‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 4)Chapitre 22 sur 33 · III · texte numérisé non relu

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d*extermination était pour elles un état constant, qui empdchait tous les développements qu'aurait pu amener une culture paisible. Ajoutez qu'elles n'ataient point d'animaux de charge ; cv le seul qui aurait pu leur servir k cet usage, le bison, paraît tr^ difficile, si ce n*est impossible, à soumettre aux travaux d*QDe domesticité habituelle. Ceux de ces travaux que la vie exigeait étaient donc inévitablement dévolus & la partie de la population qui ne pouvait ni chasser ni combattre, c'est-^-dire aux femmes; et aussi leur sort était-il celui de véritables esclaves, exclusivemeot employés à la confection des vêtements, des aliments, au laboor de la terre et à porter des fardeaux. De là encore, comme conséquence inévitable, la polygamie; car, plus on pouvait nourrir de femmes et en garder, plus on était riche *.

Or ces barbares étaient velus de peaux de castors, d*oars, de renards, de loutre, de martre, et d'autres fourrures que Flndastrie européenne connaissait, recherchait, appréciait depuis de» siècles, comme étant d'un bon service et d'un grand prix. Les premiers Français établis au Canada, colons, marchands, soMafô. gouverneurs même, exploitèrent avidement cette source de for-

* L'existence de la polygamie chez les sauvages de TAinériqae septeotriona!' est un fait généralement attesté. Les voyageurs les plus dignes de foi, Hccrar^ Mackenzie, Lewis et Glarke, Tont remarqué et en rapportent mille eiemptea. Lr baron de La Hontan est, Je crois, le seul qui dise le contraire ; et même» tùr en reconnaissant la licence la plus absolue de mœurs dans les ftUes aavragcs il attribue aux femmes mariées, ainù qu*à leurs maris^des principes de Adâite mutuelle portés jusqu'au scrupule, tant que dure leur "un ion. Mais, outre quta ce point il est contredit par tous les auteurs, il Test encore par Itti-odiiie ; en parlant d'un gentilhomme français qui avait été vivre en Acadie dans tribu de sauvages, qui l'avaient élu pour chef, il dit qu'il ne voulut avvHr Jamais qu'une seule femme, pour leur donner le bon exemple. En géaénL* l« livre de La Hontan demande à ôtre lu avec beaucoup de précaution dans loet ce qui touche les habitudes des sociétés civiles ou les opinions religieuses; il a évidemment sur ces deux points un système philosophique qu'il veut éuUi*, et les opinions abstraites qu'il attribue aux sauvages semblent n*en Hn q«e l'exposé. Ces opinions offrent un singulier rapport avec celles de Roofiin^ et il n'est pas impossible qu'elles aient servi de texte à ses éloquentes déclamations.

tune. D'abord, quelques bagatelles d'Europe leur obtinrent.çes trésors; puis il fallut, pour les avoir, donner davantage; il fallut enfin donner des armes, des fusils, du plomb, de la poudre, pour atteindre les animaux devenus plus rares, plus déliants, et pour s'en procurer un plus grand nombre. Ces armes mêmes, ces armes merveilleuses, irrésistibles, étaient une instigation puis^ santé à aller chasser plus loin, dans Tintérieur, et aussi triomphalement, sur le territoire des tribus ennemies qui les ignoraient encore, satisfaisant ainsi à la fois l'instinct de la vengeance et . l'avidité. Quelques colons européens se hasarflèrent à accompagner ces partis de chasseurs dans les forêts encore vierges, et ils en ramenèrent des canots richement chargés de pelleteries précieuses qui ne leur avaient presque rien coûté. Aussitôt cette invention fut agrandie et régularisée. Les commerçants qui s'étaient déjà le plus enrichis prirent à leur service ces hardis explorateurs des solitudes; ils leur avancèrent à crédit toutes les di-. verses marchandises d'Europe qui pouvaient plaire aux sauvages ou dont ils pouvaient avoir besoin, et ils les envoyèrent vendre ces pacotilles en détail dans l'intérieur. Ordinairement trois ou quatre de ces hommes se réunissaient; et après avoir construit eux-mêmes un canot d'écorce de bouleau, ils y embarquaient leurs marchandises, puis remontaient hardiment les rivières pour aller chercher les sauvages des tribus intérieures dans leurs ren* dez-vous de chasse, ou dans leurs stations temporaires des diverses saisons ; et après douze ou quinze mois de celte vie hasardeuse, ayant échangé toutes leurs marchandises, ils revenaient toucher la part de bénéfice qui leur était allouée dans leur riche cargaison, pari qu'ils dissipaient bientôt dans le désordre et les prodigalités les plus insensées. Alors, ils s'engageaient dans une expédition nouvelle qui avait les niémes chances et la même issue. Comme ils n'exei'çaient plus d'autre métier, on les nomma covn reu/r$ de» bois.

On conçoit ce que devaient être des hommes habitués à une

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pareille vie. La plupart y prirent tant de goût, qa'ils finirent par se fixer chez les sauvages, tandis que jamais, maigrô des tentatives spécialement faites pour ce ^ut, le sauvage n'adopte volontairement la vie civilisée. La catise de ce fait est évidente; car le sauvage qui entre dans une société civile y perd la jouissance libre de toutes ses passions, et n*y trouve en échange qu'une place généralement inférieure; tandis que l'homme qui quitte les derniers rangs des sociétés civiles pour la vie sauvage, acquiert une indépendance d'action, une liberté brutale, et souvent une autorité qui le satisfait. Les coureurs des bois découvrirent bienUVt que le plus séduisant moyen d'échange avec les Indiens était les liqueurs fortes qu'ils n'avaient jamais connues. Ils les leur portèrent en abondance; et, pour obtenir ce trésor de l'ivresse qui les jetait dans une exaltation féroce, les pauvres Indiens donnaient pelleteries, vêtements, femmes, provisions d'hiver, après quoi venaient les querelles, les combats, la faim, la misère, et souvent la mort de leurs familles. De pieux missionnaires, qui s'étaient établis parmi eux pour les convertir à la foi chrétienne, virent avec douleur des vagabonds qui venaient ainsi détruire tous leurs travaux apostoliques. Ils réclamèrent avec zélé contre l'intervention des coureurs des bois ; et comme ce zèle n'était pas sans crédit, ils obtinrent que personne ne pourrait désormais trafiquer avec les sauvages sans une permission expresse du gouvernement. Ces permissions furent d'abord accordées conformément aux vues des missionnaires ; mais ensuite elles devinrent naturellemeot une récompense des services militaires ou civils^ On en accorda à des officiers, à des veuves d'officiers qui, ne pouvant en faire personnellement usage, les vendaient à des négociants, lesquels employèrent de nouveau pour agents les coureurs des bois. Les plaintes des missionnaires recommencèrent et devinrent plus vives. Le remède n'avait fait qu'augmenter le mal. On se résolot donc à établir des postes fortifiés dans l'intérieur, surtout aut points de jonction des grands lacs, tant pour mettre quelque rrvin

à ces désordres, que pour proléger le commerce et occuper le pays plus sûrement. Alors, des hommes honorables, la plupart des militaires retirés du service, et qui avaient obtenu des permis* siens pour la traite des pelleteries, se mirent personnellement à la tête de ce négoce, qu'ils conduisirent avec non moins d*honnéteté que de hardiesse et d*intelligence. Ils surent se concilier Testime des missionnaires, ainsi que Taffeclion et le respect des sauvages; mais les missions n'obtinrent nulle part sur ceux-ci Tinfluence qu'on avait espérée, et elles n'y ont laissé aucune trace durable.

