DISCOURS DE RECEPTION
A L'ACADÉHIE rHANÇAISE, PHOM0NC& LE 5 FÉriUBR 18S7.
MESsiEcaSt
Les sciences physiques et matbdmatiques ayant été, depuis ma jeunesse, l'objet principal et presque exclusif de mes études, ja n'aurais jamais osé, de mon propre mouvement, solliciter une place fc l'Académie française. M^s y être appelé librement par elle, est une distinction dont je me trouve trop honoré, pour ne pas en ressentir une vive reconnaissance. Sans doute, je dois avant tout y voir une marque de votre coasidération et de votre «ympathie pour l'Académie à laquelle j'appartleos depuis plus d'un demi-siècle; mais devoir cette faveur tk de tels motifs, en double pour moi le prix. Si J'Interprète bien vos intentions, vous avez voulu donner ainsi une nouvelle preuve de votre constante application à entretenir, a resserrer l'alliance des sciences, avec les lettres, leurs sœurs aînées ; alliance que la prédominance sans cesse croissante des intérêts matériels sur les plaisirs de l'esprit, dans le monde et dans l'éducation générale, rend de jour en jour moins intime , et menace de rompre entièrement. C'est ii voua
51)8 mIlanges scientifiques et LITTÉSAIBES. surtout qu'il courient de la protéger et de la défendre, l'histoire de votre Acadéoùe en offrant tant d'exemples glorieux. Dans cA imminent danger d'une séparation, qui dégraderait les savants et les sciences de leur noblesse intellectuelle, poar les abaisser k la condition ainsi qu'au langage des professions mécaniques, vous avez pensé,.qu'& défaut de génie, un dévouement profond i la recherche des vérités scientifiques, distrait seulement par te goût des jouissances littéraires, pourrait, i. titre de descendance éloignée, élre appelé h recueillir parmi vous l'faéntage des Fontenelle, des d'Alembert, des Laplace; et vous m'avez accordé cet honneur. J'en suis sensiblement touché. Il m'est bien doux de recevoir de l'Académie une si belle palme à ia fin de ma longue carrière, dussé-je n'en jouir que peu de jours. Hoa bonheur serait complet, si sa brièveté trop certaine pouvait me le faire pardonner, par ceux auxquels vous m'avez, pour un momoil, préféré.
Il n'est pas besoin que je vous entretienne plus longtemps de ces sentiments qui vous sont bien connus. J'ai un devoir à remplir'envers l'écrivain distingué, l'homme excellent, auqnel je succède, et je m'empresse de m'en acquitter.
Des deux titres que je viens de lui donDer» le second est celui que j'aimerais surtout à faire ressortir; d'autant plus jnstemeot que les qualités personnelles qui l'en ont rendu digne, ont eu aussi une part principale dans les succès qu'il a obtenus comme écrivain. A l'époque de convulsions sociales que H. Lacreielle a traversée, les gens de lettres ont été forcément entraînés à pran dre parti dans les luttes politiques; et, selon que leurs écrits jetaient des semences d'ordre ou de désordre dans les populations agitées, ils ont exercé sur les événements publics une inOueoce puissante, soit pour le bien, soit pour le mal. On ne peut apprécier leur valeur propre, leur talent même, qu'en les replaçant par la pensée au milieu des circonstances extérieures dont ils ont ressenti l'impression inévitable, et parmi les personnages
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dont ils ont partagé ou combatta les passions. Je dois donc envisager 4 ce point de vue moral, autant que littéraire, le confrère que TOUS avez perdu; cet bomme dont les actions et les écrits ont également honoré les lettres dans ces temps difficiles. Je voudrais que cette revue rapide pûl montrer à tous les yeux combien il était digne de l'afFection et de l'estime que vous aviez pour lui.
H. Ch. Lacretelle naquitàMetz, le 3 septembre 1766. Son père, avocat distingué, étant allé s'établir un peu plus tard à Nancy, ' ce fut dans cette ville lettrée que, sous les premières inspirations d'une mère pieuse, enlevée trop tdt à sa tendresse, il reçut l'enseignement classique, complété par celui de la jurisprudence. Ces études élémentaires, qu'il avoue avoir suivies alors avec plus de facilité naturelle que de constance, furent h&tivement terminées. Reçu avocat & dix-huit ans, ayant obtenu à l'Académie de Nancy une couronne littéraire, donnant une part de son temps au barreau, le reste à la poésie, il se serait volontiers accommodé du bonheur facile que lui promettait une vie aussi doucement occupée. Mais une voix grave l'appela bientôt à des destinées moins paisibles. En 1 787, son frère aîné, qui s'était faitàParis une existence honorable, comme avocat, publiciste, et littérateur, depuis votre collègue, le demanda & son père pour le mettre k môme de s'ouvrir aussi une carrière par son talent dans le monde lettré; et, il cet appel, le jeune Lacretelle partit pour la grande vUtef avec ses rêves de vingt ans, cinquante louis en poche, plus une tragédie de Caton d'Vtique, sur laquelle il fondait les plus belles espérances.
Ce fut là son premier sujet de désenchantement Son frère ne lui parla nullement de poésie, mais de travaux philosophiques. Pour commencer, il le chai^ea de rédiger, sous sa direction, la partie morale de YEtKj/clopédie par ordre de matiires, qu'il s'était engagé à fournir au hbraire Panckouke, au taux magnifique de dix louis par mois, exactement payés. Il abandonnait en totalité ce revenu & son jeune frère. Celui-ci se mit courageuse-
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ment à cette t&cbe ingrate, dont la rétnbution plus que itiflisante k les goAts simples, l'entreliat presque dans un état de richeue pendant deux ans et demi. Elle le mit en relation avec tous lei beaux esprits du temps, qui travaillaient comme lui à régdn^ la nation française, eu faisant son éducation philosophique. Hait ce qui valut mieux pour son avenir, les études qu'exigeait iob Trailé de morale lui ouvrirent un accès près du vénérable Halesherbes, dont les vertus généreuses imprimèrent dans son cœur des traces qui ne s' effacèrent jamais. Ce fut là ua présemlif' puissant contre la contagion des passions perverses qui allaient bientôt se développer autour de loi.
