DE 1806 A
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PAR ARGHIBALD GAUPBELL
(Extrait du Journal d$t Savants» 18i7.)
Les objets et les lieux mentionnés dans ce titre promettent as^ sûrement un ourrage du plus vif intérêt. Parmi les contrées que le voyageur a visitées, les unes offrent, comme le Japon, une difficulté de communication qui en rend les moindres observations importantes; â*autres, comme les tles Aloutiennes, font espérer des données nouvelles sur le progrès des établissements et de la puissance des Russes; enQn, les tles Sandwich appellent Tatten-* tion du philosophe par le curieux spectacle du développement rapide de leur civilisation. Toutes ces espérances sont un peu déçues quand on voit, dans la préface, que Touvrage entier n*est que le récit des aventures d'un pauvre matelot écossais, qui,
après avoir fait plusieurs voyages aux Indes, ef y avoir perda les deux pieds dans une maladie, est venu en Ecosse jouer da tîoIod sur la Clyde, pour Tamusement des passagers des baleaax k vapeur. C'est là que l'éditeur Ta rencontré ; et lui ayant eolendo raconter ses malheurs, et comment il avait passé quelque t^nps aux îles Sandwich parmi les naturels, il a imaginé d*écrire cette relation, et de la faire imprimer au profit du pauvre musicien. D*après cela on peut penser qu'il ne faut y chercher ni des observations précises , ni des considérations bien profondes. Tout œ qu*Archibald Campbell dit du pays se réduit à peu près à voq)> apprendre que le bâtiment où il se trouvait y est arrivé eo telle année et en tel mois, qu'il y a fait du bois et de Teau ; qu*il est resté à bord ou qu'il s'est engagé sur un autre navire; qu'en roule on a eu du beau ou du mauvais temps, et d'autres particularités aussi peu importantes. Mais , dans la suite de ses courses , il se trouve qu'il a passé aux îles Sandwich , qu'il y a séjourné quelque temps, engagé au service du roi du pays ; qu'en conséquenoe il a eu des occasions fréquentes et faciles d'étudier les naturels et d'observer les changements rapides de leurs mœurs. Les circonstances de ce séjour, sa date récente, et la naïveté du narrateur, donnent à cette partie de sa relation un véritable intérêt ; aussi est-elle la seule sur laquelle nous insisterons. Mais avant d^en entretenir nos lecteurs, il faut rappeler en peu de mots l'hisloire singulière de ces tles, depuis l'époque de leur découverte.
Les îles Sandwich forment un groupe situé, dans le grand Océan, vers 20'' 4T de latitude nord et 458<'49' de longitude a l'occident de Paris. Elles furent découvertes en 4778 par le capitaine Cook ; mais il n'en connut bien l'étendue et l'importanoque l'année suivante, dans une seconde relâche, où il perdit la vie au milieu d'une rixe survenue entre les Anglais et les naturels. Jusqu'à cette malheureuse époque, ils s'étaient montrés fort doux et empressés à procurer aux vaisseaux des vivres et dt> rafraîchissements ; ils avaient rendu au capitaine Cook des lion-
neurs presque divins, et leur conduite, avant comme après ce funeste événement, ne donna lieu de soupçonner en aucune roa> oiëre qu*il eût été perfidement prémédité. C*est une justice que le compagnon même de Cook et son continuateur, le capitaine King, s*est plu à leur accorder. Ce qui rend la découverte de ces fies si importante , c'est d'abord leur fertilité et leur population, qui, en 4778, s'estimait à plus de quatre cent mille individus; c*e$t ensuite leur situation qui en fait un point de relâche excellent et presque nécessaire pour les bâtiments américains qui vont faire le commerce de fourrures dans le nord, ou qui se rendent à la Chine. Les Anglais ^ dans leurs premiers voyages en 4 778 et 4779, trouvèrent les naturels dans un état absolument sauvage; mais ils y reconnurent plus d'adresse, d'intelligence et de dispo* sition à s'instruire