‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 5)Chapitre 13 sur 27 · L'AGRICULTURE EN NORMANDIE AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

L'AGRICULTURE EN NORMANDIE AU MOYEN AGE

PAR M. LÉOPOLD DEL1SLE (Elirait du Journal des Savants, 1B51. )

En littérature et en morale, comme en politique, le génie du mal et le génie du bien se disputent la France. Le premier noue inonde de méchants écrits et de mauvaises pensées. L'autre anime la portion éclairée de la nation a s'unir par des efforts généreux, pour préserver notre patrie de la décadence qui la menace. Tandis que là-haut, des philosophes improvisés débitent les paradoxes les plus étranges, sur la législation générale, sur l'administration de notre pays, même sur son histoire, on voit, dans presque tous

nos départements se former, ou se continuer avec une activité nouvelle, des associations libres de personnes instruites, appartenant à toutes les classes libérales de ta société, qui, sans bruit, sans prétentions, je l'espère pour elles, s'assemblent à des jours marqués, pour discuter en commun des sujets d'intérêt local ; organiser des institutions de charité ou d'enseignement populaire; propager les bonnes pratiques agricoles; décrire les productions naturelles du pays qu'elles habitent; rechercher les vieilles traditions de son histoire, ou les monuments d'antiquité nationale que les révolutions n'ont pas encore (ait disparaître; établissant ainsi, comme autant de centres de savoir, d'excitation intellectuelle, d'union, et qu'on me permette d'ajouter, de bon sens, dont l'influence sanitaire pourra se répandre avec le temps sur toute la surface de la France. Dans cette croisade des hommes raisonnables contre les folies du jour, il fciut assurément remarquer le sujet de prix proposé par la société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres, du. département de l'Eure. En 1849, au milieu de l'exaltation des masses populaires, séduites par les promesses mensongères d'une félicité exempte de travail, cette société demande que l'on étudie l'état de l'agriculture et les conditions d'existence des classes agricoles, avant l'établissement de l'ordre social actuel qu'on leur présente comme si injuste. Son appel fait naître un ouvrage d'érudition, savant et simple, tout rempli de souvenirs locaux ; et, comme les infortunes du moment ne lui auraient pas fait trouver d'éditeur, elle le publie à ses propres frais. Certes voilà un service méritoire, et bien digne qu'on le remarque. On ne prenait pas de ces initiatives-là chez nous, dans d'autres temps, d'ailleurs si semblables au notre; quœque ipse miserrima vidi. En voici un trait. A cette époque de dégradation qui précéda de peu la chute du Directoire, j'étais professeur dans une petite école centrale de province. Nous avions une bibliothèque formée de débris, que nous étions encore bien heureux de posséder. Un ordre des commissaires du district sur-

vint, nous enjoignant de vendre au poids les bouquains (sic), qui la composaient. C'était de leur part un acte de philosophie. Nous leur persuadâmes qu'on n'en tirerait pas grand' chose, et ils nous laissèrent tranquilles. Aujourd'hui , dans cette petite ville, il existe une société qui s'occupe de sciences, de littérature, et d'antiquités nationales. Les auteurs d'une pareille injonction y seraient reçus, comme l'ont été les commissaires du gouvernement provisoire. C'est un progrès.

La nature et l'importance historique de la question proposée parla société de l'Eure, ne surprendra pas ceux qui savent combien la Normandie se distingue dans ce mouvement de restauralion intellectuelle et sociale, que je me suis plu à signaler. Le jeune écrivain qui a remporté le prix, l'a traitée avec une science d'érudition, et une connaissance pratique des documents du moyen âge, qui sembleraient appartenir à la paix du cloître, et nullement aux agitations de notre siècle ; de sorte qu'il est luimême une preuve vivante de ce que je disais tout â l'heure, qu'il y a en ce moment chez nous deux Frances, dont l'une s'acharne à' détruire, et l'autre travaille à réparer.

Conformément au programme, son ouvrage est particulier à la Normandie. Chacune de nos provinces a sa physionomie et son histoire. La France ancienne était une marqueterie. Sauf l'organisation religieuse et le régime militaire, traditions, parler, coutumes, tout différait. La période de temps que l'on demandait d'étudier, appelée le moyen âge, comprend les mille années pendant lesquelles a duré l'agonie de la puissance romaine : depuis l'extinction en 476 de l'empire d'Occident, sous ce fantôme d'empereur qui fut nommé, comme par une ironie de la fortune, Homulus Augusluie, jusqu'à la destruction de l'empire d'Orient et la prise de Constantinople par les Turcs, en 4453. Mais, dans cette portion de la France qui fut continuellement assaillie et ravagée par les Normands, après Charlemagne, on ne trouve de chartes et d'actes authentiques que postérieurement au xe siècle,

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depuis que les envahisseurs s'y furent définitivement établis, et fixés. Quand on arrive au xive siècle, on en trouve peu qui concernent les classes agricoles ou l'agriculture. La guerre qui s'ouvrit entre l'Angleterre et la France, vers 4338, et qui se prolongea des deux parts, avec acharnement, pendant plus de cent années, rendait impossible aux particuliers de conclure des transactions durables, surtout dans cette Normandie qu'on se disputait; et, depuis 4450 qu'elle redevint, pour toujours, une province française, tes renseignements relatifs aux classes agricoles ne fournissent plus rien qui puisse servir a y constater leur ancien état. C'est donc entre le commencement du xi* siècle, et le milieu du xiv", que le programme proposé par l'académie de L'Eure, a pu être rempli par l'auteur de l'ouvrage couronné.

Disciple de M. Guérard à l'École des chartes, M. Delisle a suivi la méthode patiente, de dépouillement et de reconstruction, que ce judicieux critique a employée, on peut dire inaugurée, dans les diverses publications qu'il a faites d'anciens documents relatifs à l'histoire de France. Je citerai, par exemple : le Polyptyque de l'abbaye de Sainl-Germain-des-Prés, rédigé au temps de Charlemagne, par l'abbé Irminon; les cartulaires d'autres abbayes fondées au moyen âge, comme Saint- Père de Chartres, Saint-Bertin dans la ville de Saint-Omer; dernièrement le cartulaire de Notre-Dame de Paris. On reconnaît aujourd'hui que ces textes, écrits par des motifs purement administratifs, pour désigner des possessions territoriales, relater des actes d'acquisition, de libération ou de vente, énumérer des droits, des redevances, ou des obligations à remplir, contiennent dans leurs détails les documents les plus variés, les plus positifs, sur notre histoire nationale. Au moyen âge, les richesses du clergé, la supériorité relative de son instruction, son importance politique, et son intervention bienfaisante comme pouvoir modérateur, le mettaient en contact continuel et intime avec toutes les classes de la population, depuis les rois jusqu'aux plus humbles serfs. On doit donc

s'attendre à trouver, et l'on trouve en effet, dam ces chroniques naïves, dans ces simples registres de compte, des renseignements multipliés et certains, sur les conditions de la propriété, la nature des terres et leurs produits, l'état des personnes, et tous les genres de transactions civiles. Il ne faut que savoir en extraire ces matériaux et les mettre en œuvre. Pour cela une étude d'ensemble, la plus attentive, ne suffirait pas. Des détails isolément remarqués, curieusement saisis, suggéreraient des rapprochements spécieux, dont on aurait peine à se défendre; et, hâtivement généralisés, ils conduiraient à des aperçus presque toujours trompeurs, d'où les meilleurs esprits pourraient inférer des systèmes tout à fait contradictoires, comme cela est maintes fois arrivé. Pour ne pas être entraîné dans ces illusions, sans se laisser non plus retenir par une timidité stérile, il y a un double travail a faire. Après avoir bien épuré votre texte, lisez-le en entier, ligne par ligne, la plume à la main; et notez successivement à part, chaque fait essentiel, chaque détail caractéristique, en marquant sa page et sa date. Puis répartissez ces documents par classes, en rassemblant dans la môme tous ceux qui se rapportent à une même nature d'objets. Vous aurez fait, en petit, pour un sujet restreint, ce que Ducange a fait en grand, pour tout le moyen Âge, par son immense lecture. Mais le trésor d'indications qu'il avait recueilli, se composant d'une infinité de pièces d'empreintes diverses, selon les lieux et les époqueB d'où elles provenaient, il n'a pu les classer qu'alphabétiquement, par leurs dénominations, qui souvent établissent entre elles des apparences - d'identité inexactes, les mêmes mots n'ayant eu, ni partout ni toujours, le même sens précis d'application. Cet inconvénient n'existe pas, du moins à un égal degré, quand le texte qu'on analyse est d'une facture intentionnellement homogène, par exemple s'il s'applique à une seule province, ou à un établissement religieux. Car alors, la diversité des -usages ou des intérêts étant plus restreinte, la dissemblance des applications sera moindre;

et, si les mutations inévitables que le temps a dû y produire, ne se laissent pas toutes apprécier individuellement,, avec rigueur, la simultanéité des circonstances qui les auront amenées, entretiendra dans leurs effets une connexité qui permettra encore d'apercevoir leurs rapports d'ensemble. Un esprit judicieux, en possession de tels matériaux, pourra donc, avec une légitime confiance, rapprocher les documents de même ordre, les rejoindre entre eux, si je l'ose dire, par leurs faces communes, et reconstruire idéalement, sans trop d'incertitude, presque toutes les parties de l'édifice social, dont le temps ne nous a laissé que les débris. Voilà ce que M. Guérard a fait avec une habileté scrupuleuse et une patience admirable, dans ses introductions au Polyptyque et aux divers cartulaires, qu'il a publiés. Ce sont des résumés parfaitement fidèles de tous les renseignements historiques contenus dans chacun de ces textes; et, par le secours des index étendus dont il les a fait suivre, on peut sans aucune peine, remonter immédiatement aux preuves de toutes les conclusions générales ou particulières qu'il en déduit. On n'a peut-être pas assez remarqué, dans le gros du monde, la louable hardiesse que le ministère de l'instruction publique a montrée, en provoquant et en mettant au jour ces grands travaux d'érudition nationale. C'est là, en effet, et là seulement, que l'on peut voir l'histoire intime de la France*.

L'ouvrage de M. Delisle sur la Normandie, est conçu dans le même esprit que les résumés de M. Guérard, et il est exé-

■ L'idée généreuse de faire rechercher et publier. par te gouvernement français tous les monuments inédits relatifs à notre histoire, qui ont une importance réelle et bien constatée, est due a M. Guiiot. Cette entreprise fut proposée par lui au roi, dans un rapport spécial, en date du 31 décembre 1833 ; et les fonds nécessaires pour en commencer l'exécution furent accordés par les chambres législatives sur le budget de 1835. Cet immense travail fut organisé sans retard par le mime ministre, et il a été continué depuis par tous ses successeurs avec une persévérance qui les honore. Les documents aujourd'hui recueillis et publiés, forment déjà une magnifique collection, qui comprend 60 volumes in-i", imprimés aux. frais de l'État. C'est un monument durable élevé parmi nos ruines.

cuté par la même méthode. Seulement, l'unité du texte ; est remplacée par l'unité du sujet. En conséquence, l'auteur a. fouillé tous les dépôts littéraires qui. pouvaient contenir des pièces historiques relatives à la Normandie : les archives nationales, celles du Calvados, de l'Eure, de la Ma'hche, de la Seine- Inférieure, et la Bibliothèque nationale. Tout ce qu'il a trouvé de manuscrits ayant trait à cette province, chartes, cartulaires, censiers, terriers, registres d'actes, livres de comptes, au nombre déplus de 140, il les a lus, étudiés, dépouillés; de sorte que, dans les citations qu'il en fait, il indique toujours exactement le titre de chaque pièce, le dépôt où elle existe, la page où se voit le passage qu'il en extrait, s'il ne rapporte la pièce entière. Je ne mentionne pas les ouvrages imprimés. On jVjge bien qu'il les connaît tous et les fait concourir à son œuvre quand ils contiennent des documents assurés. C'est avec cet amas de matériaux anciens, datés, incontestables, que M. Delisle a reconstruit sa chère Normandie du moyen âge, car on sent qu'il lui porle un amour filial; et voilà comment, sur quel fonds de recherches, la question historique proposée en 1849 par l'académie de l'Eure s'est trouvée résolue par lui en 1851, aussi complètement qu'il était possible de le faire, plus savammentqu' on n'aurait dû l'espérer en un si court intervalle de temps, d'unérudit consommé, encore moins d'un jeune homme de vingt-cinq ans. Ce qu'il y aurait de merveilleux dans un pareil résultat, s'explique par une longue préparation antérieure, une remarquable force de travail, une vocation spéciale pour ce genre de recherches, et une prédilection particulière pour le sujet qu'il fallait traiter.

Tout jeune qu'il est, M. Delisle a déjà publié deux savants mémoires, relatifs à l'histoire de sa province natale. Le premier a pour objet un document jusqu'alors ignoré, qu'il a découvert aux archives nationales, parmi les papiers de l'ordre de Saint-Lazarre. C'est le compte général des finances, dépenses et recettes, du duché de Normandie, pour l'année 1 1 84. Toutes les affaires relatives à

cette comptabilité, audition des comptables, encaisse de deniers, règlement anal par quittance ou par débet, ressortissaient à la cour féodale des ducs, .laquelle s'appelait l'Échiquier. D'après la. tradition rapportée par un écrivain du xu* siècle qui en a exposé les attributions, et qui était lui-même trésorier de Henri 11 d'Angleterre, on l'avait ainsi nommée, parce que les sessions, qui avaient lieu annuellement, à dos époques fixes, se tenaient devant une table quadraogulaire recouverte d'un tapis divisé en carreaux, comme les cases d'un échiquier; dans lesquels carreaux les comptes se faisaient avec des jetons, en mettant, à des places différentes, ceux qui devaient désigner les deniers, sous, livres, vingtaines de livres, et centaines délivres '. Le nom a survécu au signe matériel, comme celui de la table de marbre, dans notre ancienne jurisprudence des eaux et forêts ; car la cour de finances et de justice, d'où ressortissent les affaires relatives aux droits et aux revenus de la couronne d'Angleterre, s'appelle encore aujourd'hui l'échiquier. On conçoit l'intérêt historique qu'offrent maintenant ces anciens râles, où l'on voit figurer toutes les sortes de revenus fixes du prince, tant en argent qu'en matières, avec une multitude d'indications précises, sur les choses, les coutumes, et les personnages du temps. La Société des Antiquaires de Londres a fait soigneusement rechercher tous les documents de ce genre qui pouvaient encore exister en Angleterre, et les a imprimés à ses frais. Bile a confié cette publication à un érudil très-versé dans l'histoire du moyen âge, T.-H. Stapleton, qui, dans une introduction savante, a fait habilement ressortir tout ce qui s'y trouvait d'important. Le rôle de H8i, que M. De-

gni Rotuli Scaccarii Fforrnanoiœ, sub regibua Anglias, tome 1 pages xxi et xxn. Delisle, Des revenu) publics en Normandie au xn' siècle pages ùfl et suiv. Apres que la Normandie eut été réunie à la couronne di France, par Philippe- Auguste, l'échiquier normand conserva ton nom, et se: attributions, comme cour de justice spéciale à cette province, jusqu'au moi: d'avril 149S, où il fut érigé en parlement par Louis XII. Vovez le recueil intitulé : Ordonnance» du roil de France; troisième race, tome XXI, page SIS.