Tout en s'occupant & rédiger son dictionnaire de morale, notre jeune philosophe ne perdait pas de vue sou cher Caion£VX^%t. Par malheur, l'unique confidence qu'il osa en faire à une femme d'esprit, l'une des princesses régnantes du monde littéraire, n'eut point de succès; et il ne fut pas plus heureux près de son propre frère. Seulem^t, après avoir entendu quelques vers où se reproduisaient avec assez de vérité les couleurs de l'histoire, celui-ci lui dit : « Votlà ta carrière. Je vois venir une révolution qui .« t'offrira une tflche brillante; mais il faut te faire une bonne « provision de philosophie, pour une révolution qui sera tonte ■ philosophique. » Telles étaient alors les idées de ceux qui m croyaient exclusivement des sages. Ne soyons pas trop sévères envers eux. Tout le monde voyait les abus et manquait d'expérience. On croyait les théories infaillibles. L'expérience est venue, qui aurait dû nous instruire; et pourtant depuis, enfants que nous sommes, combien n'avons-nous pas b&ti de statues de neige, au pied desquelles nous avons écrit : Etto perpatna!
Je n'ai pas h foire ici le procès, ou l'apologie, de la ^vnde ré- Tolution pohttque dont ces illusions ne furentque de trop imparfaits présages. Ma t&che est plus simple. Devant suivre M. Lacretelle dans la mêlée des événements où il a élé engagé, j'en rappellerai seulement les traits priDcipaux, leU qu'il les a décriu
i.vCoogIc
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d'aprëB les impressions du moment. Ce coarl résumé des faits publics qui s'offrirent à ses yeux, depuis ses débuts, tous rendra présent le lieu de la scène où vous le verrez agir; et je n'aurai qu'à vous montrer le rOle honorable qu'il i a rempli.
En 1 787, les projets de réformes proposés k l'Assemblée des notables commencent k émouvoir la masse de la Dation. Ce ferment de trouble, ^gri et accru l'année suivante par l'opposition intéressée des parlements, soulève les esprits contre l'autorité royale représentée par des ministres inhabiles, et amène en 1789 la convocation des États généraux, qui bientAt, transformés en Assemblée constituante, enlreprenuent de renouveler tout l'état social de la France. Le jeune Lacretelle partagea d'abord, avec tant d'autres, l'espoir d'une révolution paciQgue, limitée aux réformes que la marche du temps avait rendues nécessaires, et que le progrès des lumières rendrait faciles par de mutuelles concessions. Hais bieQti>t le sang, le meurtre, l'incendie, enfin les fureurs populaires des 6 et 6 octobre \ 789, ramenant le roi prisonnier (t Paris, précédé, entouré de hideux trophées, démentirent cruellement ces prévisions philosophiques, et inspirèrent k son âme honnête une horreur profonde, qu'il a manifestée, & bon droit, dans ses ouvrages, ne l'ayant pas cachée quand il y allait de la vie à la témoigner.
Alors, au lieu de l'avenir paisible qu'il avait rêvé, il entra dans cette période agitée de sa vie qu'il a justement nommée dix ant iTépremM. Apres les événements que je viens de rappeler, l'assemblée des États généraux, devenue Constituante, et en réalité souveraine, vint tenir ses séances il Paris, sous l'obsession de la populace ameutée. Qui ne l'a pas vue alors, et je l'ai vue à l'&ge de quinze ans moi qui vous parle, ne saurait se faire une Idée du spectacle qu'offraient ses délibérations. C'était un drame à douze cents acteurs, comprenant tous les ordres de la société française, que représentaient dans chacun d'eux leurs membres les plus distingués : par l'élévation du rang, la dignité des emplois, l'état
des services, la réputation de mérite propre, le talent oratoire, on la violence des opinions politiques. Parmi ces derniers, on remarquait à peine.un avocat obscur, froid rbëlear, qoi se mi»tnut l'apologiste lurdent de tous les cr^es populaires. Cet bomise était Robespierre, qui devait un peu plus tard étendre sur I> France sa domination sanguinaire. Hais alors il ne faisùt qne poindre dans le mépris. Dès son origine, cette assemblée s'était trouvée divisée en deux grand? partis, dont les forces devensioit de jour en jour plus inégales. Une minorité encore nombreuse défendait obstinément les institutions anciennes et la monarchie d'un autre Age. La majorité, poussée par le vœu générd, se portait avec ardeur k renverser le vieil édifice, dans l'intention sincère de le reconstruire bientôt mieux ordonné; toute-puissante pour la première partie de cette t&che où les mauvaises passions lui venaient en aide, et sans force pour'la seconde où elles lui étaient mortellement ennunies. Tout ce qu'il y avait alors de jeunes gens instruits, qui conaervaieqÉ encore l'espoir d'un bien idéal, se pressûent pour assister à cél luttes de la parole, dans lesquelles se décidaient les destinées de la France ; trop heureux quand ils pouvaient se faire une place aux tribunes publiques, constamment envahies par des troupes d'hommes et de femmes soldées pour le désordre. Une circonstance favorable flt obtenir au jeune Lacretelle une place privilégiée k ce grand spectacle. Il n'y avait pas alors de sténographes. H. Haret, plus tard doc de Bassano, rédigeait l'extrait des séances pour le journal officiel, feifomVeur, qui date de ce temps. H. Lacretelle était chargé d'un travail pareil pour un journal qui naissait aussi, et qui est devenu depuis, dans d'autres mains, fort célèbre, celui desZiv^ bats. A ce titre M. Maret, dont il s'était attiré l'intérêt bienvaltant, lui fit donner une loge de journaliste. Elle était placée du cAté droit de la salle, ce qui le mettait surtout en rapport avec les orateurs monarchiques, dont il appréciait le talent, et bonoiait le caractère, sans partagerenliërementleurs vues; penchant plulAt
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pour les chefs éloquents de la gauche modérée. Toutefois, il prit à cœur de rendre avec une fidélité scrupuleuse, non-seulement la substance, mais encore, autant qu'il le pouvait, les mouvements et les fonnes de ces discours, rappelant pour nous ceux de la Grèce et de Rome, par l'importaôce des questions qu'on y débattait. Son aptitude naturelle & en recevoir les impressions, ainsi que 58 sincérité à les reproduire, lui attirèrent fréquemment des témoignages de satisfaction venant des cOtés les plus divers; et ce fut sans doute cet exercice consciencieux de son esprit, prolongé sur de si grands sujets pendant deux années entières, à r&ge de vingt-trois ans, qui développa en lui ce talent de rédactioD animé, lumineux, et facile, si heureusement empreint dans tons ses ouvrages.
