MONTAIGNE
DISCOURS QUI A OBTENU UNE MENTION DANS LE CONCOURS PROPOSÉ PAR l'académie FRANÇAISE EN 1812.
Je reviendrois volontiers de Taultre monde pour desmentir celui qui me formeroit aultre que jo D*estois, feust-ce pour m'iionorer.
(EssaiSy liv. III, ch. 9, p. 119, éd. stéréot.) »
Plutarque raconte qu'un rhéteur s'étant présenté devant le Lacédémonien Antalcidas pour lui réciter une harangue qu'il avait composée à la louange d'Hercule, « d'Hercule! dit le Lacédémo- « nien. Connais-tu quelqu'un qui le méprise? » Il me semblerait que ce mot sonne à mes oreilles, si je venais vous apporter un éloge de Montaigne, de cet Hercule philosophe qui a plus abattu de préjugés que l'autre n'a vaincu de monstres. J'ai osé l'envisager d'une façon plus haute, et, je crois, plus digne de lui.
A On a suivi dans cet écrit Fédîtion stéréotype. Toutes les fois que l'on a cité un passage de Montaigne, on a indiqué en note le livre des Essais, le chapitre et la page d*où ce passage est tiré. Conformément à la règle que je me suis imposée, Je le reproduis fidèlement tel qu'il avait été présenté, sauf deux ou trois mots que j'ai reconnus pour des inadvertances évidentes , qui m'avaient échappé dans le manuscrit primitif, J,-B.
Je ne l'ai pas abordé avec le maintien d'un flatteur, mais en observateur libre et sincère; comme un élève du Portique aurait approché Zenon, et comme lui-même a traité avec les grands hommes de l'antiquité. J'ai voulu examiner son caractère, sa philosophie, sa morale, ses actions même; et si j'ai cherché aussi à reconnaître les beautés de son style, je l'ai fait comme un voyageur dessine les sculptures et les ornements d'un monument colossal, dont il a d'abord admiré la majesté, la grandeur, et la stabilité. Tout ce que j'ai cru voir dans Montaigne, de bien et de mal, je l'ai dit avg c une liberté extrême, et certes Ton devait éprouver quelque honte à parler autrement d'un homme qui fut si indépendant et si hardi dans ses pensées, dans ses discours. Je vois que par cette témérité, je force toutes les barrières de la coutume qui semble admettre la louange seule dans les concours académiques ; mais on apprend, en lisant Montaigne, qu'il faut juger les usages. sur ce qu'ils valent, et non sur ce qu'on les fait valoir. La langue française possède un petit nombre d'écrivains, dont l'examen ne peut être que l'éloge. Les études les plus profondes n'y feront jamais découvrir que des défauts rares et légers, couverts par des beautés immortelles. C'est une belle tâche pour le talent, que celle de nous élever jusqu'à ces génies sublimes, et de nous faire participer au mystère de leurs divines inspirations. La justesse de l'esprit, la finesse du goût, la délicatesse du sentiment, ne sauraient avoir d'épreuve plus sûre, ni de triomphe plus flatteur. Aussi l'examen de ces grands modèles a-t-il produit quelques éloges académiques d'un mérite très-distingué. Mais la perfection presque idéale que le génie a su atteindre dans les compositions purement littéraires, lui est refusée dans les écrits philosophiques, où les passions et les erreurs de l'homme mêlqnt toujours quelque chose de terrestre. C'est cette fange qu'il' faut reconnaître et séparer. Quelle confiance ou quel intérêt pourrait inspirer un panégyriste qui, dans un examen pareil, voudrait nous dérober la moitié de gon personnage? et à quoi nous servira son éloquence, si
c'est proprement la ruine du sens et le triomphe des mots ? Vouloir peindre un homme sans faiblesses, c'est mettre la fable à la place de l'histoire : laissons ces déclamations aux rhéteurs ; il faut aux âmes vigoureuses une nourriture plus forte et plus substantielle. On sait assez que Cicéron firt un orateur éloquent, César un grand capitaine, Socrate un vrai philosophe; il ne sert h rien de le répéter. Mais montrez-nous, si vous voulez nous instruire, montrez-nous dans ces grandes imageg du génie et de la gloire, les causes qui les ont élevées si haut ; montrez-nous leurs vertus, pour que nous puissions en nourrir nos âmes; leurs er- . reurs, pour que nous sachions les fuir, et que nous connaissions enfin ce qui leur restait de Fhomme. C'est ainsi que Plutarque a écrit la vie des sages et des héros de Tantiquité, et c'est pour cela que Plutarque, d'autant plus goûté qu'on l'étudié davantage, offre h tous les esprits bien faits une instruction toujours nouvelle, un charme sans cessejenaissant.
Que n*a-t-on pas dit sur Montaigne? En combien de façons diverses n'a-t-on pas tourné et retourné les Essais?. Depuis M"« de Gournay*, qui, dans son enthousiasme, les nomme « la quintes- « cence de la vraie philosophie, le trône judicial de la raison, l'el- « lébore de la folie, le hors de page des esprits, et la résurrec- « tion delà vérité morale et humaine, » jusqu'au subtil et sérieux Malebranche, qui, après une discussion méthodique, déclare que Montaigne a de l'esprit, mais point de jugement, on trouve toutes les nuances d'opinions, de sentiments, de louange, de blâme, que peut amener la diversité des situations, des caractères et des personnes. Quel parti prendre parmi ces disputes? Aucun, je pense. Pourquoi prêter à Montaigne les bizarreries de l'opinion? il a bien assez de ses caprices pour nous échapper; essayons plutôt si nous fourrons le voir de nos propres yeux, et le juger par nousmêmes. L'entreprise est encore assez difficile. Car, comment juger
* Préface des Essais, pw W* (le Gournay.
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un philosophe qui n'admet ni ne propose aucun système, qui n* adopte ni ne rejette aucune des opinions qui ont le plus divisé les hommes, qui s'amuse seulement à les opposer les unes aux autres, à les mettre en quelque sorte aux prises ; puis, lorsqu'il leur a fait confesser leur incertitude, se laisse flotter indifférent au milieu d'elles, et s'endort au vain bruit de leurs débats; qui, changeant sans cesse de terrain, de langage, et de caractère, se plaît à passer tour à tour des sujets les plus bas aux spéculations les plus relevées, du plaisant ad sérieux, de la licence à la sagesse, d'une foi vive et entière à une insouciance absolue, d'un scepticisme éclairé à une crédulité populaire ;• tellement ondoyant et divers, que vous ne pouvez pas même le fixer dans l'incertitude, ni décider s'il raisonne ou s'il rit, s'il croit ou s'il doute; et que lui-même, craignant de s'expliquer, il ne dit pas, je sais, ou je ne sais point; il dit : que sais-je? ^ Voilà cependant le Prêtée qu'il faut enchaîner pour qu'il nous révèle les vices et les travers des hommes ; car négliger le philosophe pour ne contempler que l'écrivain, ce serait leur faire grand tort à tous deux, et je doute fort que Montaigne eût été content du partage. Je voudrais bien le voir ici lui-même, dans la braverie de son costume antique, la toque de travers, la cape sur une épaule et l'épée à la ceinture, avec son air méditatif et douteur, sa licence gasconne, et la dose de vanité et d'impatience qui ne lui était pas étrangère, paraissant tout à coup au milieu de nous, curieux d'entendre la lecture de son éloge académique ; s'écoutant louer sur la hardiesse de ses tours et la vivacité de ses expressions : Dieu sait comme il nous en ferait grand merci. « Je sçais « bien *, nous dirait-il, quand j'ois quelqu'un qui s'arreste au « langage des Essais, que j'aimerois mieulx qu'il s'en teust : ce « n'est pas tant eslever les mots, comme desprimer le sens. « Si suis-je trompé, si guères d'aultres donnent plus à prendre
i IJy. I, ch. 39, p. 290.
« en la matière; et comment que ce soit, mal ou bien, si nul es- « crivain Ta semée ni guères plus matérielle, ni au moins plus « drue, en son papier. Pour en renger davantage, je n'en entasse " « que les têtes. » Écoutez cet homme du xvi« siècle. Du sein de la superstition et de Tignorance, il va vous apprendre comme on secoue les langes des préjugés au milieu desquels l'homme naît et meurt. Si vous êtes capables de l'entendre, sa pensée vous saisira tellement que vous n'aurez plus souvenance des mots. Chez lui, la pensée-commande,- la langue ne fait que suivrfe et obéir : commeiîcez doncT)ar le sentir profondément comme philosophe, ou vous ne sauriez l'apprécier comme écrivain.
Or, pour se former une idée juste de la philosophie de Montaigne, il ne suffit pas de l'étudier en lui-même et isolément, il faut le rapprocher de son siècle, et comparer ses discours et sa conduite, avec les opinions et les mœurs du temps où il a vécu. En le plaçant au milieu des circonstances qui ont agi sur son âme, en csdculant l'influence qu'elles ont dû exercer sur la nature propre de son caractère, on le voit, si je l'ose dire, sentir et penser; on saisit tous les fils qui le mènent à la vérité ou à l'erreur, et l'on concilie aisément, ce qui sans cela paraîtrait inexplicable, le scepticisme de ses opinions, la fermeté de sa conduite, l'égoïsme de sa morale, l'équité de ses actions. Pour l'établir ainsi sur le terrain, où il a combattu, commençons par tracer le tableau des idées philosophiques de son siècle; nous considérerons après l'état des mœurs.
