‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 4)Chapitre 31 sur 33 · DISCOURS DE RÉCEPTION · texte numérisé non relu

DISCOURS DE RÉCEPTION

À l'académie française, PRONONcé LE S FÉVRIER 1857,

Messieurs, \

Les sciences physiques et ttiathématiques ayani été, defitiis ma jeunesse, Tobjet principal et presque exclusif de mes études, je n'aurais jamais osé, de moii propre mouvement, solliciter une place à l'Académie française. Mais y être appelé librement par elle, est une distinction dont je me trouve trop honoré, pour ne pas en ressentir une vive reconnaissance. Sans doute, je dois avant tout y voir une marque de votre considération et de votre sympathie pour rAcadérnie à laquelle j'appartiens depuis plus d'un demi-siècle; mais devoir cette faveur à de tels motifs, en double pour moi le prix. Si j'interprète bien vos intentions, vous avez voulu donner ainsi une nouvelle p^euve de votre constante application à entretenir, à resserrer Talliance des sciences, avec les lettres, leurs sœurs aînées; alliance que la prédominance sans cesse croissante des intérêts matériels sur les plaisirs de l'esprit, . dans le monde et dans Téducation générale, rend de jour en jour moins intime , et menace de rompre entièrement. C*est à vous

surtout qu'il convient de la protéger et de la défendre» l'histoire de votre Académie en offrant tant d'exemples glorieux. Dans cet imminent danger d'une séparation, qui dégraderait les savants et lès sciences de leur noblesse intellectuelle, pour les abaisser à la condition ainsi qu'au langage des professions mécaniques, vous avez pensé, qu'à défaut de génie, un dévouement profond à la recherche des vérités scientifiques, distrait seulement par le goût des jouissances littéraires, pourrait, à titre de descendance éloignée, être appelé à recueillir parmi vous l'héritage des Fontenelle, des d'Alembert, des Laplace; et vous m'avez accordé cet honneur. J'en suis sensiblement touché. 11 m'est bien doux de recevoir de l'Académie une si belle palme à la Gn de ma longue carrière, dussé-je n'en jouir que peu de jours. Mon bonheur serait complet, si sa brièveté trop certaine pouvait me le faire pardonner, par ceux auxquels vous m'avez, pour un moment, préféré.

Il n'est pas besoin que je vous entretienne plus longtemps de ces sentiments qui vous sont bien connus. J'ai un devoir à remplir envers.l'écrivain distingué, l'homme excellent, auquel je succède, et je m'empresse de m'en acquitter.

Des deux titres que je viens de lui donner, le second est «lui que j'aimerais surtout à faire ressortir; d'autant plus juslemeat que les qualités personnelles qui l'en ont rendu digne, ont eu aussi une part principale dans les succès ^u'il a obtenus comme écrivain. A l'époque de convulsions sociales que H. LacreteDe a traversée, les gens de lettres ont été forcément entraînés à preiH dre parti dans les luttes politiques ; et , selon que leurs écrits jetaient des semences d'ordre ou de désordre dans les populations agitées, ils ont exercé sur les événements publics une influence puissante, soit pour le bien, soit pour le mal. On ne peut apprécier leur valeur propre, leur talent même, qu'en les replaçant par la pensée au milieu des circonstances extérieures dont ib ont ressenti l'impression inévitable, et parmi les personnages

dont ils ont partagé ou combattu les passions. Je dois donc envisager à ce point de vue moral, autant que littéraire, le confrère que vous avez perdu; cet homme dont les actions et les écrits ont également honoré les lettres dans ces temps difficiles. Je voudrais que cette revue rapide pût montrer à tous les yeux combien il était digne de Taffection et de Testime que vous aviez pour lui.

M. Ch. Lacretelle naquit à Metz, le 3 septembre 1766. Son père, avocat distingué, étant allé. s*établir un peu plus tard à Nancy, ce fut dans cette ville lettrée que, sous les premières inspirations d'une mère pieuse, enlevée trop tôt à sa tendresse, il reçut l'enseignement classique, complété par celui de la jurisprudence. Ces études élémentaires, qu'il avoue avoir suivies alors avec plus de facilité naturelle que de constance, furent hâtivement terminées. Reçu avocat à dix-huit ans, ayant obtenu à l'Académie de Nancy une couronne littéraire, donnant une part de son temps au barreau, le reste à' la poésie, il se serait volontiers accommodé du bonheur facile que lui promettait une vie aussi doucement occupée. Mais une voix grave l'appela bientôt à des destinées moins paisibles. En 1 787, son frère atné, qui s'était fait à Paris une existence honorable, comme avocat, publiciste, et littérateur, depuis votre collègue, le demanda à son père pour le mettre à même de s'ouvrir aussi une carrière par son talent dans le monde lettré; et, à cet appel, le jeune Lacretelle partit pour la grande ville, avec ses rêves de vingt ans, cinquante louis en poche, plus une tragédie de Caion d'Utique^ sur laquelle il fondait les plus belles espérances.

