‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 5)Chapitre 20 sur 27 · DU FORT DE CAPE-COAST DANS LE PAYS DÈS ASHANTEES · texte numérisé non relu

DU FORT DE CAPE-COAST DANS LE PAYS DÈS ASHANTEES

HIC UNI DEK1IPTION BUXUnQDE Dl Ce nOÏAOMI, ET DE* MOTIONS GÉOGRAPHIQUES BDB L'IHTÉRIEUB DR L'AFRIQUE

PAR T. EDOUARD BOWDICH, CONDUCTEUR DE LA MISSION (Extrait du Journal de» Savants, 1810.)

La relation d'un nouveau voyage en Afrique, d'un voyage qui a réussi, et qui semble ouvrir une communication sûre et durable avec l'intérieur de ce vaste continent, jusqu'ici fermé aux Européens, ne peut manquer d'exciter une vive curiosité; mais un intérêt d'un autre ordre vient bientôt saisir la réflexion, quand, au lieu de ne voir, dans l'issue de cette entreprise, que le succès isolé d'un voyageur hasardeux, on considère les motifs politiques qui l'ont déterminée, et qu'on en découvre les rapports avec le système général de colonisation et de commerce suivi aujourd'hui avec tant d'ardeur par l'Angleterre, système que l'état actuel de

la population rend presque également nécessaire à toute l'Europe, mais que, depuis longtemps, l'Angleterre seule a su embrasser ayec persévérance, et qu'elle a pu étendre sans limites comme sans obstacles, a la faveur de la guerre maritime et pendant les orages du continent. Nous avons pensé que quelques considéralions préliminaires sur ce sujet, en faisantmieux sentir le caractère marquant du voyage de M. Bowdich, pourraient ne pas paraître superflues par elles-mêmes, surtout dans notre pays, où le despotisme militaire, et le malheureux état d'isolement causé par la guerre, ont empêché pendant si longtemps la propagation d'un grand nombre d'idées et de vérités utiles, qui sont devenues générales et familières ailleurs.

La difficulté d'acquérir une existence suffisamment heureuse dans une société déjà .complètement arrangée, et l'espérance souvent trompeuse, mais toujours séduisante, d'obtenir une meilleure place dans un monde nouveau, sont deux motifs qui, de tout temps, ont fait naître le désir de l'émigration et de la colonisation chez les nattons déjà nombreuses : mais l'état du commerce, des lumières, et surtout du gouvernement de la mèrepatrie, ont donné à ce penchant naturel des directions diverses et des résultats. différents. Lorsque les portions émigrantes de la population se sont séparées librement pour aller porter l'agriculture et les arts utiles dans un sol fertile, auparavant inculte, et qu'un gouvernement doux, ou même une indépendance complète, les ont laissées jouir sans obstacle des avantages de cette nouvelle position , elles ont prospéré d'une manière incroyable, et ont donné naissance à de nombreuses, et, ce qui importe bien davantage, à d'heureuses générations. Telles furent autrefois les colonies' grecques qui allèrent s'établir sur les côtes de l'Asie mineure ; telles ont été dans les temps modernes les premiers établissements des Anglais sur le continent d'Amérique. Les colonies romaines, fondées sur d'autres principes, furent, pour l'aristocratie, un moyen d'étendre le pouvoir de la répu-

blique, en même temps qu'un expédient pour éloigner une population devenue turbulente par la pauvreté dans laquelle elle était tombée. Elles formèrent donc des établissements politiques et militaires toujours dépendants de la mère-patrie. Cette destination même les faisant placer dans des pays déjà habités et cultivés, il y avait, pour ceux, qu'on y transportait, peu d'occasions, comme

. peu de penchant, à développer l'esprit d'économie et d'entreprise qui caractérise une colonie indépendante. Sous ces divers rapports, elles paraissent avoir offert assez d'analogie avec les établissements modernes des Européens dans l'Inde ; de même que les colonies carthaginoises, déterminées, moins par l'excès de la population, que par le désir d'imposer des tributs et de s'approprier le commerce exclusif de certaines contrées, ne sont pas mal représentées par les premières expéditions européennes sur les eûtes d'Afrique et dans le continent américain. . Ces dernières expéditions, entreprises d'abord avec tant d'audace et suivies depuis cinq siècles avec toute l'ardeur que la soif de l'or inspire, ont été loin de réaliser les rêves brillants qu'elles avaient fait naître. L'expérience a montré que les colonies qui fournissent l'or, l'argent, et les pierres précieuses, ne sont pas, à beaucoup près, les plus avantageuses à la mère-patrie, dont elles ruinent l'agriculture en attirant ses capitaux et ses efforts vers le travail incertain des mines, .en même temps qu'elles gênent son commerce, ou même le rendent nul, par les entraves que ce genre d'exploitation exige. Les colonies, fondées sur la culture du sol par des esclaves, donnent des profils moins dangereux et plus durables; car, l'esclave produisant toujours plus qu'il ne consomme, l'excédant devient le bénéfice assuré du maître. Mais, outre l'immoralité révoltante de fonder ainsi les jouissances habituelles d'une portion du genre humain sur la misère permanente d'une autre partie, ce système a -encore contre lui le désir immodéré des richesses, et des richesses rapides, qu'il excite chez les colons.

Car ce sentiment, les faisant toujours se regarder comme pas-

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sagers sur un sol qu'ils aspirent à quitter pour rapporter leur luxe en Europe, forme un obstacle insurmontable à ce que ce genre dé colonie puisse atteindre l'état permanent d'aisance et de bonheur intérieur qui assurerait sa prospérité. L'exemple de l'Amérique anglaise a désormais prouvé d'une manière assez frappante que le meilleur système de colonisation est celui qui, offrant a la culture un sol fertile, inspire au colon le désir d'une aisance honorable, lui promet une heureuse indépendance au milieu des terres qu'il aura lui-même défrichées, l'habitue ainsi par plaisir, autant que par nécessité, à une vie simple, passée dans l'exercice de l'ordre, de l'économie, des jouissances domestiques, et l'attache à son nouveau séjour comme a une autre patrie. Pouf que rien ne manquât a cette grande leçon donnée par des événements dont le souvenir est si proche, on a pu voir que de pareils établissements tiennent bien plus fortement qu'on ne serait porté a le croire, a leur patrie ancienne; qu'il faut toutes les inconséquences, toute la dureté du pouvoir arbitraire, pour les déterminer a s'en séparer; et qu'enfin, lorsqu'ils s'en séparent, l'accroissement rapide des richesses que l'indépendance ' leur procure, produit, dans l'augmentation des relations commerciales, un ample dédommagement à la métropole, vers laquelle leurs habitudes, et t'avantage plus grand pour eux dans la culture du sot que dans l'industrie manufacturière, les attirent encore longtemps. Avant la rupture de 1783, les colonies anglaises en Amérique tiraientd' Angleterre, dans les années tes plus favorables, pour environ trois millions sterling d'objets manufacturés. Lorsqu'elles se séparèrent, on crut, en Angleterre même, que l'époque de ce florissant commerce était finie : néanmoins, trente ans après, vers 18)3, l'exportation annuelle s'était accrue jusqu'à onze et douze millions, et l'on s'attendait a la voir s'élever au moins jusqu'à quinze, c'est-à-dire à devenir quintuple de ce qu'elle était avant l'époque de l'indépendance.

Ce système de colonisation, le seul conforme aux règles de la.

morale et de la justice, parait être aussi celui qui convient le mieux aux besoins actuels des vieilles sociétés européennes. L'accroissement de la population, manifesté par la pauvreté, le malaise, et l'agitation des peuples semblent demander qu'on leur ouvre de nouveaux moyens de se procurer les nécessités dé la vie, et môme, jusqu'à un certain point, les jouissances auxquelles ils se sont accoutumés. L'extension de l'industrie et du commerce intérieur ne peut fournir, pour de si grands besoins, que des ressources d'une instabilité dangereuse, ou même aujourd'hui tout à fait idéales, s'il est vrai, comme le pensent des négociants et des manufacturiers du premier ordre, que la production manufacturière de l'Europe soit en ce moment supérieure non-seulement à sa consommation propre , mais à celle de tous les marchés qui lui sont ouverts. On peut, il est vrai, trouver, pour presque tous les peuples, des secours moins périlleux, et plus efficaces, dans le perfectionnement de leur agriculture et le défrichement des portions encore incultes de leur territoire ; mais ce sont là, en quelque sorte, de dernières richesses qu'il faut également ménager, et qu'il faut se préparera remplacer bien avant qu'elles ne s'épuisent. Ces vérités, dont la connaissance est si imporlante pour le repos des sociétés d'Europe, semblent spécialement diriger le système universel de communication, de colonisation, et même de conquête, que l'Angleterre poursuit avec tant d'ardeur et de persévérance dans toutes les parties du monde. La prudente Angleterre prévoit, disons mieux, elle ressent déjà les dangers auxquels peut l'exposer cette population que le développement immodéré des manufactures a fait naître chez elle pendant la guerre, et qui, après avoir été alors alimentée par une excessive consommation du capital national, ne trouve plus aujourd'hui assez de travail dans les besoins bornés de l'état de paix. C'est pour cela, autant que pour satisfaire à son ambition, qu'elle se presse de s'établir sur les rochers de toutes les mers et sur les terres encore libres de tous les continents. Attentive à la nécessité qui s'avance, comme

un pilote habile présage la tempête, elle multiplie toutes les ressources qui peuvent l'aider à.la combattre; elle garde pour l'avenir tes contrées qui peuvent encore servir à la culture ; et quand, par la force de la nature ou des événements, elle ne peut, ou n'ose pas, être agricole, elle est conquérante. C'est ainsi que nous la voyons en même temps pousser ses établissements dans l'intérieur de l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance, dont le climat salubre et tempéré lui réserve des champs fertiles qu'elle ne veut pas cultiver encore', tandis que ses armées étendent dans l'Inde un empire dont les dépenses annuelles excèdent pour elle les revenus. C'est que, sans avoir les avantages moraux des colonies agricoles et fixées, sans avoir aussi l'attrait que de semblables colonies présentent comme nouvelle patrie, l'Inde est cependant encore un moyen puissant d'exportation et de travail pour une portion considérable de la population anglaise, qui trouve à s'y employer activement et utilement dans les armes, la marine, l'administration, le commerce ; moyen d'autant meilleur qu'il s'étend à toutes les classes de la société, dont il ne dégrade point le caractère individuel, et que, sur un si grand nombre d'émigrants, il ne permet le retour dans la terre natale qu'à ceux dont la fortune est ordinairement le fruit de la bonne conduite et du talent. Il est vrai que ces avantages attachés à l'empire de l'Inde ne peuvent se conserver qu'à l'aide d'un système continuel d'envahissement et de conquête ; qu'étant établis par domination sur une population immense, il faut sans cesse combattre aux frontières de l'empire pour maintenir la paix dans l'intérieur, de sorle que la politique et les armes y sont les deux seuls soutiens du pouvoir : mais ce