A l'époque où vécut Montaigne une révolution générale se préparait dans la philosophie. Depuis plusieurs siècles, l'esprit humain avait suspendu ses progrès ; on ne faisait plus que commenter les anciennes idées des philosophes grecs; on se disputait syr leur prééminence ; on les corrompait en cherchant à les éclaircir, et dans cette nuit de l'ignorance, les sophistes de toutes les sectes associant leurs rêveries aux ouvrages de Platon et d'Aristotey ressemblaient à ces hordes barbares qui ont bâti leurs
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huttes grossières sur le faîte des grands temples de l'antique Egypte. Enfin, après bien des disputes, vers le commencement du XVI* siècle, les opinions s'étialent fixées. La doctrine d'Aristote avait vaincu toutes les autres ; ce philosophe régnait seul dans les écoles, et sa métaphysique s'étant introduite jusque dans renseignement de la religion et dans les disputes théologiques, il y avait presque autant de danger à combattre son autorité qu'à mettre en doute les vérités de la foi. Ce fut le temps de la philosophie scolastique, vide de sens et prodigue de mots. Mais ce bruyant empire, élevé sur tant de volumes, défendu par tant de citations, de, distinctions, d'arguments et de subtilités de toute espèce, s'évanouit au souffle du ridicule; et l'esprit humain, dégagé des entraves qui ravalent retenu jusqu'alors, s'élança enfin pour toujours dans la route de la vérité.
Une foule de causes diverses concoururent à ce grand événement. Les disputes théologiques, tout absurdes qu'elles étalent, avaient aiguisé les esprits, et les préparaient au doute, où, ce qui est presque la môme chose , à la véritable philosophie. Il ne fallait plus que secouer cette poussière monacale et civiliser cette barbarie pédantesque; l'Italie en eut la gloire. L'Italie, ce beau climat, favorisé des lettres autant que de la nature, venait par un rare -'bonheur de les voir refleurir encore. Les contes si gais de Boccace, les vers enchanteurs dePétrarque, du Tasse, et de l'Arioste, . rappelaient aux Européens devenus barbares, que l'esprit peut avoir d'autres plaisirs que ceux de la controverse, ou prétendre à une autre gloire qu'à celle de citer Aristote et saint Augustin. Les béaux-arts ranimés avaient enfanté des chefs-d'œuvre qui faisaient partout renaître le sentiment du vrai et du beau. Des historiens tels que Guichardin, des poUtiques comme Machiavel, montraient, par leur propre exemple, que pour approfondir les causes des événements, la connaissance des hommes et l'étude de leurs passions servent plus que la forme d'un syllogisme. En même temps, les grandes idées de Pythagore sur le système du monde, dégagées
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des illusions des sens, et portées par Copernic au plus haut degré d'évidence, découvraient enfin à Thomme ses vrais rapports aveo l'univers. Galilée, en les développant dans ses dialogues ingéi* nieux, en les confirmant par l'exemple des nouveaux mondes qu'il trouvait dans les espaces célestes, prouvait, avec plus d'évi* dence encore, qu'Âristote n'avait pas deviné toute la nature, et faisait assez sentir que l'observation exacte des phénomènes conduit à des connaissances plus certaines et plus fécondes que toutes les abstractions métaphysiques. Ce mouvement général des esprits vers les choses nouvelles se trouva encore accéléré par les principes naissants de la réformation, qui apprirent h porter l'examen et le doute sur les objets mêmes où, depuis des siècles, la pensée n'avait osé s'arrêter qu'avec effroi. Enfin, la découverte étonnante d'une autre moitié de la terre habitée vint doubler, pour ainsi dire, la sphère des i,dées ; et l'invention récente de l'imprimerie, rép^dant avec rapidité dans toute l'Europe tant de choses nouvelles, imprévues, extraordinaires, l'ensemble de toutes ces causes excita enfin la fermentation universelle, qui fit du xvii<* siècle l'époque d'une grande révolution dans l'esprit humain.
Trois écrivains, très-différents de condition, de mœurs, de style, et de caractère, concoururent puissamment, dans le xvi« siècle, à préparer cet événement, en renversant les barrières de la philosophie scolastiqua, et ramenant la philosophie morale à son véritable but, que lui avaient assigné Socrate, l'étude de l'homme et la recherche de la vertu. Le premier, célèbre par l'étendue de ses connaissances et les agréments de son esprit, savant sans pédanterie, érudit sans grossièreté, religieux sans intolérance, osa faire badiner la raison en habit de docteur ; et par ses écrits pleins d'élégance et de grâce, rendant à la langue latine une politesse qu'elle ne connaissait plus, ranima dans le nord de l'Europe le véritable goût des lettres, qu'il honora par l'aménité de ses mœurs : c'était Érasme. Le second , échappé à l'esclavage d'un cloître que la grandeur de son esprit et la licence de sa conduite
lui rendaient également insupportable, crayonna d'une main hardie les travers et les vices qu'il connaissait si bien ; et, dans un roman bizarre, affublant la sagesse du manteau de la folie, cachant sous des inventions grotesques des idées hardies et profondes, associant la philosophie à la débauche, la plaisanterie au raisonnement, et la fiction à l'histoire, composa de cet ensemble la satire la plus forte, la plus ingénieuse, et tout à la fois le livre le plus sensé et le plus fou qu'on eût jamais écrit. A ces traits, on a déjà reconnu Rabelais, Rabelais qui prépara Molière. Enfin, celui que je nommerai le troisième, c'est Montaigne. Plus retenu dans son style, mais non moins libre dans ses pensées, également éloigné de la grossièreté monacale et de la morgue pédantesque, il eût l'âme d'un philosophe, avec le ton d'un homme du monde. Il rendit la raison piquante , vive, animée; et méprisant les vaines subtilités de l'école, ramenant tout à l'expérience, cherchant l'homme dans l'homme même, il fit Renaître la véritable philosophie, la seule accessible, la seule raisonnable, celle qui est fondée sur l'observation. Voilà le mérite propre de Montaigne ; en le rapprochant ainsi des deux hommes qui ont eu le plus de pouvoir sur les opinions du temps, on voit aisément ce qu'il dut à l'esprit de son siècle, et ce que son siècle a reçu de lui.
Mais pour le connaître entièrement, pour avoir, si j'ose ainsi m'exprimer, le secret de sa morale, il lie suffit pas d'étudier son esprit, il faut pénétrer son cœur, et calculer l'influence qu'exercèrent sur lui les événements dont il fut environné. Heureux celui -qui naît à une de ces époques fortunées où la paix règne parmi les hommes, et, comme un doux sommeil, leur verse l'oubli de leurs maux! Si, avec une âme tranquille et modérée. Il est doué d'une raison forte et pénétrante, ou d'une imagination sensible et profonde, il peut développer sans contrainte ces dons que lui a faits la nature ; rien ne trouble la pureté de ces divines inspirations. Mais celui que la destinée a fait naître dans les jours du désordre et du crime, heurté sans cesse dans sa marche par
les malheurs de son temps, est modifié par les efforts mêmes qu'il fait pour leur résister. Ses opinions, formées par les événements dont il fut le témoin, sont appropriées au temps où il vit, plutôt qu'établies sur les principes d'une vérité universelle; en un mot, sa morale pourra être bonne pour lui, mais dangereuse pour d'autres; et, s'il échappe aux vices de son siècle, il portera du moins l'empreinte de ses infortunes. Tel fut Montaigne : irréprochable dans sa conduite, il ne Test pas toujours dans sa philosophie; mais qui voudra le juger isolément ne saura jamais combien ses vertus furent grandes et ses erreurs excusables. Quel temps que le sien 1 et quelles mœurs 1 Dans l'espace de cinquante ans, il à vu se succéder six rois, dont un est mort misérablement, et deux autréis sont morts assassinés. Il a vu ces minorités sanglantes, où, suivant l'expression énergique de Montluc, on jouait au boute-hors à la cour. Il a vu les factions des Guises, et ces guerres civiles dites de religion^ où la religion n'était qu'un vain mot. Je ne veux point retracer ici des malheurs qui n'occupent que trop de place dans notre histoire ; mais pour caractériser l'époque qui les vit éclore, puis-je éviter de rappeler des détails de mœurs qui en furent les présages trop certains? Puis-je taire la fureur des duels, et cette rage brutale des armes qui ne s'entretenait que de querelles et d'assassinats ; les appartements du Louvre transformés en salles d'escrime, les héritiers du trône devenus des spadassins, les jours employés aux folies les plus .téméraires, ou aux superstitions les plus rfdicules, et les nuits données à la débauche ou à des expéditions de brigands ? Ne dois-je pas signaler comme des causes puissantes du désordre et de la dépravation publique tous ces chefs ambitieux, ne marchant jamais qu'accompagnés d'une escorte nombreuse> et à leur solde : cruels dans la guerre, dans la paix insatiables s à la cour, avides et prodigues, rampants et fiers, flatteurs et menaçants? Ces mêmes chefs qui, envoyés dans les provinces du ' royaume pour calmer ou prévenir les troubles, y devenaient,
tomme dit Montaigne, autant de tiercelets et de quartelets d6 rois, se faisaient accompagner par des bourreaux, et donnaient des ordres de mort, ëans sentence ni écriture * f Puis-je enfin ne pas montrer l'empreinte profonde de ces mœurs corrompues et féroces, dans les guerres pleines de barbarie qui déchirèrent bientôt les entrailles de la France ; lorsqu'on vit des princes du sang à la tête des armées encourager publiquement le viol, le pillage, et sa faire un amusement du ravage de leur patrie ; des gentilshommes se réunir par troupes pour surprendre et piller les Châteaux de ceux dont ils soupçonnai^t Topinion, ou dont ils convoitaient les richesses ; d'autres se faire un patrimoine de leurs dénonciations, et se parer des dépouilles de leurs victimes, en leur présence, au milieu de la cour même ; partout la bonne foi et rhonneuf violés, les dr#its de Tamitié et de la parenté méconnus? Il faut rassembler tous ces traits pour se faire une juste idée de cette époque funeste. C'est alors que l'on en découvre avec effroi lé véritable caractère. La fureur des richesses était dans tous les costirs, et le brigandage dans tous les rangs» A qui ne savait manier d'autres armes, la trahison en servait. La Saint- Barthélémy fut pour les gens de cour ce qu'avait été pour les êoldats le sao des plus opulentes villes de France*. « n fait bon, t dit Montaigne, vivre dans un pareil Siècle, on est estimé ver- « tueux à bon marché : qui n'est que parricide en nos jours et « Sacrilège, il est homme de bien et d'honneur '^ *
Âh I nous pouvons le nommer aussi homme dé bien et d'honûeur, mais à de plus justes titrés, celui qui sentit et exprima si profondément là perversité dô son siècle ; Celui qui, placé au foyer même dé la corruption et des troubles, sut s'y maintenir sans en être atteint, sans en être ému. D'une naissaûce assez dis-
ft Met de Môtitiue.