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lisle a découvert dans nos archives, a été publié par lui, sous la même forme que Stapleion avait adoptée. Il l'a fait également précéder d'une dissertation qui en résume tout le contenu ; et, au dire des meilleurs juges, il ne s'est pas montré en cela inférieur a son modèle, car ils considèrent son travail comme un chefd'œuvre. L'autre mémoire de M. Deliale porte sur un sujet plus étendu, mais qui se rattache au précédent. Il est intitulé : Des revenus publics en Normandie au xh" siècle. En se dispensant de l'euphémisme moral, c'est l'état des recettes et des dépenses du souverain. Ici, la discussion embrasse nécessairement toutes les questions générales : la hiérarchie des hauts fonctionnaires, les règlements financiers, l'administration des domaines du prince, la nature des droits, des impôts, des redevances qu'il prélevait, les services qui lui étaient dus ; le montant des émoluments, des récompenses, des -dons qu'il accordait; les dépenses pour la défense des villes, pour garder et entrenir les châteaux-forts, pour en construire de nouveaux; en un mot, les profits et les charges de la puissance, à cette époque. Un pareil travail amène naturellement sur la scène tous les principaux personnages du drame public : les grands, le clergé, les officiers militaires, les simples nobles, et les montre dans leurs relations habituelles, tant avec le prince qu'avec le peuple. Ces études, conduites avec l'esprit de généralité qui est nécessaire pour en tirer le fruit qu'elles peuvent rendre, avaient dû fournir à III. Delisle une grande partie des documents dont il avait besoin pour traiter la question qui avait été proposée par l'académie de l'Eure; et cela seul expliquerait comment il a pu y répondre d'une manière aussi complète, dans un si court intervalle de temps.

Mais, avant de descendre avec lui, des sommités de l'État, aux classes agricoles, objet spécial de son livre, il faut jeter un coup d'œil sur le mécanisme social qui régissait la population normande, au temps où il l'a étudiée. Ce mécanisme était la féodalité militaire, tempérée par des établissements religieux.

L'organisation féodale est la première phase de repos, à laquelle doive naturelle™ en t arriver une horde armée, conduite par un chef vaillant, lorsque, après avoir envahi un grand pays, couvert de riches établissements, l'avoir ravagé, et s'y être chargée de butin, elle se décide définitivement à s'établir dans une des provinces qu'elle a conquises, dont elle a chassé, ou exterminé les anciens possesseurs. La plupart des anciennes provinces de France où la féodalité a existé, ne la laissent pas apercevoir dans ces conditions de simplicité abstraite, parce qu'elle s'y est implantée sur d'anciennes institutions qu'elle a dû ménager, et qui ont modifié, en partie, son caractère propre. Hais si nous la dégageons spécutativement de ces complications, pour la voir dans son libre exercice, nous retrouverons, trait pour Irait, ce qu'elle a du être, et ce qu'elle a été effectivement, dans la Normandie, après l'invasion qui enleva celte province à la France. Plaçons-y donc la troupe envahissante, dans les conditions tout à l'heure assignées, et supposons qu'elle s'y organise à demeure, sous la forme féodale. Elle ne peut procéder à celte opération que d'une seule manière. Maltresse du sol où elle veut rester, elle se le distribue, comme toute autre dépouille. Le chef prend d'abord pour lui la part du lion ; les domaines les plus étendus et les plus fertiles, les châteaux-forts pour y résider et aussi assurer sa conquête ; les grandes forêts pour sa chasse, les villes s'il en existe encore d'habilées ; les grands cours d'eau et les meilleurs ports, qui peuvent lui fournir de gros revenus par les pêcheries et par le commerce. Son lot fait, il partage le reste du territoire entre ses guerriers les plus considérables, en proportion des services qu'ils lui ont rendus ou qu'il en attend, du nombre d'hommes qu'ils commandent, de leur influence dans l'armée; leur donnant pour charge, de maintenir l'ordre et la justice dans leurs dépendances, comme aussi de venir immédiatement se ranger sous sa bannière avec leurs troupes, s'il les appelle de nouveau à combattre. Lui s'établit alors seigneur suzerain ; eux deviennent ses grands vas-

saux. Ceux-ci, à leur tour, agissent de même envers leurs subordonnés. Chacun d'eux se fait, dans son grand fief, un domaine propre, et distribue le reste à ses principaux officiers, en fiefs secondaires ; sous les mêmes charges et les mêmes engagements relatifs envers lui, qu'il a envers le suzerain. Ce mode de répartition des terres et des services militaires, descend ainsi de proche en proche jusqu'aux derniers rangs des guerriers qui ont concouru à la conquête. Par ce mécanisme, le chef souverain n'a ni troupes à solder, ni tribunaux a entretenir ; et les vainqueurs mis en possession du pays, y vivent désormais, dans leur domaines, sans autres charges que de le contenir, le gouverner, et le défendre, chacun dans son fief. Ce seront les nobles. Quant a la population indigène, si elle n'a pas entièrement disparu, son sort ultérieur dépendra des circonstances qui auront précédé et accompagné la conquête. Quel qu'il soit, il faudra toujours des laboureurs pour exploiter la terre ; des artisans pour exercer les ■ métiers manuels ; des femmes pour filer la laine, le lin, le chanvre ; des ouvriers pour fabriquer les armes, les instruments de labour, les étoffes, les vêtements. Il faudra aussi des marchands à demeure, et des commerçants, au moins dans les villes. Cela composera le peuple, voué au travail, à l'industrie, au négoce, et distinct de la noblesse militaire. Mais de quels éléments se formera cette classe plébéienne ; et quelles seront les conditions de son existence, au-dessous des nobles? on ne saurait le prévoir d'une manière générale. C'est dans l'histoire locale qu'il faut s'en instruire, et c'est là ce que M. Delisle a dû chercher d'abord à constater, pour la portion de l'ancienne Neustrie, qui forme aujourd'hui la Normandie. Car ce fut le nom qu'elle prit, et porta désormais dans nos annales, depuis que les pirates venus du nord qui, après le règne de Charlcmagne, avaient continuellement assailli et ravagé cette fertile province, en obtinrent la concession définitive, à titre de fief de la couronne de France, et s'y fixèrent avec les trésors qu'un siècle de pillage leur avait procurés.

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Cet événement Milieu en 918, dans des circonstances qu'il est nécessaire de rappeler, parce que le système d'organisation postérieur, dont M. Delisle a retrouvé les traces, en a été la conséquence évidente. Les Normands qui avaient jusque-là erré en dévastateurs, sur le littoral et dans l'intérieur de la France, étaient alors menés par Rollon, un chef intrépide, a grandes vues, possédant le génie du commandement. Ses entreprises hardies, presque toujours heureuses, les nombreuses victoires que les Normands avaient remportées sous ses ordres, les avaient rendus confiants dans sa fortune, et aveuglément dévoués a ses volontés. Lorsqu'il se fut résolu à les fixer en France, il traita d'égal à égal, avec Charles le Simple, se fit chrétien pour prendre en mariage Giselle, fille de ce prince, exigea la concession perpétuelle de la Normandie érigée en duché, à la seule condition d'un hommage dérisoire; et, sous le prétexte trop plausible que cette province dévastée, dépeuplée, devenue inculte, ne pouvait nourrir son armée, il obtint qu'on lui cédât aussi la Bretagne, pour y faire des vivres. Les Bretons «'étant refusés a cet arrangement, il les contraignit par la force des armes à s'; soumettre. Depuis ce moment (913), il ne se montra plus que politique et législateur. Il appliqua toute son énergie à relever la Normandie de ses ruines, à y réorganiser un gouvernement régulier, et à transformer en établissement durable, la possession précaire, acquise par une occupation violente, Ses compagnons de guerre, ou selon l'expression du temps, ses fidèles, ayant la plupart embrassé le christianisme, a son exemple, il partagea entre eux le territoire, conformément aux conditions hiérarchiques du système féodal, qu'il n'eut qu'à y renouveler, et qui régissait alors toute la France. Il releva les églises chrétiennes, rétablit les monastères; les dota de domaines territoriaux, et rendit au clergé son ancienne prépondérance. Les travailleurs manquaient à la terre, il en fit venir de toutes parts. Français, étrangers, furent accueillis indistinctement, à des conditions communes, non de

servage, mais de services et de redevances. Il les protégea par une police si ferme, et par des applications si rigoureuses d'une justice sommaire, qu'en peu d'années on vit partout l'ordre rétabli, les cultures reprises, et cette belle province, si longtemps ravagée, mise en voie d'une prospérité qui se développa rapidement, sous l'autorité plus consolidée, de ses successeurs. Cette restauration, racontée par des chroniques presque contemporaines, n'a rien en soi que de vraisemblable. Les mesures d'organisation qu'elle a dû nécessiter, expliquent beaucoup de particularités sociales que l'on trouve plus tard incontestablement établies en Normandie, et qui surprendraient par leur application exceptionnelle a cette province, aux mômes époques, si on ne les rapportait à leur origine '.

M. Delisle n'a pu découvrir aucun acte écrit, relatif a la propriété ou à l'état des personnes, qui remonte au temps de Rollon,

1 Le» détail» que j'ai rappelés sur le go même me ut de Rollon, après qu'il tut mis an possession de ta Normandie, sont tirés de la chronique rédigée par Dudon, doyen de la collégiale de Suint-Quentin, qui écrivait dans le x* siècle. Voyez le recueil de Duchesne intitulé Historix "iormamiorwn tcrtplorei antlqui, in-Tol., pages 64 et 83. Il était a portée de les bien connaître, au moins par tradition, ayant été employé dans des négociations entre Hugues Capet et Richard I", duc de Normandie. On pourrait objecter que Dudon est un écrivain Bans critique, dont la chronique est remplie de récits fabuleux et de visions, miraculeuses, surtout dans la partie où il raconte les circonstances qui ont déterminé l'expédition de Rollon en France, et les signes de la prédestination divine qui l'y amenait. Hais, quand il irrive aux fait» réels, l'incursion de Rollon en France, les ravagea qu'il y fait, las guerres qu'il y soutient, et ion établissement définitif, la narration devenue moins empathique, prend les couleurs de la vérité, et semble n'exprimer plus que des souvenirs encore récents qui étaient généralement admis. Aussi, les détails que Dudon rapporte sur las opérations et le gouvernement définitif de Rollon, su retrouvent-ils dans Guillaume de Jumiéges, historien plus judicieux, du xi* siècle, qui les lui emprunte et les reproduit dans les mêmes termes, sans y rien changer. Voyei le recueil de Duchesnes, pages 331 et 233. Le trouvère qui a écrit le roman au Bon a suivi pareillement cas traditions. lUles sont d'ailleurs tres-vraisemblablea en elles-mêmes, et conformes 4 tontes les indications détachées que l'on rencontre dans les fragments d'autre» écrits qui nous sont parvenus. Il n'y aurait donc aucun motif légitime de les contredire, ni aucune raison plausible pour s'en écarter.

ci à aucune année du xe siècle. Il en cite plusieurs, encore rares, dans le xi' siècle ; et, dans le xne, ils abondent. Cette progression semble très-naturelle. De tels aetes constatent généralement des donations pieuses, ou des conventions particulières pour l'exploitation des domaines. Les motifs qui les déterminaient n'ont pu exister, ou produire leurs effets, qu'après le partage des terres, la prise de possession suivie d'une certaine expérience de la jouissance, et la réinstallation des établissements religieux. Ils ont dû se multiplier, et s'étendre aussi à plus de détails divers, à mesure que la population laborieuse s'est accrue ; que la culture des domaines est devenue plus active; et que les rapports des propriétaires avec les exploitants, des droits avec les services, ont eu besoin d'être fixés avec plus de précision. M. Delisle trouve seulement quelques rares exemples du véritable servage, du servage de corps, dans le xi" siècle ; et, au xh" siècle, il n'en découvre plus aucune trace; tandis qu'à cette époque, et aussi plus tard, l'esclavage personnel existait encore en d'autres provinces de France, dont quelques-unes confinaient même à la Normandie1. Je ne veux pas faire tort aux ancêtres de M. Delisle. Mais ce pourrait bien être là un résultat de circonstances, plutôt que l'effet moral d'une civilisation, qui aurait été, relativement, plus avancée. Pendant tant d'années que les Normands avaient ravagé là

* Prolégomènes au Polyptyque de l'abbé Irminon, tome I", pages 392-384. D'après l'étude complète de nos documents historiques, M. Guérard trouve que le servage cessa généralement en France avant la fin du xv* siècle. Depuis longtemps il ne consistait plus dans la privation absolue de la liberté et de la propriété, mais dans l'usage restreint de l'une et de l'autre par certaines conditions, qui avaient principalement pour but d'attacher les individus à la culture du flef. Sous cette dernière forme, il se maintint encore exceptionnellement dans certaines localités, surtout dans quelques (erres d'Église ou de monastères. Louis XVI, eni779, en ordonna la suppression dans tous les domaines royau*. Enfin, un décret de l'Assemblée nationale, rendu le 37 Juin 1T93 et sanctionné par Louis XVI, l'abolit entièrement sur toute ta surface de la France, avec toutes les autres prérogatives appartenant au* fiefs. Voyez aussi, sur l'abolition progressive de la servitude en France, les prolégomènes de H. Guérard au cartulaire de Saint-Père de Chartres, page il.

Neustrie ; pillant les villes, les villages, incendiant les habitations, les châteaux, les monastères, presque toute la population des campagnes, seigneurs et vassaux, nobles et paysans, avait disparu, fuyant les barbares, ou' massacrée. Dans cette confusion, si de pauvres hommes serfs, dont les maîtres étaient morts ou en fuite, avaient pu se réfugier dans les forêts avec leurs familles, et s'y tenir cachés jusqu'à ta fin des troubles, ils se trouvaient * libres de fait, et pouvaient offrir, comme tels, leurs bras aux nouveaux possesseurs. Sans doute aussi, les laboureurs, les artisans, appelés du dehors pour repeupler le territoire, n'y seraient pas venus à la condition de perdre leur liberté. Les matériaux qui composaient la classe des anciens serfs, manquaient donc aux nouveaux établissements ; et le servage ne pouvait plus s'y reconstituer que par les accidents rares qui continuaient de le recruter ailleurs: à la suite de condamnations pour délits, de saisies pour dettes ; ou encore, parce que de pauvres familles, trop misérables, trop persécutées, ne pouvant plus vivre, se vendaient comme serfs, a quelque personnage considérable, à quelque établissement religieux, qui pût les nourrir et les protéger. Les cas de servage que H. Delisle a trouvés si rarement spécifiés dans les textes normands du xi" siècle, auraient dû y être beaucoup plus nombreux si, comme il le croit, je dirai volontiers, comme il aimerait à le croire, Rollon et sa horde * avaient res- ■ pecté, dans une certaine mesure, les droits des anciens pro-

< priétaires du sol, leur ambition ayant dû être suffisamment

< satisfaite par la possession des terres qui avaient appartenu au c domaine carlovingien, aux monastères détruits, et aux prot priétaires qui avaient pris la fuite, ou qui étaient morts sans «héritiers'.» Hais, outre que ces ménagements moraux sont unanimement niés, par les récits presque contemporains que l'on

* Ëtudes sur la condition de la classe agricole et de l'agriculture en Normandie au moyen Age, page 20.

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a de cette invasion, ils sont contraires à la nature des choses. Car on les conçoit d'un conquérant, qui envahit un royaume puissant et riche à la tète d'une armée obéissante, dans le des* sein de s'en emparer et de s'y établir. C'est précisément ce qu'a fait Guillaume le Bâtard, dans son expédition en Angleterre. Hais cela ne peut pas s'attendre d'une bande de pirates qui entre dons un pays pour le seul motif de le piller, et d'emporter son butin. Or Rollon et sa troupe ne furent pas autre chose, pendant leurs longues incursions dans la Neustrie. Vidée de s'y fixer ne leur vint, qu'après qu'il ne restait plus rien à y prendre que le sol.

Les premières phases de cet établissement au x* siècle, durent donc être une féodalité militaire, presque sans traces de servage corporel. C'est aussi ce que M. Delisle constate, par les documents qu'il a rassemblés. La discussion qu'il en fait, lui découvre, après qu'elle est entièrement constituée, une société composée de quatre classes : tes nobles, le clergé, les bourgeois des villes ; puis, dans une dernière, les hommes francs et lai paysan*. Celle-ci est exclusivement l'objet de son livre, Nous allons le suivre dans l'exposé qu'il fait de ses conditions d'existence, do ses rapports avec les autres classes, et du genre de travaux qui lui étaient dévolus. Mais les circonstances exceptionnelles qui ont préparé et amené cet état social, m'ont paru indispensables à rappeler d'abord, pour que l'on pût voir, leur intime connexion avec les particularités qu'il va décrire.