> Au moment où nous imprimons cet article, nous voyous, parles journaux, que te gouvernement anglais vient de se déterminer à user de cette ressource. Le parlement a accordé une somme destinée à donner aux classes pauvres, . que le besoin pousse à l'émigration, de modiques secours pour favoriser leur transport dans l'Afrique australe, sans toutefois leur offrir des avantages suffisants pour leur inspirer trop d'intérêt & quitter la mère-patrie.

sont là des inconvénients inévitablement attachés à un système d'établissement purement commercial et militaire ; et l'on est encore heureux de reconnaître que, malgré les dures conséquences' qu'un tel système entraîne nécessairement pour la population indigène, l'état de cette population, sous lé gouvernement actuel de l'Inde, est moins malheureux qu'il n'était sous ces despotes militaires, sans loi et sans civilisation, qui s'arrachaient continuellement ce beau pays avant que les Anglais s'en' fussent emparés. Les mêmes principes qui, aux yeux du gouvernement anglais, ont donné tant d'importance à des populations si éloignées, ont dû naturellement tourner ses vues vers la possibilité d'établissements qui seraient bien plus avantageux par leur proximité. Tels sont ceux que l'on peut former dans la partie australe de l'Afrique, sous le rapport de l'agriculture, et sur ses côtes occidentales, pour le commerce. Aussi, que de tentatives diverses, que d'efforts réitérés les Anglais n'onl-ils pas faits pour lier des relations politiques et commerciales avec ce vaste continent ! Tandis que leur gouvernement, mettant à profit l'abandon où la guerre avait laissé les . établissements des autres puissances de l'Europe, s'efforçait d'affermir et d'étendre les siens sur les côtes occidentales, une association de personnes riches et éclairées entreprit ce que l'on pouvait appeler la découverte de l'intérieur de l'Afrique , en y faisant pénétrer, de" divers côtés, des voyageurs instruits et hardis, chargés d'examiner la nature du pays, la situation et la force des peuples qui l'habitent, d'étudier leurs mœurs, leur industrie, leur commerce, et de recueillir toutes les notions qui pouvaient inté- ■ resser la géographie, l'histoire, ou servir de base aux spéculations commerciales'. A cette époque (1788), la Cafrerie avait déjà été visitée par Spajmann, Paterson, et surtout par Le Vaillant. Ce dernier en avait décrit l'état politique, les mœurs; et, s'avanoant avec autant de hardiesse que de bonheur dans ces contrées sauvages, il y avait découvert des peuples dont le nom même était, avant lui, inconnu aux Européens. L'Egypte, la Nubie,

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l'Abyssinie, depuis longtemps accessibles, avaient été amplement décrites par Norden, Bruce et Voluey ; mais , de tout le reste de 'l'Afrique, on né connaissait guère avec certitude que les cotes, et la petite étendue de territoire qui avolsinait Immédiatement chaque établissement militaire européen. Le premier voyageur envoyé par la Société d'Afrique fut Ledyard, Américain d'un esprit entreprenant et d'un courage à toute épreuve. Il partit en 4788, et essaya de pénétrer par l'Egypte. Ayant pris à Alexandrie l'habillement et les manières des naturels du pays, il parcourut heureusement la Basse-Egypte, et recueillit, dans la conversation des marchands d'esclaves, des idées très-justes sur le commerce de l'intérieur, la nature du pays et la route des caravanes ; mais il mourut en se rendant à Sennaar. En même temps que l'Association africaine essayait cette tentative, elle envoyait d'un autre coté Lucas, autre voyageur qui, ayant résidé longtemps à la cour de Maroc, connaissait parfaitement les manières et le langage des Arabes. Lucas devait aller de Tripoli au Fezzan par le désert et revenir par la. Gambie ou la cote de Guinée ; mais il ne put aller plus loin que de Tripoli à Mesurais. Deux ans après, en 1790, l'Association envoya le major Houghlon pour pénétrer par la ri' vière de Gambie et traverser le pays de l'est à l'ouest. Houghtoa remonta en effet cette rivière jusqu'à une grande distance de son embouchure; mais, après avoir essuyé mille traitements barbares de la part de ces peuples sauvages, il mourut misérablement. Le sort qu'il avait éprouvé, n'empêcha pas le célèbre.Mungo-Park de tenter la même entreprise. Ce qu'il éprouva de dangers, de malheurs et de misère , ne peut se concevoir que lorsqu'on a lu sa narration ; mais, plus fortuné que son prédécesseur, il échappa, et rapporta ainsi eu Europe les premières notions authentiques sur l'intérieur du continent africain. Mungo-Pàrk s'était avancé jusqu'à près de quatre cents lieues de la cote ; il avait pénétré jusqu'au grand fleuve du Niger, dont il avait trouvé le cours dirigé de l'ouest à l'est : il avait découvert plusieurs des villes

puissantes qui bordent les rives de cet autre Nil. La perfidie soupçonneuse des' Maures ne lui permit pas de s'avancer jusqu'à Tombuctoo, de toutes ces villes la plus célèbre, et qu'il aurait tant souhaité d'atteindre. Contraint de revenir, il suivit ii son retour te cours de ce Niger qu'il avait le premier reconnu; il chercha à recueillir des renseignements sur la position de sa source, de celle de la rivière du Sénégal, et revint enfin aux établissements anglais, lorsqu'on n'espérait plus le revoir. Néanmoins, ce qui peut donner une idée de son incroyable courage, tant de souffrances l'avaient si peu abattu, qu'il résolut de tenter une seconde fois ce périlleux voyage; il partit, mais ne revint plus. M. Bowdich paraît avoir recueilli des renseignements qui rendent sa mort trop certaine. Suivant ces rapports, Mungo-Park s'était avancé sur le Niger jusqu'à la séparation de ce fleuve en deux branches , dont l'une, coulant au nord-ouest, va passer près de Tombuctoo ; il avait même dépassé cet embranchement, et continué sa roule en suivant toujours' la branche principale, qui dès lors se dirige vers le sud-est : mais , arrivé près de Boussa, lé vaisseau qui le portait s'avança vers des écueils cachés; en vain des naturels, qui avaient vendu précédemment des vivres au voyageur anglais, essayèrent de se précipiter après lui pour l'arrêter; le vaisseau toucha. L'infortuné Mungo-Park essaya de se sauver à la nage; mais le courant t'entraîna avec une force irrésistible , et il fut englouti dans les flots. Il est malheureusement bien difficile de douter de la réalité de ce désastre, raconté a M. Bowdich par des Maures qui se donnaient pour en avoir été les témoins oculaires.

Tandis que Mungo-Park se dévouait avec tant de courage pour reconnaître la partie occidentale de l'Afrique, un simple particulier, M. W. Browne, excité par la curiosité et par le goût des aventures, entreprenait seul, avec ses propres ressources, de traverser ce continent de l'est à l'ouest. Parti d'Alexandrie le 24 février 4 792, il pénétra jusqu'à Siwah, que l'on croit être l'ancienne oasis d'Ammon , et" y reconnut des ruines que l'on a supposées

Être celles du temple de Jupiter : mais les obstacles que lui opposaient partout les Arabes, et des maladies cruelles, causées par le climat et la fatigue, le forcèrent de revenir en Egypte sans avoir pu s'avancer plus loin de ce coté. L'année suivante, il entreprit - ' sans succès d'aller par la Nubie en Abyssinie -r mais, n'étant pas découragé par ces tentatives infructueuses, il essaya encore de pénétrer dans l'intérieur par la route du Darfour, en se joignant à la caravane du soudan. Il alla eu effet jusqu'au Darfour : mais il lui fut impossible de s'avancer davantage ; et ce ne fut même que par une adresse pleine de présence d'esprit et de courage qu'il put persuader aux marchands de la caravane de le ramener en Egypte. A peine avait-il quitté ces entreprises hasardeuses, qu'il eut pour successeur un jeune Allemand nommé Horneman, envoyé par la Société africaine. Horneman, parti de Londres en 4 797, se trouvait à Alexandrie lors de la prise de cette ville par l'expédition française ; le général en chef lui donna la liberté de continuer son voyage, et lui procura même tous les secours par lesquels ii pouvait en faciliter le succès. Horneman partit du Caire le 5 septembre 4799 avec la caravane du Fezzan ; il traversa le désert de Libye, parvint à Siwah, déjà visitée par Browne, et, après soixante- quatorze jours d'une marche pénible, arriva jusqu'à Mourzouk, capitale du Fezzan. Il fit une courte excursion de Mourzouk à Tripoli, revint à Mourzouk, et, le 26 avril 1800, il écrivit à la Société africaine qu'il allait partir avec la caravane de Bournou. Depuis lors on n'a plus reçu de nouvelles de ce courageux voyageur, et il est devenu de jour en jour plus vraisemblable qu'il a péri comme ceux qui l'avaient précédé. L'Association africaine, affligée, mais non découragée par tant de funestes tentatives, renonça à l'espoir de pénétrer en Afrique par le nord, et ramena ses vues sur les cotes occidentales. Le sort de Hougton et de Mungo-Park la détourna des expéditions parle Sénégal et par la Gambie. Une nouvelle route fut suggérée par le Calabar, sur la cote de Guinée; mais ce nouveau projet servit seulement à

joindre un nom de plus, celui de Nichols, à ceux de tant d'infortunées victimes de leur zèle et de leur courage.

En général, si l'on considère les obstacles physiques qui s'opposent, en Afrique, aux progrès d'un voyageur européen, et les obstacles moraux bien plus grands encore que font naître, à ' chaque instant, sous ses pas, la barbarie des habitants, leur féroce avidité, leur jalousie envieuse et leur superstitieuse méfiance, on s'étonnera peu de voir qu'un si grand nombre de tentatives de ce genre aient eu constamment une issue malheureuse, et l'on sera peu porté à leur en espérer une autre à l'avenir. Même, la réunion de plusieurs hommes courageux ne suffit pas pour surmonter des dangers pareils. On ne peut malheureusement plus douter du sort funeste qu'ont eu le major Peddie, le capitaine Campbell et le médecin Cowdry, que le gouvernement anglais avait envoyés dans l'intérieur de l'Afrique par le Sénégal ; et l'expédition du" capitaine Tuckey pour l'embouchure du Congo, quoique entreprise sur un plan beaucoup plus vaste, et munie de ressources bien plus puissantes, n'a eu non plus pour résultat que la mort de ce capitaine, des officiers envoyés sous ses ordres et de tous les naturalistes volontaires engagés dans le voyage, sans aucune découverte nouvelle sur la géographie de l'intérieur, ou même sur les moyens d'y pénétrer*.

