‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 5)Chapitre 21 sur 27 · ASTORIA · texte numérisé non relu

ASTORIA

OU RÉCIT D'UNE ENTREPRISE AU DELA DES MONTAGNES ROCHEUSES PAR WASHINGTON IRVING

(Entrait du Jorunal de* Savant», 1837 et 1S38.)

Voici un livre qui, à la réalité d'une histoire, joint l'intérêt d'un roman. Le sujet en est annoncé par l'auteur lui-môme dans les lignes suivantes de son introduction, où nous abrégeons seulement quelques détails.

< Dans le cours de divers voyages au Canada que j'eus l'occac sion de faire, il y a maintenant beaucoup d'années, j'entrai en « relation intime avec plusieurs membres de la grande compagnie « engagée dans la traite des pelleteries, et connue sous le nom « de Compagnie du Nord-Ouest.... A leur table hospitalière, je «rencontrai accidentellement "des associés, des agents, et de « hardis trafiquants, venus des postes intérieurs, gens qui avaient « passé des années entières hors du monde civilisé, parmi de

« lointaines tribus sauvages, et qui en rapportaient de merveil- « leux récits, sur leurs longs et solitaires voyages, leurs exploits « de chasse, et les périlleuses aventures où ils avaient échappé « de l'épaisseur d'un cheveu au fer des Indiens. J'étais dans un « Age où l'imagination colore toutes choses de ses teintes bril- « lantes ; et les histoires de ces Sindbald du désert me présen- « talent* la vie d'un marchand de pelleteries et d'un chasseur de « castors comme un roman délicieux. J'eus même un instant la « pensée de visiter les postes les plus éloignés de la compagnie,

< par l'occasion des canots qu'elle envoie annuellement remonter « les rivières et les lacs. J'y avais été Invité par plusieurs des di- « recteurs, et j'ai toujours regretté depuis de n'avoir pas mis ce

< projet à exécution. Par une suite de ces impressions premières, « les vastes entreprises des grandes compagnies pour le commerce « des fourrures, et les courses périlleuses de leurs associés, ont « toujours été pour moi des objets du plus vif intérêt ; et j'ai tou- « jours recueilli avidement les détails de leurs expéditions aven- « tureuses parmi les tribus sauvages qui errent dans les profondes « solitudes de notre continent américain.

« H y a environ deux années que, revenant d'un voyage aux

< dernières limites des États de l'Ouest, j'eus un entretien avec

< mon ami M. John Jacob Astor, sur cette portion de notre pays, « et sur les hardis marchands qui vont traiter jusqu'à Santa-Fê « (du nouveau Mexique) et sur la rivière de Columbia. Cela le

* conduisit à me parler d'une grande entreprise conçue et montée « par lui, il y a vingt ou trente ans, pour étendre la traite des

< pelleteries à travers les montagnes Rocheuses et sur toute la « côte de l'océan Pacifique. Trouvant que je prenais intérêt à son « récit, il m'expliqua la nature de cette opération, dont l'étendue

'« et l'importance nationale n'avaient jamais été comprises; puis,

* enfin, il me témoigna le désir que j'en fisse une relation détaillée. « Cette suggestion ranimant les premières impressions de ma jeu- « nesse qui ne s'étaient jamais effacées, il me parut qu'un pareil

« ouvrage pourrait comprendre une multitude de ces curieux

< détails qui m'avaient tant intéressé, et qui donneraient- de justes * notions sur le commerce des pelleteries, fur ses lointaines et c aventureuses entreprises, comme aussi sur les coutumes, les s moeurs, les caractères des peuples, des tribus, des classes « d'hommes civilisées ou sauvages qui sont affectées par ses opé- « rations,.,. Je me décidai donc à entreprendre cette tâche...* « Tous les documents relatifs à l'entreprise, tous les journaux « originaux du voyage furent mis sous mes yeux.... J'y ai joint « les lumières auxiliaires que pouvaient me fournir le* voyageurs « qui ont visité les mêmes scènes.,.. Mon récit sera donc néces-

< sairement formé de parties disjointes, comprenant diverses « expéditions par mer et par terre.... Cependant tous les faits se « rattacheront à un vaste dessein, conduit par un esprit supé- « rieur...; de sorte que l'ensemble possédera cette unité que l'on « recherche toujours dans les ouvrages de fiction, et qui est « considérée comme si importante dans lés ouvrages d'histoire. »

A ces motifs généraux d'intérêt que l'auteur présente, on nous permettra d'en joindre un autre, particulier à nos lecteurs. Un officier distingué de la marine française, M. le capitaine Duperrey, rendra bientôt compte dans ce journal du voyage récemment exécuté par le capitaine Back au nord du continent d'Amérique, pour la solution du grand problème géographique relatif à ta communication ou à la disjonction de deux océans du pôle nord. Sans doute la nature du sujet, autant que l'avantage de nos lecteurs, le porteront à rattacher cette dernière expédition aux tentatives précédemment faites, pour le même but, dans ces rudes régions du globe. L'extrait que nous allons donner de l'ouvrage de M. Irvlng pourra, s'il n'est pas trop imparfait, servir comme d'introduction à ces savantes études géographiques, en présentant une sorte de tableau général des contrées dont elles sont le théâtre, tableau où viendront se peindre aussi, dans une action vraie, les habitudes, les nécessités auxquelles sont soumises les

peuplades réparties sur celte vaste étendue de terres, ainsi que les difficultés spéciales et les périls sans nombre auxquels s'exposent les voyageurs qui se dévouent à les parcourir. .

Lorsqu'on jette les yeux sur une carte de l'Amérique septentrionale, on y remarque une longue chaîne de montagnes intérieures qui s'y étend continuement du sud au nord. Cette espèce d'épine dorsale se rattache au sud à la Cordilliére des Andes dont elle est le prolongement, et, Rabaissant par degrés depuis cette origine, elle va enfin se perdre au nord dans la mer polaire. La portion située vers cette extrémité, depuis le 50e degré de latitude, a reçu le nom de Montagnes Rocheuses, a cause de sa nature stérile et toute de roches; l'homme et les animaux mêmes n'y pouvant trouvera vivre que dans les étroits replis où quelque ■ torrent entrelient un peu de végétation pendant quelques mois. Aussi, les hommes de race blanche qui osent traverser celle chaîne s'exposent aux plus grands périls, et les hasards d'une pareille tentative ne forment pas la partie la moins attachante du livre que nous analysons.

Presque parallèlement à cette chaîne, mais sur les flancs du continent américain, s'étendent deux autres lignes de montagnes, moins longues toutefois et moins hautes : ce sont, à l'est, les monts Alleganys, à l'ouest ceux des Californies. Ces deux lignes servent comme de digues contre les flots de l'océan Atlantique et du Pacifique, ce dernier ainsi nommé, comme on appelait Euménides les furies. En outre, de distance en distance, la chaîne intérieure jette vers les deux autres de nombreux rameaux, par lesquels le terrain intermédiaire se trouve ainsi entrecoupé transversalement.

Celle chaîne n'étant pas centrale, mais fort rejetée vers l'ouest du continent américain, l'espace qui la sépare de la ligne orientale forme comme une immense vallée dans laquelle les eaux descendues de leurs flancs intérieurs se versent, puis s'étendent en vastes lacs, ou coulent en grands fleuves dont la décharge ne

peut s'opérer que dans l'océan Atlantique, en tournant la ligne orientale, soit au sud, soit au nord des monts Alleganys. Ces lacs, véritables mers intérieures, ne connaissaient, it y a moins d'un siècle, que la frêle pirogue de l'Indien sauvage. Ils sont aujourd'hui sillonnés dans tous les sens par les bateaux à vapeur des Étals-Unis; et les fleuves, chargés de vaisseaux dans toute leur portion navigable, sont devenus les grandes voies d'un commerce qui, de là, se porte dans toutes les parties do monde.

C'est l'industrie de l'homme blanc qui, par une action incessante, irrésistible, a effectué ces transformations. Son avidité lui a fait affronter tous les périls, braver tous les obstacles, et sa persévérance les a surmontés. Les peuplades indigènes, d'abord groupées autour de ses établissements de commerce, ont progressivement reculé devant lui, avec les animaux sauvages qui les nourrissaient, et U s'est installé à leur place sur la terre où elles ne pouvaient plus vivre. Elles devront reculer plus loin, et plus , loin encore, à mesure que sa race s'accroît. Sans doute, de tels changements ne s'opèrent pas sans causer de grands maux et de vives douleurs aux infortunés qui les subissent. Mais le sauvage, quand il est fort, est-il moins cruelT L'homme a toujours été en lutte avec l'homme par toute la terre. Telle est apparemment sa destinée, et l'époque où la force brutale cède au pouvoir intelligent n'est pas, en somme, la plus déplorable.

Il n'y a peut-être point d'exemple où les phases successives que nous venons d'indiquer aient été aussi marquées, aussi saisissantes, que dans l'action exercée par le commerce des pelleteries sur les peuplades indigènes du Canada. Lorsque les Français, en 15U, découvrirent cette portion du continent américain et s'établirent sur ses rives, ils là trouvèrent en la possession de tribus sauvages disséminées à de grandes distances, vivant de pêche, de chasse et d'un peu de maïs occasionnellement cultivé. Divisées entre elles par des haines profondes, d'où naissaient des actes continuels de vengeance et de pillage; la guerre, la guerre

d'extermination était pour elles un état constant, qui empêchait tous les développements qu'aurait pu amener une culture paisible. Ajoutez qu'elles n'avaient point d'animaux de charge ; car le seul qui aurait pu leur servir à cet usage, le bison, paraît trèsdifficile, si ce n'est impossible, à soumettre aux travaux d'une domesticité habituelle. Ceux de ces travaux que la vie exigeait étaient donc inévitablement dévolus à la partie de la population qui ne pouvait ni chasser ni combattre, c'est-à-dire aux femmes ; et aussi leur sort était-il celui de véritables esclaves, exclusivement employés à la confection des vêtements, des aliments, au labour de la terre et à porter des fardeaux. De là encore, comme conséquence inévitable, la polygamie; car, plus on pouvait nourrir de femmes et en garder, plus on était riche '.

Or ces barbares étaient velus de peaux de castors, d'ours, de renards, de loutre, de martre, et d'autres fourrures que l'industrie-européenne connaissait, recherchait, appréciait depuis des siècles, comme étant d'un bon service et d'un grand prix. Les premiers Français établis au Canada, colons, marchands, soldats, gouverneurs môme, exploitèrent avidement cette source de for»

le la polygamie chez les sauvages de l'Amérique septentrionale est un Tait généralement attesté. Les voyageurs les plus dignes de toi, Hearne, Mackenzie, Lewis et Clarke, l'ont remarqué et en rapportent mille exemples. Le baron de La Hontan est, je crois, le seul qui dise le contraire ; et même, tout en reconnaissant la licence la plus absolue de mœurs dans les filles sauvages, il attribue aux femmes mariées, ainsi qu'a leurs maris, des principes de fidélité mutuelle portes jusqu'au scrupule, tant que dure leur union. Mais, outre qu'en ce point il est contredit par tous les auteurs, il t'est encore par lui-même ; car eu parlant d'un gentilhomme français qui avait été vivre en Acadie dans une tribu de sauvages, qui l'avaient élu pour ohef, il dit qu'il ne voulue avoir jamais qu'une seule femme, pour leur donner le bon exemple, fin général, le livre de La Hontan demande a être lu avec beaucoup de précaution dans tout ce qui touebe les habitude) des sociétés civiles ou les opinions religieuses; il B évidemment sur ces deux points un système philosophique qu'il veut établir, et les opinions abstraites qu'il attribue aux sauvages semblent n'en être que l'exposé. Ces opinions offrent un singulier rapport , avec celles de Rousseau, et 11 n'est pas impossible qu'elles aient servi de texte à ses éloquentes déclamations.

tune. D'abord, quelques bagatelles d'Europe leur obtinrent ces trésors; puis il fallut, pour les avoir, donner davantage; il fallut enfin donner des armes, des fusils, du plomb, de la poudre, pour atteindre les animaux devenus plus rares, plus défiants, et pour s'en procurer un plus grand nombre. Ces armes mômes, ces' armes merveilleuses, irrésistibles, étaient une Instigation puissante à aller chasser plus loin, dans l'intérieur, et aussi triomphalement, sur le territoire des tribus ennemies qui les ignoraient encore, satisfaisant ainsi à la fois l'instinct de la vengeance et l'avidité. Quelques colons européens se hasardèrent à accompagner ces partis de chasseurs dans les forêts encore vierges, et ils en ramenèrent des canots richement chargés de pelleteries précieuses qui ne leur avaient presque rien coûté. Aussitôt celte invention fut agrandie et régularisée. Les commerçants qui s'étaient déjà le plus enrichis prirent à leur service ces hardis explorateurs des solitudes; ils leur avancèrent a crédit toutes les diverses marchandises d'Europe qui pouvaient plaire aux sauvages ou dont ils pouvaient avoir besoin, et ils les envoyèrent vendre ces pacotilles en détail dans (-'intérieur. Ordinairement trois ou quatre de ces hommes se réunissaient; et après avoir construit eux-mêmes un canot d'écorce de bouleau, ils y embarquaient leurs marchandises, puis remontaient hardiment les rivières pour aller chercher les sauvages des tribus intérieures dans leurs rendez-vous de chasse, ou dans leurs stations temporaires des diverses saisons ; et après douze ou quinze mois de celte vie hasardeuse, ayant échangé toutes leurs marchandises, ils revenaient toucher la part de bénéfice qui leur était allouée dans leur riche cargaison, part qu'ils dissipaient bientôt dans le désordre et les prodigalités les plus insensées. Alors, ils s'engageaient dans une expédition nouvelle qui avait les mêmes chances et la même issue. Comme ils n'exerçaient plus d'autre métier, on les nomma coureurs des bois.