> Tous ces traits sont fidèlement tirés des Mémoires sur THistoird de France* Voy, Brantôme et les Mémoires du temps.
• LiV. li, th. 17, p. 60»
tinguée pour y patattre, s*il Feût voulu, dans les rangs des chefs» n'étant par sa fortune ni au-dessous de Tenvie ni au-dessus de l'ambition, recherché des partis et pressé par eux, il reste indiffé* rent à leurs caresses comme à leurs menaces; il méprise leurs dffreS) abhorre leurs fureurs , ne s'assure que dans la vertu, ne veut se sauver que par elle. Sa maisoui constamment fermée aux entreprises de la haine et de la vengeance, est un refuge toujours ouvert au malheur. Le sort changeant de la guerre afhënd tour h tour dans cet asile les proscrits des psu'tis opposés; mais dans cette diversité d'ennemis, il ne veut employer pour la défendre que la confiance d'un homme de bien. Là, tandis qu'autour de lui tout est en armes, tandis que la guerre civile soulevant au loin les campagnes, y répand toutes ses fureurs» et' va secouant l'incendie, le meurtre et la trahison ; tandis que des frères égor-^ gent des frèred« et que des iîls rencontrent leurs pères les armes & la main dans des rangs ennemis, lui, cependant menacé, mais calme, s'occupe à régler son &me, h la fortifier Contre la fortune. Il examine en quoi consistent la vraie vertu, Thonneur, la probité» le désintéressement, la justice, la fidélité. Ne pouvant plus vivre avec ses contemporains, il vit avec les grands hommes de l'anti-* quité ; il s'entoure de ces ombres vénérables ; et déjà iloort) pour ainsi dire, à son siècle, il se forme autour de lui un élysée. Ses méditations» approfondies par la solitude, reçoivent encore une nouvdlô vigueur de la dureté des temps où il a vécu. Mais, par un excès qu'il faut fuir, autant qu'il faut le plaindre, leur réac-^ tion funeste finit par l'endurcir lui-même. On le voit, au milieu des périls qui l'environnent, s'eflforçant d'arracher de son cœur tous les sentiments doux et tendres, comme autant de racines profondes qui l'attacheraient' trop à là vie, et qui, à l'instant de se rompre, multiplieraient ses douleurs et ses regrets* Ainsi les mêmes circonstances qui, dans une âme tendre et passionnée, n'auraient fait qu'exalter l'expression de la mélancolie et de la tristesse, sans lui rien ôter de ses sentiments affectueux, agissant
sur un cœur naturellement froid et peu expansif, le resserrent en lui-même, et le contraignent à n'aimer que soi. Je viens de peindre Montaigne; je n'ai omis ni ses vertus ni ses défauts. Suivons le développement de èe caractère dans l'examen des traits principaux de ses ouvrages, et nous en reconnaîtrons la fidélité.
On ne saurait pas dans quel temps a vécu Montaigne, qu'on le reconnaîtrait à sa haine pour lés changements politiques. L'expérience l'avait trop bien instruit de leurs terribles conséquences. Faut-il donc que les leçons de l'histoire soient presque toujours inutiles pour la postérité 1 Je suis loin d's^cuser les philosophes qui, de nos jours, ont voulu fixer les droits naturels de l'homme; ils ne prévirent pas sans doute l'abus criminel que l'on pourrait faire dé leurs théories, et ce serait le comble de l'injustice, que de les en rendre responsables ; mais comment l'exemple du passé ne leur faisait-il pas sentir le vague et l'inutilité de ces spéculations générales? N'est-<;e pas un étrange contraste que de les voir, heureux et paisibles , s'occuper à comj)oser des systèmes pour la réformation de l'ordre social ; et d'un autre côté, d'entendre celui-ci, agité pendant toute sa vie dans le tumulte des guerres civiles, qui, du fond de sa tombe, leur crie enfin d'arrêter, de ne point toucher au gouvernement, de respecter cette ancre de miséri^corde; leur montrant, parles malheurs de la France, que le meilleur de tous les systèmes est toujours celui que l'on trouve paisiblementet anciennement établi? «Telle peincturede police, dites-vous, « seroit de mise en un nouveau monde ; mais nous prenons un « monde déjà faict et formé à certaines coustumes ; nous ne Ten- « gendrons pas, comme Pyrrha ou comme Cadmus. Par quelque « moyen que nous ayons loy de le redresser et ranger de nouveau,* « nous ne pouvons guères le tordre de son accoustumé ply, que « nous ne rompions tout*. » — « Si me semble-t-il, à le dire fran- « chement, qu'il y a grand amour de soy et présumption, d'es-
^ liv. III, ch. 9, p. •!«
« timer ses opinions jusques là que, pour les establir, il faille « renverser une paix publicque, et introduire tant de maulx iné- « vitables et une si horrible corruption de mœurs que les guerres « civiles apportent, et les mutations d'estat en chose de tel poids, « et les introduire en son pays propre ; est-ce pas mal mesnagé, « d'advancer tant de vices certains et cogneus, pour combattre des « erreurs contestées et débattables*? » Voilà le langage de Texpérience. Considérez Tétat d'agitation, de malheur, et de guerre, où se trouve depuis vingt ans l'Europe, et dites si jamais philosophe proclama de plus grandes vérités.
N'allez pas toutefois juger Montaigne sur un seul passage : vous pourriez bien ne pas y voir son véritable caractère, et prendre les caprices de son esprit pour les jugements de sa raison. Ici vous venez d'entendre un observateur sage et judicieux ; continuons : vous allez être témoins d'un singulier contraste. Ce même homme, que l'exemple de son pays et les malheurs des guerres civiles ont si bien instruit, qur s'est formé des idées si justes de la nécessité d'un gouvernement stable, parce qu'il a vu et ressenti tons les maux qu'enlraînent les révolutions, savezvous quelle forme de gouvernement il préfère, laquelle lui semble la plus admirable, et la mieux appropriée au bonheur de l'espèce humaine? Je n'oserais jamais le dire sans répéter ses propres paroles : c'est la société des Cannibales ; non qu'il s'en fasse une peinture idéale, mais d'après une connaissance exacte de leurs mœurs : « Comme gents qui passoient leur vie en une admirable « simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, rans roy, sans « religion quelconque*. » — « Ce que nous voyons par expé- «rience en ces nations-là, dit-il, surpasse non-seulement les « peinctures de quoy la poésie a embelly l'âge d'or, et toutes ses « inventions à feindre une heureuse condition d'hommes, mais
* Liv. I, ch. 22, p. 122.^ 2 Liv. II, ch. 12, p. 213.
€ encores la conceptioji et le désir mesme de la philosophie. C'est « une nation, diroy-je à Platon, en laquelle il n'y a aucune espèce « de traficque , nulle cognoissance de lettres, nulle science de « nombres, nul nom de magistrat, ni de supériorité politique, € nul usager de service, de richesse et de pauvreté, nuls contrats, « nulles successions, nuls partages, nulles occupations qi^'oisyves, « nul respect de parenté que commun, nuls vestements, nulle « agriculture, nul métal, nul usage de vin ou de bled*. » Le tableau serait incomplet, s*il n'ajoutait aussi, qu'ils tuent leurs prisonniers et qu'ils les mangent.
