III
ftU MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.
partis qui composaient la faction révolutionnaire, et qui demeni bientôt s*entr*égorger, jacobins et girondins, mus séparément aa même forfait, par Fambition effrénée de la domination . oo ptr k fanatisme des théories démagogiques, s'accordèrent à conspirer la perte du monarque et celle de la monarchie ; et ils marchèreni impitoyablement à ce but, en soulevant, pour Tatteindre. lOQle« les passions, toutes les fureurs. Dans cette crise fatale, M. Iacretelle se dévoua intrépidement à la défense de Tordre et des institutions attaquées. Il s*associa pour cette tAche piriileose, avec André Chénier, Roucher, et quelques autres écrivtios courageux, auxquels Suard, qui dirigeait alors le Journal de Fans, ouvrit une feuille de supplément où chacun, dans des artida signés, plaidait la cause de Fhumanité, de la raison, de la justice, et signalait à Tindignation publique les atrocités qni se préparaient. Quatre jours seulement avant ce honteax M juin 1792, où, sous rimpulsion précipitée d*un des partis qui se disputaient la popularité de la conspiration, 1e palais du roi fut eavahi par la populace de Paris, sa famille menacée de mort, et s» personne abreuvée d'outrages. M, Lacretelle imprimait et signaa un article dans lequel, en rappelant les vertus, la lojaaté, la bonté de ce malheureux prince, il attaquait avec une indignatioa généreuse les odieuses doctrines professées au club des jacobîM et à rassemblée par Robespierre, Brissot, Danton, persooneliement nommés. Quelque belles pages d'histoire qu'il ait pu écriiv dans des temps moins orageux, celles-là resteront toujours la plus honorables pour sa mémoire. Quoi de plus glorieux, pour un homme de lettres, que d'avoir défendu, avec ce cooruge, la vertu et la justice en face des bourreaux I
Après la journée du 30 juin, on ne pouvait plus saaver le m qu'en l'enlevant de Paris, Plusieurs plans furent proposés, doei un, conçu par le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, parut offnr le plus de chances de succès. Le duc, nommé gouveroeor mihtaire de la Normandie, se rendit à Rouen, où Ton devait
le roi ; et M. Lacretelle, attaché depuis plusieurs mois à lui» comme ami, sous le titre de secrétaire, ne le quitta pas dans cette entreprise hasardeuse. La bourgeoisie et les troupes se montrèrent d*abord ouvertement favorables. Malheureusement,, à Paris, les difficultés d'une évasion secrète, les suites funestes que Tem-* ploi de la force pouvait avoir pour la famille royale, enfin la répugnance du malheureux prince h s*en séparer, ayant retardé l'exécution, la catastrophe du 40 août survint, qui la rendit impossible. Le duc, dénoncé, poursuivi par les révolutionnaires, réussit difficilement à leur échapper et à passer en Angleterre, sans autres ressources que celles que son secrétaire dévoué pour* rait lui procurer par la vente de ses équipages. Cette dernière marque d'attachement ne lui manqua pas. Après avoir rempli avec beaucoup de dangers la charge qu'il avait acceptée sans hésitation, M. Lacretelle n'échappa lui-mtoe aux recherches des jacobins furieux, qu'en se réfugiant à Paris. La journée du 4 0 août avait complété l'œuvre de destruction méditée. Elle amena l'abolition de la royauté, l'assassinat juridique du roi, de la reine, et ouvrit, pour la malheureuse France, une ère de sang qiii dura près de deux années. Depuis ce triste jour, jusqu'au 9 thermidor, 27 juillet 4794, où périt Robespierre, non-seulement la noblesse de race et les richesses, objets accoutumés d'envie, mais tout ce gu*il y a d'honorable dans les sociétés humaines, la religion, la vertu, l'innocence, le talent, le génie, furent voués à la mort. Les écrivains généreux qui avaient combattu les conspirateurs et les auteurs de ces crimes, furent poursuivis avec acharnement. Rou^ cher et André Chénier moururent sur l'échafaud, deux jours avant l'heure de la délivrance ; le dernier sans que son frère, menacé lui-même, pût le secourir. M. Lacretelle, non moins engagé qu'eux et non moins persévérant, n'échappa au même sort que par une suite de hasards, dans lesquels il dut principalement son salut an vif attachement qu'il avait inspiré h une respectable famille, celle de madame Le Sénéchal, l'aïeule de
