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Mélanges scientifiques et littéraires

Il n*est presque personne qui n*ait éprouvé combien la manière de voir et de sentir d'un même individu change avec Vâge, et se modifie parles années. Un homme de vingt ans, à qui Ton ferait écrire et signer ses opinions, pour les lui représenter à trente, serait bien étonné quand il les reverrait. Boileau lui-même, le rigoureux Boileau, avouait que, dans sa jeunesse, il avait beaucoup d*admiration pour les romans de la Calprenède et de Scudéry.

Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, les nations res- II. 1

semblent aux individus. Leur goût a aussi ses vicissitudes. Elles admirent d'abord des ouvrages imparfaits et sans art. Peu à peu la langue se développe et se forme par ses premiers essais. Enfin quelques génies supérieurs paraissent, s'emparent de cette langue vierge, lui donnent la souplesse, la grftce, la force, en un mot, toutes les perfectffins dont elle est susceptible. Alors le goût est fixé ; leurs écrits en deviennent la règle immuable. Ils restent comme des modèles dont on approche, mais que Ton ne surpasse plus.

En effet, après que les écrivains supérieurs ont, pour ainsi dire, épuisé les beautés du langage ; après qu'ils les ont fait servir à peindre tous les mouvements du cœur, qui sont et seront éternellement les mômes, il devient bien difficile de trouver de nouveaux sentiments, de nouvelles passions qui leur aient échappé. L'inévitable besoin de la nouveauté jette les esprits dans mille routes inconnues qui les égarent. Alors tout se dénature et s'exagère. On substitue l'enflure au sublime, la manière à la grâce, les écarts de l'imagination aux hardiesses du génie : c'est l'époque de la décadence du goût.

Ces vicissitudes sont tellement dans la nature, que des peuples très-différents dans leurs institutions et dans leurs mœurs, les Romains et les Grecs, en ont également offert l'exemple. Comment se fait-il que des personnes sensées et de bonne foi aient pu méconnaître la loi de cette succession inévitable, aussi intimement liée à la nature de l'esprit humain que les périodes de notre vie le sont avec notre organisation physique ? On se plaint de ce que les lettres obtiennent aujourd'hui moins de succès qu'au* trefois, et l'on en jette la faute sur les sciences. Pourquoi leur reprocher les effets du temps? C'est, dit-on, l'esprit géométrique qui tue les lettres, A force de vouloir tout comprendre, tout analyser, on dessèche l'imagination, et Ton la rend insensible aux fictions riantes de la poésie. L'étude des sciences exactes a ren- . versé l'empire du merveilleux, personne n'y croit plus. Si elles

continuent à se répandre, c'en est fait de la littérature; nous ne verrons plus de tï;3-gédies comme celles de Racine, de poëmes comme M Enéide et Y Iliade.

Outre que ces reproches sont injustes, ils sont en même temps maladroits. Car l'esprit des sciences n'étant, par sa nature, que l'esprit d'examen et de doute, si l'on venait, par malheur, à prouver qu'il est essentiellement opposé au sentiment des beautés littéraires, il s'ensuivrait que ces beautés ne peuvent supporter un examen réfléchi ; qu'ainsi elles n'ont aucun fonds réel, et qu'elles ne peuvent être goûtées que par des gens qui ont renoncé à l'usage de leur raison et de leur jugement.

Heureusement pour les sciences et pour les lettres, il s'en faut que cette conséquence soit vraie. Bien loin que les beautés des grands écrivains ^ent rien à perdre à un examen sévère, c'est à . l'examen qu'elles triomphent. Plus on essaie de les approfondir, plus on les admire, plus on en sent le prix. Et comment pourraitt-il en être autrement? Est-ce que leur mérite consiste dans un vain diquetis de mots dépourvus de sens, ou dans l'art d'exprimer une pensée fausse par des mots symétriquement arrangés ? non, sans doute ; il consiste danà une imitation fidèle et éclairée de la nature. Voyez quelle vérité de descriptions et de sentiments dans Homère I y trouvez-vous une image inexacte, une épithète infidèle*? S'il décrit l'aspect d'une contrée, d'une île, ou d'une montagne, c'est avec des traits qui lui sont propres et qui la font distinguer encore aujourd'hui des matelots. C'est encore aujourd'hui ta verte Zacynthe, l'âpre Ithaque, et la sablonneuse Pylos. S'il peint les bords d'un ruisseau ou d'un .fleuve, il ne nous dit pas seulement qu'ils sont couverts de fleurs, il vous nomme les fleurs qui y croissent, et les caractérise d'un inot pris sur la nature, vous montrant toujours ainsi des images sensibles* Soit qu'il