Les succès des Français dans la traite ne pouvaient manquer d'e](citer Témuiation des Anglais, déjà établis sur la même xôte du continent d'Amérique, au sud et aii nord du Canada. Les commerçants de New-York et la compagnie privilégiée de la baie de Hudson envoyèrent aussi leurs explorateurs chez les sauvages pour acheter des pelleteries, ou pour leur persuader de les apporter à leurs établissemenls. La lutte fut, ou sembla pacifique, taDt que régnèrent les Stuarts ; mais,' après l'avènement de Guillaume III, ce fut la guerre, la guerre avec des sauvages pour auxiliaires. Enfin, en 1762, la France perdit le Canada et le riche commerce qu'elle y faisait fut éteint. Mais l'exploitation de ses dépouilles ne fut pas d'abord facile aux vainqueurs. Ne connaissant pas le pays, n'y ayant aucune habitude, leurs opérations isolées étaient infiniment hasardeuses, et se nuisaient mutuellement par leur rivaUté. D'ailleurs, les naturels haïssaient dès longtemps les Anglais comme alliés des Iroquois, leurs mortels ennemis ; et les coureurs des bois. Canadiens d'origine, la plupart de sang mêlé, partageaient celte haine qu'ils rendaient plus tenape comme plus habile. Cela profita extrêmement à la compagnie de la baie de Hudson, dont les sauvages et les coureurs des bois s'habituèrent à fréquenter l'établissement, devenu le seul débouché assuré de leurs pelleteries. Aussi ne négligeait-elle pas d'entretenir des dissensions si utiles à ses intérêts; et, dans les instructions

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données à Tun de ses agents, Samuel Hearn , qu'elle envoyait explorer l'intérieur àfis contrées du nord-ouest en 1 769, on Ut en proprejs termes : « Vous ne manquerez pas d'exciter les nations f sauvages à porter la guerre chez leurs voisins, afin de se pro- € curer des pelleteries et autres articles de commerce, en les as* « surant qu'on leur en payera un très-bon prix à la factorerie de c la compagnie. )>

L*unité d'action et rétablissement de postes intérieurs, donnèrent bientôt à la compagnie de la baie de Hudson une snpéricH rite presque exclusive sur les commerçants anglais isolés, qui, par leurs propres rivalités et leurs désordres, provoquèrent enfîD conti:e eux une guerre d'extermination à laquelle aucun n'aurait vraisemblablement échappé, si un fléau naturel, terrible, n*était venu frapper les indigènes et réduire leur population à un degré de faiblesse dont ils ne se relevèrent jamais. Ce fléau était la \^ tite vérole. Il produisit parmi eux des ravagés dont rhorreur n^ peut se décrire. Des peuplades, des nations entières périssaient. Poussés dans un délire. frénétique par le désespoir, ces malheureux massacraient leurs femmes, leurs enfants, brûlaient leurs villages, et se tuaient eux-mêmes après. L'éruption qui résulte de cette maladie et qui la termine, serait-elle donc plus difficile pour les peaux rouges que pour la blanche? les rouges sont-ell(« naturellement plus épaisses ; ou l'exposition habituelle aux intempéries de Tair, et l'usage de peindre le corps, leur donnentils une dureté que chez nous le linge adoucit? Quelques habitudes modifiées, quelques aliments nouveaux introduits peuvent changer l'état des nations; et quelques atomes de plus ou de moins, di^ns l'air que nous respirons, modifieraient toute la nœ humaine.

A la suite de ces tristes épreuves, les commerçants anglais di* pelleteries sentirent enfin la nécessité de se réunir en une grande association commerciale, agissant avec ensemble. Ce fut la compagnie dite du Nord-Ouest, qui, plus tard ralliée à celle de Hod-

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son, fait aujourd'hui tout le commerce des pelleteries au Canada et dans Tintérieur des terres vers le nord, jusqu'aux établissements russes de la côte occidentale. Les latitudes inférieures sont exploitées par les commerçants des États-Unis.

Un membre de la compagnie du Nord-Ouest, nommé Alexandre Mackensie, conçut le hardi projet de traverser le continent amé^ ricain dans toute sa largeur, en établissant sur sa route des postes pour la traite, et débouchant enfin sur la câte occidentale par une grande rivière déjà reconnue des navigateurs et appelée la Co^ lumbia. Toutes les pelleteries apportées sur cette longue ligne par les nations de Vintérieur, dont un grand nombre n'avaient pas encore connu les blancs, devaient être conduites à l'embouchure de la Columbia et embarquées directement pour la Chine, où ce genre de marchandises est fort recherché. A la grande extension que recevait ainsi la traite, se joignait l'avantage de balancer avec plus d'égalité le commerce des établissements russes

sur la même côte, lequel portait ainsi ses produits à laChine directement *.

* Le Chinese repository, journal anglais imprimé à Canton, contient dans son numéro d'avril 1835, un article spécial sur le commerce des pelleteries. En citant la Chine comme un des pays où elles sont le plus recherchées, l'auteur de l'article attribue cette grande consommation à une cause assez remarquable. Voici ses propres expressions : « Il se vend, à la Chine, une quantité « considérable de pelleteries. Le Chinois est obligé de réserver tout le combus- « .tibledu pays pour la cuisson des aliments et les travaux des manufactures; \ et, pendant l'hiver, il doit se charger de vêtements chauds pour éviter le « froid. )»

A ce sujet je ferai l'observation suivante. En Chine, le principal combustible est le charbon de terre, dont il se trouve des gîtes très-abondants dans les montagnes du nord, et même dans les montagnes du midi. Son usage paraît fort ancien, puisqu'il est cité daps le Chou-king. Ordinairement les Chii)oi8 le mélangent avec de la terre détiempée et en font des espèces de boules; cette préparation prouve qu'ils cherchent à- économiser sur les frais fie chauffage. D'après le voyageur russe Timkov^ki, qui visita )a Chine en 1820, le charbon de terre coûte, à Pékin, de 4 4 6 tsien le kin^ ce qui revient ^ 5 et 7 fr* les 100 kilogrammes, et forme un prix assez élevé. Il doit être plus cher dans les provinces du centre,

La grande division des terres ^ l'extension de la petite culture doiyent rpn-

Hackenzie avait toutes les qualités nécessaires pour une pareille tentative. Engagé très-jeune dans le commerce du Canada, les habitudes des sauvage^ lui étaient familières. Son tempéramenl était robuste, son esprit curieux; son caractère hardi, prudent, ferme et généreux. Déjà, en 1 789, il avait fait un voyage d*iDt^ rieur très-remarquable. Parti des derniers établissements anglais au lac des montagnes, il s'était avancé directement vers le nord, jusqu'aux bornes du continent qu'il avait trouvé terminé sur cette longitude par la mer polaire. Mais alors les connaissances d'astronomie lui manquaient, et l'expérience lui ayant montré combien elles sont utiles, sinon indispensables pour ces sortes d'entreprises, il n'hésita point à se rendre à Londres pour les acquérir. De retour, il effectua enfin ce voyage vers l'ouest longtemps médité, et l'accomplit à travers mille périls, en 1792 et 4793. Aujourd'hai cette voie est frayée, et le plan tracé par Hackenzie reçoit une complète exécution.

Lorsque les colonies anglaises d'Amérique eurent conquis leur indépendance, les négociants des États-Unis portèrent aussi des

dre ]e bois très-rare dans la majeure partie de la Chine. SaWant îlmkotili, le bois de chauffage coûte, à Pékin, 6 Isten le kin^ on 7 fr. les 100 kilogrammes, ce qoi est fort cher, et presque le double du bois à Paris. Oa îfflpM considérable est perçu sur le transport des roseaux destinés, sairant totfe apparence, à être brûlés comme chauffage.

Enfin, d^rès le récit de tous les voyageurs, les maisons diinoises sost bâties fort légèrement; les appartements sont mal fermés, généralement saia cheminées, et mal disposés contre le froid des hiyers, aussi rigonreux dam es pays qu'en Amérique à pareille latitude. (fioouAab BioT.)

vues de rivalité sur le commerce des pelleteries; mais ils trouvèrent bientôt que le pouvoir, les capitaux, et rinfluence de la compagnie du Nord-Ouest, étaient trop forts contre leurs tentatives isolées. Quelques*uns pourtant s*y enrichirent, et de ce nombre fut M. Astor ; mais, doué d*un esprit d'entreprise singulièrement audacieux et persévérant, il n'abandonna jamais Tidée et Tespérance de mettre, par une combinaison étendue et redoutable, une bonne part au moins de ce commerce aux mains de ses concitoyens d'adoption.