Ce fut là son premier sujet de désenchantement. Son frère ne lui parla nullement de poésie, mais de travaux philosophiques. Pour commencer, il le chargea de rédiger, sous sa direction \ la partie morale de YEncyclopédie par ordre de matières, qu'il s*était engagé à fournir au libraire Panckouke, au taux magnifique de dix louis par mois, exactement payés. Il abandonnait en totalité ce revenu à son jeune frère. Celui-ci se mit courageuse-

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ment à cette tâche ingrate, dont la rétribution plus que suffisante à S63 gQûts simples, Fentrelint presque d^ns ijn ét^t de ricb^Sde pepdant deux ans et demi. S)|e le mit en relation avec tous ks beaux esprits du temps, qui travaillaient comme lui à régéoénr la nation française, en faisant son éducation philosophique. ICai^ ce qui valut mieux pour sop avenir» les études qu^exigeait son Traité 4e morale lui ouvrirent un accès près du vénérable Maleslierbes, dont les vertus généreuses imprimèrent dans son cœur des traces qui ne s'effacèrent jamais. Ce fut là un présenauf puissant contre la cpntagion des passions perverses qui allaient bieptât se développer autour de lui.

Tout en s'occupant à rédiger son dictionnaire de jnorale, noin jeune philpsophe ne perdait pas de vue son cher Caton d^Viiqut. Par malheur, l'unique confidence qu'il osa eq faire ^ une femme d'esprit, Tupe des princesses régnantes du monde littérairet a*^^ poipt de succès; et il ne fut pas plgs beqreux près de son propn? frère. Seqleinent, ^près avoir entendu quelques vers ou se reproduisaieut avec a^sez de véVité les couleprs de Tbistoire, cdoi-ti lui dit : € yoilà ta carrière. Je yois v^nlr une révolntîoB qni « t'offrira une t^che briUante; n^^is il faut te faire une boou « provision de philosophie, pour une révolution qui sera toou « philosophique. » Telles étaieqt alors les idées dp ceui qui >e croyaieqt ^xclusiveiuent des sages.. Np soyons pas trop sévèr^^ envers eux. Tput le monde voyait les ^bus et manquait d*eifêrience. On croyait les théories infaillibles. L'expérience est Yeaiut. qui aurait dû nous instruire; et pourtant depuis, eofants que nous sommes, combien n'avons-nous pas bâti de atatues de neige, au pied desquell&s nous ^vonsécrit : E$tQ perpétua!

Je n'ai pas h faire ici le procès, ou l'apologie, de la grande révolution politique dont ces illusions ne furent que de trop ilnpirfaits présages. Ma tâche est plus simple. Devant suivre M. Lan«telle dans I^ mêlée des événements où il a été engagé, j'en nppellerai seulement les im\s principaux, t^ls qu'il les a décni»

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d*après les impressions du moiaent. Ce court résumé des faits publics qui souffrirent à ses yeux, depuis ses débuts, vous rendra présent le lieu de la scène pù vous le verrez agir; et je n*aurai qu'à vous montrer le rOle honorable qu'il y a rempli.

En 1787, les projets de réformes proposés à TAssemblée des notables commencent à émouvoir U masse de la nation. Ce ferment de trouble, aigri et accru Tannée suivante par Topposition intéressée des parlements, soulève- les esprits contre Tautorité royale représentée par des ministres inhabiles, et amène en 4789 la convocation des États généraux, qui bientôt, transformés en Assemblée constituante, entreprennent de renouveler tout l'état social de la France. Le jeune Lacretelle partagea d'abord, avec tant d'autres, l'espoir d'une révolution paciQque, limitée aux réformes que la marche du temps avait rendues nécessaires, et que le progrès des lumières rendrait faciles par de mutuelles concessions. Hais bientôt le sang, le meurtre, Tincendie, enfin les fureurs populaires des 5 et 6 octobre 4789, ramenant le roi prisonnier à Paris, précédé, entouré de hideux trophées, démentirent cruellement ces prévisions philosophiques, et inspirèrent à son àme honnête une horreur profonde, qu'il a manifestée, à bon droit, dans ses ouvrages, ne l'ayant pas cachée quand il y allait de la vie à la témoigner.