^ Les personnes qui ne connaissent pas la langue grecque, peuvent prendre une idée d'Homère en lisant la traduction de quelques livres de V Odyssée par Fénelon (œuvres complètes). C*est Homère écrit du style de Télémàque*

fasse parler des femmes ou des guerriers, des héros ou des pâtres, il ne leur fait jamais rien dire qui ne soit conforme à leur caractère, à leur situation; rien enfin que ce que vous croiriez dire vous-même. Et Virgile, qui avait plus de goût encore, cesse-t-il un moment d'être vrai? Le désespoir de Didon n'est-il pas de tous les siècles et de tous les pays? On ne rencontre pas dans les Géorgiques une seule expression impropre, une seule épithète oiseuse ou inexacte. C'est qu'Homère et Virgile savaient tout ce qui était connu de leurs temps; et ils ont parlé en observateurs instruits autant qu'en poètes. 11 serait injuste de reprocher à Virgile la fable de la renaissance des abeilles ; elle tenait aux préjugés de son siècle, et, en cela, ce ne sont pas les connaissances de ses contemporains qui lui ont nui, ce sont leurs erreurs. Il en est de même de Lucrèce. Certainement ce grand poète n'en vaudrait que mieux si, au lieu des vains systèmes qu'il explique avec tant de détail, il avait eu à exposer les grandes découvertes de la philosophie naturelle que Voltaire a décrites en si beaux vers. Qu'on ne dise donc plus que les progrès des sciences exactes, qui nous font mieux connaître la nature, sont contraires à ceux de la poésie qui doit la peindre ; le bon sens et l'expérience contredisent également cette assertion.

Et comment pourrions-nous méconnaître la possibilité d'allier une parfaite exactitude avec une poésie riche, harmonieuse et sublime, nous les. compatriotes de Racine, nous qui pouvons jouir de ses divins ouvrages et approfondir leurs beautés? Rassemblez toutes les armes de la dialectique, de la logique la plus rigoureuse ; attaquez-le avec toutes ces forces ; examinez, analysez l'ensemble et les détails, le plan, les caractères, les pensées, les expressions; tournez-les sous toutes les faces; allez même jusqu'à dépouiller le poète de ses ornements, et, comme autrefois les matelots d'Ulysse pour éviter le chant des syrènes, fermez les oreilles aux charmes de son style enchanteur. Vous aurez beau le soumettre à cet examen sévère, l'or ne sort pas plus pur du creuset.

Partout vous trouverez l'ordre, la convenance, la sagesse, en un mot, la nature; mais la nature idéale, telle que rimagination îa plus brillante et la plus pure aimerait à la concevoir.

La fidélité des grands poètes brille même jusque dans les fictions mythologiques dont ils ont fait usage. Enée descend-il aux enfers? la description des enfers est conforme à l'objet auquel ils sont destinés. Tout n'est que tristesse, silence et destruction : le langage des morts s'accorde avec le caractère qu'ils ont eu pendant leur vie; mais il se trouve modifié par leur état actuel, et l'on ;5ent que de leurs passions ils n'ont- gardé que le souvenir. Si Renaud pénètre dans la forêt enchantée, s'il s'oublie dans les jardins d'Armide, la peinture cle ses entreprises, de ses périls, des prodiges qui s'offrent à ses yeux, tout^st d'accord, tout est vrai dans cette première supposition, et c'est dans ce sens que Boileau a eu raison de dire :

Le vrai seul est aimable, Il doit régner partout, et môme dans la fable.

Le mérite des grands poètes est donc fondé tout entier sur la vérité. Il n'a donc rien à craindre du temps, ni de la raison, hi de la justesse de l'esprit, ni des progrès des sciences, qui ne sont que la raison et la justesse d'esprit appliquées à l'étude de la nature. , Aussi voilà pourquoi ces écrivains immortels produisent sur nos âmes des impressions si profondes et si durables : voilà pourquoi ils plairont dans tous les siècles. Leurs tableaux, vivantes images de la nature, sont éternels comme ses ouvrages.

Au contraire, les écrivains qui, dans les matières où la vérité est de rigueur, suivent aveuglément le caprice de leurs idées par ignorance ou par iaîblesse, ou par dédain pour une instruction plus solide, ne peuvent obtenir qii'uYi succès peu durable. Tôt ou lard on aperçoit le vice de leurs compositions. A mesure que le goût se forme ou que les connaissances s'étendent, on est choqué

de toutes les invraisemblances qu'ils présentent, et l'on découvre enfin des défauts où l'on n'avait vu autrefois que des beautés. Ce désenchantement est ce qui. peut arriver de pire à un ouvrage, parce qu'il est sans remède; une fois détrompé, on ne revient plus. Le talent d'écrire ne suffit pas à lui seul pour faire éviter ces écarts; il faut y joindre encore l'instruction, carde très-grands écrivains y sont tombés lorsque les connaissances leur ont manqué, ou lorsque le fond de leur sujet a cessé de les soutenir. Bossuet lui-même, lorsqu'il veut expliquer les suites physiques du déluge et leur influence sur la durée de la vie humaine, n'est plus le grand Bossuet. Cet homme qui avait des idées si fortes, ne fait que créer des systèmes; celui qui connaissait si bien la force et l'énergie «des expressiotis, n'assemble plus que des mots vide^ de sens. Mais il redevient lui-môme, lorsque, soutenu par la vérité, il raconte les révolutions des empires, comme un autre dirait des événements vulgaires, peignant d'un mot leurs désordres et montrant les causes profondes de leur décadence*.