Il crut en avoir trouvé enfin l'occasion favorable en 1809. Le vaste territoire de la Louisiane cédé, ou, plus exactement, vendu aux États-Unis par Napoléon, en 1803, avait étendu leurs possessions, ou du moins leurs droits, depuis l'océan Atlantique jusqu'au Pacifique. Le gouvernement américain avait fait explo* rer ces immenses domaines par diverses expéditions, qui avaient successivement reconnu la nature physique des lieux, le cours des fleuves, Tétat et la force des populations indigènes, encore

sauvages, auxquelles il avait bien fallu annoncer aussi leurs nouveaux maîtres, dont elles ne savaient pas avoir déjà changé tant de fois. La plus mémorable de ces expéditions, celle de Lewis et Clarke, avait enfin, avec mille périls, traversé la haute barrière des montagnes Rocheuses, descendu leur versant occidental, rejoint l'océan Pacifique à l'embouchure delà Columbia, puis effectué également son retour par l'intérieur. M. Astor entreprit de réaliser, par ces nouvelles voies, le plan de commerce que Mackenzie avait projeté. Il s'ouvrit de son dessein au gouvernement, et forma, pour ce but, une association spéciale, légalement constituée par une charte, sous le nom de Compagnie Américaine pour le commerce des fourrures, compagnie réellement fondée sur ses seuls capitaux propres. Procédant aussitôt à l'exécution, il organisa deux expéditions, dont l'une, diri|;ée par mer, devait tourner le continent au sud, remonter au nord dans le Pacifique, établir immédiatement une factorerie à l'embouchure de la Co-

lumbia; tandis que Vautre, dirigée par rintérieur, devait remoo* ter le Missouri jusqu'aux montagnes Rocheuses, traverser ces montagnes, et les redescendre par la Columbia jusqu'à la mer, où Ton rejoindrait rétablissement déjà formé. L'histoire de en deu\ expéditions est Tobjet du livre de M. Irviog. Elles méritaie&t d'être racontées par un narrateur aussi habile. Le plan, comir.^ on voit, était vaste, et Texécution presque téméraire pour ua simple particulier. Toutefois c'était le plan même formé par Mackenzie, et la prédilection de l'écrivain pour son héros, qui e»l aussi son ami, nesuffit pas, à ce qu'il nous semble, pour que Ton puisse, historiquement du moins, lui en attribuer la conoeptieo. M. Astor choisit donc un bâtiment de deux cent quatre-Tingtdix tonneaux, nommé le Tonquin^ ayant dix canons et vin^ hommes d*équipage. Il le chargea d'un assortiment de marebaBdises propres à la traite; il y joignit des semences pour établir des cultures permanentes dans la station projetée, et les pièces dé* montées d'une goélette, pour aller commercer sur les côtes. U donna le commandement à Jonathan Thorn, lieutenant de roariae des Étals-Unis. Ces préparatifs ne constituaient pas encore U partie difficile de l'opération. Le difficile était de rassembler um troupe d'hommes convenablement préparés et coordonnés pour l'établissement de la nouvelle colonie. M. Astor choisit d*aboni quatre personnages principaux, auxquels il dopna un intérêt dans l'entreprise, avec le titre d'associés. Un d'entre eux, qu*il soppMs sans doute le plus expérimenté ou le plus digne de sa confiance, devait particulièrement agir comme son représentant dans looK tlélibération. Il plaça sous leurs ordres douze employés, eogagês pour cinq ans, plusieurs ouvriers, et treize Canadiens de ceot qu'on appelait voyageurs. C'étaient des hommes qui avaient pour unique métier de conduire les canots des coureurs de bois, à un* vers les labyrinthes des lacs et des rivières intérieures, ce qa'iU faisaient avec une adresse et une pratique merveilleuses; du reste, partageant de leur mieux la vie désordonnée de ceux qu'ils ac*

compagDaient, si ce n'est que les coups de fusil n'étaient pas de leur profession. Tous ces gens avaient été déjà plus ou moins em-^ ployés dans la traite des pelleteries pour le compte de la compagnie du Nord-Ouest; la plupart étaient même, par naissance, su-> jets anglais, et, à ce titre, légalement susceptibles d'être pressés par les bâtiments de guerre de la Grande-Bretagne, ce qui n'était pas un médiocre danger pour l'opération. Ils avaient, à la vérité, promis à M. Astor de prêter le serment de naturalisation comme Américains; mais ils ne jugèrent pas à propos de réaliser cet acte décisif. Deux des nouveaux associés, qui étaient Écossais, portèrent même le scrupule de la nationalité jusqu'à découvrir tout le plan de M. Astor au ministre anglais, résidant alors à New- Tork, lequel tranquillisa leur conscience, en reconnaissance de ce bon avis^

Toute celle hiérarchie composait une cargaison assez embarrassante pour le capitaine; et il ne fut pas plutôt sous voile qu'ils lui devinrent insupportables par leurs exigences, leur importance, et tout le tracas qu'ils lui donnaient. Après cinq mois d'une navigation remplie ainsi de contrariétés personnelles, il toucha aux lies Sandwick, comme on le fait toujours dans ces sortes de voyages pour prendre des provisions fraîches, et engager quelques naturels qui devaient servir d'interprètes dans la nouvelle colonie et le long des côtes. Autant le capitaine voulait abréger cette relâche, autant sa troupe d'oisifs la voulait prolonger; et ce fut encore le sujet de nouvelles dissensions.

Il fallut négocier pour l'achat des vivres avec le roi de ces ties, sur lequel M. Irving donne quelques détails déjà connus, et qui auraient pu, à ce qu'il nous semble, être envisagés plus sérieuse-»

* Parmi les individus auxqnels M. Astor avait donné le rang d'associés, U i*en trouvait un, Alexandre Maclcay, qui avait accompagné Mackenzie dans son voyage à travers les montagnes Rocheuses ; ce qui prouve avec évidence que M. Astor ne devait pas ignorer le plan de ce voyageur célèbre pour l'établissement d'une ligne commerciale de l'eat à l'ouest, à travers l'intérieur.

ment. Tamaahmaah, c'était son nom, a été pour les natarels des tles Sand^ick une sorte de Pierre le Grand, qui leur a donné cette première et rude ébauche de gouvernement régulier par laquelle il faut qu'un peuple passe pour sortir delà barbarie. Nous avons raconté plus haut les débuts, l'histoire, de cet homme extraordinaire. Il suffira ici de rappeler qu'en 1794, il solliciuji vainement du capitaine Vancouver une paire de pistolets comme un présent inestimable; et que, en 1840, il possédait une flotte armée à l'européenne, un magasin à poudre, des forts, des arsenaux, une batterie de sçize canons sur sa plage, et des écoles pour l'instruction de ses sujets. Tout ce développement s*était opéré en seize ans, par ses relations avec les vaisseaux des na> tiens civilisées qui venaient relâcher dans ses lies, et à Paide de quelques matelots européens qui lui avaient donné connaissance de nos arts. Quel instinct ne lui avàit-il pas fallu, pour saisir si rapidement tant d'idées nouvelles, se les approprier, elles réaliser en applications I Le manque de succès même devenait pour loi un enseignement expérimental dont il savait aussitôt profiter. M. Irving raconte qu'ayant voulu s'ouvrir aussi des voies de eonimeroe, Tamaahmaah expédia une cargaison de bois de sandal à Canton. L'équipage se composait de naturels : les officiers étaient anglais. Au retour, on lui présenta un compte en règle, d*o& il résultait que, toute sa cargaison vendue, il redevait encore trois mille dollars (15,000 francs). Il lui fallut quelque temps pour admettre un tel résultat, et surtout pour comprendre les principaux item relatifs aux frais de pilotage, d'ancrage, et de douane, qu'on lui portait en compte. Ck>nvaincu enfin du fait, Tamaahmaah était déjà trop civilisé pour ne pas payer. Mais il en tira aussitôt !a juste conséquence : « Voilà qui est bien, dit-il, je mettrai aussi des droits dans mes ports. » Il en mit en effet, qu'il faut acquit* ter non moins exactement, et qui ont fort augmenté son revenu. On n'aurait pas conclu plus habilement à New- York. Tamc^ahmaah est mort tranquille, vieux et regretté. Ses lils lui

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ont succédé paisiblement, et ont continué son œuvre d'organisation sociale, que Tintroduction quoique incomplète encore et imparfaite du christianisme, parait avoir déjà considérablement améliorée ^ Le Chinese rtpository^ recueil périodique anglais, imprimé à Canton, nous donne, dans le numéro d'avril 1835, la curieuse annonce de quatre publications, faites et imprimées à Haawii, la principale des Ues Sandwick, dans les années de JésiAS- Christ 1834 et 1835. Il y a d'abord VAlmanach d'Uaawii, car nous ne saurions traduire autrement le titre Alemanaka, puis, deux Journaux destinés à Tinslruction du peuple, et enfin un code de lois, en cinq chapitres dont on rapporte la traduction. Nous pourrons quelque jour le faire connaître à nos lecteurs. N'est-ce pas en effet, pour la pensée, un digne sujet d'étude que ces premiers efforts des sociétés humaines pour se purifier de la barbarie ; que ces institutions, encore barbares elles-mêmes, qui établissent, ou plutôt qui créent les liens des relations morales, les sanctionnent par la pénalité, et préparent les esprits à les admettre enfin comme idées habituelles, après que de longues générations s'en sont imprégnées I Cette marche a été celle de

« lies personûes qui voudraient consulter, sur ce point, les documents originatti fournis par la correspondance des missionnaires protestants et catholiques, en trouveront da )s doux recueils périodiques français, intitulés : Journal de morale étangélique, imprimé à Paris, 6t les Annales pour la propagation de im foi» imprimées à Lyon. Il y en a aussi de très-intéressants dans un ouvrage anglais, ou plutôt américain, intititulé : Visit to the South seas In tke United- Sea4es ship FISCESSE^^ during the years 1829 and 1830; mais nous ne connaissons cet ouvrage que par un extrait fort étendu et fort intéressant que le lyestminuer review en a donié dans son numéro d*avnl 1832 , et auquel on a joint un document très-remarquable tiré du rapport officiel adressé au gouvernement des États-Unis par le commandant du vaisseau envoyé exprès aux lies Sandwick, en 1830, pour visiter et complimenter le roi Tamaahmaah. Enfin, nous indiquerons encore la Notice sur l*île de Taïti, récemment publiée par M Gamot, médecin en chef delà corvette française la Coquille (Louviers 1836). Forcé par le mauvais état de sa santé de s'établir à terre à Taiti, pendant la f^làche delà Coquille, en 1823, M. Garnot a étudié Téut actuel des indigènes avec l'indépendance d'esprit que sa position lui donnait; et il le déCrit avec une atweueo de préventions qui rend sa Notice très-bonne à consulter.