En comparant ces résultats constamment funestes avec le succès

1 Depuis que ceci a été écrit, le nombre de ces entreprises s'est beaucoup accru. Je me bornerai à mentionner la plus récente, celle du docteur Li vingston , qui a été aussi, Je crois, la plus instructive, ayant montré, mieux que toutfl autre, par son succès même, les difficultés spéciales qui s'attachent a ces tentatives, et les moyens les plus efficaces podr les surmonter. Après avoir résidé pendant plusieurs années, comme membre des missions protestantes, chez les peuplades sauvages qui confinent aux établissements anglais du Cap de Bonne-Espérance, H. Livingston profita de l'expérience qu'il avait acquise pour s'avancer au nord dans l'axe du continent d'Afrique jusqu'au 22* parallèle de latitude australe. Là, ayant acquis la confiance et l'estime d'un chef puissant, celui de Makololo, qui n'avait pas encore eu du communications directes avec les Européens, il obtint de lui des recommandations, et des secours de guides, au moyen des-

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complet que H. Bowdich vient d'obtenir dans la mission dont nous allons rendre compte, et qu'il à exécutée sans préparatifs, presque sans frais, seulement avec l'assistance de deux officiera anglais et de deux soldats pris parmi les naturels de Cape-Coast, à la solde de la compagnie anglaise, on pensera sans doute que le plan qu'il a suivi, doit avoir eu des avantages propres, et avoir été fondé sur d'autres principes que ceux -des voyageurs qui l'ont précédé; c'est en effet ce que l'on reconnaîtra facilement par le récit abrégé des aventures mêmes de ce jeune et heureux voyageur. Le voyage de H. Bowdich fut déterminé par une occasion politique. Le principal établissement des Anglais sur la côte d'Or, appelé Cape-Coast-Castte, avait, sous sa protection, une nation voisine, habitante des rives de la mer, appelée les Fantée-i. Un roi puissant de l'intérieur, le roi des Ashantéet, se trouvant offensé par cette nation, ou peut-être secrètement excité par quelque puissance européenne rivale de l'Angleterre sur ces cotes, déclara la guerre aux Fantées, envahit leur territoire, brûla leurs villages, massacra leur peuple et les réduisit aux dernières extrémités. L'établissement anglais lui-même fut bloqué et courut les plus grands risques : mais, le même pouvoir étranger, qui avait probablement suscité l'orage, ayant été ouvertement sommé de le conjurer, le roi des Asliantées s'arrêta, cessa ses attaques et consentit à entrer en liaison avec les Anglais. On saisit cette occasion de lui envoyer une ambassade solennelle, et l'on en confia la

quels il put remonter dus le nord-ouest Jusqu'à l'établissement portugais de Loanda, sur la cote occidentale de l'Afrique, vers 13° do latitude. Revenu de ce point à sa station centrale de Hakololo, comme il l'avait promis, il en repartit vers l'est avec les mêmes secours, et parvint ainsi & rejoindre la cote orientale vers le 31* de latitude a l'embouchure du Zambesi, proche de Mozambique, appartenant aussi aux Portugais, ayant eu l'honneur et la bonne fortune d'avoir le premier traversé le continent d'Afrique dans toute sa largeur. Ce qu'il lui a fallu déployer de patience, de modération, et de tranquille courage, pour se tirer sain et sauf des périls semés a. chaque pas sur sa route, ne peut se comprendre qu'en lisant la relation pleine d'intérêt et de simplicité qu'il en a faite. Elle a été imprimée a Londres en 1857. J. R.

conduite à un membre du conseil de la compagnie, M. James, gouverneur d'Acra, que son âge mûr et une longue résidence en Afrique semblaient rendre également propre à cet emploi difficile. H. Bowdich, qu'un ardent désir de se distinguer avait conduit en Afrique, fut attaché à l'expédition comme chargé des recherches scientifiques. On y joignit aussi deux autres jeunes gens, comme lui doués de résolution autant que de prudence: l'un, nommé H. Tedlie, était chirurgien -, l'autre, nommé M. Hutchison, devait être établi comme résident, si l'on réussissait à former une alliance. Une troupe de Fantées tes accompagnait, et devait leur servir de guides jusqu'à CoumasBie, capitale des Ashanlées, L'entreprise était aussi importante que périlleuse ; car, jusqu'alors, la méflauce des naturels avait été telle, que jamais un officier anglais n'avait pu seulement s'avancer dans l'intérieur, hors de la vue du fort Cape-Coast, sans courir le risque d'être massacré presque infailliblement.

' L'expédition quitta Cape-Coast-Castle le 88 avril 4817, et suivit d'abord la cote jusqu'à Annabamoo, où les Anglais ont aussi un établissement militaire. Il faut lire dans la relation même de M.,Bowdich, les étonnants détails qu'il donne sur la beauté du pays, ainsi que sur la force et la richesse de la végétation : un sol fertile, couvert d'ignames, d'ananas, d'aloès, nourrit des palmiers, des bananiers d'une proportion gigantesque, entremêlés d'arbres à coton de plus de cent cinquante pieds de hauteur ; mais, à côté de ces riches présents de la nature, et malgré sa prodigalité, ou plutôt à cause de cette prodigalité même, la pauvre race humaine n'offre aux regards que superstition, paresse et misère. Ce ne fut pas sans une profonde terreur que l'escorta de Fantées se résolut à entrer dans les forêts de l'intérieur, qu'ils essayèrent de se rendre moins redoutables en offrant un sacrifice aux esprits des bois. Leur répugnance était encore fortifiée par un motif d'une nature bien différente : habitant le long des côtes, ils avaient été jusqu'alors en possession de transmettre aux na-

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lions de l'intérieur, particulièrement aux Ashantêes, les marchandises européennes. Ils concevaient fort bien qu'une communication immédiate entre les Anglais et les Ashantêes detruisa.it radicalement ce trafic si lucratif pour eux; et ils étaient déterminés à essayer de mettre à celte communication tous les obstacles possibles. Leur opposition, d'abord passive, et bornée à une mauvaise volonté évidente, alla enfin jusqu'à une résistance ouverte. Malheureusement la faiblesse de caractère du commandant anglais, et le découragement qu'excitaient déjà en lui les difficultés inséparables d'un tel voyage, augmentaient encore le danger de ces dispositions; mais la fermeté inébranlable de M. Bowdich et de ses jeunes compagnons en triomphèrent. Aux yeux de toute cette troupe de sauvages insubordonnés, ils osèrent arracher aux chefs des Famées leurs baguettes d'or, marque dislinctive de leur dignité, et les remirent dans des mains plus fidèles. Une punition sévère, mais non cruelle, exercée sur un des plus mutins, fit rentrer tout le reste dans le devoir, et la caravane continua sa route sans avoir désormais à vaincre d'autres obstacles que ceux que la nature physique présente dans ces contrées sans. communication. Cette jalousie des naturels de la cote pour le trafic des marchandises d'Europe, est le premier danger que doivent rencontrer tous les voyageurs qui veulent pénétrer dans l'intérieur du pays, et il ne cesse même jamais pour eux ; il les accompagne dans toute leur roule : ear des motifs de méfiance pareils existent entre les chefs despotiques des différentes peuplades; et surtout ils existent au plus haut degré chez les Maures, qui, répandus dans toutes les parties de l'Afrique, sont, de temps immémorial, en possession d'y transporter et d'y vendre tous les objets manufacturés qui se tirent d'Europe ou du nord de l'Afrique. En lisant les relations du petit nombre de voyageurs dont nous avons rapporté plus haut les tentatives, on s'aperçoit aisément que ce sentiment de jalousie et d'avarice commerciale a été la cause la plus puissante, comme la plus ordinaire, des difficultés

qu'ils ont éprouvées ; et ce résultat inévitable, qui s'est produit pour l'expédition de M. Bowdich à son entrée en Afrique, s'est encore fait sentir après son arrivée à Coumassie même.

La caravane arriva à cette capitale des Ashanlées après vingthuit journées de marche excessivement pénible. A son entrée, un (lot de plus de cinq mille personnes, la plupart guerriers,l'accueillirent avec les démonstrations les plus tumultueuses et les plus bruyantes, mêlantà leurs cris sauvages les sons effrayants de leur musique militaire, et des décharges de mousqueterie, faites de si près, que la fumée enveloppait les voyageurs : tout cela accompagné de gestes et de danses guerrières, dont le mouvement allait jusqu'à la frénésie. Après avoir été retenus par cette multitude pendant une demi-heure, les voyageurs eurent enfin la liberté d'avancer, entourés par des guerriers dont le nombre, joint à la foule du peuple, rendait leur marche aussi lente que si elle avait eu lieu dans la rue la plus populeuse de Londres. Sur la route, un spectacle inhumain, contemplé par le peuple avec une attention stupide, arrêta forcément leurs regards pendant quelques instants : c'était un pauvre malheureux que l'on torturait avant de le sacrifier. Il avait les mains liées derrière le dos; un couteau était passé à travers. chacune de ses joues, auxquelles ses lèvres étaient attachées; une de ses oreilles, déjà coupée, était portée devant lui comme en triomphe; l'autre pendait de sa tête, encore attachée par un petit morceau de peau ; il avait plusieurs blessures dans le dos, et un couteau était enfoncé dans chacune de ses épaules ; il était conduit par une corde passée à travers dé ses narines, et que tenaient les bourreaux ayant la tête enveloppée par d'immenses bonnets noirs à longs poils. Les voyageurs, s' étant promptement arrachés à ce spectacle horrible, obtinrent enfin la liberté d'approcher du lieu où le roi était placé. Quoique ce qu'ils avaient déjà vu de population et d'armes eût fort élevé leur attente, ils n'étaient nullement préparés au spectacle qui se développa tout à coup à- leurs regards. Une élen-