notre confrère M. d*Audiffret. Quand il vit qu'il ne ponvait plus, sans péril pour elle, profiter plus longtemps de rhospitaliié qu'elle lui donnait, il se rejeta dans le gouffre de Paris» où, bieatôt reconnu, poursuivi par les agents de la police révoluiioDnaire, il se tira de leurs mains comme par miracle* et réussit à se réfugier dans Tarmée, parmi .les nouvelles levées de réqoisitionnaires, quoique ayant dépassé T&ge prescrit. Là, encore, rhonnéteté de ses sentiments, et les aimables qualités de son esprit, facile à se communiquer sans prétention aucune, lui attirèrent les sympathies de tout ce qui rapprochait, n se fit ainsi des amis dans ses camarades, des protecteurs dans ses chefs ; et aussitôt que la mort de Robespierre et de ses adhérents les plos intimes, au 9 thermidor, suspendit la rigueur des persécutions politiques, il obtint facilement son congé, puis se hâta de revenir à Paris, embrasser ceux de ses amis qui avaient survécu, solliciter pour eux les réparations qui étaient encore possibles, et travailler, par ses écrits, par ses démarches, avec tout œ qui restait d'écrivains de talent, à soulever Topinion publique contre les décrets d'emprisonnement, de proscriptions, de confiscations, qui avaient été rendus au temps de la Terreur ; ce qu'ils fireat avec tant de succès, que ces décrets furent presque tous ^appo^ tés par la Convention elle-même. Ici, je ne suivrai plus M. Laci«telle dans les détails de toutes les catastrophes politiques, fonestr héritage des excès antérieurs, auxquelles il échappe encore, et j'arrive à la dernière qui le ramena pour toujours aux lettres par la perte de la liberté.
On était en 4797. Depuis deux ans, la Convention avait dispara. Son despotisme sanglant était remplacé par une oonstitotioa mixte, dont le mécanisme philosophique, partageant le pouvoir législatif entre deux assemblées distinctes par des conditions d*âge. et remettant le pouvoir exécutif à cinq directeurs temporainr» choisis par elles, avait paru théoriquement devoir offrir plus d'obstacle à l'entraînement des passions. Mais, dans ces cboii
périodiquement renouvelés, les anciens auxiliaires de Robespierre, qui avaient fait leur compte de lui succéder sous cette nouvelle forme, se trouvaient de plus en plus écartés par les souvenirs qu'ils rappelaient. Ils voyaient avec frayeur s*élever et s*accrottre dans ces assemblées un parti modéré, dont la fermeté, la pru- . dence, le talent de parole, lui attirant une considération générale, menaçaient leur domination et leurs personnes d^une chute prochaine. Sur les cinq directeurs, trois, appartenant à cette faction, conspirèrent pour eux-mêmes contre tout ce qui leur était opposé. De là ce terrible coup du 48 fructidor, 4 septembre 1797, par lequel ils enveloppèrent dans une accusation commune de complot royaliste leurs deux collègues Barthélémy et Carnot, plus de soixante membres des deux conseils, et d'autres personnes encore objets de leurs craintes ou de leurs inimitiés particulières, dont ils requirent la déportation en masse à la Guyane, par mesure de salut public. Malgré quelques courageuses résistances , après un petit nombre d'exceptions, difficilement obtenues, cet acte odieux fut ratifié par les assemblées mutilées, où les anciens révolutionnaires de 1793 étaient redevenus les maîtres. Les triumvirs victorieux avaient demandé l'application de la même peine aux propriétaires, imprimeurs, directeurs, et collaborateurs, de quarante-deux journaux qui, sous des bannières différentes, combattaient le retour du despotisme conventionnel, ce qui comprenait plus de cinq cents personnes, du nombre desquelles étaient Suard, La Harpe, Michaud, Fontanes, et tout ce qu'il y avait de plus distingué dans les lettres. Par une sorte de remords de proscrire à la foi»une telle multitude, on exempta les simples collaborateurs. Hais H. Lacretelle s'était fait trop remarquer par la chaleur de ses opinions et par son talent, pour que ce titre pût le sauver. Il fut arrêté et conduit au dépôt de la police, en attendant que l'on disposât de lui. La suite imminente c*était le renvoi à la prison du Temple, conséquemment la déportation. Heureusement le secrétaire général, M. Dubosc, qui l'interrogea à son arrivée, le con-
