‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 4)Chapitre 30 sur 33 · RÉCIT DE L'EXPÉDITION ANGLAISE EN CHINE · texte numérisé non relu

RÉCIT DE L'EXPÉDITION ANGLAISE EN CHINE

DEPUIS SON ORIGINE, EN AVRIL 4840 jusqu'au traité de paix, conclu en AOUT 1842

PAR DUNCAN m. PHERSON ( Extrait du Jwmal des Smants, i84A. )

De nos jours, où le temps marche si vite, Tattaque dé là Chine par les Anglais est déjà un vieil événement. Le début de ce drame avait excité, au plus haut degré, Tattention, la curiosité de TEu* rope. On croyait voir bienldt s'abaisser les barrières que les mœurs, les croyances, le langage, et la constance d'une politique séculaire, avaient élevées avec tant de force autour de ce vaste empire, pour le défendre de toute communication avec le reste du inonde. Ce devait être, en effet, un grand phénomène historique, et un curieux spectacle à contempler, que l'ouverture soudaine des rapports sociaux avec une moitié presque du genre humain, jusqu'alors étrangère et inaccessible à l'autre moitié. Mais la pè*

ripétic a été tout autre que ne Tavaient espéré les spectateurs. Une paix, ou plutôt un répit, acheté à prii d*or, a suspenda Teovahissement du grand empire. La politique prudente des vainqueurs s*est momentanément bornée à s'établir sur ses rivages, pour le soumettre k une sorte de blocus commercial; et les communications ultérieures ont été enveloppées d*un secret silencieux. Les journaux de Flnde, plus à portée que nous de connaître ce qui se passe dans ces contrées lointaines» ne donnent mainb?nant, sur les affaires de la Chine, que des détails insignifiants ; et la généralité de FEurope s*en trouve aussi séparée que jamais. Dans cette privation de nouveaux renseignements, nous n'aorions pas songé à entretenir nos lecteurs de faits accomplis, qai auraient seulement ramené sous leurs yeux des détails déjà connus, dont la nature était d'ailleurs étrangère au but purement litlérair<> et scientifique de notre journal. Mais, en voyant annoncer un ouvrage où les circonstances de cette expédition, reproduisant celle de Cortez contre les Mexicains, avaient été décrites par un témoin oculaire, que sa profession de médecin pouvait mettre en état d£ Tapprécier sous un point de vue philosophique ; en lisant, sur Taononco, que ce récit avait obtenu, en Angleterre, les honneurs de trois éditions, qui se sont rapidement succédé, nous avions espère } trouver le sujet d'une analyse susceptible de quelque intérêt. Cest ainsi qu'en 1838, lorsque les spéculations du commerce angbb purent se porter librement vers la Chine, par Texpiration du prtvilége delà compagnie des Indes, un autre médecin, sous le noo# vrai ou sil^^posé, de Toogood Downing, publia, comme prépantion à ces nouveaux rapports, Touvrage très-amusant, intitule Fan-Qui in China, Les diables étrangers en Ckinet où il décnt fort spirituellement Textérieur des mœurs et des usages de U Chine moderne, tels qu*on pouvait les juger alors, à travers k^ barrières des factoreries de Hacao et de Canton, ou par les occasions de contact commercial, en s'aidant des documents géoéfaux déjà connus. C'était une forte agréable addition à l'ouvrage plu.-

sérieux, publié deux ans auparavant, sur ce même sujet, par M. John Davis, attaché au service du gouvernement anglais en Chine pendant vingt année^. Pour ce qui concerne la dernière guerre, nous avons eu seulement Toccasioil de lire avec intérêt un très-petit volume, intitulé Lemes from a soMiejrs book^ Notes d'un soldat, par lord Jocelyn, qui avait été le seciélaire militaire de l'expédition, pendant les six premiers mois; et nous avons dû regretter que Tinfluence du climat ait empêché trop tôt. cet aimable écrivain de compléter les impressions qu'il a exprimées avçc tant de naturel et des sentiments si honorables. Le titre plus général du docteur M. Pherson, The war in China, quoiqœ un peu lier pour ud médecin^ nous avait semblé promettre quelque exposé de ce genre, où les particularités de l!cxpédilion militaire auraient été envisagées sous un point de vue philosophique et moral, qui devait assurément offrir, à un esprit observateur, des aperçus bien dignes d'intérêt. Malheureusement pour les acheteurs des trois éditions, ce n'est qu'une compilation vulgaire d'accidents connus, qu'on peut trouver dans les gazettes de Tarmée, ou dans la foule des brochures anglaises qui s'impriment à Macao.

D'abord, soit dit à la louange ou & la critique du docteur, il commence par présenter, sur les Chinois, des remarques pareilles à celles que fait Hérodote sur les Egyptiens. On sait que ce père de l'histoire, visitant l'Egypte à une époque où elle était presi^ue inconnue des Grecs, rassemble les principaux traits de mœurs et de coulûmes qui font contraster ses habitants avec ceurtles autres pays. Hais ce mode de comparaison, qui avait une grâce naive, étant appliqué à des circonstances alors si étranges, n'est plus que puéril quand on le transporte à des particularités déjà connues, et qui ne sont que les conséquences ordinaires d'un autre langage, ou d'un autre état social. Voici ce détail des bizarreries chinoises, dans lequel je prendrai la liberté de m'introduire parfois comme interlocuteur. « Un coupd'œil sur les moindres traits