On conçoit ce que devaient être des hommes habitués à une

pareille vie. La plupart y prirent tant de goût, qu'ils finirent par se fixer chez les sauvages, tandis que jamais, malgré des tentatives spécialement faites pour ce but, le sauvage n'adopte volontairement la vie civilisée. La cause de ce fait est évidente; car le sauvage qui entre dans une société civile y perd la jouissance libre de toutes ses passions, et n'y trouve en échange qu'une place généralement inférieure; tandis que l'homme qui quitte les derniers rangs des sociétés civiles pour la vie sauvage, acquiert une indépendance d'action, une liberté brutale, et souvent une autorité qui le satisfait. Les coureurs des bois découvrirent bientôt que le plus séduisant moyen d'échange avec les Indiens était les liqueurs fortes qu'ils n'avaient jamais connues. Ils les leur portèrent en abondance; et, pour obtenir ce trésor de l'ivresse qui les jetait dans une exaltation féroce, les pauvres Indiens donnaient pelleteries, vêtements, femmes, provisionsd'hiver, après quoi venaient les querelles, les combats, la faim, la misère, et souvent la mort de leurs familles. De pieux missionnaires, qui s'étaient établis parmi eux pour les convertir à. la foi chrétienne, virent avec douleur des vagabonds qui venaient ainsi détruire tous leurs travaux apostoliques. Us réclamèrent avec zèle contre l'intervention des coureurs des bois ; et comme ce zèle n'était pas sans crédit, ils obtinrent que personne ne pourrait désormais trafiquer avec les sauvages sans une permission expresse du gouvernement. Ces permissions furent d'abord accordées conformément aux vues des missionnaires; mais ensuite elles devinrent naturellement une récompense des services militaires ou civils. On en accorda à des officiers, à de3 veuves d'officiers qui, ne pouvant en faire personnellement usage, les vendaient à des négociants, lesquels employèrent de nouveau pour agents les coureurs des bois. Les plaintes des missionnaires recommencèrent et devinrent plus vives. Le remède n'avait fait qu'augmenter le mal. On se résolut donc à établir des postes fortifiés dans l'intérieur, surtout aux points de jonction des grands lacs, tant pour mettre quelque frein

à ces désordres, que pour proléger le commerce et occuper le pays plus sûrement. Alors, des hommes honorables, la plupart des militaires retirés du service, et qui avaient obtenu des permissions pour la traite des pelleteries, se mirent personnellement à la tête de ce négoce, qu'ils conduisirent avec non moins d'honnêteté que de hardiesse et d'intelligence. Ils surent se concilier l'estime des missionnaires, ainsi que l'affection et le respect des sauvages; mais les missions n'obtinrent nulle part sur ceux-ci l'influence qu'on avait espérée, et elles n'y ont laissé aucune trace durable.

Les succès des Français dans la traite ne pouvaient manquer d'exciter l'émulation des Anglais, déjà établis sur la même cote du continent d'Amérique, au sud et au nord du Canada.* Les commerçants de New-York et la compagnie privilégiée de la baie ' de Hudson envoyèrent aussi leurs explorateurs chez les sauvages pour acheter des pelleteries, ou pour leur persuader de les apporter à leurs établissements. La lutte fut, ou sembla pacifique, tant que régnèrent les Stuarts; mais, après l'avènement de Guillaume III, ce fut la guerre, la guerre avec des sauvages pour auxiliaires. Enfin, en 1 762, la France perdit le Canada et le riche commerce qu'elle y faisait fut éteint. Hais l'exploitation de ses dépouilles ne fut pas d'abord facile aux vainqueurs. Ne connaissant pas le pays, n'y ayant aucune habitude, leurs opérations isolées étaient infiniment hasardeuses, et se nuisaient mutuellement par leur rivalité. D'ailleurs, les naturels haïssaient dès longtemps les Anglais comme alliés des Iroquois, leurs mortels ennemis; et les coureurs des bois, Canadiens d'origine, la plupart de sang mêlé, partageaient celte haine qu'ils rendaient plus tenace comme plus habile. Cela profita extrêmement à la compagnie de la baie de Hudson, dont les sauvages et les coureurs des' bois s'habituèrent à fréquenter l'établissement, devenu le seul débouché assuré de leurs pelleteries. Aussi ne négligeait-elle pas d'entretenir des dissensions si utiles £l ses intérêts ; et, dans les instructions

données à l'un de ses agents, Samuel Hearn, qu'elle envoyait explorer l'intérieur des contrées du nord-ouest en 1769, on Ut en propres termes : * Vous ne manquerez pas d'exciter les nations « sauvages à porter la guerre chez leurs voisins, afin de se prot curer des pelleteries et autres articles de commerce, en les ast surant qu'on leur en payera un très-bon prix à la factorerie de « la compagnie. »

L'unité d'action et l'établissement de postes intérieurs, donnèrent bientôt à la compagnie de la baie de Hudson une supériorité presque exclusive sur les commerçants anglais isolés, qui, par leurs propres rivalités et leurs désordres, provoquèrent enfin contre eux une guerre d'extermination à laquelle aucun n'aurait vraisemblablement échappé, si un fléau naturel, terrible, n'était venu frapper les indigènes et réduire leur population à un degré de faiblesse dont ils ne se relevèrent jamais. Ce fléau était la petite vérole. Il produisit parmi eux des ravages dont l'horreur ne peut se décrire. Des peuplades, des nations entières périssaient. Poussés dans un' délire frénétique par le désespoir, ces malheureux massacraient leurs femmes, leurs enfants, brûlaient leurs villages, et se tuaient eux-mêmes après. L'éruption qui résulte de cette maladie et qui la termine, serait-elle donc plus difficile pour les peaux rouges que pour la bla'ncheî les rouges sont-elles naturellement plus épaisses; ou l'exposition habituelle aux intempéries de l'air, et l'usage de peindre le corps, leur donnentils une dureté que chez nous le Linge adoucit? Quelques habitudes modifiées, quelques aliments nouveaux introduits peuvent changer l'état des nations; et quelques atomes de plus ou de moins, dans l'air que nous respirons, modifieraient toute la race humaine.

A la suite de ces tristes épreuves, les commerçants anglais de pelleteries sentirent enfin la nécessité de se réunir en une grande association commerciale, agissant avec ensemble. Ce fut la compagnie dite du Nord-Ouest, qui, plus tard ralliée à celle de Hud-

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son, fait aujourd'hui tout le commerce des pelleteries au Canada et dans l'intérieur des terres vers le nord, jusqu'aux établissements russes de la côte occidentale. LesHatitudes inférieures sont exploitées par les commerçants des États-Unis.

Un membre de la compagnie du Nord-Ouest, nommé Alexandre Hackensie, conçut le hardi projet de traverser le continent américain dans toute sa largeur, en établissant sur sa route des postes pour la traite, et débouchant enfin sur la cote occidentale par une grande rivière déjà reconnue des navigateurs et appelée la Columbia. Toutes les pelleteries apportées sur celte longue ligne par les nations de l'intérieur, dont un grand nombre n'avaient pas encore connu les blancs, devaient être conduites à l'embouchure de la Columbia et embarquées directement pour la Chine, où ce genrs de marchandises est fort recherché. A la grande extension que- recevait ainsi la traite, se joignait l'avantage de balancer avec plus d'égalité, le commerce des établissements russes sur la même cote, lequel portait ainsi ses produits à la Chine directement *.

1 Le chinese repoiîlorg, journal anglais imprimé ï Canton, contient dans son numéro d'avril 1835, un article spécial sur le commerce des pelleteries. En citant la Chine comme un des pays où elles sont le plus recherchées, l'auteur de l'article attribue cette gr*n de consommation a une cause assez remarquable. Voici ses propres expressions ; « Il se vend, à la Chine, une quantité « considérable de pelleteries. Le Chinois est obligé de réserver tout lecombuso tible du pays pour la cuisson des aliments et les travaux des manufactures"; « et, pendant l'hiver. Il doit se charger do vêtements chauds pour éviter le « froid. .

A ce sujet je ferai l'observation suivante. En Chine, le principal combustible est le charbon de terre, dont il se trouve des gîtes très-abondants dans -les montagnes du nord, et même dans les montagnes du midi. Son usage parait fort ancien, puisqu'il est cité dans \e-Chmt-king. Oidi naï renient les Chinois le mélangent avec de la terre détiempée et en font des espèces de boules : cette préparation prouve qu'ils cherchent à économiser sur les frais de chauffage. D'après le voyageur russç Timkovski, qui visita la Chine en 1820, le charbon de terre coûte, à Pékin, de A a S Mien le *tn, ce qui revient à 5 et 7 fr. les 100 kilogrammes, et forme un prix assez élevé. 11 doit être plus cher dans les provinces du centre.

La grande division des terres et l'extension de la petite culture doivent reiw

Mackenzie avait toutes les qualités nécessaires pour une pareille tentative. Engagé très-jeune dans le commerce du Canada, les habitudes des sauvages lui étaient familières. Son tempérament était robuste, son esprit curieux ; son caractère hardi, prudent, ferme et généreux. Déjà, en 1 789, il avait fait un voyage d'intérieur très-remarquable. Parti des derniers établissements anglais au lac des montagnes, il s'était avancé directement vers le nord, jusqu'aux bornes du continent qu'il avait trouvé terminé sur cette longitude par la mer polaire. Hais alors les connaissances d'astronomie lui manquaient, et l'expérience lui ayant montré combien elles sont utiles, sinon indispensables pour ces sortes d'entreprises, il n'hésita point h se rendre à Londres pour les acquérir. De retour, il effectua enfin ce voyage vers l'ouest longtemps médité, et l'accomplit à travers mille périls, en 1 792 et 1 793. Aujourd'hui cette voie est frayée, et le plan tracé par Mackenzie reçoit une complète exécution.

Lorsque les colonies anglaises d'Amérique eurent conquis leur indépendance, les négociants des États-Unis portèrent aussi des

dre le bois très-rare dans la majeure partie de la Chine. Suivant Timkovski, le bols de chauffage coûte, à Pékin, 0 ttien le kin, ou 7 fr. les 100 kilogrammes, ce qui est fort cher, et presque le double du bois & Paris. Un impôt considérable est perçu sur le transport des roseaux destinés, suivant toute apparence, a être brûlés comme chauffage..

Enfin, d'après le récit de tous les voyageurs, les maisons chinoises sont bâties Tort légèrement ; les appartements sont mal fermés, généralement sans cheminées, et mal disposés contre le froid des hivers, aussi rigoureux dans ce. pars qu'en Amériqae à pareille latitude. (Edouard Biot.)

vues de rivalité sur le commerce des pelleteries; mais ils trouvèrent bientôt que te pouvoir, les capitaux, et l'influence de la compagnie du Nord-Ouest, étaient trop forts contre leurs tentatives isolées. Quelques-uns pourtant s'y enrichirent, et de ce nombre fut M. Astor ; mais, doué d'un esprit d'entreprise singulièrement audacieux et persévérant, il n'abandonna jamais l'idée et l'espérance de mettre, par une combinaison étendue et redoutable, une bonne part au moins de ce commerce aux mains de ses concitoyens d'adoption.

Il crut en avoir trouvé enfin l'occasion favorable en 1809. Le vaste territoire de la Louisiane. cédé, ou, plus exactement, vendu aux États-Unis par Napoléon, en 4803, avait étendu leurs possessions, ou du moins leurs droits, depuis l'océan Atlantique jusqu'au Pacifique. Le gouvernement américain avait fait explorer ces immenses domaines par diverses expéditions, qui avaient successivement reconnu la nature physique des lieux, le cours des fleuves, l'état et la force des populations indigènes, encore sauvages, auxquelles il avait bien fallu annoncer aussi leurs nouveaux maîtres, dont elles ne savaient pas avoir déjà changé tant de fois. La plus mémorable de ces expéditions, celle de Lewis et Clarke, avait enfin, avec mille périls, traversé la haute barrière des montagnes Rocheuses, descendu leur versant occidental, rejoint l'océan Pacifique à l'embouchure de la Columbia, puis effectué également son retour par l'intérieur. M. Astor entreprit de réaliser^ par ces nouvelles voies, le plan de commerce que Mackanzie avait projeté. Il s'ouvrit de son dessein au gouvernement, et forma, pour ce but, une association spéciale, légalement constituée par une charte, sous le nom de Compagnie Américaine pour le commerce des fourrures, compagnie réellement fondée sur ses seuls capitaux propres. Procédant aussitôt à l'exécution, il organisa deux expéditions, dont l'une, dirigée par mer, devait tourner le continent au sud, remonter au nord dans le Pacifique, établir immédiatement une factorerie à l'embouchure de la Ca-

lumbia; tandis que l'antre, dirigée par l'intérieur, devait remonter le Missouri jusqu'aux montagnes Rocheuses, traverser ces montagnes, et les redescendre par la Columbia jusqu'à la mer, où l'on rejoindrait l'établissement déjà formé. L'histoire de ces deux expéditions est l'objet du livre de M. Irving. Elles méritaient d'être racontées par un narrateur aussi habile. Le pian, comme on voit, était vaste, et l'exécution presque téméraire pour un simple particulier. Toutefois c'était le plan même formé par Mackenzie, et la prédilection de l'écrivain pour son héros, qui est aussi son ami, ne suffit pas, à ce qu'il nous semble, pour que l'on puisse, historiquement du moins, lui en attribuer la conception. M. Astor choisit donc un bâtiment de deux cent-quatre-vingtdix tonneaux, nommé le Tonquin, ayant dix canons et vingt hommes d'équipage. Il le chargea d'un assortiment de marchandises propres à la traite; il y joignit des semences pour établir des cultures permanentes dans la station projetée, et les pièces démontées d'une goélette, pour aller commercer sur les côtes. Il donna le commandement à Jonathan Thorn, lieutenant de marine des États-Unis. Ces préparatifs ne constituaient pas encore la partie difficile de l'opération. Le difficile était de rassembler une troupe d'hommes convenablement préparés et coordonnés pour rétablissement de ia nouvelle colonie. M. Astor choisit d'abord quatre personnages principaux, auxquels il donna un intérêt dans l'entreprise, avec le titre d'associés. Un d'entre eux, qu'il supposa sans doute le plus expérimenté ou le plus digne de sa confiance, devait particulièrement agir comme son représentant dans toute délibération. Il plaça sous leurs ordres douze employés, engagés pour cinq ans, plusieurs ouvriers, et treize Canadiens de ceux qu'on appelait voyageurs. C'étaient des hommes qui avaient pour unique métier de conduire les canots des coureurs de bois, à travers les labyrinthes des lacs et des rivières intérieures, ce qu'ils faisaient avec une adresse et une pratique merveilleuses; du reste, partageant de leur mieux la vie désordonnée de ceux qu'ils ac-