« Dans toutes les affaires, dit Bossuet, il y a ce qui les prépare, « ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réussir. « La vraie science de l'histoire est de remarquer dans chaque « temps les dispositions secrètes qui ont préparé les grands cban- « gements, et les conjonctures importantes qui les ont fait arrt- « ver. » [Hist. miv., part, m, tit. n.)

MÉIAN6K8 •CIBNTIFIQVBB ET HÎTÉBAIBUB. 47*

Lorsque Montesquieu, au livre trentième de y Esprit det lois, veut étudier les conditions d'établissement du système féodal, dans les Gaules, il a beaucoup de peine a extraire les régies propres » ce système, du chaos de lot» et de coutumes qui avaient été successivement importées par les peuples vainqueurs, sur les diverses portions du territoire conquis. Ou rencontrerait vrai» semblablement ce même genre de difficultés, si l'on voulait faire aujourd'hui pour quelque autre province que la Normandie, et pour U même époque, un travail pareil" a celui de M, Peliule. Les oiroonstanees diverses qui s'y seraient antérieurement succédé, mêleraient tellement leurs effets qu'il deviendrait malaisé de découvrir distinctement les traces que chacune d'elles aurait laissées ; ensuite de quoi, la multitude des faits disjoints qu'on y retrouverait, ne pourraient que bien rarement être raccordés ensemble, par les liens d'une dépendance nécessaire. La Normandie, postérieurement à la fixation de ses envahisseurs, présente un sujet d'étude beaucoup plus simple. Car tout droit primitif ayant été annulé par la dévastation qui avait accompagné 11 conquête, les nouveaux possesseurs du sol ne se trouvaient a» trelnts qu'aux seules nécessités inhérentes au système féodal qu'ils adoptaient pour leur organisation entre eux. De sorte que tous las détails sociaux, que Von trouve ensuite établis dans le pays qu'ils s'étaient partagé, s'y présentent dégagés de tout autre élément que ces nécessités mêmes. Voilà pourquoi il m'a paru indispensable de rappeler, comme je l'ai fait, l'état antérieur des choses, je pourrais dire aussi des lieux, avant de suiye H. Delisle dans l'étude des faits postérieurs.

;r,y GOOglC

C'est à partir du xi* siècle, qu'il a pu retrouver des textes assez nombreux, comme assez explicites, pour définir avec sûreté, la composition et l'état de la classe agricole en Normandie, sous le gouvernement des descendants de Rollon. Un siècle s'était alors écoulé depuis que cette province avait été abandonnée au chef normand, pour s'y établir avec ses bandes, non plus comme ennemi, mais comme grand vassal de la couronne de France ; ce qui, dans l'état de faiblesse où la monarchie française était tombée, donnait par le fait, à lui et à ses successeurs, toute la réalité du pouvoir suprême, sur le territoire qui lui était concédé. Après cet intervalle de cent ans, les documents recueillis par M. Deliste, montrent la nouvelle société normande solidement assise, et complètement organisée conformément aux règles du système féodal, admis alors dans toute la France. Le pays s'était repeuplé. L'industrie, le négoce, s'étaient ranimés dans les villes; et dans les campagnes, la possession féodale du sol avait déjà subi quelque démembrement, par suite de ventes particulières, ou de propriétés en partie recouvrées; car on y voit, sur beaucoup de points, sinon de grands domaines, du moins des lots de terres libres, possédés à titre non seigneurial. M. Delisle fixe chaque trait de ce nouvel état de choses, d'après des passages extraits de textes contemporains, la plupart inédits. Les personnes les plus versées dans ces matières, nous ont assuré que les citations de H. Delisle sont toujours exactes. Il ne se hasarde jamais au delà de ce qu'elles disent; et s'abstient sévèrement de toute induction conjecturale. Nous pouvons ainsi admettre ses énoncés comme autant de faits, dont les preuves se trouvent dans son livre. De sorte que nous n'aurons qu'à les rapprocher, pour avoir un tableau fidèle de ce passé, si distant de nous, par le temps, les idées, et les mœurs.

Hais afin de l'envisager à son vrai point de vue, il faut écarter une préoccupation trop ordinaire aux écrivains modernes. Quand ils mentionnent quelque usage local, quelque particularité isolée,

du moyen âge, c'est presque toujours pour en prendre occasion de les faire contraster, en bien ou en mal, avec ce qui a lieu aujourd'hui. De pareils rapprochements, sont en général faux dans leur principe, et sans justesse dans leurs conséquences. Une société civile est un tissu, dont tous les fils se correspondent, et s'enchaînent par des conditions de mutuelle dépendance. Tel détail, qui, transporté dans notre société actuelle paraîtrait vexatoire, peut avoir été, dans une autre, un moyen de protection. N'appliquons pas nos idées et nos maximes, à des temps ou, elles n'étaient pas nées, où elles n'auraient pas eu de place. Établissons d'abord les faits historiques, tels qu'ils ont pu être, sans nous demander si nous les aimerions mieux différents ; et tachons que notre philosophisme ait la patience de les bien connaître, avant de se mettre à les juger. M. Delisle s'est tenu dans cette sage réserve, en exposant ceux qu'il a recueillis. Nous l'imiterons en les résumant.

Au-dessous des nobles normands, et du clergé devenu grand propriétaire, il trouve dès le xi* siècle, la population des campagnes composée d'individus non nobles, formant deux classes sociales distinctes* : les uns appelés, dans les actes écrits, hommes francs, ou libres, viri franci, It'ftm; les autres, paysan», villani. Ces deux classes, dites roturières, exploitent les domaines, et cultivent la terre, à des titres divers, et sous des conditions très-différentes. La classe libre comprend deux ordres de personnes : au premier rang, on voit des individus, en petit nombre, distingués par la qualification de vavasseurs, vavassores. Ils tiennent en fief, du seigneur, un lot de terres plus ou moins étendu, appelé vavassorie, vavassQria, pour lequel ils sont astreints à remplir envers lui certaines obligations, généra-

* Études sur la condition des dattes agricoles, etc., par M. Delisle, p. ù-16. Dans les renvois que je ferai désonnais a. cet ouvrage, je n'indiquerai plus que les numéros des pages, sans répéter le titre que l'auteur lui a donné.

1 B« MÉLANfiRS SCIENTIFIQUES ET LI TTÉRAI RK (t.

lement non servîtes, et à l'assister de leur présence dans sa cour judiciaire, quand il la convoque*. Ensuite de ceux-là, et hors de toute dépendance, viennent les ailoyerg, allodarii, ainsi appelés, comme possédant des alleux, c'est-à-dire des terres qui leur étaient propres, et ne râleraient de personne. La dernière classe, celle des paysans, mltani, comprend toute la partie de la population des Campagnes, non propriétaire, qui vit de ses bras. Elle 06 subdivise en rustici, cultivateurs proprement dits, occupés au labour des champs; puis en manouvrlers a demeure appelés hoipitès, hôtes, et borderii, boriieri, auxquels on allouait un petit tellement,- contenant une cabane, Un courtil, et un jardin, dont ils acquittaient le loyer en redevances, et en travail. Toute cette population laborieuse n'était assujettie qu'aux obligations qu'elle avait acceptées. Dans sa pauvreté, elle pouvait librement acquérir, posséder héréditairement, et changer de maître en renonçant à sa concession, si elle y trouvait son avantage. C'était l'asservissement temporaire, et consenti, du travail; non pas le servage de corps. H. Delisle extrait soigneusement des textes, les Indications propres à caractériser la nature des travaux et des services qui étaient dévolus h chacune de ces spécialités d'individus.

Les résultats auxquels il arrive, et que je ne fais que rassembler, montrent, pour ainsi dire, tout le mécanisme intime de cette organisation du peuple des campagnes, si complètement transformée aujourd'hui. Dans ses détails multipliés, minutieux, bizarres, on reconnaît l'effet d'autant de nécessités attachées à la condition des nobles, par la répartition féodale du sol, dévolu d'abord tout entier ou presque tout entier à eux seuls, puis abandonné en partie, par eux, au clergé, avec les mêmes droits sei-

1 Les particularités de ces attributions seront spécifiées plus loin, afin d'en tirer quelque lumière sur la condition des personnes, qui, à l'époque du premier établissement de la féodalité normande, peuvent amir composé la classe des Tmoetnt.

MÉLÀNflfcS SÛIËftTtFlQtttS ET LITtÉffÂHtÉS. 183

giieuriaux, ces deux classes de possesseurs, ne pouvaient cultiver de leurs mains les terres qu'ils s'étaient réservées pour leur domaine propre. lis ne pouvaient pas davantage exploiter par euxmêmes, les forêts, les. prairies, les vignobles, les salines, les tourbières, qui appartenaient à leur fief; ni réparer des bâtiments d'habitation* entretenir des jardins, soigner dés équipages de guerre oU de chasse. Hais, par la subdivision du reste de leurs terrés en parcelles inféodées, à titres divers, et sous des conditions variées, ils se procuraient des hommes de travail, et des serviteurs, pour tous leurs besoins'. Ces terres, concédées en fief relevant du seigneur, s'appelaient générlquément tenwœ, tenutes; et) a l'exception des vavassones, qui formaient une classe a p&rt, toutes les autres occupées par des paysans ou des manOuvriers, s'appelaient tenures vilaines, villanm, ou vilainages,

■ Sur les détails de ce mode d'exploitation, voyez, dans le cbap. i", les pages 8-13, 15-16 ; et leschap. h, ni, paasirh. J'emploie ici le mot inféodé, dans te sans te plus général, comme s' appliquant a tout lot de terre, concédé à titre héréditaire, sous la condition d'un service quelconque, noble ou non noble. Une multitude de textes cités par M. Delisle Justifient cette dernière application. Su moins pour la Normandie. Je me bornerai 1 en extraire denx exemples des plus décisifs. Le premier, rapporté page 20, est pris dans te recueil des anciennes coutumes de Normandie. Voici le texte : * Qutedam autem, in diversis partibus

* Norman aie, ténentur feddlt, per bcurgagiurn, cum aliqua borda (cabane) « tradltur alicui ad servilia opéra faciendia, et vilia servicia faciendia ; qaam u nec poteSt dare, nec vendere, nec invadiare (engager) qui eam recepit in h hereditatem snb tali tenum ; et (rie) hoc non facit lui m agi uni. » Le second exemple que je prends page 681, sa trouve au titre XXXV de l'état des revenus appartenant a l'abbaye du Mont-Saint-Michel, vers le milieu du xir> siècle :

■ De paHnis manirii tauandfs. Guillermus flllus Goscelini Albèrée, pro feodo luo t « juita furnum, débet lavare pannos mauerii , quociens opus fuerit ; et nos

■ debemus ad boc invenire calfagium. Item, débet deplumare aves et babere

* plumam avium, et requestas (tes abattis), et colla cum capitibus. » l'eut-être le titre de ftedmn, attaché à dea.ténements d'un caractère aussi infime , obligeait-il celui qui en était investi à prendre les armes pour son suzerain, quand celui-ci l'en requérait. Les guerres, tant particulières que générales, qui désolèrent presque continuellement la Normandie pendant le mi* et le un' siècle, (•raient alors comprendre l'Intérêt qu'auraient eu les possesseurs de Mens seigneuriaux, à étendre autant cette qualification, afin d'accroître le nombre des hommes qu'ils pouvaient lever pour leur défense.

rilanagia. Nues, ou bâties, l'allocation de ces dernières se payait d'abord en redevances de denrées, en labours, en charrois, et en travaux ou services manuels; très-peu en monnaie qui était rare. Avec le temps, et l'accroissement de la population, les seigneurs les grevèrent d'autres charges; par exemple, de droits levés sur les personnes, sur les mutations, sur la transmission des terres inféodées, par convenance ou par héritage, en général des taxes dont ils purent s'aviser. Tout cela, joint au produit du domaine propre, composait le revenu du seigneur, qui n'avait plus besoin que d'agents administratifs pour en percevoir les détails. Plusieurs de ces fonctions furent elles-mêmes inféodées, avec des terres et des droits qu'on y attachait. Toute la hiérarchie de cette administration fiscale, et les devoirs affectés à chacun des offices qui la composaient, ont été décrits par un jurisconsulte inconnu du xm0 siècle, dans un traité spécial, appelé Fleta, du nom d'une prison anglo-normande, où l'on croit que l'auteur était enfermé quand il L'a écrit. On y voit la mise en action de tous les usages, dont M. Delisle prouve l'existence à la même époque dans la Normandie '.

Le clergé, doté par les largesses des ducs normands, et enrichi progressivement par les dons pieux des nobles, possédait comme ceux-ci à titre seigneurial, et se trouvait subrogé aux mêmes droits. Il exploitait pareillement ses domaines par inféodation, au moyen d'une administration fiscale organisée suivant les mêmes formes. Il percevait de plus, à titre ecclésiastique, la dime, ou dixième part, de tous les produits annuels du sol.

Telles étaient en Normandie, au xii" siècle, les conditions de dépendance laborieuse, sous lesquelles vivait la population agri-

t Le traité appelé Fleta, compose le tome III du recueil de Houard, intitulé : Traités sur les coutume) anglo-normandes, publiés en Angleterre, depuis le xi* sifccle jusqu'au xiv*. La hiérarchie administrative des domaines seigneuriaux s'y trouve exposée dans le lib. II ; depuis le cap. lui , page 334, intitulé Bt doctrine servientium, jusqu'à la fin du même lib. II, page 319.

cole. M. Delisle énumère, et retrace d'après les documents écrits ou figurés de cette époque, toutes les particularités de ses travaux, ses habitudes de vie, ses usages bizarres dont la publicité protégeait quelquefois des droits réels, en un mot ses peines et ses joies, bêlas I trop rares. Tout cela est exposé dans son livre avec une abondance d'érudition, et une simplicité de formes, qui répandent sur le tableau qu'il en fait, les couleurs de la vérité. Pourtant, je crains que sa prédilection pour ses compatriotes, même d'un autre âge, ne les lui ait fait paraître plus résignés à leur sort, et aussi plus efficacement protégés par le gouvernement de nos anciens ducs, comme il les appelle, qu'ils ne l'étaient en réalité. Dans les premiers temps surtout, le peuple ne devait y trouver qu'un bien faible recours contre les violences de ses maîtres immédiats. Les guerres continuelles que les seigneurs normands se faisaient entre eux, enlevaient forcément à leurs familles les hommes de chaque lier, arrêtaient les travaux, et couvraient le pays de désolation. Ces maux devinrent si intolérables, que, dans le xi" siècle, sous Richard II, l'un des premiers ducs, les paysans se révoltèrent et furent rudement châtiés. M. Delisle ' n'omet pas ce fait. Il rapporte même plusieurs passages des chroniques versifiées, dans lesquelles les trouvères contemporains racontent les plaintes et les malheurs de ces pauvres gens. Hais comme, après celte dure leçon, ils ne bougèrent plus, il se plaît à croire que la bonne intelligence étant revenue, de meilleurs rapports s'établirent entre eux et leurs seigneurs *. Il y a des raisons plus plausibles de ce résultat. Le xr siècle vit naître les croisades; et au xii" siècle, elles étaient dans toute leur ferveur. Les chevaliers et les barons qui partaient, soulageaient le pays de beaucoup d'occasions de troubles. En outre,- dans leurs excursions lointaines, ils avaient plus besoin d'argent que de corvées et de redevances en nature. L'expédition de Guillaume le Bâtard

• Page 125.