Mais pourquoi m'arréterais-je à combattre ces opinions de Montaigne sur le bonheur de la vie sauvage? Ai-je donc oublié que fort souvent, dans son livre, le pour et le contre semblent avoir également raison tour à tour, et qu'il faut étudier longtemps les jeux de son imagination avant de découvrir le fond de ses sentiments. D'autres s'efforceront peut-être de colorer, d'affaiblir cette singulière opposition ; pour moi, je voudrais plutôt la faire ressortir. C'est un exemple entre mille, qui nous apprend à juger Montaigne^ non comme un écrivain méthodique qui expose régulièrement des opinions arrêtées, mais comme un esprit vif et inconstant qui s'abandonne librement à tous ses caprices. Il vous dit lui-môme qu'il se joue souvent : n'allez pas vous y méprendre. Ravi de montrer en lui seul l'infinie variété des opinions humaines, il vous présentera tour à tour les fantaisies de son ima* ginalion, ou le calcul de ses intérêts personnels, ou les résultats de son expérience; et ainsi, selon le vent qui le pousse, vous pouvez trouver en lui un sophiste, un égoïste, ou un sage. C'est ce dernier seul qu'il faut croire. Il vous est maintenant facile d'expliquer l'opposition des passages que nous venons d'examiner. L'un est une spéculation abstraite : on peut la contester et la combattre; l'autre est le fruit de l'observation et la leçon de la sa-
* Liv. I, ch. 36, p. 235. .
gesse. Étudiez Montaigne, vous le verrez toujours balancé entre ces influences diverses : c*est en cela que consiste l'essence de son pyrrhonisme; il n'ajrien de si constant que cette inconstance. Personne n'admire de meilleure foi la simplicité de Philopœmen; mais ailleurs il rapporte curieusement de lui-même^ qu'il était chevalier de Saint-Michel; et il se plaint que Ton ait prodigué cet ordre militaire, quoiqu'il fût lui-môme un exemple de cette prodigalité. Personne n'élève plus haut le courage de Brutus, ou la grandeur d'âme de Caton, mais cela ne l'empêche pas d'avouer que pour lui « il porteroit facilement au besoing une chandelle à « saint Michel, et l'aultre à son serpent. Je suy vray, ajoute-t-il, le « bon parti jusqu'au feu, mais exclusivement si je puis *. » Nul ne vous montrera mieux la nécessité d'être soumis aux lois; mais dans un autre moment il vous apprendra *, si vous voulez, que les lois n'ont aucun fondement assuré, et qu'il n'y a aucunes lois naturelles, non pas même celles de la conscience. La vivacité de son esprit le jette quelquefois si loin de lui-même, qu'il oublie jusqu'aux sentiments qui lui sont les plus naturels. « De moy, « dit-il, je n'ay pas sceu voir seulement, sans desplaisir, pour- « suivre et tuer une bête innocente *. » Fort bien, mais dans un autre chapitre* il fait un pompeux éloge des combats de gladiateurs, et il vante beaucoup l'utilité de ce spectacle pour l'instruction du peuple. Partout on peut opposer ainsi Montaigne à luimême. Mais cette fluctuation continuelle est plutôt en lui l'effet d'une imagination vive, que le résultat d'un système tîombiné par la raison. Il a laissé errer sa plume beaucoup plus que sa conduite ; et la facilité que son esprit lui offrait pour s'accommoder de tout, ne l'a pas empêché d'être invariablement fidèle à la vertu et à l'honneur.
4 Lîy..m, ch. 1, p. 239.
2 Liv, I, ch. 22, p. 115- 8 Liv. II» ch. 11, p. 131, * Liv. n, ch. 23, p. 100.
Rousseau, qui a reproduit la plupart des opinions systématiques de Montaigne avec Texagérationde son caractère et la chaleur de son éloquence, a sans doute puisé Tidée de ses déclamations contre la vie sociale, dans les passages que nous venons d'examiner. Mais la différence des conditions et du caractère de ces deux écrivains se fait sentir jusque dans la manière dont ils ont défendu la même cause. Chez Montaigne, ce. n'est qu'un système philosophique qu'il compare à d'autres systèmes : cela ne l'empêche pas de sentir ce qu'il y a de bon dans une sQciété civilisée, et de goûter les jouissances qu'elle procure. Mais Rousseau, placé par le sort dans les derniers rangs de cette société, et se sentant digne d'être aux premiers par son génie; longtemps agité par l'infortune, raidi parla pauvreté, la honte et la misère, luttant sans cesse entre l'élévation *ié ses pensées et la bassesse de 'ses actions, Rousseau ne pouvait que haïr un état de choses qui pesait de tout son poids sur lui. Quand il déclame contre les richesses, le luxe, l'industrie, et les arts ; quand il présente l'égalité absolue comme la base de toute société bien organisée, ce n'est plus un système philosophique, c'est sa propre cause qu'il défend : c'est lin esclave indigné qui secoue ses chaînes. Le sentiment profond de l'injustice du sort respire dans toutes ces pages éloquentes, où Rousseau montre l'état civilisé comme un état de dégradation ; et ce fut cette opposition constante et invincible entre son génie et sa fortune, qui causa sa gloire et ses malheurs.
Les mêmes rapports et les mêmes différences que l'on remarque entre Rousseau et Montaigne, relativement aux systèmes politiques, se rencontrent encore- dans un autre sujet également traité par ces deux écrivains; et l'opposition s'y trouve encore plus pro-^ noncée, parce que ce sujet dépend beaucoup moins de la spéculation que de l'expérience et d'une véritable connaissance des hommes; je veux parler de l'éducation. Montaigne n'a écrit que deux chapitres sur cet objet, mais ces deux chapitres sont des modèles de raison et de saine philosophie. L'un d'eux est intitulé de
Y Affection des pères aux enfants : on pourrait l'appeler le guide des pères ; car Montaigne y trace avec autant de sagacité que de bonté et de sagesse leurs devoirs les plus importants. Il leur montre d'abord avec quelle sévère douceur il faut gouverner l'enfance pour la dresser à l'honneur, à la liberté, et lui grossir le cœur d'ingénuité et de franchise. De là, portant plus loin ses vues, il apprend aux pères à ne pas éloigner d'eux leurs enfants par une morgue austère et dédaigneuse. « J'essayerois plutôt, dit-il *, de « nourrir en eux une vifve amitié et bienveillance non feincte en « mon endroict. » Puis ai^ssitôt, conune s'il craignait de s'être trop abandonné à cet épanchement, regardant son siècle, et se resserrant en lui-même; « mais, ajoute-t-il, si ce sont bestes fu- « rieuses comme notre siècle en produict à foison, il faut les haïr « et fuir pour telles. » Voilà comme on peut saisir Montaigne. Il découvre ainsi plusieurs fois dans ce chapitre les penchants naturels de son âme, et le secret de cette insensibilité philosophique dont il s'efforce de s'envelopper. Avec quelle naïveté il raconte les regrets du vieux Moiftluc, qui, ayant perdu son fils, jeune homme d'une haute valeur, et de grande espérance, me « faisoit, « dit-il, surtout valoir le desplaisir et crevecœur qu'il sentoit de « ne s'être jamais communiqué à lui; et sur cette humeur d'une « gravité et grimace paternelle, avoit perdu la commodité de « gouster et bien connoistre son fils, et aussi de lui déclarer Fex- « trême amitié qu'il lui portoit, et le digne jugement qu'il faisoit « de sa vertu*. » Il y a dans ces paroles et dans tout le reste de ce passage, quelque chose qui part du cœur. Ailleurs, en parlant de l'avarice des pères qui veulent garder tous leurs biens pour eux seuls, afin de se faire honorer de leurs enfants : « Un père, « dit- il, est bien misérable qui ne tient l'affection de ses enfants « que par le besoing qu'ils ont de son secours, si cela se doibt
* Liv. II, ch. 8, p. 78.
2 Liv. iiî ch. 8, p. 82.
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« nommer affection. Il faut se rendre respectable par sa vertu et « par sa suffisance, et aimable par sa bonté et doulceur de ses « mœurs. Les cendres mêmes d'une riche matière, elles ont leur « prix ; et les' os et reliques d'une personne d'honneur, nous avons « accoustumé de les tenir en respect et révérence. Nulle vieillesse « peult être si caducque et si rance à un personnage qui a « passé en honneur son aage, qu'elle ne soit respectable et no- € tamment à ses enfants ^ » Ce sont là, sans doute, les paroles d'un bon père. Mais bientôt, quittant ces images consolantes, et oubliant la douceur des sacrifices qu'il a conseillés lui-même, il ' ne veut plus y voir qu'une dette, une nécessité delà vieillesse qui, incommode aux autres et à soi-même, ne peut trouver d'existence supportable que dans un isolement absolu. Alors son imagination attristée lui présente un vieillard soucieux, maladif et chagrin, vivant comme un ennemi au milieu de sa famille, trompé par sa femme, par ses fils, et à leur défaut, par des valets. Il tourne aussitôt les yeux sur lui-même; il croit voir son propre sort, et cette idée affligeante ramenant sa pensée sur l'ami qu'il a perdu, et qui, sans doute, lui fût resté fidèle... « mon « amil s'écrie-t-il... » mais ne pouvant ranimer sa cendre, il retire son âme en soi; il y cherche des consolations dépendantes de lui seul et qu'on ne puisse lui ôter ; il les trouve dans l'étude des lettres et de la philosophie. Saisissant celte dernière espérance de. bonheur, il s'y attache, il la fortifie ; il veut en quelque sorte lui donner un corps; et, par une illusion qui le satisfait, il se peint ses écrits comme des enfants plus nobles, plus précieux, plus chers même que ceux que nous peut accorder la nature. Pardonnez-lui ces chimères, il est assez à plaindre de n'avoir pas connu les douceurs que pouvait lui donner la réalité.