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Consignaient, si ce n'est que les coups de fusil n'étaient pas de leur profession. Tous ces gens avaient été déjà plus pu moins employés dans la traite des pelleteries pour le compte de la compagnie du Nord-Ouest; la plupart étaient même, par naissance, sujets anglais, et, à ce titre, légalement susceptibles d'être pressés par les bâtiments de guerre de la Grande-Bretagne, ce qui n'était pas un médiocre danger pour l'opération. Ils avaient, a la vérité, promis à M. Astor de prêter le. serment de naturalisation comme Américains ; mais ils ne jugèrent pas à propos de réaliser cet acte décisif. Deux des nouveaux associés, qui étaient Écossais, portèrent même le scrupule de la nationalité jusqu'à découvrir tout le plan de M. Astor au ministre anglais, résidant alors à New- York, lequel tranquillisa leur conscience, en reconnaissance de ce bon avis*. '

Toute cette hiérarchie composait une cargaison assez embarrassante pour le capitaine; et il ne fut pas plutôt sous voile qu'ils lui devinrent insupportables par leurs exigences, leur importance, et tout le tracas qu'ils lui donnaient. Après cinq mois d'une navigation remplie ainsi de contrariétés personnelles, il toucha aux lies Sandwick, comme on le fait toujours dans ces sortes de voyages pour prendre des provisions fraîches, et engager quelques naturels qui devaient servir d'interprètes dans la nouvelle colonie et le long des cotes. Autant le capitaine voulait abréger ' cette relâche, autant sa troupe d'oisifs la voulait prolonger; et ce fut encore le sujet de nouvelles dissensions.

Il fallut négocier pour l'achat des vivres avec le roi de ces lies, sur lequel M. Irving donne quelques détails déjà connus, et qui auraient pu, à ce qu'il nous semble, être envisagés plus sérieuse-

• Parmi les Individu'! auxquels M. Astor avait donné le rang d'associés, il en trouvait un, Alexandre Mackay, qui avait accompagné Mackeniie dans m voyage a travers les montagnes Rocheuses ; ce qui prouve arec évidence que . Astor ne devait pas ignorer le plan de ce voyageur célèbre pour l'établisïnent d'uno ligne commerciale de l'est à l'ouest, a travers l'intérieur.

ment. Tamaahmaah, c'était son nom, a été pour les naturels des lies Sandwick une sorte de Pierre le Grand, qui leur a donné cette première et rude ébauche de gouvernement régulier par laquelle il faut qu'un peuple passe pour sortir de la barbarie. Nous avons raconté plus haut les débuts, l'histoire, de cet homme extraordinaire. Il suffira ici de rappeler qu'en 1794, il sollicitait vainement du capitaine Vancouver une paire de pistolets comme un présent inestimable; et que, en 1810, il possédait une flotte armée à l'européenne, un magasin à poudre, des forts, des arsenaux, une batterie de seize canons sur sa plage, et des écoles pour l'instruction de ses sujets. Tout ce développement' s'était opéré en seize ans, par ses relations avec les vaisseaux des nations civilisées qui venaient relâcher dans ses lies, et a l'aide de quelques matelots européens qui lui avaient donné connaissance de nos arts. Quel instinct ne lui avait-il pas fallu, pour saisir si rapidement tant d'idées nouvelles, se les approprier, et les réaliser en applications! Le manque de succès même devenait pour lui un enseignement expérimental dont il' savait aussitôt profiter. M. Irvingjaconte qu'ayant voulu s'ouvrir aussi des voies de commerce, Tamaahmaah expédia une cargaison de bois de sandal à Canton. L'équipage se composait de naturels : les officiers étaient anglais. Au retour, on lui présenta un compte en règle, d'où il résultait que, toute sa cargaison vendue, il redevait encore trois mille dollars (15,000 francs). Il lui fallut quelque temps pour ad- ' meltre un tel résultat, et surtout pour comprendre les principaux item relatifs aux frais de pilotage, d'ancrage, et de douane, qu'on lui portait en compte. Convaincu enfin du fait, Tamaahmaah était déjà trop civilisé pour ne pas payer. Mais il en tira aussitôt !a juste conséquence : « Voilà qui est bien, dit-il, je mettrai aussi des droits dans mes ports. » Il en mit en effet, qu'il faut acquitt er non moins exactement, et qui ont fort augmenté son revenu. Op n'aurait pas conclu plus habilement à New-York. Tamaahmaah est mort tranquille, vieux et regretté. Ses fils lui

ont succédé paisiblement, et ont continué son œuvre d'organisation sociale, que l'introduction quoique incomplète encore et imparfaite du christianisme, parait avoir déjà considérablement améliorée'. Le Gkinese repository, recueil périodique anglais, imprimé à Canton, nous donne, dans le numéro d'avril 1 835, la curieuse annonce de quatre publications, faites et imprimées à Haawii, la principale des (les Sandwick, dans les années de Jésus- Christ 1834 et 1835. Il y a d'abord l'Almanaeh d'Haawii, car nous ne saurions traduire autrement le titre Alemanaka, puis, deux journaux destinés à l'instruction du peuple, et enfin un code de lois, en cinq chapitres dont on rapporte la traduction. Nous pourrons quelque jour lé* faire connaître à nos lecteurs. N'est-ce pas en effet, pour la pensée, un digne sujet d'étude que ces premiers efforts des sociétés humaines pour se purifier de la barbarie ; que ces institutions, encore barbares elles-mêmes, qui établissent, ou plutôt qui créent les liens des relations morales, les sanctionnent par la pénalité, et préparent les esprits a les admettre enfin comme idées habituelles, après que de longues générations s'en sont imprégnées! Cette marche a été celle de

' Les personnes qui voudraient consulter, sur ce point, les documents originaux fournis par la correspondance dos missionnaires protestants et catholiques, en trouveront dais deux recueils périodiques français, intitulés : Journal de morale évangëiique, imprimé à Paris, et les Annale) pour ta propagation de la fol, imprimées a Lyon. Il y en a aussi de tres-intéressants dans un ouvrage anglais, ou plutôt américain, intititulé : Visil lo the South seas in ihe United- SlatesahipFI\CByVB<ï, during the years 1839 and 1830; mais nous ne connaissons cet ouvrage que par un extrait Tort étendu et fort intéressant que le Weitminster revieic en a donné dans sou numéro d'avril 1832 , et auquel on a Joint un document très-remarquable tin! du rapport officiel adressé au gouvernement des États-Unis par le commandant du vaisseau envoyé exprès aux Iles Sandwick, en 1829, pour visiter et complimenter le roi Tamaahmaah. Enfin, nous indiquerons encore la Xotice sur l'île de Taîii, récemment publiée par M Garnot, médecin en chef delà corvette française la Coquille (Louviers 1836). Forcé par le mauvais état de sa-santé de s'établir a terre à Taîti, pendant la relâche de la Coquille, en 1833, M. Garnot a étudié l'état actuel des indigènes avec l'indépendance d'esprit que sa position lui donnait; et il le décrit avec une absence de préventions qui rend sa Notice très-bonne à consulter.

tous les climats et de loua les temps. On la retrouve dans les premières pages de la Bible, comme dans les anciens codes de nos aïeux européens. Lorsque ces rudiments de notions morales se sont à ta longue incorporés aux mœurs, dès liens plus délicats se forment, des sentiments nouveaux et plus purs se développent; alors des institutions plus composées deviennent nécessaires pour les régler, Enfin, si une religion, qui révèle tous les sentiments de bonté, de charité, dont le cœur humain est susceptible, vient compléter cette œuvre de perfectionnement, et en faire une loi divine, la société atteint cet état final que l'on peut seul légitimement appeler civilisation. Mais des siècles, et une tendance continuelle vers ce noble but, sont indispensables pour , y parvenir. On n'est pas civilisé par cela seul qu'on a des canons, des bateaux a vapeur, une constitution républicaine ou autre, une active industrie, et de grands trésors d'argent. On J>e l'est pas même pour être chrétien, si l'on applique le christianisme à justifier des institutions ou des actes dont sa morale a horreur. Avec tout cela, on peut être matériellement puissant et riche ; on n'est pas moralement civilisé.

Le Tonquin ayant prolongé ainsi sa relâche pendant dix-sept jours, malgré les instances et l'autorité du capitaine, quitta enfin les fies Sandwick ; et, après vingt-deux jours d'une navigation contrariée par tous les symptômes de dissensions et d'insubordination intérieures, il arriva le 22 mars 131 1 à l'embouchure de la Columbia. Le capitaine avait la plus grande hâte de jeter à terre cette troupe indocile, qui l'inquiétait autant qu'elle l'embarrassait. Mais un vent violent du nord-ouest portant à la côte, toute bordée de récifs, il jugea prudent de se tenir à trois lieues au large, et d'envoyer explorer la barre du fleuve, sur laquelle la mer rompait avec fureur. Une chaloupe mise dehors, chargée de cinq hommes, disparut bientôt parmi les vagues, et l'on sut plus tard qu'ils avaient péri. Le vent ayant semblé un peu faiblir, le capitaine, dans son anxiété, se rapprocha de terre pour essayer

de reconnaître la passe. Mais, les lames présentant une horrible barrière dans toute sa largeur, il dut chercher en hâte â regagner la haute mer. Le lendemain ou trouva que le vaisseau avait dérivé vers la terre, et il fallut jeter l'ancre dans quatorze brasses d'eau. Comme le vent était tombé, on tenta de mettre' en mer la pinasse ; elle ne put trouver de passage praticable, et regagna a grand'peine le vaisseau. Le vent s'étant de nouveau élevé, le capitaine se hasarda jusqu'à une lieue de terre, et mit de nouveau la pinasse dehors ; elle revint encore celte fois sans succès ; mais, dans une troisième tentative, la violence des lames l'emporta misérablement, et l'engloutit avec cinq hommes, dont un seul put se sauver à terre. Tout semblait perdu à bord : le vaisseau, secoué par les vagues, dans une eau peu profonde, heurta plusieurs fois rudement contre le fond. Enfin, après une cruelle nuit d'angoisses, passée à l'ancre dans le dernier péril, le vaisseau parvint à gagner une petite baie, où il trouva un salut inespéré. Le capitaine se hâta de jeter à terre les hpmmes et les matériaux de la nouvelle colonie; puis, navré de regrets, il rejoignit la haute mer, pour continuer son voyage le long des eûtes, maudissant le fardeau dont il s'était chargé.

Les nouveaux colons, échappés à tant de périls, travaillèrent avec activité à leur établissement, qu'ils nommèrent Astoria, et ' bientôt ils eurent construit un fort palissade, armé de canons, où leurs personnes et leurs marchandises se trouvèrent à l'abri contre toute attaque des naturels. Ceux-ci, au reste, n'annonçaient aucune'intention hostile. Lis vivaient principalement de pèche et quelque peu de chasse, ne s'éloignant jamais qu'à une petite distance de la mer. Ils se montrèrent fort empressés d'apporter au fort toutes les provisions dont ses habitants avaient besoin. Ils appartenaient à la tribu des têtes plaies, ainsi nommée d'après le singulier usage qu'elle a d'aplatir le devant de la léte de tous les enfants, par une pression constante, exercée à l'aide d'une machine, durant toute la première année de leur vie. C'est chez eux

non-seulement un caractère de race, mais un signe de liberté, tes esclaves, car ils ont des esclaves, sont privés de celte distinction. Cet usage est très-répandu parmi les nations de la côte, et il atteste ainsi entre elles une origine commune.

A peine les Astoriens s'étaient établis, le bruit courut parmi les Indiens qu'un parti de trente hommes blancs s'était montré au haut de la seconde Rapide de la Columbia, et y bâtissait un fort. En effet, on ne tarda pas à voir arriver un canot monté par neuf blancs, qui se trouvèrent être des associés et des agents de la compagnie du Nord-Ouest. Ils étaient venus aussi & travers les montagnes Rocheuses. L'éveil donné au ministre britannique sur les projets de M. Aslor n'avait pas été sans fruit. Cependant les Astoriens ne perdirent pas courage, ils se résolurent au contraire k envoyer promptement un parti des leurs remonter la Columbia, pour se saisir des postes où la traite pouvait avantageusement s'opérer.