186 MBLAKOES SOlBKTiriQUBS IT Llï'téft AIRES.

eu Angleterre qui eut lieil dans It seconds moitié du xi* siècle, en 1066, entraîna auisi, hors de la Normandie, un- grand nombre d'hommes de guerre, qui débarrassèrent ta province de leur oisiveté malfaisante; et beaucoup d'entre eux, trouvant plus d'avantage à se fixer dans la riche contrée qu'ils avaient envahie, durent ne voir désormais, dans leurs domaines de Normandie, que des sources de revenus pécuniaires. Aussi est-ce vers l'époque de toutes ces émigrations que les prestations multipliées de services personnels, dont le peuple des campagnes avait tant à hou f frir, commencèrent à être rachetées par des rentes fîtes; de qui fut, a la fois, un grand adoucissement du système féodal, et un acheminement vers sa ruine; des transactions fiscales y remplaçant désormais le pouvoir qui s'était jusqu'alors exercé sur les personnes mêmes*. La Normandie, avec sa population renouvelée, se trouvait particulièrement disposée pour cette amélioration, parce que le premier obstacle à franchir, le servage de corps, n'y existait déjà plus au xn8 siècle. Sans remonter aux circonstances qui avaient pu lui donner cet avantage dur d'autres provinces françaises qui lui étaient contiguës, H. Dêlislé expose, avec un intérêt tout spécial, les preuves qui le constatent. Une entre autres paraîtra décisive. C'est l'absence complète, absolue, de chartes d'affranchissement, dans les archives ecclésiastiques de la Normandie, tandis qu'elles sont très- nombreuses, surtout au xiii* siècle, dans celles des autres provinces françaises. Cependant, partout, et dans tous les temps, l'Église catholique a professé et pratiqué un même principe, celui de l'égalité devant Dieu. Comme l'a fort bleu dit H, Ouérard, quand le serf n'était, pour la loi civile, qu'une chose , il était un homme aux yeux de l'Église; et par ses prédications, ainsi que par ses actes, elle a

1 Les divers genres de transactions auxquelles ces rachats donnèrent lieu en Normandie, ont été exposés par H. Déliais avec des circonstances de détails trÈs-curieusea, pages 135-134.

MÉLAffGES SCreNTlPjQUEB Et t!Tf ÉnAIKltS. 187

fait constamment, surtout en France, tous les efforts qu'on ne lui a pas interdits, pour le relever de l'état d'esclave. Bile était au sii" siècle aussi riche en Normandie qu'ailleurs. Si l'on n'y trouve pas un seul acte d'affranchissement dans ses archives, c'est qu'il n'y avait plus de serfs à affranchir.

A cette occasion M. Dellsle confirme, par des preuves manifestes, le sens que M. Guérard avait judicieusement attribué à un terme de pratique, usité alors, lequel mal interprété par des écrivains de notre temps, leur a suggéré des déclamations fort inutiles *.. Dans les chartes du xi° siècle, du xii", et plus tard encore, en trouve, même en Normandie, des actes de cession ou de vente, par lesquels des terres et de» domaines sont dits, concédés ou aliénés, avec les individus qui les occupent. On a prétendu que cette simultanéité de désignation montrait l'état de servage encore existant. Hais, remarque H. Guérard, c'est se tromper fort. La mention des individus qui tiennent le fief, constate la cession, non pas de leurs personnes, mais des obligations et des services auxquels ils sont astreints, en raison de leur ténement. M. Delisle cite des textes ou la même préposition cum, s'applique a des prêtres, à des écuyers, à des chevaliers, c'est-à-dire à des nobles V Apparemment ces personnes-là n'étaient pas en servage. Au reste,- le bon sens, suppléerait ici à l'érudition. Dans ces temps-là, plus encore que dans le notre, il fallait bien spécifier si un domaine était pourvu ou dépourvu de tenant ; et, dans le premier cas, entre quelles mains il se trouvait. Aujourd'hui encore, quand on vend une ferme, une maison, louées, le fermier reste dans l'obligation d'occuper la terre et de servir la rente au nouveau possesseur ; le locataire doit lui payer ses termes, et tenir son logement garni de meubles. Dira-t-on que le fermier est vendu avec le bail ; et le locataire, avec le titre de location T

Après avoir distingué les diverses classes d'individus qui com- ' posaient la classe agricole en Normandie au xiie siècle, M. Delisle expose, toujours d'après les textes, le genre de travaux, dont chacune d'elles, était le plus spécialement occupée1. Il décrit aiusi les moyens de subsistance des paysans non propriétaires, leurs habitations, les redevances et les services auxquels ils étaie nt astreints en échange du petit coin de terre qu'on leur donnait à cultiver ; en un mot toutes les conditions de leur existence, fort analogue à celle des manouvriers a la journée dans nos pays de petite culture, si ce n'est qu'elle était peut-être encore plus dure, mais aussi moins précaire. Ces détails de mœurs d'un autre âge, tous parfaitement vrais et fidèles, composent un tableau plein d'intérêt, surtout quand on a connu d'assez près la population de nos campagnes, pour pouvoir apprécier, par comparaison, l'étendue des changements qu'un petit nombre de siècles y a opérés. A ce point de vue, l'ouvrage de M. Delisle offre une lecture dont il est difficile de se détacher. Ne pouvant rapporter ici tant de traits divers, je rassemblerai seulement ceux qui caractérisent la classe d'individus que l'on appelait vavasseurs, vavassores, parce que les indications recueillies par M. Delisle, me semblent définir ces dénominations, dans leur application spéciale à la Normandie, plus précisément qu'il n'a été possible de le faire en général, pour d'autres provinces, et pour d'autre temps.

Si l'on ouvre le glossaire de Ducange au mot vavassor, on le voit employé dans une foule d'acceptions, présentant des nuances si différentes, selon le temps, et selon les lieux, qu'il est impossible de lui découvrir un sens d'application précis, et surtout général. Ducange déclare lui-même qu'il s'y perd. Tout ce qu'on y voit de commun, c'est que levavasseur n'est pas noble, qu'il est ainsi inférieur en rang au seigneur, mais qu'il a avec celui-ci des

1 Chapitres u et m, passif*. Les charges publiques et ecclésiastiques s énumérées dans le chap. i\ } la police rurale est exposée dans le chap. v

relations plus proches que les simples paysans ; et que le flef qu'il tient dans sa mouvance, quoique pareillement à titre roturier, lai impose des services ainsi que des devoirs d'un genre mixte, qui rappellent à la fois le serviteur domestique, et le soldat. Les textes dépouilles par M. Delisle lui ont fourni beaucoup de traits, par lesquels on se fait une idée assez juste de ce que pouvait être cette classe d'individus, en Normandie, vers le xu8 siècle, à une époque encore peu distante de celle où elle avait dû s'y former. La vavassorie était alors un faire valoir, beaucoup moins important qu'un domaine seigneurial, mais plus étendu que la tenure d'un simple paysan. N'étant pas noble, il était possédé à charge de foi (fidelitas), non d'hommage (kommagium). Au même titre il était héréditaire, sauf le payement d'un droit de mutation appartenant au seigneur, et appelé relief. Le vavasseur pouvait à son gré l'exploiter en totalité par lui-même, ou le subdiviser en petites cultures, tenues par des paysans dont il tirait des redevances, et sur lesquels il avait le droit de basse justice ' . Ce second mode de jouissance ressemblait alors & ce que nous appelons louer une terre en détail, ou à l'éeorehé. Il devait donc, de même, donner plus de revenu, avec plus d'embarras dans les recouvrements, et une grande incommodité pour le seigneur, en cas de retour de son nef par manque d'héritiers. Le morcellement alla si loin qu'on fut obligé d'y mettre des bornes, pour assurer Vaceomplissement des services dus aux seigneurs par les vavassoriesV Ces services étaient en partie agricoles et en partie militaires. Les premiers consistaient le plus habituellement à fournir au seigneur, pour un temps limité par l'usage, toutes fois qu'il lui plaisait de te requérir, per preees, un cheval, dans certaines localités deux chevaux, non de guerre, mais de charge, pour porter à dos et à somme ; ce qu'on appelait, jus veeturm som-

190 URLANflBS BQtRNTIPtQUES II LITTBWMflES.

muarim. On trouve des wte* dan* lesquels ce genre de réquisition «'étend à dM service» de charrues, pour venir chaque innée, à des époques âses, labourer une portion déterminée de» terres du domaine seigneurial ' . Si le vavasseur avai( partagé son fiif entre plusieurs tenants, il répondait pour (oui, sous la déno-mination d'aine'1. Ces obligations qui pouvaient facilement devenir vexatoires d'une part, et qui devaient.étre toujours gênantes de l'autre, furent, avec le temps, remplacées par des redevances payables en argent, comme presque toutes les autres charges du système féodal.

Les détails qui précédent, montrent le vavasseur possédant son lot de terre à titre de bénéfice roturier dépendant du fief principal, mais héréditaire et non révocable. H avait de plus, aveu le seigneur, des rapports qui le présentent comme serviteur militaire, attaché à sa personne, au moins dans l'application primitive de l'institution à la Normandie. L'acte écrit, le moins éloigné de cette époque, où H. Delisle ait trouvé les vavasseura mentionnés comme pouvant être appelés à prendre les armes, est le dénombrement des fiels de l'évoque de BayeuK, sous Henri l" d'Angleterre, vers la fin du xi* siècle, ou le commencement du xir* *. Il y est dit que les vavasseura de ces fiefs, doivent le service militaire à chenal, eomplttement armés de lancet, d'éeus, et d'épiée». D'autres vavasseuTs servaient a pied. La transmission des vavassories par voie d'hérédité, et l'habitude des occupations rurales, durent, asies promptement éteindre dans les individus de cette classe, le» dispositions guerrières, Aussi au xive siècle et au xv% te droit de les appeler aux armes ne se constats plus que sous forme de symbole'. Par exemple, le vavaswur qui se marie, est tenu de venir, a cheval, jouter et rompre une lance contre un poteau érigé

1 Page e, note sa.

1 Page 33, note S.

' Page 7, notes 28 et 39.

* Page» 70-73.

par l'ordre du seigneur; ou, s'il marie son Dis atné, il doit jouter en bateau, toujours avec la tance, contre un pieu fiché dans la rivière, selon les règles du jeu militaire appelé quietaine ou t/uintaine. Ils étaient, en outre, astreints de tout temps, à venir assister aux assises de leur seigneur, comme tes hommes de fief, ce qui les rendait coopérants du jugement, et leur donnait une part de responsabilité personnelle, qui pouvait n'être pas quelquefois sans péril, quand l'appel delà décision qu'ils avaient contribué a porter, entraînait le combat1. Cela expliquerait assez, pourquoi l'on exigeait d'eux, qu'ils Tussent en état de rompre une lance au besoin. Ils pouvaient aussi être convoqués pour accompagner leur seigneur, dans les réunions judiciaires d'un ordre plus élevé; et, pour ce service,, comme pour leur assistance à sa cour de justice, ils recevaient une paye, dont le taux était fixé en argent. Ils figurent a ce double titre, dans le registre des prérogatives de l'abbesse de Caen, à l'occasion du cérémonial qui- devait s'observer quand elle se rendait à sa baronnie de Quettehou*. Il y est dit qu'alors, «ses vavasseurs « sont tenus, de aler (aller] montés sur des chevaux masles, fer- « rez de quatre plez, l'espée sainte (ceinte), et ungs gans blans » ez mains, au devaut de Madame. > Dans ce cas donc, on voit qu'ils ne devaient pas se présenter vêtus et montés, comme de simples paysans, mais dans la tenue d'homme de guerre, faisant partie de la maison du seigneur1.

Transportons ces traits presque effacés, dans la constitution organique de la société normande, à l'époque de son premier arrangement; et, d'après leur ensemble, tachons de découvrir,

* Voyei l'admirable résumé que Montesquieu fsit, d'après Beaumanoir, des règles du combat Judiciaire, ainsi que des cas de procédure qui pouvaient y donner lieu. Esprit tfu toft, liv. XXVIO, chap. "Vu.

» DeliBle, page 78, note 181.

* A la page 44, note W, H. Delisle mentionné un vavasseur, qui aurait. été astreint a des services d'une nature tout ,\ fait infime, appartenant aux actes le» plus vulgaires de la domesticité. Hais il emprunte cette citation

dans quelle classe de leurs suivants, les nouveaux seigneurs purent prendre ces individus, demi-manants, demi-soldats, qu'ils gratifièrent de lots de terre, pour les fixer près d'eux comme leurs vavasseurs, dans la condition mixte, d'aisance et de dépendance, où nous les voyons plus tard établis. Parmi les causes déterminantes de ces choix,' deux surtout se présentent comme vraisemblables; et quoique de nature fort différente, l'une n'exclut pas l'autre.

Lorsque les guerriers normands se furent partagé la fertile ~ province qu'ils avaient conquise, beaucoup de leurs compatriotes durent abandonner volontiers leur rude climat, pour venir les rejoindre, dans ce pays de promission. Les vainqueurs ne se trouvèrent sans doute pas disposés à se dépouiller en leur faveur, ni à les accueillir comme des égaux. Mais ils amenaient des bras dont on manquait. La pèche, la chasse, le soin des troupeaux, leur étaient des occupations familières. Ils purent donc se placer aisément, comme paysans et inanouvriers. Quelques-uns, dans le nombre, durent retrouver des parents, des alliés, devenus seigneurs, et possesseurs de domaines. Si ces hauts personnages voulurent bien les reconnaître et les favoriser, que pouvaient-ils faire de mieux que de les prendre pour vavasseurs? c'était leur vrai lot'.

b. un mémoire d'un antiquaire qui n'a rapporté que le sens général, et non pas le texte du document qu'il analysait. Or H. Delisle donne l'original de ce texte a la page 0B1 de son ouvrage, et c'eut celui que j'ai annexé ici en note, page 183. L'individu chargé des services dont il s'agit, n'y est désigné que par ion nom et son prénom, sans qu'on lui donne une autre qualification quelconque. On n'est donc aucunement autorisé à dire que ce fut un vavaaseur; et d'après la note que je rappelle, le texte cité ne fournit aucun motif de le supposer. 1 Des relations de famille, existantes entre un seigneur et son vavaeseur, semblent indiquées dans un acte de l'an 1330, que M. Delisle rapporte, page 886. Il s'agit d'un lot de terre, cédé par Nicholas de Granchort, vavasseur, avec l'autorisation de son seigneur, Mathieu Lovel de Grandcbort, chevalier, miles. La relation qui s'induirait de la similitude des noms, ne serait pas immédiate, car l'acte as termine ainsi : « Hanc donationem concesserunt, Willelmus frater ■ meus, et Aelicia, soror mea, et Dominus meus, Matheus Lovel de Grand.

Voici une autre éventualité non moins naturelle. Les guerriers normands dont se composaient les bandes de Rollon, ne ressemblaient pas sans doute, aux héros de romans de chevalerie, qui ne boivent ni ne mangent, et sont exempts de tous les besoins corporels. Il leur fallait presque indispensablement, deux chevaux de main, un pour le combat, un pour la marche ; unus currens wnua ambitions. Même, ils ne devaient pas se faire faute de s'en procurer de rechange, et des meilleurs, quand ils le pouvaient. Il leur fallait encore, tout au moins, un cheval de charge, probablement plusieurs, pour porter leur bagage, leurs vivres de quelques jours, leur butin, et aussi leurs armes quand ils cheminaient par pays, sans batailler. Cela nécessitait donc des hommes de service qui prissent soin de tout cet attirait de guerre, sous la direction d'un chef d'escouade, homme de confiance, lequel, avec eux, suivit partout son maître, tint son cheval quand le cas requérait qu'il combattit à pied; et pût faire au- besoin le coup de lance pour le défendre, comme pour défendre son bagage, dans l'occasion'. Supposez quelques années de ce compagnonnage, à la satisfaction du serviteur principal et du maître. Celui-ci devient seigneur féodal, et se retire dans ses domaines, avec ses hommes. Il a besoin de se créer et de doter

« choit, de quo teneo, dfclum feodum. « Au reste, je signale ce rapprochement, comme exemple d'une analogie qui serait naturelle, et nullement comme une preuve rétrospective.