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tous les climats et de tous les temps. On la retrouve dans lei premières pages de la Bible, comme daos les anciens codes de nos aïeux européens. Lorsque ces rudiments de notions moialei se sont à la longue incorporés aux mœurs, des liens plus déli* cats se forment, des sentiments nouveaux et plus purs se développent; alors des institutions plus composées deviennent n霻* saires pour les régler. Enfin, si une religion, qui révèle tons les sentiments de bonté, de charité, dont le cœur humain est susceptible, vient compléter cette œuvre de perfectionnement, eteo faire une loi divine, la société atteint cet état final que Ton peut seul légitimement appeler cimlitaUon. Hais des siècles, et ooe tendance continuelle vers ce noble but, sont indispensables pour y parvenir. On n'est pas civilisé par cela seul qu*on a des canons, des bateaux à vapeur, une constitution répubiicaîoe oo autre, une active industrie, et de grands trésors d'argent* On ne Test pas même pour être chrétien, si Ton applique le chrislis* nisme à justifier des institutions ou des actes dont sa mofak a horreur. Avec tout cela, on peut être matériellement puissant ei riche ; on n'est pas moralement civilisé.

Le Tonquin ayant prolongé ainsi sa relâche pendant di\-^4 jours, malgré les Instances et Tautorilé du capitaine, quitta enii:. les tles Sandwick ; et, après vingt-deux jours d'une nsvigatius cqntrariée par tous les syniptôipes de dissensions et d'insuUcdination intérieures, il arriva le 2â mars 1 84 4 à remboucbaiv de la Columbia. Le capitaine avait la plus grande hâte de jetir à terre cette troupe indocile, qui l'inquiétait autant qu'elle Teoibarrassait. Mais un vent violent du nord-ouest portant k la oôCe, toute bordée de récifs, il jugea prudent de se tenir à trois lieue» au large, et d'envoyer explorer la barre du fleuve, sur laquelle la mer rompait avec fureur. Une chaloupe mise dehors, chargée de cinq hommes, disparut bientôt parmi lés vagues, et l'on sut piii5 tard qu'ils avaient péri. Le vent ayant semblé un peu faiblir. le capitaine, dans son anxiété, se rapprocha de terre pour essajtr

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de reconnaître la passe. Mais, les lames présentant une horrible barrière dans toute sa largeur, il dut chercher en hâte à regagner la haute mer. Le lendemain on trouva que le vaisseau avait dérivé vers la terre, et il fallut jeter l'ancre dans quatorze brasses d*eau. Comme le vent était fombé, on tenta de mettre en mer la pinasse ; elle ne put trouver de passage praticable, et regagna à grand'peine le vaisseau. Le vent s*ét8mt de nouveau élevé, le capitaine se hasarda jusqu'à une lieue de terre, et mit de nouveau la pinasse dehors ; elle revint encore cette fois sans succès ; mais, dans une troisième tentative, la violence des lames l'em* porta misérablemetit, et Tengloutit avec cinq hommes, dont un seul. put se sauver à terre. Tout semblait perdu à bord : le vais* seau, secoué par les vagues, dans une eau peu profonde, heurta plusieurs fois rudement contre le fond. Enfin, après une cruelle nuit d'angoisses, passée à Tancre dans le dernier péril, le vais^ seau parvint à gagner une petite baie, où il trouva un salut inespéré. Le capitaine se h&ta de jeter à terre les hommes et les matériaux de la nouvelle colonie ; puis, navré de regrets, il re* joignit la haute mer, pour continuer son voyage le long des côtes, maudissant le fardeau dont il s'était chargé.

Les nouveaux colons, échappés à tant de périls, travaillèrent avec activité à leur établissement, qu'ils nommèrent Astoria, et bientôt ils eurent construit un fort palissade, armé de canons, où leurs personnes et leurs marchandises se trouvèrent à l'abri contre toute attaque des naturels. Ceux-ci, au reste, n'annonçaient aucune intention hostile. Us vivaient principalement de pèche et quelque peu de chasse, ne s'éloignant jamais qu'à une petite distance de la mer. Ils se montrèrent fort empressés d'apporter au fort toutes les provisions dont ses habitants avaient besoin. Ils appartenaient à la tribu des têtes plates^ ainsi nommée d'après le singulier usage qu'elle a d'aplatir le devant de la tète de tous les enfants, par une pression constante, exercée à l'aide d'une machine, durant toute la première année de leur vie. C'est chez eux

non-seulement un caractère de race, mais un signe de liberté. Les esclaves, car ils ont des esclaves, sont privés de cette distinction. Cet usage est très-répandu parmi les nations de la côte, et il atteste ainsi entre elles une origine commune.

A peine les Astoriens s'étaient établis, le bruit courut parmi ks Indiens qu'un parti de trente hommes blancs s*était montré au haut de la seconde Rapide de la Columbia, et y bfttissait un fort En effet," on ne tarda pas à voir arriver un canot monté parjieof blancs, qui se trouvèrent être des associés et des agents de la corn* pagnie du Nord-Ouest. Ils étaient venus aussi à travers les montagnes Rocheuses. L'éveil donné au ministre britannique sur ks projets de M. Astor n'avait pas été sans fruit. Cependant les Astoriens ne perdirent pas courage, ils se résolurent au contraire à envoyer promptement un parti des leurs remonter la Columbia, pour se saisir des postes où la traite pouvait avantageusemeol s'opérer.

Mais, après que leur nombre fut ainsi réduit, ils s'aperçoml que les Indiens les visitaient moins fréquemment ; et enfin no jour on n'en vit plus un seul. On pensa d'abord que, peut-être, ib n'avaient plus de pelleteries à échanger. Mais bientôt ce mysl^ s'expliqua d'une manière plus alarmante. Le bruit courait que k Tonquin avait péri, et que tout son équipage avait été massacre. Cette nouvelle, vraie ou fausse, coïncidant avec réloignemeot soodain des sauvages, annonçait évidemment de leur part une attaqoe prochaine, à laquelle le petit nombre d'Astoriens resté dansk fort ne pourrait résister. Celui qui avait alors le commandemeot ne perdit pas la tête. Il convoqua la plupart des cheEs sauvages qu'il supposait engagés dans la conspiration. Quand ils foreot tous assis autour de lui, il leur déclara quMl avait appris la trahi* son exercée parleurs frères contre le Tonquin, et qu*il était rèsolfl à en tirer vengeance. « Les hommes blancs qui sont parmi voos* « leur dit-il, ne sont pas nombreux, mais leur science peut tout« « Dans ce flacon, qui est sous vos yeux, je tiens enfermée U

« petite-vérole : que je l'ouvre, et celte peste fera disparaître de la « surface de la terre vos hommes, vos femmes, vos enfants et € vous. » Les sauvages, saisis de crainte et tfhorreur, supplièrent le commandant astorien de laisser la flole intacte : t car, ajou- « tërent-ils, il ne voudrai! pas, dans sa justice, punir également « ses amis et ses ennemis. » Dès ce moment ils restèrent fidèles ; mais ils lui donnèrent lé nom redoutable de chef petite-vérole.