Parmi les autres exemples que l'on pourrait rapporter à l'appui de cette proposition, j'en citerai un très-digne d'être remarqué : ce sont les Études de la nature, par M. Bernardin de Saint- Pierre. Assurément M. de Saint-Pierre est un des écrivains qui ont le mieux manié la langue française. Son style se rapproche, pour la douceur, de celui de Fénelon ; pour la force, de celui de

* L*opposition présentée ici manque de justesse. Dans le passage da Discours sur l'Histoire universeUe, auquel il est' fait allusion, Bossuet n'explique pas les suites physiques du déluge ; il les raconte d'après le témoignage de la Bible, qui représenté à ses yeux la vérité même, et sa narration ainsi envisagée est d'une rapidité comme d'une fidélité admirables. — Depuis l'époque où cet article fut écrit (1809), l'autorité des textes bibliques, pour ce qui concerne les temps historiques, a été reconnue incontestable au point de vue de l'érudition la plus scrupuleuse, et les détails qu'ils nous donnent sur la plus grande durée de la vie humaine dans les temps antérieurs à toute histoire, se retrouvent au fond des traditions de tous les peuples anciennement civilisés. Nous ne pouvons pas plus nier qu'affirmer la réalité de ces changements, d'apr^ la seule connaissance ()ue pous avons 4a moude actuel. J. B. •

MÉLANGES SCÏENTlFlQtJES ET LITTÉRAIRES. 1

Rousseau. Le petit roman de Paul, et Virginie est un chefd'œuvre de goût, de diction, de naturel et de sensibilité. LeI Études de la nature offrent aussi des morceaux pleins de cha^ leur et des descriptions très-brillantes ; mais le fond de Vouvrage repose sur le sable. LÎdée principale qui lui sert de base est fausse; les détails, pour la plupart, sont faux aussi. Presque toutes ces harmonies prétendues, que Fauteur admire et veut nous faire admirer, sont, établies sur des faits inexacts, sur des rapports qui n'existent pas, sur de prétendues lois générales qui souffrent mille exceptions : tandis qu'au contraire les véritables rapports des phénomènes, les grandes lois de la nature, au moins celles que nous pouvons apercevoir, y sont oubliées, méconnues ou mal senties. Or, si ces erreurs peuvent se pardonner dans un poëme, où les pjiénomènes physiques n'offrent que des objets dB fictions accessoires à la fable principale, comme la forêt enchantée du Tasse, ou dans l'épisode.d'Aristée, on ne saurait jamais les tolérer dans un ouvrage dont la nature physique fournit ellemême le sujet, le fond et les détails; surtout, lorsque la fausseté en est si palpable que le moindre degré d'instruction, et d'une instruction devenue aujourd'hui très-commune, suffit pour la faire apercevoir.

Le principe général de toutes les erreurs physiques de M. Bernardin de Saint-Pierre est, si je ne me trompe, le malheureux système des causes finales qu'il a embrassé *. Ce système, né dans

* J'envisage ici ce système dans Vuniversalité d'application qu'ont vo\ilu lui donner les écrivains modernes dont je mentionne les ouvrages, où ils se rendent les interprètes assurés des ordonnances divines, accusant d'insensibilité» d'impiété môme, les humbles scrutateurs de la nature qui n'acceptent pas leurs fantaisies comme des articles de foi. Combien ces témérités de l'ignorance contrastent avec la prudente réserve de la science véritable, qui, s'efforçant de ' pénétrer par l'observation et l'expérience dans le mystérieux mécanisme de l'univers visible, borne son ambition et sa gloire à découvrir, démêler, constater les rapports secrets, les lois éternelles, que l'intelligence suprême y a établies! Mais aussi, pour récompense, combien la nature, ainsi étudiée, se montre plus belle et plus admirable que le rôye de îiQtre imagination ne pourrfiit Jamais la concevoir ! J, B.