Le chapitre que nous venons d'examiner nous a montré à découvert le caractère de Montaigne, avec toute la progression de
* Liv. Il, ch. 8, p. 73.
ses sentiments, depuis les premiers mouvements d'une bonté naturelle, jusqu'aux tristes jouissances d'un égo'isme raisonné. Le chapitre de l'Institution des enfants Ta maintenant nous mon* trer l'étendue de son esprit et la justesse de son jugement. Montaigne n'y a tracé que des règles générales, et peut-être n'y a-t-il que les principes généraux de l'éducation qui puissent être assujettis à des règles. Mais on y trouve tout ce qui peut inspirer la vertu, l'honneur, l'amour de la justice, l'élévation des sentiments; ce qui peut exercer le jugement, développer l'esprit, former le corps ; en un mot, tout ce qu'il faut pour composer l'homme civilisé, l'homme destiné à vivre parmi d'autres hommes, non pas chez des sauvages, mais chez des Européens. Montaigne ne veut pas que son élève prenne pour des lois de la nature les coutumes du pays où il est né ; mais il veut qu'il s'y conforme. Il consent qu'il sache que l'on peut avoir une autre religion, d'autres lois, un autre. gouvernement; mais il lui apprend que pour son repos et son bonheur, il faut qu'il sache s'accommoder do ceux qu'il trouve établis dans sa patrie. Il ne lui présente pas tous les rois comme des tyrans, ni tous les grands comme des hommes pervertis et dépravés, mais il lui ôte l'ambition d'aller servir les uns et l'envie de se mêler parmi les autres. En un mot, il n'en fait pas un sauvage parmi des esclaves, mais un homme qui saura vivre indépendant et tranquille dans toutes les conditions et dans tous les pays où il aura plu h la fortune de le placer. N'est-ce pas là le chef-d'œuvre de l'éducation?
Au contraire, pourrait-on dire à Rousseau : Vous n'avez pas élevé votre Emile pour la société des hommes, mais pour la vôtre; vous l'avez rendu tel que vous voudriez que les hommes fussent, pour que Rousseau fût heureux. Maître imprudent et passionné 1 comment pouvez-vous préparer votre élève h vivre dans l'état social, vous qui ne voyez cet état qu'à travers les sombres voiles de votre misanthropie? Même quand vous lui dites d'aimer les hommes, on sent au fond do vos discours tout le fiel de vos mal-
heurs, toute Tamertume de vos regrets. Si vous lui recommandez l'honneur et la délicatesse dans le maniement des charges publiques , •vous lui peignez en même temps ces vertus pomme •tellement étrangères au monde, qu'elles y deviennent des motifs certains d'exclusion ; si vous voulez lui apprendre la modération, vous lui dites que tous les riches sont odieux et méprisables ; idée très-fausse, puisque les richesses sont un grand moyen de bonheur pour qui sait en user dignement, et qu'elles honorent la vertu môme, lorsqu'elle sait les perdre avec courage. Ce ne sont pas tant les richesses qu'il faut craindre que l'ambition de les acquérir. Je l'ai élevé, dites-vous, pour qu'il pût se passer de la société des hommes ; je lui ai appris un métier qui lui donnera partout la liberté et du pain. H est vrai : si vous êtes assuré qu'il vivra dans un désert ou chez des sauvages, vous l'avez bien préparé. Mais, parmi la multitude des chances possibles, combien en comptez-vous qui puissent l'amener dans cette position? Si vous avez pensé qu'il vivrait dans une société civilisée ; si, comme votre plan le suppose, vous le mettez au-dessus de la classe du peuple , pensez-vous qu'il sera plus indépendant et plus libre quand il aura pour dernière ressource le métier d'un malheureux artisan? Quel est l'homme vraiment éclairé qui ne trouvera pas en lui-n\ême des moyens plus puissants, et non moins sûrs, pour combattre la fortune, et se relever de ses atteintes? car, sans douté, vous ne désirez pas qu'il y succombe, et qu'un atelier soit le dernier asile de sa vie. Si vous l'avez voulu, que le sort de votre Emile est à plaindre I Choisissez-lui à votre gré un gouverne^ ment, une patrie, une religion; donnez-lui le métier le plus obscur ; placez-le dans les derniers rangs de la société ; cachez-le, perdez-le dans la foule ; s'il y reste, ses chaînes n'en seront que plus pesantes ; il vivra, soumis à des lois, à des coutumes, à des préjugés dont rien n'adoucira pour lui l'intolérance et la rudesse ; il y trouvera des vices plus bas et des vertus plus pénibles. Ce n'était pas la peine de descendre. Jean-Jacquès, n'en avez-vous
pas fait sur vous-même la funeste expérience? La vertu n'est-elle pas plus facile à pratiquer dans l'aisance que dans la misère? Si le hasard eût mis moins de distance entre votre génie et votre fortune, il y aurait eu moins d'opposi|ton entre votre conduite et vos écrits.
La diversité des caractères de Rousseau et de Montaigne est pour ainsi dire empreinte dans leurs systèmes philosophiques ; mais elle ne l'est cas moins dans leur style, et Ton ne trouverait peut-être pas un exemple plus frappant de ce mot si juste de BuflFon , le style est Thomme même. Doué d'une imagination vive, d'une âme ardente et d'une sensibilité profonde, Rousseau est toujours éloquent, parce qu'il est toujours passionné. Soit qu'il peigne les transports de l'amour, ou les rêves de son cœur, ou les méditations de sa pensée, il est toujours le même; il passionne tous les sujets. Alors même qu'il ne fait qu'exposer les idées philosophiques les plus abstraites, sa dialectique est toute en sentiment: Il raisonne moins qu'il ne touche : c'est un être inspiré qui parle ; il ne discute pas avec vous, il vous presse, il vous ordonne de vous rendre aux vérités que son cœur lui a révélées. Les mouvements tumultueux de son style rappellent en quelque sorte les agitations de sa vie, et son harmonie touchante a quelque chose de pénétrant comme les plaintes de l'infortune.
Montaigùe, au contraire, est toujours sentencieux et raisonneur, comme un homme maître de lui-même et qui ne se passionne jamais. N'ayant pour but unique que de dire son avis sur tout, sans se soucier, au moins en apparence, de le faire adopter aux ahtres ; il i\e cherche point à persuader, encore moins à émouvoir. L'indépendance de sa pensée ne peut être comparée qu'à la liberté de son style. Son. éloquence « ne touche pas tant comme « elle remplit et ravit, et ravit le plus les plus forts esprits. » Mais pourquoi chercher à le définir? lui-même s'est peint en ce point comme dans tout le reste. « C'est aux paroles, dit-il, à servir et « à suivre, et que le Gascon y arrive, si le Français n'y peult al-
« 1er. Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf, tel sur « le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court € et serré ; non tant délicat et peigné comme véhément et brus- « que, plutost difficile qu'^nuyeux, esloingné d'affectation, des- « réglé, déscousu et hardy : chaque loppin y fasses son corps ; « non pédantesque, non fratesque, non plaideresque, mais plu- « tost soldatesque, comme Suétone appelle celuy de Julius César. « J'ay volontiers imité cette desbauche qui se veoid en notre jeu- « nesse au port de leurs vestements; un manteau en escharpe, <i la cape sur une espaule, un bas mal tendu, qui représente une « fierté desdaigneuse de ces parements estrangers et nonchalente « de l'art. Mais je la trouve encore mieux employée en la forme « du parler *. » Rien n'est plus juste et plus frappant que ce portrait de Montaigne tracé par lui-même. Personne n'a égalé, personne n'oserait seulement imiter, je ne dis pas ce style, mais ce parler simple et familier qui se hausse ou se baisse selon les sujets, tour à tour enjoué, sérieux, fier, élevé, naïf, abstrait,, profond, jamais obscur; point phrasier, ni enseignant, ni traînant; mais plutôt serré, vif, animé, pressant,, noble dans sa familiarité même, sachant agrandir l'expression par la pensée, et relever les termes bas et vulgaires en les employant à une œuvre haute et riche. Ce talent original, ce génie tout libre de Montaigne ne^ semble-t-il pas exprès formé par la nature, pour alier partout secouant de vieilles erreurs et faisant la guerre aux préjugés? Ne craignez pas qu'il se laisse imposer par les unes, ou intimider par les autres ; il n'est si vieille coutume et si générale qu'il n'ose la regarder en face, lui faire montrer ses titres, et lui demander pourquoi elle nous gouverne. S'il les trouve faux, il les lui arrache, il la dépouille de tous les affubleraçnts dont elle s'était couverte, il l'expose toute nue à nos regards, et se moquant de ce vain épouvantail, il la quitte pour aller faire la même justice
*Ijiv, i^ ch. 25, p. 191,
ailleurs. En voulez-vous des exemples? regardez-le abattre cette forcenée curiosité de notre nature, qui va toujours se préoccupant des choses à venir, comme si elle, n'avait pas assez à faire à digérer les présentes. Voyez cet esprit réellement fort, foulant aux pieds les prédictions, les sortilèges, et toutes les chimères de Tastrologie, dans un temps où ces superstitions étaient si communes, que les rois de France mômes entretenaient des astrologues à leur cour, comme ils avaient des confesseurs et des médecins. Mais aujourd'hui ces préjugés ne sont plus ceux des gens éclairés; passons à d'autres. Vous sentez-vous capable d'un grand courage? Êtes-voussûr de vous-même? IJe pâlirez-vous point à l'aspect imprévu d'un fantôme qui vous régit, qui vous gouverne depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, qui règle vos actions, vos désirs, votre pensée, qui dispose enfin de votre vie ? Suivez-moi : nous allons voir notre philosophe aux prises avec la médecine ; non pas avec celle d'aujourd'hui, agréable, parée, parfumée, ne s'occupant qu'à bercer, à consoler le malade, et parfois réussissant à le guérir ; mais avec l'ancienne médecine, grave, fourrée, magistrale, entourée d'un lugubre cortège de docteurs, d'apothicaires, de purgations, d'opiats, et de drogues de toute espèce. Avec quelle irrévérence il la traite I Avec quelle audace il lui reproche sa vanité, son inanité, son ignorance, et le mensonge dje ses promesses 1 Comme il se rit de son appareil mystérieux, de sa grimace rébarbative et prudente, des préjugés, des superstitions dont elle s*enveloppe ; enfin, de tout le prestige de sa "puissance, fondée sur notre faiblesse et notre crédulité ! Il l'attaque de toutes parts, la frappe, la harcèle, et ne lui laisse aucun repos. On croirait voir un honjme armé de toutes pièces, qui a reconnu dans la mêlée son mortel ennemi; il s'élance vers lui, écartant, renversant tout ce qui s'oppose à son passage ; et, quand il l'a joint, il le saisit, le presse, la terrasse, et lui fait crier merci. Ne vous étonnez pas de cette haine implacable ; la médecine Ta trompé lui-même, il ne peut le lui pardonner. Maïs
satisfait d'avoir ainsi déchargé sa colère, il se calme, et son imagination mobile le porte vers d'autres objets. Son air devient grave et sérieux, sa pensée s'affermit, son ton s'élève ; il va juger cette morgue scolastique qui régnait de son temps sur toutes les écoles de l'Europe, et enveloppait la philosophie de ses obscurités. Voyez comme il secoue ces robes noires, et Aristote leur monarque. « C'est grand cas, dit-il*, que les choses en soient là «en nostre siècle, que la philosophie soit, jusques aux gens « d'entendement, up nom vain et fantastique, qui se trouve de « nul usage et de nul prix, par opinion et par effet. Je crois qiie « ces ergotismes en sont cause qui ont saisy ces avennes. On a « grand tort de la peindre avec un visage renfrongné, sourcil- « leux et terrible ; qui me l'a masquée de ce faulx visage pasle et « hideux? Il n'est rien plus gay, plus gaillard, à peu que je ne « dis foUastre ; . elle ne presche que feste et bon tems. Une mine « triste et transie montre que ce n'est pas là son giste; c'est Ba- « roco et Baralipton qui rendent leurs supposts ainsi crottés et « enfumés ; ce n'est pas elle ; ils ne la connaissent que par oùyr « dire. » De là, descendant à la timide enfance, il s'indigne de la voir torturée par des pédants ridicules et barbares ; il leur arrache leurs armes .cruelles, et semblant les en frapper eux-mêmes : « Ostez-moi, leur crie-t-il, ostez-moi la violence et la force ; il « n'est rien qui abastardissè et estourdisse si fort une nature bien « née ; si vous voulez que votre élève craigne la honte et le chaç- « timent, ne l'y endurcissez pas; endurcissez-le à la sueur et au • « froid, au vent et au soleil et aux hazards qu'il lui fault mespri- « ser. Pourquoy ces cris d'enfants suppliciés et de maistres eny- « vrés en leur cholère. Quelle manièi:e pour esveiller l'appétit « envers leur leçon à ces tendres âmes et craintifves, de les y « guider d'une troigne effroyable, les mains armées de fouets*. »"
* Liv. I, ch. 25, p. 175.