1 Ces nécessités de la profession militaire, au moyen âge, sont mentionnées en détail, et assujetties à des règlements exécutoires, dans une ordonnance attribuée il l'empereur Charles le Gros, et datée improprement de l'an 180. Voyez Brussel, Usage général des fiefs en France, page 75. L'authenticité de cette pièce a été contestée. Mais, d'après sa contexture, elle n'aurait pas été rédigée plus tard que le xi' siècle. Elle peut donc servir, comme description d'usages existants alors. Même dans nos armées modernes , où les approvisionnements de tout genre, ainsi que les transports, sont organisés en administrations générales, chaque officier, parmi les soldats placés immédiatement mus ses ordres, en choisit un pour être attaché h son service, et à sa personne, tout en restant compris de droit, et de fait, parmi les combattants. C'est ce qu'on appelle ion homme de confiance, ou son ordonnant?.

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des masseurs, pour tenir avec lui m coup de justice. Quoi de plus naturel qu'il les prenne parmi aux, eu les gratifiant selon leurs mérites, et leur imposant des services analogues à ceux qu'ils remplissaient près de lui précédemment? Les relations restent les mômes, a la seule différence du déplacement continuel au repos momentané,

La vraisemblance de ces inductions est particulière à la Normandie, ou la dénomination de vavasseur, précédée da l'article /*, s'est conservée, dans un. grand nombre de familles. Je n'ai pas l'imprudence de tes étendre hors des circonstances spéciales, qui peuvent les rendre vraisemblables, pour 'celle province. Les documents du moyen âge, nous montrent le titre de vavasseur appliqué dans toutes les autres parties de la France, comme un des degrés de la hiérarchie féodale, avec des attributions analogues a celles que nous venons de rassembler. Mais les applications ■ qu'on en a faites, ont leurs origines trop distantes, et trop voilées par la complication des événements postérieur*, pour être retrouvées avec autant de probabilité.

Les conditions tirées des nécessités locales font aussi entrevoi r les principaux éléments qui, en Normandie, ont dû composer la classe d'individus libres et non nobles, que l'on appelait botes, hospites, dans le moyen âge. Ils ont été définis, par M. Guérard, avec des détails qui caractérisent généralement leur état, leurs droits, leurs devoirs'. Dans celle de leurs spécialités qui était la plus fréquente, c'étaient des hommes vivant de leurs bras, logés avec leurs familles dans une habitation dont ils n'étaient pas propriétaires, et travaillant à des conditions convenues, pour leur compte propre ou le compte d'autrui. Cette classe était généralement fort nombreuse dans tous les pays organisés féodale ment. M. Delisle la trouve aussi très-mullipliée en Normandie, dés les

MELANGES SGIENTlrtQUES ET LITTERAIRES. 198

premières chartes qu'il y découvre*. Celait encore une conséquence évidente des nécessités créées par les circonstances antérieures. Pour remettre les terres en valeur, pour exploiter les domaines seigneuriaux; il fallait bien loger les hommes de buvait qu'on y appelait, et surtout les faire demeurer sur les lieux. 11 fallait donc leur construire des cabanes, des masures, masurw, le nom subsiste encore, et annexer a chacune d'elles un petit enclos, ainsi qu'un coin de terre cultivable, qui pussent leur fournir les premières nécessités de la vie. Plus tard la spéculation s'étendit. Les seigneurs, et les établissements ecclésiastiques voulurent assainir et mettre eo valeur des marais, endiguer des terrains exposés aux inondations, pour y former des prairies [ comme aussi défricher des forêts, pour les convertir en terres arables, et en tirer plus de revenu '. Il fallait bien alors faire la même chose, dans de plus grandes proportions; c'est-à-dire: construire des habitations rapprochées, y attacher des lots de terre, en un mot, dTéer de vrais villages, et donner à cette population agglomérée des droits d'usage dans les propriétés seigneuriales environnantes, pour compléter ses moyens d'existence. Cela développa des intérêts généraux, qui furent obligés de s'entendre entra eux, de se concilier, de se concerter, d'agir ensemble pour se défendre; donnant ainsi, naissance à de véritables communes, auxquelles il ne manquait, pour être complètement constituées comme telles, que d'avoir des représentants légalement reconnus, pris parmi leurs habitants. Ceci vint plus tard. Les nombreux détails recueillis par M. Delisle, montrent curieusement toutes les phases de ce progrès'.

A l'origine de ces colonies agricoles, les familles qu'on y avait réunies se trouvaient dans la nécessité de donner tout leur temps

* Delisle, p. MI. .

1 P. Ï8» etBuiv.; p. 101 «

» P. ÏSl-lflB.

aux travaux d'ensemble; de sorte qu'il était utile pour l'entreprise, et avantageux pour elles, que Fon pourvût, par dea mesures générales, aux plus pressants de leurs besoins individuels. II convenait donc, par exemple, d'établirsur les lieux un moulin et un four communs, où elles pussent porter leur blé à moudre et leur pain à cuire. Les propriétaires du sol les leur construisaient, sous la condition très-naturelle d'avoir le privilège exclusif de leur pratique, moyennant un droit convenu de mouture et de cuite, qu'ils inféodaient a des exploitante. Quand la population agglomérée s'était bien assise, et attachée au sol, d'autres inventions fiscales, très-multipliées, s'ajoutaient progressivement à celles-là et saisissaient le pauvre peuple à peu près dans tous les détails de sa vie. Ce système de droits, appelés féodaux, qui pesait particulièrement sur la population des campagnes, a été résumé avec beaucoup de précision et de vérité par M. Guérard, d'après le cartulaire de Saint-Père de Chartres'. M. Delisle le retrouve établi, exactement avec les mêmes 'particularités, dans la Normandie ; et sa probité littéraire va jusqu'à rapporter le petit poëme des Vilains de Verson, qui en a fait une vive peinture. On voudrait, pour lui complaire, croire que leurs doléances sont exagérées. Mais les vexations qu'elles retracent, ne soDt malheureusement que la mise en scène, des règles de perception féodale, exprimées dans le traité Fieta.

Cette vie si dure était encore exposée à bien des violences. Le commun des nobles, dans leurs terres, étaient autant de despotes

' Prolégomènes au cartulaire de Saint-Père de Chartres, U I, p. i Au S «S, on remarque la clause suivante: Tout habitant du v'i liage de Chaôn pnol, près de Chartres, qui allait faire cuire son pain ailleurs qu'au four banal, payait une amende égale au double de la taie à laquelle il avait voulu se soustraire ; moitié pro sotagio, comme nous dirions, pour dommages et intérêts ; moitié pour te refroidissement du four, pro furni rtfrigeratione. Ce dernier motif, était fort juste. Toute machine à feu, coûte un surcroît de frais, à n'être pas employée continûment. Sur ce point, le génie pratique du fisc, avait devancé la théorie.

oisifs, ne connaissant d'autre loi que leur caprice, d'autre droit que la force; n'ayant de passe-temps que la chasse, la table, le jeu, ou quelque excursion à main armée, dans leurs environs. Ils faisaient marcher leurs paysans comme soldats dans ces guerres de voisinage, et les emmenaient avec eux, piller les domaines de leur ennemi du moment, qui leur rendait bientôt la pareille*. Le clergé qui souffrait fréquemment de ces luttes intérieures, et qui, par l'esprit de son institution, comme par la supériorité de son éducation relative, avait, bien plus que les nobles, le sentiment moral, non-seulement condamnait, mais combattait de toutes ses forces spirituelles et temporelles, des désordres qui faisaient le malheur du pays. En 1042, un concile provincial, tenu à Rouen, ordonna, sous les peines ecclésiastiques les plus graves, que les hommes et les animaux employés aux travaux de la culture, fussent au moins laissés en paix durant certains jours prescrits de chaque semaine, et pendant certains intervalles du printemps et de l'été, où il était le plus indispensable que les terres ne fussent pas abandonnées*. Cela s'appela la Trêve de Dieu; et les réserves que l'on se crut obligé de mettre à ces saintes exigences, attestent, mieux que la mesure même, les horribles habitudes de brigandages qui régnaient alors. Un deuxième concile tenu en 1 082 à Lillebonne, réitéra les mêmes injonctions sous des peines pareilles ' . Un troisième tenu en 1 096 à Rouen', les renouvela encore, et cette fois en les étendant ; car il ordonna que l'on fit trêve aux violences, non pas seulement dans certains jours et dans certains temps, mais en tout temps, et toujours. Il défendit comme un crime mortel, d'assaillir les personnes consa-

> Comme exemple de ces mœurs, voyez l'aveu qu'es Tait aux moines de Saint-Pfcre de Chartres, un chevalier, qui, jusque-là, s'était fait un Jeu habituel d'aller piller les habitants de leurs domaines, et qui, partant pour la croisade, obtient d'eux dix livres d'argent, outre un présent de trois livres à la vicomtesse sa sœur, à condition d'Être débarrassés de lui.

* D. Besin; Concilia, p. 39.

> lùia1., p. 67."

crées à la religion ou occupées aux travaux des champs; d'attaquer les marchands par tes chemins; de violer les asiles des églises, et des autres lieux sanctifiés; enfin il désigna la simple charrue du laboureur comme une place de refuge, qui devait être inviolable. On fit jurer ces conditions de paix à toute la population mâle de douze ans et au-dessus, en frappant d'anathème quiconque refuserait le serment'. L'étendue de ces prescriptions, comparées aux précédentes, peut faire supposer que l'autorité de la justice avait repris quelque force. Peut-ôlre aussi, lé départ d'un grand nombre d'hommes de guerre normands, pour les croisades, et pour la plantureuse Angleterre récemment conquise, avait-il rendu les méfaits moins fréquents, ou les malfaiteurs moins assurés. 11 semble eu effet que, vers cette époque, la Normandie jouit, pendant quelques années d'une sorte de paix intérieure, qui lui fut bientôt ravie.

Un fait qui pourra surprendre, et que pourtant M. Déliais établit par des preuves irrécusables, c'est que, au milieu de ces désordres publics, depuis le commencement du xn* siècle, jusqu'à la moitié du xiv», il y avait eu Normandie un très-grand nombre d'écoles, tenues par des ecclésiastiques, non-seulement dans les villes, mais dans les campagnes. Chaque paroisse un peu populeuse avait la sienne, et l'on se disputait le droit d'en établir de nouvelles*. Il n'est pas à présumer qu'elles fussent tout fa fait gratuites, et qu'il n'y eût pas d'avantagés Temporel* qui s-'y trouvassent attachés. Car, bien que dépendantes des évéques, et soumises & leur surveillance, elles étaient généralement sous le patronage des seigneurs, qui alors avaient le droit

' lèid., p. 77.

1 Voyez dans le etiap. vu tout l'article intitulé Instruction , p. 1T3-1B7. La longue guerre qui s'ouvrit, vers 1338, entre l'Angleterre et la France pour la reprise de la Normandie, changea bien cet état de choses, et porta une atteinte proronde aux établissements destinés à l'instruction populaire. On en verra la preuve dans la note suivante.

de présenter les maîtres» quelquefois môme de les nommer directement, ce dont ils étaient fort jaloux; et il n'était guère dans leurs mcéurs de tenir autant à un privilège qui aurait été purement moral. H. Delisle fait honneur à la Normandie, d'avoir ainsi devancé notre époque, dans les soins donnés à ['instruction des campagnes. .Mais on peut trouver à cette création d'écoles rurales, des motifs moins abstraits, et plus assortis au temps. L'Église catholique a toujours considéré les écoles comme l'espérante, et, si l'on peut dire, le séminaire de la religion, des bonnes doctrines, et du bon gouvernement des États. Ce sont les termes de ses conciles1. L'application de ce principe la portait donc à favoriser la multiplication de ces établissements, sous sa direction pieuse et intelligente; d'abord pour faire pénétrer l'instruction morale dans les masses populaires, et ensuite pour en extraire les sujets d'élite, que leur supériorité relative d'intelligence lui rendait désirable de s'approprier. Ne voyant, parmi les

1 Lé floCUHiedt qui «oit m'a paru mérite* d'Être rapporté en entier, h cause da l'élévation des sentiments qu'on y trouve exprimés à une pareille époque, et aussi comme peinture du temps où il a été écrit. C'est le titre VII des statuts arrêtés par le synode d'été du didcese d'Ëvfeai en 197â. V. D. Besin, Concilia, p. 383.

■ Tit. VIL De scholis, et eorum magistris.

> Spes et seminarinm religlonls, et ECclasle catbolice, ac «si public*, in » scholis versatur. In quibus juventus efformelur ad (Idem veram, pietatem, u et doctrinam ; ut, inde, sancti et idonei sacerdotea, judiecs, et populi guber- « natores, propagentur. Quoniam qute cura parentibus et civilatibus, atque « epiacopis esse solebat, poatrema facia est sut potius nulla, pesaum ierunt a omnia ; et periit lei a sacerdote, jurisprudentia a judice, et consilium ac « prudentia a gubernatore,

■ Hiramur in nostra diœcesi, majorum nostrorum diligentiam, cura vix ulla

■ frequemior parochia, cul non adhtereret olim domus et lundatïo scholis depu- « tata; aed vicisaim , deteslamur nostrœ œtatis, non solam neglîgentism sed

■ sacrjlegium, in qua nobilos, atque etiam ecclesiastici riri, vel ipai parochiani, a scholarum domos etfundationes uaurparunl, vel alienarunt ; ita ut jam vix « non Eolum in pagia, sed ipsis qppidis et amplîssimis cïvitalibus, schola ulla

■ habeatur, Tel magister iuyeniatur. ■

âmes, d'autres distinctions que celles que Dieu y a mises, elle pouvait, quand on la laissait libre, placer aux mains des plus dignes.^a puissance et ses honneurs. Par cette voie, l'humble enfant du peuple pouvait devenir l'égal des nobles, des princes, et des rois. C'est en cela que le clergé a été, au moyen âge, une institution éminemment populaire, agissant, comme pouvoir modérateur, entre les puissants du monde et les classes inférieures, dont jl recelait dans son sein les éléments épurés. Celte institution était composée d'hommes faillibles ; et, qui ne l'aurait pas été dans ces temps de barbarie I mais elle a maintenu la société européenne qui était menacée de dissolution, et elle y a du moins conservé pure la notion du bien et du mal, que tout conspirait à détruire. On peut méconnaître ces choses-là aujourd'hui, et rappeler bien haut les fautes, sans tenir compte des services. Nous vivons dans un temps où l'on est si vertueux, où il y a si peu d'abus, de désordres, et de crimes, que notre sagesse a tout droit de regarder le passé avec mépris.

Le reste du livre de H. Delisle traite d'objets tellement différents dé ceux que nous venons de considérer , qu'on me pardonnera d'en remettre l'examen à un autre article.

