VOYAGE EN NORWEGE ET EN LÀPONIE
PENDANT LES ANNÉES 4806, 4807 et 4808
PAR M. LÉQPOLD DE BUGH
TRADUIT DE L*ALLSMAND PAR l.-B. ETRiiS
(ËLtrait du Journal des Sananti, 1816.)
C*e8t ttû dévotiement bien respectable que celui des savants qui, dans le seul dessein d'être utiles, sans intérêt, sans ambition, ordinairement sans récompense, quittent leur patrie, leur famille, renoncent à toutes les douceurs d'une vie tranquille, pour aller au loin agrandir, par de pénibles voyages, la sphère des connaissances humaines. Ce dévouement, dont les Halley, les Bouguer, lesToumefort, les Linné, les Humboldt, nous ont donné de si beaux exemples, est, on peut le dire, aujourd'hui général parmi ceux qui cultivent les sciences physiques et naturelles avec quelque distinction ; et il n'est aucun d'eux qui ne fût prêt à exécuter toute entreprise de ce genre qui offrirait à la science qu'il aime quelque espoir d'accroissement. L'eicellente méthode qui dirige
à présent les recherches scientifiques assure Tutilité de c^s efforts. On ne voyage plus pour apprendre des opinions, mais poiir étudier la nature et pour découvrir, dans la diversité de ses aspects, le secret de ses lois générales. Hais le zèle des savants, sans perdre rien de son application spéciale, peut avoir encore des résultats d'une utilité plus étendue. Un homme instruit, éclairé^ qui parcourt un pays peu connu, dans lequel h civilisation ne fait, pour ainsi dire, que dé naître, et il y a de ces pays-là même en Europe; un tel homme, dis-je, pourra, sur son passage, recueillir une infinité de résultats qui intéresseront le public; et le simple journal de son voyage méritera d*ôtre lu de tout le monde. Tel est précisément Touvrage de M. deBuch, dont nous annonçons ici la traduction. Ce savant, depuis longtemps célèbre par ses travaux minéralogiques, a voulu, sans doute, compléter ses connaissances dans cette partie en visitant la Laponie et la Norwége : mais ces contrées, tout à fait inconnues sous ce rapport, étaient encore nouvelles sous beaucoup d'autres. Il n'exi^ tait point de relation de voyage le long de la cdte septentrionale de la Norwége ; et ce n^était que dans quelques dissertations suédoises, non traduites, que Ton pouvait avoir des renseignements sur la manière dont les communications sont possibles au nord deToméo, entre les deux Laponies suédoise et norwégienne. Enfin, il était du plus grand intérêt pour la géographie physique qu^un voyageur instruit observât exactement, le baromètre à la main, dans ces contrées boréales, l'influence progressive que le rrfroi* dissement à diverses hauteurs, et à des latitudes de plus en plu» rapprochées du pôle , exerce sur la nature de la végétation , sur ses limites, et, par suite, sur la manière de vivre des hommes, ainsi que sur le mode possible de leur existence* Cétait une belle question à résoudre que celle de savoir jusqu*à quelle températonr moyenne la société humaine peut naturellement se soutenir» et de déterminer comment les relations commerciales peuTeol U faire subsister. encore presque indéfiniment au delà de ces Itnii-
tes, en transportant parmi les glaces polaires les aliments nés sous de plus doux climats.
Quelque mérite que puissent avoir les observations minéralogiques de M. de Buch, c'est principalement sous ce point de vue moral que nous essaierons de présenter aujourd'hui son ouvrage à nos lecteurs. La description locale de la nature des roches, de leurs gisements et de leur superposition est, sans doute, très-utile pour la géologie, parce que les faits, ainsi rassemblés de toutes parts, sont le seul fondement solide sur lequel puisse s'élever celte science. Mais, jusqu'à ce qu'elle ait atteint la généralité de vues dont^iuelques esprits éminents de nos jours l'ont montrée capable, les matériaux qu'elle rassemble se présenteront comme de simples détails, que les seuls esprits dont je viens de parler pourraient rattacher à leurs grandes vues. C'est pourquoi nous renlet* tons à l'un d'eux le soin de grouper ainsi les faits importants de géologie que M. de Buch a découverts dans son voyage; et, dans ce premier extrait, nous nous bornerons à faire connaître ses observations morales, dont les conséquences sont plus faciles à concentrer : heureusement elles ne sont pas les moins intéressantes, comme portant sur des objets neufs, et faites par un observateur, judicieux.