du caractère des Chinois suffira, dit notre docteur, pour cou* vaincre tout le monde qu'ils forment une race jetée dans un moule différent de toutes les autres cations. Par exemple : dans un trajet de mer, le pilote chinois vous dira que tel port git à l'ouest-nord (au lieu de nord-ouest) ; que le vent souffle de Test* sud (au lieu de sud-est) ; et, en décrivant Fusage du compas, il dira que Taiguille pointe au sud (au lieu de la définir par le bout qui pointe au nord).» Ne.voilà-t-il pas des dissemblances bien caractéristiques! « Puis,^joute-t-il, eu littérature, le moonrskee^ c'est-à-dire l'interprète, vous lit d'abord la date de la publicatioa du livre, par exemple, cinquième année, dixième mois, cinquièoie jour. Il commence par ce que noQs appellerions la fin de Toqvrage. Il lit les caractères du haut vers le bas. Le titre se trou^^ sur la tranche du livre. Les notes, que nous placerions en marge, sont ea haut deâ pages; et souvent une grande ligne, placée aa milieu de chaque feuillet, sépare deux ouvrages contenus dans le môme volume. » (Ceci se fait quelquefois, mais seulement dans la littérature courante.) « Dans les détails habituels de U vie, ils portent le deuil en blanc ; et, aux mariages, on n^enteod que cris et que pleurs. » Le docteur aurait bien dû dire et il a pris ce dernier trait; car M. Davis* et les autres voyageurs mi>dernes rapportent précisément le contraire, c EnÛn, ajoute-t-d, pour compléter ces distinctions entre les idées des Chinois et le^ nôtres, les plus savants d'entre eux admettent que le siège de U vie humaine est dans le ventre. » Je ne sais si le docteur anglais pourrait dire beaucoup plus précisément où il faut le placer. Hais je remarquerai h sa décharge, que tout cet ensemble de judicieux contrastes, sauf le trait relatif aux mariages, se trouvait déjà rapporté, presque mot pour mot, six ans auparavant, dam le premier volume de M. Davis, page 307, comme tiré d*un opuscule imprimé à Macao, dont il a, dit-il, supprimé seulemmt quelques bouffonneries. Je laisse au docteur le soin de se débattre entre Me compliment et le plagiat.Au reste, il établit bien si»&

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caractère d'observateur impartial, dès la quatrième page de son livre. € Les Chinois, dit-il, dans les rapports publics, sont hau« tains, cruels, hypocrites. Ils méprisent les autres nations, et se croient eux-mêmes sans défaut. » Ceci est la traduction presque littérale d'une phrase dQ Rousseau, que le docteur a prise pour épigraphe. Ajoutez, avec lui, « qu'ils mangent des petits chiens, des rats, des souris, et des grenouilles, j Les voilà bien philoso* phiquement définis I

Mais passons au sujet spécial de Touvrage. Presque tout le inonde en Europe avait pu croire que le véritable motif de Tex* pédition anglaise en Chine avait été la nécessité de maintenir rimportalion de Topium, et le besoin d'ouvrir de nouveaux dé-« bouchés au commerce anglais. Notre auteur rejette bien loin ces suppositions. € Il fallait, dit-il, venger TAngleterre des agressions commises par les Chinois contre la propriété des négociant» anglais et contre les plénipotentiaires de Sa Majesté la Reine. Une ère nouvelle va s'ouvrir dans l'histoire morale des nations. L'Angleterre, l'infatigable Angleterre, a étendu son bras pour lever le voile qui cachait le théâtre de scènes, jusqu'ici secrètes, excepté pour les acteurs. Tous les autres fils de la civilisation sont \h, attendant, avec anxiété, le résultat de sa hardiesse. Les spectateurs profiteront de la lutte; qu'ils se gardent d*y interférer. Des enfants ne se hasarderont pas dans une maison hantée par des revenants, dussent-ils y trouver des choses qui leur plaisent; mais combien se réuniront en foule, pour contempler Thomme audacieux qui osera s'aventurer dans son enceinte redoutable et briser le charme qui l'enveloppait I » Ailleurs, chapitre xxi, le docteur repousse de nouveau l'idée que le commerce de l'opium ait été la cause déterminante, ou même principale, de la guerre. € n y est bien, dit-il, entré pour quelque chose, mais l'arrogance et rinsolence des mandarins a tout provoqué. »

Il ne m'appartient pas de discuter une question politique, dé-> cidée par des assertions si formelles et si pompeuses; seulement^

par principe de fidélité critique, je me permettrai de rappoiler kt une simple et modeste déclaration de lord Jocelyn, qui exprime une opinion toute contraire. « Le commerce de Topium, dit-il, quelque odieux qu*il soit aux yeux du grand nombre, est la source d*un bénéfice considérable pour le gouvernement de Tlnde. U donne, selon ce que j*ai appris, un revenu annuel supérieur à deux millions et demi sterling (soixante-deux millions et demi de francs). Ceux qui en réclament si vivement la suppression taraient donc à indiquer le moyen d'obtenir Téquivaleot d*uDe &i grande diminution dans les finances du gouvernement de Tlndc, dont le revenu est déjà inférieur aux dépenses. Cest la coutame de notre temps de donner à toute chose la couleur d'un parti; et, malheureusement pour les vrais intérêts de TAngleterre, le commerce de Topium est un des plus puissants leviers d*oppositiûo. Mais on doit ardemment souhaiter que, dans les mesures qui pourront éti*e prises à ce sujet, le gouvernement, qu'il soit whig, conservateur, ou radical, examine la question sous ses différents aspects, de peur qu'en essayant de déraciner ce qui semble étit un grand mal, il ne reconnaisse trop tard qu'il a blessé au cœer le système commercial. Entreprendre d'anéantir le commerce de Topium, ce ne serait pas seulement porter atteinte aux intèrHs de la compagnie ; une pareille mesure réagirait sur les princes indiens qui tirent presque tous leur revenu de la culture do pavot, et qui deviendraient autant de pauvres, si ce commerce était supprimé. Alors la question est de savoir si le moment est bien choisi pour faire surgir de nouveaux sujets de mécontentement parmi les naturels de l'Inde, et pour y créer de nouveaux ennemis au gouvernement anglais. » (Pages 4 42-444.) Et, on peu plus loin (page 1 47), lord Jocelyn ajoute : € Une guerre 'sans doute une guerre durable) avec la Chine devrait être une source de regrets. Le pays n'y est pas préparé ; et il n'est pas digne d'on ennemi anglais, étant ouvert de tous cdtés à une attaque, par sa position et sa faiblesse. Toute puissance qui l'attaquerait doit

craindre d*étre conduite à une suite terrible d*actes de violence, de pillage, etd*effusion de sang humain. A Tégard des Chinois, rimmense supériorité du nombre empêcherait Foccupation permanente des villes situées sur la terre ferme; et leur ennemi serait bientôt forcé de chercher à s^indemniser de ses frais de guerre par des mesures plus promptes comme plus décisives. » Voilà des paroles sages, libres, et sincères. On est heureux de trouver dans Fouvrage de lord Joceljn plusieurs actes de modération dans la force, qui y correspondent, et qui honorent te caractère anglais.