naissait de répatation par ses écrits et avait conça pour loi eue grande estime. Touché de le voir dans ce péril, il prit sar loi de le garder au dépôt pendant quelques jours, pour donner le temps à son frère et à ses amis de faire des démarches en sa faveor. €6 ^ répit fut son salut. Son frère, averti, vint bientôt après lui apprendre que son nom avait été rayé de la liste fatale par le Conseil des Anciens, mais qu'il avait encore tout à craindre de rinimitié personnelle d'un des directeurs, et que tout ce qu'il avait pu obtenir des autres, c'était qu'il t&ch&t de se faire oublier dans o prison. C'est à quoi M. Dubosc l'aida encore, en le retenant au dépôt parmi les prisonniers de toute sorte que Ton y amenait chaque jour, et qui de Ih étaient renvoyés sans retard à leurs destinations déflnitives : les accusés politiques devant des commissions militaires, les malfaiteurs devant les tribunaux civils. M. Lscretelle resta pendant trois mois caché dans cette foule qui se renouvelait sans cesse ; y passant de longs et tristes jours au milieu des plus nobles infortunes et de la plus dégoûtante immoralité. Après cette dure épreuve, la première ardeur des poursuites étant assouvie, l'un des administrateurs du bureau central, le respectable Cousin, ancien membre de l'Académie des Sciences, eédaat à ses instantes prières, autorisa son transport à la prison de la Force, non sans crainte qu*il ne s*y trouvât trop en évidence. Il eut le bonheur d'y être oublié, et n*en sortit qu'au bout de vincrt mois. Mais cette seconde phase de sa captivité ne fut ni sans eonsolation, ni même sans ces jouissances que les témoignages persévérants de Tintérét le plus tendre, venant de personnes eslimées et chéries, peuvent donner dans l'infortune à un cœur bien tait. Chose singulière I ce fut là qu'il devint historien ; et c^esl de là que date le commencement de sa carrière spécialement littéraire. Les libraires Treuttel et Wurtz vinrent dans sa prison loi proposer de continuer le Précis historique delà Révolution^ pnblié par Rabaut de Saint-Élienne, qui s'arrête h la fln de rAssemblée constituante. Il accepta cette t&clie avec joie, et personne o'v
était plus propre. Il avait vu de près les actes et les acteurs. Si rhoonéteté de son caractère, sou désintéressement, et Tabsence d^ambition, ne l'avaient pas mis en position de pénétrer au cœur des partis, et dans les secrets de leurs machinations, il en avait connu les résultats par une dure expérience. Il] avait partagé toutes les émotions que la France entière avait ressenties, à chaque époque de ce drame terrible. Il lui suffisait de ses souvenirs et de quelques dates prises dans les journaux du temps, pour faire une peinture vivante et.ûdële de ce que tout le monde avait éprouvé. Il composa ainsi, sous les verroux, l'histoire de l'Assemblée législative, où il mettait hardiment à nu là conspiration qui s'y était ourdie, dès son origine, contre la royauté et les personqjss royales ; fatale préparation à la tyrannie qui couvrit bientôt la France de deuil et de ruines ; flétrissant dès lors sans ménagement les auteurs de ces actes sanguinaires, dont les héritiers et les complices étaient encore tout-puissants. Ce précis, écrit d'un style entraînant et rapide, ne fut publié qu'en 4804, après la chiite du Directoire : il eut un immense succès. L'auteur traita depuis le même sujet, avec plus de développement, sous la Restauration, en 48S4, dans un ouvrage où il l'a lié aux événements qui ont immédiatement précédé et suivi. Hais il n*eut rien à changer dans l'ensemble du tableau , ni dans les portraits des personnages, qui seulement étaient devenus moins dangereux à décrire sous leurs traits véritables, qu'ils ne l'étaient en* coréen 1804.