Mais d'abord rappelons-nous la situation géographique des coDtrées qu'il a parcourues. Partout où des hommes vivent en société, la nature du climat leur impose certaines conditions d*existence plus ou moins difficiles à satisfaire. Elles sont douces dans ces régions heureuses de llnde et des tropiques, séjour d'une éternelle indolence, où il suffit, pour vivre, de s'abandonner à la nature; elles sont déjà plus sévères dans nos contrées tempérées , où les alternatives des saisons exigent de l'homme des cfTorts pour se garantir des rigueurs du froid et des souffrances de la faim; mais elles sont âpres et redoutables dans les climats voisins des pôles, où tous les êtres vivants ont à soutenir la terrible lutte d'une nuit d'hiver qui dure six mois. Pour donner un
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tableau fidèle des conséquences que cette position entraîne, je ne puis mieux faire que de citer le passage suivant du discours préliminaire que H. de Humboldt a composé pour la traduclioo de Touvrage de M. de Buch. « A la longue nuit d*un hiver dont la « température moyenne descend à dix-huit degrés au-dessous du « point de la congélation, succède un été pendant lequel, môme pv « les soixante-dix degrés de latitude, le thermomètre s*élèf e soa- € vent, à l'ombre, à vingtHSix ou vingt-sept degrés. Cette cetntarv
< de glaces étemelle^ qui, sous la zone torride, se soutient à la
< hauteur de la cime du Hout-Blanc, atteint, sur les cfttes du Fio- « marck, des collines à peine cinq ou six fois plus élevées que les
< clochers de nos grandes cités. Cependant, malgré le peu d*espaoe « que, sur les alpes voisines du pôle, les frimas laissent au déve> € loppement des êtres organisés, la plupart de ceux qui sont propres
< à cette région atteignent un haut degré de vigueur et de force. Les € rives escarpées de ces bras de mer dont les rennes viennent « boire l'eau salée, et qui, par leurs sinuosités, leurs divisions et « leurs courante, ressemblent à des fleuves majestueux, sont ooo-
< ronnées de pins et de bouleaux. Après avoir été plongés dans « un long sommeil d'hiver, les arbres à feuilles herbacées, stimn- € lés pendant la saison du jour par lesi rayons solaires, exhalent, € sans interruption, et pourtant sans épuiser leurs forces vitales, un c air éminemment pur. En parcourant, en été, les montagnes de
< la Laponie, le botaniste y trouve, dans la zone du rhododendron € et des andromèdes, cette sérénité du ciel, cette constance pre^ € que immuable du beau temps que Ton admire entre les tropi-
< ques avant l'entrée de la saison des pluies. L'effet de robiiquiié € des rayons solaires, est compensé par la longue durée du jour; € et sous le cercle polaire, près de la limite inférieure des neiges € perpétuelles, comme dans les forêts humides de l'OréDoque, « l'air est rempli d'insectes malfaisants. Cependant tous ces phè- € nomènes de la vie organique sont restreints à un court espace « de temps. L'astre qui a répandu une si grande masse de iii-
f mière s'approche progressivement deThorizon. Les rigueurs de
< rhiyer s'annoncent dès que le disque du soleil disparait pour
< la première fois et que les nuits se succèdent h de courts inter- « ?alles : ainsi l'existence des plantes qui embellissent la terre est « comme bornée à la durée d'un jour qui les voit naître et périr. € Cette influence de la lumière vivifiante est célébrée dans les € chants des anciens Scandinaves ; ils nous retracent, sous l'em- € blême d'une roche nue, humide et froide, la croûte primitive € du globe, que les premiers rayons du soleil du midi recouvrent € de graminées.