Le reste de Touvrage du docteur Mac Pherson n*offre rien qui soit de notre ressort. G*est une narration assez rapide des actes militaires, entremêlée d*incidents particuliers dont les détails étaient déjà connus. Dans le peu de rapports qui se sont établis entre les Européens et les naturels, il n*y a de curieux que la manière dont Fauteur traduit les mœurs chinoises en énoncés aur glais. Par exemple, en parlant de la ville de Chang-hai, que les Anglais avaient occupée un moment : « Chang-hai et ses faubourgs, dit-il, sont principalement habiles par Varistocratie qui se retire de la vie publique, » Remarquez la justesse de ces expressions absolues appliquées aux notabilités viagères de la Chine! Tout simplement. Fauteur a voulu direqu*on voit, dans' cette ville, beaucoup d*anciens magistrats retirés, ce que les Chinois appellent magistrats des champs. Au reste, pourquoi insisterais-je davantage? L'amalgame de préjugés anglais et de notions chinoises mal appréciées, dont se compose toute la partie de ce livre qui n'est point une gazette militaire, est peint dans le frontispice, que la gravité de ce journal me permet à peine dlndiquer, dans une note, à nos lecteurs^

> On y voit un personnage à figure mince, rose et blanche, avec des cheveux et des favoris blonds, la bouche pincée, les yeux languissants, et la tète légèrement penchée vers l'épaule gauche, à la façon d'Alexandre. 11 est coiffé d'un bonnet pointu de couleur écarlate, d'où tombe une plume de paon à deux yeux.

On me demandera probablement pourquoi j'ai parlé de cet ouvrage, et Ton dira que j'aurais bien pu le mettre de o6té après ravoir lu. Je crois pourtant avoir des motifs plausibles de justification, et même pouvoir tirer de ceci une conclusion assez utile, dût-on la trouver amenée d'un peu loin. Pour cela, je demanderai, à mon tour, comment un pareil livre a pa avoir da succès en Angleterre, et un succès constaté par trois éditions, lorsqu'on y possède déjà plusieurs ouvrages du même genre, d'un mérite infiniment supérieur? On ne saurait expliquer ce résultat par le seul sentiment de satisfaction qu'offrait à Tamour-propre national le récit d'actes militaires, dont les Anglais éclairés regrettent lanécessité, plutôt qu'ils ne ^'en glorifient. Serait-ce donc qu'en Angleterre, comme en France, l'omîssion complète des notions relatives à l'Asie orientale, dans l'éducation classique, rendrait presque également acceptable un tableau vrai ou faux des populations qui habitent cette vaste partie du monde? Chez nous, du moins, ce vide de notre éducation se montre jusque dans It^ esprits les plus cultivés, même dans ceux pour lesquels Tinstraction est un goût autant qu'un devoir. Tout ce qu'on nous apprenJ est compris entre le méridien des colonnes d'Hercule cl celai Je Jérusalem. Ce qui est hors de ces limites appartient à une éradition exceptionnelle, ou à la curiosité des naturalistes. Je sais bien que notre civilisation a ses racines et sa souche dans cette bande étroite du globe que nous appelons l'Occident. La poésie.

insigne affecté aux ministres de Tempereur et aux goaTcrneure de prmivv Mais, par une modestie singulière, si c'est on acte de modestie et mq pm d*ignorance, le bouton terminal du bonnet est en métal Jaune, indice du nL$ le plus infime des magistrats. Le cou est orné du chapelet de cérémonie. La robe, de couleur bleue, présente, sur la poitrine, une figure de fantsmte muft semblable à une gorgone. Enfin, sur l'épaule gauche, pose une espèce de srrp'rc en jade, terminé par une fleur de nymphœa netumbo, et appelé co chinois ^«hï, ornement précieux qu'où offre et qu'on échange en signe d'amitié An-dc^^o-j» de rimagc on lit, en gros caractères, que ceci est le portrait du docteur Ducrn M" Pherson, en habit de mandarin. Tout le liTre se résume dans cette ealn* minure d'un corps anglais accoutré en Chinois.

les arts, les chefs-d'œuvre de Téloquence, les modèles historiques, la philosophie, la géométrie, Tastronomie, nous viennent des Grecs. Nous possédons une partie des richesses littéraires que les Romains avaient ajoutées à celles-là; c*est d*eux aussi que nous tenons les fondements de nos lois et les origines de notre langage. Nous ne saurions mieux faire que de puiser dans ces sources, pour nous primitives, les principes du goût, de l'élégance, de la force et de la justesse d*esprit. Notre religion a pris naissance chez les Hébreux, et le livre qui en contient le code primordial est éarit dans leur langue. Leurs croyances et leur histoire sont donc les éléments nécessaires de notre enseignement religieux. Mais, après cela, pourquoi omettre toute notion des générations humaines qui sont placées hors de ce cadre, à moins que des accidents de guerre ne les aient mises fortuitement en contact avec celles qui y sont comprises? Pourquoi omettre môme des nations qui occupent, depuis un temps immémorial, une immense portion du globe, dont l'existence sociale, les mœurs, les institutions, les lois, les arts, sont écrits dans des documents authentiques, qui se suivent continuement depuis quarante siècles, ayant régi pendant tout ce temps, sous un même empire, presque la moitié du genre humain? Nous justiflerons-nous de les ignorer et de les dédaigner, parce qu'elles ont été étrangères aux événements de notre propre histoire, ou parce que leurs mœurs sont trop différentes des nôtres, ou parce que, en raison €e cette différence, leur littérature ne nous offre point d*altrait? Ce serait borner h des conditions bien restreintes l'étude philosophique de Thumanité. Nous aurions peut-être une excuse pour les nations de l'Inde, ne trouvant pas, jusqu'ici, chez elles, de textes historiques, ni de chronologie fixée, sur lesquels leur passé puisse s'établir avec certitude. De sorte que nous sommes réduits à le conjecturer, soit par les faibles traces de leurs rapports avec les Grecs d'Alexandre et de ses successeurs, soit d'après les modifications progressives du langage et des tra-