Toutefois la nouvelle était trop véritable : le Tonquin avait péri misérablement. Le capitaine, s'étant élevé au nord jusqu'à Tf le Vancouver, avait jeté l'ancre dans une petite baie pour traiter avec les naturels, malgré tous les avertissements de son interprète, qui, lui-même originaire de ces cdtes, l'avait prévenu de se mettre en garde contre leurs habitudes de perfidie. Un grand nombre de canots vint bientôt se présenter avec des peaux de loutre ; mais, comme il était tard, on remit la traite au lendemain. En effet, le lendemain, à leur retour, le capitaine déploya sous leurs yeux un riche assortiment des objets qui pouvaient leur plaire. Hais ils étaient guidés, dans leur trafic,* par les conseils d'un vieux chef habitué au commerce des blancs, et qui ne' craignait pas de surfaire sa marchandise d'une manière tout à fait exagérée. NéanmoinSy son astuce dépassa son but ; car le capitaine, ne répondant plus rien à ses offres, se mit à se promener tranquillement sur le pont sans dire un seul mot, bien qu'à chaque allée , et à chaque retour, l'impassible sauvage lui présentât sa même peau de loutre en lui demandant de traiter. Voyant que ce moyen ne réussissait pas» il en prit un autre, et se mit à tourner les offres du capitaine en mépris. C'était plus que celui-ci ne pouvait supporter! Il lui arracha cette peau des mains, lui en frappa la figure et le jeta sans façon, avec elle, par-dessus le bord. Tous les sauvages s'enfuirent à terre irrités.

Celui des associés qui avait accompagné Mackensie, M. Mackay, représenta alors au capitaine, qu'après cette insulte faite à leur cheft il serait prudent de lever Tancre et de gagner la haute mer.

tu. 23

S5i IliLANOEB SGISNTIFIQQB8 KT UTTKRAïaSS.

Hais le capitaine qui, avec ses casons» tenait en grand mépris ki sauvages» n*en voulut rien (aire; et, en effet, il parut aToir raison le lendemain. Car, dès la pointe du jour, un canot monté de vingt hommes sans armes, approcha le vaisseau , demandant à traite aux conditions mômes que le capitaine avait filées la veille. Panai eux se trouvait Tun des fils du roi du pays. On les laissa mooier. et les échanges commencèrent. D'autres canots se préseotèie&t, puis d'autres» les hommes toujours sans armes : on les reçut à bord» et la traite continua de se faire tranquillement.

Enfin» Tofflcier de quart, alarmé de leur nombre qui croisssii toujours» descendit avertir le capitaine» lequel s'était retiré dan» sa chambre, se félicitant peut-être de sa fermeté. Il lui dit que les sauvages paraissaient porter des armes cachées» et M. Mackaj u joignit à lui pour supplier qu'on mit à k voile. Le capitaine m rendit à leurs instances» monta sur le pont et donna ses ordreN que les matelots se mirent aussitôt à exécuter. Alors les nataiek comme s'ils regrettaient de voir le vaisseau les quitter, se prélèfent aux conditions d'échange les plus favorables, et une rapide iraik s'ensuivit. Hais on remarqua qu'ils demandaient sortoat en oouteaux ; et, dès que quelques^ns d'eux en avaient obleoi. d'autres leur succédaient, en demandant de même. Le ir^pittiiK sentit qu'il fallait sortir de cette position, n (adonna péremplûîr^ ment de quitter le vaisseau. A l'instant un affreux cri de fut jeté : tout y répondit» et les sauvages, brandissant leurs têtes» commencèrent à massacrer tout ce qui se trouvait sur k gaillard d'arrière. Le capitaine fut tué un des premiers. En mime temps une mêlée non moins furieuse s'engagea dans tontes k^ parties du bâtiment. Les blancs qu'il renfermait» écmeés par k nombre» furent tous égorgés. Sept seulement» qui étaient nioaiés dans les manœuvres pour larguer les voiles , se trouvaient en et moment hors de la portée des sauvages» et contemplaient d'eii haut cet affreux spectacle. Mais ils étaient sans armes » et à kar descente ils seraient aussi massacrés. Leur unique ressouice étan

de se laisser tomber dans renlre-pont par les écoutilles , en gUs^ sant le long des cordages ; quatre y réussirent et gagnèrent la cbambre du capitaine où étaient les armes. Ils y trouvèrent un des employés, M. Lewis, mortellement blessé, mais encore vivant. S'étant aussitât barricadés, ils percèrent des ouvertures dans la cloison, et firent à travers un feu si bien nourri, qu'ils nettoyèrent bientôt le pont de sauvages. Ceux-ci effrayés se jetèrent en désordre dans leurs canots et ramèrent en hâte vers la côte, emmenant avec eux l'interprète qui n'était point blessé, et qui n'avait pris aucune part & Faction. Alors les quatre blancs sortirent hardiment de leur retraite, coururent sur le pont, et déchargèrent encore sur eux quelques canons qui en firent un grand massacre. Aucune tentative nouvelle n'eut lieu la nuit.

Le lendemain, lorsque le jour parut, le Tonquin était encore dans la baie, à Tancre; ses voiles détachées de leurs agrès, flottantes, livrées au vent. Quelques canots se hasardèrent à ramer vers lui pour le reconnaître, ayant avec eux Finterprète et se tenant d'abord à une grande distance. Après quelque temps, un homme,un seul, se montra sur le pont, et l'interprète leur dit que c'était Lewis, n les engagea par signes à s'approcher, et à monter à bord. Mais il eut grand'peine à les persuader. Les premiers, qui le firent ne trouvèrent nul obstacle ; il n'y avait sur le pont personne. Lewis même avait disparu. Alors d'autres canots arrivèrent en grand nombre, les sauvages montèrent en foule, et une multitude avide de pillage encombra bientôt tous les étages du vaisseau. Tout à coup une épouvantable explosion eut lieu , et le Tonquin sauta en l'air avec les sauvages.

Ceux de la tribu qui étalent restés à terre, dans la joie dû triomphe, furent frappés de consternation et de stupeur. Hais leur douleur se changea en rage quand on leur amena quatre blancs qui venaient d'être faits prisonniers sur la plage à quelque distance, et se trouvèrent être les mêmes qui, la veille , s'étaient si courageusement défendus. On les fit interroger par Tinterprète,

lequel, par hasard, n'était pas à bord au moment de rexplosion. Us lui dirent que Lewis leur avait conseillé de couper leur càbk et de mettre & la voile. Hais, comme le vent était trop fort et portait à la côte,, ils avaient préféré se jeter dans la chaloupe, espërant gagner Astoria. Lewis, se sentant blessé à mort, avait voulu rester pour les venger tous. Ces quatre infortunés furent plus à plaindre. Ils périrent dans toutes les cruelles tortures que les sauvages purent imaginer.

On apprit ces détails par l'interprète, qui réussit à s'échapper et à rejoindre Astoria. Comme il était lui-même né sur ces côtes, ils avaient épargné sa vie, et se bornaient à le retenir prisonoier.

Dans un troisième article nous raconterons les aventures de l'expédition envojée par terre.

n j a déjà près d'une année que nous avons annoncé à m^ lecteurs ce curieux ouvrage. Il nous donna alors roccaston d^ leur présenter un tableau général du commerce des pelleterie dans l'Amérique septentrionale, de montrer l'influence exerr«-e par ce commerce sur l'état des peuplades indigènes, et de raconter les chances aventureuses d'une expédition maritime dont d avait été le but spécial. Il nous restait à décrire les hasards d*un^ autre tentative dirigée simultanément, par la même pensée et

* Le reste de ces articles a été rédigé avec la coopération de mon & Edouard Biot, decede.au mois de mars 1850.

pour les mêmes intérêts, à travers l'intérieur des déserts qui séparent les rives orientales et occidentales dû continent américain. Le retard que nous avons mis à compléter cet ensemble ne sera peut-être pas sans avantage ; car, en ce peu de temps, de graves événements survenus dans ces contrées où tout marche si vite, ont donné un intérêt nouveau et actuel au récit qu'il nous restait à terminer.

Nos deux premiers articles ont fait connaître l'origine et le point de départ de ces deux grandes expéditions. Ce n'est pas, comme on le croirait dans nos idées européennes, le gouverne* ment d'une puissante nation qui les conçoit et les ordonne; c'est un simple marchand de New- York, H. Âstor, qui, en 4840, entreprend de se rendre mattre du commerce des pelleteries, sur toute l'étendue de FAmérique du Nord située entre les montagnes Rocheuses, prolongement des Cordilliëres, et l'Océan occidental. Nous avons dit comment,^ par ses seules ressources, sans aucun secours du gouvernement américain, auquel le succès de cette entreprise allait rapidement acquérir un immense territoire, M. Astor organisa deux expéditions qui devaient se diriger, l'une par mer, l'autre par terre, vers l'embouchure de la Columbia, sur les bords de l'océan Pacifique. Nous avons raconté la marche de l'expédition maritime, la fondation du nouvel entrepôt d'Asloria, et le désastre du bâtiment le Tonquin. Maintenant nous allons passer à l'histoire de l'expédition de terre, qui, traversant par son milieu le grand désert d'Amérique, le véritable pays des sauvages, nous présentera le tableau extrêmement curieux des mœurs et du caractère des peuplades indiennes, soit dans l'état de nature, soit déjà modifiés par la communication et l'influence, des blancs.