Alors, au lieu de l'avenir paisible qu'il avait rêvé, il entra dans cette période agitée de sa vie qu'il a justement nommée dix ans d'épreunes. Après les événements que je viens de rappeler, l'as-

semblée des États généraux, devenue Constituante, et en réalité souveraine, vint tenir ses séances k Paris, sous l'obsession de la populace ameutée. Qui ne l'a pas vue alors, et je l'ai vue à l'âge de quinze ans moi qui vous parle, ne saurait se faire une idée du spectacle qu'offraient ses délibérations. C'était un drame à douze cents acteurs, comprenant tous les ordres de la société française, que représentaient dans chacun d'eux leurs membres les plus distingués : par l'élévation du rang, la dignité d^s emplois, l'état

des services, la réputation de mérite propre, le talent oratoire, on la violence des opinions politiques. Parmi ces derniers» oa remarquait à peine un avocat obscur, froid rhéteur, qui se montrait Tapologiste ardent de tous les crimes populaires. Cet homme étiiit Robespierre, qui devait un peu plus tard étendre sur b France sa domination sanguinaire. Hais alors il ne faisait qu« poindre dans le mépris. Dès son origine, cette assemblée s'était trouvée divisée en deux grands partis, dont les forces devenaient de jour en jour plus inégales. Une minorité encore nombreux défendait obstinément les institutions anciennes et la monarchie d'un autre &ge. La majorité, poussée parle vœu général, se portait avec ardeur à renverser le vieil édifice, dans Tintention sincère de le reconstruire bientôt mieux ordonné; toute-puissante pour la première partie de cette t&che où les mauvaises passion» lui venaient en aide, et sans force pour la seconde où elles lui étaient mortellement ennemies. Tout ce qu*il y avait alors de jeunes gens instruits, qui conservaient encore Tespoir d'un bien idéal, se pressaient pour assister à ces luttes de la parole, dam lesquelles se décidaient les destinées de la France ; trop heareoi quand ils pouvaient se faire une place aux tribunes publiques. constamment envahies par des troupes d'hommes et de femme» soldées pour le désordre. Une circonstance favorable flt obtenir au jeune Lacretelle une place privilégiée à ce grand spectacle. Il n'y avait pas alors de sténographes. H. Maret, plus tard doc de Bassano, rédigeait l'extrait des séances pour le journal offi* ciel, le Moniteur, qui date de ce temps. H. Lacrelelle était chargé d'un travail pareil pour un journal qui naissait aussi, et (^ui est devenu depuis, dans d*autres mains, fort célèbre, celui des Débats. A ce titre M. Maret, dont il s'était attiré l'intérêt bienvetl* lant, lui fit donner une loge de journaliste. Elle était placée do côté droit de la salle, ce qui le mettait surtout en rapport avec ks orateurs monarchiques, dont il appréciait le talent, et honorait le caractère, sans partager entièrement leurs vues ; penchant plutôt

pour les chefs éloquents de la gauche modérée. Toutefois, il prit à cœur de rendre avec une fidélité scrupuleuse, non-seulement la substance, mais encore, autant qu'il le pouvait, les mouvements et les formes de ces discours, rappelant pour nous ceux de la Grèce et de Rome, par Fimportance des questions qu'on y débattait. Son aptitude naturelle à en recevoir les impressions, ainsi que sa sincérité à les reproduire, lui attirèrent fréquemment des témoignages de satisfaction venant des côtés les plus divers; et ce fut sans doute cet exercice consciencieux de son esprit, prolongé sur de si grands sujets pendant deux années entières, à Fâge de vingt-troisans, qui développa en lui ce talent de rédaction animé, lumineux, et facile, si heureusement empreint dans

. tous ses ouvrages.

Cette occupation cessa pour lui avec l'assemblée elle-même. Après s'être débattue pendant deux années pour détruire, découragée de son impuissance à réparer tant de ruines, elle déclare qu'elle va se dissoudre dès qu'elle aura seulement achevé de rédiger les articles fondamentaux de la nouvelle constitution ; re-

. mettant la révision de cette œuvre fragile à une autre assemblée, dite législative, dont aucun de ses membres ne fera partie. C'était livrer la France et la royauté aux fauteurs du désordre, sans conserver aucun moyen de résistance. Les conséquences de cette abdication imprévoyante se développèrent avec une effrayante rapidité. Le décret de dissolution avait été rendu le 17 mai 179f Le 31 juin, le roi s'enfuit des Tuileries avec sa famille. Reconnu et arrêté à Varennes, il est ramené à Paris le 25 par les populations armées, qui le renferment prisonnier dans son palais, d'où on le sort le 30 septembre pour le mener à l'assemblée, recevoir, et sanctionner par son acceptation supposée libre, le nouveau pacte constitutionnel, que le président lui présente avec des démonstrations de respect dérisoires, s'adressant au souverain outragé et captif. Le lendemain s'ouvre l'Assemblée législative, chargée de réviser cet acte. Dès les premières séances, les deux

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