La partie de cet ouvrage dont il me reste à rendre compte , a pour objet de rechercher quel était l'état de l'agriculture normande, entre le xi* et le xiv siècle, pendant les courtes périodes

MÉLANGES SCI ENTIFIQ V E S ET LITTÉRAIRES. 201

de temps où la Normandie jouit de quelque repos, sous le gouvernement de ses ducs ou des rois de France. Les détails relatifs à cette question, que H. pelisle a puises dans les textesaontemporains, sont très-mullipliés ; et il était dans l'obligation de les recueillir tous, pour remplir les conditions du programme qu'on lui avait proposé. Mais, autre chose est de colliger des documents pour les exposer in extenso, co mme il en avait le devoir, autre chose de les résumer-dans un court aperçu, comme j'ai ici a le faire. On ne peut alors qu'extraire' de l'ensemble, et signaler à l'attention, ceux qui offrent un intérêt spécial, eu ce qu'ils décèlent dans la population une aptitude particulière à certains travaux agricoles, ou quelque supériorité d'industrie à les pratiquer. Parmi les faits que M. Delisle a consignés, qu'il devait, je le répète, consigner dans son livre, un petit nombre seulement a ce dernier caractère. La plupart des autres sont des conséquences immédiates des besoins généraux, de la nature du sol cultivable, et du genre de culture qu'il pouvait presque exclusivement recevoir, en ce temps-là comme toujours. L'érudition y constate, par les témoignages, ce que le bon sens pratique annonçait. Ainsi, on trouverait sans doute des textes où il est dit, qu'au moyen âge, les Parisiens buvaient de l'eau de Seine. Mais cela n'apprendrait rien, dont on ne dût se tenir d'avance pour assuré. Il y a de même, dans l'agriculture de chaque contrée, des nécessités naturelles, qui, pour être moins généralement remarquées, ou comprises, n'en sont pas moins aussi précises -que celle-là. Il faut donc que nous commencions par les signaler, pour la Normandie, afin de pouvoir, dans les divers ordres de faits réunis par M. Delisle, distinguer ceux qui en dérivent comme conséquences générales, et ceux qui ont un caractère de spécialité, particulier à l'industrie des individus.

Sous chaque climat , ces nécessités , quand elles sont bien marquées, ont toujours pour fondement la constitution géologique du sol. Le langage vulgaire en indique ordinairement

l'existence» par les dénominations qu'il attache a certains territoires plus ou moins étendus, lesquels même, en beaucoup de cas, n'ont Jamais compté comme arrondissements politiques ou administratifs. Ainsi, pour rester dans la Normandie, le pays de Bray, le pays d'Auge, le Cotentin, le Betsin, le Venin normand, la plaine de Caen, sont autant de circonscriptions territoriales, ayant une constitution géologique propre, à laquelle répond un mode de culture, que l'expérience a dû y faire de tout temps pratiquer. Virgile l'a dit avant nous :

Continue bas leges, œternaque feedefà, cerllt ImpMDit natura lotis, quo Mm pore primum Deucalion vacuum lapides jaciavil in orbem ; Onde homiiies nati, durum gênas.

le prends comme exemple, quatre de ces circonscriptions, contiguëa entre elles, le pays d'Auge, la plaine de Caen, le Bessin et le Cotentin, qui s'étendent consécutivement, de l'est vers l'ouest, sur la cOte boréale de la basse Normandie, où elles forment nos départements actuels , du Calvados et de la Hanche. I.e paya d'Auge est compris entre deux rivières coulant du sud au nord, la Toucques à l'est, la Dives à l'ouest, Tout l'Intervalle est coupé de mille ruisseaux, qui m rendent dans l'une ou dans l'autre, ou vont se décharger dans la mer. Cet arrosage perpétuel par des filets multipliés d'eaux vives, si éminemment favorable a ta végétation des prairies, est un don de la nature. Il est dû a la constitution du sol, formé de couches-de marnes et de couches d'argile, superposées horizontalement. A chaque ondulation d'un pareil terrain, les eaux pluviales qui s'infiltrent dans les couches marneuses, sont arrêtées par le banc d'argile inférieur; et s'épanchant sur leur surface commune, elles vont se déverser en ruisseaux sur leurs pentes. Aussi voit-on, dans la vallée de la Dives surtout, des prairies ainsi arrosées s'étendre sur les flancs, et

jusqu'aux sommets, des collines environnante»; C'est donc lit une localité prédestinée pour ainsi dire a produire dans se» vallons de riches herbages pour l'engraissement du gros bétail ; et l'on ne saurait lui trouver un meilleur, ni un plus facile usage, dans aucun siècle; quoique l'on puisse mettre, plus ou moins d'habileté agricole, et d'industrie commerciale tt l'y employer. Quittons cette oasis de la Normandie, et passons a l'ouest de la Divee. Nous entrons. dans la plaine de Caen, qui s'étend vers l'ouest jusqu'à l'Orne. Nulle rivière n'arrose cet intervalle. Aussi la constitution géologique du sol est autre. Il est formé de couches calcaires, fendillées dans le sens vertical, ce qui le rend perméable à l'eau. Ne pouvant la retenir a sa surface, it De fera plus naître d'abondantes prairies,. Hais grâce à la douceur humide de la température, et aux engrais naturels que la mer jette sur ses cotes, on y pourra fructueusement cultiver des céréales, entretenir des bêles à laine, élever, ou plutôt achever d'élever des chevaux de travail ; et, comme cela est possible dans tous les âges, presque sans art, l'intérêt, stimulé par l'aptitude des lieux, le fera faire1. Sortons de cette plaine en traversant l'Orne. Nous sommes dans le Bessin, qui s'étend vers l'ouest jusqu'à la Vire, comprenant Bagneux et Isigny. Le changement est d'abord peu marqué. Hais bientôt nous descendons dans une vallée, au fond de laquelle, une forte rivière, la Seule, coule en serpentant du sud au nord ; et depuis là jusqu'aux bords de la Vire, le pays est sillonné en tous sens de ruisseaux, de rivières, la terre se courre de fines prairies, de gras pâturages, dont la végétation, préservée par le voisinage de la mer contre Vapreté des hivers et les ardeurs de l'été, se maintient constamment vigoureuse. C'est que la nature du sol est maintenant bien différente de ce qu'elle était

> Parmi les amendements naturels dont H. Delisle retrouve l'usage en Normandie, des le moyen âge, il ne mentionne pas les varechs, que la mer Jette en abondance sur les cotes du Cutvsdos, et qui sont aujourd'hui si utilemeiH employés parles cultivaleurs de la plaine de Caen.

de l'autre côté de la Seule et de l'Orne. Il est composé d'argiles marneuses que les eaux superficielles ne peuvent pas traverser immédiatement. Elles y pénètrent par imbibitioD , le saturent, puis l'abandonnent et s'échappent dans ses replis les plus bas, le maintenant ainsi toujours humide, et toujours égoutté. Dans ces lieux favorisés par tant de circonstances, des troupeaux de gros bétail, des bœufs, des vaches laitières en grand nombre, trouveront à se nourrir abondamment pendant toute l'année, sans autre soin que de les enclore. La population laborieuse que le sort aura fait naître dans une telle contrée, ne pourra manquer de mettre a profit une appropriation si manifeste ; et, sans connaître la cause naturelle que lui procure ces avantages, elle aura toujours l'instinct d'en jouir. Pour achever notre exploration, il ne nous reste .qu'à traverser la Vire. Nous voilà dans le Cotentin, cette grande bande de terres basses, qui s'avance au nord, dans la Manche; défendue à sa pointe, par une ceinture de granit, contre les irruptions de l'Océan. Tout l'intérieur est encore un pays d'herbages ; mais la constitution générale du sol, qui le rend apte à les produire, n'est plus celle du Bessin. Ce sont des terrains granitiques et schisteux, remplis de sources qui ne trouvent d'écoulement qu'à la surface du sol, presque horizontal. Les ruisseaux qui en sortent, sillonnent tout le pays de petites vallées, étroites- et peu profondes, au bout desquelles ils en trouvent de plus larges, qui les reçoivent, et rassemblent les eaux en rivières, débouchant à la mer. C'est donc là encore nécessairement une contrée qui se couvrira d'herbages, abondants, dont la composition, la richesse, et les qualités nutritives, se montreront différentes, selon que les eaux superficielles s'y épancheront en nappes plus ou moins persistantes, et y maintiendront un degré d'humidité favorable à la production d'herbes délicates ou grossières. Alors, en raison de ces diversités mêmes, on pourra là; mieux que nulle part, avoir des bestiaux de toutes sortes : nourrir, engraisser des vaches laitières et des bœufs de grande taille, élever des chevaux, entretenir

des troupeaux de bêtes à laine, qui, menés pendant la saison d'été sur les plages salées que la mer abandonne aux embouchures des rivières, trouveront à s'y nourrir d'herbes fines et savoureuses, dont leur chair recevra un goût exquis. Ces aptitudes naturelles des lieux sont trop manifestes, pour ne pas avoir été mises & profit, dès qu'ils furent habités, La population de l'ancienne ville Constantin, aujourd'hui Coutances, qui a donné son nom au Cotentin, connaissait, et exploitait sans doute les riches pâturages situés dans son territoire; et les habitants du Bessin, quand ou l'appelait Bajocensis tractus, exploitaient sans doute aussi les leurs. Ce n'est donc pas à la spécialité d'industrie des Normands du moyen âge, mais à la nature spéciale des lieux qu'il faut faire honneur, si M. pelisle trouve des textes où il est ait : qu'un évoque du ix* siècle possédait des troupeaux dans le Bessin '; qu'un autre au xi" en avait dans les prés salés de Cotentin* ; et, qu'au xvB, un abbé de Fécamp, écrivait trois lettres pressantes a son homme d'affaires dans celle dernière localité, avec ordre de lui acheter cinq jeunes boeufs de trois ou quatre ans, propres au labourage, pour les transporter dans ses domaines du pays de Caux*. Que 11 Delisle ait rapporté ces détails en citant ses autorités, rien de plus naturel, puisqu'ils entraient dans son programme. Mais, par addition à ses principes d'exactitude historique, je soupçonnerais que son érudition s'est complu a les rapporter-, pour l'honneur de la Normandie et de l'agriculture normande : ce qui est peut-être pousser un peu loin le sentiment patriotique. Je ne saurais interpréter autrement la réflexion que lui suggère un passage de Froissard, où, racontant la furieuse invasion de la Normandie par Edouard III, en 1346, cet écrivain, avec sa naïveté sensuelle, dépeint le Cotentin, « comme t un pays gras et plantureux de toutes choses, où l'on trouva les

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806 MBLÀKflli BCIBMTIFIQOÏS ET LITTÉaURKS.

« «ronges pleines (la toutes richesses, riches bourgeois, charrettes, * chevaux, pourceaux, brebis, moulons et les boeufs les plus < beaux du monde. » A ce dernier trait, H. Delisle s'écrie * : « La « race cotentinaise doit revendiquer l'honneur, d'avoir inspiré ces c glorieuses paroles au plus illustre de nos chroniqueurs. » No voila-t-il pas l'épithàte glorieuse bien appliquée! Suivent les ci» talions destinées à prouver que les bœufs du Cotentin ont été depuis longtemps appréciés à la hauteur de leurs mérites. Soit : notre jeune auteur est de Valognes, et il écrivait pour l'Académie d'Évreux. Hais cala ne nous donne aucune lumière, sur l'habileté que pouvaient avoir les Normands de ce temps-là, comme éleveurs ; ni sur le degré' de succès où ils étaient arrivés, dans le commerce des bestiaux. Or voilà ce qu'il faudrait savoir pour distinguer, dans leur état agricole, et ce qui n'était qu'un bienfait de la nature, et ce qui était dû à leur industrie.

M- Delisle se propose une question, qui touche a celte alternative. Il se demande si, au moyen Age, la Normandie, le Co» tenlin surtout, approvisionnaient déjà de leurs bœufs le marché de Paris, comme dans les temps postérieurs. Tl avoue n'avoir pas trouvé de documents positifs qui constatent ce fait; mais il incline fortement pour l'affirmative, tant la supériorité des bœufs du Cotentin était reconnue, même des ca temps-là1. Celte opinion me parait avoir contre elle, toutes les vraisemblances. Jusqu'au règne de Louis le Jeune, vers la seconde moitié du xu* siècle, Paris était renfermé dans l'étroite enceinte que nous appelons la Cité. Sa population peu nombreuse, tirait immédiatement sa subsistance des campagnes fertiles qui l'environnaient. L'Ile-de-Franee, la Brie, le Vexin français, la Beauce, suffisaient de reste pour la nourrir, et assuraient son approvisionnement bien mieux que n'auraient pu le faire les provinces limitrophes

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'de la mer, toujours exposées aux incursions des pirates du Nord. Aussi, fut-oe seulement sous Philippe-Auguste, qu'il se forma une compagnie de marchands, ayant pour entreprise d'amener à Paris, par la Seine, non de gros bœufs, mais des denrées de nécessité première et d'un feoile transport ; du sel, des épiceries, du poisson de mer. Dans ces temps-la, et Longtemps aprts encore, c'eut été une opération insensée, que d'envoyer de si loin, par longuet journées, des convois régulière de bestiaux, a travers de mauvais chemins, coupés de péages, infestés de bandes armées qui allaient chevauchant par le pays, en quête de preie. Pour qu'ils eussent quelque chance d'arriver h leur destination, il aurait fallu- les faire accompagner par une escorte d'hommes de guerre, comme dans nos promenades du boeuf gras. Les Co<tentinais du moyen âge, étaient sans doute déjà trop avisés, pour risquer de pareilles spéculations.

Chose singulière I Le marché de Paris était alors inabordable aux bestiaux de la basse Normandie, par la difficulté des communications ; il est sur le point, aujourd'hui, de leur être fermé commercialement, par une cause inverse. Le transport d'un boeuf gras, du Colentin à Paris par voie de terre, coule environ 25 francs de frais, plus un déchet de 10 à 15p. 100, sur le poids. Or les chemins de fer qui rayonnent maintenant vers Paris, donneront aux localités qu'ils traversent, un moyen rapide d'y envoyer leurs bêtes d'engrais avec bien moins de perte, et à des prix moindres qu'ils ne le faisaient jusqu'alors. Celles qui approvisionnaient laNormandie déjeunes élèves, pour les achever dans ses pâturages, cesseront ce commerce relativement moins lucratif, et termineront l'éducation de leurs animaux. Déjà le seul chemin de fer d'Orléans, met ainsi en contact avec Paris, des pays de pâturages, Nantes, Poitiers, Angonléme, Bourges, Nevers, Moulins, bientôt l'Auvergne. Ce sont là des concurrences menaçantes pour la basse Normandie, où ce merveilleux instru-" ment de communication n'a pas encore pénétré. Elle s'efforce

d'y échapper à l'aide de la vapeur, en transportant ainsi ses bestiaux par mer, au Havre puis à Paris, par le chemin de fer ; ou directement à Londres, les règlements actuels les y faisant admettre sans droits, à de meilleurs prix. Cette dernière spéculation, surtout, si elle réussit, pourra rendre à cette province, ses anciens avantages. Alors la production du bétail s'y accroîtra. La valeur des herbages qui s'était abaissée se rehaussera; les propriétaires et les éleveurs s'enrichiront. Mais, vienne une guerre maritime, ils ne sauront que faire de leur produits, et le pays se trouvera ruiné. Tels sont les avantages et les inconvénients du libre échange. Le sort des populations qui en jouissent est dans la main des gouvernants qui peuvent décider la guerre ou la paix '.

* Voici des chiffres qui prouveront, mieux que des paroles, l'étendue des mutations que les chemins de fer partant de Paris devront bientôt produire dans les relations de commerce, et dans l'industrie agricole, des parties de la France où ils pénètrent. C'est le relevé exact du nombre total de bœufs et de moutons qui ont été transportés à Paris, par le seul chemin de fer d'Orléans et ses ramifications, pendant le premier semestre des années 1850 et J851, Il est arrivé à la gare de Clioisy, pendant ces six mois :

68,1 SA Moutons.

Sur le nombre total 50,677, de bœufs amenés en 1851, la portion du chemin qui aboutit à Nantes en a fourni 33,710 ; et celle qui aboutit A Chateauroux 17,855. Ce n'est encore que le commencement du mouvement qui s'opérera dans cette branche du commerce agricole, puisque la production a besoin de temps pour se préparer à profiter des nouveaux avantagea qui lui sont offerts.