Suivant le dessein de M. Astor, cette seconde expédition avait pour objet principal d'explorer toute la ligne du Missouri, jusqu'à l'embouchure de la Columbia, en partant de Saint-Louis, la colonie la plus avancée vers l'ouest que les blancs eussent encore

358 MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTiRAIRBS.

fondée. Le long de cette ligne, la caravane devait échelonner une suite de postes avec des agents -chargés d*acheter les pelleCeriei aux Indiens et de les expédier & Saint-Louis pour les États-Unis, à Âstoria pour la Russie et la Chine. Cette distance, qui embrassait de i 000 à 4200 lieues, avait déjà été parcourue, en 4804, par les deux officiers américains Lewis et Clarke. Mais les difficultés qu'ils avaient rencontrées effrayèrent le gouvernement des État»- Unis. Il renonça à diriger de ce côté aucune entreprise, et parut agir prudemment aux yeux du public. H. Astor seul ne doutait pas du succès. Il se regardait comme le créateur certain d'une nouvelle civilisation qui viendrait se rallier à son futur établissement de la Columbia; et Ton peut penser avec M. Inring que cette noble ambition le soutenait au moins autant, dans son des* sein, que de simples vues d'intérêt Tauraient pu faire.

H. Astor confia Texpédition de terre au commandement de M. Hunt, l'un des associés de la nouvelle compagnie, qu*il désigna aussi comme chef de l'entrepôt projeté à l'embouchure de la Columbia. H. Hunt était un homme droit, ferme, consciradeui, et doué de manières engageantes. Il avait fait le commerce à Saint-Louis, mais il n'avait jamais pénétré dans le pays des sauvages. M. Astor lui donna pour second l'un des nouveaiix as»>ciés, à qui rien ne manquait sous ce rapport. Son nom était Donald Hackensie. Il avait s^oumé dix ans parmi les Indiens, au service de la compagnie anglaise du Nord-Ouest, et s# vantait de connaître parfaitement leur caractère ainsi que tous les mystères des bois. C'était un homme d'une, constitution roboste, rompu à la fatigue et au danger, renommé pour la justesse de sa carabine, et se portant fort du genre d'expérience dont manquait H. Hunt.

L'expédition devait partir en 4840; mais elle fut retardée par les difficultés singulières que son chef éprouva pour se procurer le nombre d'hommes nécessaires, tant en chasseurs qui devaient approvisionner la caravane de vivres et de fourrures, qu'en toys-

uiLANOBS SGIElVtiriQUBft ET LITT^EAIâBS* 859

gewrs ou hommes de peine, pour diriger les canots et porter les bagages. H. Hunt fut obligé de lutter, à la fois, contre Finsouciaoce de ces hommes du désert, qui ne s'engagent que lorsqu'ils n*ODt plus rien à dépenser, et contre la Jalousie rirale de deux associations déjà existantes, la puissante compagnie anglaise du Nord-Ouest, et la compagnie américaine dite du Missouri, dont lea agents à Montréal et à Saint-Louis représentaient la nouvelle entreprise comme irréfléchie et impossible.

La seconde de ces compagnies exploitait le commerce des pel-* leteries sur le Miiisouri môme, et, dès 4808, elle a?ait poussé ses postes jusqu'au confluent des deux bras supérieurs de cette grande rivière. Elle se trouvait donc sur la première partie de la ligne que voulait établir M. Astor, et conséquemment elle mit tout en œuvre pour arrêter son expédition. A grand'peine, M. Hunt parvint'-il à emmener le seul homme de Saint-Louis qui pût lui servir d'interprète che2 les Indiens Sioux et Pieds-Noirs, dont il allait traverser le pays ; et même, à son départ de Saint^Louis, le 84 octobre 4 84 0, il fut obligé de cacher cet interprète pendant plusieurs jours, afin de le soustraire à un mandat d'arrêt, lancé contre lui, pour quelques dettes qu'il avait contractées. Retardé jusqu'à la mauvaise saison, M. Hunt dut remettre le passage des montagnes Rocheuses au printemps de l'année suivante (4844) ; et, remontant seulement le Bas-Missouri avec soixante hommes et trois canots, il alla prendre ses quartiers d'hiver au confluent de ce fleuve avec la Nodowa, à 450 milles anglais de Saint-Louis, sur la limite extrême du pays des planteurs.

Vers la fin d'avril, lorsque le nouveau printemps eut ramené les immenses volées de pigeons sauvages qui dévorent tout sur leur passage, la troupe s'embarqua dans quatre canots et commença à remonter le fleuve, tantôt à la voile, tantôt à la rame, ou en se balant par des cordcis quand le vent n'était pas favorable. Tout le travail de cette navigation était à" la charge des Canadiens engagés comme toyagtwrs^ et ils s'animaient gaiement par des

chants français; car la langue française est toujours la langue populaire du Canada, quoique plus d'un demi-siëcle se soit écoulé depuis la conquête anglaise. Au-dessus de la Nebnisia, ou Rivière Plate, l'expédition trouva un canot de sauvage (ait avec une seule peau de bison. Telles sont les légères nacelles qui serrent aux guerriers indiens pour traverser les rivières. En outre, pen* dant la nuit, le ciel parut au loin éclairé de lueurs rouges, sigaal connu de Tembrasement de vastes étendues de prairies. Ordinairement, les Indiens allument ces incendies pour dérober leurs traces à ceux qui les poursuivent. On était donc désormais en pays ennemi. Ce canot et ces feux annonçaient que des baïuki sauvages erraient dans le voisinage, et il fallait se tenir sur sei gardes. Car, dans cet état de nature, si vanté par quelques philosophes, l'homme est toujours pour l'homme un danger. . Le 40 mai \SU, i'expéditioû atteignit le cantonnemeol on village des Omahas qui formaient autrefois Tune des plus poissantes tribus des prairies. Cette tribu avait été peu à peu diminuée par ses guerres avec les Sioux, guerres d'embûches et de trahisons bien plutôt que d'attaques à force ouverte. En 4M3, la petite vérole avait fait périr les deux tiers de ceux qui restaient; et, à l'époque du passage de M. Hunt, cette tribu ne comptait plus que deux cents guerriers. Aujourd'hui elle est presque anéantie ; et ainsi disparaissent successivement les peuplades indiennes, agents mutuels de leur destruction. Près de l'emplacement qu'occupait le village des Omahas, on voit encore la tombe d'un de leurs chefs nommé l'Oiseau Noir (Blackbird), lequd était grand ami des blancs et de leur commerce qu'il exploitait à son profit. Arbitre, par son rang, du prix des peaux qu'apportaient ses compagnons, il fixait ce prix très-bas, et se faisait se* crètement indemniser par l'acheteur blanc, sans qu'aucun des Indiens osât murmurer. Car il était pour eux une sorte de mao* vais génie, grâce à l'enseignement atroce d'un blanc qui loi avau donné une provision d'arsenic et lui en cuvait appris les morteb

MiLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES^ 364

effets. Si quelque Indien se plaignait du prix ûxé, la vengeance ne se faisait pas attendre. Le chef annonçait la mort du mécontent pour une époque déterminée, et sa prédiction se réalisait infaflliblement. Il conserva tant qu'il vécut ce fatal secret, source trop sûre de pouvoir autant que de richesse, et demeura ainsi maître absolu de la vie comme de la mort de ses sujets. Mais il ne put échapper lui-môme au fléau indien, la petite vérole. Enmourant il ordonna que son corps, assis sur son cheval, fût enterré au sommet d'un promontoire dominant une grande étendue du cours du Missouri, et sur lequel il avait coutume de se poster pour découvrir au loin les canots des blancs. Les pauvres Indiens, qu'il avait si cruellement dominés, oublièrent leur propre misère pour entourer religieusement son lit de mort. Us exécutèrent fidèlement ses derniers ordres ; et le tombeau de ce chef redouté, Misène du désert, sert encore de signal pour diriger la navigation. Mais les frêles canots sont devenus des bateaux à vapeur, qui portent à la race sauvage des atteintes aussi fatales quoique moins cruelles.