Le sentiment de satisfaction que M. Lacretelle éprouva en r&* traçant, presque de mémoire, ce tableau de l'Assemblée législative, lui fit comprendre la justesse de l'avertissement qu'il avait reçu dix ans auparavant de son frère, que sa véritable vocation littéraire était d'écrire l'histoire contemporaine; et il se promit de suivre ainsi celle de la révolution française, dans toutes les phases qu'il lui avait vu parcourir. Ce fut là désormais son but spécial et la principale occi|pation de sa vie. Mais il ne lui aurait pas été
possible d'accomplir cette œuvre dans les prisons où il était con* fine depuis yingt-trois mois. Il en sortit de le manière du monde la plus imprévue. En ce peu de temps, le gonvernement du Dî* rectoire était arrivé aux dernières convulsions de son agonie, qui était aussi celle de la France. Fouché était alors ministre de la police. Un jour H. Lacretelie reçoit Tordre de se rendre chez loi, et il y est conduit par un gendarme. L'entrevue était inquiétante. Cet homme redoutable n*aurait-il pas eu avis que le prisonnier travaillait à une histoire de T Assemblée législative, où lui et se» pareils n'étaient pas ménagés? Rien de tout cela. Fouché le reçmt très-bénignement, et lui déclare tout d'abord qu'il est libre. Pois il se met h déclamer contre les machinations anarchiques des jacobins dans leur nouveau club du Manège, loi apprend que le directeur Siéyès et la majorité de ses collègues ont résolu d^en ordonner la fermeture; et, sur son avis approbatif, lui demande de rédiger un projet de rapport tendant à justifier la nécessité de cet acte. M. Lacretelie, ravi autant qu'étonné, accepte, rédige sob factum, l'apporte le lendemain au ministre qui l'accueille avec de grands éloges et toutefois n'en emploie que la partie la moios énergique. Dès lors, le nouvel écrivain officiel se vit recherché par les confidents intimes de la conspiration. Mais un ami de Gobier, l'un des directeurs menacés, l'avertit qu'il est dénonce et qu'il risque d'être ramené dans sa prison, s*il ne quitte à Tinstant Paris. Il avait trop souffert pour ne pas suivre cet avis salutaire. Il se réfugia donc à la campagne, chez un négociant aai de son frère, M. Bidermann, où il resta jusqu'après le grand événement du 18 brumaire qui assura définitivement sa liberté *. D accueillit cette nouvelle révolution, ainsi que l'immense ^najont^f des Français, comme une délivrance inespérée. Sans doute, ce
* Plus tard, ce fut encore chez ce même M. Bidermann, et dans cette campagne, que M"* de StaCl troaya d'abord an aaile quand elle fat Paris.
qui restait alors d^bommes politiques ont pu regarder Tavéne* ment du gouvernement militaire avec défiance ; ceux qui rêvaient encore une sage liberté, purent prévoir un mattre. Mais, après dix années d*anarchie et d'oppression sanglante, la masse de la nation ne voyait que la fin de ses souffrances. Préservée à peine au dehors par le courage de nos armées manquant d'approvisionnements, même d*armes; à l'intérieur, ruinée, avilie par un gouvernement ignoble, la France' se mourait de misère et de honte. Le vainqueur de l'Italie et de l'Egypte la releva et la fit revivre. L'avenir était dans les secrets de Dieu.
Lorsque M. Lacretelle sortit de sa retraite, Paris lui sembla un monde nouveau. [L'ordre avait succédé- au désordre, le repos à l'agitation, la sécurité à l'inquiétude. Il profita de ses précédentes relations avec Fouché, demeuré ministre de police, pour solliciter la liberté de ses anciens compagnons de captivité, prêtres, émigrés, hommes de lettres, qui étaient encore détenus, et il eut souvent le bonheur de réussir. Il pl|ida pour ces diverses classes d'infortune, dans des écrits qui ne furent pas sans une heureuse influence. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que sa constante prédilection pour un gouvernement tempéré par des assemblées librement élues, et librement délibérantes, n'était plus de mise parmi les gens de lettres ses anciens collaborateurs. Délivrés du commun danger qui les avait si longtemps réunis, ils s'étaient déjà partagés en différents camps. Les uns, c'était le grand nombre, éblouis, fascinés par l'auréole de gloire qui entourait le héros réparateur, se firent les apôtres, bientôt les instruments dociles du pouvoir nouveau ; d'autres cachèrent les regrets de leur importance déchue soils le manteau d'une opposition philosophique; d'autres essayèrent de relever le drapeau du royalisme, pour lequel jusque-là ils avaient secrètement combattu. Les vieux sentiments, naïvement désintéressés, de M. Lacretelle n'avaient plus de place dans ces partis divers. On ne le rechercha point, et il ne s'offrit pas. Il resta donc un simple homme de lettres, occupé
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uniquement de travaux conformes à ses goûts, sans méoontenlement, sans envie; et en comparant sa carrière désormais si tnoquille h des destinées plus brillantes, il eut bien souvent Toccasioii de voir, comme le dit La Fontaine :
Que la FoitoDâ vend ce qn'on croit qu'elle donne.
C'est dans cette dernière partie de sa vie toute littéraire qu*il me reste h le considérer. Hais, ne Fy trouvant plus mêlé aux é? èoements généraux que pour en subir les vicissitudes, comme loai autre particulier, je n*irai pas rechercher curieusement les impressions passagères qu'ils pu en recevoir à mesure qu'ils B*a&» complissatent ; et je m'attacherai uniquement à montrer les qualités de son cœur et de son esprit, telles qu*on les voit dans les œuvres durables qui recommandent sa mémoire.