due de près d'un mille de circonférence était couverte d'une foule aussi richement que singulièrement parée. Le roi, ses tributaires, ses capitaines, paraissaient dans l'éloignement, avec une suite aussi nombreuse que variée, et séparée des Anglais par une masse serrée de guerriers, qui semblaient rendre leur approche impossible. Les rayons du soleil brillaient de toutes parts sur une telle multitude d'ornements d'or, que la vivacité' de leur réflexion, devenait presque aussi insupportable que l'étouffante chaleur de l'air. A l'arrivée des Anglais, plus de cent troupes dé musiciens sonnèrent ensemble les fanfares de leurs chefs : les éclats bruyants d'un nombre infini de cors, de tambours et d'instruments de métal, ne cessaient de se faire entendre par intervalles que pour laisser succéder à leurs mâles accents, les sons plus! oux de longues flûtes réellement harmonieuses; tandis qu'on voyait de toutes parts s'agiter dans les airs une multitude de parasols de soie de toutes couleurs, assefc larges pour couvrir chacun plus de trente personnes, et surmontés par des croissants, des pélicans, des éléphants, des armes et d'autres ornements plaqués d'or. Sous ces abris étaient portés les palanquins des chefs, garnis de coussins moelleux, recouverts en taffetas écarlate, avec les plus riches draperies pendantes sur leurs bords. Les vêtements des principaux chefs et ceux de leur suite étaient d'une magnificence excessive, et devaient être d'un prix exorbitant par la diversité infinie de soie étrangère qu'il avait fallu défiler pour les tisser. Ils étaient excessivement lourds et rejetés sur l'épaule comme la toge romaine. Des amulettes moresques, chèrement achetés, richement encadrés en or, y étaient suspendus par des colliers d'or massif. Une infinité d'autres ornements d'or étaient distribués sur toutes les parties de leur parure; leurs sandales étaient de peau blanche et délicatement travaillées; à leur poignet gauche pendaient des bracelets d'or, et des masses brutes d'or natif, si pesantes, qu'il fallait les soutenir en les faisant reposer sur la tète de jeunes enfants. Des pipes d'or et d'ar-

gent brillaient de toutes parts. Des têtes de loup et de bélier en or, de grandeur naturelle, étaient suspendues aux poignées d'or des épées que l'on portait en grand nombre autour de chaque cher : les gaines de ces épées étaient faites en peau de léopard ou avec une espèce de coquille à surface chagrinée; les lances étaient plates, élargies a leurs extrémités en forme de raquettes, et rouillées de sang. La richesse et la diversité des instruments militaires répondaient à cette magnificence. Au milieu de cette cour noire, les voyageurs furent tout à coup surpris de voir un certain nombre de Maures, non moins remarquables par leur présence même que par leur habillement : ils étaient dix-sept chefs, vêtus de longs habits de satin blanc richement brodés, avec des pantalons et des chemises de soie, et de grands turbans de mousseline blanche, garnis de pierres précieuses; leur suite portait des turbans rouges et de longues chemises blanches; ceux d'un rang inférieur avaient des turbans bleus. Ils levèrent lentement les yeux sur les Anglais, quand ceux-ci passèrent devant le front de leur troupe, et les suivirent d'un regard malveillant.

Enfin le redoublement des fanfares et te resserrement des lignes militaires annoncèrent aux voyageurs qu'ils approchaient du roi : déjà Us passaient entre les officiers de sa maison ; le chambellan, le grand cor de chasse d'or, le chef des messagers, ■ le chef des exécutions royales, le chef du marché public, le gouverneur des sépultures royales, le chef de la musique, étaient assis au milieu d'un cortège qui annonçait leur dignité et l'importance de leurs charges. Derrière le maître d'hôtel (littéralement le cuisinier), on portait un grand nombre de petites pièces de service de table, couvertes de peaux de léopards, et devant lui étaient étalées un grand nombre de pièces massives d'argenterie, des aiguières, des bols a punch, des bouilloires, des cafetières, et un grand vase aussi d'argent, garni de poignées pesantes, qui paraissait destiné à brûler des parfums; le tout semblait de fabrique portugaise. L'exécuteur de la haute justice, homme d'une

immense stature {personnage essentiel dans toutes les fêtes et toutes les représentations royales), avait sur la poitrine une petite hache d'or massif : devant lui on portait le billot de mort, taché de grumeaux de sang, et en partie couvert d'une couche de graisse humaine. Les quatre interprètes du roi, aussi richement vêtus qu'aucun des autres chefs, se distinguaient par les verges d'or, signes de leur office, que l'on portait de toutes parts en faisceaux autour d'eux. Le chef de la trésorerie ajoutait à sa magnificence propre celle que lui donnait la richesse de son maître. Les boites, les mesures et Les poids étaient d'or massif. Le nombre total des guerriers qui parurent dans cette cérémonie, était de plus de trente mille.

Cette description fait assez connaître de quel intérêt devait être pour les Anglais une alliance avec le roi des Ashantées : mais la même politique étrangère qui avait récemment armé ce roi contre eux, les attendait à sa cour; et elle trouvait un puissant appui dans la jalouse méfiance des Maures, qui, jusqu'alors, ayant joui d'une grande influence- politique, religieuse et commerciale, sentaient bien que ces avantages leur seraient nécessairement enlevés par une alliance directe entre le roi et les Anglais. Aussi tous les moyens que la ruse la plus raffinée peut faire agir auprès d'un despote, tout ce que l'esprit de séduction et d'intrigue peut imaginer de souplesse, enfin tout ce que cet art des . cours que l'intérêt développe aussi bien parmi les féroces suivants d'un roi sauvage que parmi les courtisans polis des princes d'Europe, fut mis en usage pour rompre les desseins des envoyés anglais. On trouva le moyen de donner contre eux des soupçons au roi, de lui représenter quelques circonstances de la conduite du gouverneur de Cape-Coast comme injurieuse pour sa personne; enfin,- de lui faire regarder l'envoi même des Anglais à sa cour comme un piège qui couvrait les plus perfides desseins. Lorsqu'on l'eut ainsi irrité au plus haut point contre eux, on les amena à son audience, pour s'entendre accabler des

plus vifs reproches et des menaces les plus horribles. Le commandant d'Acra, chef de la mission, surpris et troublé au dernier point de cet accueil, ne sut que s'excuser sur l'innocence de ses intentions personnelles, sans nier rien de la conduite du gouverneur général, dont cependant il tenait sa mission, et demanda la permission de s'en retourner à Cape-Coast avec son escorte pour éclaircir ces sujets de plainte. Cette faiblesse étant naturellement prise pour un aveu formel, le roi, enflammé de colère, le renvoya de sa présence. Tout était perdu pour les Anglais, et leur vie même était en grand péril, lorsque M. Bowdich et ses deux jeunes compagnons se décidèrent à prendre sur eux seuls la conduite et la responsabilité d'une affaire si désespérée. Ayant prévenu de leur résolution M. James, jusqu'alors leur chef, ils demandèrent . à parler encore une fois au roi; ce qui leur étant accordé, sans. doute parce qu'on les croyait perdus sans ressource, M. Bowdich prit la parole d'une manière solennelle, repoussa les soupçons élevés contre les desseins et la conduite du gouverneur général, et, pour preuve de la vérité de ses assertions, il annonça que son intention était de renvoyer M. James à Cape-Coast avec l'escorte de Pantees, et de rester seul, avec ses deux compagnons, entre les mains du roi à Coumassie, jusqu'à ce que les différends qui s'étaient élevés fussent aplanis. Cette démarche franche et hardie releva tout à coup le crédit des Anglais; leur offre fut acceptée, et ils s'empressèrent aussitôt de la mettre à exécution. En même * temps, ils écrivirent au gouverneur général pour lui exposer le parti qu'ils s'étaient crus obligés de prendre, et, en se soumettant à sa justice, ils ajoutèrent ces nobles paroles : « Toutefois, si, c d'après votre réflexion et la connaissance approfondie que vous « avez de l'état des choses, vous jugez que la demande du roi des « Ashantées ne peut pas s'accorder avec votre bonne foi et voire * honneur, Thistoire'de notre pays a fortifié nos âmes par l'il- « lustre exemple de Vansittaart et de ses collègues, lorsque, se < trouvant placés dans une position pareille à la notre, à une

c époque où le commerce anglais avec l'Inde était dans un état « aussi précaire que l'est aujourd'hui celui d'Afrique, ils écri- • virent au conseil de la compagnie cette dernière demande que « nous répétons aujourd'hui pour nous-mêmes : Ne mettez pas « nos vies. en balance avec l'honneur et les intérêts de notre « patrie. » Un cœur élevé doit avoir un vif plaisir & exprimer des sentiments si nobles ; mais il faut une grande force d'âme, et une rare constance, pour les éprouver encore en présence d'une mort certaine, et qui doit être accompagnée de tous les tourments .que peut inventer la plus ingénieuse barbarie. Je n'ajouterai qu'un mot nécessaire pour faire complètement juger un tel caractère : c'est que celui qui écrivait cette dépêche, et qui avait eu l'audace de prendre un parti si hardi et si décisif, avait vingt-trois ans, et se trouvait employé pour la première fois.

Un si haut dévouement ne pouvait être qu'approuvé ; il le fut. Les torts apparents ou réels dont se plaignait le roi des Ashantées, furent expliqués ou réparés, et M. Bowdich reçut du gouverneur général l'ordre de prendre le commandement de la mission qu'il avait sauvée. Son courage, sa noble franchise, ses belles qualités, et jusqu'à sa jeunesse, lui concilièrent l'estime et l'amitié du roi, désarmèrent même la jalousie des Maures, et amenèrent enfin la conclusion d'un traité de commerce conçu dans les termes les plus avantageux pour les Anglais : on le trouve rapporté dans l'ouvrage. La négociation ne fut pas toutefois exempte de ces nuages qui, dans les cours d'Europe, s'indiquent par des réserves et des froideurs pleines de politesse, mais qui, chez un despote africain, s'expriment par des attaques publiques et par des tentatives d'assassinat; mais la longanimité indomptable du jeune négociateur, et les avantages mêmes qu'il sut prendre des obstacles injustes ou perfides qu'on lui suscitait, finirent par dissiper tous les orages. Un commerce florissant, en pleine activité, et d'un avantage signalé pour sa patrie, est aujourd'hui le résultat de son dévouement et de ses efforts ; mais le

terme de sa mission politique n'est pas celui des services qu'il a rendus aux sciences et aux lettres. Admis dans l'intimité d'un roi africain, dont la puissance est telle, qu'il peut lever une armée de deux cent mille hommes, considéré comme la seconde personne du royaume, aimé du chëtle plus distingué des Maures, respecté de tous les autres, on conçoit qu'il a pu recueillir, sur l'intérieur de l'Afrique, des renseignements qu'aucun voyageur isolé n'a eu autant d'occasions d'obtenir, et que Bruce même n'a pas pu se procurer à la cour d'Abyssinie, trop éloignée, par sa situation et ses relations habituelles, des lieux et des objets que la curiosité européenne a aujourd'hui le plus d'intérêt de connaître dans le continent africain. L'examen des résultats obtenus à cet égard par H. Bowdich fera la matière d'un second article, où, en parcourant les divisions de son ouvrage, nous tacherons d'indiquer ce qu'il a rapporté de plus remarquable sur les mœurs des Ashantées, leur gouvernement, leur histoire, et la géographie intérieure de l'Afrique.