Mais, après- que leur nombre fut ainsi réduit , ils s'aperçurent que les Indiens les visitaient moins fréquemment ; et enfin un jour on n'en vit plus un seul. On pensa d'abord que, peut-être, ils n'avaient plus de pelleteries à échanger. Mais bientôt' ce mystère s'expliqua d'une manière plus alarmante. Le bruit courait que le ■ Tonquin avait péri, et que loul son équipage avait été massacré. Cette nouvelle, vraie ou fausse, coïncidant avec l'éloignement soudain des sauvages, annonçait évidemment de leur part une attaque prochaine, à laquelle le petit nombre d' Astoriens resté dans le fort ne pourrait résister. Celui qui avait alors le commandement ne perdit pas la télé. Il convoqua la plupart des chefs sauvages qu'il supposait engagés dans la conspiration. Quand ils furent tous assis autour de lui, il leur déclara qu'il avait appris la trahison exercée par leurs frères contre le Tonquin, et qu'il était résolu à en tirer vengeance. « Les hommes blancs qui sont parmi vous, < leur dit-it, ne sont pas nombreux, mais leur science peut tout. « Dans ce flacon, qui est sous vos yeux, je tiens enfermée la

« petite-vérole : que je l'ouvre, et celte peste fera disparaître de la * surface de la terre vos hommes, vos femmes, vos enfanls et « vous. » Les sauvages, saisis de crainte et d'horreur, supplièrent le commandant astorien de laisser la fiole intacte : < car, ajou- « tèrent-ils , il ne voudrait pas , dans sa justice , punir également « ses amis et ses ennemis. » Dès ce moment ils restèrent fidèles ; mais ils lui donnèrent le nom redoutable de chef petite-vérole.

Toutefois la nouvelle était trop véritable : le Tonquin avait péri misérablement. Le capitaine, s'étant élevé au nord jusqu'à l'tte Vancouver, avait jeté l'ancre dans une petite baie pour traiter avec les naturels, malgré tous les avertissements de son interprète, qui, lui-même originaire de ces cotes, l'avait prévenu de se mettre en garde contre leurs habitudes de perfidie. Un grand nombre de canots vint bientôt se présenter avec des peaux de loutre ; mais, comme il était tard, on remit la traite au lendemain. En effet , le lendemain, à leur retour, le capitaine déploya sous leurs yeux un riche assortiment des objets qui pouvaient leur plaire. Mais ils étaient guidés, dans leur trafic, par les conseils d'un vieux chef habitué au commerce des blanc s, et qui ne craignait pas de surfaire sa marchandise d'une manière tout à fait exagérée. Néanmoins, son astuce dépassa son but ; car le capitaine, ne répondant plus rien à ses offres, se mit à se promener tranquillement sur le pont sans dire un seul mot, bien qu'à chaque allée, et à chaque relour, l'impassible sauvage lui présentât sa même peau de loutre eu lui demandant de traiter. Voyant que ce moyen ne réussissait pas, il en prit un autre, et se mit à tourner les offres du capitaine en mépris. C'était plus que celui-ci ne pouvait supporter. Il lui arracha cette peau des mains, lui en frappa la figure et le jeta sans façon, avec elle, par-dessus le bord. Tous les sauvages s'enfuirent à terre irrités.

Celui des associés qui avait accompagné Mackensie, H. Hackay, représenta alors au capitaine, qu'après cette insulte faite à leur chef, il serait prudent de lever l'ancre et de gagner la haute mer.

Mais le capitaine qui, avec ses canons, tenait en grand mépris les sauvages, n'en voulut rien faire; et, en effet, il parut avoir raison le lendemain. Car, dès la pointe du jour, un canot monté de vingt hommes sans armes, approcha le vaisseau,. demandant a traiter aux conditions mêmes que le capitaine avait fixées la veille. Parmi eux se trouvait l'un des fils du roi du pays. On tes laissa monter, et les. échanges commencèrent. D'autres canots se présentèrent) puis d'autres, les hommes toujours sans armes : on les reçut à bord, et la traite continua de se faire tranquillement,

Enfin, l'officier de quart, alarmé de leur nombre qui croissait toujours, descendit avertir le capitaine, lequel s'était retiré dans sa chambre, se félicitant peut-être de sa fermeté. Il lui dit que les sauvages paraissaient porter des armes cachées, et M, Mackay se joignit à lui pour supplier qu'on mita la voile. Le capitaine se rendit a leurs instances, monta sur le pont et donna ses ordres, que les matelots se mirent aussitôt à exécuter. Alors tes naturels, comme s'ils regrettaient de voirie vaisseau les quitter, se prêtèrent aux conditions d'échange les plus favorables, et une rapide traite s'ensuivit. Mais on remarqua qu'ils demandaient surtout des couteaux; et, dès que quelques-uns d'eux en avaient obteau, d'autres leur succédaient, en demandant do même- Le capitaine sentit qu'il fallait sortir de cette position, il ordonna péremptoirer meut de quitter le vaisseau, A l'instant un affreux cri de guerre fut jeté : tout y répondit, e( les sauvages, brandissant leurs cassetêtes, commencèrent a ma&sacrer tout ce qui ae trouvait sur le gaillard d'arrière. Le capitaine fut tué un des premiers. Eu même temps une mêlée non moins furieuse s'engagea dans toutes les parties du bâtiment, Les, blancs qu'il renfermait, écrasés parle nombre, furent tous égorgés,. Sept seulement, qui étaient montés dans les manœuvres pour larguer les voiles , se trouvaient en ce moment hors de la portée des sauvages, et contemplaient d'en haut cet affreux spectacle. Hais ils étaient sans armes , et a leur descente Us seraient aussi massacrés. Leur unique ressource était

MELANGES BCIENTIFIÛl! ES ET LITTÉRAIRES. 355

de se laisser tomber dans l'entre-pont par les écoutilles , en glissant le long des cordages ; quatre y réussirent et gagnèrent la chambre du capitaine où étaient les armes. Ils y trouvèrent un des employés, M. Lewis, mortellement blessé, mais encore vivant. S'étant aussitôt barricadés, ils percèrent des ouvertures dans la cloison, et firent à travers un feu si bien nourri, qu'ils nettoyèrent bientôt le pont de sauvages. Ceux-ci effrayés se jetèrent en désordre dans leurs canots et ramèrent en hâte vers la cote, emmenant avec eux J'interprète qui n'était point blessé, et qui n'avait pris aucune part à l'action. Alors les quatre blancs sortirent hardiment de leur retraite, coururent sur le pont, et déchargèrent encore sur eux quelques canons qui en firent un grand massacre. Aucune tentative nouvelle n'eut lieu la nuit.

Le lendemain, lorsque le jour parut, le Tonquin était encore dans la baie, à l'ancre ; ses voiles détachées de leurs agrès, flottantes, livrées au vent. Quelques canots se hasardèrent à ramer vers lui pour le reconnaître, ayant avec eux l'interprète et se tenant d'abord à une grande distance. Après quelque temps, un homme, un seul, se montra sur le pont, et l'interprète leur dit que c'était Lewis. Il les engagea par signes a s'approcher, et à monter à bord. Mais il eut grand'peine à les persuader. Les premiers qui le firent ne trouvèrent nul obstacle ; il n'y avait sur le pont personne. Lewis même avait disparu. Alors d'autres canots arrivèrent en grand nombre, les sauvages montèrent en foule, et une multitude avide de pillage encombra bientôt tous les étages du vaisseau. Tout à coup une épouvantable explosion eut lieu , et le Tonquin sauta en l'air avec les sauvages.

Ceux de la tribu qui étaient restés à terre, dans la joie du triomphe, furent frappés de consternation et de stupeur. Mais leur douleur se changea en rage quand on leur amena quatre blancs qui venaient d'être faits prisonniers sur la plage à quelque distance, et se trouvèrent être les mêmes qui, la veille, s'étaient si courageusement défendus. On les fit interroger par l'interprète,

lequel, par hasard, n'était pas à bord au moment de l'explosion. Ils lui dirent que Lewis leur avait conseillé de couper leur cable et de mettre à la voile. Mais, comme le vent était trop fort et portait à la côte, ils avaient préféré se jeter dans la chaloupe, espérant gagner Astoria. Lewis, se sentant blessé à mort, avait voulu rester pour les venger tous. Ces quatre infortunés furent plus à plaindre. Ils périrent dans toutes les cruelles tortures que les sauvages purent imaginer.

On apprit ces détails par l'interprète, qui réussit à s'échapper et a rejoindre Astoria. Comme il était lui-même né sur ces côtes , ils avaient épargné sa vie, et se bornaient à le retenir prisonnier.

Dans un troisième article nous raconterons lés aventures de l'expédition envoyée par terre.

Il y a déjà près d'une année que nous avons annoncé à nos lecteurs ce curieux ouvrage. Il nous donna alors l'occasion de leur présenter un tableau général du commerce des pelleteries dans l'Amérique septentrionale, de montrer l'influence exercée par ce commerce sur l'état des peuplades indigènes, et de raconter les chances aventureuses d'une expédition maritime dont il avait été le but spécial. Il nous restait a décrire les hasards d'une autre tentative dirigée simultanément, par la même pensée et

pour les mêmes intérêts, à travers l'intérieur des déserts qui - séparent les rives orientales et occidentales du continent américain. Le retard que nous avons mis a compléter cet ensemble ne sera peut-être pas sans avantage; car, en ce peu de temps, de graves événements survenus dans ces contrées où tout marche si vite, ont donné un intérêt nouveau et actuel au récit qu'il nous restait à terminer.

Nos deux premiers articles ont fait connaître l'origine et le point de départ de ces deux grandes expéditions. Ce n'est pas, comme on le croirait dans nos idées européennes, le gouvernement d'une puissante nation qui les conçoit et les ordonne; c'est un simple marchand de New-York, H. Astor, qui, en 1810, entreprend de se rendre maître du commerce des pelleteries, sur toute l'étendue de l'Amérique du Nord située entre les montagnes Rocheuses, prolongement des Cordillières, et l'Océan occidental. Nous avons dit comment, par ses seules ressources, sans aucun secours du gouvernement américain, auquel le succès de cette entreprise allait rapidement acquérir un immense territoire, H. Astor organisa deux expéditions qui devaient se diriger, l'une par mer, l'autre par terre, vers l'embouchure de la Columbia, sur les bords de l'océan Pacifique. Nous avons raconté la marche de l'expédition maritime, la fondation du nouvel entrepôt d'Astoria, et le désastre du bâtiment le Tonquin. Maintenant nous allons passer à l'histoire de l'expédition de terre, qui, traversant par son milieu le grand désert d'Amérique, te véritable pays des sauvages, nous présentera le tableau extrêmement curieux des mœurs et du caractère des peuplades indiennes, soit dans l'état de nature, soit déjà modifiés par la communication et l'influence des blancs.

Suivant le dessein de M. Astor, cette seconde expédition avait pour objet principal d'explorer toute la ligne du Missouri, jusqu'à l'embouchure de la Columbia, en partant de Saint-Louis, la colonie la plus avancée vers l'ouest que les blancs eussent encore

fondée. Le long de cette ligne, la caravane devait échelonner une suite de postes avec des agents chargés d'acheter leB pelleteries aux Indiens et de les expédier à Saint-Louis pour les États-Unis, à Astoria pour la Russie et la Chine. Cette distance, qui embrassait de 1000 à 1200 lieues, avait déjà été parcourue, en 1804, par les deux officiers américains Lewis et Clarke. Mais les difficultés qu'ils avaient rencontrées effrayèrent le gouvernement des États- Unis. Il renonça a diriger de ce côté aucune entreprise, et parut agir prudemment aux yeux du public. M. Astor seul ne doutait pas du succès. Il se regardait comme le créateur certain d'une nouvelle civilisation qui viendrait se rallier à son futur établissement de la Columbia; et l'on peut penser avec M. Irving que cette noble ambition le soutenait au moins autant, dans son dessein, que de simples vues d'intérêt l'auraient pu faire.

M. Astor confia l'expédition de terre au commandement de H. Hunt, l'un des associés de la nouvelle compagnie, qu'il désigna aussi comme chef de l'entrepôt projeté à l'embouchure de la Columbia. M. Hunt était un homme droit, ferme, consciencieux, et doué de manières engageantes. Il avait fait le commerce à Saint-Louis, mais il n'avait jamais pénétré dans le pays des sauvages. M. Astor lui donna pour second l'un des nouveaux associés, à qui rien ne manquait sous ce rapport. Son nom était Donald Hackensie. Il avait séjourné dix ans parmi les Indiens, an service de la compagnie anglaise du Nord-Ouest, et se vantait de connaître parfaitement leur caractère ainsi que tous les mystères des bois. C'était un homme d'une constitution robuste, rompu à la fatigue et au danger, renommé pour la justesse de sa carabine, et se portant fort du genre d'expérience dont manquait H. Hunt.

L'expédition devait partir en 1810; mais elle fut retardée par les difficultés singulières que son chef éprouva pour se procurer le nombre d'hommes nécessaires, tant en chasseurs qui devaient approvisionner la caravane de vivres et de fourrures, qu'en voya-

geura ou hommes de peine, pour diriger les canots et porter les bagages. M. Hunt fut obligé de lutter, s, 14 fois, contre l'insouciance de ces hommes du désert, qui ne s'engagent que lorsqu'ils n'ont plus rien à dépenser, et. contre la jalousie rivale de deux associations déjà existantes, la puissante compagnie anglaise du Nord-Ouest, et la compagnie américaine dite du Missouri, dont les agents à Montréal et à Saint-Louis représentaient la nouvelle entreprise comme irréfléchie et impossible.

La seconde de ces compagnies exploitait le commerce dés pel- . leteries sur le Missouri môme, et, dès 1808, elle avait poussé ses postes jusqu'au confluent des deux bras supérieurs de cette grande rivière. Elle se trouvait donc sur la première partie de la ligne que voulait établir M. Astor, et consêquemment elle mit tout en œuvre pour arrêter son expédition. Agrand'peine, M. Hunt parvint-il à emmener le seul homme de Saint-Louis qui put lui servir d'interprète chez les indiens Sioux et Pieds-Noirs, dont il allait traverser le pays; et même, à son départ. de Saint-Louis, le 21 octobre 1810, il fut obligé de cacher cet interprête pendant plusieurs jours, afin de le soustraire k un mandat d'arrêt, lancé contre lui, pour quelques dettes qu'il avait contractées. Retardé jusqu'à la mauvaise saison, M. Hunt dut remettre le passage dés montagnes Rocheuses au printemps de l'année suivante (1 81 1 J j et, remontant seulement le Bas-Missouri avec soixante hommes et trois canots, il alla prendre ses quartiers d'hiver au confluent dé ce fleuve avec la Nodowa, à 450 milles anglais de Saint-Louis, sur la limite extrême dû pays des planteurs.