Cette occupation cessa pour lui avec l'assemhtée elle-même. Après s'être débattue pendant deux années pour détruire, découragée de son impuissance & réparer tant de ruines, elle déclare qu'elle va: se dissoudre dès qu'elle aura seulement achevé de rédiger les articles fondamentaux de la nouvelle constitution ; remettant la révision de cette œuvre fragile à une autre assemblée, dite législative, dont aucun de ses membres ne fera partie. C'était livrer la France et la royauté aux fauteurs du désordre, sans conserver aucun moyen de résistance- Les conséquences de celle abdication imprévoyante se développèrent avec une elTrayante rapidité. Le décret de dissolution avait élé rendu le 47 mai 1791 . Le 91 juin, te roi s'enfuit des Tuileries avec sa famille. RecoDOU et arrêté à Varennes, il est ramené à Paris le 25 par les populations armées, qui le renferment prisonnier dans son palais, d'où on le sort le 30 septembre pour le mener à l'assemblée, recevoir, et sanctionner par son acceptation supposée libre, le nouveau pacte constitutionnel, que le président lui présente avec des démonstrations de respect dérisoires, s'adressant au souveraio outragé et captif. Le lendemain s'ouvre l'Assemblée légistalive, chargée de réviser cet acte. Dès les premières séances, les deux
su uiLANaia scientifiques et littéraires. partis qui composaient la faclioa réTolutionnùre, et qui d«niutt bientât s'entr'égorger, jacobins el girondins, mus séparément au même forfait, par l'ambition effrénée de la domination , on par te fanatisme des théories démagogiques, s'accordèrent k conspirer la perte du monarque et celle de la monarcbie; et ils marchèrent impitoyablement & ca but, en soulevant, pour l'atteindre, toutes les passions, toutes les fureurs. Dans cette crise fatale, H. Lacretelle se dévoua intrépidement k la défense de l'ordre et des institutions attaquées. Il s'associa pour celte t&che périlleuse, avec André Chénier, Rouober, et quelques autres écrivains courageux, auxquels Suard, qui dirigeait alors le Journal de Paru, ouvrit une feuille de supplément où chacun, dans des articles signés, plaidait la cause de l'humanité, de la raison, de la jostice, et signalait h l'indignalion publique les atrocités qui se préparaient. Quatre jours seulement avant ce bonteux SO juii n9i, où, sous l'impulsion précipitée d'un des partis qui se disputaient la popularité de la conspiration, le palais du roi fut eovatii par la populace de Paris, sa famille menacée de mort, et sa personne abreuvée d'outrages. M- LacretelLe imprimait et Bigoait un article dans lequel, en rappelant les, vertus, la loyauté, is bonté de ce malheureux prince, il attaquait avec une indignalioa généreuse les odieuses doctrines professées au club des jacobins et à l'assemblée par Robespierre, Brissot, Danton, personofdtement nommés. Quelque belles pages d'histoire qu'il ait pu écrire dans des temps moins orageux, celles-là resteront totijours les plus honorables pour sa mémoire. Quoi de plus glorieux, pour un homme de lettres, que d'avoir défendu, avec ce courage, U vertu et la justice en face des bourreaux !
Après la journée du sa juin, ou ne pouvait plus sauver le roi qu'en l'enlevant de Paris. Plusieurs plans furent proposés, doal un, conçu par te duc de La Hocbefoucauld-Uancourt, parut offrir le plus de chances de succès. Le duc, nommé gouverneur nûlttttire delà Normandie, se rendit à Houea, où l'op devait awav
MiLlNGEB aCIENTlFIQOXS KT LITTÉRàIKU. S(S
le roi; et M. I^cretelle, attacha depuis plusieurs mois à lui,, comme ami, sous le Litre de secrétaire, ne le quitta pas dans cette entreprise hasardeuse. La bourgeoisie et les troupes so montre^ reat d'abord ouvertement favorables. Malheureusement, & Pacis, les difficultés d'une évasion lecrëte, les suites funestes que remploi de la force pouvait avoir pour la famille royale, enfin la répugnance du malheureux prince k s'en séparer, ajant retardé l'exécution, la catastrophe du 1 0 août survint, qui la rendit impossible. Le duc, dénoncé, poursuivi par les révoiulionnaires, réussit dilBcitement h. leur échapper et h. passer en Angleterre, sans autres ressources que celles que son secrétaire dévoué pourrait lui procurer par la vente de ses équipages. Cette dernière marque d'attachement ne lui manqua pas. Après avoir rempli avec beaucoup de dangers la charge qu'il avait acceptée sans hésitation, M. Lacrelelle n'échappa lui-même aux recherches des jacobins furieux, qu'en se réfugiant & Paris. La journée du i 0 août avait complété l'œuvre de destruction rhédi tée. Elle amena l'abolition de la royauté, l'assassinat juridique du roi, do la reine, et ouvrit, pour la malheureuse France, une ère de sang qui dura près de daux années. Depuis ce triste jour, jusqu'au 9 thermidor, f^ juillet ^94, où périt Robespierre, non-seulement la noblesse de race et les richesses, objets accoutumés d'envie, mais tout ce qu'il y a d'honorable dans les sociétés humaines, la religion, la vertu, rianocence, le talent, le génie, furent voués à la mort. Les écrjvtdns généreux qui avaient combattu les conspirateurs et lés auteurs de ces crimes, furent poursuivis avec acharnement. Roucher et André Chénier .moururent sur l'échafaud, deux jours avant l'heure de la délivrance ; le dernier sans que son frère, menacé lui-même, pût le secourir. H. Lacretelle, non moins engagé qu'eux et non moins persévérant, n'échappa au même sort que par une suite de hasards, dans lesquels il dut principalement son salut au vif attachement qu'il avait inspiré k une respectable famille, celle de madame Le Sénéchal, l'aïeale de
