PAR WASHINGTON IRVING
(Extrait du J&runal des Savants, 1837 et 1838.)
Voici UQ livre qui, à la réalité d'une histoire, joint Tintérét d'un roman. Le sujet en est annoncé par Fauteur lui-même dans les lignes suivantes de son introduction, où nous abrégeons seulementquelques détails.
€ Dans le cours de divers voyages au Canada que j'eus Tocca- € sien de faire, il y a maintenant beaucoup d'années, j'entrai en € relation intime avec plusieurs membres de la grande compagnie € engagée dans la traite des pelleteries, et connue sous le nom € de Compagnie du Nord-Ouest.... À leur table hospitalière» je « rencontrai accidentellement des associés, des agents, et de « hardis trafiquants, venus des postes intérieurs, gens qui avaient « passé des années entières hors du monde civilisé, parmi de
< lointaines tribus sauvages, et qui en rapportaient de merveil- « leux récits, sur leurs longs et solitaires voyages, leurs exploits « de chasse, et les périlleuses aventures où ils avaient échappé « de répaisseur d'un cheveu au fer des Indiens. Tétais dans un « âge où rimagination colore toutes choses de ses teintes bril- « lantes ; et les histoires de ces Sindbald du désert me prëseiH « taient la vie d'un marchand de pelleteries et d*un chasseur de « castors comme un roman délicieux. Teus même un instant la « pensée de visiter les postes les plus éloignés de la compagnie, « par l'occasion des capots qu'elle envoie annuellement remonter « les rivières et les lacs. J'y avais été invité par plusieurs des di- « recteurs, et j'ai toujours regretté depuis de n'avoir pas mis ce « projet à exécution. Par une suite de ces impressions premières, « les vastes entreprises des grandes compagnies pour le commerce « des fourrures, et les courses périlleuses de leurs associés, ont « toujours été pour moi des objets du plus vif intérêt ; et j*ai toiH « jours recueilli avidement les détails de leurs expéditions aven- « tureuses parmi les tribus sauvages qui errent dans les profonde^ « solitudes de notre continent américain.
« Il y a environ deux années que, revenant d'un voyage aux « dernières limites des États de l'Ouest, j'eus un entretien avec € mon ami M. John Jacob Astor, sur cette portion de notre pays. € et sur les hardis marchands qui vont traiter jusqu'à Santa-Fë « (du nouveau Mexique) et sur la rivière de Columbia. Cela k « conduisit à me parler d'une grande entreprise conçue et montée « par lui, il y a vingt ou trente ans, pour étendre la traite des € pelleteries à travers les montagnes Rocheuses et sur tonte la € côte de l'océan Paciflque. Trouvant que je prenais intérêt à son € récit, il m'expliqua la nature de cette opération, dont retendue € et l'importance nationale n'avalent jamais été comprises; pnîs, € enfin, il me témoigna le désir que j'en fisse une relation détaiUée. « Cette suggestion ranimant les premières impressions de ma jeu- « nesse qui ne s'étaient jamais effacées, il me parut qu'un pareil
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« ouvrage pourrait comprendre une multitude de ces curieux
< détails qui m'avaient tant intéressé, et qui donneraient de justes « notions sur le commerce des pelleteries, sur ses lointaines el
< aventureuses entreprises, comme aussi sur les coutumes, les « mœurs , les caractères des peuples i des tribus , des classes « d'hommes civilisées ou sauvages qui sont affectées par ses opé* € ration%.... Je me décidai donc à entreprendre cette tâche.... « Tous les documents relatifs à rentrjeprise, tous les journaux « originaux du voyage furent mis sous mes yeux.... J*y ai joint « les lumières auxiliaires que pouvaient me fournir les voyageurs « qui ont visité les mêmes scènes.... Mon récit sera donc néces-
< sairement formé de parties disjointes, comprenant diverses
< expéditions par mer et par terre.... Cependant tous les faits se « rattacheront à un vaste dessein, conduit par un esprit supé« « rieur... ; de sorte que Vensemble possédera cette unité que Ton
< recherche toujours dans les ouvrages de fiction, et qui est
< considérée comme 31 importante dans les ouvrages d'histoire. » A ces motifs généraux d'intérêt que l'auteur présente, on nous
permettra d'en joindre un autre, particulier h nos lecteurs. Un offieier distingué de la marine française, M. le capitaine Duperrey, rendra bientôt compte dans ce journal du voyage récemment exécuté par le capitaine Back au nord du continent d'Amérique, pour la solution du grand problème géographique relatif h la communication ou & la disjonction de deux océans du pôle nord. Sans doute la nature du sujet, autant que l'avantage de nos lecteurs, le porteront h rattacher cette dernière expédition aux ten« tatives précédemment faites, pour le même but, dans ces rudes régions du globe. L'extrait que nous allons donner de l'ouvrage de M. Irving pourra, s'il n'est pas trop imparfait, servir comme d'introduction à ces savantes études géographiques, en présen* tant une sorte de tableau général des contrées dont elles sont le théâtre, tableau où viendront se peindre aussi, dans une action vraie, las habitudes, les nécessités auxquelles sont soumises les
peuplades réparties sur celte vaste étendue de terres, ainsi que les difficultés spéciales et les périls sans nombre auxquels s*eiposent les voyageurs qui se dévouent à les parcourir.