Je suis tres-glorieux de pouvoir dire que Je dois ce curieux document, A l'obligeance toute particulière de M. le général comte Ph. de Ségur, membre de l'Académie française , qui est lui-même un des administrateurs du chemin d'Orléans, One autre personne, qui s'est dévouée A toutes les œuvres utiles, 11. le comte Hervé de Kergorlay, m'a donné les renseignements que j'.ai rapportés, sur les efforts que fait la Normandie pourouvrir A ses bestiaux la marché de Londres. Ce n'est pas sans dessein que, dans ces remerciements, je réunis l'énoncé des distinctions sociales avec les titres de participation volontaire aux ■ intérêts publics. C'est a l'extension de cette concordance dans nos mœurs, qu'est attaché tout espoir de paix et de prospérité intérieure pour notre malheureuse patrie.

Revenons à l'ancienne Normandie. Les documents rassemblés par M. Delisle, montrent que l'éducation des bêtes a laine y était pratiquée dans de très-grandes proportions. Cela est si naturel, qu'on aurait pu le prévoir. De toutes les industries que l'agriculture embrasse, aucune n'est plus simple et plus fructueuse, quand les localités s'y prêtent. Les Normands, qui, dans leur première patrie, étaient pasteurs, ne purent manquer d'apprécier les avantages que leur offrait, sous ce rapport, une contrée, toute sillonnée de frais vallons arrosés d'eaux vives, ombragée par d'immenses forêts, où les herbes croissaient en abondance, et traversée par des rivières bordées de prairies. La possession de ces grands pâturages, si faciles à exploiter, dut naturellement échoir au chef normand, et à ses principaux fidèles. Aussi, M. Delisle les trouve-t-il exclusivement compris dans les domaines des anciens ducs de Normandie et de leurs plus grands vassaux, qui n'en concédaient que rarement des portions restreintes, à des personnages distingués, ou à des communautés religieuses, non en propriété, mais en jouissance, sous la condition de ne pas les enclore*. Les premières herbes étaient habituellement fauchées, fanées, et transportées par corvées dans le manoir seigneurial, ou dans celui du concessionnaire; après quoi la prairie recevait leurs troupeaux, et ceux des simples usa- • gers, auxquels ce droit était acquis par d'anciennes coutumes, ou qui l'obtenaient par des redevances convenues. A cela, s'ajoutait aux mêmes titres, comme auxiliaire considérable, le pâturage dans les forêts ; où l'on admettait, durant une grande partie de l'année, toute sorte de bétail, sauf les chèvres*. Tant de facilités qui s'offraient, même au pauvre peuple, pour élever et nourrir des bestiaux, font assez comprendre qu'ils devaient se trouver multipliés en très-grande abondance, sur toute la surface

1 Page S73.

* Pagos 360-3TS.

MO MBLAKOtf SCIENTIFIQUE» KT LITTERAIRES.

du pays, dans les intervalles de temps où l'on y jouissait de quelque tranquillité. C'est en effet ce qui résulte des documents recueillis par M. Delisle; et cela se voit trop bien par la complaisance avec laquelle Fcolssart raconte les grands pillages que trouvaient toujours à faire, dans cette malheureuse province, les bandes armées anglaises ou françaises, qui venaient tour à tour l'envahir.

La manière dont ou gouvernait les grands troupeaux de bétes à laine est décrite dans le traité Fleta*. C'est la même que l'on a employée de tout temps, dans les pays où la rigueur des hivers oblige de tenir alors les animaux renfermés. Les soins dé la bergerie se réduisaient a mettre en lots séparés ceux qui devaient recevoir une dose d'alimentation commune, à leur donner une bonne litière, à les entretenir sèchement, et à les surveiller avec attention, pour isoler en temps convenable ceux qui se trouvaient atteints de maladie. La nourriture d'hiver se composait de foin sec et de paille ; celle d'été se trouvait en abondance dans les prairies, les landas, lés terres découvertes, et les forêts. Les bre* ,bis mères étaient en grande proportion exploitées pour leur lait, qui se consommait en nature, ou servait à faire des fromages '. Cela exigeait qu'on leur enlevât de bonne heure leurs agneaux» pour les livrer à la boucherie, comme cela se pratique aujourd'hui dans nos provinces du midi de la France. Cependant on élevait aussi des moutons, castrata, maltones, probablement en petit nombre, comme viande de luxe*. Les vieilles brebis, et celles que l'on ne jugeait pas à propos de garder comme laitières, étaient mises, entre Pâques et la Pentecôte, dans des pâturages clos où elles s'engraissaient proroptement ; et on les vendait pour la consommation à la Saint-Jean d'été, après avoir pris leur toison. Ce sont le les opérations naturelles, et pour ainsi dire

1 Fleta, lîb. II, cap. likijl. De pasiorilnu.

' » Fleta, ibid. Delisle, page 340, note 90 ; page 347, note 139 ; page 354, » Page 340.

primitives, de l'éducation des bâtes a laine dans un climat boréal. Aussi les voit-on déjà décrites dans le code des Gragas de l'Islande, contrée pour le moins aussi sauvage, au xie siècle, que le Danemark et la Norwége d'où les Normands étaient sortis ; et il était de toute nécessité qu'ils tel connussent, puisqu'ils ne pouvaient avoir de troupeaux dans leur ancienne patrie, qu'à cette condition. Un état social plus raffiné, où -les exigences du luxe et de l'industrie sont plus étendues, où la terre est moins libre et les pâturages communs moins abondants, fait naître l'art, qui supplée & la nature. Alors le cultivateur s'ingénie à préparer des nourritures artificielles ; a les faire consommer avec le plus d'avantage ; à choisir, à fabriquer dés races d'animaux physiquement disposées pour l'engraissement, ou distinguées par les qualités spéciales dé toisons que l'industrie réclame. On ne doit pas confondre ces deux phases successives de l'agriculture; et M. Dellsle me semble le faire, quand il dit * : * En lisant les rares « détails qui nous sont parvenus sur l'éducation des bétes à laine « au moyen âge, on est tout surpris de trouver que les cultivateurs

< de cette époque aient à peu près connu, et pratiqué, tout ce qui, « au xviiie et au xixe siècle, nous a été proposé comme innova-

< tion. » A la vérité, il s'autorise de ce que, en 48d&, sous le régne de Philippe-Auguste, un seigneur des environs de Caen, légua, par testament à l'abbaye d'Ardenne, des brebis et des chèvres qu'il avait fait venir de Séville'. Mais cet essai isolé, dont l'importance n'est pas indiquée, et dont on ne voit pas la suite, est loin de suffire pour légitimer la généralité de l'assertion.

La culture du blé, et des autres céréales, sur laquelle M. Delisle rapporte d'ailleurs des détails très-curieux, lui suggère une réflexion du même genre, et non moins étrange1. « Un fait im- « portant, dit-il, et qui n'échappera pas à l'attention, c'est l'état

> Deltrue; Euaû hittoriquei air la ville de Catn, tome II, j • Préface, page *l.

« stationnaire dans lequel notre agriculture est restée, depuis « près de trois* siècles. Presque toutes les pratiques que nous * décrivons d'après nos cartulaires, sont encore aujourd'hui sui- « vies par nos laboureurs ; tellement qu'un paysan du xiii* siècle, a visiterait sans étonnement, beaucoup de nos fermes. » Cela pourrait bien arriver à d'autres personnes qu'à des paysans du xur siècle, si elles ne savaient pas apprécier les détails de la culture. Dans une ferme normande , aujourd'hui comme au moyen âge, on sème le blé d'hiver en automne, l'avoine au printemps, et on tes récolte dans la même saison qu'alors. On laboure de même, avec des chevaux ou avec des bœufs ; on a aussi des oiseaux de basse cour, et du bétail pour faire des engrais. Mais, avec toutes ces conditions communes, et aujourd'hui même, entre une ferme bien tenue, et une mal tenue, la différence est grande, pour qui sait la voir. Elle consiste toute dans les détails. Ce seront : des soins plus ou moins intelligents, donnés à la disposition des étables, à l'aménagement des fumiers, à leur emploi ; un choix raisonné d'assolement, et de cultures tour à tour épuisantes ou non épuisantes, selon la nature ou l'état du sol ; en un mot des méthodes, non des routines. M. Delisle prouve que les cultivateurs normands du moyen âge n'ignoraient pas L'utilité des amendements minéraux renfermés dans leur sol*. Ils employaient la marne blanche, déjà connue des Romains ; la marne noire, qui devait probablement sa couleur à un mélange de lignite et de tourbe ; surtout la tangue, cette sorte de sablo fertile, qui se trouve répandu en abondance sur la côte occidentale du Cotentin'. Ce sont là sans doute d'excellentes pratiques, dont l'appli-

' Delisle, pages 265-311.

1 La marne blanche est un calcaire gtlif, lui se fendille et bb réduit en pondre par l'effet de la gelée. Souvent ce calcaire est argileux. Alors il se délite par 1» alternatives de sécheresse et d'humidité, qui font gonfler -et fendre l'argile. Le marnage a ainsi pour but, et pour résultat, de rendre à la terre la dose de chaut et d'argile qui est la plus propre a la rendre fertile. Conaéquemmént la marne très-chargée d'argile convient & un sol calcaire; la marne très-calcaire a un

cation devait être rendue bien pénible par lé mauvais état des voies de transports ; tel que, dans certaines localités, le service de corvée imposé aux paysans pour rentrer les foins du seigneur, devait, par stipulation expresse, s'effectuer avec des chars à quatre roues, attelés de seize, et même de vingt et un bœufs'. Mais ces procédés d'amélioration, propres au pays, devaient être connus des habitants qui l'avaient cultivé, bien avant les Normands du xia sièele. H. Delisle mentionne encore, et cite même textuellement, dans son appendice, des baux & termes, dont la durée diverse est réglée sur les mêmes périodes de temps, qui sont encore assignées de nos jours à ce genre de transactions dans les mêmes parties de la Normandie ; et, ce qui peut sembler encore plus singulier, au premier coup d'ceil, les conventions stipulées entra le propriétaire et le fermier, sont, dans leur ensemble, toutes pareilles à celles qui se font aujourd'hui *. La raison en est que les intérêts des parties contractantes sont aujourd'hui les mêmes qu'ils étaient alors; qu'ils ne sont ni mieux, ni plus mal compris, des deux cotés. Hais la différence des deux époques pourrait se manifester bien davantage, dans la perfection relative des détails de la culture. Malheureusement, ces actes ne sont pas de nature a les faire connaître ; et l'on n'en peut juger que par des indices qui ne seraient guère sensibles qu'aux praticiens. En voici un pourtant qui semble assez clair. Nos cul-

ho] argileux. La marne noire est un calcaire mnrne.ni mélangé de lignite» ou de tourbes, qui la rendent éminemment favorable à la végétation. Celle* de la Normandie devaient être analogues à ce qu'on appelle, en Picardie et dans le Soissonnais, des cendriirei. La langue est un détritus granitique, mêlé A des détritus de coquilles. Les minéraux en décomposition dans le détritus granitique, fournissent h la végétation, des alcalis. Les débris de coquilles fournissent de la chaux et des phosphates. La tangue est ainsi principalement convenable aux terrains argileux, surtout à ceux qui proviennent de la décomposition des schistes, parce que dans ces terrains il n'y a que très-peu d'alcalis, et pas du tout de chaux,

1 Delisle, page 76,

> Page 5a.

SU MBLÀNGHS SCIENTIP1&UBS HT LITTÉBAIRHS.

tivateurs font sarcler leurs blés bien avant l'épiage, en Picardie dans le mois d'avril, quand ils sont encore en herbe, parcs qu'an peut alors y entrer sans leur nuire, et que les mauvaises plante» s'y montrent déjà hors de terre, Au moyen âge, d'après le traité Fteta, et les textes normands cités par H. Delisle, on les détruisait, comme l'ivraie de l'Évangile, avant la moisson, vers la Saint-Jean d'été '. Des femmes entraient alors dans les blés déjà épiés, et coupaient à la faucille les chardons, les patelles, les. yèbles, toutes les autres plantes sauvages, après quoi on moissonnait. Or ces pratiques décèlent une agriculture peu soigneuse et peu intelligente- Car d'abord it faut que les terres soient bien sales, pour qu'on y voie de pareilles plantes, dans les blés. En outre, elles ont des racines pivotantes et vivaces que la faucille ne détruit point ; et, en les coupant si tard, plusieurs auront déjà infesté la terre de leurs graines. Enfin, il fallait que les tiges des blés épiés, fussent bien écartées les unes des autrea, pour que l'on put ainsi passer entre elles sans, en rompre. On n'entrerait pas a pareille époque dans nos blés, sans y faire un grand dom-* mage. De tout cela, on peut je crois conclure, sans faire tort au moyen âge, que notre culture actuelle est mieux conduite, et plus raisonnée. Au reste, ce progrès estime conséquence nécessaire des changements qui se sont opérés dans les conditions sociales de la elasse agricole, et de la. nation tout entière.

Si le manque de grandes communications, et le mauvais état des chemins vicinaux, faisaient obstacle à l'agriculture de cette époque, en rendant les transports difficiles et les relations de vente peu étendues, le pauvre peuple tirait de là quelques avantages. Excepté aux abords des villes, les vastes forêts qui couvraient alors la Normandie, ne pouvaient pas, avec profit, être mises en coupe, par les seigneurs qui les possédaient. C'est pour-

1 Page 307, testa et notes. La parette, appelée, dans le ffcla, partUa^ f nom vulgaire du rumex crispas, ou oseille sauvage.

quoi, ils accordaient volontiers aux paysans, pour une faible redevance, l'autorisation d'y prendre le bois nécessaire à leur chauffage et à leurs petites constructions rurales, comme aussi d'y mener paître leur bétail, surtout des. porcs- te nombre de ces animaux qu'on y nourrissait ainsi, pendant presque toute l'année, était immense. Les communautés religieuses, les seigneurs, les ducs mêmes, avaient des porcheries qui s'exploitaient à leur compte, comme ils avaient des vacheries et des bergeries. La viande de porc se consommait dans le manoir seigneurial, et sous la chaumière. C'était le fond de la nourriture animale, pour toute la population. Cela résulte naturellement de la facilité d'entretenir ces animaux, à peu près sans frais, dans de telles circonstances; et, partout où elles existent, on a su les mettre a profit de cette même manière. Les pâtres normands disaient, sans doute, dans leur patois, glande sues l&li redeunt, tout comme les patres romains.

Une autre branche de l'industrie agricole qui a dû être, et qui a été effective m'en t fort exploitée en Normandie, au moyen Age, c'est l'éducation des chevaux, particulièrement de trait, de somme et de marche. Dans ce temps-là, par le mauvais état des chemins, on ne pouvait voyager qu'a pied ou a cheval; et presque tout le monde allait monté, les paysans mêmes. Ceux de la Normandie ne pouvaient donc pas manquer d'élever alors des chevaux de service, comme ils le font encore aujourd'hui; et les communautés, les seigneurs qui possédaient de grands domaines, ne négligeant pas non plus une industrie si profitable, avaient des haras nombreux pourvus d'étalons de choix, auxquels ils attachaient beaucoup d'importance. Ils avaient sans cesse besoin de forts chevaux pour monter leurs hommes de guerre, et c'était le moyen le plus économique, ainsi que le plus sûr, de se les procurer. Mais il est peu à croire que la noblesse belliqueuse trouvât dans les chevaux de Normandie, ces brillantes moutures, ces fleurs de coursiers, dont parle Froissart. A la manière dont les guerres se faisaient

alors, quand an brave chevalier avait nue bonne armure de fer, une épée solide et bien affilée, ou corps robuste, et de bous bras, sa gloire, sa vie, sa fortune, dépendaient de son cheval. La race arabe, la race d'Espagne, pouvaient seules lui assurer ces brillants avantages, quel qu'en fat le prix ; et les commerçants de Caen, à leur défaut les juifs, devaient bien savoir faire venir des coursiers de Barbarie. Comme preuve qu'on n'ignorait pas leur mérite, H. Delisle rappelle qu'à la bataille d'Hastings, Guillaume le Conquérant, ou pour dire comme lui, notre Guillaume, montait un cheval arabe que le roi d'Espagne lui avait envoyé.