' A la fin du premier extrait que nous avons donné de cette intéressante relation, nous avons laissé l'auteur établi à la cour d'un roi puissant de l'intérieur de l'Afrique, ayant conquis l'estime de ce prince par la noblesse de son caractère, et ayant su lui inspirer assez de confiance pour lui faire conclure un traité d'amitié et de commerce aussi honorable qu'avantageux pour les Anglais. Cet heureux résultat, et les négociations mêmes qui l'avaient amené,

plaçaient M. Bowdich dans une position très-favorable pour acquérir sur les mœurs des Ashaptées, sur la constitution de ce peuple, ses lois, sou histoire, ses relations politiques ou commerciales, des Dotions sûres, et propres à jeter une lumière toute nouvelle sur l'intérieur si peu connu de l'Afrique. Quoique les hommes qu'il avait sous les yeux fussent, en beaucoup de points, des barbares, livrés aux superstitions les plus stiipides comme les plus féroces', ils ne manquaient ni de sagacité, ni de connaissances positives sur tout ce qui tenait à l'intérêt de leur fortune ou de leur pouvoir ; et ils étaient eu état de fournir sur ces objets d'aussi bons renseignements 'qu'auraient pu le faire les Européens les plus civilisés. A la première audience que M. Bowdich obtint du roi, laquelle eut lieu, selon l'usage, en présence des grands de sa cour, ce prince lui demanda, ou plutôt lui fit demander par ses ministres, d'où il venait et quel dessein l'avait amené dans son royaume. H. Bowdich, comme un autre Colomb, se mit à- décrire en termes magnifiques la puissance et la richesse de l'Angleterre, le nombre et la valeur de ses soldats, la perfection de ses arts, enfin la multitude de ses vaisseaux couvrant toutes les mers et allant porter les produits de son industrie'dans toutes les parties du monde.— Nous sommes, ajouta-t-il, venus de notre patrie pour vous faire part de tous ces bienfaits, pensant que les répandre chez tous les peuples est le plus noble hommage de reconnais* sauce que nous puissions offrir au Dieu à qui nous les devons. —Ce motif, reprit le roi, ne saurait être véritable. Je vois bien que vous êtes fort supérieurs aux Ashantées pour l'industrie et les arts; car dans le fort de Cap-Coast même, qui n'est qu'un petit établissement, vous avez beaucoup de choses que nous ne savons pas fabriquer : mais il existe ici, dans l'intérieur, un peuple, celui de Kong, qui est aussi peu civilisé, comparativement à nous, que nous le sommes comparativement à vous-mêmes. Il ne sait ni fabriquer les ornements d'or, ni bâtir des habitations commodes, ni tisser des vêtements. Cependant il n'est pas un seul de

mes Ashantêes, même des plus pauvres, qui voulût quitter sa maison pour l'unique .but d'aller instruire le peuple de Kong. Maintenant comment voulez-vous me faire croire que c'est seulement pour un motif aussi frivoleque vous avez quitté celte Angleterre si belle et si heureuse, que vous avez traversé une grande étendue de mers, entrepris par terre un voyage pénible et dan- gereux, renoncé à coucher dans un lit, à jouir de toutes les douceurs de la vie, et qu'enfin vous êtes- venu vous mettre ici prisonniers dans mes mains, au hasard de vous faire couper la tète? L'argument était, comme on voit, assez vif. Il fut réitéré le lendemain devant l'assemblée publique de tous les chefs militaires ; et, avant queM.Bowdich pût? répondre, un des ministres maures se leva, s'approcha du roi, lui dit tout bas quelques paroles, après quoi ce prince ajouta:— Et si tels sont aujourd'hui les desseins de voire nation, pourquoi donc en avez-vous agi si différemment dans l'Inde? Le jeune négociateur, sans s'étonner, allégua une différence dans les vues actuelles du gouvernement, fit valoir la dissemblance des circonstances, la nécessité où l'on s'était trouvé de recourir à une défense légitime ; enfin il finit par persuader. Hais celte anecdote qu'il nous a racontée, suffit, à ce qu'il nous semble, pour montrer que le roi des Ashanlées n'était pas si mal informé de ce qui se. passait hors de son royaume, et qu'il devait au moins être en état de donner de bons renseignements sur ses plus proches voisins. M. Bowdich ne manqua pas de mettre à profit une si belle occasion ; et, dans ses entretiens journaliers, tant avec ce prince qu'avec les chefs maures qui résident à sa cour, il eut toute la facilité de recueillir sur la géographie, la politique et les mœurs de l'intérieur de l'Afrique une multitude de notions aussi précieuses par la confiance qu'elles méritent qu'intéressantes par leur nouveauté.

D'après une tradition trop générale et trop récente pour pouvoir être révoquée en doute, il paraît que le royaume actuel des Ashantêes fut fondé, vers le commencement du xvme siècle, par

un parti de guerriers venus de l'est. Le chef de ces guerriers, nommé Saï Tootoo, devint roi du pays conquis, et ses premiers capitaines formèrent l'origine d'une aristocratie militaire, dont le principal privilège, d'un prix immense dans ces moeurs barbares, était d'être à l'abri de toute peine capitale. Mais un des successeurs de ce prince, nommé Saï Cudjo, redoutant la trop grande influence des familles de ces premiers fondateurs, enleva leur rang à la plupart d'entre elles, et le transporta a d'autres familles indigènes qui lui étaient dévouées, de sorte qu'il affermit ainsi son pouvoir, en conservant ce rouage essentiel du gouvernement. Ces familles sacrées, aujourd'hui au nombre de quatre, forment le second degré de l'autorité. Le troisième est l'assemblée des chefs militaires. Le reste de la population est soldat, ou esclave, ou vassal des grands, et se compose en trèsgrande partie du peuple primitivement subjugué. Mais le gouvernement travaille sans cesse a effacer cette différence et à faire disparaître la trace de son origine étrangère ; chose d'autant plus facile, que, l'écriture n'étant pas connue du peuple, et n'étant même pratiquée à. la cour que par les conseillers maures, il n'existe pas de monuments historiques écrits. D'après des évaluations qu'il croit très-modérées, M. Bowdich porte la force militaire des Ashantées h deux cent quatre mille hommes ; ce qu'il considère comme indiquant une population totale d'environ . un million d'individus. Celte estimation pourrait paraître trop faible au premier coup d'œil : mais il faut remarquer que, dans un pays ainsi gouverné, la force militaire doit comprendre tous les individus mules en état de porter les armes ; et, en supposant que leur âge s'étende de dix-huit ans jusqu'à quarante-cinq, on trouve en effet que leur nombre doit être d'environ deux1 cent mille sur une population totale d'un million. C'est à peu près la population de l'Ecosse ; mais M. Bowdich croit que les Ashantées sont répartis sur une étendue de territoire deux fojs aussi grande.

Leur gouvernement, quoique despotique jusqu'à la. barbarie dans les détails, présente, dans les grandes affaires, le balancement de plusieurs pouvoirs. Le roi est le maître absolu de l'administration intérieure; les familles sacrées ne peuvent y influer que par leur crédit : mais elles participent de droit aux décisions qui intéressent la politique extérieure ; elles peuvent même alors arrfifer les volontés du roi par un veto formel. La guerre seule se décide parle concours de trois pouvoirs, qui sont le roi, les familles sacrées, et l'assemblée des chefs militaires.

Eu observant des formes aussi compliquées de gouvernement, chez un peuple qui d'ailleurs diffère essentiellement de la race nègre par sa physionomie, autant que par ses mœurs et son intelligence ; en trouvant chez ce peuple la connaissance trèsperfectionnée de plusieurs arts, tels que le tissage, la broderie, la poterie, le travail des cuirs, celui des métaux, l'orfèvrerie et l'architecture ; en y reconnaissant la pratique de plusieurs superstitions singulières et d'usages bizarres, étrangers aux Nègres, et même inconnus aux nations environnantes, M. Bowdich s'est trouvé naturellement porté a imaginer que les Ashantées provenaient originairement de quelque contrée de l'Afrique, plus civilisée que celle qu'ils habitent aujourd'hui. Un examen approfondi de cette idée l'a conduit à penser qu'ils descendent de ces anciens Éthiopiens1 qui, au rapport d'Hérodote, environ six cent . trente ans avant cet historien, furent dépossédés de leur pays par une colonie égyptienne, et qui depuis, toujours pressés par le mouvement de la population de l'est à l'ouest de l'Afrique, se sont enfoncés de plus en plus dans l'intérieur, en laissant au sud les Éthiopiens sauvages dont parlent Diodore de Sicile et Héro- dote, lesquels se trouvent encore aujourd'hui, avec les mêmes traits et le même caractère distinctif d'anthropophages, dans les contrées où ces historiens ont marqué leur séjour. Je rapporterai succinctement quelques-unes des analogies les plus frappantes que M. Bowdich indique à l'appui de cette opinion, etelles seront

d'autant moins déplacées, qu'elles auront en même temps l'avantage de faire connaître les traits les plus caractéristiques des mœurs et du gouvernement des Ashantées.