que chez aucune autre peuplade du même Océan, quoique les analogies des mœurs, du langage et des coutumes religieuses décelassent dans toutes une même origine. Le capitaine Vancouver, qui visita de nouveau les tles Sandwich en 4792, 4793 et 4794, trouva leur état considérablement changé. Plusieurs bâtiments de commerce, américains et russes, y avaient séjourné ; ils avaient donné à quelques chefs des armes à feu et de la poudre à canon en échange de leurs vivres; ils leur avaient donné aussi un goût désordonné pour les liqueurs spiritueUses, et plusieurs autres vices de la classe inférieure des Européens. L'immense supériorité que les armes à feu assuraient à ceux qui avaient le bonheur d'en posséder, les leur faisait rechercher avec ardeur. Un des chefs les plus braves, nommé Tianna, avait fait exprès un voyage à Canton, sur un navire anglais, pour en obtenir, et s'instruire dans leur maniement. Les richesses de ce genre qu'il avait rapportées, et son extrême adresse à en faire usage, lui avaient donné une grande importance, et avaient redoublé les efforts de ses compatriotes pour s'en procurer par le commerce, la ruse ou môme la force. Ce besoin avait porté un des chefs à s'emparer ainsi d'une petite goélette américaine, montée par quelques hommes
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qui furent impitoyablement massacrés. La tentation était d^aotaol plus terrible, que, depuis plusieurs années, ces tles étaient agi* tées par des guerres furieuses qui, & l'arrivée do capitaine Vancouver, avaient considérablement affaibli la population. Mais du sein de ces orages il est sorti un homme supérieur, une sorte de Pierre le Grand , qui a rapidement changé la face de son pats. Son nom est Tamaahmaah; il est fils de Téréoboo, qui régnait sur rtle d*Owyhée lors des voyages de Cook , ce qui indique que le pouvoir chez ces peuples est héréditaire. Déjà, à l'époque do passage de Vancouver, en 4 792 et 4 794, Tamaahmaah avait fort étendu le domaine de son père. Avec le secours de Tianna et de quelques matelots anglais qu'il s'était attachés, il avait réduit sous son obéissance la plupart des tles qui environnaient h sienne; et par sa politique, autant que par sa bravoure, il avait fait de tous les chefs secondaires, des vassaux ou des alliés. Concevant que l'emploi de la force avec les Européens ne pouvait que lui être funeste, et empêcher des communications dont il pouvait tirer le plus ferme soutien de sa puissance, il s'est atta* ché à leur donner toute sûreté; il a empêché ou puni les moindres torts qu'on aurait pu leur faire; il s'est rendu lui-même leur négociateur. Si, par celte conduite, il n'en obtint pas toujours ce qu'il souhaitait avec le plus d'ardeur, c'est-à-dire de la pcadir et des armes, il ne cessa pas pour cela de les servir, et il en tira sonvent d'autres avantages plus importants, qu'il savait parfaitement apprécier ^ Ainsi le capitaine Vancouver, en lui refusant constamment des moyens de destruction, consentit à faire commencer pour lui, par ses charpentiers, la construction d'un petit navirf.
« Lonqi» Vancouver vltiu les Uae Sandwleh en 17M, U ATtH â|>poité et CiaifQniie, quelques paires de bêtes à laine et de bêtes à cornes, diMit il il présent au roi Tamaahmaali, en lui expliquant Pimportance future qo'elk» pourraient offrir, comme article d*a]imeniatioD et de conuneree, ail «valait s'engager à protéger leur propagation parla dé/ense «preise é'eo tuer avant qu'il se fût écoulé dix annéeii. Le roi sauvage comprit, accepu W ment, et mit le petit troupeau jioiis la sauvegarde de la cérémonie da
et posa ainsi les premiers fondements de la marine du roi des lies Sandwich , lequel fut si charmé des bontés du capitaine, qu'il se reconnut solennellement sujet du roi d'Angleterre, dont il arbora dès lors le pavillon .