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notre confrère M. d'Audiffret. Quand il vit qu'il ne pouvait plus, sans péril pour elle, profiler plus longlemps de l'bospilalité qu'elle lui donnait, il se rejeta dans le gouffre de Paris, oà, bieotdt reconnu, poursuivi par les agents de la police révolutionnaire, il se tira de leurs mains comme par miracle, et réussit k se réfugier dans l'armée, parmi les nouvelles levées de réquiùtionnaires, quoique ayant dépassé l'&ge presolt. Là, eDCore* l'honnêteté de ses sentiments, et les aimables qualités de son esprit, facile li se communiquer sans préleatioa aucune, lui atUrërent les sympathies de tout ce qui reprochait, n se fit ainsi des amis dans ses camarades, des protecteurs dans ses diefs; et aussitôt que la mort de Robespierre et de ses adhérents les plus in^mes, au 9 thermidor, suspendit la rigueur des persécutions politiques, il obUnt facilement son congé, puis se hâta de revenir à Paris, embrasser ceux de ses amis qui avaient survécu, solliciter pour eux les réparations qui étaient encore possibles, et travailler, par ses écrits, par ses démarches, avec tout ce qui restait d'écrivains de talent, à soulever l'opinion publique contre les décrets d'emprisonnement, de proscriptions, de confiscations, qui avaient été rendus au temps de la Terreur; ce qu'ils firent avec tant de succès, que ces décrets furent presque tous rapportés par 1b Convention elle-même. Ici, je ne suivrai plus M. Lacrelelle dans les détails de toutes les catastrophes politiques, funeste héritage des excès antérieurs, auxquelles il échappe encore, et j'arrive à la dernière qui le ramena pour toujours aux lettres par la perte de la liberté.
On était en 4 797. Depuis deux ans, la Convention avait disparu. Son despotisme sanglant était remplacé par une constitulîoa mixte, dont le mécanisme philosophique, partageant le pouvoir législatif entre deux assemblées distinctes par des conditions d'Age, et remettant le pouvoir exécutif & cinq directeurs temporaires choisis par elles, avait paru théoriquement devoir offrir [dus d'obstacle h reotratnement des passions. Hais, dans ces choix
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péEiodiquement renouvelés, les anciens auxiliaires de Robespierre, qui avaient fait leur compte de lui succéder bous cette nouvelle forme, se ti'ouvaieot de plus en plus écartés par les souvenirs qu'ils rappelaient. Ils voyaient avec (rajeur s'élever et s'accroKre dans ces assemblées un parti modéré, dont la fermeté, la prudence, le talent de parole, lui attirant une considération générale, menaçaient leur domination et leurs personnes d'une chute prochaine. Sur les cinq directeurs, trois, appartenant k celte faction, conspirèrent pour eux-mêmes contre tout ce qui leur était opposé. De lÀ ce terrible coup du iS fructidor, t septembre 1797, par lequel ils enveloppèrent dans une accusation commune de complot royaliste leurs deux collègues Barthélémy et Camot, plus de . soixante membres des deux conseils, et d'autres personnes encore objets de leurs craintes ou de leurs inimitiés particulières, doal ils requirent la déportation eu masse & la Guyane, par mesure de salut public. Malgré quelque courageuses résistances , après un petit nombre d'exceptions, difficilement obtenues, cet acte odieux fut ratifié par les assemblées mutilées, où les anciens révolutionnaires de 1793 étaient redevenus les maîtres. Les triumvirs victorieux avaient demandé l'application de la même peine aux propriétaires, imprimeurs, directeurs, et collaborateurs, de quarante-deux journaux qui, sous des bannières différentes, combaltùent le retour du despotisme conventionnel, ce qui comprenait plus de cinq cents personnes, du nombre desquelles étaient Suard, La Harpe, Hichaud, Fontanes, et tout ce qu'il y avait de plus distingué dans les lettres. Par une sorte de remords de proscrire & la fois une telle multitude, on exempta les simples collaborateurs. Hais H. Lacrelelle s'était fait trop remarquer par la chaleur de ses opinions et par son talent, pour que ce titre pAt le sauver. Il fut arrêté et conduit au dépôt de la police, en attendant que l'on disposât de lui. La suite imminente c'était le renvoi à la prison du Temple, coaséquemment la dëporlatton. Heureusement le secrétaire général, H. Dubosc, qui l'interrogea à son arrivée, le con-
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naissait de réputalion par ses écrits et avait conçu pour Ini am grande estime. Touché de te voir dans ce péril, il prit sar loi de le garder au dépôt pendant quelques jours, pour donner le temps à son frère el à ses amis de f^re des démarches en sa favear. Cs répit fut son salut. Son frère, averti, vint bientôt après lui apprendre que son nom avait été rayé de la liste fatale parole Consei] des Anciens, mais qu'il avait encore tout & craindre de ['inimitié personnelle d'un des directeurs, et que tout ce qu'il avait pu obtenir des autres, c'était qu'il tftchflt de se faire oublier dans sa prison. C'est à quoi H. Dubosc l'aida encore, en le retenant au dépOl parmi les prisonniers de toute sorte que l'on 7 amenait chaque jour, et qui de lit étaient renvoyés sans retard à leurs destinations définitives : les accusés politiques devant des commissions militaires, les malfaiteurs devant les tribunaux civils. H. Lacretelle resta pendant trois mois caché dans celte foule qui se renouvelait sans cesse ; y passant de longs et tristes jours au milieu des plus nobles infortunes et de la plus dégoûtante immoralité. Après cette dure épreuve, la première ardeur des poursuit» étant assouvie, l'un des administrateurs du bureau central, ie respectable Cousin, ancien membre de l'Académie des Sciences, cédant à ses Instantes prières, autorisa son transport à la prison -de 11 Force, non sans crainte qu'il ne s'y trouvilt trop en évidence. U eut le bonheur d'y être oublié, et n'en sortit qu'au bout de vingt mois. Mais celte seconde phase de sa captivilé ne fui ni sans con* solation, ni môme sans ces jouissances que les témoignages perséït'rants de l'intérêt le plus tendre, venant de personnes estimées et chéries, peuvent Jonner dans l'infortune à un cœur bien fait. Chose singulière I ce fut là qu'il devint historien; et c'est de là que date le commencement de sa carrière spécialement littéraire. Les libraires Treultel et Wurtz vinrent dans sa prison lui proposer de continuer le Précis historique de la Ite'coliition, publié par Habnut de Saint-Élieonc, qui s'arrtte à la fin de l'Assemblée constituanlc. Il accepta cette lAchc avec joie, et personne n'y