Déjà l'on a dû remarquer, dans ce qui précède, une similitude singulière entre le prénom de Saï ou Zaî, donné au roi des Ashantées, et celui de Za que prenaient les premiers rois de l'Abyssinie ; or, d'après les observations de M. Sait, il parait que les Abyssins descendent aussi d'une nation d'Éthiopiens, auxquels se sont mêlés, dans la suite des temps, des colonies venues d'Egypte*. Une autre coutume commune à ces deux peuples, c'est que le roi n'est jamais censé parler en public par lui-même, mais par des ministres ou interprètes qui répètent ses moindres observations. Chez les uns comme chez les autres, le roi ne mange jamais en public: il vit retiré parmi ses esclaves et les officiers de sa maison, et c'est un crime capital de s'asseoir sur son siège, que l'on renverse dés qu'il se lève. En Abyssinie, tout défaut corporel exclut du trône. Chez les Ashantées, la coutume autorise tout ce qui peut contribuer à la beauté de la race régnante, jusque-là que les intrigues les plus multipliées sont permises aux femmes de la famille royale, même avec les hommes de la plus basse condition, pourvu qu'ils soient beaux et bien constitués. Une conséquence assez naturelle de cette coutume, c'est qu'ils attachent la légitimité à la seule descendance par les femmes. Ainsi, au roi succèdent d'abord ses frères comme issus de la .même mère, puis les enfants de ses sœurs. Une ressemblance plus marquée et plus singulière encore, c'est que le roi des Ashantées, comme celui de l'Abyssinie, entretient une troupe 'd'enfants de grandes familles, attachés à sa maison en qualité de pages, et qui Sbnt élevés à voler avec adresse, comme les jeunes Spartiates. Les Ashantées, de même que les Abyssins, ne

diverse; coulâmes attribuées ic M. Bowdich CM constatée par les voyages de Bruce et di

combattent jamais la nuit, ni même après le coucher du soleil, quelques avantages que les circonstances leur présentent : chez les deux peuples également le mariage n'est qu'un marché, qui s'annule en rendant les sommes reçues; et la circoncision, quoique pratiquée quelquefois, n'y est point obligatoire. Ces analogies, et beaucoup d'autres que M. Bowdich a réunies dans un mémoire particulier qu'il a bien voulu nous communiquer, semblent trop caractéristiques pour être l'effet du hasard; mais ce qui leur donne encore plus de poids, c'est que l'on trouve aussi chez les Ashantées plusieurs usages tout à fait pareils à ceux de l'ancienne Egypte. Ainsi Hérodote raconte que les Égyptiens mangent dans les rues, mais que, pour les autres besoins de la nature, ils se retirent dans les parties secrètes de leurs maisons. Ces deux coutumes se retrouvent aussi chez les Ashantées; et, ce qui est une particularité qui ne se rencontre chez aucune nation nègre, ils ont, aux divers étages de leurs maisons, des latrines entretenues avec une recherche de propreté surprenante. Comme les anciens Égyptiens, ils laissent croître leurs cheveux et leur barbe, pour témoigner de leur douleur : ils n'embaument pas leurs morts, mais ils les enfument pour les conserver. Le blanc est chez eux la couleur sacrée, de même qu'il l'était en Egypte. Leurs prêtres sont vêtus de blanc, et se blanchissent aussi tout le corps avec de la chaux: on fait la même cérémonie aux accusés lorsqu'on les acquitte. Le roi et tous les grands portent des habits blancs dans les jours de représentation. Chez les Ashantées, comme dans l'ancienne Egypte, on entretient des crocodiles sacrés, que les prêtres sont chargés de nourrir avec des poulets blancs. On y reconnaît aussi cette coutume, rapportée par Hérodote, que chaque famille s'abstient d'une espèce particulière de viande; les unes, de mouton; d'autres, de chèvre; d'autres, de bœuf; ce qui forme entre elles autant de castes tout à fait distinctes, et désignées par ces noms-là. Leur architecture légère ne ressemble pas sans doute à celle des

monuments de Thèbes, et leurs palais de roseaux n'ont rien qui rappelle les pyramides ; mais ces grandes masses elles-mêmes ne nous représentent pas davantage les humbles habitations de l'ancien peuple égyptien- Toutefois les frêles demeures des Ashanteea ne sont pas entièrement dépourvues de caractères historiques; car, parmi les ornements nombreux et recherchés qui les décorent, on retrouve fréquemment une figure assez distincte de l'ancien Ibis. N'y a-t-il pas quelque chose de frappant dans ces anciens vestiges, tout effacés qu'ils sont en partie par la main du temps?

Après ce qui précède, un petit nombre de traits suffiront pour compléter le tableau de ce singulier peuple. J'ai dit que le gouvernement intérieur y- est despotique ; il l'est en effet de la manière la plus absolue, et avec un raffinement de politique incroyable. Par exemple, le roi, pour s'assurer de la fidélité des chefs qu'il veut honorer de quelque emploi considérable, prend un de leurs enfants qu'il fait élever près de sa personne, et il leur envoie en échange à élever ses propres enfants ou ceux de ses frères. Est-on mécontent d'un chef qui régit une province éloignée? On dissimule longtemps, et, s'il le faut, durant des années entières : cependant on accumule les preuves qui s'élèvent contre lui, on attire dans-la capitale les témoins qui peuvent l'accuser, on les cache et on les fait disparaître pour lui donner plus de sécurité ; enfin, lorsqu'on est parvenu à lui inspirer assez de confiance pour venir à la cour, on' l'arrête, on lui présente ces témoins qu'il croyait morts et qui semblent sortir du tombeau pour le confondre. Dans son trouble, il est bientôt convaincu et mis à mort, à moins qu'il ne rachète sa vie au prix de tous ses biens. En général, presque tous les crimes peuvent se racheter avec de l'or, et le roi hérite de l'or de tous ses sujets. L'État hérite aussi de tous les morceaux d'or qui tombent par terre dans le marché public; personne, pas môme leur propriétaire, ne peut les ramasser, sous peine de la vie. Lorsqu'une forte pluie vient laver

la place du marché, tout l'or qui se trouve rassemblé par les eaux, est religieusement couvert de terre, et laissé là comme un dépôt sacré. La récolte de cet or, durant le règne du roi actuel, s'est faite deux fois, et chacune a donné environ soixante mille francs de notre monnaie. Ce produit, ainsi que l'or que l'on enterre avec les membres de la famille royale, est considéré comme sacré, et on ne peut l'employer que pour la défense de l'État, dans des circonstances extraordinaires. Par une singulière fiction, qui indique une délicatesse d'orgueil bien susceptible, le roi est censé ne pas payer les services des grands officiers de sa cour; il leur fait seulement délivrer la quantité d'or jugée nécessaire pour subvenir à l'entretien de sa maison : mais cet or est pesé en poids du roi, qui est d'un tiers plus fort que le poids ordinaire, de sorte que la différence fait le revenu de leur charge. Lorsque le ' roi veut élever un de ses capitaines, en récompense de ses servicos,j! lui prête gratuitement, pour deux ou trois ans, une quantité d'or, afin qu'il la fasse valoir à intérêt, et qu'il puisse ainsi se mettre en état de soutenir la nouvelle dignité qu'on lui destine. S'il ne réussit pas à s'enrichir avec ce secours, il est regardé comme un homme sans talent. En effet, la chose n'est pas difficile ; car le taux de l'intérêt légal est de trente-trois un tiers pour cent par quarante jours, ou plus de cent pour cent pour quatre mois : c'est sans comparaison plus cher que n'était l'intérêt à Rome. Car, lorsque le farouche républicain Brutus prêtait aux alliés de la république, il se contentait de quarante-huit pour cent par an. Dans un cas comme dans l'autre, cette usure effroyable est la conséquence nécessaire du despotisme, qui concentre les capitaux dans le? mains du plus fort, et ne permet de sécurité dans la propriété qu'à celui qui peut se défendre. De quelque nom qu'on les revête, les mêmes causes produisent éternellement les mêmes effets. Toutefois, il existe chez les Ashantées des moyens de se soustraire à l'oppression quand elle devient intolérable. Si un homme jure par la tête du roi qu'un autre le tuera, cet autre est en

effet obligé de le tuer, parce qu'un tel serment est censé invoquer la mort du roi s'il n'est pas rempli ; mais alors la famille du mort acquiert le droit de faire un procès au meurtrier, qui est obligé de payer un dédommagement considérable. Un esclave maltraité par son maître peut de même échapper à son pouvoir en se donnant a un autre maître qu'il oblige de le prendre, en invoquant sa mort s'il ne le fait point; et le premier propriétaire ne peut pas' le réclamer après cette invocation. Le dernier, des esclaves peut ainsi compromettre dangereusement le chef le plus puissant, et même les premiers personnages du royaume, en jurant que le roi tuera ce chef ou celte personne, et il en coûte ensuite a ceuxci beaucoup d'or pour se soustraire à- l'accomplissement d'un pareil vœu. Ce sont là des espèces de garanties terribles contre ' l'excès du pouvoir arbitraire.-A la vérité, il en coûte souvent la vie pour y recourir; mais le Nègre, habitué dès l'enfance à voir la mort et la torture même avec une profonde indifférence, ne regarde pas à ce sacrifice, quand il a soif de se venger. Quelquesuns, pour échapper aux malheurs 'de l'oppression, vouent leur vie au roi, qui alors les nourrit et les protège. Ils vivent ainsi exempts de persécution et d'inquiétude; mais il faut qu'ils meurent avec le prince : on les' immole tous sur son tombeau.

On conçoit assez que la religion d'un pareil peuple doit être superstitieuse et féroce ; tels sont en effet ses caractères. Ils croient un Dieu et une autre vie: mais, n'ayant point de dogmes positifs, ils accueillent et pratiquent à la fois toutes les superstitions des Nègres et des Maures. Surtout ils payent au poids de l'or certains amulettes, semblables à de petits grains de poterie diversement colorés, et auxquels ils supposent un. pouvoir absolu sur leur destinée. Ils assurent qu'ils les trouvent enfouis dans la terre, et le prix qu'ils y attachent prouve qu'ils ne savent pas se les procurer en abondance. Oh pourrait donc croire, avec quelque probabilité, que ces objets, analogues aux petites figures que l'on trouve dans les catacombes des Égyptiens, sonl d'une fabrication

très-ancienne, dont le secret est perdu aujourd'hui ; de sorte que ceux que l'on se procure se trouvent dans d'anciennes sépultures où ils ont été autrefois enfouis. Malheureusement toutes leurs superstitions ne sont pas aussi innocentes. Le sang des victimes humaines se verse pour les moindres sujets, je dirai même pour la plus simple fantaisie, avec une facilité et une prodigalité telles, que la barbarie de ces exécutions n'excite plus aucun mouvement de pitié ni même de surprise. Il y a des sacrifices humains dans toutes les fêtes, dans toutes les cérémonies un peu remarquables. Le peuple même, qui, dans ce spectacle, pourrait souvent présager sou sort, ne s'en émeut pas; ou, s'il s'en émeut, c'est pour s'en réjouir, et insulter au misérable que l'on torture. Il est affreux de penser, pourtant M. Bowdich l'a vu et l'assure, il est affreux, dis-jc, de penser que l'abolition de la traite a augmenté sensiblement le nombre des victimes humaines ainsi sacrifiées; et, pour que rien ne manque aux maux qu'a déjà causés cet abominable commerce, ce nombre s'accroîtra probablement encore, à mesure que l'abolition de la traite deviendra plus réelle et plus générale, parce que, après s'être habitués à faire des esclaves pour nous les vendre, il faut qu'ils les tuent pour s'en débarrasser, aujourd'hui que nous n'en voulons plus.