Au sortir de ce village, la troupe de M. Hunt se trouva sur le territoire des Sioux-Tetons, peuplade liée par des échanges habituels avec la compagnie anglaise du Nord-Ouest. Cette compagnie leur avait livré dés fusils; et, soit à son instigation, soit par la jalousie du commerce que les tribus situées sur le fleuve auraient pu ouvrir avec les blancs de Touest, ces Sioux-Tetons s'étaient faits les pirates du Missouri. Pour eux, toute embarcation commerçante, civilisée ou sauvage, était de bonne prise s'il? étaient les plus forts. M. Hunt, toujours en crainte de leurs attaques, fut alors rejoint par un compagnon de voyage presque aussi dangereux. C'était le directeur de la compagnie américaine du Missouri, qui se portait, avec vingt hommes, à une station du haut fleuve pour y attendre un de ses principaux agents de Tintérieur. Déjà ce directeur était fort soupçonné d'avoir, deux ans auparavant, employé les Sioux eux-mêmes, pour arrêter uneexpé-

363 MÉLANQËS SCIENTIFIQUES ET LITTÉBAIEBS*

dition commerciale tentée par deux associés de M. Hunt A Sainl- Louis, il avait entravé ce demieri autant qu'il avait pu, dans soo recrutement ; et tout portait à croire qu*il venait encore exciter les Sioux contre la nouvelle entreprise. Aussi Tentrevoe des deni chefs blancs Q]t-elle pleine de suspicion et de réserve. De part et d*autre, les armes étaient prêtes ; et, de peur d*en venir aux mains, chaque troupe dut suivre une rive différente du fleuve. Ce ht dans cet état de demi-hostilité qu41s arrivèrent, le 4 1 juin, à un cantonnement indien, appelé le village des Aricaras. Toutefois, les deux partis eurent assez de prudence pour ne pas donner aux sauvages le spectacle et les avantages d*une lutte violente, qui les aurait également exposés en les affaiblissant. Chacun e^terça téparement son trafic sans ajiparence d'opposition. M. Hunt, qui devait pousser sa route vers Fouest, par terre, avait besoin d*un grand nombre de chevaux que les Aricaras pouvaient lui fonniir. Il resta, pour cela, chez eux près d*un mois, ce qui lui permît d'observer leurs mœurs et leurs usages assez intimement, pour en constater plusieurs points curieux.

Ils obéissaient h deux chefs, l'un souverain par hérédité, Fautrv éligible et chef de guerre. Ce fut dans la hutte conique 'du souverain, devant une assemblée formée par les anciens et les guerriers présents de la tribu* que les deux chefs blancs vinrent e^Mh ser les motifs de leur voyage, annoncer que, bien qu'ayant des intérêts distincts, ils se défendraient mutuellement contre toute attaque, et accomplir enfin la cérémonie, jusqu'alors considérée comme un contrat inviolable, de fumer le calumet de paix avec la nation. Ce partage de pouvoir par droit de succession et d*âeotion, ces assemblées délibérantes, présidées par le chef héréditaire, sont déjà mentionnées par Chartevoix, dans sa description du Canada, comme aussi elles se trouvent dans les premiers ftges de la Chine et de la Germanie. On pourrait remarquer encore d^autres traits de ressemblance entre les usages de ces peuples si éloignées. Hais de là « tout esprit philosophique condura seuk-

MiLANOSS SCIENTIFIQUES ET LITTÂRAIRES. 363

« ment que Fanalogie des situations impose à Thomme des cou* € tûmes et des mœuni analoguesi dans les contrées et aux époques « les plus distantes ^ »

La richesse principale des Aricaras consistait en chevaux qui paissaient en troupe autour du village, et provenaient, en grande partie, des bandes de chevaux sauvages, errant dans les plaines environnantes. Le cheval a été introduit au Pérou et au Mexique, par les Espagnols, lors de la conquête, et pour la conquête. De là, il a passé chez les Indiens par voie de rapine,' et»son acquisition a changé leurs mœurs. Acheter, et plus souvent voler des chevaux dans les autres tribus, s*en servir pour aller chasser au loin le bison et le cerf, afin de vivre de leur chair et vendre leur peau, telles sont les occupations de llndien qui habite ces con« trèes. Rentrés au camp, les hommes se reposent, causent entre eux, et jouent à des jeux de hasard, pour lesquels ils sont pas** sionnés. C'est la femme qui fait tout le travail domestique; et, quoique sa condition soit fort dure, elle est pourtant moins mal* heureuse depuis que le cheval est venu la soulager. Il Ta au moins déchargée des fardeaux accablants qu'elle portait autre-> fois pendant les marches de ces tribus. Elle n*est plus béte de somme, comme chez les Indiens du nord, où Heame, Hackensie, Franklin même, l'ont vue, succombant sous la brutale exigence du maître dont elle partageait la couche. Le cheval, amené par l'Européen pour conquérir, sera aussi le dernier auxiliaire de Tindien, pour se défendre contre les progrès incessants de la culture qui le repousse dans les défilés des montagnes. Avec son secours, il descend comme un torrent dans la plaine, pille les plantations, et fuit rapidement sans être atteint. Car, depuis trois siècles qu'il connaît le cheval, llndien s'est complètement iden^

^ Cette phrase est de Robertsont voyei la 7* note à l'introdaction deTbittoire de Cbarles-Quint, où il compare les usages des Germains et ceax des Indiens du Canada.

tifié avec lui. Auparavant marcheur intrépide, il est aujourdlmi excellent cavalier. Comme le Bédouin, il se lance avec son chevil dans les passages les plus périlleux ; et comme lui aussi, il épuise en peu d'années ce noble animal par le brutal usage qu'il fait de ses forces et de son ardeur.

Le village des Aricaras, entouré de ses troupes de chevaux, et tout composé de huttes coniques, ressemblait aux camps des Bédouins ou des Tartares. Ses sauvages habitants vivaient en proie à la ciainle continuelle d*étre surpris par les Sioux, leurs mortels ennemis. Pendant le Court séjour de M. Hunt, trots oa quatre alarmes furent données. Aussitôt les femmes et les enfants jetaient des cris d'épouvante, et les hommes se disposaieot au combat. Il n*y eut cependant point d'attaque. Les arrivaots étaient des guerriers de la même tribu, qui amenaient des chevaux, volés par eux, pour vendre à M. Hunt, ou revenaient d'une expédition contre les Sioux,- dont ils étaient sortis victorieux. Uentrée des vainqueurs fut célébrée par une sorte de cérèoxH nie triomphale. Un d*entre eux, des plus jeunes, mortellement blessé, la soutint jusqu'au bout, puis expira parmi les cris de joie. Mais, après, les mères des morts allèrent les pleurer sur une colline voisine, hors de la vue des vainqueurs. Leurs tristes accents, prolongés dans le silence de la nuit, rappellent à M. Irnng les lamentations de la Rachel biblique. Même situation, mêmes douleurs I

liC i 8 juillet 4844 , M. Hunt quitta les Aricaras; puis, touroâDt à Fouest, il entra avec ses hommes et ses chevaux dans la régM» de ces plaines immenses et nues, au sol de sable, aux oasis rares, et sans habitants fixes, qui s'étendent jusqu'au pied des inoo* tagnes Rocheuses. On les a nommées, avec raison, le grand désert d'Amérique. Il y rencontra tous les obstacles que la natone et l'homme sauvage peuvent accumuler. A celte époque de TaiH née, ces plaines désertes sont presque partout sans eau. Un soltrii brûlant les dévore d'une ardeur qui serait intolérable, si quelques

brises descendues des montagDes, ne venaient parfois la tempérer. On n'y trouve point d'arbres, si ce n'est datis quelques vallées rares et distantes, stations de repos souvent inévitables, mais toujours périlleuses par la présence de l'homme ou par ses embûches. Hors de ces oasis, le peu d'aliments que fournit la chasse des bisons sauvages, lorsqu'elle est heureuse, doivent être cuits avec les résidus séchés de la fiente de ces animaux. Malheur au voyageur qui s'écarte de la vue de ses compagnons dans ces steppes uniformes, où la route qu'il faut suivre n'est rappelée à la mémoire par aucun accident du sol I Trois chasseurs de l'expédition furent ainsi perdus durant six jours ; ils errèrent pendant tout ce temps au hasard, courant sur leurs chevaux à travers le désert, sans aucune notion de route quelconque. La fortune seule les ramena enfin sur les traces de leurs compagnons, qu'ils suivirent dès lors et purent rejoindre, en se guidant sur les grands feux queM. Hunt faisait exprès allumertoutes les nuits pour les rappeler. Heureux encore de n'avoir rencontré que le désert I La première bande d'Indiens qui se trouva sur le passage de la caravane avait déjà eu quelques rapports avec M. Hunt, par les députés qu'elle avait envoyés au cantonnement des Aricaras. Elle était campée dans un petit vallon, et appartenait à la tribu des Indiens Chiens, tribu devenue errante après avoir eu longtemps des habitations fixes sur la rivière Rouge. Chassés par les Sioux, ces infortunés avaient perdu leurs anciennes habitudes, et même leur ancien nom. Car ils s'appelaient autrefois Tchaways ; et la dénomination de Chiens leur était venue du nom d'un affluent du Missouri» de la rivière des Chiens, près de laquelle ils s'étaient retirés. La bande rencontré^ se composait de cinquante hommes, vêtus de peaux de bison % tous à cheval, et

* Le nom anglais de cet animal est bmfalo, qai se traduit d'ordinaire en français par le root bu fie. Mais dans son application an continent américain, le mot buffalo désigne toujours le quadrupède que nous appelons en français le bison. J. B.