Vers la fin d'avril, lorsque le nouveau printemps eut ramené les immenses volées de pigeons sauvages qui dévorent tout sur leur passage, la troupe s'embarqua dans quatre canots et commença à remonter le fleuve, tantôt à la voile, tantôt à la rame, ou en se halant par des cordes quand le vent n'était pas favorable, Tout le travail de cette navigation était à la charge des Canadiens engagés comme voyageurs, et ils s'animaient gaiement par des

chants français ; car la langue française est toujours la langue populaire du Canada, quoique plus d'un demi-siècle se soit écoulé depuis la conquête anglaise. Au-dessus de la Nebraska, ou Rivière Plate, l'expédition trouva un canot de sauvage fait avec une seule peau de bison. Telles sont les légères nacelles qui servent aux guerriers indiens pour traverser les rivières. En outre, pendant la nuit, le ciel parut au loin éclairé de lueurs rouges, signal connu de l'embrasement de vastes étendues de prairies. Ordinairement, les Indiens allument ces incendies pour dérober leurs traces à ceux qui les poursuivent. On était donc désormais en pays ennemi. Ce canot et ces feux annonçaient que des bandes sauvages erraient dans le voisinage, et il fallait se tenir sur ses gardes. Car, dans cet état de nature, si vanté par quelques philosophes, l'homme est toujours pour l'homme un danger.

Le 10 mai 1811, l'expédition atteignit le cantonnement ou village des Omahas qui formaient autrefois l'une des plus puissantes tribus des prairies. Cette tribu avait été peu à peu diminuée par ses guerres avec les Sioux, guerres d'embûches et de trahisons bien plutôt que d'attaques à force ouverte. En 1802, la petite vérole avait fait périr les deux tiers de ceux qui restaient ; et, à l'époque du passage de M. Hunt, cette tribu rie comptait plus que deux cents guerriers. Aujourd'hui elle est presque anéantie ; et ainsi disparaissent successivement les peuplades indiennes, agents mutuels de leur destruction. Près de l'emplacement qu'occupait le village des Omahas, on voit encore la tombe d'un de leurs chefs nommé l'Oiseau Noir (Blackbird), lequel était grand ami des blancs et de leur commerce qu'il exploitait à son profit. Arbitre, par son rang, du prix des peaux qu'apportaient ses compagnons, il fixait ce prix très-bas, et se faisait secrètement indemniser par l'acheteur blanc, sans qu'aucun des ' Indiens osât murmurer. Car il était pour eux une sorte de mauvais génie, grâce à l'enseignement atroce d'un blanc qui lui avait donné une provision d'arsenic et lui en avait appris les mortels

effets. Si quelque Indien se plaignait du prix fixé, la vengeance ne se taisait pas attendre. Le chef annonçait la mort du mécontent pour une époque déterminée, et sa prédiction se réalisait infailliblement. Il conserva tant qu'il vécut ce fatal secret, source trop sûre de pouvoir autant que de richesse, et demeura ainsi maître absolu de la vie comme de la mort de ses sujets. Mais il ne put échapper lui-même au fléau indien, la petite vérole. En mourant il ordonna que son corps, assis sur son cheval, fût enterré au sommet d'un promontoire dominant une grande étendue du cours du Missouri, et sur lequel il avait coutume de se poster pour découvrir au loin les canots des blancs. Les pauvres Indiens, qu'il avait si cruellement dominés, oublièrent leur propre misère pour entourer religieusement son lit de mort. Ils exécutèrent fidèlement ses derniers ordres ; et le tombeau de ce chef redouté, Misène du désert, sert encore de signal pour diriger la navigation . Mais les frêles canot3 sont devenus des bateaux à vapeur, qui portent à la race sauvage des atteintes aussi fatales quoique moins cruelles.

Au sortir de ce village, la troupe de M. Hunt se trouva sut le territoire des Sioux-Tetons, peuplade liée par deséchanges habituels avec la compagnie anglaise du Nord-Ouest. Cette compagnie leur avait livré des fusils; et, soit à son instigation, soit par la jalousie du commerce que les tribus situées sur le fleuve auraient pu ouvrir avec les blancs de l'ouest, ces Sioux-Tetons s'étaient faits les pirates du Missouri. Pour eux, toute embarcation commerçante, civilisée ou sauvage, était de bonne prise s'ils étaient les plus forts. M. Hunt, toujours en crainte de leurs attaques, fut alors rejoint par un compagnon de voyage presque aussi dangereux. C'était le directeur de la compagnie américaine du Missouri, qui se portait, avec vingt hommes, à une station du haut fleuve pour y attendre un de ses principaux agents de l'intérieur. Déjà ce directeur était fort soupçonné d'avoir, deux ans auparavant, employé lés Sioux eux-mêmes, pour arrêter une expé-

dition commerciale tentée par deux associés de H. Hunl. A Saint- Louis, il avait entravé ce dernier, autant qu'il avait pu , dans son recrutement ; et tout portait a croire qu'il venait encore exciter les Sioux contre la nouvelle entreprise. Aussi l'entrevue des deui chefs blancs fut-elle pleine de suspicion et de réserve. De part et d'autre, les armes étaient prêtes ; et,.de peur d'en venir aux mains, chaque troupe dut suivre une rive différente du fleuve. Ce fut dans cet état de demi-hostilité qu'ils arrivèrent, le 11 juin, à un cantonnement indien, appelé le village des Aricaras. Toutefois, les deux partis eurent assez de prudence pour ne pas donner sut sauvages le spectacle et les avantages d'une lutte violente, qui les aurait également exposés en les affaiblissant. Chacun exerça séparément son trafic sans apparence d'opposition. H. Hunt, qui devait pousser sa route vers l'ouest, par terre, avait besoin d'un grand nombre de chevaux que les Aricaras pouvaient lui fournir. [I resta, pour cela, chez eux près d'un mois, ce qui lui permit d'observer leurs mœurs et leurs usages assez Intimement, pour en constater plusieurs points curieux.

Ifs obéissaient a deux chefs, l'un souverain par hérédité, l'autre éllgible et chef de guerre. Ce fut dans la hutte conique du souverain, devant une assemblée formée par les anciens et les guerriers présents de la tribu, que les deux chefs blancs vinrent exposer les motifs de leur voyage, annoncer que, bien qu'ayant des intérêts distincts, ils se défendraient mutuellement contre toute attaque, et accomplir enfin la cérémonie, jusqu'alors considérée comme un contrat inviolable, de fumer le calumet de paix avec la nation. Ce partage de pouvoir par droit de succession et d'élection, ces assemblées délibérantes, présidées par le chef héréditaire, sont déjà mentionnées par Charlevoix, dans sa description du Canada, comme aussi elles se trouvent dans les premiers Âges de la Chine et de la Germanie. On pourrait remarquer encore d'autres traits de ressemblance entre les usages de ces peuples si éloignées. Mais de la * tout esprit philosophique conclura seule-

« ment que l'analogie des situations impose à l'homme des cou - < tûmes et des mœurs analogues, dans les contrées et aux époques «les plus distantes'. »

La richesse principale des Àricaras consistait en chevaux qui paissaient en troupe autour du village, et provenaient, en grande partie, des bandes de chevaux sauvages, errant dans les plaines environnantes. Le cheval a été introduit au Pérou et au Mexique, par les Espagnols, lors de la conquête, et pour la conquête. De là, il a passé chez les Indiens par voie de rapine, et son acquisition a changé leurs mœurs. Acheter, et plus souvent voler des chevaux dans les autres tribus, s'en servir pour aller chasser au loin le bison et le cerf, afin de vivre de leur chair et vendre leur peau, telles sont les occupations de l'Indien qui habite ces contrées. Rentrés au camp, les hommes se reposent, causent entre eux, et jouent à des jeux de hasard, pour lesquels ils sont passionnés.. C'est ta femme qui Tait tout le travail domestique ; et, quoique sa condition soit fort dure, elle est pourtant moins malheureuse depuis que le cheval est venu la soulager. Il Ta au moins déchargée des fardeaux accablants qu'elle portait autrefois pendant les marches de ces tribus. Elle n'est plus bête de somme, comme chez tes Indiens du nord, où Hearne, Mackensie, Franklin même, l'ont vue, succombant sous la brutale exigence du maître dont elle partageait la couche. Le cheval, amené par l'Européen pour conquérir, sera aussi le dernier auxiliaire de l'Indien, pour se défendre contre les progrès incessants de la culture qui le repousse dans les défilés des montagnes. Avec son secours, il descend comme un torrent dans la plaine, pille les plantations, et fuit rapidement sans être atteint. Car, depuis trois siècles qu'il connaît le cheval, l'Indien s'est complètement iden-

1 Cette phrase est de Robertson i toyeï la 7" note a l'introduction de l'histoire de Charle&Quirrt, où il compare les usages des Germains et ceux des Indiens du Canada.

tilié avec lui. Auparavant marcheur intrépide, il est aujourd'hui excellent cavalier. Comme le Bédouin, il se lance avec son cheval dans les passages les plus périlleux; et comme lui aussi, il épuise en peu d'années ce noble animal par le brutal usage qu'il fait de ses forces et de son ardeur.

Le village des Aricaras, entouré de ses troupes de chevaux, et tout composé de huttes coniques, ressemblait aux camps des Bédouins ou des Tartâres. Ses sauvages habitants vivaient en proie à la crainte continuelle d'être surpris par les Sioux, leurs mortels ennemis. Pendant le court séjour de M. Hunt, trois ou quatre alarmes furent données. Aussitôt les femmes et les enfants jetaient des cris d'épouvante, et les hommes se disposaient au combat. Il n'y eut cependant point d'attaque. Les arrivants étaient des guerriers de la même tribu, qui amenaient des chevaux, volés par eux, pour vendre à M. Hunt, où revenaient d'une expédition contre les Sioux, dont ils étaient sortis victorieux. L'entrée des vainqueurs fut célébrée par une sorte de cérémonie triomphale. Un d'entre eux, des plus jeunes, mortellement blessé, la soutint jusqu'au bout, puis expira parmi les cris de joie. Mais, après, les mères des morts allèrent les pleurer sur une colline voisine, hors de la vue des vainqueurs. Leurs tristes accents, prolongés dans le silence de la nuit, rappellent à M. Irving les lamentations de la Rachel biblique. Même situation, mêmes douleurs !

Le 1 8 juillet 4811, M. Hunt quitta les Aricaras ; puis, tournant a l'ouest, il entra avec ses hommes et ses chevaux dans la région de ces plaines immenses et nues, au sol de sable, aux oasis rares, et sans habitants fixes, qui s'étendent jusqu'au pied des montagnes Rocheuses. On les a nommées, avec raison, le grand désert d'Amérique. Il y rencontra tous les obstacles que la nature et l'homme sauvage peuvent accumuler. A cette époque de l'année, ces plaines désertes sont presque partout sans eau. Un soleil brûlant les dévore d'une ardeur-qui serait intolérable, si quelques

brises descendues des montagnes, ne venaient parfois la tempérer. On n'y trouve point d'arbres, si ce n'est dans quelques vallées rares et distantes, stations de repos souvent inévitables,mais toujours périlleuses par la présence de l'homme ou par ses embûches. Hors de ces oasis, le peu d'aliments que fournit la chasse des bisons sauvages, lorsqu'elle est heureuse, doivent être cuits avec les résidus séchés de la fiente de ces animaux. Malheur au voyageur qui s'écarte de la vue de ses compagnons dans ces steppes uniformes, où la route qu'il faut suivre n'est rappelée à la mémoire par aucun accident du sol 1 Trois chasseurs de l'expédition furent ainsi perdus durant six jours; ils errèrent pendant tout ce temps au hasard, courant sur leurs chevaux a travers le désert, sans aucune notion de roule quelconque. La fortune seule les ramena enfin sur les traces de leurs compagnons, qu'ils suivirent dès lors et purent rejoindre, en se guidant sur les. grands feux queH. Hunt faisait exprès allumer toutes les nuits pour les rappeler. Heureux encore de n'avoir rencontré que le désert ! La première bande d'Indiens qui se trouva sur le passage de la caravane avait déjà eu quelques rapports avec M. Hunt, par les députés qu'elle avait envoyés au cantonnement des Aricaras. Elle était campée dans un petit vallon, et appartenait a la tribu des Indiens Chiens, tribu devenue errante après* avoir eu longtemps des habitations Axes sur la rivière Rouge. Chassés par les Sioux, ces infortunés avaient perdu leurs anciennes habitudes, et môme leur ancien nom. Car Us s'appelaient autrefois Tch'aways ; et la dénomination de Chiens leur était venue du nom d'un affluent du Missouri, de la rivière des Chiens, près de laquelle ils s'étaient retirés. La bande rencontrée se composait de cinquante hommes, vêtus de peaux de bison1, tous à cheval, et

1 Le nom anglais de cet animal est bujfato, qui se traduit d'ordinaire en français par le mot baffle. Mais dans son application au continent américain, le mot baffalo désigne toujours le quadrupède que nous appelons en français le bison, i. B.

passant les nuits sous des tentes de peaux. Ils se réunirent aux chasseurs blancs pour faire une battue, où l'on tua grand nombre de cerfs et de bisons que la saison du rut rendait plus faciles à approcher.