des temps où Ton n'avait que des notions inexactes et imparfaites Jur le véritable arrangement de Tunivers, altère et fausse tous les rapports des phénomènes entre eux. Les partisans [absolus] des causes finales croient que toutes les choses de ce monde ont été faites pour rhomme. C'est pour lui que tous les êtres de la terre ont été créés. Bien plus, cette terre elle-même, le soleil et tous les astres du ciel, n'ont que l'homme pour objet et pour centre. Tous ces êtres qui. vivent, ces globes qui roulent dans l'espace, ont été créés pour l'utilité d'un atome! que dis-je? pour son amusement. Car, suivant M. de Saint-Pierre, la nature a formé tout exprès pour cela , dans ses plus petites productions comme dans ses effets les plus' terribles, des harmonies et des contrastes appropriés aux situations et aux lieux. Toute flatteuse que cette idée puisse être pour notre orgueilleuse espèce, on peut, je crois, avancer aujourd'hui, sans craindre de se compromettre, qu'elle n'est pas soutenable. Les idées, que le télescope nous a données de l'univers, nous ont appris à chercher notre véritable grandeur dans le développement de notre intelligence, et non pas dans notre importance physique. Si l'on pouvait porter un de nos télescopes dans Sirius et le diriger vers le soleil, non-seulement on n'apercevrait plus notre petite terre, ni Jupiter, ni Saturne, ni aucune des planètes*; mais les orbites de ces astres, et celle d'Uranus même, dont le rayon a plus de six cents millions de lieues, disparaîtraient dans la lunette, derrière l'épaisseur d'un fil d'araignée. Après cela, comment peut-on croire que le centre de toutes choses, et le comble de la perfection dans l'organisation de la matière, ont été placés dans le globule que nous habitons? Comment peut-on croire que Sirius et tous les autres mondes ont été faits pour nous ?

L'homme, infini dans sa pensée, mais borné dans son existence, n'est donc pas le centre de l'univers. Cette première base renversée, tout le reste s'écroule. La nature, envisagée sous le point de vue restreint où s'est placé M. Bernardin de Saint-Pierre, ne

laisse plus apercevoir aucune de ses lois générales. Les prétendues harmonies, par lesquelles il les remplace, sont fausses ou imparfaites. Aussi, par le vice de cette conception, s'est-il vu conduit à nier les résultats de toutes nos observations, de toutes nos sciences, c'est-à-dire à combattre Tévidence même. Ce n'est en effet que sur les ruines de la géométrie et de la physique qu'il peut établir ses systèmes. Il faut avoir renoncé à tout cela avant d'accorder que la terre est aplatie à l'équateur et renflée aux pôles ; que les marées qui suivent le cours de la lune sont occasionnées par la fonte des glaces polaires; qde l'inégalité de cette fusion sur les deux pôles rendant leur pesanteur inégale, produit le mouvement annuel du globe ; que la terre, en se renversant autrefois sur elle-même, et présentant directement ses pôles au soleil, a occasionné , par cette sorte de culbute, le déluge universel ; enfin, que l'on trouve des pi^euves décisives de toutes ces assertions dans la Genèse et dans le livre de Job.

Il faut pourtant convenir que M. Bernardin de Saint-Pierre a prévu une objection assez forte que Ton pourrait faire à son système : « c'est que , si les effusions polaires occasionnaient le « mouvement de la terre dans Técliptique, il arriverait un moment « où les deux pôles étant en équilibre (comme dans les équinoxes) « elle ne présenterait plus que son équateur au soleil, et par « conséquent elle devrait s'arrêter. » La diflSculté est nette et précise. Il est curieux de voir comment il la résout : « A cela, « dit-il , j'avoue que je n'ai rien à répondre , sinon qu'il faut • « recourir à une volonté immédiate de l'auteur de la nature qui « détruit l'instant de cet équilibre, et qui rétablit le balancement « de la terre sur ses pôles par des lois qui nous sont inconnues*. »

* Étudies de (a nature, troisième édition, t. I, p. 240. Pour le reste du système, voyez pages 175-261. M. de Saint-Pierre fait venir tout à son système. On connaît le fameux passage du livre de Job, où Dieu l'interrogeant, lui dit : As-tu marché dans les profondeurs de Tablme ? As-tu mesuré la grandeur de la terre ? Numquid considerasti latitudtnem terrœ ? Point du tout, dit M. de Saint-Pierre, latitudo ne signifie point la grandeur. l\ vevt dire précisément la

iO MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.

Je ne vois non plus rien à reprendre à cette réponse ', quand on emploie une fois la volonté de Dieu en matière de physique, cela lève bien des difficultés. Pourtant Horace a dit :

Nec Deu$ intersit, nisi dignus vtndiee nodus»

Voulez-vous entrer dans les détails, vous n*y trouverez pas plus de vérité. Je ne disputerai point sur le contraste des amants avec leurs maîliresses, quoique M. de Saint-Pierre assure qu'en voyant un seul des deux, on peut par opposition deviner Pair, la taille, et le caractère de l'autre. Je n'examinerai point si les yeux' sont en harmonie avec le soleil, à cause de leur rotation sur euxmêmes, et les paupières qui les recouvrent, avec les nuages dont se voile cet astre ; ni s'il serait avantageux pour dissipe» la foudre, de substituer les lauriers aux paratonnerres, ce que M. de Saint- Pierre propose comme une méthode bien plus sûre et plus agréable*. Je n'entreprendrai point non plus de décider si le monde a été créé jeune ou' vieux, quoique M. de Saint-Pierre pense qu'il a été créé vieux et même avec quelques corps morts, afin d'établir tout de suite les harmonies*, opinion renouvelée depuis et adoptée par M. de Chateaubriand, comme éminemment poétique'. Mais pour choisir l'exemple le plus simple, et montrer le défaut de vérité et d'exactitude jusque dans les derniers détails, je prendrai les harmonies des fleurs, que l'on a trouvées si charmantes. M . de Saint-Pierre commence par dire que les pétales sont de vrais miroirs destinés à réfléchir la chaleur sur les étamines, ou à l'écarter du centre si elle est trop forte ; et, en consé-

lalituded&ùs le sens astronomique : as-tu considéré la latitude de la terré ? la latitude, c'est-à-dire le pôle ou les glaces polafres.