Lorsqu'on jette les yeux sur une carte de FAmé^ique septentrionale, on y remarque une longue chaîne de mdhtagnes intérieures qui s'y étend continuement du sud au nord. Cette espto d'épine dorsale se rattache au sud à la Cordillière des Andes dool elle est le prolongement, et, s'abaissant par degrés depuis cette origine, elle va enfin se perdre au nord dans la mer polaire. La portion située vers cette extrémité, depuis le 50* degré de latitude, a reçu lé nom de Montagnes RocheustSy à cause de sa nature stérile et toute de roches ; l'homme et les animaux mêmes d } pouvant trouver à vivre que dans les étroits replis où quelque torrent entretient un peu de végétation pendant quelques mois. Aussi, les hommes de race blanche qui osent traverser celte chaîne s'exposent aux plus grands périls, et les hasards d'une pareille tentative ne forment pas la partie la moins attachante do livre que nous analysons.
Presque parallèlement à cette chaîne, mais sur les flancs do continent américain, s'étendent deux autres lignes de montagnes, moins longues toutefois et moins hautes : ce sont, à Test, ks monts Alleganys, à l'ouest ceux des Californies. Ces deux ligm^ servent comme de digues contre les flots de l'océan Atlantique et du Pacifique, ce dernier ainsi nommé, comme on appelait Euménides les furies. En outre, de distance en distance, la chaîne intérieure jette vers les deux autres de nombreux rameaux, par lesquels le terrain intermédiaire se trouve ainsi entrecoupé traniversalement.
Cette chaîne n'étant pas centrale, mais fort rejetée veré Tooest du continent américain, l'espace qui la sépare de la ligne orientale forme comme une immense vallée dans laquelle les eaux descendues de leurs flancs intérieurs se versent, puis s'élendeni en vastes lacs, ou coulent en grands fleuves dont la décharge oe
peut 8'opérer que dans TocëaD Atlantique, en tournant la ligne orientale, soit au sud, soit au nord des monts Aileganys. Ces iacs, véritables mers intérieures, ne connaissdent, il y a moins d'un siècle, qjie la frêle pirogue de Tlndien sauvage. Ils sont aujourd'hui sillonnés dans tous les sens par les bateaux à vapeur des États-Unis; et les fleuves, chargés de vaisseaux dans toute leur portion navigable, sont devenus les grandes voies d'un commerce qui, de là, se. porte dans toutes les parties du monde.
C'est l'industrie de l'homme blanc qui, par une action incessante, irrésistible, a effectué ces transformations. Son avidité lui a fait affronter tous les périls, braver tous les obstacles, et sa . persévérance les a surmontés. Les peuplades indigènes, d'abord groupées autour de ses établissements de commerce, ont progressivement reculé devant lui, avec les animaux sauvages qui le^ nourrissaient, et il s'est installé à leur place sur la terre où elles ne pouvaient plus vivre. Elles devront reculer plus loin, et plus loin encore, & mesure que sa race s'accroît. Sans doute, de tels changements ne s'opèrent pas sans causer de grands maux et de vives douleurs aux infortunés qui les subissent. Mais le sauvage, quand il est fort, est-il moins cruel? L'homme a toujours été en lutte avec l'homme par toute la terre. Telle est apparemment sa destinée, et l'époque où la force brutale cède au pouvoir intelligent n'est pas, en somme, la plus déplorable.
Il n'y a peut-être point d'exemple où les phases successives que nous venons d'indiquer aient été aussi marquées, aussi sair sissables, que dans l'action exercée par le commerce des pelleteries sur les peuplades indigènes du Canada. Lorsque les Français, en 1544, découvrirent cette portion du continent américain ■
et s'établirent sur ses rives, ils la trouvèrent en la possession de tribus sauvages disséminées à de grandes distances, vivant de pèche, de chasse et d'un peu de maïs occasionnellement cultivé. Divisées entre elles par des haines profondes, d'où naissaient des actes continuels de vengeance et de pillage, la guerre, la guerre