C'est trop s'arrêter à décrire ces mœurs féroces ; l'espace qui nous reste suffira à peine pour indiquer les résultats de tout genre que notre voyageur a recueillis. M. Bowdich a réuni dans son ouvrage le vocabulaire et les noms de nombre d'environ trente langages inconnus avant lui. Il a de plus, avec un travail considérable, analysé particulièrement la philosophie et la construction de deux de ces idiomes, et il y a découvert des ressemblances très-curieuses entre leurs tours, leur syntaxe et.celles de l'hébreu et du grec. Il a noté plusieurs morceaux de la musique des Ashantées et des autres nations de l'intérieur, sans essayer d'en déguiser la simplicité par aucune altération. Il y fait remarquer que le mode mineur s'y rencontre plus fréquemment que le

mode majeur, et qu'ils passent aisément de l'un h l'autre dans le même air. H. Bowdich signale avec soin toutes les coutumes qui peuvent être caractéristiques. Ainsi, il remarque que les Ashantées ne pèsent que l'or ; les autres choses se vendent à la mesure : par exemple, la poudre en gros par baril, en détail par charge d'arme; le tabac, par rouleaux ou par bouts; le fer, par barres; le plomb, par petits barreaux longs comme le doigt, etc. Lueurs poids pour l'or sont les suivants :

8 tokoos font une ackie, environ une piastre ou 5 francs;

1 6 ackies, un neweniéen ;

36 — unbenda;

40 — unpériguin.

leur année commence le i " octobre ; ils 1» partagent, par leurs cérémonies religieuses, en divisions de trois et de six semaines qui se succèdent alternativement. Ils connaissent et emploient la semaine de sept jours \ Mais chaque famille place le commencement de cette période à un jour différent, où elle s'abstient de travail. M. Bowdich a recueilli beaucoup de détails intéressants sur les maladies, ainsi que sur les végétaux et les animaux les plus remarquables de ces contrées : nous ne pouvons qu'indiquer ici ces objets, afin de nous réserver quelque place pour des résultats d'un intérêt plus général encore.

L'étendue de territoire que les Ashantees occupent, les relations nombreuses que leur richesse et leur puissance leur donnent avec les nations qui les environnent, la résidence parmi eux d'un cer-

* J'avais ajouté ici : Comme rem les aunes peuples. Mais l'universalité que l'on supposait à l'usage de la semaine quand j'écrivis cet article, était une erreur. Voyei ce que j'ai dit & ce sujet, au tome II, page 143, note. Les Aihantées ont pu recevoir la semaine de leurs communications avec les Maures, en même temps que leur forme d'année usuelle, qui, commençant au 1" octobre, se trouve, en cela, concorder avec la ayro-macédonienne, postérieurement employée aussi par les Juifs et les auteurs arabes. Voyez Résumt de chronologie astronomique, cliap. vi. Malheureusement H. Bowdich ne donne que ces deux seules indications sur le calendrier des Ashantees. J. B.

tain nombre de Maures exercés au maniement des affaires, et dont l'office même exige une certaine instruction, le concours continuel des marchands d'esclaves venant de l'intérieur, enfin une liaison familière et amicale avec tous les personnages influents du pays, et l'intelligence du langage, donnaient à M. Bowdich des facilités singulières pour prendre des renseignements sur la géographie de cette partie de l'Afrique qui s'étend au sud du Niger, et relativement a laquelle on était resté jusqu'alors dans une ignorance absolue. Sans doute, des indications ainsi déduites de relations orales ne doivent pas être comparées, pour la certitude, avec les données positives que pourrait fournir un voyageur instruit qui aurait été lui-même sur les lieux. Toutefois, a. défaut de ces dernières, le rassemblement des témoignages oraux peut être encore fort utile; car, s'ils sont en grand nombre, indépendants les uns des autres, et discutés avec intelligence, ils peuvent conduire a de très-fortes probabilités. Nous croyons que le lecteur attentif reconnaîtra ces caractères dans les informations recueillies par M. Bowdieh , et dans le journal de son compagnon de voyage, M. Hutchinson, qu'il avait laissé comme résident à Cou- ■massie, capitale des Ashantées. Nous allons rapporter succinctement les résultats qu'il a déduits de ces divers renseignements.

Le premier et le plus important concerne le cours du Niger. Tout le monde sait combien de conjectures ont été faites sur la direction de ce grand fleuve, dont les bords sont couverts de cités populeuses , et dont les eaux fécondantes semblent donner la vie à tout l'Intérieur du continent africain. Les uns ont fait couler ce fleuve de l'est à l'ouest; d'autres, dans une direction contraire : on l'a fait tantôt se perdre dans une mer Intérieure, tantôt se continuer jusqu'aux côtes orientales ou occidentales , et verser ses eaux dans l'Atlantique ou dans l'Océan indien. Enfin, lorsque Mungo-Park atteignit ce fleuve près de Sego, et se fut assuré par ses propres yeux qu'il coulait alors de l'ouest a l'est, on supposa, et ce fut aussi l'opinion de ce célèbre voyageur, on supposa, dis-

je, que, dans la suit? de son cours, il se repliait sur lui-même, el que , retournant vers les côtes occidentales, il formait une des grandes rivières qui se déchargent dans l'Atlantique, telles que te Voila ou le Congo. Les renseignements recueillies par M. Bowdicli contredisent toutes ces conjectures. D'abord, conformément à ce qu'a vu Mungo Park, ils représentent le Niger coulant de l'est au nord-ouest, depuis Sego jusqu'au lac Dibber ; ensuite, à la sortie de ce lac, comme Mungo-Park l'a dit encore, mais seulement d'après des témoignages, il se divise en deux branches, dont l'une, suivant M. Bowdich, coulant au nord-ouest, va passer près de Tombucloo, et l'autre, plus considérable, se dirigeant au sudouest, continue le véritable Niger, qui prend alors le nom de Quoila. Maintenant, la première branche, après avoir remonté au nord-ouest , un peu au delà de Tombuctoo, se divise encore : une partie, coulant droit au nord, est appelée par les Maures Joliba, c'est-à-dire, grande eau, et Hak-mer par les Nègres; l'autre partie, coulant à l'ouest, prend le nom de Gambaroo. Celle-ci', poursuivant toujours sa route dans cette direction, va enfin se perdre dans un lac intérieur, que les naturels décrivent comme volcanique, et qu'ils révèrent comme le réservoir des eaux du déluge. Quant à la grande branche appelée Quoila, qui coule d'abord au Sud-ouest, celle-ci , infléchissant peu à peu sa route, se tourne vers l'ouest même, donnant naissance, sur la rive droite, à un grand nombre de rivières qui coulent au sud-ouest jusqu'à la mer, et enfin, affaiblie et presque épuisée par ces versements nombreux, elle va rejoindre le Nil au sud-ouest de Sennaar par une faible communication qui n'est navigable que dans la saison des pluies. Ce dernier fait était si remarquable et si peu attendu, que M. Bowdich a mis tout en usage pour en multiplier la probabilité. Il a non-seulement consulté de vive voix des Maures qui avaient fait plusieurs fois le voyage d'Egypte; il s'est procuré des cartes de roules dessinées par eux; il a comparé et opposé les récits de tous ceux qui pouvaient lui fournir à cet égard quelques

lumières : toutes les indications ont été unanimes. On peut avoir d'autant plus de confiance à son témoignage , que, dans d'autres cas, il ne dissimule point les contradictions qui se sont rencontrées entre ceux qu'il .interrogeait. C'est ainsi qu'il avoue n'avoir pas pu obtenir de renseignements précis sur la source du Niger. Et il ne paraît pas non. plus séduit par le désir d'annoncer des résultats extraordinaires; car, au contraire, il rappelle avec empressement toutes les indications des écrivains antérieurs qui peuvent avoir vu ou soupçonné les mêmes faits. C'est ainsi qu'en exposant ce qu'il a appris sur l'existence et le cours du Gambaroo, il s'empresse de faire remarquer que cette branche du Niger avait déjà été indiquée sous ce même nom par. noire géographe Delille, dans la carte de l'Afrique qu'il avait construite pour Louis XV. Seulement Delille s'était trompé en la supposant le prolongement unique du Niger, dont elle n'est qu'une dérivation. C'est près des bords du Gambaroo qu'est située la cité populeuse de Houassa, centre de tout le commerce de l'intérieur de l'Afrique, et qui, en étendue, en pouvoir et en richesses, te cède seulement à Bournou. Houassa est aujourd'hui ce qu'était jadis Tombuctoo, maintenant sa tributaire. Cette dernière ville, dont la prospérité décroissait déjà du temps de Léon l'Africain , qui représente les anciennes demeures de ses habitants comme changées en de pauvres cabanes, n'est plus, dit-on, aujourd'hui, qu'un amas de chaumières nègres, où l'on reconnaît à peine quelques vestiges de son ancienne splendeur.

Outre ces renseignements importants sur la distribution des eaux dans l'intérieur de l'Afrique, H. Bowdich a rassemblée une multitude de détails positifs sur les contrées moins distantes des cotes, et principalement sur celles qu'il a pu parcourir lui-même. Ces observations donnent beaucoup de nouons nouvelles, et en ■ rectifient également un grand nombre qui étaient fausses ou inexactes , parmi celles que l'on avait précédemment admises. Ainsi H. Bowdich a tracé pour la première fois le cours du grand

fleuve du Voila, depuis son embouchure jusqu'aux montagnes de Kong, appelées Monts de la Lima par les géographes. Le Lagos, autre grande rivière que l'on représentait jusqu'ici comme se dirigeant au nord-ouest , coule directement nord jusqu'à une dislance Inconnue. Les esclaves venant de l'intérieur déclarent qu'ils sont amenés pendant plus d'un mois le long de ses bords. On avait considéré les Monts de la Lune comme une chaîne continue d'où l'on faisait descendre plusieurs rivières , tant au sud qu'au nord : H. Bowdich a reconnu que ce sont des montagnes isolées , et séparées les unes des autres par des intervalles suffisants pour donner passage à de grandes rivières. Ainsi s'évanouit une des données sur lesquelles la géographie physique s'appuyait avec le plus d'assurance pour déterminer théoriquement le cours de ces fleuves et du Niger même; ou plutôt, dons cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres , ce n'est pas le principe théorique qui était fautif, c'est l'application que l'on en fait. Non content de ces découvertes, H. Bowdich s'est transporté sur ces mêmes plages où avait échoué l'expédition anglaise récemment envoyée à grands frais pour remonter la rivière du Congo, que l'on supposait à tort être le véritable Niger. Il a voulu essayer sur cette cote ce que pouvaient les efforts bien dirigés d'un seul individu, et les résultats de cette excursion sont rapportés dons son ouvrage. H y a trouvé encore de nouvelles confirmations des renseignements qu'il avait recueillis chez les Ashantées sur la nonréalité du système qui faisait du Congo l'embouchure du Niger. Il a exploré le cours de la large mais courte rivière, appelée Gaboon. Cette rivière m divise en deux branches, & peu de distance de la cote ; mais , en traversant une péninsule déserte que ces branches comprennent, on trouve dans l'intérieur, à trois journées de marche, une autre rivière considérable, appelée Ogooawai, qui, dit-on, est aussi une dérivation de la branche du Niger ap- ■ pelée Quolla, et qui, après une longue course, se divise elle-même en deux branches, dont une se réunit au Congo.