ditioDs religieuses, consignées dans des poèmes dont la date n*est pas même certaine. Mais, pour la Chine, après ce qu'on a main* tenant de faits relatifs à son histoire, ainsi qu*à toutes les particularités de son état social ancien et moderne, n*y a-t-il pas lieo de remarquer, comme un singulier exemple de la persistance des préjugés littéraires, la petite part que nous daignons faire. et le caractère d*étrangeté presque bizarre que nous attribuons aux études qui s*y rapportent, non-seulement dans le monde qui se croit éclairé, mais dans nos universités, oserais^je dire jusque dans nos académies I La série des vicissitudes qu'elles ont subies dans Topinion est assez curieuse pour qu'on la rappelle.

Un moment, Rémusat avait remis en vogue les études cbi* noises, plutôt par l'effet d'une faveur personnelle, accordée à la distinction de son esprit, que par une juste appréciation de la portée qu'elles ont réellement et du but où il voulait les conduire, deux choses comprises, ou aperçues, de peu de personnes, même aujourd'hui. Mais on pouvait difficilement croire, et encore moins dire, qu'il n'y eût nul intérêt dans des recherches qu'un esprit si fin et si profond suivait avec tant d'ardeur. Après qu'il nous fut enlevé, trop tôt pour avoir fini son œuvre de renaissance, les préjugés, qui ne s'exprimaient auparavant qu^avec la grâce d'une pure ignorance, se sont fortifiés d'une sorte d*aatorite par les demi-connaissances qu'il avait jetées autour de lai. Ainsi, tout le monde instruit a entendu dire que la langue chinoise écrite contient un nombre immense de caractère^ dont les lettrés chinois peuvent prendre à peine une connaissance con>plëte pendant toute leur vie. Alors, si vous êtes occupé de ttcherches quelconques, fondées sur des textes chinois, on tous demandera tout d*abord combien vous savez de caractères; confondant l'étude de la langue, comme but philologique, arec son emploi comme instrument. C'est qu'en effet il n'est pas nécessaire de connaître tous les caractères pour traduire; de même qu*oo peut interpréter de l'anglais ou de l'allemand en français, sans

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savoir préalablement le sens de tous les mots compris dans les dictionnaires, quoique, sans doute, Topération devienne plus facile et plus prompte à mesure qu'on en connaît davantage, et qu'on s*est plus familiarisé avec leurs relations grammaticales. Puis, ce qui n'est pas bien étonnant, il apparaît des traductions

d'un même texte qui ne s'accordent point, surtout en matières philosophiques, où la difficulté de saisir le sens, et de le rendre compréhensible aux esprits européens, s*accrott inCniment par l'étrangeté relative des formes, des idées, «des doctrines et des applications. Aussitôt on triomphe de cette controverse. Voyez rincertitude de ces études ! Les sinologues ne s'entendent pas entre eux; la langue dit tout ce qu'on veut lui faire dire : ce n'est qu'une suite de mots isolés, sans Uaison, sans signification fixe, dont on ne saurait tirer aucun sens précis I

Pourtant, après les résumés si clairs et si précis de Rémusat, après les compléments philologiques si profonds qui leur ont été donnés par H. Stanislas Julieû, on peut, sans avoir la pratique de la langue chinoise, tonstater avec facilité, au moins logique* ment, qu'elle a une phraséologie très-positive, qui conduit à des interprétations assurées, lorsqu'on applique correctement les principes qui la gouvernent; de sorte que l'alternative d'un bon ou d'un mauvais sens dépend de leur application exacte ou inexacte, tout comme dans les traductions des passages grecs ou latins, sur quoi, apparemment, on a bien aussi quelquefois disputé. Cette langue, il est vrai, est monosyllabique; les mots dont elle se compose ne reçoivent pas de modifications qui indiquent, dans les substantifs et dans les adjectifs, les genres, les nombres et les cas; dans les verbes, les voix, les temps et les personnes. Le même mot, en changeant de position relative, peut devenir substantif, adjectif, verbe actif, passif, neutre, ou adverbe. Hais son rôle actuel est indiqué par sa position ; tout comme, dans notre arithmétique écrite, la valeur absolue d'un chiffre l'est par sa place relativement aux unités simples, convention qui sufiitpour

Il n*est pas difficile de justifier cette assertion par les résultais déjà sortis de l'école dont je parle ; et le tableau qu'on en peut

tracerne sera pas sans intérêt. Je ne rappellerai pas une mulLitode de faits, relatif à Tagriculture et aux arts, que nous aTons pa nous approprier, et qui ne forment qu'une très-petite partie de ceux que nous pourrions aujourd'hui acquérir avec autant d*utilité que de facilité, en , recourant aux livres chinois, parce que c'est là une œuvre du maître plutôt que des disciples. Je nlnsisterai pas non plus sur les traductions des romans de mœurs H des pièces de théâtre, quoiqu'on soit parvenu à en traduire mèmt les vers, parce que ce genre d'ouvrages, bien qu'étant le plus propre à donner une juste notion des mœurs, des idées et Ati relations sociales modernes, semble, peut-^tre à tort, offrir, dan» l'opinion commune, moins d'incertitude que la traduction de» textes anciens. M'attachant donc exclusivement à ces derniers, H surtout à ceux dont la vérification matérielle ou logique est U plus évidente, je dirai d'abord qu'on en a tiré le système oompkt de l'astronomie chinoise, depuis les temps les plus reculés, assez exactement comme assez continuement, pour en suivre toutes les