* Études de ta nature, t. II, p. 449.

* Études de ta nature, 1. 1, p. 115.

8 Génie du christianisme, cinquième édition, ln-8*, 1. 1, p. 175. Les deux auteurs vont môme un peu plus loin, car ils disent que le monde a été créé jeune et TÎeux tout à Ifi fois,

quence , il décrit les courbures que la nature leur a données courbures qu'il trouve toujours d'accord avec les fonctions auxquelles son imagination les a destinées. Or, il ne faut pas être bien instruit en physique pour sentir combien cette idée est peu fondée. Si la chaleur se réfléchit au foyer d'un miroir de métal poli, quelle accumulation peut-il s'en faire par la réflexion sur une surface mate ou vernie, comme sont ordinairement les pétales des fleurs, et surtout par des courbures aussi heureusement irrëgulières que celles que la nature leur a données? Quelle réflexion peut se faire sur les étamines des fleurs qui, naissant à Tombre des bois ou dans une situation opposée au soleil, ne sont éclairées que par la lumière vague de l'atmosphère ? Suivez maintenant les conséquences de ce système : selon*M. Bernardin de Saint-Pierre, les fleurs, qui naissent dans des climats froids ou dans des saisons froides, sont blanches, parce que la couleur blanche est la plus propre à réfléchir la chaleur sur les étamines ; et au contraire les plantes de l'été et des pays chauds sont revêtues de couleurs foncées et brillantes, au moyen desquelles la chaleur est absorbée par les pétales, de façon que les étamines en sont préservées. Mais, pour apprécier la justesse de ces résultats, parcourez les fleurs du premier printemps : vous y trouverez la violette, Fanémone pulsatile, Thépatique rouge et bleue , la cynoglosse et les tulipes, toutes fleurs qui ont des couleurs foncées. Au contraire, voulezvous, pour Tété, des fleurs qui aient la couleur blanche? vous avez le jasmin, la tubéreuse, les leucanthèmes, lecarnillet, lalampette, la clématite, le liseron des haies, les pâquerettes, toutes plantes que Ton rencontre à chaque pas, et qui se présentent d'elles-mêmes à l'observateur le moins attentif. La plupart des autres harmonies si élégamment décrites par M. de Saintr-Pierre sont de la même vérité*. ^ V

* Dans ce système, tout ce qui n'est point harmonie est contraste, et tout ce qui n'est point contraste est harmonie, de môme que M. Jourdain disait : Tout ce qui est prose n'est point vers, et tout ce qui n'est point vers est prose. « L^

là MÉLANGES SOIENTIFIQUES ET LITTERAIRES.

Sans doute il existe des harmonies dans la nature, puisque tous les phénomènes qu'elle nous présente résultent des actions réciproques que les molécules matérielles exercent les unes sur les autres, selon des lois immuables , quoique variées à Tinfini ; ou plutôt, la nature entière envisagée de cette manière n'est qu'une harmonie universelle. Mais ces rapports, pour l'ordinaire, échappent à nos faibles yeux; et si nous pouvons parvenir à suivre quelques anneaux de cette chaîne immense, ce n'est qu'à force d'obserVations exactes, rigoureusement combinées : surtout, c'est en évitant avec le plus grand soin de substituer aux réalités de la nature les fantômes de notre imagination.

. Les idées de M. Bernardin de Saint-Pierre ont été souvent empruntées et reproduites par l'auteur du Génie du christianisme et des Martyrs; non-seulement pour ce qui concerne les premiers états du glohe, mais pour toutes les harmonies des êtres avec l'homme, et généralement pour tout le système [absolu] des causes finales. - L'imitateur a même été quelquefois plus loin que le modèle *, car il assure positivement que la terre seule est habitée, et que tous les astres du ciel sont demeurés d'éclatantes solitudes par suite du péché originel , ce que M. de Saint-Pierre n'a point

«chiens, dit M. Bernardin de Saint-Pierre, sont pour l'ordinaire de deux « teintes opposées, l'une claire et l'autre rembrunie, afin que," quelque part « qu'ils soient dans la maison, ils puissent être aperçus sur les meubles, avec a la couleur desquels on les confondrait souvent, t. II, p. 224. » Voilà un contraste. «De plus, ajoute -t-il, j'ai remarqué en eux cet instinct, surtout dans « les chiens de couleur rembrunie ; c'est qu'ils vont se coucher partout où ils « voient une étoffe blanche, préférablement à toutes les autres couleurs. >» Cet instinct « vient du sentiment que le chien a lui-même du contraste que « cherchent les puces dont il est souvent tourmenté. Les puces (comme étant « de couleur brune)^e jettent, partout où elles sont, sur les couleurs blan- « ches. Cet instinct leur a été donné pour que nous puissions les attraper plus « aisément,». Voilà une harmonie humaine. Autre harmonie : les arbres fruitiers sont faciles à escalader, afin que nous puissions cueillir leurs fruits plus aisément (t. II, p, 593). De bonne foi peut-on appeler cela des Éludes de la nature?