'liv. I, ch. 25, p. 185.
Mais il ne se contente pas dé leur ôter ces innocentes victimes, il s'en prend à eux-mêmes, et, les forçant de se mettre sur les bancs à leur tour, il examine ce prétendu savoir qui les rend si fiers ; il leur remontre la vanité de leurs paroles, le vide de leurs pensées, la bassesse de leurs mœurs, et la parfaite inutilité de leur érudition pédantesque. C'est alors que, supérieur aux préjugés de son siècle, il apprend à ses contemporains abusés le véritable emploi de la philosophie et des lettres, non pour former un grammairien ou nn logicien, mais un homme ; non pour exercer la langue, mais la raison. « Nous sçavons dire : Cicéron dict ainsi ; voilà « les mœurs de Platon, ce sont les mots mesmes d'Aristote. Mais « nous, que disons-nous nous-mesmes? que jugeons-nous ? que « faisons- nous? Nous prenons en garde le jugement et le sçavoir «d'autruy, il les faut faire nostres. Qui suit un aultre, il ne suit « rien, il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. Je ne veux pas « que le maître invente et parle seul, je veux qu'il escoute son « disciple parler à son tour et qu'il le fasse trotter devant lui pour « juger de son train. Il ne fault pas tant qu'il lui apprenne la « date de la ruyne de Carthage que les mœurs de Hannibal ou « de Scipion, ni tant à retenir- les histoires comme à en juger. « C'est un vain estude qui veult, mais qui veult aussi, c'est un « estude d'un prix inestimable. Tant d'humeurs, de sectes, d'opi- « nions, de loix et de coustumes, nous apprennent & juger saine- « ment des nostres, et apprennent nostre jugement à recognoistre « sa naturelle foiblesse, qui n'est pas un légier apprentissage ; € tant de remuements d'estats, et de^hangements de fortune pu- « blicque, nous instruisent à ne pas faire grand miracle de la « nostre : tant de noms, tant de victoires et de conquestes ensep- « velies sous l'oubliance, rendent ridicule l'espérance d'éterniser « notre nom par la prinse de dix argoullets et d'un pouUier qui « n'est cogneu que de sa chute. L'orgueil et la majesté si enflée « de tant de courts «et de grandeurs, nous fermit et asseure la « veue à soustenir Tesclat des nostres, sans ciller les yeux : tant
« de milliasses d'hommes enterrés avant nous, nous encouragent « à ne rien craindre d*aUer trouver si bonne compagnie en Taul- « tre monde, et ainsy du reste*. » Où Montaigne avait-il puisé ces idées fortes et profondes? Est-ce donc là le langage du XVI® siècle? Qu'a dit Rousseau de plus dans son Emile? Qu'a-t-il fait, que i^'emparer de ces pensées, les étendre, les mettre en action, les présenter avec sa chaleur ordinaire, et souvent les rendre impraticables en les exagérant • ?
Voltaire, dans l'Histoire du siècle de Louis XIV, dit, « que Ton « ne pouvait citer encore un passage noble et. sublime de prose « française, lorsqu'on savait déjà par cœur le peu de belles stances « que laissa Malherbe '. » Il dit ailleurs*, « que le français acquit « de la vigueur sous la plume de Montaigne, mais qu'il n'eut ni « élévation ni harmonie. » Si le simple sentiment peut nous faire reconnaître ce qui est grand et noble, dans les paroles comme dans les actions, j'oserais croire que cette assertion de Voltaire a besoin d'être adoucie, et le passage que je viens de citer me servirait d'exemple, ainsi qu'une foule d'autres que l'on trouve à chaque pas dans les Essais. On éprouve en les lisant quelque chose de cette émotion lière et mâle dont nous saisissent les ^ Romains de Corneille; et puisque j'ai eu cette témérité, j'aurai encore celle de dire qu'à considérer la nature du génie de Voltaire, vif, brillant, impétueux, et les qualités éminentes de son esprit,
* Liv. I, ch. 24, p. 143 et suiv. * .
* Les personnes passionnées pour Rousseau trouveront peut-être que je suis injuste à son égard ; elles diront qu'une tête aussi forte n'emprunte d'idées à personne. Je les prie de relire avec attention lé vingt-cinquième chapitre du premier livre des Essais, elles verront si le plan.de l'Emile ne s'y trouve pas tout entier; les incidents môme y sont indiqués; Montaigne veut aussi que le gouverneur cherche une Sophie pour son Emile. Pour moi, j'admire l'éloquence de Rousseau et son prodigieux talent de style ; je vois en lui un très-grand écrivain, une âme ardente, passionnée, exaltée ; mais je trouve en ses écrits plus d'imagination que de profondeur, et plus de hardiesse que de raison.
» T. m, p. 72, édition stéréotype.
* Dictionnaire philos,, article Français.
qui furent la netteté, Tordre, la clarté, l'élégance, on ne devrait pas s'étonner qu'il eût été rebuté par le désordre naturel ou affecté de Montaigne, par ses citations, tellement multipliées qu'elles rompent souvent le fil de ses discours, par ses perpétuelles discussions d'anciens systèmes philosophiques, qui n'ont plus aucun intérêt pour nous; enfin, par la complaisance exagérée avec laquelle il s'étend sur des riens qui lui sont personnels, et sur des détails domestiques qui descehdent jusqu'à la grossièreté*. Les traits dont Montaigne a peint son siècle, et dont il s'est peint lui-même, avec lé costume du temps, devaient paraître rudes et sauvages à un esprit délicat et fin, accoutumé aux grâces de la société la plus polie, et qui n'avait jamais vu d'autres guerres civiles que celles du théâtre ; au lieu que cette rudesse nous blesse ^ moins, nous qui sommes nés dans un temps où tous les liens de la société ont été rompus; nous qui avons perdu pour longtemps .l'élégance des mœurs avec l'élégance des sentiments, et qui retrouvoTis dans les manières de Montaigne quelque chose d'analogue aux nôtres. Comparez Montaigne et Voltaire, lorsqu'ils parlent sur les mêmes sujets : la différence des temps et des mœurs se fait sentir jusque dans leurs moindres expressions. Si
* Je n'ignore pas que Voltaire, dans une de ses lettres à M. de Tressan, se montre grand admirateur de Montaigne: mais M. de Tressan venait alors d'écrire une dissertation sur Montaigne ; il l'avait envoyée à Voltaire, qui l'en remercie ; et, dans ce cas, les compliments adressés «à l'auteur des Essais revenaient naturellement à son panégyriste. J'ai dû chercher l'opinion de Voltaire dans les grands ouvrages qui établissent sa gloire ; c'est pour cela que j'ai cité Vnîstoire du siècle de Louis XIV. En général, toutes les fois que Voltaire parle Je Montaigne, il lui accorde de la naïveté, de la vigueur, et lui refuse V élévation. C'est ce dernier point que j'ose débattre ; et j'ajoute qu'on ne doit pas le décider autrement que par l'examen même de Montaigne, sans faire intervenir le système communément adopté sur la perfection des langues par la poésie. Car, sans nier^ en général, la vérité de ce système, il se pourrait qu'il admit des exceptions ; et dans la littérature, comme dans tout le reste de nos connaissances, il faut subordonner les systèmes aux faits, et non les faits aux sys- ^ tèmes. On me pardonnera la longueur de cette note : s'il est permis d'expliquer en. détail toutes ses raisons, c'est quand on appelle de la décision d'un si bon juge.