explications, et les compléter, hors du cours, par uo traTaU propre. L*eaai^>gnement se trouvait ainsi forcément restreint à un petit nombre d*< presque tot^jours les mêmes, dont les élèves ne pouvaient prendre 90*1100 naissance fugitive. Lorsque M. Stanislas Julien eut succédé à Rémosat, 0 ««treprit de remédier à cet inconvénient, dont il avait Ini-méoie épnmpé W désavantages. Pour cela, il fit venir de Chine, à ses propres frais, «ae ooUvetion considérable de livres, embrassant tous les genres de littérature cfainobe ancienne et moderne, avec les meilleurs commentaires, ainsi qu'un grand nesH bre d*exemplaires du dictionnaire impérial. Puis il céda à chacnn de ses disciples ce qu*il on voulut , au prix quUl les avait achetés en masae ; et il a continué à alimenter ainsi son cours annuellement, sur cette pronaion ioteilectuelle qu'il s'était procurée. Depuis cette époque, il a pu expliquer, chaqp^ année, la valeur de cinq cents pages in-8« de textes variés, même les pla« difficiles, sans revenir jamais sur les mêmes auteurs. U a appris à ses dtsciplA à en assurer l'interprétation par la lecture courante des commentaires; es il leur a ainsi donné tous les moyens, comme toutes les connaissances néitiiiitfi» pour travailler par eux-mêmes fructueusement sur les sujets ters lesquels tea porte la nature de leur esprit.

primitive du style, s*appUquant & l'expression dldées plus distantes des nôtres, accroît la difficulté de la traduction. Or, heureusement, ces textes ont été éclaircis, pour les Chinois euxmêmes, par une multitude de commentaires infiniment plus faciles à lire, que nous possédons; et, en outre, nous avons d'un grand nombre d'entre eux des versions tartares, où la véritable construction de chaque phrase chinoise devient manifeste, par comparaison, la langue tartare ayant des cas de déclinaison, ainsi que des modes et des temps pour les verbes, qui indiquent les relations des mots. La certitude du sens, pour les choses de fait surtout, est donc la conséquence-assurée d'un travail intelligent, patient, consciencieux, lorsque l'esprit a été longtemps exercé à l'étude des anciens textes par un enseignement élevé, varié, qui en rend les formes familières, et apprend à surmonter leurs difficultés spéciales. C*est ce qui a été mis dans le plus grand jour par le profond philologue qui a succédé à Rémusat dans l'Académie des inscriptions et au Collège de France. Mais, ayant, en outre , une connaissance immensément étendue des caractères chinois et des sens divers que chacun d'eux peut représenter, avec une incroyable aptitude à lire, du premier coup d'œii, les textes même techniques, il a propagé pratiquement, parmi ses disciples, ce secret des méthodes d'interprétation que le génie de Rémusat avait instinctivement deviné, pour lui-même, plus qu'il n'avait pu le communiquer à d'autres; de sorte que les applications que ceux-ci ont pu en faire, et qui sont déjà fort nombreuses, en reçoivent un caractère beaucoup plus assuré qu'on ne le supposerait, si l'on ne tenait pas compte de ces précédents ^

' Pour confirmer cette assertion, il est nécessaire de faire connaître une des circonstances qui ont le plus contribué au développement, ainsi qu'à la solidité des études chinoises en France, dans ces douze dernières années. Pendant tout le temps que Rémusat fut chargé de cet enseignement, un des plus grands obstacles qui s'offrit à lui consistait dans l'impossibilité où il était de mettre dans les mains de ses auditeurs des exemplaires de textes chinois, d'éditions identiques entre elles, sur lesquels chacun pût suivre individueliemont ses

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que six appariliQQs, séparées par des intervalles d'environ 75 ans; encore la plus ancienne, qui remonte à Tannée U86, élait-eUe plutôt présumée par concordance de date que d'après des positions suffisamment définies. Or, non-seulement on a pu recalculer son orbite avec les observations chinoises de cette année-là, nais on a remonté, par le même genre d'épreuve, jusqu'à une apparition antérieure qui est arrivée en 1 378, et de laquelle on n'auit . aucune connaissance.

Op n'a pas été moins beureux pour Mercure. Des tables de cette planète avaient été établies récemment sur des observalioD» faites à l'observatoire de Paris, depuis l'an <680, et TonoVs avait pas d'autres en Europe qui pussent leur donner une base plus distante. On a ^xtrait des textes chinois treize observaiiûo^ indiquant des approches de cet astre à des étoiles connues, ou son passage à travers certains groupes stellaires d'une étendiir restreinte ; le tout à des dates certaines comprises entre les année» ^ 4 8 et 4 098 de notre ère. On a identifié les étoiles et les divisioa^ slellaires, auxquelles les astronomes chinois avaient rapporté les positions de la planète ; puis on a calculé les lieux corresposdants, par les tables nouvelles, pour les mêmes dates ; el, saaf deux exceptions, qui peuvent provenir d'une corruption arcdentelle des textes, pu de quelque méprise bien concevable, ponr des observateurs qui ne se servaient que de leurs yeux, les rèsoltats calculés et observés se sont trouvés si généralement daccoi>i. entre des limites d'écart si étroites, même aux dates les plus a&piennes, que las tables en ont reçu, dans leur emploi rétrogriik* ppe confirmation qu'aucune autre épreuve n'aurait pu foumu. Ceci pourra surprendre, si l'on se rappelle qu'il y a des obsenations pareilles dans Ptolémée. Mais Texplication est facile* Quai : on observe Mercure à la vue simple, il n'est perceptible que daa» ses plus grandes élongations du soleil, lorsqu'il se couche le slht pu peu après cet astre, ou se lève le matin un peu avant Uti ; ce pour assigner sa position, on le rapporte à quelque étoile qui a