* Cela arrive presque toujours aussi en matière de philosophie. Kant se plaignait beaucoup de l'exagération de ses élèves qui étaient plus kantisles que lui.

affirmé. Il ne m'appartient pas de juger ces deux ouvrages sous le rapport littéraire ; encore moins voudrais-je en discuter le but moral et religieux. Mais, sans toucher aucunement au fond, il me semble utile de montrer comment les mômes systèmes ont également égaré M. de Chateaubriand dans les jugements qu'il porte sur les phénomènes naturels ; et comment, lorsqu'il parle de la nature physique, le défaut de connaissances précises Ta souvent conduit à des idées fausses, à des images inexactes, à des expressions infidèles.

Par exemple, quand, pour prouver le mystère de la Trinité, il a rappelé les trois Grâces, les trois grands dieux du paganisme, et les fictions mythologiques de tous les peuples où le nombre trais joue quelque rôle, il rappelle ainsi les anciennes idées pythagoriques relatives à ce nombre. Le trois y dit-il, n'est point engendre', et engendre toutes les autres ^fractions. Voilà qui est absolument inintelligible. Car, premièrement, qu'est-ce qu'un nombre engendré ou non engendré? En quoi un nombre engendré est-il plus ou moins beau qu'un autre qui ne l'est pas ? Et enfin, comment le nombre trois qui n'est point tTne fraction, peut-il engendrer toutes les autres fractions ? Mais passons ; ceci est peut-être trop mathématique. Ailleurs* l'auteur nous dit: « le calcul décimal peut convenir à un peuple mercantile, mais « il n'est ni beau ni commode dans les autres rapports de la vie « et dans les équations célestes. La nature l'emploie rarement, il « gône Tannée et le cours du soleil; et la loi de la pesanteur ou « de la gravitation, peut-être l'unique loi de l'univers, s'accomplit « par le carré et non par le quintuple des distances. » A-t-on jamais rien vu de moin5 raisonnable que ce passage? Est-ce que les diverses formes numériques sous lesquelles nous pouvons exprimer les rapports des ï)hénomènes, changent quelque chose à leur -valeur absolue? Est-ce que ^la longueur de l'année est un

• Génie du christianisme^ t. IV, p. 22é

nombre entier, et l'auteur croit-il qu'elle est susceptible d'être exprimée exactement en jours? Enfin, est-ce qu'il croit que le carré d'un nombre est le quadruple de ce nombre, puisqu'il l'oppose au quintuple ; et ne sait-il pas que le carré est le produit du nombre par lui-même? Voilà, dira-t-on, des chicanes de géométrie. Mais, puisque vous parlez- de géométrie, il faut bien que vous en parliez exactement ; puisque vous voulez employer des arguments mathématiques pour convertir les incrédules, il faut bien que vos arguments soient bons ; sans cela vous risquez d'ébranler la foi au lieu de la rassurer.

Toutefois, laissons la géométrie. Je n'insisterai point sur ce glorieux triangle que l'auteur vit un jour, et qu'il dit avoir été formé par le soleil, la lune et une trombe, quoique je ne conçoive guère comment un triangle peut être glorieux. Venons aux harmonies physiques. Ici le sujet est plus facile, moins hérissé, les connaissances plus générales. L'auteur nous peint les prédestinés visitant les différents globes célestes, « ce globe à la lon- « gue année qui ne marche qu'à la lueur de quatre torches pâlis- « santés ; cette terre en deuil qui, loin des rayons du jour, porte « un anneau comme une veuve inconsolable. » Le globe à la longue année est, je suppose, celui de Jupiter, quoique cette ' épithète convînt mieux à Saturne et à Uranus, dont les révolutions sont plus longues. Je comprends bien que les quatre torches sont les quatre satellites ; mais pourquoi sont-elles pâlissantes? Et quelle raison l'auteur a-t-il eue pour leur donner cette dénomination? D'ailleurs, il est faux de dire que Jupiter ne marche qu'à la lueur de ces quatre torches, puisqu'il est encore éclairé par le soleil, et qu'il reçoit même de cet astre tout l'éclat dont il brille à nos yeux. Quant à la terre en deuils il paraît que c'est Saturne; mais pourquoi l'auteur dit-il qu'rfle est en deuil? Comment une planète peut-ellQ,être en deuil ? et de qui? Ensuite qu'«st-ce que cet anneau au doigt d!une veuve? C'est l'anneau de Saturne; mais quel rapport y a-t-il entre une veuve et une pla-

nète? et comment peut-on établir une analogie entre Vanneau de Saturne et Panneau de mariage qu'une veuve porte au doigt? On imaginerait difficilement une association d'idées plus bizarres.