Ce même homme qui, en 4794, demandait ainsi à Vancouver une paire de pistolets commeAiA présent inestimable, qui reçut comme la faveur la plus éclatante et la plus honorable, un man-* teau de drap rouge dont Vancouver couvrit ses épaules nues, ce même homme se trouvait avoir, en 4810, une batterie montée de seize canons sur sa plage, un magasin à poudre, et faisait célébrer la naissance de ses fils par des salves d'artillerie. Il avait dans ses ports plus de soixante bâtiments, dont la plupart sloops et goëlettes, du port de quarante tonneaux, outre un grand bâtiment de deux cents tonneaux, auquel les seize canons appartiennent, et quUl a acheté des Américains. Tous ces bâtiments sont complètement garnis de leurs agrès, et entretenus dans le meilleur état par les charpentiers de Tamaahmsiah, dont une partie sont des naturels, et d'autres sont des matelots anglais et russes, qu'il a fixés près de sa personne. Il a des habits & l'européenne, dont il ne se revêt, à la vérité, pas tous les jours, mais dans les grand&s circonstances; par exemple, lorsqu'il va à bord de quelque bâtiment qui vient relâcher ou commercer dans ses ports. Il a plusieurs chevaux demain qu^il monte avec beaucoup d'adresse, et il est passionné pour cet exercice ; il a une maison en briqués» et un trésor en dollars, qui s'accrott tous les jours par la vente des vivres qu'il fournit aux bâtiments de commerce, ou par les présents que lui envoient les gouverneurs des établissements
qxà le rendiuit sacré poor tont le monde, à peine de morL Mais, a?ant Texpira* tioo des dix années , les bêtes à cornes s'étaient si rapidement multipliées, qu^elles étaient devenues un fléau pour le pauvre peuple, dont elles envahissaient les Jardins, et ravageaient les récoltes. Tamaahmaah se vit alors oUlisé de les reléguer dans les parties montagueuses et non habitées du p^ys, où elles ont continué de se propager librement à Tétat sauvage, en si grand nombre, qu'elles constituent maintenant une des pins importantes richesses de ces lies. J. B.
russes. Tel a été pour lui le profit de ces communications, qoll est parvenu à assembler .assez d'armes et de poudre pour en envoyer sur ses propres bâtiments à la côte nord-ouest de TAmérique, et les employer comme articles d*échange dans le ooni* merce des fourrures. Enfin, si j'en crois des renseignements plus récents et assez certains-, n paratt qu'il a maintenant dans ses tles des écoles d'enseignement mutuel établies pour l'instmction de ses sujets ; et tout ce changement de mœurs, de costume, de puissance, toutes ces notions nouvelles de peuples étrangers, de navigation lointaine, d'armes à feu, de monnaie et de relations commerciales, tout cela s'est fait chez cet homme extraordinaire dans l'espace de seize années.
Lorsque le petit bâtiment que montait Archibald Campbell relâcha aux tles Sandwich, le roi Tamaahmaah vint à bord, sdoo sa coutume : il était vêtu alors à l'européenne, avec un habit bleu et un pantalon vert. Monté sur le pont, il secoua cordialement la main du capitaine, et se mit aussitôt à faire diverses questions : d'où venait ce bâtiment, s'il était anglais, américain ou rosse? On lui offrit en présent un beau manteau d'écarlàte doublé d'bermine, de la part du gouverneur des tles Aleutiennes ; il Texamina et le donna aux gens de sa suite pour l'emporter à lierre. La reine, qui l'accompagnait, ayant vu le pauvre Campbell privé de ses deux pieds, s'intéressa à lui ; et, ayant appris du capitaine qu'il désirait rester dans l'île, elle lui proposa de s'attacher à son service, et elle vit avec plaisir qu'il y consentait : car c'est on luxe très-recherché par tous les chefs de la plus haute elasse, que d'avoir des blancs auprès d'eux ; et il y en avait ainsi, en 4840, plus de soixante, dont deux surtout, par leur bravoure et leur caractère, étaient parvenus au rang de chefs, et jouissaient d'un très-grand pouvoir. Le pauvre Campbell, avec ses infirmités physiques, ne pouvait espérer rien de semblable. Le roi remploya à raccommoder les voiles de ses navires; il eut même le bon esprit de chercher à naturaliser cette industrie, en enga-