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soit peu distante. Dans le petit nom))re d'observations que Ptolémé^ dit avoir faites liii-méme, il mesurait les différences de lon-:gitude et de latitude, entre la planète et Té^oile, au moyen de son astrolabe, dont les erreurs poqvaiept aiséipept dépasser un demi- 46gré; dans les autres qu'il ^Y^it pu se propqrer, les intervalles sont seulepient évaluas ^n Aif^mpives lunaire3. ^es a^tronome^ chinois, au apotraire, ne nptajent rapproche de la planète à une étoile que dans le c^s où la distance des deu^ as(re^ devenait inoindre que -f^ de degré c))inpis; ce qui, ^^ns leurs idées, pouvait faire craindre une rencontre, et constituait qn pronostic astrologique, par la rareté de T^vénement. Voilà pourquoi ils n*en ont signalé qu'un si petit nombre dans un intervalle de 1 000 ans. Hais les coçditiûns spéciales auxquelles ils restreignaient leur^ indic^ions les rendent au moins aussi sOres que pelles de Yàstrouome grec. Ici, comme dans les applications mpptionnées précédemment, l'interprétation des anciens textes chjppis pe saurait être mise en doute. Le ciel pe s'accommode p^ aux fautes de grammaire.

Si, de Vastronomie, pous passons au]( faits naturels relatifs à la physique du globe, on a extrait des livres chi|K)is le tableau de^ modifications géologiques opérées dans Tintérieur ef 3ur le littoral de 1^ chipe, depuis les plus anciens temps, ep remontant presque jusqu*à l'époque des dernières convulsiops géologiques après lesquelles cette porUon de la terre a pu être habitée ; pt Ton y a reconnu des rapports singuliers avec les phénomènes analogues ijopt on observe les traces en Amérique, sur la portiop opposée des mêmes méridiens. Ici, Texactitudp 4^ TinterprétatiQu se coniirn^e par des preuves matérielles qui subsistent encore dans l'état présent des lieu^ décrits. On a prouvé, de même, la constance de la température de cette portiou du globe, depuis les dernières catastrophes géologiques, aussi s^rpment que pour TEgypte, en identifiant les plantes et les animaux actuels avec ceux qui sont désignés daps les anciens teintes, et qu'on a pu reconnaître; en

montrant la continuité de leur existence ; en constataDt la persistance périodique des migrations des oiseaux voyageurs, aux mêmes dates de Tannée solaire. Enfin, pour les faits puremeot historiques, on a tiré des textes Thistoire monétaire complète de Fempire c)iinois dans toute sa longue durée. On y a reconnu raotique invention des lettres de change. On y a suivi rétablissement du papier-monnaie, vers le x® siècle de Tëre chrétienne, sa dépréciation progressive, et sa suppression finale au commencement du XVII* siècle, lors de Timportation de Targent d*Amérique par le commerce européen. On a commencé à décrire, d*après les mêmes documents, les conditions de la propriété, de l'état des personnes, et toutes les institutions sociales, organisées sous leurs formes définitives, plusieurs siècles avant que Rome fût fondée. Ici, Finterprétation des textes se vérifie par l'exacte correspondance des institutions anciennes avec les modernes, dans ce singulier pays, où tout se conserve avec une immutabilité qu'on ne trouve que là. Mais, si Ton veut bien accorder quelque créance à des documents, astronomiques, physiques, ou historiques, ainsi contrôlés, et il serait difficile de la leur refuser, à moins de leur opposer des raisons plausibles, on ne manquera pas de demander pourquoi vous ne traduisez pas en entier un de ces grands ouvrages qui les contiennent, et qui en présentent même, ordinairement, Texposé spécial dans des sections différentes, avec une généralité de plan, que malheureusement on ne trouve dans aucun ouvrage historique européen. Cette question, que Ton entend souvent faire, vient encore de l'idée inexacte qu'on se forme des livres chinois qui ne sont pas purement spéculatifs, quoiqu'il fût aisé d'eo prendre une notion plus juste d'après le petit nombre de ceux qui ont été ainsi complètement traduits. Les anciens historiens chinob sont surtout des collecteurs fidèles de faits, qu'ils rapportent eoosécutivement, avec la connexion de leurs dates précises, sans les entremêler de leurs réflexions propres, rejetant celles-ci dans des notes ou dans des commentaires. S'ils relatent des détails

soires aux événements politiques , par exemple, des observations d'astronomie, ce n*est point en vue d*une utilité spéculative, mais comme choses faisant partie des offices du gouvernement. Dans les anciens textes qui présentent Texposé des institutions et des règlements sociaux, comme le Li-ki, et le Tcheou-li, on ne trouve que des prescriptions absolues , énoncées comme rites, sans réflexions, sans indications de motifs qui en montrent le but où en justifient l'appropriation. Les éclaircissements des écrivains postérieurs sont en dehors du texte, ou font l'objet d'ouvrages spéciaux. Les livres d'époques plus récentes, même ceux qui embrassent des sujets généraux, comme les encyclopédies, n'offrent pas davantage ce que nous appellerions en Europe l'esprit de critique, parce que l'appréciation des faits rapportés ne s'y montre qu'additionnellement, non intérieurement. Le génie national, moulé, et comme pétrifié, sous une masse immuable d'institutions, de. règlements et de mœurs, n'admet que peu ou point la discussion entremêlée aux faits, même scientifiques. Pour un écrivain chinois, le passé est sacré. Il doit d'abord le rapporter tel qu'il est écrit, même avec les traditions et les assertions contradictoires, sauf à y joindre ce qu'il a appris.de plus, soit comme continuation, soit comme addition, concordante ou non concordante. Cela forme un chaos insupportable pour un lecteur européen. Toutefois, c'est une assurance de fidélité ; et l'on doit h cet esprit, indistinctement conservateur, l'arrivée jusqu'à nous d'une multitude de traditions isolées, que leur antiquité rend aujourd'hui très-précieuses. .Mais il Qst évident qu'on ne doit pas traduire en entier de pareils livres. La traduction serait aussi fatigante à lire que le texte, et elle ne paraîtrait guère moins obscure, si elle n'était accompagnée d'un commentaire perpétuel quiexpliqu&t les rapports de chaque détail avec les usages chinois\ Ce sont donc seulement