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était plus propre. Il aralt vu de près les actes et les acteurs. Si l'boDaéteté de son caractère, son désintéressement, et l'absence d'ambition, ne l'avalent pas mis en position de pénétrer au cœur âes partis, et dans les secrets de leurs machinations, il en avait connu les résultats par une dure expérience. Il] avait partagé toutes les émotions que la France entière avait ressenties, h chaque époque de ce drame terrible. Il lui auflisait de ses souvenirs et de quelques dates prises dans les journaux du temps, pour faire une peinture vivante et fidèle de ce que tout le monde avait éprouvé. Il composa ainsi, sous les verroux, l'hlslolre de l'Assemblée législative, ofl il mettait hardiment à nu la conspiration qui s'y était ourdie, dès son origine, contre la royauté et tes personnes royales ', fatale préparation k la tyrannie qui couvrit bientôt la France de deuil et de ruines; flétrissant dès lors sans ménagement les auteurs de ces actes sanguinaires, dont les héritiers et les complices étalent encore tout-puissanls. Ce précis, écrit d'un style entraînant et rapide, ne fut publié qu'en 1801, après ta chute du Directoire : il eut un immense succès. L'auteur traita depuis le même sujet, avec plus de développement, sous la Restauration, en IBSi, dans un ouvrage où il l'a lié aux évënements qui ont immédiatement précédé et suivi. Mais il n'eut rien h changer dans l'ensemble du tableau , ni dans les portraits des personnages, qui seulement étaient devenus moins dangereux à décrire sous leurs traits véritables, qu'ils ne l'étaient encore en 1801.
, Le sentiment de satisfaction que M. Lacrelelle éprouva en retraçant, presque de mémoire, ce tableau de l'Assemblée législative, lui fit comprendre la justesse de l'avertissement qu'il avait reçu dix ans auparavant de son frère, que sa véritable vocation littéraire était d'écrire l'histoire contemporaine; et il se promit de ' suivre ainsi celle de la révolution française, dans toutes les phases qu'il lui avait vu parcourir. Ce fut là désormais son but spécial et la principale occupation de sa vie. Mais il ne lui aurait pas été -
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possible d'accomplir cette œuvre dans les prisons où U était conflné depuis vingt-trois mois. Il en sortit de le maaière du monde la plus imprévue. En ce peu de temps, le gouvernement du Directoire était arrivé aux dernières convulsions de son agonie, qui était aussi celle de la France. Foucbé était alors ministre de la police. Un jour U. Lacretelle reçoit l'ordre de se rendre dies lui, et il ; est conduit par un gendarme. Uentrevue était iaquiëlaote. Cet homme redoutable n'aurût-il pas eu avis que le prisonnier travaillait k une histoire de l'Assemblée l^islative, où lui et ses pareils n'étaient pas ménagésT Bien de tout cela. Foucbé le reçoit trés-bénignement, et lui déclare tout d'abord qu'il est libre. Pub il se met & déi^mer contre les machinations anarchiques des jacobins dans leur nouveau club du Manège, loi apprend que le directeur Siéyës et la majorité de ses collègues ont résolu d'en ordonner la fermeture; et, sur son avis approbatif, lui demande de rédiger un projet de rapport tendant à justifier la nécessité de cet acte. M. Lacretelle, ravi autant qu'étonné, accepte, rédige son faclum, l'apporte le lendemain au ministre qui l'accueille avec de grands éloges et toutefois n'en emploie que la partie la moins éoergique. Dès lors, le nouvel écrivain officiel se vit recbercbé par les confidents intimes de la conspiration. Mais un ami de Gohier, l'un des directeurs menacés, l'avertit qu'il est dénoncé et qu'il risque d'être ramené dans sa prison, s'il ne quitte à l'instant Paris, n avait trop souffert pour ne pas suivre cet avis salutaire. Il se réfugia donc ii lu campagne, chez un négociant ami de son frère, H. Bidermann, oit il resta jusqu'après le grand événement du 18 brumairequi assura déQnilivement sa liberté'. Il accueillit cette nouvelle révolution, ainsi que l'immense majorité des Français, comme une délivrance inespérée. Sans doute, ce
* Ptna ttrd, ce rut encore chei ce mËme H. Bidennftnn, et dana cette même c«mp»gne, que H" de Staël trouva d'abord on uile qgud elle fut exilée dt
qui restait alors d'hommes politiques ont pu regarder l'avénenteot du gouvememeat militaire avec défiance ; ceux qui rêvaient encore une s^e liberté, jtureot prévoir un mattre. Hais, après dix années d'anarchie et d'oppression sanglante, la masse de la nation ne voyaicque la fin de ses souffrances. Préservée à peine au dehors par le courage de nos Mmées manquant d'approvisionnements, même d'armes; à l'intérieur, ruinée, avilie par un gouvernement ignoble, la France se mourait de misère et de honte. Le vainqueur de l'Italie et de l'Égjpte la releva et la fit revivre. L'avenir était dans les secrets de Dieu.