Outre ces résultats de géographie générale, on trouve dans l'ouvrage de M. Bowdich une foule de détails locaux du plus grand intérêt. Ainsi le royaume opulent de Dagwmba, dont la renommée est parvenue jusque» aux cotes de la Méditerranée, se trouve être un des tributaires des Ashantées et le Delphes de l'Afrique. Là, d'après des témoignages unanimes, sont déposés un grand nombre de manuscrits que l'on peut maintenant espéror de posséder un jour en Europe. Plusieurs autres royaumes dont le nom et l'existence étaient précédemment tout à fait inconnus, ont été découverts par M. Bowdich, et leur position relative a été indiquée par ses recherches. En un mot , il a rempli de noms et d'intérêt ce grand espace vide qui existait dans la géographie de l'Afrique depuis la cote de Guinée jusqu'au Niger, et dont on ignorait même s'il était désert ou habité. Nous ne pouvons mieux faire sentir le prix de ces travaux qu'en rapportant ici l'éclatant suffrage dont les a honorés le patriarche de la géographie : * Le « travail de H. Bowdich, dit le major Rennell, contient beaucoup

< de renseignements géographiques importants et nouveaux sur « la partie du globe jusqu'ici la moins connue; il offre des résul- « tats auxquels on ne pouvait nullement s'attendre. L'existence

< de la rivière de Gambaroo est une découverte nouvelle qui mé- « rite la plus grande attention. En général , les recherches rap- « portées par ce jeune voyageur présentent dans leur ensemble «des preuves de véracité incontestables, et attestent dans leur

< auteur beaucoup de jugement et d'habileté. »

Un des chapitres les plus intéressants et les plus utiles de l'ouvrage de H. Bowdich» c'est celui où il expose les moyens de lier des relations de commerce avec l'intérieur de l'Afrique par les établissements de la coté de Guinée, et surtout par l'intermédiaire des Ashantées. Tenir envers ces peuples une conduite noble et juste, qui leur inspire du respect pour le caractère européen ; répandre chez eux, par la seule voie de la persuasion et de l'exemple, les sentiments d'équité, d'humanité, les idées de

travail, d'agriculture et de commerce qui conduisent à la civilisation ; les détacher ainsi naturellement et sans violence de leurs superstitions cruelles, pour les amener à une religion qui prescrit et inspire toutes les vertus sociales ; en faire ainsi des êtres bons, laborieux et heureux, telles sont les voies que M. Bowdich propose; tels sont les résultats qu'il regarde comme possibles et même comme assurés en suivant ces indications. Puisse son plan être adopté par ses compatriotes et par les autres nations européennes qui ont des établissements sur les côtes orientales de l'Afrique 1 Alors la civilisation et le bonheur pourront enfin paraître sur celte vaste partie du monde, si longtemps en proie aux superstitions, aux massacres, à l'esclavage, à la barbarie. L'Europe doit ce bienfait à l'Afrique, en réparation des maux que la traite a répandus depuis trois siècles sur cette terre infortunée.

Une des considérations sur lesquelles M. Bowdich insiste le plus, et avec raison, à ce qu'il me semble, c'est l'inutilité presque certaine de tenter .désormais de pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique par des entreprises isolées, qui, rencontrant a chaque pas des résistances, doivent presque inévitablement finir aussi malheureusement que celles qui ont été essayées déjà. Tous les intérêts, et tous les préjugés des naturels se réunissent contre ce genre de tentatives. Au lieu d'essayer encore cette voie hasardeuse, M, Bowdich propose de s'avancer graduellement dans l'intérieur par des liaisons politiques, de traiter progressivement avec les puissances maîtresses du pays, et d'établir chez elles des résidents accrédités, ayant de la probité, de l'honneur, du caractère, et de l'instruction. Quels moyens n'auront pas en effet des hommes ainsi placés pour recueillir paisiblement, sans obstacle et sans inspirer aucune jalousie, tous les renseignements utiles qui peuvent faire connaître ces contrées à l'Europe et amener un jour leur civilisation t Combien leur position ne sera-t-elle pas préférable à celle des voyageurs isolés, exposés à la malveillance, au soupçon, au pillage, et qui, s'ils échappent, comme Mungo-

Park a eu une fois le bonheur de le faire, ne devront ce hasard qu'à l'indifférence qu'aura excitée pour eux la profonde misère dans laquelle ils seront tombés ! Dans ses vues nobles et généreuses, M. Bowdich demande que les résidents près des peuples d'Afrique deviennent aussi les correspondants de l'Europe entière : H veut qu'ils soient chargés de recueillir les renseignements de tout genre qui leur seront demandés par les savants de toutes tes nations; et il espère, non sans vraisemblance, qu'à t'aide de ce plan nous aurions dans deux ou trois années des stations d'observateurs, placées aussi loin que Tombuctoo même. Un semblable projet n'a besoin que d'être énoncé pour avoir l'approbation de tous les hommes éclairés de l'Europe. On peut aisément se figurer tout ce que les sciences naturelles et l'étude de l'antiquité devront y gagner de découvertes. La physique y pourra enfin obtenir aussi les observations qui lui manquent pour compléter les lois de la distribution du magnétisme terrestre, dont, pour tout l'intérieur de l'Afrique, on n'a pas la moindre notion. Elle y trouvera encore des données météorologiques d'un intérêt extrême dans les observations de ces ouragans subits dont M. Bowdich a été témoin, et qui changent instantanément la direction des courants sur les cotes en même temps qu'ils versent sur la terre un déluge d'eau. On pourrait aussi, dans les établissements de la cote de Guinée, et à Gape- Coast même, mieux que partout ailleurs, répéter avec une grande utilité la détermination du pendule à secondes et la mesure d'un arc du méridien. Car cette partie de l'Afrique est a la fois située presque sous l'équateur, et presque sur le prolongement du grand arc du méridien qui va des (les Pithyuses aux lies Shetland, et sur lequel on a aussi mesuré la longueur du pendule à secondes et celle des degrés, dans un grand nombre de stations. Une opération correspondante faite en Afrique, eût-elle même une étendue beaucoup moindre, compléterait admirablement les opérations européennes, et achèverait de donner, avec la figure

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la plus exacte de la terre, la base la plus parfaite de mesures que les hommes puissent adopter. Déjà H. Bowdich a bien voulu prendre avec nous l'engagement défaire, à son prochain voyage, l'expérience du pendule, plus simple, plus courte et plus facile que la mesure des degrés. Peut-être un jour aura-t-il les moyens d'exécuter aussi celte dernière. Zèle, talent courage, il a tout ce qu'il faut pour réussir. Puisse-t-il, dans le reste d'une longue carrière, surmonter toujours aussi heureusement que dans ce premier voyage, les dangers de toute espèce que son dévouement aux connaissances humaines lui fait affronter.

Perge... . si qua fila aspef» rumpta!

Los vœux que je formais, pour oe courageux et intéressant jeune homme, n'ont pas été exaucés. Revenu en Angleterre, Bowdich ne mettait pas de bornes aux espérances de célébrité, de crédit, et de reconnaissance, que le succès de sa périlleuse entreprise lui paraissait mériter. Ses prétentions pour lui-même étaient d'ailleurs bien modestes. Il demandait seulement qu'on l'accréditât, comme consul, auprès du monarque nègre, avec lequel il avait si habilement conclu un traité de commerce, et qu'on lui fournit aussi les moyens de poursuivre ses découvertes dans l'intérieur de l'Afrique. Mais la rudesse de son langage, et sa hardiesse à mépriser les ménagements, qui pouvaient réussir à la

MÉLANGES 8QIENTIFIQ UKS ET LITTÉRAIRES. 331

cour d'un prince sauvage, n'étaient nullement propres à le servir dans une société où l'on n'aime pas à voir troubler les positions bien ou mal acquises. Biles le ■ rendirent désagréable à ceux qui occupaient les avenues du pouvoir ; et le poste qu'il réclamait fut donné a un autre. Ainsi reconnu incommode, l'une des revues littéraires les plus répandues de l'Angleterre fit de son voyage les 'critiques les plus amères et les plus injustes. Profondément irrité de ces mécomptes, Bowdich vint se retirer pendant quelques années en France, non pour abandonner ses projets de découvertes, mais au contraire pour se rendre plus capable de les accomplir, en acquérant l'ensemble des connaissances scientifiques qui lui manquaient. L'intérêt que nous inspiraient son zèle et son indomptable courage, se trouvait encore accru par la présence" et le dévouement de sa jeune femme, personne éminemment distinguée par son instruction, par une grâce touchante, qui s'associait avec une ardeur pieuse et une douceur angélique, aux études comme aux malheurs de son mari. Après trois années de travail et de gène ainsi écoulées, Bowdich vit enfin s'ouvrir une occasion favorable de réaliser les rêves de toute sa vie. Sir Charles Macarthy, le gouverneur de l'établissement anglais, à Sierra Leone, ayant fait un voyage à Paris, le connut, l'apprécia, et concerta avec lui le plan d'une nouvelle expédition dans l'intérieur de l'Afrique, qui s'exécuterait sous sa protection. Bowdich, au comble de ses vœux, s'embarqua en 1833, avec sa femme et son enfant, pour l'Afrique, dans cette espérance. Mais diverses circonstances l'ayant contraint de s'arrêter à Lisbonne et a Madère, il ne put arriver que l'année suivante à rétablissement formé par .les Anglais, à l'embouchure de la Gambie, où il fut reçu avec toutes sortes de faveurs. La, s' étant livré avec une ardeur immodérée aux préparatifs de son voyage dans l'intérieur, sans vouloir s'astreindre aux. mesures de prudence que ce climat exige des Européens, il fut atteint d'une fièvre pernicieuse, a laquelle il succomba après quinze jours de

souffrances, dans les bras de sa jeune femme, qui avait partagé ses fatigues et ses périls. Sa mort, comme c'est l'usage ordinaire, amena pour lui une justice tardive. Elle excita en Angleterre, comme en France, de profonds et légitimes regrets. Walkenaer, dans le supplément à la Biographie universelle, a écrit une touchante et impartiale notice sur sa vie et ses ouvrages. J. B.

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