H. Delisle a rassemblé dans son ouvrage toutes les indications qu'il a pu découvrir sur les opérations de l'agriculture normande, sur les instruments qu'elle employait, sur les conditions auxquelles s'accomplissaient les travaux. Il énumère toutes les espèces d'arbres, d'arbustes, de plantes, que l'on cultivait pour l'utilité, ou l'agrément. Comme cultures industrielles il fait remarquer celle de la cardère à foulon, qui sert à la fabrication des draps; celle du lin, encore aujourd'hui renommée; celle des trois plantes tinctoriales qui donnent les couleurs les plus tranchées : la gaude pour les jaunes, la guède ou pastel pour les bleus, la garance pour les rouges. Il prouve que ces trois plantes ont-été cultivées en Normandie pendant plusieurs siècles; sans doute jusqu'à ce que les communications, devenues plus faciles et plus assurées, aient permis au commerce de les tirer directement des localités qui étaient mieux appropriées & les produire '.

M. Delisle prouve, qu'au xia siècle, la boisson habituelle en Normandie était la bière1. On l'obtenait par la fermentation du froment, de l'orge, et de l'avoine, auxquels on ajoutait comme condiment l'ivraie, sans doute l'ivraie enivrante, lolium temulentum, plante annuelle qui croit spontanément, et en trop grande

I Pages 3S8--333.

s Pages 470 et su

abondance, dans les champs de céréales mal nettoyés. Les fruits du houblon, qui remplacent aujourd'hui cet ingrédient dangereux, ne lui ont été substitués que beaucoup [plus tard. Car leur emploi n'est pas mentionné dans le traité Flela qui est du xiii" siècle; soit qu'on ne leur eût pas encore découvert cet usage, soit que le mode de culture qui les y rend propres, fût ignoré ou trop difficile pour le temps. Le cidre, devenu maintenant une boisson si générale en Normandie, n'y est mentionné comme produit agricole qu'a partir du xn* siècle'. Jusque-là on ne connaissait sous ce nom que le jus âpre qui s'extrait des pommes sauvages. Mais l'industrie des cultivateurs normands ne tarda-pas à transformer, en fruits savoureux, ces maigres productions de leurs forêts ; et déjà, dans le xm* siècle, un poète que H. Deiisle cite, avec orgueil, chantait dans ses vers le cidre mousseux de la vallée d'Auge. Le lecteur qui aura goûté ce délicieux breuvage, devra se borner à l'enthousiasme, s'il n'est pas Normand.

On se perdrait à vouloir mentionner l'incroyable multitude de détails qu'on trouve dans ce livre. Je renonce donc à les indiquer. Hais j'en .extrairai, pour la curiosité de nos lecteurs, ceux que M. Deiisle donne sur une culture industrielle, qui a été, pendant plusieurs siècles, très-développée en Normandie, comme dans plusieurs autres provinces de France, où, de même, elle est aujourd'hui complètement éteinte. C'est de la vigne que je veux parler. Quels motifs ont pu l'y faire introduire? Et comment s'y prenait-on pour en obtenir des vins, non-seulement supportables, mais estimés des gens du pays, et admis même à la table des princes ; tandis qu'aujourd'hui les vignobles ont tout à fait disparu de la Normandie, et d'autres localités plus favorables, ou n'y produisent plus qu'une liqueur âpre et acide, n'ayant du vin que le nom et la couleur? Ce sont là des questions que l'on a dû

* Pages »71 et auiv.

1(8 MÈLAN6BS SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.

se faire souvent ; et le chapitre xv de H. Delisle fournit tous les documents nécessaires pour y répondre.

On y voit que dès le vin* siècle, bien avant peut-être, des plantations dé vignes avaient été faites sur les* coteaux de la Seine, autour de monastères appartenant aux diocèses de Rouen et d'Évieux. Ces tentatives s'expliquent par la nécessité d'assurer aux établissements religieux l'approvisionnement de vin nécessaire pour le sacrifice de la messe; tes incursions des pirates sur les cotes, el les difficultés des communications par terre, mettant trop souvent obstacle à ce qu'on pût s'en procurer par la voie du commerce, et toujours à des prix trés-élevés. Plus tard, quand la Normandie, sous ses premiers duce, eut un gouvernement indépendant de fait, et souvent hostile aux provinces françaises qui l'environnaient, les vins de Gascogne, du Poitou, de l'Ile-de- France et de la Bourgogne ne purent habituellement lui parvenir qu'après avoir acquitté, outre les frais du voyage, des droits multipliés dont les chargeaient dans leur parcours le roi de France et ses grands vassaux; à quoi succédait l'impossibilité de s'en procurer en temps de guerre. Stimulés par ces circonstances, les seigneurs normands, les évéques, les ducs mentes, tous les grands propriétaires du sol, suivirent l'exemple donné par les monastères, et couvrirent de vignobles tous les coteaux de la Normandie, dont l'exposition se trouvait la plus favorable à ce genre de culture. Elle s'y maintint et y prospéra pendant le xi° et la xii» siècle, autant que durèrent les circonstances politiques et commerciales qui en avaient déterminé l'introduction. Mais elles commencèrent à abangervers la fin du xii* siècle, lorsque Henri II, roi d'Angleterre et duc de Normandie, se trouva en possession de l'Aquitaine, dont les vins purent alors arriver librement en Normandie par la mer. Un peu plus tard, la conquête de Philippe- Auguste ouvrit l'accès aux vins de l'Ile-de-France et de la Bourgogne. Cette double concurrence, jointe à l'usage du cidre qui commençait à se répandre, acheva de décréditer les vins de Nor-

maudit) chez les Normands marnes, et ils abandonnèrent graduellement la culture de la vigne qui n'était plus profitable. M. Delislo retrouve avec une érudition minutieuse, toutes les localités où on l'avait pratiquée; et 11 distingue dans leurs produits, les degrés de célébrité relatifs, comme on les assignerait dans la Bourgogne même.

On se demandera sans doute, avec une curiosité mêlée de dé-r fiance, quel devait être le mérite absolu de ces vins normands, d'Airan et d'Argeoces dans la vallée de la Dives, de Gaillon dans la vallée do la Seine, qui furent alors si renommés qu'on las servait sur Les tables des princes. Les nombreux détails que M. Dejiala aréunissur les soins qu'on donnait à la culture de la vigne, etsur les époques des vendanges, expliquent parfaitement ces singularités, quand on les combine avec les conditions physiques du climat.

La température de la Normandie n'aurait pas permis d'y admettre les plants de nos provinces méridionales. Us n'y seraient pas venus a maturité, et la gelée les aurait trop facilement détruits. Parmi tous les cépages que nous avons aujourd'hui eu France, les seuls qui aient pu convenir à la Normandie, appartiennent à la variété des plants de Bourgogne que L'on appelle des pineaux. Établis en culture permanente, c'est-à-dire en laissant les ceps indéfiniment vieillir, sans les renouveler autrement que par le pravignage, ils pouvaient, surtout étant âgés, donner, en Normandie même, des vins de banne qualité, dans les années assez favorables pour que le raisin pût arriver a une maturité. complète. Cette variété de plant est la même qui, cultivée, ainsi aux environs de Paris, sur les coteaux de Suresnes, d'Argenteuil et de Sarcelles, y produisait il y a un siècle de très-bons vins d'ordinaire, dans les bonnes années.

A ces conditions d'appropriation, il faut ajouter comme preuve confirmatlve, que les procédés de culture décrits par M. Delislo d'après les textes normands, sont identiquement, dans leurs moindres détails, ceux que l'on applique encore aujourd'hui en

Bourgogne à ce genre de plant, quand on le traite avec le plus de soin. Les communautés religieuses par leur instruction et l'étendue de leurs correspondances, étaient en position de se procurer des renseignements exacts sur cette culture ; et la stabilité de leur existence les mettait en état de la conduire avec la continuité de principes, ainsi que de pratiques, d'où sa perfection dépend. Voilà comment et pourquoi, on a pu remarquer que nos plus précieux vignobles, le Clos-Vougeot, par exemple, et l'Hermitage, étaient possédés par elles, avant la révolution de 1789 qui les en a dépouillées. C'est qu'elles les avaient créés ou améliorés par une industrie aussi éclairée que patiente. Aux époques reculées où leur plantation remonte, le clergé seul, avait assez de richesses, d'intelligence, et d'esprit de suite, pour concevoir, et mener à bien, de pareilles opérations '.

Les pineaux de Bourgogne qui, étant âgés, pouvaient donner de bons vins, en Normandie même, dans des expositions favora- ' blés, sont généralement peu productifs ; et, quand la gelée atteint leurs pousses de l'année, les bourgeons adventifs qui leur succèdent, ne portent presque pas de fruit. Le premier de ces inconvénients n'avait qu'une faible importance, pour les communautés, les évoques, les seigneurs normands, propriétaires riches, qui devaient préférer la qualité à la quantité. Quant au second, la température de la Normandie, adoucie par le voisinage de la mer, pouvait y rendre les gelées printaniéres, moins vives que dans des localités plus intérieures.

Mais, pour les simples vignerons des environs de Paris, ces

1 La place que le clergé occupait, comme partie intelligente, dans la société du moyen fige, a été si naïvement dépeinte par Froissart, au chap. xivudu livre III de ses chroniques, année 1385, que je ne puis me défendre de rapporter ce passage : <■ Néant plu» que le my-œuf (le jaune), ne peut sans la

■ glaire, ni la glaire sans le my-ceuf, néant plus ne peuvent les seigneurs et

■ le clergé, l'un sans l'autre. Car les seigneurs sont gouvernés par le clergé ; ni « ils ne sauraient vivre , et seraient comme bètes, si le clergé n'était i et le

■ clergé conseille et énorte les seigneurs, a faire ce qu'ils font, u

deux inconvénients étaient bien autrement graves; et, à mesure que les arrivages par terre, surtout par eau , ont baissé de pris, les vins communs de la basse Bourgogne leur faisaient une concurrence qu'ils ne pouvaient plus soutenir. C'est pourquoi ils ont arraché tous les anciens plants qui couvraient leurs coteaux, et les ont remplacés par d'autres variétés de cépages tels que le gamai, le meunier, qui ne coûtant pas plus à cultiver que les pineaux, ont sur eux trois avantages : d'être beaucoup plus productifs, moins délicats, et de donner encore des bourgeons adventifs qui portent fruit, quand les autres ont été atteints par la gelée. Les vins fournis aujourd'hui par ces nouveaux plants, sont toujours âpres, grossiers, voisins du vinaigre; toutefois, leur abondance et leur bas prix satisfont les producteurs, ainsi que les consommateurs, qui vont les boire hors barrières. Voilà par quelle métamorphose, les vignobles de Suresnes et d'Argenleuil ont cessé d'être dignes de leur ancienne réputation. Hais ces descendants dégénérés d'ancêtres vantés par nos pères, disparaîtront dans peu du sol qu'ils ont usurpé. Les vignerons de la basse Bourgogne détruisent aujourd'hui presque partout leurs anciens plants de pineaux, pour les remplacer par des gamais. Les plantations de vignes communes; qui se multiplient en abondance là et ailleurs, dans toutes les localités favorables, se trouvant, par les chemins de fer, comme établies aux portes de Paris, leurs produits remplaceront avantageusement ces gros vins de nos environs; et l'on arrachera les plants qui lès portent, comme on a déjà presque entièrement arraché ceux de Beau vais et de Sarcelles. Par l'effet de ces mêmes causes , le temps n'est peut-être pas éloigné, où, dans les champs de la Picardie, de la Normandie même, le dommage que font à la culture les plantations de pommiers surpassera le profit qu'on en retire; et alors, si on ne détruit pas celles qui existent, on ne les renouvellera point.

Hais c'est assez nous occuper de l'avenir, je reviens au passé. Une des questions d'érudition les plus curieuses, et aussi les plus

difficiles, c'est de savoir quelle a été aux diverse* époques de notre histoire la valeur de l'argent, oomme matière échangeable contre les immeubles, les denrées de consommation, les marchandises de commerce, et le travail de l'homme; ce que la science économique, comprend dans un seul mot, le pouvoir de l'argent. La diversité de ces applications, montre combien cette question est complexe. Il ne faut donc pas s'étonner, si les écrivains qui ont voulu la traiter comme simple, et en faire dépendre la solution d'un élément unique, sont arrivés à des résultats totalement dissemblables entre eux. Pour exemples d'une meilleure méthode, je me bornerai à rappeler deux Ouvrages où le problème a été attaqué dans son ensemble, avec toutes les res» sources que l'érudition pouvait fournir. Le premier, qui s'étend depuis les premières époques de notre histoire jusqu'à Chartemagne, est dûàM.Guérard. Il est inséré dans ses prolégomènes au Polyptyque de l'abbé Irminon. L'autre, qui s'applique aux siècles postérieurs, est dû à M. Leber. Il est inséré au tome Ier des mémoires présentés à l'Académie des inscriptions et belles lettre*. par des savants étrangers. Le même problème s'est naturellement offert à H. Delisle, pour les temps qu'il avait à considérer! Mais, trop sage pour l'aborder légèrement, comme il aurait été réduit à le faire, il a borné sa tache a recueillir dans les textes normands tous les éléments numériques relatifs à ce sujet. Ainsi, les

" prix d'achats et de locations des terres, les prix des bestiaux, des chevaux, des grains, des denrées de consommation, d'une infinité de produite divers; des journées de travail, tout cela est

■ rapporté en détail dans son livre, avec les dates d'années et les indications de lieux. Il a laissé à d'autres, la tâche périlleuse, d'extraire de ces documente les conséquences économiques, auxquelles ils pourraient conduire. On ne peut que le louer de cette prudence. Les travaux que j'ai mentionnés ne font que trop comprendre les difficultés inhérentes à ce genre de recherches rétrospectives. Elles ne consistent pas, comme on pourrait le

croire, dans l'appréciation intrinsèque des monnaies employées aux échanges; car on en possède des modèles de presque tous les temps. Elles tiennent surtout à l'ignorance où l'on est, dans chaque cas, sur la qualité, et la quotité des objets vendus: la qualité qui est presque toujours de nature variable entre des limites impossibles à fixer; la quotité qui dépend d'étalons locaux, aujourd'hui perdus, dont la diversité devait être extrême, à en juger par ce qui avait lieu dans toutes les autres provinces françaises , avant l'établissement du système métrique. On ne peut donc pas faire de reproches à M. Delisle, de n'avoir pas fixé des rapports dont un des termes manque toujours.

Quand un voyageur revenu d'un pays éloigné, expose aux curieux la collection d'objets naturels qu'il en rapporte, les simples visiteurs ne peuvent qu'y jeter une vue générale, en laissant l'élude des détails aux savants de profession. M. Delisle m'a semblé être ici un voyageur qui revient d'un autre âge, et j'ai tâché de faire l'office de curieux, en promenant nos lecteurs dans la collection de documents qu'il a réunis. L'aperçu que je viens de donner de son ouvrage, montrera je crois suffisamment qu'il méritait les couronnes dont il a été honoré. Si le démon du changement, dont nous sommes depuis soixante ans possédés, n'avait pas introduit chez nous un système de division territoriale, qui, en brisant toutes les communautés naturelles d'intérêts, de topographie, et d'histoire, a, on peut le dire, émietté la France; s'il y avait encore une Normandie légale , je souhaiterais à cette province, qu'elle prit notre jeune auteur pour son archiviste historiographe. Elle n'aurait jamais trouvé personne, qui pût remplir cette double charge avec autant de talent, et d'amour, chose plus rare encore aujourd'hui que le talent.

< Ce beau travail de M. Léopold Delisle a été suivi de plusieurs autres, remarquables par des qualités pareilles. Et la spécialité de son talent, jointe A sa persévérance, lui ont mérité l'honneur d'être élu membre de l'académie des inscriptions et belles-lettres, ayant A peine atteints» 31* année. J. B.

SDR

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