A la formation de TUniversité, en 1 809, Fontanes le nomma professeur d'histoire à la faculté des lettres de Paris. U avait alors quarante-trois ans. Beaucoup de personnes qui occupent aujourd'hui des rangs élevés dans la littérature, plusieurs appartenanl à cette Académie, ont assisté à ses leçons, je n'oserais dire comme disciples; tous en ont conservé le plus touchant souvenir. Ce n'était pas, ce ne pouvait pas être des études historiques préseolées sous la forme savante et sévère, que des hommes justemeni célèbres, ont depuis donnée à ce genre d'enseignement C'étaient des récits animés, où le professeur, dans une improvisation dialan reuse, envisageant surtout les éyénements au point de vue an* matique et moral , communiquait à son nombreux auditoiie l'admiration du bien et du beau dont il ^lait lui-même péoétfi. L'afiluence pour l'entendre était grande; et dans son soooès, l'estime de sa personne, ainsi que la sympathie pour les nobles sentiments qu'il aimait à exprimer, avaient autant de part que l'attrait de son talent oratoire. En lui rendant ce témoignage, je ne fais que redire ce que plusieurs d'entre vous m'ont npphs.
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Tout le temps qui ne lui était pas enlevé par cet exercice, %l nouveau pour lui, du professorat, H. Lacretelle l'employait à la {grande tâche qu'il avait entreprise d'écrire une histoire générale de la révolution française. Les circonstances qui l'avaient immédiatement précédée et qui lui avaient donné naissance, lui fournirent d'abord le sujet de plusieurs publications successive» dont le succès fut tel, qu'en 4813, il put les rassembler dans une troisième édition, composée de six volumes, qu'il intitula : Histoire de France pendant le XVIW siècle. Ils commencent à la fin du règne de Louis XIY, et se terminent à la convocation* des États généraux en 4789. Ce fut le principal titre littéraire qui lui fit obtenir une place parmi vous, èc côté de son frère. Cet ouvrage offre une narration vive et attachante des événements publics qui se sont succédé pendant les quatre-vingts premières années du xvni* siècle, tels qu'ils ont été vus et interprétés par la généralité des spectateurs contemporains; de sorte que l'on peut appliquer à l'auteur ce que Voltaire dit pour lui-même, en parlant du siècle de Louis XIV : qu'il a voulu en être le peintre, non l'historien. Le style a donc naturellement le caractère qui convient à un récit, plutôt qu'à une discussion critique et approfon-die des faits et de leurs causes. Il s'élève parfois jusqu'à la forme oratoire pour reproduire les impressions et les émotions du moment. Plus tard, dé 4824 à 4 826, M. Lacretelle compléta cette histoire du xviii* siècle par huit nouveaux volumes qui la con^ duisent jusqu'à Tavénement du consulat, en novembre 4 799. Ils sont conçus dans le même esprit que les précédents, et tirent un surcroît d'intérêt de ce que le narrateur a vu les homïnes et les événements dont il parle. On retrouve la même forme et la même
facilité d'exposition dans tous les ouvrages que M. Lacretelle a écrits, sur d'autres époques antérieures ou postérieures de notre histoire ; et ce talent de raconter, qui le mettait à la portée de tous, a été sans doute une des causes principales qui lui ont valu un si grand nombre de lecteurs. Il le conserva, je devrais plutôt
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dire il en jouit, jusqu'à une extrême vieillesse. Il y comptait si bien que , de 1 846 à 1 848, à Tâge de quatre-vingt-deux ans, il publia six nouveaux volumes , contenant Tbistoire du Consalaf et de TEmpire, en concurrence avec H. Thiers, qui, indépendamment du talent personnel, dont il ne m'appartient pas d'appréder la force relative, avait sur lui de si grands et de si nombreux avantages de position : possédant tous les documents* tant secrets que publics, relalifs aux faits et aux personnages du temps; ayant eu avec la plupart de ceux-ci les relations intimes d^on homme d'État, et s'étant rendus familiers les mystères de la po« litique, pour les avoir lui-même longtemps pratiqués. Aussi, entre ces deux ouvrages qui trïiitent du même sujet, troove-t-oa toute la différence du peintre à l'historien; sauf que rhistorien, quand il le veut, est encore un très-grand peintre.