Lorsque H. Lacretelte sortit de sa retraite, Paris lui sembla un monde nouveau. [L'ordre avait succédé au désordi«, le repos è. l'agitation, la sécurité à l'inquiétude. Il profita de ses précédentes relations avec Fouché, demeuré ministre de police, pour solliciter la liberté de ses anciens compagnons de captivité, prêtres, émigrés, hommes de lettres, qui étaient encore détenus, et il eut souvent le bonheur de réussir. Il plaida pour ces diverses classes d'infortune, dans des écrits qui ne furent pas sans une heureuse influence. Hais il ne tarda pas k s'apercevoir que sa constante prédilection pour un gouvernement tempéré par des assemblées librement élues, et librement délibérantes, n'était plus de mise parmi les gens de lettres ses anciens collaborateurs. Délivrés du commun danger qui les avait si longtemps réunis, ils s'étaient déjà partagés en différents camps. Les uns, c'était le grand nombre, éblouis, fascinés par l'auréole de gloire qui entourait le héros réparateur, se firent les apAtres, bientdt les instruments dociles du pouvoir nouveau ; d'autres cadiërent les regrets de leur importance déchue sous le manteau d'une opposition philosophique; d'autres essayèrent de relever le drapeau du royalisme, pour lequel jusque-là ils avaient secrètement combattu. Les vieux sentiments, naïvement désintéressés, de H. Lacretelle n'avaient plus de place dans ces partis divers. On ne le rechercha point, et il ne s'offrit pas. U restadonc un simple homme de lettres, occupé
&9S HiLANQKS flOIENTirtOOKS KT LtTTiRAinifl.
UDiquement d« travaux coatormu fc bob goûta, eans méamtenlftment, Bans envie; et en comparant sa Carrière dâsonDus û truqullle à des destiniïes plus brillanteB, il eut bien souvent roccauon de voir, comme le dit La Fontaioe :
Que la nirtOD* *«od m qu'on croît qu'elle donne.
C'est dans cette dernière partie de sa vie toute littéraire qu'il me reste & le considérer. Hais, ne l'y trouvant plus mAlé aux évteements généraux que pour en subir les vicissitudesi comme tout autre particulier, Je n'irai pas rechercher curieusement let intpressioDS passagères qu'il a pu en recevoir fc mesure qa'îli s'accomplissaient ; et je m'attacherai uniquement h montrer les qnalltés de son cceur et de son esprit, telles qu'on les voit dans les œuvres durables qui recommandent sa mémoire.
A la formation de l'IIolverslté, en 1S09, Fontanes le DOmmt professeur d'histoire ft la faculté des lettres de Paris. U avait alors quarante-trois ans. Beaucoup de personnes qni occupent aujourd'hui des rangs élevés dans la littérature, plusieurs appartenant à celte Académie, ont assisté à ses leçons, je n'oserais dire comme disciples; tous en ont conservé le plus touchant souvenir. Ce n'était pas, te ne pouvait pas être des études historiques présenléet sous la forme savante et sévère, que des hommes justement c^èbres, ont depuis donnée it ce genre d'enseignement. C'étaient des récits animés, où le professeur, dans Une improvisation chaleureuse, envisageant surtout les événements au point de vue an* matique et moral , communiquait à son nombreux auditoire l'admiration du bien et du beau dont il était lUi-méme pénétré. L'aSluence pour l'entendre était grande; et dans son succès, l'estime de sa personne, ainsi que la sympathie pour les nobles sentiments qu'il aimait à exfirimer, Bvaietit autant de part que l'aurait de son talent oratoire. En lui rendant ce témoignage, je ne fais que redire ce que plusieurs d'entre vous m'ont appris.
HÉLAKGES scientifiques tt LtfTÊnAinES. 923
Tout le temps qui ne lui était pas enlevA par cet exercice, si noureaa pour lui, da professorat, M. Lacretelle l'employait h 1& grande t&che qu'il avait entreprise d'écrire une histoire générale de la révolution française. Les circonstances qui l'aTaient immédiatement précédée et qui lui avaient donné naissance, lui four-> Dirent d'abord le sujet de plusieurs publications successives dont le succès fut tel, ^u'en 1813, il put les rassembler dans une troisième édition, composée de six volumes, qu'il intitula : tft^toire de France pendant le XYIW siècle. Ils commencent à la fin du régne de Louis XIV, et se terminent k la convocation des Étals généraux en 1789. Ce fut le principal titre littéraire qui lui fit obtenir une place parmi vous, k cdté de son frère. Cet ouvrage offre une narration vive et attachante des événements publics qui se sont succédé pendant les quatre-vingts premières années du xvtii" siècle, tels qu'ils ont été vus et Interprétés par la généralité des spectateurs contemporains; de sorte que l'on peut appliquer k l'auteur ce que Voltaire dit pour lui-même, en paN lant du siècle de Louis XIV : qu'il a voulu en être le peintre, non l'historien. Le style a donc naturellement le caractère qui convient à un récit, plutdl qu'à une discussion critique et approfondie des fottsetde leurs causes. Ils'èlëve parfois Jusqu'à la forme oratoire pour reproduire les impressions et led émotioni du moment. Plus tard, de 18H à 1826, M. Lacretelle compléta cette histoire du xvtii* siècle par huit nouveaux volumes qui la conduisent Jusqu'à l'avènement du consulat, en novembre 1799. Ils sont conçus dans le même esprit que les précédents, et tirent un surcroît d'intérêt de ce que le narrateur a vu les hommes et les événements dont il parle. On retrouve la même forme et la même facilité d'exposition dans tous les ouvrages que M. Lacretelle a écrits, sur d'autres époques antérieures ou postérieures de notre histoire ; et ce talent de raconter, qui le mettait à la portée de . tous, a été sans doute une des causes principales qui lui ont vdu un si grand liombre de lecteurs. Il le conserva, je devrais plutôt
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dire il en jouit, jusqu'à une extrême vieillesse. It 7 compt&it si bien que, de 1846 à 18i8, àl'ftge de quatre-vingt-deux ans, il publia six nouveaux volumes, contenant l'histoire du Consulat et de l'Empire, en concurrence avec M. Tbiers, qui, indépendamment du talent personnel, dont il ne m'appartient pas d'apprËder la force relative, avait sur lui de si grands et de si nombreux ' avantages de position : possédant tous les documents, tant secrets que publics, relatifs aux faite et aux personnages du temps; ajant eu avec la plupart de ceux-ci les relations intimes d'un bomme d'État, et s'étant rendus familiers les mystères de la politique, pour, les avoir lui-même longtemps pratiqués. Aussi, entre ces deux ouvrages qui traitent du même sujet, trouve-t-on toute la différence du peintre & l'bistorien ; sauf que l'historien, quand il le veut, est encore un très-grand peintre.