€ Au spectacle de ces changements rapides dans le monde « physique se joignent des phénomènes d'un intérêt moral, L'ex* « trémité de l'Europe est habitée par une race d'hommes essen- € liellement différente de celle que l'on trouve depuis le Caucase
< jusqu'aux colonnes d'Hercule, depuis le golfe de Bothnie Jus^ c qu*au sud du Péloponèse. Les peuples d'origine tartare, slave, « germanique ou cimbrique, si différents dans leurs mœurs et
< leur langage, appartiennent tous h cette grande portion de l'es- € pèce humaine, qu'assez arbitrairement on a appelée la race di|
< Caucase, Les traits qui caractérisent cette race paraissent s'effa«« « cer chez les Lapons de l'Europe, les Esquimaux de l'Amériquet « et les Samoïèdes de l'Asie, trois peuples circompolaires qui ap-» « prêchent, sous quelques rapports, de la race mongole. Sans
< franchir les limites de l'Europe, le voyageur qui cherche h, liro « l'histoire de son espèce dans la physionomie des peuples et dans f l'analogie de leurs langues, trouve h résoudra, sous le cercle « polaire, ces mêmes problèmes qu'offrent les tribus sauvages « dont nous sommes séparés par l'Océan. Le ceptre de l'Afrique
< réunit deux races également exposées à l'influence d'un climat « brûlant, les Maures et les Nègres : de même l'extrémité de l'^Su- « rope offre, à côté les uns des autres, les Finois agriculteurs et « les Lapons nomades, uniquement adonnés à la vie pastorale. € Malgré Ténorme différenpç de la consUtutiou physique de ces
« peuples, on ne saurait cependant révoquer en doute que le ài^ « lecte de la race trapue dérive de la même source que ceux des «c Finois et des Estoniens. L'analogie de ces langues, désignées « sous la dénomination générale de langue tschoude^ ne s'arrête « pas là où commence la dissemblance des traits pbysîonomic ques. Il y a plus encore : une des plus belles races d'hommes « qui habitent l'Europe tempérée, les Hadjars ou Hongrois, of- « frent, dans leur idiome , plusieurs rapports frappants avec l« c dialecte tschoude des Lapons. Dans le flux et reflux des peuples € qui se sont subjugués mutuellement en Asie et en Europe, c l'empûre des langues s'est étendu par celui des armes et des € lois. »
Après avoir ainsi envisagé généralement les circonstances physiques de ces contrées , voyons comment l'homme en a tiré parti et s'est modifié pour elles ; mais ici tout diffère selon l'époque. U n'y a aucune ressemblance entre l'ancienne Norwége, peuplée de familles isolées, presque sans communications les unes avec les autres, et la Norwége actuelle, où des villes, heureusement placées pour le commerce maritime, deviennent, pour l'intérieur, comme autant de foyers de chaleur et de vie. Nulle part l'effet de ces centres de population n'est plus sensible que dans les contrées boréales. Là, le blé des zones tempérées, se trouvant apporté par le commerce, assure la subsistance de l'habitant des campagnes bien mieux que ne ferait jamais la récolte incertaine et diétive qu'il pourrait arracher d'un sol sans chaleur, et le rond maître d'en exploiter les véritables richesses, qui, portées dans les villes et embarquées, vont alimenter l'industrieuse adresse des peuples du Midi. Dans la Norwége australe, l'hiver est l'époque de ces échanges et des grands rassemblements. Alors, dit M. de Bucfa, on voit affluer de toutes parts les paysans des vallées et des mon* tagnes environnantes jusqu'à des distances considérables, différents d'aspect, de costume, d'intelligence, selon que les rapports commerciaux, plus ou moins étendus, plus ou moins utiles, ont
ouvert et exercé leur esprit. A Christiania l'auteur fut, pour la première fois , témoin de ce spectacle. Il décrit d'une manière * irès*vive l'impression qu'il en ressentit. « On éprouve, dit-il, une < véritable satisfaction lorsque, vers le milieu de janvier, époque « de la foire annuelle, on rencontre sur les chemins des cara-