Dans les chapitres où Fauteur parle des sciences, il méprise beaucoup les chimistes qui, dit-il, ne savent que détruire, ne peuvent enfanter que Id mort. Mais il ne faut pas lui savoir mauvais gré de cette idée ; il Ta tirée des Études de la nature, où elle se trouve seulement exprimée un peu différemment. Il en 'veut surtout beaucoup aux cabinets d'anatomie et d'histoire naturelle : « Écoles où la mort, la faux à la main, est le démonstrateur, « cimetières au miliei^ desquels on a placé des horloges pour « compter des minutes à des squelettes, pour marquer des heures « à Téternité*. » Yoilà de grands mots, sans doute. Toutefois, si M. de Chateaubriand avait le malheur de se casser un bras ou une jambe, je doute fort qu'il appelât à son secours quelque voyageur sentimental, habitué à errer dans les déserts, et qui, pour me servir de son expression, n^aurait apporté que son cœur à V étude de la nature. Je crois bien plutôt qu'il s'adresserait à quelque habile chirurgien qui, ayant longtemps fréquenté ces cabinets et ces écoles funestes, s'y serait mille fois exercé à opérer sur des cadavres, et qui, dans cette pratique longue et pénible, ayant étudié profondément les moindres détails de notre organisation, aurait ainsi acquis la sûreté, la dextérité, et le sangfroid qu'exigent des opérations périlleuses. Mais alors, en recevant ses soins bienfaisants, il y aurait aussi peu de justice que de politesse à lui dire qu'à force de se promener dans l'atmo^ sphère des sépulcres, son âme a gagné la mort.

Je ne puis finir ces citations d'une manière plus convenable qu'en rapportant le tableau de la fin du monde. Pour peu qu'on ait de connaissances en physique, on conçoit que tous les phénomènes naturels, même ceux qui nous semblent les plus variés

> Génie du christianisme, t. III, p. 60.

et les plus bizarres, sont les résultats nécessaires des forces que la nature a imprimées à la matière; qu'ainsi il n'y a point de hasard, et que le coup de dé d'un joueur, la chute d'une feuille, ou le grain de sable qui va se loger dans l'urètre de Cronvwell, sont réglés, aussi bien que les mouvements des astres, par les lois fixes et invariables de cet univers. L'auteur du Génie du christianisme ne pense pas ainsi. Selon lui, l'action constante et immédiate de Dieu est nécessaire pour maintenir cet univers qu'il a créé; et il fait la plus épouvantable peinture des désordres qui arriveraient, selon lui, si la matière était abandonnée h sa propre action : « Les nuages obéissant aux lois de la pesanteur « tomberaient perpendiculairement sur la terre, ou monteraient « en pyramides dans les airs. L'instant d'après, l'atmosphère se- « rait trop épaisse ou trop raréfiée pour les organes de la respi- « ration. La lune, trop près ou trop loin de noua, tour h tour « serait invisible, tour à tour se montrerait sanglante, t;ouverte « de taches énormes, ou remplissant seule de son orbe démesuré « le dôme céleste. Saisie, comme d'une étrange folie, elle mar- « cherait d'éclipsés en éclipses , ou se roulant d'un flanc sur « l'autre, elle découvrirait enfin cette autre face que la terre ne « connaît pas. Les étoiles sembleraient frappées du même ver- « tige. Cène serait qu'une suite de conjonctions effrayantes. Tout « à coup un signe d'été serait atteint par un signe d'hiver. Le « bouvier conduirait les pléiades, et le lion rugirait dans le ver- « seau; là des astres passeraient avec la rapidité de l'éclair; ici « ils pendraient immobiles ; quelquefois se pressant en groupe, « ils formeraient une nouvelle voie lactée ; puis disparaissant « tous ensemble et déchirant le rideau des mondes, selon Tex- « pression de TertuUien, ils laisseraient apercevoir les abtmes de « l'éternité *. »

Je le demande à tout lecteur sensé : Y a-t-il rien de plus sera-

*■ Génie du christianisme, 1. 1, p. 1834

blable au rêve d'un ttialade que cette vision ? Que signifie cette lune qui se montrerait, tantôt pâle, tantôt sanglante, et qu'y aurait-il donc de si funeste dans ces couleurs ? Comment s'y prendrait-elle pour remplir de son orbe le dôme céleste? Qu'est-ce aussi que cette étrange folie qui la ferait marcher d'éclipsés en éclipses ? Et quant à ces effrayantes conjonctions des étoiles qui arriveraient à chaque instant, nous devons dès à présent être bien effrayés; car, comme il y a des étoiles dans presque tous les points du ciel, il s'en trouve toujours quelqu'une dans la direction du soleil. Ainsi, depuis le commencement du monde, il ne s'est pas passé. une minute sans qu'il arrivât quelque conjonction, qui n'a fait aucun mal. C'est un bien faible moyen d'intérêt que d'aller remuer et ranimer d'anciens préjugés populaires, dont heureusement les sciences ont pour jamais renversé l'empire. Au reste, à tout cela on n'a qu'un mot à répondre. Voilà, dites-vous, ce qui arriverait si la matière était abandonnée à ellemême et aux actions réciproques des particules qui la composent ; eh bien I c'est précisément parce qu'elle est abandonnée librement à ces forces invariables, que ces dpsoMres n'arrivent pas.