M. Lacretelle n'a cessé d'écrire qu'en cessant de vivre. Parmi ^ les dernières productions de sa vieillesse, celle qu'il a donnée en i 842, à r&ge de soixante-seize ans, et qu'il a intitulée : Dix ams (Tépreuves pendant la Révolution^ offre surtout un dianne et un intérêt infinis, comme tableau de mœurs durant cette terrible époque. On y voit avec attendrissement un vieillard, parvenu aux bornes de la vie, qui, achevant le reste de ses jours dans une paisible aisance , entouré de toutes les affections de famille qu*il ressent avec la vivacité de la jeunesse, jette un regard tranquiUe sur son passé, raconte les dangers qu'il «a traversés avant d'arriver au port, et remercie Dieu pour l'avoir si heureusemeat retiré de la mer orageuse où il a vu périr tant de ses compagnons. *
Deux ans auparavant, lorsque l'âge l'eut contraint de renoncer à renseignement public, M. Lacretelle avait rassemblé dans un ouvrage spécial, appelé Testament philosophique^ Vexposé des convictions morales dont il était pénétré, et qu'il voulait léguer à la jeunesse, ne pouvant plus les lui communiquer parla parole. Quelque jugement que l'on porte sur les considératioBS
philosophiques ou religieuses, sur les réminiscences graves ou légères, auxquelles sa fantaisie l'entraîne, on ne peut qu'être touché des bonnes intentions qui les lui inspirent. Cet amour du bien* et de l'honnête dont il était animé, vous le retrouviez tou-* jours en lui aussi vif, aussi jeune, à chaque hiver qui le rappelait parmi vous ; et revenu à sa maison des champs, il se plaisait à le propager, par ses entretiens et ses discours, dans les solennités littéraires, les concours d'horticulture, les comices agricoles, qui se tenaient autour du lieu de sa retraite; s'y faisant dé9irer, respecter, et chérir, de tous ceux qui les composaient. L'académicien devenait alors un professeur de morale, sachant donner à son langage toutes les formes, et l'adapter à chaque condition. Même, quand le retour du printemps l'amenait ainsi à revoir encore une fois les fleurs, la verdure, et les rives tranquilles de la Saône, il ranimait les vestiges du feu poétique de ses jeunes années, pour épancher dans des vers pleins d'un doux abandon les sentiments de bonheur et de reconnaissance que lui inspiraient les beautés de la nature renaissante, le souvenir de ses amis absents ou perdus, surtout la tendresse de la compagne chérie qui» après avoir embelli le milieu de sa vie, et lui avoir donné deux fils affectionnés, soutenait et charmait son déclin par un dévouement de tous les instants, qui aujourd'hui encore se continue et s'attache à sa mémoire. Il s'éteignit en paix le 26 mars i 855, Agé de quatre-vingt-neuf ans. Comparez cette destinée, surtout cette fin, à celle des hommes du même temps, savants ou lettrés, que le besoin de la renommée, l'ardeur de l'ambition, et le sentiment de leur force, ont jetés dans des fortunes plus brillantes; et dites à qui, d'eux ou de lui, est échue la meilleure part?
Toutefois, cette part si bonne et si heureuse ne lui fut accordée que dans la seconde moitié de sa vie, lorsque le cours des événements, plus que sa volonté , l'eut écarté pour toujours des affaires publiques. Étant resté simple dans ses goûts, modéré dans ses désirs, n'ayant jamais ressenti bien vivement l'aiguillon
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ardent de Tambilion, il put reprendre sans regret, sans amer tume, les penchants littéraires de sa jeunesse, peut-élre même en sentir le charme mieux qu'autrefois. Ces dons naturels qo*0 avait conservés, firent pour lui ce qu'une grande énergie morale a produit dans plusieurs personnages célèbres de notre temps, qui, après avoir d'abord suivi la carrière des lettres avec une baule distinction, étant passés de là dans les emplois les plus élevés de la politique, sont revenus ensuite aux travaux littéraires, avec la même délectation et le même talent, nullement affaibli, an contraire, mûri, agrandi, forliflé par la connaissance des hommes et des affaires; se créant par- là, pour ainsi dire, une existence nouvelle, dans laquelle ils se sont fait, comme écrivains, un rang an moiQs aussi éminent, surtout plus dépendant d^eux-mémes et plus durable, que celui qu'ils avaient atteint comme hommes d'État. Hais ce sont là des exceptions qui ne peuvent pas servir de règle. Dans les cas les plus ordinaires, après que les revers politiques ont remplacé les succès, le charme de l'étude, et le simples Jouissances du travail d'esprit, sont perdus dans Firritation, le mécontentement, même le désespoir. C'est là une chance funeste, à laquelle les imaginations jeunes et ardentes qui embrassent la brillante carrière des lettres, sont exposées dans notir société actuelle, où le talent littéraire qui se fait entendre ef ap* plaudir de tout le monde, peut prétendre à tout. Pour échapper k l'ambition, cette Sirène qui les appelle, il leur faudrait la prudence d'Ulysse.