« vanes de paysans conduisant leurs nombreux traîneaux; ils « apportent une si grande quantité de beurre, de fromages, de « suif, de cuirs, que l'on ne peut concevoir comment ils s'en dé- « feront : mais chaque propriétaire, chaque ménage de la ville, € attend avec impatience l'arrivée de la caravane des traîneaux; « les paysans sont rarement embarrassés pour placer leurs den- « rées, et ils ont presque toujours la faculté de mettre le prix à « leurs marchandises. Dès le mois d'octobre, peu avant la chute « des neiges, ils ont amené à Christiania des milliers.de bœufs, « afin de fournir à la ville sa provision d'hiver : ils prennent en « échange du blé, de la drëche pour la bière des festins et des « jours de fêtes, du fer, de lu quincaillerie, quelquefois du pois- € son sec, et beaucoup de petits objets qui tiennent plus à la « commodité qu'aux nécessités de la vie. Telle est la véritable « répartition indiquée par la nature et par le climat du pays. Le « bétail prospère dans les cantons nionlueux; ils en fournissent « la ville : le blé arrive à la ville par le commerce; elle en appro- € visionne les montagnes.
c A Christiania, le blé vient presque tout du Jutland, soit dans € de gros navires, ou par des embarcations très-petites, telles que « les yachts, et même des bateaux. On est surpris de l'audace des « hommes qui osent affronter ainsi une mer généralement ora- 4c geuse ; mais la traversée ne dure que douze heures , et le dé- « bouché comme le profit sont assurés. On voit même, en temps <( de paix, arriver à Christiania du blé des autres pays plus éloi- « gnés, situés le long de la mer Baltique, lequel est meilleur que « celui du Jutland ; ce qui prouve que cette ville et le pays « d'alentour possèdent des ressources qui leur permettent de se
€ procurer plus que le nécessaire. Ses ressources sont les planches « et le fer qui attirent For de TAngleterre en Norwége, et peaMtre « à Christiania plus qu*ailleurs; car les planches qui en vienneof f ont toujours été les plus renommées. Il paraît bien simple de « partager, au moyen d'un moulin à scies, un arbre en poutrelles « et en planches, et les moulins de cette ville ne diffèrent pas de « ceux qui existent ailleurs. Christiania n*est pourtant arrivée à « un haut degré de prospérité que parce qu'on y sait mieux scier « les planches. Le pointilleux Anglais rebute celles de Drontheim,
< et les envoie en Irlande, où Ton^est moins difficile ; mais il paye « plus cher celles de Christiania et de Fredcieslat. Cette préférence « tient moins à la qualité supérieure du bois qu*à Tépaisseur c constamment égale des planches, au parallélisme exact de
< leurs deux surfaces les plus larges, et peut-être h bien d^autres c particularités qui sont connues du scieur et du négociant anglais,
< et qui décident de la richesse et de la prospérité d*un pays eo- « tier. Quelle activité, quand, en hiver, de longues files de trafc neaux chargés de planches arrivent du haut pays, et les portant
< au dépôt général, qui occupe , le long du rivage , tout Tespace « compris entre la ville et le Waterland, et qui se prolonge encore f tellement vers Textrémité du golfe, que les navires touchent € presque aux planches entassées I A la fin de Thiver, elles foi^
< ment une espèce de ville : on se perd dans le grand nombre de « rues et de passages de ces chantiers. Tant que la présence de U
< neige sur la terre permet le transport en traîneau, le mouvement « des paysans qui amènent des planches ne discontinue pas. Dc9 € qu'ils les ont livrées aux inspecteurs, ceux-ci leur font sur le « dos, avec de la craie, des marques et des chiffres qui désignent « leur droit de propriété, lendroit d'où viennent leurs plancher, € la quantité qu'ils en ont apportée. Il est singulier de voir le « paysan, portant sur son dos cette lettre de change d'un genre « original, courir à toutes jambes au comptoir du négociant dan» « le quartal. Le moindre délai, une affaire quelconque, pourrait