U. Lacretelle n'a cessé d'écrire qu'en cessant de vivre. Parmi les dernières productions de sa vieillesse, celle qu'il a donnée en l8iS, à l'âj^e de soixantf^seize ans, et qu'il a intitulée : Dix aiu d'épreuve! pendant la Révolution, offre surtout un charme et un intérêt infinis, comme tableau de mœurs durant cette terrible époque. On y voit avec attendrissement un vieillard, parvenu aux bornes de la vie, qui, achevant le reste de ses jours dans une paisible'aisance, entouré de toutes les affections de famille qu'il ressent avec la vivacité de la jeunesse, jette ua regard tranquille sur son passé, raconte les dangers qu'il a traversés avant d'ai^ river au port, el remercie Dieu pour l'avoir si heureusement retiré de la mer orageuse où il a vu périr tant de ses compagnons.
Deux ans auparavant, lorsque l'&ge l'eut contraint de renoDcer à l'enseignement publiCi M. Lacretelle avait rassemblé dans un ouvrage spécial, appelé Testament philosophique, l'exposé des convictions morales dont il était pénétré, et qu'il voulait léguer à la jeunesse, ne pouvant plus les lui communiquer par la parole. Quelque jugement que l'on porte sur les considérations
philosophiqaes ou religieuses, sur les réminisceDces grares ou légères, auxquelles sa fantaisie l'eutraîne, on ne peut qu'être touché des bonnes intentions qui les lui inspirent. Cet amour du bien et de l'honnête dont il était animé, tous le retrouviez toujours en lui aussi vif, aussi jeune, k chaque hiver qui le rappelait parmi vous ; et revenu à sa maison des champs, il se plaisait & le propager, par ses entretieus et ses discours, dans les solennités littéraires, les concours d'horticulture, les comices agricoles, qui se tenaient autour du lieu de sa retraite; s'y faisant désirer, respecter, et chérir, de tous ceux qui les composaient. L'académicien devenait alors un professeur de morale, sachant donner k son langage toutes les formes, et l'adapter & chaque condition. Uéme , quand le retour du printemps l'amenait ainsi h revoir encore une fois les fleurs, la verdure, et les rives tranquilles de la Sadne, il ranimait les vestiges du feu poétique de ses jeunes années, pour épancher dans des vers pleins d'un doux abandon les sentiments de bonheur et do reconnaissance que lui inspiraient les beautés de la natuA-renùssante, le souvenir de ses amis absents ou perdus, surtout la tendresse de la compagne chérie qui, après avoir embelli le milieu de sa vie, et lui avoir donné deux fils affectionnés, soutenait et charmait son déclin par un dévoue-' ment de tous les instants, qui aujourd'hui encore se continue et s'attache & sa mémoire. Il s'éteignit en paix le 26 marsISSS, &gé de quatre-vingt-neuf ans. Comparez cette destinée, surtout cette Qn, b celle des homoies du même temps, savants ou letu^, que le besoin de la renommée, l'ardeur de l'ambition, et le sentiment de leur force, ont jetés dans dés fortunes plus brillantes ; et dites b. qui, d'eux ou de lui, est échue la meilleure partf
Toutefois, cette part si bonne et si heureuse ne lui fut accordée que dans la seconde moitié de sa vie, lorsque le cours des événements, plus que sa volonté , l'eut écarté pour toujours des affaires publiques. Étant resté simple dans ses goûts, modéré dans ses désirs, n'ayant jamais ressenti bien vivement l'aiguillon
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ardent de l'ambiiioD, il put reprendre sans regret, sans amertume, les penchants littéraires de »a jeunesse, peut-être même BB senUr le charme mieuK qu'autrefois. Ces dons natureU qn'il avait conservés, (Irent pour lui ce qu'une grande énergie morale a produit dans plusieurs personnages célèbres de notre temps, qui, après avoir d'abord suivi la carrière des lettres' avec une hante distinction, étant passés de là dans les emplois les plus élevés de la politique, sont revenus ensuite aux travaux littéraires, avec la même délectation et le même talent, nullement affaibli, an contraire, mûri, agrandi, fortifié par la connaissance des hommes el des affaires ; se créant par là, pour ainsi dire, une existence nouvelle, dans laquelle ils se sont fait, comme écrivains, un rang au moins aussi éminent, surtout plus dépendant d'eux-mémea el plus durable, que celui qu'ils avaient atteint comme hommes d'État. Hais oe sont lu des exceptions qui ne peuvent pas servir . de règle. Dana les cas les plus ordinaires, après que les revers politiques ont remplacé les succès, le charme de l'étude, et les simples jouissances du travail d'esprit, sofat perdus dans rirrilation, le mécontentement, même le désespoir. C'est là une chance funeste, à laquelle les imaginations jeunes et ardentes qui embrassent la brillante carrière des lettres, sont exposées dans notre aociëté actuelle, où le talent littéraire qui se fait entendre ti applaudir de tout le monde, peut prétendre à tout. Pour échapper i l'ambition, celte Sirène qui les appelle, il leur faudrait la prudence d'Ulysse.