Le culte des sciences positives, plus caché au vulgaire, a moins d'éclat et moins de dangers. Toutes, sous des dénominations dillé^ rentes, et en se plaçant à des points de vue divers, tendent k un même but, que le génie perçant de Descartes avait entrevu et signalé de loin, sans pouvoir l'atteindre. Ce but, c'est la manifestation des forces que l'intelligence divine met en œuvre dans le mécanisme de l'univers, et la détermination des lois abstraites qui en règlent les combinaisons. L'existence de ces forces se décoorre,
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je devrais plutôt dire se constate, par Tobservation des mouve* ments qu'elles communiquent à la matière inerte, dépourvue de sentiment et de spontanéité. Elles se'distinguent entre elles, et se mesurent par la direction et la grandeur dès vitesses qu'elles lui impriment. Sur ces données, le raisonnement mathématique établit les lois générales qui règlent leurs effets combinés, sans que nous ayons aucun besoin, ni aucune possibilité, de connaître leurs sièges, ni leurs causes. Alors, d'après la seule diversité des éléments entre lesquels leur concours s'opère, Tesprit voit se pro* duire toute la variété de phénomènes mécaniques, en apparence les plus dissemblables, que la nature nous présente : depuis les révolutions éternelles des astres dans les profondeurs du ciel, jusqu'aux mouvements lents ou convulsifs que les dernières particules de la matière, réduites à une ténuité insaisissable, exécutent invisiblement dans les opérations de la physique et de la chimie. Forts de ces connaissances, et conduits par elles, nous interrogeons, nous questionnons pour ainsi dire la nature, en lui faisant subir des épreuves contradictoires, qui la contraignent à nous découvrir les mystères de ses procédés, à nous révéler l'existence et les qualités de ses agents invisibles, à nous montrer laur puissance et leur mode d'action. Enhardis par le succès, nous osons tenter de discerner et de ramener aux mêmes lois abstraites, ce qu'il y a de mécanique dans cette multitude infinie d'êtres, en qui Dieu a répandu ce souffle passager que nous appelons la vie : formant chacun comme un monde à part, qui s'entretient et se renouvelle par un continuel miracle de création intérieure, pendant la durée qui lui est assignée. Aidés des instruments construits par notre art pour agrandir le pouvoir de nos sens, nous étudions la structure intime de ces êtres, les organes divers dont ils sont pourvus, les fonctions constantes, variables, ou occasionnelles, que ces organes accomplissent, les sucs qu'ils sécrètent, les tissus qui les constituent. Puis, appelant à notre secours les épreuves d'une expérimentation intelligente, nous appliquons
la sagacité de notre esprit à découvrir, à manifester Tosage de ces parties pour concourir à Tensemble : recherche d'un intérêt inépuisable, où la plus faible pousse d'un végétal vivant, le moindre animalcule microscopique, nous offre autant de merveilles que le ciel même; et qui, par une sorte d'illumination divine, nous laisse apercevoir, adorer la puissance créatrice à travers le voile de ses actes, d'autant plus prés, que nous faisons pins d'efforts pour les pénétrer. Celui qui se sera voué à ces études contemplatives, avec une passion sincère et profonde, s*y trouvera aussi complètement dispensé de prendre part aux affaires publiques que s'il vivait dans Saturne ou dans Jupiter. H ne tombera dans leurs périls que s'il veut s'y précipiter. Le monde extérieur ne viendra pas l'arracher à ses abstractions s'il ne s'en tût un titre pour attirer sur lui les i^gards de la foule, et se frayer par ses suffrages une voie à la fortune et aux emplois politiques, sacrifiant ainsi les jouissances pures de la pensée à la vanité ou à l'intérêt. Combien n'avons-nous pas tu d'homiftes de notre temps perdre à ce marché, la dignité de leur indépendance, le bonheur intérieur, la paix de l'&me, la faculté du travail, même le génie! Et pour quelle gloire? Pour que cette multitude qne vous méprisez vous distingue et vous nomme, pendant la dorée de votre faveur, tandis que les hommes que vous êtes forcés d'e^ timer, et qui vous jugent, diront seulement de vous : Ah I quel dommage I... Et en quoi ce vain succès profitera-t-il à votre mémoire ? Qui s'inquiète aujourd'hui de savoir quel rang politiqoe avaient ou n'avaient pas Descartes en France, Newton en Angleterre, Leibnitz en Allemagne, Linnée en Suède? C'est vers ces gloires abstraites, communes à toutes les nations du monde civilisé, qu'il faut élever les regards de la jeunesse qui se destine aux sciences, pour lui mohtrer l'avenir auquel elle doit aspirer. M*autorisant donc ici de la position que vous m'avez faite, pour loi adresser des conseils que je pourrai lui présenter comme venant de vous, je lui dirai : Vous tous jeunes gens, qui arrivez dans h