Cette horde était trop faible pour être offensive. Mais les plus redoutés des coureurs du désert étaient les Indiens Corneilles, pillards féroces, qui, d'après les récits récents du capitaine Bonneville, exercent encore aujourd'hui leurs brigandages dans la plaine du Missouri. Cachant leurs femmes et leurs enfants au fond de quelques vallées intérieures des montagnes Rocheuses, les hommes de cette horde sont continuellement en course pour piller la plaine et reporter leur butin dans la montagne, voltigeant ainsi que les oiseaux rapaces dont on leur a donné le nom. Us cherchent surtout à voler des chevaux qu'ils vendent aux tribus du bas Missouri pour des fusils, de la poudre, et d'autres produits apportés par les blancs. En sortant du territoire des Sioux, la caravane de M. Hunt entra dans les districts de cette horde dangereuse, et l'on ne tarda pas à en reconnaître les traces. Après quelques jours de marche dans les détours de leurs montagnes qu'il fallait inévitablement traverser, on rencontra successivement plusieurs de leurs camps. Mais les blancs étaient nombreux, bien armés, et faisaient bonne garde. Les Corneilles n'osèrent pas les attaquer, et M. Hunt leur acheta même un supplément de chevaux pour mieux répartir ses bagages. Obligé ensuite de se débarrasser d'un guide peu sur, et ne trouvait point de passage frayé pour franchir la crête des montagnes, il fut rejoint plusieurs fois par cette race perfide. Mais il leur échappa sans attaque ouverte. Comme les Aricaras, ces sauvages sont eu quelque sorte identifiés avec leurs chevaux. Ils avaient parmi eux un enfant de deux ans, attaché sur un poulain du même âge, et lui distribuant les coups de fouet avec une prodigalité vraiment indienne : il ne savait pas encore parler.

La terreur que ces brigands inspirent , jointe à l'aspect désolé

des rocs qu'ils habitent, et aux scènes de destruction que paraissent y opérer souvent des convulsions géologiques dont on ne connaît pas bien la cause, ont fait attacher a ces solitudes une foule d'idées superstitieuses qui en rendent le passage plus redoutable. Ed les quittant, M. Hunt s'engagea dans les défilés d'une autre chaîne plus haute, désignée par le nom de Bighora. Ici, I» marche de la caravane devenait de plus en plus pénible par les continuels accidents d'un sol en ruines, par le froid qui commençait a les assaillir, et par l'incertitude d'une route sans guide, orientée seulement sur le soleil. Bien rarement, au fond de quelque gorge, un cours d'eau ranimant un peu de végétation, offrait aux chevaux ainsi qu'aux hommes un point de repos. Un matin, au sertir d'un dédié, on aperçut une bande d'Indiens, à l'aspect farouche, postés en observation sur les hauteurs. Mais la terreur les ; axait plus que l'hostilité. C'étaient des bandes détachées de deux tribus, appelées les Tétes-Plates et les Shochonys, autrefois nombreuses, maintenant réduites et opprimées. Les Shochonys appartenaient à ia grande et ancienne nation des Serpents, qui jadis étendait ses chasses dans tout le pays compris entre les deux bras du haut Missouri- Une nation voisine, les Indiens Pieds- Noirs, leur disputa ce territoire giboyeux. Ils soutinrent longtemps U lutte avec des sucoàs divers. Mais les Pieds-Noirs qui commerçaient avec ta compagnie de la baie de Hudsoa , en reçurent des fusils, et tes Serpents essayèrent en vain d'en obtenir des Espagnols du Mexique avec lesquels ils étaient en relation. Dés lors, la résistance leur devint impossible. Ils durent abandonner leur pays; et, ae cachant dans les gorges les plus âpres des montagnes Rocheuses, ils devinrent une race timide, et abâtardie par le malheur. Ceux d'entre eux qui n'ont plus de chevaux vivent misérables et solitaires, dans des retraites inaccessibles, eomme des sortes de gnomes , se- nourrissant des poissons qu'ils prennent dans les, torrents, et de quelques racines qu'Us arrachent à cette terre désolée ; ce qui leur a fait donner, par mépris, le nom in-

jurieux de mangeurs de racines. Ceux qui ont gardé quelques chevaux s'appellent Shochonys, et vivent encore en troupe. Pendant le printemps et l'été , ils passent sur le versant occidental des montagnes Rocheuses pour pécher le saumon qui remonte le Rio Colorado de la Californie, ou la Columbia de l'ouest. A l'automne, ce poisson disparaissant, ils se joignent aux Tétes-Plates de ces montagnes pour tenter quelques chasses dans les prairies situées à l'est, au pied de la chaîne. Mais ils n'y descendent qu'avec la continuelle terreur d'y rencontrer les terribles Pieds- Noirs.

La bande qui se trouva sur le passage de H. Hunt était en marche pour une de ces expéditions dangereuses. On peut penser s'ils furent heureux de rencontrer un parti de blancs armés, qui ne leur voulait aucun mal. On se réunit pour chasser, et on se sépara après quelques jours de bonnes relations. M. Hunt continua sa marche, par les sources de la rivière Bighorn , de celle des Pierres-Jaunes, et du Rio-Colorado. Mais, au lieu de se diriger toujours droit à l'ouest, comme c'était sa route, il fut encore souvent contraint de s'écarter au nord ou au sud, en quête de gibier; car ce n'était pas chose facile de nourrir une troupe de soixante hommes dans ces solitudes. Enfin, le 14 septembre 18(4, un des guides montra à l'horizon, dans l'ouest, trois pics neiges, d'où il annonça que sortait la source de la Columbia. Ces pics, connus aujourd'hui sous le nom des Trois-Telons, furent salués comme le phare du port, où toutes les peines allaient finir. Ils étaient toutefois encore à plus de trente lieues, et la marche, continuée sur ce sol granitique, ne cessait pas d'être horriblement pénible. Mais l'espoir, ranimant tous les courages, fit oublier les misères passées ; et, douze jours après, le 26 septembre 1 81 1 , la caravane campait au pied de ces pics, sur les bords d'un cours d'eau rapide que les guides reconnurent pour un affluent de la Columbia. Les hardis voyageurs se trouvaient donc enfin sur le versant occidental des montagnes Rocheuses. Cette muraille de granit que l'on

avait pu croire infranchissable, était maintenant derrière eux. H. Huot laissa reposer sa troupe dans cette situation, pendant cinq . jours, puis commença de descendre vers l'océan occidental, terme de ses efforts. Nous le suivrons une autre fois dans cette dernière partie de sa courageuse entreprise, et nous dirons quel fut le fruit, quel sera l'avenir, de la nouvelle voie qu'il venait d'ouvrir au commerce ainsi qu'à la civilisation.

Dans notre précédent article, nous avons suivi cette troupe hardie d'hommes blancs, commerçants et chasseurs, qui, partant des derniers établissements de l'Union, dans le Missouri) avait entrepris de traverser le continent d'Amérique dans toute sa largeur pour aller rejoindre, sur les bords de l'Océan occidental, la nouvelle colonie d'Astoria. Nous les avons accompagnés au milieu des hordes sauvages, dans les périls et les fatigues 'du désert, Nous les avons vus enfin, à force d'énergie et de courage, surmonter cette barrière de montagnes granitiques, prolongement des Andes, qui s'étend du sud au nord dans toute la longueur de l'Amérique, comme un contre-fort entre les deux océans. Le faible ruisseau sur les bords duquel ils étaient campés descendait maintenant vers l'Océan de l'Ouest; il les conduisit bientôt à une grande rivière, mais tumultueuse et rapide, appelée Mad-Biver, qui était une des principales branches de la Columbia. La caravane salua celte vue avec enthousiasme. Il ne fallait plus que

construire des canots, pour s'abandonner ru courant de ces eaux favorables; toutes les fatigues semblaient finies. Mais le chef, H. Hunt, avait trop de prudence pour se livrer à une sécurité si dangereuse. En effet, celte rivière, qui s'offrait à eux, pouvait aire, plus bas, coupée de Rapides qui rendraient la navigation impraticable. En s'y confiant, il fallait abandonner les chevaux, qui, dans ces solitudes désertées par les animaux comme par l'homme aux approches de l'hiver, auraient fourni une ressource, peutêtre indispensable, contre la faim. De si graves motifs ne purent toutefois dominer l'entraînement de l'espérance, et l'on se mit à construire des canots. Mais, par bonheur, deux Indiens Serpents étant survenus, détournèrent les blancs par leurs signes, de tenter cette entreprise impossible ; et ils conduisirent la troupe vers un autre point plus favorable, où un des agents de la compagnie du Missouri avait déjà antérieurement établi un poste que l'on trouva abandonné. Les huttes faites de troncs d'arbres, qu'avaient dressées les premiers occupants, furent, pour la caravane fatiguée, des palais où elle se reposa délicieusement, au bord d'un cours d'eau, large et tranquille. L'embarquement fut définitivement résolu, et l'on se remit a construire des canots. Par un dernier effort de prudence, M. Hunt voulut faire de oe lieu un poste central de refuge et de commerce. Il y laissa ses chevaux sous la garde des deux Indiens Serpents qui l'avaient guidé, promettant de les récompenser généreusement s'ils en prenaient soin jusqu'à son retour. En même temps il détacha deux partis de trappeurs, pour aller dans le pays environnant chasser les castors dont lea traces se montraient en abondance, et il leur assigna ce poste pour rendez-vous commun. L'un des membres de l'association Àstorienne se détermina à suivre ces hommes, préférant tous les périls de cette vie errante à la continuation des fatigues de l'expédition.

L'existence des trappeurs sur les frontières des défrichement! américains, dont Cooper a tracé des peintures si vives, n'offre

qu'une image imparfaite des dangers et des hasards auxquels s'exposent ces chasseurs, qui vont vivre ainsi, au cœur même de la solitude, dans l'isolement absolu. Ils y trouvent pourtant un charme irrésistible. Un de ceux que M. Hunt avait détachés était un vieux trappeur, nommé Robinson, âgé de soixante-six ans. Il avait été dans sa jeunesse un des premiers colons du Kenlucki, et s'était trouvé alors maintes fois aux prises avec les Indiens, sur ce territoire si cruellement disputé, qu'on l'avait nommé la Terre sanglante. Il était même tombé entre leurs mains, et avait été scalpé; mais, par une fortune incroyable, il s'était échappé; et, depuis, il portait un mouchoir noué autour de la tête pour couvrir sa blessure. M. Hunt l'avait rencontré descendant le Missouri, avec un camarade, dans une frêle barque, au retour d'une longue chasse qui avait été fructueuse. Ces deux hommes, satisfaits de leurs captures, retournaient se reposer à Saint-Louis. Hais, en voyant cette troupetle blancs remonter le fleuve, si nombreuse, si bien équipée, marchant avec ardeur à une si grande entreprise, le vieux trappeur ne put résister a cette séduction. Il tourna le dos à la vie civilisée, et suivit H. Hunt, celui-ci enchanté de gagner un tel compagnon.

H. Hunt avait aussi rencontré sur le Missouri un autre chasseur intrépide, qui avait échappé à un péril plus grand encore, s'il est possible, que le vieux Robinson. Celui-ci se nommait John Colter. Il avait accompagné Lewis et Clarté dans leur mémorable expédition aux montagnes Rocheuses, la première que l'on eût tentée. Celte fois il revenait d'un voyage de chasse vers le haut Missouri, et descendait seul le fleuve dans un frêle canot. Se trouvant ainsi un jour en chasse avec un autre trappeur, après avoir tendu les pièges qui faisaient ieur fortune, ils avaient été surpris par une bande d'Indiens Pieds-Noirs. Le camarade de John, desespéré, fit feu de sa carabine, tua un des sauvages, et tomba percé de leurs traits. John vit bien qu'il allait payer le prix du sang, et subir la mort la plus cruelle. Il entendait quelque peu

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le langage des Pieds-Noirs, et comprit qu'ils délibéraient sur le genre de tourment qu'ils allaient lui faire souffrir. Enfin le chef, plus raffiné dans sa vengeance, lai demanda s'il était bon coureur. Le malheureux devina le but de cette question : il comprit que sa vie allait être l'enjeu de la course ; et, quoique remarquable par son agilité entre ses compagnons de chasse, il eut assez de présence d'esprit pour assurer qu'il savait mal courir. Ce stratagème lui obtint quelque avance : le chef le mena dans la prairie, à quatre cents pas de la troupe des sauvages, et le laissa fuir. Un hurlement terrible lui "apprit aussitôt que la horde entière était sur ses traces. Colter vola plutôt qu'il ne courut, tirant quelque espérance de sa vélocité, qui l'étonnait lui-même. Mais il avait six milles de prairie à courir avant de gagner le Missouri, elles plantes épineuses lui déchiraient les pieds. Pourtant, à moitié du trajet, le bruit des poursuivants lui sembla s'affaiblir, et il se hasarda un instant à tourner la télé. Le corps de la horde était loin derrière; mais un seul guerrier, armé d'une lance, le suivait à cent pas. Colter redoubla d'efforts, au point que le sang lui sortait de la bouche, mais vainement; il sentit bientôt son ennemi à deux pas. Alors désespéré, il s'arrêta, et lui fit face. Le sauvage étonné s'arrêta aussi, et, brandissant son arme, la lui lança. Mais le coup faillit; l'arme frappa la terre, se rompit, et Colter saisissant le fer en tua son ennemi, puis reprit la fuite. La horde arrivée en cet endroit, et y trouvant un des siens massacré, recommença sa poursuite avec des cris horribles. Cependant Coller avait pu joindre un bois de cotonniers qui bordait le fleuve; il le traversa, se jeta à la nage, et gagna ainsi, sans être vu, une fie voisine, où un immense amas d'arbres accumulés formait un radeau naturel de plusieurs pieds d'épaisseur. Il plongea dessous, et trouva enfin un endroit ou il put sortir la tête de l'eau, sous les branchages qui le recouvraient. A peine respirant, il entendit les sauvages arrivés au radeau, et le cherchant partout de leurs yeux perçants. Ils s'efforcèrent longtemps de le découvrir, et le mal-

heureux tremblait qu'ils ne missent le feu & son asile; mais par bonheur l'idée ne leur en vint pas, et le soit ils l'abandonnèrent, convaincus qu'il avait péri. Toutefois le prudent chasseur no quitta sa cache que bien avant dans la nuit, lorsqu'aucun bruit ne se fit plus entendre. Il plongea alors sous le radeau pour sortir, nagea longtemps, et vint aborder à une grande distance sur la rive opposée. Hais il était nu, épuisé de faim et de fatigue; ce ne fut qu'avec peine qu'il put rejoindre un poste de chasseurs, et seulement le lendemain. Pourtant, cette terrible épreuve ne l'avait pas fait renoncer à ce genre de vie. M. Hunt s'efforça de l'engager dans son expédition, et Coller était vivement tenté d'y prendre part. Mais il s'était marié récemment a Saint-Louis, et les charmes de sa jeune épouse l'emportèrent sur ceux des montagnes Rocheuses. Il accompagna l'expédition pendant quelques milles, puis la quitta, et retourna vers ses récentes amours : ce ne fut pas toutefois sans bien des regrets. Parmi les épisodes qu'on rencontre dans l'ouvrage de H. Irving, celui-ci est un des plus saisissants.