Le culte des science positives, plus caché au vulgaire, a moins d'éclat et moins de dangers. Toutes, sous des dénominations diflérentes, et en se plaçant à des points de vue divers, tendent k ua même but, que le génie perdant de Descartes avait entravu et signalé de loin, sans pouvoir l'atteindre. Ce but, c'est la manifestation des forces que rintclligeoce divine met en oeuvre dans le mécanisme de l'univers, et la détermination des lois abstraites qoi en règlent les combinaisons. L'existence de ces forces se découvre
HELANOBS SCtENTiriOUKS KT LITTIHAIHRS &l7
je derr&is plutôt dire se oooatale, par l'observation des mouvemenu qu'elles communiquent à la matière inerla, dépourvue de sentiment el de spontanéité. Elles le distinguent entre elles, et sa mesurent par la direction et la grandeur des vitesses qu'elles lui impriment. Sur ces données,, le raisonnement matiiéinatique établit les lois générales qui règlent leurs effets combinés, sans que nous ayons aucun besoin, ni aucune possibilité, de connaître leurs sièges, ni leurs causes. Alors, d'après la seule diversité des éléments entre lesquels leur concours s'opère, l'esprit volt se produire toute ia variété de phénomènes mécaniques, en apparence les plus dissemblables, que la nature nous présente :' depuis tes révolutions éternelles des astres dans les profondeurs du ciel, jusqu'aux mouvements lents ou oouvulsifs que les dernières particules de la matière, réduites à une ténuité insaisissable, exècu-* tent invisiblemeni dans les opérations de la physique et de la chimie. Forts de ces connaissances, et conduits par elles, nous interrogeons, nous gueslionnons pour ainsi dire la nature, en lui faisant subir des épreuves contradictoires, qui la contraignent à nous découvrir les mystères de ses procédés, k nous révéler l'eiiatence et lès qualités de ses agents invisibles, à nous montrer leur puissance et leur mode d'action. Enhardis par le succès, nous osons tenter de discerner et de ramener aux mêmes lois abstraites, ce qu'il y a de mécanique dans cette multitude infinie d'êtres, en qui Dieu a répandu ce soufDe passager que nous appelons la vie : formant chacun comme un monde & part, qui s'eulretient et se renouvelle par un continuel miracle de création intérieure, pendant la durée qui lui est assignée. Aidés des instruments construits par notre art pour agrandir le pouvoir de nos sens, nous étudions la structure intime de ces étrei, les organes divers dont iU sont pourvus, les fonctions constantes, variables, ou occasionnelles, que ces organes accomplissent, les sucs qu'ils sécrèlent, les tissus qui les constituent. Puis, appelant i, notre secours les épreuves d'une expérimentation intelligente, nous appliquons
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la sagacité ie noire esprit à découvrir, à manife^er l'nâage de ces parties pour concourir à l'ensemble : recherche d'un ioléiét inépuisable, où la plus faible pousse d'un végétal Tivant, le moindre animalcule microscopique, nous offre autant de merveilles que le cie) même; et qui, par une sorte d'ilInmioatioD divine, nous laisse apercevoir, adorer la puissance créatrice à travers le voile de ses actes, d'autant plus près, que nous faisons plus d'efforts pour les pénétrer. Celui qui se sera voué à ces études contemplatives, avec une passion sincère et profonde, s'y tronven aussi complètement dispensé de prendre part aux affaires publiques que s'il vivait dans Sainme ou dans Jupiter. Il ne tombera dans leurs périls que s'il veut s'y précipiter. Le monde extérieur ne viendra pas l'arracher & ses abstractions s'il ne s'en bit un titre pour attirer sur lui les regards de la foule, et se fraynpar ses suffrages une voie à la fortune et aux emplois politiques, sacrifiant ainsi les jouissances pures de la pensée à la vanité ou fc l'intérêt. Combien n'avons-nous pas vu d'hommes de notre temps perdre h ce marché, la dignité de leur indépendance, le bonheur intérieur, ta paix âe l'àme, la faculté du travail, même le génie! Et pour quelle gloireT Poîir que cette multitude que vous méprisez vous di^ngue et vous nomme, pendant la durée de voh*e faveur, tandis que les hommes que vous êtes forcés d'estimer, et qui vous Jugent, diront seulement de vous : Ah I quel dommagel... Et en quoi ce vain succès proBtera-t-i) à votre mémoire t Qui s'inquiète aujourd'hui de savoir quel rang politique avaient ou n'avaient pas Descarles en France, Newton en Angleterre, Leibnitz en Allemagne, Linnée en SuëdeT C'est vers ces gloires abstraites, communes à toutes les nations du monde civilisé, qu'il faut élever les regards de la jeunesse qui se destine aux sciences, pour lui montrer l'avenir auquel elle doit aspirer. H'au* torisant donc ici de la position que vous m'avez faite, pour lui adresser des conseils que je pourrai lui présenter comme venant de vous, je lui dirai : Vous tous jeunes gens, qui arrivez dans la
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carrière des sciences en y apportant l'ardeur vive et pure de vottc &ge, ne laissez jamais éteindre en vous ces nobles aenlimenls, par les intérêts de vanité ou de fortune qui occupent et agitent le plus grand nombre des hommes de nos jours. Que le développement de votre intelligence soit votre unique but. Appliquez-vous d'abord à exercer, assouplir, perfectionner les ressorts de votre esprit par l'étude des lettres. N'écoutez pas ceux qui les dédaignent. - On n'a jamais eu lieu de s'apercevoir qu'ils fussent plus savants pour Btre moins lettrés. Elles seules pourront vous apprendre les délicatessesdelapensée,lesnuancesdustyle, vous donner la pleine compréhension des idées que vous aurez conçues, et vous enseigner l'art de les exprimer clairement, par des termes propres. Ainsi préparés, votre initiation aux premiers mystères des sciences deviendra facile. En vous 7 présentant, fortifiez surtout votre esprit par l'étude des plus abstraites, qui sont le principe logique de toutes les autres. Quand vous aurez goûté les prémices des jouissances que chacune donne, choisissez celle qui vous plaît, qui attire, et attachez-vous & la cultiver. Si l'attrait devient une passion, abandonnez-vous au charme qui vous entraîne; et, lorsque ' votre persévérance vous aura mérité d'entrer dans le sanctuaire de cette science préférée, & la suite des grands hommes qui nous - l'ont ouvert, dévouez-vous tout entier à son culte, d'un constant amour. N'ayez plus alors d'autre ambition que de dévoiler après eux, à vos contemporains et à la postérité, quelques-unes de ces vérités impérissables que la nature inQnie leur a cachées, et nous cache encore. Pour vous rendre digne de les découvrir, efforcezvous de lui arracher ses secrets par de longs travaux, suivis avec une invariable patience, dans la solitude; ne laissant distraire votre esprit que par les affections paisibles qui peuvent l'orner, l'élever, ou l'étendre. VoUs n'arriverez pas ainsi à la richesse et aux honneurs du monde. Si vous tenez de la faveur du ciel une modeste aisance, ne désirez rien au delà, et persévérez. Ne vous l'a-t-il pas accordée? Craignez de tous engager dans une carrière