; X. Trois Mémoires sur ^inoculation ; le 1**, en 1754, traduit en italien, Lucques, 1755; le 2* en 1758, et le 3* en 1765 ; XI. Lettres à Daniel fiemouilii sur rinoculation, 1760, in-12; XII. Lettres au docteur Maty sur Tétat présent de rinoculation en France, Paris, 1764, in*12 ; XIIL Histoire de Tinoculation de la petite vérole, Amsterdam (Avignon), 1773, 2 vol in-12; XIV. Le Pain mollet, poôme, 176S, in-12 ; XV. On a encore de La Gondamine plusieurs lettres et mémoires dans le Recueil de l'Académie, dans le Jf ercurtf de France, et l'on cite de lui diverses pièces de vers, telles que l'Épltre d'un Vieillard, la Dispute d'AJax et d'Ulysse pour les armes d'Achille, etc.