Voltaire veut peindre la perfection de Fart d'écrire, il se sert de comparaisons justes, élégantes, et tirées des usages de la société. Il vous dit : « Le grand art des écrivains français est celui des « femmes de cette nation qui se mettent mieux que les autres « femmes de l'Europe, et qui, sans être les plus belles, le pa- « raissent cependant, par l'art de leur parure, par les agréments « nobles et simples qu'elles se donnent si naturellement*. » L'autre, au contraire , est tout en images simples et familières. « Le maniement et employte des beaux esprits donne prix à la « langue, non pas l'innovant, tant comme la remplissant de plus « vigoureux et divers services ; l'estirant et ployant. Ils n'y ap- « portent point de mots, mais ils enrichissent les leurs ; appesan- « tissent et enfoncent leur signification et leur usage; lui ap- « prennent des mouvements inaccoutumés, mais prudemment et « ingénieusement*. » Veut-il vous expliquer les qualités propres à la langue française, il ne se sert point de termes abstraits, mais de figures fortes et énergiques. C'est un cavalier qui manie son cheval de bataille. « Je trouve, dit-il, notre langage suffisamment « abondant ; mais non pas maniant et vigoreux suffisamment. « Il suctombe ordinairement à une puissante conception; si vous « allez tendu, vous sentez qu'il languit sous vous et fleschit , et « qu'à son, défaut le latin se présente au secours et le grec à « d'autres*. » Voilà ce que le temps amène de différence dans les langues ; voilà ce que le changement des mœurs leur donne de rudesse ou de grâce, d'énergie ou de mollesse.
La langue française, sous la plume de Montaigne, n'a pas seulement acquis de l'élévation et de la vigueur, elle a reçu de liii toute la perfection dentelle était alors susceptible; car cette perfection n'est que relative. Les langues étant des instruments propres à exprimer les besoins et les sentiments des peuples, se mo-
* Voltaire, Dictionn, philos», article Langue.
> Essais, liy. m, ch. 5, p. 353.
> Liy. m, ch. 5, p. 354.
diflent nécessairement avec eux. Le progrès de la civilisation les change sans cesse. Les grands écrivains peuvent en faire valoir toutes les beautés, en développer môme les mouvements par d*heureuses hardiesses; mais ils ne sauraient, sans témérité, se hasarder beaucoup au delà de leur siècle; et ainsi, dans chaque langue, le môme génie approchera d'autant plus de la perfection absolue, qu'il sera placé lui-même plus près de l'époque où la langue est devenue éminemment propre aux compositions littéraires. A l'époque où vivait Montaigne, la langue française venait de naître; commune au peuple et à la noblesse, qui, par ses mœurs, ne s'était pas encore distinguée du peuple, elle pouvait allier la naïveté des expressions à l'élévation des sentiments ; et par cette facilité de la jeunesse, elle se prétait avec une grâce infinie à une noble familiarité. A peine séparée dé la langue romaine, elle avait gardé quelque chose de sa démarche ; elle se pliait encore à quelques-unes de ces inversions hardies qui saisissent l'âme par un détour imprévu. Le tumulte des guerres civiles lui avait appris une foule de mouvements énergiques, qu'il ne fallait que modérer et régler. Plus faible que la langue des maîtres du monde, elle s'aidait déjà dans sa marche d'un cortège de termes auxiliaires ; mais elle en était moins surchargée qu'accompagnée ; et parfois elle se plaisait encore à s'en dégager pour s'avancer d'un pas plus rapide. Ce mélange de force et de faiblesse, de rudesse et de flexibilité, formait alors son véritable caractère : c'est celui que Montaigne a développé dans les Essais ; c'est cette langue qu'il a fixée à ses écrits, de telle sorte qu'elle ne pouvait plus rétrograder. Quelque supériorité, quelque perfection qu'elle ait. reçues depuis, on peut encore regretter certaines tournures naïves qu'elle avait alors, et qu'on n'oserait plus lui donner aujourd'hui; comme dans ce passage où, pour modérer le désespoir d'une jeune fille qui vient d'apprendre la mort de son frère : « Ce ne sont point, lui dit-il, ces tresses blondes que € tu deschires, ny la blancheur de cette poictrine que despitée tu II. 4
c bats si cniellement, qui ont perdu d'un malheureux plomb ce « frère bien aimé ^ » Cette phrase est toute latine; cependant combien elle a de naturel et de charme ! Montaigne est plein de pareils traits; mais parmi tant de hardiesses qu'il s*est permises, il n'en est pas une iseule qui répugne au génie de la langue française, tandis que tous les poètes d'alors en étaient remplis. Une si grande justesse de tact dans un siècle si peu cultiyé, montre bien que le goût dans, les ouvrages d'esprit est un don de la nature, comme la grâce dans les mouvements du corps. Cependant, pour l'honneur de l'art, je dois avouer qu'il manquait quelque chose à cet habile écrivain : il ignorait l'orthographe.
N'est-il pas étonnant que ce môme homme, qui avait si profondément réfléchi sur l'art d'écrire, et qui était tout rempli de la lecture des anciens, ait assez mal jugé la poésie française, pour croire que Dubellay et Ronsard l'avaient portée au plus haut point de perfection qu'elle pût atteindre, lui, surtout, qui se piquait de se connaître en vers? Pascal, si semblable à Montaigne pour l'énergie des pensées, et non moins habile à manier la prose, niait qu'il existât des beautés poétiques. Il serait maintenant difficile de dire, lequel des deux se trompait le plus.
Si le style de Montaigne donne beaucoup de force à ses pensées, l'art avec lequel il les présente ne contribue pas moins à les faire valoir ; on peut lui appliquer ce que Plutarque dit de Socrate : « il était d'autant plus cru en réfutant les autres, qu'il ne « prononçait et n'avançait rien de soi. » Montaigne imite encore Socrate dans sa méthode de raisonnement ; il part, comme lui, d'objets simples et communs, qui sont à la portée de tout le monde; et, par une gradation insensible, étendant toujours ses idées, il s'élève enfin à des vérités qui intéressent toute la nature. Sur cela, il nous a lui-môme expliqué son secret ; car, pour peindre complètement Montaigne, il suflSt de ses propres paroles :
* Lîv. I, ch, 4, p. 22.
« Tout argument, (Jit-il, m'est également fertile; je les prends « sur une mouche, et Dieu veuille que celui que j*ay ici en main « n'ait pas été pris par le commandement d'une volonté autant « Volage. Que je commence par celle qu'il me plaira; car les ma- € tières se tiennent toutes enchaînées les unes aux autres ^ » Cela est vrai, sans doute, mais il faut avoir le jugement bien sûr et une vue bien perçante pour retrouver et saisir le fil de cet enchaînement partout où Ton veut s'adresser.
C'est avec cette puissance extraordinaire de paroles et de peu-? sées, que Montaigne a combattu toutes les erreurs humaines ; je dis toutes; car, puisqu'il avait pris l'homme pour sujet de son livre, n'est-^e pas assez dire qu'il les a fait toutes passer en revue, et qu'il les a frappées du glaive dont la nature avait armé ses discours? Qui veut connaître ses vices et ses faiblesses, n'a qu'à se mirer dans les Essais. On a reproché à Montaigne d'être sceptique. Vraiment I et que voudrait-on qu'il fût? que pouvait-il être dans un temps où la profonde nuit d^ l'ignorance couvrait encore toute là nature, dans un temps où non-seuleiûent l'arrangement de l'univers et les phénomènes célestes^ mais les lois du mouvement môme qui en font la base, étaient à peine connues, où les propriétés des corps, les forces qui les meuvent, les attractions qui les régissent, c'est-à-dire, tous les phénomènes de la nature physique étaient entièrement ignorés, que dis-je? n'étaient pas même étudiés ; en un mot, dans un temps où il n'y avait de connaissances positives que quelques* propositions de géométrie? N'était-ce pas raison, qu'un esprit de cette trempe refusât de se rendre à toutes les rêveries des anciens philosophes, à leurs systèmes sans fondements comme sans vraisemblance, à ces doctrines vacillantes et passagères, qui se renversent tour à tour et se succèdent dans les disputes des hommes, sans tenir une place parmi les vérités de là nature? Parce que du temps de
< Liv. m, ch. 5, p. 857.
Montaigne on suivait aveuglément Aristote, fallait-il qu'il fût aveugle comme eux? Non. Une tête si forte ne doit pas se rendre à la coutume, mais à la vérité. Ne voyant aucun système appuyé sur Texpérience, il devait douter de tous ; il devait donc être sceptique, et loin de lui en faire un reproche, il faut le louer d'avoir su l'être dans un siècle où l'empire des préjugés et* de l'habitude était si puissant.