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carrière des sciences eo y apportani Tardeur vive et pure de votre âge, ne laissez jamais éteindre en tous ces nobles senlinients, par les intérêts de vanité ou de fortune qui occu|)ent et agitent le plus grand nombre des hommes de nos jours. Que le développement de votre intelligence soit votre unique but. Âppliquex-vons d'abord à exercer, assouplir, perfectionner les ressorts de votre esprit par rétude des lettres. N'écoutez pas ceux qui les cléduignont. On n*a jamais eu lieu dé s'apercevoir qu'ils fus.sent plus savantes pour être moins lettrés. Elles seules pourront vous apprendre Km délicatesses de la pensée,les nuances du style, vous donner la pMuv compréhension des idées que vous aurez conçues, et vous enseigner l'art de les exprimer clairement, par des termes propres. Ainsi
préparés, votre initiation aux premiers mystères des sciences de-
viendra facile. En vous y présentant, fortiflez surtout votre esprit par l'étude des plus abstraites, qui sont le principe logi(|ue de toutes les autres. Quand vous aurez goûté les prémices des jouissances que chacune donne, choisissez celle qui vous plaft, qui attire, et attachez-vous à la cultiver. Si l'attrait devient une passion, abandonnez-vous au charme qui vous entraîne; et, lorsque votre persévérance vous aura mérité d'entrer dans le sanctuaire de cette science préférée, à la suite des ^^ranls hommes qui nous l'ont ouvert, dévouez-vous tout entier à >^in culte, d'un consiafjt amour N ayez plus alors d'autre ambition n^u* de dévoiler apn,.^ eux, à vos contemporains et à la post/MiK?, qîj(^l'jfj4^s-un('s de r^i> ventés impéiibbablej; que la nature infinie l'aura cachées, e{ no^s cache encore. Pour vous rendre di;fîje 4*^ 1'*^ f^wjuxnr, é^W^mr/.vous de lui arraciier ses becrets par de io':;,'^ travaux, h\M\ï> awr une invariable paliencf, dans la yj\ïUyW\ ite liiL^sant dKMi;HH' votre es^prit que par W aHections pitis!;»i»> 'jui p<îuv»*iit rotmi, rélever, on 1 étendre. Vous u'arn^erez py^ uitKsi à la rK'hi.sM' <*1 auxbonneurb du niytidv. Si >ou^ leii»*z d>' lu lm«ur du <:ii*l iifje modeste aisauce, ne ci»'>irf;z rieij au d«'ii', fi p«ifî><'-\<'f<*/. ^^ \out Ta-t-il pas accordée'?' Owvju^t ù*^ vous itw^oy^A (1aIJ^ uii** < «n'uu-
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qui, arrêtant, concentrant toutes les forces de votre esprit sur des abstractions étrangères à tout' emploi profitable, vous mènera peut-être à Tindigence, ou du moins vous imposera pendant long* temps de rudes privations. Mais, y étes-vous poussé invinciblement, par une de ces passions que rien ne surmonte? Alors, acceptez en entier les sacrifices qu'elle exige. Ne donnez aux besoins matériels que la portion de temps et de travail indispensable pour y pourvoir; vous résignant h être pauvre, jusqu'à ce que vos travaux, vos découvertes, aient attiré sur vous les justes récompenses que nos institutions publiques, enrichies par les bienfaits de quelques âmes généreuses, tiennent toujours prêtes pour le mé* rite laborieux. A ces titres, le nécessaire de chaque jour vous sera tôt ou tard assuré ; et si vous avez le courage de borner là vos souhaits, vous pourrez continuer à vivre pour la science, dans la jouissance de vous-mêmes, sans inquiétude de l'avenir. Peut-être
la foule ignorera votre nom, et ne saura pas que vous existez. Mais vous serez connu/ estimé, recherché, d'un petit nombre d'hommes éminents répartis sur toute la surface du globe, vos émules, vos pairs dans le sénat universel des intelligences ; eux seuls ayant le droit de vous apprécier et de vous assigner un rang, un rang mérité, dont ni l'influence d'un ministre, nî la volonté d'un prince, ni le caprice populaire ne pourront vous faire descendre, comme ils ne pourraient vous y élever; et qui vous demeurera, tant que vous serez fidèle à la science qui vous le donne. Enfin, si, au déclin de votre vie, ces témoignages extérieurs étaient confirmés, couronnés dans votre patrie même, par les suffrages d'une réunion d'esprits d'élite, dont la variété de taleou représente runiversalilé des qualités de rinteliigence humaioe, sous toutes leurs formes, et dans leurs applications les plus diverses, vous aurez obtenu la plus belle récompense à laquelle un savant puisse aspirer.