366 U^lkSGM$ SGIENTiriQUKS ET LITTBRÀIRS8.

passant les nuits sous des tentes de peaux. Hs se réunirent au chasseurs blancs pour (aire une battue, où Ton tua grand nombre de cerfs et de bisons que la saison du rut rendait plus fadies à approcher. .

Cette horde était trop faible pour Atre offensive. Mais les plos redoutés des coureurs du désert étaient les Indiens Corneilles, pillards féroces, qui, d'après les récits récents du capitaine Bonneville, exercent encore aujourd'hui leurs brigandages dans ii plaine du Missouri. Cachant leurs femmes et leurs enfants ao fond de quelques vallées intérieures des montagnes Rocbeoses, les hommes de cette horde sont continuellement en course pour piller la plaine et reporter leur butin dans la montagne, tdugéant ainsi que les oiseaux rapaces dont on leur a donné le nom. Ils cherchent surtout à voler des chevaux qu'ils veodeot aux tribus du bas Missouri pour des fusils, de la poudre, et d'autres produits apportés par les blancs. En sortant du cenitoire des Sioux, la caravane de M. Hunt entra dans les distrids de celte horde dangereuse, et Ton ne tarda pas à en reoonnallfv les traces. Après quelques jours de marche dans les détours de leurs montagnes qu'il fallait inévitablement traverser, on rencontra successivement plusieurs de leurs camps* Mais las blanoi étaient nombreux, bien armés, et faisaient bonne garde. Les Corneilles n'osèrent pas les attaquer, et M. Hunt leur acheta même un supplément de chevaux pour mieux répartir ses bagages. Obligé ensuite de se débarrasser d'un guide peu sûr, et oe trouvant point de passage frayé pour franchir la crête des moDiagnes, il fut rejoint plusieurs fois par cette race perfide. Mais il leur échappa sans attaque ouverte. Comme les Aricaras, ou sauvages sont en quelque sorte identifiés avec leurs chevaux. U» avaient parmi eux un enfant de deux ans, attaché sur un poulain du même âge, et lui distribuant les coups de fouet avec une prodigalité vraiment indienne : il ne savait pas encore parler.

La terreur que ces brigands inspirent, jointe à l'aspect désolé

des rocs qu'ils habitent, et aux scènes de destruction que paraissent y opérer souvent des convulsions géologiques dont on ne connaît pas bien Ja cause, ont fait attacher à ces solitudes une foule d'idées superstitieuses qui en rendent le passage plus redou* table. En les quittant, M. Hunt s*engagea dans les défilés d'une autre chaîne plus haute, désignée par le nom de Bigborn. Ici, la marche de la caravane devenait de plus en plus pénible par les continuels accidents d'un sol en ruines, par le froid qui commençait à les assaillir, et par l'incertitude d'une route sans guide, orientée seulement sur le soleil. Bien rarement, au fond de quel*que gorge, un cours d'eau ranimant un peu de végétation, offrait aux chevaux ainsi qu'aux hommes un point de repos. Un matin, au sortir d'un défilé, on aperçut une bande d'Indiens, à l'aspect farouche, postés en observation sur les hauteurs. Hais la terreur les y fixait plus que l'hostilité. C'étaient des bandes détachées de deux tribus, appelées les Tétes^Plates et les Shochonys, autrefois nombreuses, maintenant réduites et opprimées. Les Shochonys

appartenaient à la grande et ancienne nation des Serpents, qui jadis étendait ses chasses dans tout le pays compris entre les deux bras du haut Missouri. Une nation voisine, les Indiens Pieds* Noirs, leur disputa ce territoire giboyeux. Ils soutinrent longtemps la lutte avec des succès divers. Mais les Pieds-Noirs qui commerçaient avec la compagnie de la baie de Hudson , en reçurent des fusils, et les Serpents essayèrent en vain d'en obtenir des Espagnols du Mexique avec lesquels ils étaient en relation. Dès lors, la résistance leur devint impossible. Ils durent abandonner leur pays; et, se cachant dans les gorges les plus ipres des montagnes Rocheuses, ils devinrent une race timide, et ab&tardie par le malheur. Ceux d'entre eux qui n'ont plus de chevaux vivent misérables et solitaires, dans des retraites inaccessiblesi comme des sortes de gnomes , se nourrissant des poissons qu'ils prennent dans les torrents, et de quelques racines qu'ils arrachent à cette terre désolée; ce qui leur a fait donner, par mépris, le nom in-

jurieux de mangeurs de racines. Ceux qui ont gardé qudqoes chevaux s^appellênt Shochonys, et vivent encore en troupe. Pendant le printemps et Tété, ils passent sur le versant occidenUl des montagnes Rocheuses pour pêcher le saumon qui remonte le Rio-Colorado de la Californie, ou la Columbia de Touest. A Tautomne, ce poisson disparaissant, ils se joignent aux Têtes-Plates de ces montagnes pour tenter quelques chasses dans les prairies situées à Test, au pied de la chaîne. Mais ils n'y descendent qu*avec la continuelle terreur d*y rencontrer les terribles Pieds- Noirs.

La bande qui se trouva sur le passage de M. Hunt était en marche pour une de ces expéditions dangereuses. On peut penser s'ils furent heureux de rencontrer un parti de blancs armés, qui ne leur voulait aucun mal. On se réunit pour chasser, et on se sépara après quelques jours de bonnes relations. M. Hunt co1^ tinua sa marche, par les sources de la rivière Bighom , de celle des Pierres-Jaunes, et du Rio-Colorado. Mais, au lieu de se diri* ger toujours droit à Touest, comme c'était sa route, il fut encore souvent contraint de s'écarter au nord ou au sud, en quête de gibier, car ce n*était pas chose facile de nourrir une troupe de soixante hommes dans ces solitudes. Enfin, le 44 septembre 4814, un des guides montra 5 l'horizon, dans l'ouest, trois pics neiges, d*où il annonça que sortait la source de la Columbia. Ces pics, oonnuf aujourd'hui sous le nom des Trois-Tetons, furent salués comme le phare du port, où toutes les peines allaient finir. Ils étaient toutefois encore à plus de trente lieues, et la marche, continuée sur ce sol granitique, ne cessait pas d'être horriblement pénible. Mais l'espoir, ranimant tous les courages, fit oublier les misères passées ; et, douze jours après, le 26 septembre 4 814 , la caravane campait au pied de ces pics, sur les bords d'un cours d*eaa rapide que les guides reconnurent pour un afiluent de la Columbia. Les hardis voyageurs se trouvaient donc enfin sur le versant occtdeotal des montagnes Rocheuses. Cette muraille de granit que Ton

avait pu croire infranchissable, était maintenant derrière eux. M. Hunt laissa reposer sa troupe dans cette situation, pendant cinq jours, puis commença de descendre vers Tocéan occidental, terme de ses efforts. Nous le suivrons une autre fois dans cette dernière partie de sa courageuse entreprise, et nous dirons quel fut le fruit, quel sera l'avenir, de la nouvelle voie qu'il venait d'ouvrir au commerce ainsi qu*à la civilisation.

Dans notre précédent article, nous avons suivi cette troupe hardie d*bommes blancs, commerçants et chasseurs, qui, partant des derniers établissements de TUnion, dans le Missouri, avait entrepris de traverser le continent d'Amérique dans toute sa largeur pour aller rejoindre, sur les bords de l'Océan occidental, la nouvelle colonie d'Astoria. Nous les avons accompagnés au milieu des hordes sauvages, dans les périls et les fatigues du désert» Nous les avons vus enfin, à force d'énergie et de courage, surmonter cette barrière de montagnes granitiques, prolongement des Andes, qui s'étend du sud au nord dans toute la longueur de r Amérique, comme un contre-fort entre les deux océans. Le faible ruisseau sur les bords duquel ils étaient campés descendait maintenant vers l'Océan de l'Ouest; il les conduisit bientôt à une grande rivière, mais tumultueuse et rapide, appelée Mad-River, qui était une des principales branches de la Columbia. La caravane salua cette vue avec enthousiasme. Il ne fallait plus que

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