Pendant que la troupe de M. Hunt construisait les canots sur lesquels elle allait se lancer à travers les périls d'une navigation inconnue, des partis de chasseurs furent détachés dans.les environs. Mais les animaux sauvages s'étaient éloignés de ces lieux aux approches de l'hiver : il fallut vivre sur les provisions qu'on avait réservées. Enfin, le 18 octobre, quinze barques emportèrent la caravane sur ces eaux rapides, où les pilotes canadiens les dirigèrent avec autant de joie que de dextérité.

Toutallabien d'abord; mais dès le second jourla rivière se trouva semée d'écueils et de cascades qu'il fallut péri lieu se ment traverser. Deux barques se brisèrent. Le lendemain on trouva un pas plus difficile; le cours d'eau, resserré pendant un demi-mille entre deux murailles de roches à pic, acquérait une irrésistible violence. Il fallut transporter par terre le bagage et les barques au dessous de ce point. La confiance commençait à décroître : on

avait parcouru deux cent quatre-vingts milles sans découvrir une habitation humaine, ni un être vivant. Enfin, le 24 octobre, on aperçut quelques huttes de sauvages; on aborda pour leur parler, mais effrayés ils s'enfuirent, et l'on ne trouva dans leurs cabanes que quelques petits poissons, des racines et des graines, faibles provisions d'hiver, dont la pauvreté s'accordait trop avec l'aspect du pays. Le lendemain, les fatigues et les dangers croissant toujours, on vit un autre camp d'Indiens Serpents qui s'enfuirent de même, à l'exception d'un seul qui, malgré la terreur la plus vive, osa rester pour défendre, par ses ardentes prières, une petite provision de poisson sec préparée pour l'hiver. Toutes les offres de M. Hunt purent à peine le résoudre à la partager. Au delà de ce point on descendit encore pendant deux jours; mais alors le courant devint impraticable. Le canot de tête se brisa contre un roc, et le pilote canadien qui le dirigeait fut emporté dans un Rapide où il périt. C'était le plus adroit de ces pauvres gens et le plus aimé. On reconnut avec effroi qu'un peu plus loin la rivière tout entière se précipitait de deux cents pieds de hauteur entre des rochers a pic ; et qu'au delà, pendant quarante milles, ce n'était qu'une suite d'écueils, de tourbillons et de cascades infranchissables. 11 fallait donc laisser là les barques, et essayer d'avancer à pied, emportant seulement les bagages et les vivres indispensables. Car le poste où les chevaux avaient été abandonnés était à trois cent quarante milles en arrière. Quel parti prendre, et comment sortir de ces solitudes sans guides et sans vivres! Ce fut le sujet d'une sombre délibération.

L'unique ressource parut être de se diviser en plusieurs partis, pour ne pas s'affamer mutuellement. Il ne restait plus que cinq jours de vivres, on se les partagea ; les bagages qu'on ne pouvait porter furent enfouis dans des caches, puis chaque troupe alla tenter le sort. Ce qu'il y eut de souffrances à supporter peut à peine se croire. Quelques misérables restes de poissons secs, quelques chevaux achetés difficilement, ou dérobés aux peuplades

WBLAN0B3 BCIEffTIPIyUES ET UÏTJJRAIRBS. 375

sauvages dispersées de loin en loin dans, ees solitudes, furent les seuls aliments qu'on put se procurer. On mangea jusqu'aux peaux des castors tués précédemment. Apres une marche à' pied de plus die sept cents milles, un des associés s'arrêta de faiblesse, et resta en arrière avec deux hommes. Enfin, le reste de la troupe, rallié avec H- Huni, gagna un cantonnement d'Indiens Serpenta qui les avertirent de ne plus suivre le cours trop sinueux de la rivière, et leur fournirent des guides pour couper droit à travers les montagnes. M. Hunt prit donc cette nouvelle direction, le Si décembre, avec trente-deux blancs, trois Indiens et cinq chevaux. Chose à peine croyable 1 la femme de l'interprète engagé a Saint-Louis était du voyage, et en avait supporté toutes les misères. Ayant déjà avec elle deux enfants, que souvent elle portait, elle acoucbad'un troisième sur la roule, s'arrêta quelques instants, puis, sans se plaindre, rejoignit la troupe, portant sur son dos son nouvel enfant. La marche était pourtant horriblement pénible, dans le cœur de l'hiver, à travers de hautes montagnes hérissées de roches, coupées de ravines, au milieu de la neige ou l'on enfonçait souvent jusqu'à la ceinture. Enfin, après treize jours d'une pareille route, ayant gravi un dernier sommet, le soleil reparut, le temps s'adoucit, et à leurs pieds, dans des val* lées profondes, ils découvrirent de nombreux troupeaux de cerfs, Bientôt ils virent des traces de chevaux en grand nombre. Tout annonçait qu'ils étaient entrés dans un climat plus favorable, et cet espoir ne fut pas déçu. Le 6 janvier 1842 ils arrivèrent à un camp d'Indiens appartenant a la tribu des Sciatogas, où ils trouvèrent la fin de leurs peines. Ces Indiens vivaient sous des tentes couvertes de nattes, et s'habillaient de peauxiomme les tribus du Missouri. Ils avaient des chevaux en abondance; mais la chasse, jpinte a quelques racines, fournissait leurs aliments habituels. Enfin, ce qui fut un motif de joie générale, ils possédaient beaucoup d'ustensiles de fabrique européenne, qui attestaient une communication prochaine avec les blancs. M. Hunt obtint aisé-

ment d'eux tout ce qu'il fallait pour refaire sa troupe affamée; puis, ayant rallié ce qu'il put des hommes restés eu arrière, il partit de nouveau pour rejoindre la rivière de la Columbia, un pey au-dessous du point auquel Lewis et Clarke ont donné leur nom. Ensuite il lui fallut marcher encore pendant dix jours pour dépasser les cataractes infranchissables de cette grande rivière. Là il eut des nouvelles d'Astoria par les sauvages, parfaitement instruits de tout ce qui concernait cet établissement. 11 apprit d'eux le désastre du Tonquin; et, leur ayant acheté cinq canots, il rejoignit enfin Astoria le 1 S février 184 2, après onze mois de voyage, ayant traversé le -continent américain dans toute sa largeur, comme il s'y était engagé.

Placé dès lors au commandement de toute l'entreprise, son premier soin fut d'envoyer un détachement visiter le poste qu'il avait laissé au-dessus des Rapides de la Columbia, et recueillir les partis de ses hommes qui n'avaient pas pu rejoindre. Malheureusement, la colonie perdit bientôt cet habile chef. Un bâtiment américain parut, c'était le Castor: il était expédié par H. Astor, pour charger les pelleteries rassemblées à l'entrepôt, et les porter au marché de Canton. Hais auparavant, M. Hunt devait se rendre sur ce bâtiment, à l'entrepôt russe de la nouvelle Archangel, situé à 20 degrés plus au nord sur la même côte, M. Astor ayant conclu avec la Russie un traité par lequel il se chargeait d'approvisionner régulièrement ce poste éloigné ; ce qui était en effet une combinaison habile pour se concilier la faveur de la puissance russe, qui s'étend et se fortifie de jour en jour dans ces parages. H. Hunt partit donc. Toutefois, avant de quitter la colonie, il expédia encore dans l'intérieur trois nouveaux détachements, dont deux étaient destinés à établir des postes de commerce dans la partie supérieure du fleuve; tandis que le troisième, composé seulement de sept hommes, devait repasser les montagnes Rocheuses, et porter des nouvelles àM. Astor. Nous ne redirons pas les nouvelles souffrances de ces hommes intrépides, obligés d'hiverner en route au

milieu des hordes ennemies, et qui n'atteignirent Saint-Louis que le 30 avril de l'année suivante. Ils donnèrent une vive joie à M. Astor, privé de toutes nouvelles depuis deux ans. Hais, en ce moment même, sa colonie recevait un coup fatal. La lenteur des arrangements à faire avec lecommandantrusse.quelquesavaries survenues au Castor, avaient prolongé l'absence de M. Hunt. Craignant de trop retarder le voyage de Canton, il se fit débarquer aux lies Sandwich, d'où il espérait rejoindre Astoria par le bâtiment que M. Astor devait y envoyer chaque année. Or, à cette époque, la guerre éclata entre l'Angleterre et les États-Unis : le port de New- York fut bloqué ; le bâtiment expédié tardivement, avec difficulté, fit malheureusement naufrage. Dans cet intervalle, un agent de la compagnie anglaise du Nord-Ouest, dont les postes touchaient a ceux des Astoriens, apprit à ces derniers la nouvelle de la guerre, et leur annonça pompeusement la prochaine arrivée d'une frégate anglaise, qui viendrait foudroyer de ses batteries leur fort palissade. Le commandant aslorien se laissa effrayer, ou peutêtre fut-il gagné par les promesses de la compagnie anglaise, dans laquelle un de ses proches parents était intéressé.- Sans avoir vu la frégate, et malgré la désapprobation de plusieurs de ses collègues, il s'engagea, par une convention passée avec l'agent de la compagnie rivale, à lui remettre le fort d' Astoria, le i" juin 4844, si M. Hunt ne reparaissait pas. Celui-ci revint le 20 août 1813, bien avant l'époque fatale, et s'opposa d'abord fortement a cet abandon. Puis il céda devant la crainte de l'expédition anglaise; et il repartit pour aller fréter, aux lies Sandwich, un bâtiment où il pût charger les pelleteries entreposées au fort. Mais, durant cette seconde absence, l'agent de l'autre compagnie reparut avec soixante et dix hommes et dix canots, et il vînt camper sous les petits canons d' Astoria. Ce déploiement' de forces porta le dernier coup au commandant, qui livra la factorerie le t2 décembre, céda les pelleteries à un prix désavantageux, et passa lui-même au service de la compagnie du Nord-Ouest. De

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sorte que H, Uuill, arrivant le 48 février 4814, trouva le pavillon anglais arboré sur les palissades et la colonie conquise.

Lorsque M. Aslor apprit celte fâcheuse nouvelle par ceux de ses employés qui repassèrent les montagnes Rocheuses, il s'écria qu'il aurait préféré tout perdre par la force, et qu'il ne pourrait jamaîi sa consoler d'une si honteuse capitulation. Toutefois, luimême avait commis une faute grave, en ne choisissant pas avec assez de discernement les chefs actifs des diverses parties de son entreprise.

Au retour de la paix, le traité de Gand rendit aux États-Unis Astoria et tout le pays environnant. Un édit du congrès défendit en 1848 a tout sujet anglais de faire aucun commerce dans les possessions américaines, et l'occasion semblait favorable pour que H. Aslor renouvelât son entreprise. Mais les deux compagnies anglaises du Nord-Ouest et de la baie d'Hudson, réunies en une seule, occupaient par leurs agents tous les postes de la Columbia. Il fallait tes en chasser par (a force, et H. Astor ne put déterminer son gouvernement à le soutenir- Bientôt le gouvernement anglais comprit l'importance future de ce nouveau pays, et chercha à s'en emparer. Une discussion s'éleva entre les deux puissances rivales, sur la limite de leurs possessions, mais la question resta indécise. Un traité provisoire, conclu le 20 octobre 1 81 8, déclara que tout le pays situé à l'ouest des montagnes Rocheuses serait franc pour le commerce anglais et américain pendant dix années, et que les deux nations auraient un égal droit de navigation sur ses rivières. En 1838, ce traité fut renouvelé sous les mêmes termes, et il doit expirer en 1838, dans l'année même où nous entrons.