€ faire courir à la marqae inscrite sur son habit le risque de dis- « paraîtra : alors il perdrait irrévocablement le titre de sa créance. « Arrivé devant le caissier, il n*a pas besoin de dire un mot; il « présente le dos, il est payé sans observation : la brosse que le € caissier promène sur son habit donne la quittance. »
Ce fut dans ce commerce qu'un habitant dé Christiania, nommé Bemtanker, acquit une fortune prodigieuse, qu*il légua tout en? tière k cette ville pour le soulagement des pauvres, des orphelins, et pour aider les voyageurs qui iraient chercher à Tétranger des lumières utiles à leur patrie. Christiania doit à ce même homme bienfaisant, et à sa famille, la fondation ou Tembellissement de plusieurs institutions d*utilité publique : un cabinet de physique; une bibliothèque, une académie militaire, qui, par la généralité de Tinstruction qu*on y donne, a beaucoup de rapports avec notre École polytechnique, et qui ne serait pas indigne de lui servir de modèle eu quelques points de ses règlements, Depuis le voyage de M. de Buch , le. gouvernement danois avait projeté d'élablir aussi h Christiania une université, un observatoire; et, selon ce qu'en avait appris alors celui qui écrit cet article, ces fondations eussent été dignes, par leur grandeur, de Tétat actuel des sciences. Puisse le nouveau gouvernement de la Norwége poursuivre ces utiles projets !
M. de Buch partit de Christiania le 21 avril 1 807 , h la suite d*un hiver qui avait paru doux pour cette latitude. La fonte des neiges était arrivée plus tôt qu*à Tordinaire ; les paysans, redoutant pour leurs traîneaux ramollissement des routes, s'empressaient de quitter la ville et de regagner les montagnes, où Thiver régnait encore. H. de Buch arriva ainsi, avec quelques difficultés, à Drontheim, dont la population de 8,000 habitants est regardée comme considérable pour une ville si enfoncée dans le nord. Aussi on y fait un grand commerce de stockfish, de harengs, d'huile de poisson, de peaux, et surtout de cuivre. Il s'y est formé une société des sciences, qui a déjb publié plusieurs volumes de
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mémoires remplis de recherches intéressantes, et qui, par sa position boréale, pourra fournira la physique des obser?alions trèsprécieuses. Un grand nombre de maisons de campagne entourent la ville et augmentent l'agrément de sa situation. Cependant déjà, à cette latitude, la plupart des fruits ne mûrissent plus : le chêne méifie n*y croît qu'avec peine; car, ainsi que H. de Buch l<* remarque, il exige à peu près la même température moyenne que les arbres fruitiers. De là, continuant toujours sa route vers le nord, en suivant la côte, notre voyageur arrive sous la latitude du cercle polaire. Ici, la température moyenne de toute l'année n*est plus guère que d'un degré au-dessus de la congélation, et la plus grande chaleur du mois de juillet n'excède pas onze degrés et demi. On n'y voit plus du tout de chênes; les sapins même ont disparu. Cependant l'aspect du pays est loin d'être dénué de beautés. « Ici, dit M. de Buch , nous vtmes , pour la première fois, le « soleil resplendissant et donnant même de la chaleur à minuit « Les bouleaux étaient entièrement verts, une grande quantité de € fleurs couvraient la pente des montagnesi A peu de distance de « l'habitation, une belle chute d'eau se précipite entre des rochers « pittoresques ; le ruisseau qu'elle forme serpente en murmurant « au travers des prairies. On est frappé du nombre inflni de n>* « chèrs que l'on aperçoit, et surtout du coup d'œil de Puglœ, île « haute et escarpée, où