1 Cette remarque s'applique surtout aux ouTrages historiques, et non pas aux traités spéciaux, qui se rapportent à .un m^me ordre de faits, ou de règle*

503 MËLAl^GlS SCIENTIFIQUES; feT LlTTÊRAlREd.

d'immenses collections de matériaux qu'il faut mettre eu œime, dans des dissertations séparées, où on les rassemble sous leurs titres principaux, pour les discuter, les comparer, et établir te conséqueqces générales auxquelles ils peuvent conduire. G*est et qu'avait parfaitement senti Rémusat ; et il ne s*est écarté de celle règle que dans des cas où la nécessité d'une traduction complète était évidente pour le but qu'il VQulait atteindre, but que l'oo n'a peut-être pas assez aperçu, ou du moins poursuivi. Ce qu'il a traduit complètement, sans omettre les moindres traces d'origines anciennes, ce sont les- relations des premiers voyages entrepris par les Chiiiois dans les parties de TAsie qui confinent à la Chine, par exemple, dans la presqu'île de Gamboge et dans l'Inde. Or, U ; avait à cela deux puissants intérêts. D'abord, on n'atait peul-étre pas, jusque-là, établi, aussi certainement qu'aujourd'hui, Findividualité immémoriale de l'empire chinois, comme natioti d^ meurée isolée du reste du monde, ayant tiré d'elle-même, d'elle seule, ses connaissances Usuelles, son astronomie, la forme de son gouvernement, et l'ensemble singulier dltistitutions qui FodI toujours régie, qui la ^églssent encore. La preuve de cet isolement devait clairement ressortir des difScullés iUduIes éprourées, à la fin du IV* siècle de notre ère, par un bouddhiste chinois, nommi^ Fa-hiéti, que son zèle religieux avait porté h pénétrer dans rinde Elles sont ndivement décrites dans la narration de son voyage, intitulé FO'koue-kiy c'est-à-dire Relation des royaumes de Bouddha, Fa-hien part d'une ville située aU nord de la Chine, dans b province du Chensi. Il s'avance vers l'ouest, par des pays devenus plus tard la route du commerce entre là Chine et l'ouest de FAsie. mais qui, alors, étaient pleins de périls. Ayant perdu tous ses compagnons, il arrive au nord dal'Iûde, la traverse en desoeodaut au sud-est jusqu'aux bouches du Oange, passe à Ceylan, el revk»oi

ments, comme est, par exemple, le Tcheou-U, doilt J*ai rapports plus hioi l'analyse, dans la traduction complète qa*en a faite mon fils. J. B.

MÉLÂN0B8 SCIENTIFIQUES ET LltTÉKAIRÈS. S03

en Chine, par l'occasion d'un navire de commetce, aprës <|uatdr2e ans d'absence, dont six employés seuléliient pour arriver atl centre de l'Inde. Voilà quelle était alors la faature des communications parterre. Le mêhfie caractère d'élrangeté et d'état presc(tle sauvage des contrées limitrophes de la Chine, vers le sud, se manifeste avec une égale évidence dans lé récit ofllclel , fait, au xiii* siècle, par un officier chinois , envoyé h Cahiboge, de ce qu'il avait vu dans ce royaume, soumis autrefois, comme la Cochlnchine, ft la domination chinoise, mais qui, depuis, lui était également ' échappé. A ce même but se rattachaient encore les récits, malheureusement bien plds bornés, de l'expédition aventureuse faite^ 4 S2 ans aVant l'ère chrétienne, dans l'Asie centrale, par le général chinois Tchang-khien, et de l'excursion militaire poussée, en l'an 97 de cette ère, jusqu'aux bords de la mer Caspienne, par l'ordre de l'empereur Hd-ti, d'après une notion vague de l'empird romain. Hémusat eut bien soin de traduire en ehtier ces documentai d'une si grande Importance historique. Mais le voyage de Fa-hien présentait encore un genre d'intérêt : c'était de fixer, avec uUe date certaine, l'état des institutions bouddhiques dans l'Inde à Fépoque oû ce religieux y avait pénétré. Il sera fort avantageusement complété, sous ce rapport, parla relation encore plus étendue d'un second voyage pareil, fait pendant la première moitié du Tii^ siècle, conséquemment trois cents ans plus tard, dans les mêmes contrées , par un autre bouddhiste, appelé Hiouan-tsang, relation dont on a donné, jusqu'ici, seulement des extraits, mais que M. Stanislas Julien se propose de traduire et de publier incessamment. Le bouddhisme parait s'être introduit obscurément à Ici Chine, environ deux siècles avant l'ère chrétienne. Mais c'est seulement dans l'année 65 après cette ère qu'il y fut officiellement admis. Depuis celte époque jusqu'à la dynastie des Thang, beaucoup de Chinois de cette croyance allèrent chercher dahs l'Inde les principaux traités de la doctrine et des institutions bouddhiques. Ils ont traduit en chinois ces textes, ainsi que les commen-

taires, écrits en samskrit, ou en pâli, qui s*y rattacheoL Ces ouvrages sont généralement accompagnés de notices sur le fond des doctrines, d'indications relatives aux époques où ron suppose que chaque traité a été composé, et, enfin, de biographies des traducteurs, qui établissent des limites de dates certainement postérieures h, leur première apparition. Rien de cela ne se trouve dans les textes originaux qui nous viennent de Tlnde. Ainsi, indépendamment de rintérét philologique que ces traductions peuvent offrir pour la comparaison des deux langues, on conçoit toute Futilité qu'elles auront pour assigner à ces textes de$.concordances de dates relatives, propres à confirmer ou rectifier Tordre de leur succession, qu'on a pu, jusqu'à présent, inférer des seules modifications qu'on y découvre dans le langage et les traditions.