Dans l'appendice joint à son ouvrage, M. Irving a inséré une note sur le commerce des pelleteries américaines, qu'il a extraite en grande partie d'un article du journal' américain de Sillimah, numéro de janvier 4834; et cette note nous fournit des renseignements sur l'état actuel d' Astoria entre les maiqs de la compa-

MÉLÀNflES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES. 379

gnie de la baie d'Hudson . Le poste même d'Astoria a paru à cette compagnie trop éloigné de l'intérieur pour en faire son entrepôt central, et elle a établi sa principale factorerie plus haut, sur 1* Columbia, à cent milles de la mer. Cette factorerie est très-considérable, et ses affaires sont représentées comme très-prospères. Le territoire entier, connu sous le nom commercial de Fur Countries, pays des pelleteries, lequel s'étend de la mer Pacifique aux montagnes Rocheuses, se trouve, d'après cette même note, partagé comme il suit entre les diverses compagnies commerçantes. Le nord-ouest est occupé par les Russes, depuis le détroit de Behring jusqu'au 53* degré de latitude. De là, jusqu'au sud de la Columbia, s'étend le domaine de la compagnie de la baie d'Hudson. L'espace restant jusqu'au golfe de Californie est exploité par deux compagnies américaines, la compagnie Ashley, dont les chefs résident à Saint-Louis, et une autre fondée a New- York, en 1831, parle capitaine Bonneville, dont les expéditions aventureuses ont été récemment publiées par M. Trving. L'ancienne compagnie créée par M. Astor, sous le nom de Compagnie. américaine des pelleteries, a son siège actuel a Hichilimackinac, au point de réunion des lacs Huron et Supérieur. De là elle exploite la vallée supérieure du Missouri, et envoie ses bateaux à vapeur dans ces solitudes si péniblement traversées à cheval et en canot par l'expédition da M. Hunt. Depuis la mer Arctique et la rivière de Mackensie jusqu'au golfe du Mexique et à la pointe delà Californie, l'Amérique est envahie par les chasseurs. Le bison, le cerf, le castor, sont poursuivis dans leurs dernières retraites. Les Américains augmentent chaque année leur commerce avec la Chine, ce grand débouché des pelleteries; et, jusqu'à présent, ils n'ont dans la mer Pacifique aucun poste mililaire pour protéger leur marine marchande et faire, respecter leur pavillon1. Ils

■ Ceci était exact, en 1S38, quand cet article fut écrit. Hais depuis, la Californie, ce paya de l'or, s'est annexé i. l'Union américaine comme état distinct;

doivent donc regretter vivement la perte d'Astoria, si bien placée sur ta côte occidentale d'Amérique. En outre, le mouvement continu des émigrants vers l'ouest les rapproche des montagnes Rocheuses. Le hardi pionnier voit d'un œil impatient cette barrière posée entre lui et l'Océan, qu'il considère comme sa limite naturelle. Dans cet état de choses, le traité provisoire entre l'Angleterre etjes États-Unis expire, comme nous l'avons dit, celte année môme ; et, si l'Angleterre eût été tranquille dans ses possessions américaines, on peut croire que le désir de conserver la paix eût fait encore reporter à quelques années la question des limites. Mais dans ce moment l'insurrection du Canada vient d'éclater; et, si les troubles ont quelque durée dans celte colonie, l'Angleterre se trouvera gênée pour soutenir par la 'force ses prétentions sur les districts de la Columbia. Tout porte donc a croire que les Américains se montreront plus exigeants dans la rédaction du nouveau traité. De la peut naître une guerre où se disputera l'empire des côtes naguère inconnues de l'océan Pacifique ; et dans cette guerre le cri de ralliement des Américains sera le nom d'Astoria.

Le récit du long et pénible voyage de M. Hunt nous a fait connaître les mœurs des Indiens de l'intérieur du continent, autour de la grande chaîne des montagnes Rocheuses ; il nous les a montrés hardis et cruels quand ils sont les plus forts, timides et accueillants quand ils sont opprimés. Le journal d'Astoria nous donne sur les Indiens de la côte occidentale dus détails qui complètent le tableau de ces différentes races. Les Indiens de la cote sont plus faibles que ceux de l'intérieur. Outre la singulière coutume d'aplatir la télé de leurs enfants, coutume que nous avons déjà citée, ils montrent une aversion marquée pour la barbe qu'ils s'arrachent poil à poil, tandis qu'ils laissent croître leur

; grande république fédéral îve s'accroît chaque joui ur les cotes qui bordent le ci

chevelure. Ils sont polygames comme les autres Indiens. Ils ont quelque idée vague d'un bon esprit, créateur de toutes choses,lequel réside au ciel, et lutte contre un mauvais esprit qui habite le feu dans les régions inférieures. Leurs guerres sont peu sanglantes, et se terminent d'ordinaire par des compensations en esclaves, en chevaux, ou tous autres objets de service. Ils s'amusent a danser au son d'un instrument grossier, et surtout ils aiment les jeux de hasard. Ils s'y passionnent tellement qu'ils jouent tout ce qu'ils ont, jusqu'à leurs femmes et leurs enfants. Ces traits principaux se retrouvent chez les Indiens de Noutka, qui habitent la même côte, quelques degrés plus au nord, et qui nous sont connus depuis les voyages de Cook et de Vancouver. Ceci peut faire penser qu'ils ont la même origine. M. Irving trouve même assez d'analogie entre les habitudes des Indiens de la Columbia et celles des Esquimaux, modifiées par l'influence d'un climat tempéré. Comme Tes Indiens de Noutka, les riverains delà Columbia sont industrieux et montrent quelque désir d'imiter les arts européens : un de leurs chefs se tenait même assidûment à la forgé de la nouvelle factorerie. Mais la distance entre l'homme civilisé et l'homme sauvage est trop grande pour que celui-ci s'en tienne à la simple admiration. En voyant les produits d'une industrie qu'il ne pourra de longtemps imiter, il ne peut résister à l'envie de se les approprier : il devient plus rusé, plus voleur qu'auparavant, et ceci explique comment les relations commerciales des blancs avec les Indiens tendent plutôt à dépraver qu'à améliorer le naturel de ces derniers.

Au reste, bientôt le commerce des pelleteries ne sera plus dans ces contrées qu'un objet secondaire. Car les animaux qui fournissent ces pelleteries diminuent rapidement par le massacre irréfléchi qu'en font les chasseurs, et encore plus par rétablissement du pionnier dans les forêts, dans les marécages, où ils trouvaient leur asile et leur nourriture. La culture, avançant comme le flot, envahit lout le terrain, et chasse devant elle le

bison, le cerf, le castor, en général tous les animaux sauvages dont se nourrissent les peuplades indiennes*. Ainsi affamées, ces peuplades doivent donc accepter comme un arrêt de vie ou de mort la civilisation de l'homme blanc ; et, si elles refusent de s'y plier, elles disparaîtront toutes du sol de l'Amérique, comme ont disparu les Indiens de la côte orientale devant les premiers planteurs européens.

ADDITJON

Aux (enseignements contenus dans ces articles sur les premières entreprises commerciales des Européens à l'ouest des montagnes Rocheuses, on peut utilement ajouter quelques nouveaux détails, qui ont été recueillis par le lieutenant Charles \Vilkes, de la marine américaine, dans son célèbre voyage de

* Ce ne sent pas seulement les animaux terrestres qui cèdent la place a l'homme civilisé. Le capitaine Bonneville, dans son ouvrage récent, remarque que les grandes bandes de dindons sauvages ont abandonné les anciennes routes de leurs migrations annuelles, pour&nspper aux atteintes des chasseurs blancs ; et il dit aussi que les abeilles sauvages, ne retrouvant plus les forêts qui leur servaient d'asite, sO sont retirées a l'ouest vers les montagnes, oi leur riche récolta introduit de nouveaux sujets de guerre entre les Indiens M les celons'.

circumnavigation , dont j'aurai plus loin occasion de rendre compte. Ce navigateur a fait, dans l'année 1 841 , une longue station à l'embouchure de la Columbia ; et après avoir mis ses navires en sûreté, il a débarqué de sa personne aux environs d'Astoria, d'où il s'est avancé dans l'intérieur, pour constater par lui-même, l'état ainsi que la nationalité des établissements de commerce actuellement existants sur la portion du territoire des Fur Courttries que le traité de Gand a restituées aux Américains. Il a reconnu, non sans regret, que le commerce de la Columbia et de ses affluents, était presque tout entier dans les mains de la compagnie anglaise d'Hudson, paisiblement établie au fort Vancouver, d'où elle rayonnait au loin sur tout le pays, par ses agents, ses trappeurs, et ses postes de trafic, habilement établis sur tous les points de, la cdle où l'on peut aborder. L'unité d'organisation intérieure de cette compagnie, et la puissance de ses capitaux, jointes à l'ancienneté ainsi qu'à la constance de ses relations avec les naturels, et avec les Européens que l'esprit d'aventure amène à se fixer dans ces parages, lui donnaient sur toute entreprise particulière, des avantages que rien ne peut balancer. Hais déjà; en 1841, la récolte des pelleteries n'était plus qu'une partie minime et peu profitable de ses opérations. Le fort Vancouver était devenu un grand établissement manufacturier, agricole, et un dépôt de vente des marchandises d'Europe aux naturels de l'intérieur. La pèche du saumon, régulièrement organisée, avait presque remplacé la chasse du castor ; et des moutins a scie, préparaient des cargaisons de planches pour les lies Sandwich. Les ouvriers, les employés, attachés au service de la compagnie, étaient maintenus dans des habitudes d'ordre et de conduite parfaitement réglées. L'usage des liqueurs fortes y était interdît; le christianisme pratiqué; la liberté de conscience respectée. Le service religieux s'y faisait alternativement, et en bonne intelligence, par des ministres protestants et des prêtres catholiques, pour les individus de ces deux communions. En

un mot, c'était comme une petite cité, policée, industrieuse, et chrétienne, établie en ce point du désert.

Le lieutenant Wilk.es eut l'occasion de voir un missionnaire américain, venu dans ces contrées avec sa femme et ses enfants, pour apporter l'Évangile aux sauvages, et aussi des missionnaires catholiques envoyés d'Eu rope pour le même motif. Le jugement qu'il porte sur leur aptitude inégale à remplir cette tâche est trés-remarquable, surtout venant d'un sincère protestant comme lui. Le missionnaire américain est profondément découragé; il se plaint du froid accueil, et même des difficultés qu'il éprouve de la part de l'agent anglais du fort Vancouver, qui a refusé de lui acheter des fourrures acquises des sauvages, ne devant pas, dit-il, encourager l'extension de ce commerce par des personnes étrangères à sa compagnie. H ne voit pas la possibilité de subsister dans cet abandon, et n'aspire qu'à s'en retourner dans son pays natal. Le missionnaire catholique n'a de compagnie que Dieu. Il est pauvre, n'a rien à vendre, et ne cherche point à acquérir. Il supporte patiemment les misères auxquelles il s'est attendu, et poursuit son œuvre avec persévérance, jusqu'à y mourir. Cette différence de force morale, et par suite de succès religieux, s'explique par la différence des nécessités personnelles auxquelles ces deux hommes sont soumis. Supposez-leur un zèle égal, une égale vertu : le premier sera, en général, chargé de famille, et ne pourra convenablement l'entretenir, même la sustenter, avec la faible rétribution que lui fournit l'association de personnes privées, qui l'a expédié au loin, avec sa provision de bibles. Il faut donc, presque forcément, qu'il tâche de se procurer le surplus en se mettant à trafiquer pour son propre compte ; ou que, gagnant la confiance des chefs du pays, il leur enseigne el leur fasse pratiquer, à leur profit el au sien, les inventions fiscales des vieilles sociélés civilisées, impôts, taxes, douanes, monopole du commerce, toutes choses dont ils ne s'étaient pas avisés. Dans ces deux, cas, son intérêt personnel, d'accord avec l'esprit de na-

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lionalité, te portera naturellement à faire prévaloir, et à rendre s'il se peut exclusifs pour ses compatriotes, les avantages des relations qu'il aura ouvertes ; en sorte qu'il se trouvera ainsi devenu un agent politique, beaucoup plus réellement qu'un apdtre chrétien. Que l'on dise si ce n'est pas là précisément ce qui est arrivé, ce qui se voit encore dans les archipels de la Polynésie, et partout ailleurs, où les missionnaires anglais etaméricains sont pervenus à s'introduire et à dominer! Le rôle du missionnaire catholique, est tout autre. N'ayant besoin pour lui-même que des aliments qui suffisent à la vie de chaque jour, il se les procure à peu de frais par d'humbles échanges, ou par le travail de ses mains. Pauvre avec les pauvres, il s'identifie aux populations qu'il visite, et pour prix des instructions qu'il leur donne, il ne leur demande que d'en être toléré. Qu'il les trouve déjà prématurément infectées des vices apportés par les aventuriers européens, ou tout à fait sauvages, il ne voit en elles que des portions égarées de la grande famille humaine, que Dieu lui a donné la charge d'éclairer, d'améliorer, d'instruire, et de ramener par le bienfait de l'Évangile, à un mode de vie régulier, laborieux, paisible, en un mot chrétien. Si, comme conséquence nécessaire, celte transformation morale fait naître entre elles, et les nations anciennement civilisées, des communications de commerce, profitables aux unes comme aux autres, il ne cherchera pas à user de son influence pour les rendre particulières et exclusives. Sans éteindre en lui le souvenir de la patrie, sa catholicité le rend indépendant des exigences de nationalité. N'étant pas obligé de développer ces relations, à tout prix, pour la satisfaction de ses protecteurs, ou pour son avantage propre, il pourra employer toute son influence, à défendre ses pauvres néophytes, contre la contagion des vices nouveaux, et des habitudes immorales, que leur apporteront les grossiers équipages des navires de commerce, ou les aventuriers qui viendront se mêler à eux pour les exploiter. En comparant ces différences de position, devra-ton s'étonner, si,

partout où les missionnaires catholiques, les Français surtout, ont pu librement s'installer, leur action purement charitable et désintéressée, aété plus moralement fructueuse et profitable aux indigènes, que celle des missionnaires protestants 1 On peut invoquer sur ce fait, les témoignages unanimes des officiers de la marine française, qui, depuis trente ans, ont visité les archipels de la Polynésie, où les deux systèmes de missions ont été appliqués à des populations analogues. Ils ne me démentiront pas. J'en appellerai particulièrement, avec autant de confiance que d'estime, au capitaine Tardy de Montravel, dont dos missions françaises de la Nouvelle-Calédonie, ont conservé un si touchant souvenir. Les observations personnelles, que cet excellent homme a bien voulu me communiquer, m'en ont appris sur ce sujet bien plus que je n'ai voulu en dire1.

1 Sur 1m missions françaises de l'Orégon, de la Californie, et de l'Oeéanie en général, consultai les volumes dus Annula de ta propagation de ta foi pour les vingt dernières années. Dans ces simples récits, de pauvres prêtres, qui partagent les misères des populations, vous trouverez mille fois plus de détails de mœurs intimes, «sincèrement observée», que p'eo fourniraient des voyages de passage. Comparai alors, le sort de ces apôtres, avec l'existence magnifique que s'était faite, par exemple, à Taltl, le fumeux Pritchard, avant l'intervention des Français J. B.

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