deux cascades semblables à deux rubans « argentés tombent de plus de mille pieds de haut. » Onconçoit qu'un pareil séjour ne doit pas être désert ; et, en effet, on y ironie environ trois.cents habitants par mille carré. Mais M. de Buch prévoit encore l'espérance d'un meilleur avenir pour ces région» boréales dans la formation d'établissements fixes destinés à dfs pêcheries, dont les produits seraient portés immédiatement en Angleterre et en France. Alors l'habitant du Nordland se tPOUv^^rait dispensé d'employer plusieurs mois de la belle saison pour porter à Bergen ce qu'il a pé^hé dans le reste de- ce temps prcdeux. Ce furenl autrefois des établissements semblables qui
devinrent la source du commerce de Bergen et de sa grande prospérité ; mais maintenant l'extension des communications commerciales et de la navigation donnerait aux pèches de ces deux points de la côte des débouchés suffisants pour qu'ils ne se fissent aocun tort. Au reste, la civilisation est encore ici tellement peu avancée, que, dans tout le Nordland, qui a exactement la grandeur du Portugal, il n'existe qu'un seul lazaret et un seul médecin, que Ton vient chercher en canot pour le transporter aux points de la côte où sa présence est nécessaire ; ce qui exige quelquefois que le malade qui a recours à sa science attende plusieurs mois avant de l'obtenir. Cependant on trouve encore, dans ce pays si pénible, des pasteurs éclairés, qui peu à peu y répandront l'instructioQ et les connaiséances les plus nécessaires h la vie. M. de Buch nomme un de ces hommes respectables, M. Simon Kindal, le pasteur de l'Ile Stegen, chez lequel les enfants du pays vont apprendre à lire, à compter, et même prendre quelques notions de géographie. Qui le croirait? dans celte paroisse située à soixante-huit degrés de latitude, et, par conséquent, au delà du cercle polaire, il y a une petite bibliothèque publique à l'usage des paysans, et quelques habitants du canton contribuent, chaque année, d'une petite somme pour l'augmenter. Le pasteur, qui a écrit en norwégien plusieurs ouvrages pour l'enfance, se propose de les traduire en langue lapone pour les introduire chez les Lapons. du Finmark. Quoi de plus admirable que ce dévouement obscur qui n'a pour témoin que la Providence I
Au delà de Stegen, M. de Buch remontant toujours vers le nord, traverse le Westfiord, golfe dangereux par la rapidité des courants qui se forment entre la m^iltilude des îles dont ses côtes sont semées. Le flux et le courant général qui vient du sud, y pénétrant ensemble, poussent dans les détroits formés par ces lies une masse d'eau si considérable, que, ne pouvant s'écouler assez vite, elle s'y gonfle en torrents impétueux. Lorsque le reflux se fait sentir, ce torrent prend une direction contraire, et le
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moindre vent de sud qui le retarde par sa réslstanoe, augOMQtê encore sa furie. Dans les points où le détroit se resserre davantage, cette lutte terrible forme un véritable gouffre. Tel eat oalui qui est si fameux sous le nom de Maelstroem» près de Mosken» soe et de Varoe. « Le Haelstroem» dit M. d; Bucb, n'est réelle € ment redoutable que lorsque le vent du nordH)uest sooflDe en « opposition avec te reflux. Alors les vagues se soulèvent, for- « ment des tournoiements et entraînent dans Fabtme les poi*- « sons et les bateaux qui s*en approchent. L'on entend, à plo- « sieurs milles au large, le mugissement et le fracas du courant « En été, ces vents impétueux ne se font pas sentir. Alors le € Maelstroem est peu redouté, et n'interrompt pas la oommuni- « cation des habitants de Varoe et de Hôskensoe : reapolr de c voir en ce lieu quelque chose de grand et d'extraordinaire est « généx;|lement dé^u, parce qu'il n'amène les voyageurs qo'en « été. »