En citant ces passages d'un auteur qui a reçu tant d'éloges, dont les ouvrages sont entre les mains de tout le monde, et qui jouit aujourd'hui d'une si grande célébrité, je n'ai eu qu'un seul but : c'est de montrer, par des exemples saillants et palpables, que le style le plus brillant, le plus harmonieux, ne saurait avoir de beautés réelles sans la vérité j que pour écrire bien, la première condition, la condition indispensable, c'est d'écrire sur ce que l'on sait bien ; qu'ainsi les progrès des connaissances exactes, loin d'être nuisibles aux lettres, leur sont plutôt favorables, soit en donnant plus de vérité à leurs tableaux, soit en offrant de nouveaux aliments à la pensée, lorsque l'âme n'a plus de nouvelles passions à ressentir ou à peindre.

Au reste, pour consoler les deux auteurs que ma critique pour-

rait affliger, j'avouerai volontiers que le système dcjs harmonies qu'ils ont adopté, n'est pas de leur invention, et qu'il a été soutenu par de très-grands génies. Je ne leur rappellerai point Platon et Pythagore : ces exemples sont trop loin de nous ; mais je citerai Kepler, un des savants les plus justement célèbres qui aient jamais existé. Kepler a mêlé des idées d'astrologie et de rapports harmoniques à ses plus grandes découvertes. Il croyait fermement que le système des mouvements célestes était établi sur les mêmes nombres et sur les mêmes proportions que l'échelle musicale. « £t, dit-il S soit que Ton envisage la beauté de ce système, « ou la grandeur de ces vues, ou. la persuasion irrésistible qui « résulte de ces considérations, on doit les regarder comme l'âme « et la vie de l'astronomie. » Suivant lui, chaque planète répond à une note de l'échelle musicale. La terre fait résonner un ton, et un semi-ton qui répond à son excentricité. « Bien plus, « dit-il, si Ton supprime le semi-ton de la terre, il n'y a plus « dans les mouvements célestes aucune image de tons majeurs et « mineurs, résultat le plus délicieux» le plus admirable, le plus « sublime de ces phénomènes. » Et il avait tout exprès composé uja traité des harmonies pour expliquer ces rapports merveilleux. « Il est affligeant pour l'esprit humain, dit Laplace, de voir ce « grand homme» même dans ses derniers ouvrages, se complaire « avec délices dans ces chimériques spéculatiQUS, et les regarder « comme l'âme et la vie de l'astronomie* Leur mélange avec ses « véritables découvertes fut sans doute la cause pour laquelle « les astronomes de son temps, Descartes lui-même et Galilée» « qui pouvaient tirer le parti le plus avantageux de ces décou- « vertes, ne paraissent pas en avoir senti l'importance. Elles « n'ont été généralement admises qu'après qilQ Newton en eut < fait la base de sa théorie du système du monde. » Aujourd'hui que les progrès des connaissances et de la phifoso-

1 BifitWM Êitranomiœ CopèrnicaHa^ p. 549.

phie ont montré toute Tillusion de ces. idées systématiques, comment peut-on essayer de les faire renaître? Comment peuton en faire la base de ses ouvrages, y chercher de nouveaux moyens de succès, etles représenter comme essentiels à la littérature? Certes, si le charme des lettres exigeait le sacrifice de la sagesse ; si, comme Vivresse, il ne pouvait se faire sentir qu'après la perte de la raison et du jugement, la littérature serait le plus funeste et le plus dangereux de tous les arts. L'imagination n'a de prix qu'autant qu'elle sert à embellir notre intelligence. Si elle saisit Fâme par la vivacité des images, ce ne doit être que pour l'éclairer plus rapidement, pour lui faire mieux voir et embrasser la vérité, et non pour l'égarer danè de vaines chimères, pour la séduire par de flatteuses erreurs. Heureusement, le bon sens et le bon goût n'ont pas encore perdu toute leur influence, et ceux qui veulent introduire parmi nous une nouvelle poétique, fondée sur la déraison et l'extravagance, n'auront pas seulement, comme ils le supposent, à se défaire des gens éclairés et savants ;• leurs véritables ennemis, leurs ennemis mortels, ce sont les grands écrivains du siècle de Louis XIV ; particulièrement Fénelon , Boileau , Racine, qui nous ont appris, par leur exemple et par leurs ouvrages, à ne connaître d'autres sources des beautés littéraires que la nature et la vérité.

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