géant Campbell à construire des métiers, et à fabriquer de la toile avec ties matières prises dans le pays même. Ces relations donnèrent à celui-ci beaucoup de facilité pour observer les indigènes ; et ses souvenirs ajoutent quelque chose aux nombreux détails que Cook et Vancouver avaient déjà publiés sur ce sujet. On y v6it que la forme du gouvernement est une sorte de féodalilé : les terres appartiennent aux chefs, qui les font cultiver, pour leur compte, par les individus des classes inférieures dont lis prennent soin dans leur vieillesse; à peu près comme les seigneurs russes nourrissent leurs paysans, mais avec cette différence toutefois que les naturels des îles Sandwich sont tous libres et peuvent passer, selon leur volonté, d'un chef à un autre. Le roi est à la fois, comme l'avait dit Cook, le chef du gouvernement et dé la religion. L'usage que Campbell a fait de la langue du pays, lui a permis d'en donner un vocabulaire un peu plus étendu que celui de Cook. On y reconnaît toujours les rapports que ce grand navigateur avait remarqués entre la langue des lies Sandwich et celles des autres tles du même océan. Campbell resta ainsi plus d'une année près du roi Tamaahmaah, ' et n'eut qu'à se louer de ses bontés, de sa générosité même. Hais s'étant rendu un jour à bord d'un bâtiment anglais qui avait abordé dans l'île d'Owyhée, la vue des Européens lui inspira un si violent désir de revoir encore sa patrie, qu'il ne put y résister ; il demanda au roi la permission d& partir. Celuici lui témoigna les regrets que lui donnait cette résolution ; et, après s'être assuré qu'elle ne venait d'aucun mécontentement qu'il aurait éprouvé, il lui dit que, s'il avait envie de partir, il était libre ^ Il chargea Campbell de présenter ses compliments
' L*expresBion employée par Tamaahmaah aignifie que, si ton ventre {hi$ betly) lai conseillait de partir, il était libre. Ceci me parait se rapporter à une idée singulière de ces insalaires qui, vojrant les navigateurs toujours et uniquement empressés d'acheter d'eux des vivres de toute espèce, ont conclu qu'ils venaient de pays affamés où ils ne trouvaient à se npurrir qu'avec une peine extrême. On peut voir, dans les voyages de Cook, le principe et les preuves de cette opinion.
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au roi George^ quand il serait de retour en Angleterre; et le pauvre matelot s'en étant excusé sur ce qu^il n'avait jaoaais to ce prince,.Tamaahmaah parut fort étonné, et sa surprise fat ta comble lorsque Campbell eut ajouté qu'un grand nombre de ses compatriotes n'avaient jamais eu cet honneur. Alors il demanda comment, en ce cas, le roi pouvait accommoder les différeodi de ses sujets, qu'il ne connaissait point ; et, sur ce qu'il Jui (ut répondu que le roi s'en faisait instruire par des conseilla, il secoua la télé en disant que personne ne pouvait remplir ce devoir aussi bien que le roi lui-même. C'est le cas de dire ici aiec Hontaigne : Voilà de belles réflexions ; mais quoi I ces gens-là ne portent pas de haut--de-chausse I
ADDITION
Aujourd'hui que nous voici arrivés à l'année 4858, on sen sans doute curieux de savoir ce que sont devenus ces premiers commencements de transformation sociale, que je viens de décrire, rhisloire en est très-singulière. Mais, comme quelquesuns des articles qui suivront celui-ci, nous donneront l'occasion de l'observer dans plusieurs phases intermédiaires de son ié^tloppement, et de connaître certaines circonstances extérieure^ qui ont puissamment concouru à lui donner de Timportanc^. J'attendrai que ces préliminaires aient passé sous les yeux do lecteur, pour lui en présenter les résultats actuels et à peu prt*> définitifs. J. B.