L'année 4807| pendant laquelle, M. dé Buch faisait aon voyage, avait été désastreuse pour les habitants du Nordland. Pendant le mois de février, une pèche abondante leur, avait donné d'abord les espérances les plus heureuses, lorsque tout à coup la chute tardive d'une énorme quantité de neige vint couvrir pour ' plusieurs mois les établissements où le poisson séchait, et força les habitants à tenir leurs vaches renfermées dans les étables jusqu'au mois de juillet. Les arêtes et les têtes de poisson, le résidu des huiles, les herbes marines, la mousse des rennes, les branches de bouleau, en un mot tout ce qui sert à nourrir les bestiaux en hiver, était consommé. La plupart moururent fauta de nourriture ; et, pour comble d'infortune, le poisson se trouva pourri sous la neige. Le peu de jours pendant lesquels cette masse de neiges a tombé, a fait au Nordland une profonde blessure. Tel est l'état inévitable de la société naissante dans ces régions, d'où la nature semblait l'avoir exclue. Elle n'y peut sub* sister qu'à force d'art et de travail, en luttant sans cesse contie
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rflpretA du climat, dont trop soufent riDclémence prolongée ou les retoars tardifs viennent ruiner en quelques jours les efforts de plusieurs années. Ici M. de Buch discute avec sagacité une opinion généralement répandue dans la Norwége et la Suède : c*est que, sur les bords de la lAer, de même que dans Tintérieur du pays, le climat se refroidit sensiblement! < Autrefois on ne € connaissait, dit-on, que deux saisons, l'hiver et Tété : mainte* « nant il y a un printemps ; mais il arrive à Tépoque où Tété se € faisait sentir jadis. A Drontheim, dans le Helgeland, à Stegen,
< l'époque actuelle des semidlles est de huit jours et même de
< quatorze jours plus tardive que les vieillards ne l'ont connue € dans leur jeunesse. Autrefois on récoltait des fruits à Drou* € theim ; il y a longtemps qu*on n'y en voit plus. On montre,
< en certains points du pays, de petits glaciers qui commencent € à se former, tandis qu'autrefois on n'en voyait pas la moindre
< apparence. Enfin la neige reste éternelle sur des cimes qui € autrefois s'en dépouillaient annuellement. » Quoique ces ob-* servations soient malheureusement trop certaines, M. de Buch cherche à montrer qu'il n'en faut point conclure un état de re^ froidissement dumblc. Il appuie cette opinion sur d'anciens poèmes remontant à plus de huit siècles, dans lesquels il est parié, avec beaucoup de détails, d'une époque funeste où l'on ne ricolta absolument rien depuis Drontheim jusqu'au Finmarki non pas seulement pendant une année, mais pendant plusieurs années consécutives. Alors, sans doute, dit M. de Buch, on dut bien davantage at)ire à une cause de refroidissement générale et permanente. Néanmoins cette cause ne fut que passagère. Des étés plus favorables revinrent ; la végétation reparut, et avec elle la vie et la prospérité. M. de Buch pense qu'il en sera de même de l'époque actuelle ; il suppose, avec beaucoup de vraisemblance, que les régions boréales sont sujettes à des alternatives de climat incomparablement plus prolongées et plus . influentes qu'elles ne le sont dans nos zones tempérées. En effet, dans un pays
dont la température moyenne est à peine d*un degré centésimal au-dessus de la congélation, ce qu'on peut juger, comme le fait très-bien M. de Buch, par la nature des végétaux qui y croissent librement à des hauteurs diverses, le plus petit abaissement occtsionné accidentellement pendant une année doit avoir pour effet immédiat de tuer tobs les végétaux qui trouvaient, & cette limite, justement le dernier degré de chaleur nécessaire à leur existence, et, en conséquence, de les faire disparaître du sol, qui ne peut plus s*en recouvrir qu'après une longue succession d'années favorables. Combien ces considérations ne sont-elles pas propres à nous faire supporter avec patience les légères vicissitudes que la température annuelle éprouve dans nos heureuses contrées 1