Rémusat, sans aucun doute, avait parfaitement saisi cette importante application des livres chinois à l'étude de l'Inde; et cela explique assez la persévérance avec laquelle il s'était plongé dans l'analyse des doctrines bouddhiques vers les dernières années de sa vie. Il découvre ouvertement cette idée féconde, par le mode de discussion comparée auquel, dans ses Nouveaux mélanges asiatiques, il soumet les recherches indiennes déjà publiées par la Société de Calcutta. Mais cette voie n'est pas la seule par b* quelle on puisse pénétrer dans les origines de l'Inde avec le secours des livres chinois. La comparaison des deux astronoraies en offre une non moins sûre, quoique plus restreinte. Personne n'honore plus que moi les travaux de la Société que je viens de nommer; et, pour ceux d'entre eux qui m'ont été accessibles, comme les recherches d'astronomie ancienne, par exemple, je n'ai pu qu'admirer la science locale, ainsi que la sincérité des Davis, des Bentley, des Colebrooke. Mais j'oserai dire que la connaissance approfondie des sources chinoises leur a manqué pour remonter aux origines de plusieurs points fondamentaux de Tas*

tronomie indienne, qu'ils ont voulu discuter. Je citerai seulement, comme exemple, cette division stellaire du ciel en vingt-btiit

secteurs inégaux, ayant leurs sommets au pôle de Féquateur actuel, que les Hindoux appellent nashairas, et que tous les savants de Calcutta et d'Europe, même le judicieux Colebrooke, ont appelée zodiaque, un zodiaque lunaire; dénomination doublement inapplicable, d'abord parce que les nashatras ne comprennent nullement Tidée d'une, zone parallèle à Fécliptique, subdivisée par des («uScâ, comme celle des Grecs; puis parce qu'ils ne peuvent avoir originairement aucun rapport avec le mouvement de la lune, à cause de Tinégalité excessive de leurs intervalles équatoriaux^ Si les savants que je viens de citer avaient étudié et reconstruit Tancienne astronomie chinoise, ils y auraient trouvé l'adoption et l'emploi astronomique d'une subdivision pareille, définie par un ensemble presque identique d*étoiles déterminatrices, depuis un temps immémorial. Alors, au lieu de rester incertains sur sa relation avec les vingt-huit mansions lunaires des Arabes, qui en ont changé et égalisé les subdivisions, pour pouvoir l'adapter réellement au cours de la lune dans les usages astrologiques, ils auraient reconnu dette dégénérescence. Remontant ainsi à Torigine chinoise de ce partage du ciel en secteurs stellàires inégaux, ils auraient facilement aperçu le déguisement que les Hindoux lui ont donné, en le rattachant aux longitudes et aux latitudes grecques, par un mode d'association bizarre, qui n'offre plus de relations immédiatement observables, ou applicables astronomiquement. Ils auraient vu encore la preuve du plagiat, d'un plagiat tardif, dans cette conception aussi compliquée qu'inutilement savante, que les Hindoux ont appli-

* Comme exemple de rioflaeoce des mots sur les meilleurs esprits, je ferai remarquer que Rémusat lui-môme a employé cette expression impropre de zodiaque lunaire, pour désigner les vingt-huit divisions stellaires des Chinois, dans ses Nouveaux mélanges asiatiques, t. I, p. 59. L'inexactitude de ce préjugé scientifique universellement admis a été démontrée, je crois, pour la première fois, avec une entière évidence, dans une série d'articles insérés au présent journal, en 1840, à l'occasion du traité de chronologie chinoise publié par filL Ideler.

506 MéLANOES SCIENTIFIQUES ET LITTÊRAIEËS.

quée à leiirs divisions stellaires^ dont les éléments détermioatifs n6 peuvent s'obtenir que par un calcul trigonométriqùe qui exige la connaissance théorique de la précession, tandis que la coih struction primitive en était indépendante, puisqu'elle emploie seulement des coordonnées tracées à partir du pôle aclu|i de réquateur. Ainsi, par cette application encore, les lirres chinois offrent une voie sûre pour démêler ce qu'il y a de propre ou d'empruilté dans la science de Flnde, et pour la dépouiller des Têtemeûts étrangers dont elle s'est affublée*.

Je désire que les lecteurs du Journal des Savants veniDeot bien excuser la témérité qile j'ai eue de mettre sous leurs ycui un ensemble de travaux dont j'ai pu apprécier seiilement les fruits. Si les considérations que je viens de présenter, sur les résultats obtenus depuis douze ans, en France, par les études cfai* noises, peuvent, tout incomplètes qu^elles sont, contribuer i eo faire sentir l'importance, et montrer combien elles mérileol d'être encouragées, je serai heureux d'avoir donné ce témoignage de gratitude au savant sinologue qui m'a assisté, avec tant de persévérance, dans des Recherches que je n'aurais jamais effet* tuées sans son secours.

*■ C*est ce que je me suis proposé de faire, et ce que Je pense aToir ftit^ poct ce qui concenie l'astronomie, dans nn traTail Inséré an JùwiuU det Smma. année 18&5, pages 39 et sui?.; lequel se rattache à celui que j'avais aotéfinrement publié sur les 28 divisions stellaires chinoises dans le même joorraJ. pour Tannée 18A0, pages 26A et suir. Cet ensemble de recherches, Joîotfs I celles de Golebrooke qu'elles complètent, montre, je crois, arec une enô^tt évidence, que toute la science astronomique des Hindous, notiox!6 et œéthodt^. a été matériellement empruntée aux Grecs et aux Chinois, sans qu'ils j akri, eux-mêmes, ajouté autre chose que les déguisements, et les fictions d*aotii|«it'' fabuleuse, dont ils l'ont revêtue, afin de la présenter comme on produit de leur invention. Artifice qui a trompé Bailly, et beaucoup d'autres écrti ai» modernes, trop disposés à croire des assertions merveilleuses qu'ils n'arAKst pas les moyens de vérifier. J. B.

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