Mais quels avantages peuvent donc attacher le Nordlandais à un climat où il faut toujours combattre ainsi la nature? Ce sont les profits considérables, quoique hasardeux, de la pèche. La pèche, outre ses produitsordinaires, offre à l'espérance des chances favorables qui occupent Fimagination. Elle peut être comme la chasse, une passion, et par les mêmes causes. « Le nombre
< total des bateaux pécheurs qui se réunissent chaque année « à Naage, chef*lieu des pêcheries de Nordland, est de près de
< quatre mille, montés chacun de quatre ou cinq hommes; œqni
< fait au moins dix-huit mille pêcheurs, c'est4i-dire plus de la moi* « tié des hommes qui habitent cette contrée. A ces bateaax se f joignent plus de trois cents bâtiments venus de points plus méf ridionaux delaNorwége, chacun monté de sept à huit hommes ; « de sorte qu'à l'époque où ils se réunissent, pendant le mois de « février et de mars, il y a, sur ce seul point de la c^te, plus de « vingt mille personnes employées avec une activité incroyable, f II n'y en a pas davantage au banc de Terre-Neuve. » M. de Bocfa évalue le produit moyen de cette pêche à seize millions de morues, valant environ deux millions de francs. La plus grande partie de ce poisson est expédiée à Bergen et fait sa richesse ; roaif , comme nous l'avons dit, un établissement fixe qui se formerait à
Naage même, afin d'épargner ce transport intermédiaire, aurait de grands avantages pour l'accroissement du travail et de la population. Ce qui pourra produire de meilleurs effets encore, ce sont les établissements formés dans l'intérieur du pays, comme autant de colonies véritables, destinées à exploiter les immenses forêts qui couvrent le sol, et à découvrir toutes les richesses minérales qu'il peut renfermer dans son sein. H. de Buch décrit des établissements pareils qui se sont formés à soixante-neuf degrés de latitude, dans des déserts où jusqu'alors les Lapons mêmes avaient eu peine à pénétrer, et qui maintenant nourrissent déjà plus de trente familles heureuses de leur industrie. Ces résultats sont dus au zèle et à la persévérance d'un seul homme, M. Holmbœ, receveur de Tromsœ. Jusqu'ici la culture des prairies, celle d'un peu de blé S la nourriture des bestiaux et le sciage des planches, ont fait l'occupation principale et ont suflS amplement à la subsistance des colons. Chaque année de nouveaux défrichements accroissent leur richesse. Après que les récoltes de Tété ont payé leurs peines, ils se renferment dans leurs maisons lorsque l'hiver commence ; là ils se livrent au travail de leurs vêtements et à l'apprêt des laines et des cuirs. Les gains hasardeux de la pêche ne les tentent point, et, dans cet état paisible, ils passent doucement leur vie. La longueur de leurs hivers est compensée par celle des beaux jours du mois de juillet. € Alors, dit M. de Buch, la dou- € ceur et la sérénité constante de l'air donnent aux longs jours « de ces contrées un charme particulier. Quand, aux approches
* Ce serait une chose bien sorprenante, que le blé pût exister encore à cette latitude : toutes les obeerrations faites Jusqu'à présent paraissent contredire cette assertion. Ne serait-il pas possible que le traducteur eût été trompé par le sens générique du mot allemand kcm, qui ne signifie pas seulement le bléfroment, mais aussi toute espèce de céréales ; et que dans ce passage et dans quelques autres qui ypnt suivre, M. de Buch eût voulu désigner par karn, non pas le blé, mais Forge? En effet, on sait que l'orge croit encore dans des contrées trop fh>ides pour que lé blé puisse y vivre, ce qui tient à ce que sa maturation exige une somme totale de chaleur moindre que le blé.