Mais, je ne crains pas de le dire, Montaigne me semble avoir poussé beaucoup trop loin le scepticisme, en le portant jusque dans les lois de la morale naturelle, dont la source n'est pas tellement cachée qu'on ne puisse la découvrir lorsqu'on la cherche avec ardeur au fond d'un cœur pur et sensible, dont la civilisation a développé tous les mouvements. Montaigne a exagéré le doute, en doutant non-seulement des connaissances de son siècle, mais descelles de la postérité ; non-seulement des découvertes faites par l'homme jusqu'au xvi® siècle (et que sont quelques siècles dans la durée de l'espèce humaine?), mais encore de toutes celles que le progrès continuel de son intelligence lui prépare et lui permet d'espérer. Ici, je n'hésite point à me déclarer contre lui ; je n'ai môme rien à redouter d'un si rude adversaire. Les progrès de ces connaissances qu'il a niées, me fournissent aujourd'hui, pour le combattre, des armes qu'il n'a pas connues. En voyant ce génie, indépendant s'élancer dans les hautes régions de la philosophie, d'où son œil perçant examine la nature der+'iùtelligence humaine, et veut en mesurer l'étendue, on admire sa hardiesse; mais on aperçoit l'erreur qui l'égaré, on en devine la cause, on le plaint de s'y laisser entraîner, et l'on pense avec l'illustre Arnauld, que Montaigne a bien vu toutes les faiblesses de l'homme, mais n'en a pas connu toutes les grandeurs.
Le chapitre où il a traité ces importantes questions est celui qui a pour titre : Apologie de Raimond de Sebonde. C'est là qu'il développe avec autant d'art que d'énergie tout le système de son scepticisme : « C'est là, comme dit Pascal, qu'il met toutes
«.choses dans un doute si universel et si général, que rhomme « doutant môme s'il doute, son incertitude roule sur elle-même « dans un cercle perpétuel et sans repos. » D'abord il étend sa pensée dans l'immensité des cieux; et abaissant un regard sur l'homme, il lui demande quelle est sa vanité de croire que tout cet univers a été fait pour sa commodité et son service. De là, se précipitant sur lui, il le dépouille de ses arts, de son industrie, de ses armes, et le fait rentrer nu parmi les animaux ; que dis-je? il le-menace de le mettre encore au-dessous. Tout lui semble bon, tout lui semble juste pour abaisser ^et être superbe ; en vain la raison essaie de lui résister, il l'attaque à son tour, lui conteste ses droits, ses facultés, son existence même; et après l'avoir privée de son pouvoir, de ses plaisirSj de ses espérances, il la jette au-dessous de Vinstinct. Quand on* voit Montaigne cherclipr des armes contre l'homme parmi les préjugés qu'il a lui-même combattus, et jusque dans les rêves d'une antiquité fabuleuser, on sent qu'il avait besoin de se faire illusion à^ lui-même, et de rabaisser les hommes pour s'en détacher*.
Ce rude assaut livré à l'intelligence humaine, par un philosophe . dont les.opinions semblent ordinairement si flottantes et indécises, devait paraître un sujet de triomphe pour une religion qui veut tenir tous ses biens de Dieu même, par le prodige de la révélation. « On ne peut voir sans joie, dit Pascal, la superbe raison si « invinciblement froissée par ses propres armes; et cette révolte « sanglante de l'homipe contre l'homme, laquelle, de la société « avec Dieu, où il s'élevait par les lumières de sa faible raison, « le précipite dans la condition des bêtes; et l'on aimerait de tout « son cœur le ministre d'une si grande vengeance, si, en suivant « les règles d'une bonne morale, il portait les hommes qu'il avait
'< « De toutes les opinions, dit Montaigne, que Tanci^neté a eaes de Thomme « en gros, celles que j'embrasse plus volontiers, et auxquelles je m'attache le « plus, ce sont celles qui nous méprisent, avilissent^ et anéantissent le plus, » {Essais, liv. U, ch. 17, p. 32.)
Si MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.
€ si Utilement humiliés, & ne pas irriter» par de nouveaux crimes» « celui qu'il les a convaincus de ne pouvoir pas seulement con^ € naître. » Comment Fexagécation des idées religieuses et des systèmes philosophiques peut-elle aveugler Jusqu'à ce point? £b quoi 1 la puissance des facultés morales de Fhomme n*est-elle pas attestée de la manière la plus évidente par son existence même, lui, qui est jeté sur la terre nu, sans abri, sans armes, et sans nul secours que de sa raison ? Mais qu'avait-il besoin d'autres secours? Avec sa raison il s'est emparé de toutes les forces de la nature, et les a tournées à son service ; il a fait jaillir du sein des pierres le feu qu'elle y avait renfermé, et s'en est servi pour amollir les métaux, les pétrir et les façonner h son gré ; il s'est fait ainsi des outils plus tranchants et plus durables que ceux du castor^ des armes plus perçantes et plus redoutables que celles du tigre et, de l'éléphant; il a abattu des forêts, et s'est construit des demeures où il a su se garantir des injures du temps et des vicissitu(](^s des saisons; il a ouvert et fécondé le sein delà terre; il a réglé le lit des fleuves, les a arrêtés dans leur course, et les a forcés de travailler pour lui ; les flots mêmes des mers immenses se sont courbés sous le poids de ses vaisseaux ; le courroux de^ vents impétueux a gonflé ses voiles, et il les a cantraints de le porter sur leurs ailes rapides dans toutes les parties du monde, n a trouvé dans les secrets de la nature l'art de se diriger à travers les déserts de l'Océan, et d'y conserver une direction constante au milieu de l'obscurité des nuits et des agitations des flots. Il a su se créer d'autres yeux plus puissants que les siens ; et sa pensée pénétrant avec eux dans les profondeurs de l'espace», il y a découvert les lois du mouvement des astres; il s'est servi delà terre elle-même comme d'une mesure pour connaître leurs distances ; il a prévu d'avance leurs mouvements pour des milliers d'années, et désorniais instruit de leurs lois éternelles, il les a fait servir de mesure à ses travaux*, de signaux dans ses voyages, et a écrit parmi eux les roules des mers. Éclairé par ses grandes décou-
vertes, il a pu reconnaître, sans frémir, la petitesse de Tatoma sur lequel il . est attaché; et cette vue, en l'anéantissant, pour ainsi dire, à ses propres regards, lui a fait sentir que toute sa force est dans sa pensée. Voilà les grandeurs de l'homme : elles' sont le fruit de son intelligence développée par la civilisation. Si quelque autre créature terrestre peut lui disputer Tempire, qu'on nous fasse connaître sa dignité par de semblables exemples» qu'on nous la montre à de pareils traits.
Entre un chrétien qui fait profession de tout croire, et un philosophe qui fait profession de tout mettre en doute, l'accord ne saurait être durable. Quand Montaigne et Pascal se réunissent pour examiner la faiblesse de Fhomme, ils agissent par des motifs bien diffétents. Si la religion veut abaisser l'homme corrompu et mortel, c'est pour le relever par la main dHin Dieu; si elle lui arrache tous ses titres à l'empiré de la terre, c'est pour les lui , rendre de la part de Dieu, épurés et ennoblis par cette origine céleste. Mais une fois que Montaigne a reconnu le néant de l'homme et l'incertitude de ses jugements dans les choses même qui lui semblaient les plus certaines, il ne cherche point à le tirer de son abaissement. Regardant cet état comme inévitable, il tâche de s'y accommoder, de s'y complaire; ce principe devient la base de sa morale, la règle de sa conduite, et, conséquent avec lui>^' même, il passe du scepticisme du discours au scepticisme des actions. C'est dans cet état que Pascal l'a vu et décrit aveo un talent admirable : « Considérant, dit-il, combien il y a de temps « qu'on cherche le vrai et le bien sans*grand progrès vers la tran* « quillité, Montaigne conclut qu'on doit laisser ce soin aux au- « très, demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur ces
< sujets, de peur d'y enfoncer en appuyant ; prendre le vrai et le
< bien sur la première apparence, parce qu'ils sont si peu soli* f des, que quelque peu qu'on serre la main ils échappent entre « les doigts et la laissent vide. Il suit donc les rapports des sens « et les notions communes, parce qu'il faudrait se faire violence
« pour les démentir, et qu'il ne sait s'il y gagnerait, ignorant où « est le vrai. Il fuit de même la douleur etia mort, parce que son «instinct Ty pousse; il suit les mœurs de son pays, parce que la « coutume l'emporte. Il monte son cheval, parce que le cheval « le souffre, mais sans croire que ce soit de droit ; au contraire, « il ne sait pas si cet animal n'a pas celui de se servir de lui ; il « se fait même quelques violences pour éviter certains vices, à c cause de la peine qui suit les désordres : la règle de ses actions « étant en tout la commodité et la tranquillité. 11 rejette donc « bien loin cette vertu stoïque qu'on peint avec une mine sévère, « un regard farouche, des cheveux hérissés, le front ridé et en « sueur, dans une posture pénible et tendue, loin des hommes, « dans un morne silence, et seule sur la pointe d'un rocher : fan- « tome, dit Monlaigne, capable d'effrayer les enfants, et qui ne « fait autre chose, avec un travtiil continuel, que de chercher un « repos où elle n'arrive jamais. Au lieu que sa science est naïve, « familière, plaisante, enjouée, et, pour ainsi dire, folâtre ; elle « suit ce qui la charme, et badine négligemment des accidents « bons et mauvais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté « tranquille, d'où elle montre aux hommes qui cherchent la féli- « cité avec tant de peine, que c'est là seulement où elle repose, et « que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour « une tête bien faite, comme il le dit lui-même. »
Voilà, sans doute, un tableau charmant et une philosophie, douce et attrayante ; suïvez-la cependant, et, sous le fard qui la déguise, vous reconnaltrez*bientôt l'égoïsme, l'égoïsme qui endurcit le cœur et le fcFme à toutes les affections ; car qui me refusera ces conséquences? « La vue des angoisses d'autruy « m'angoisse matériellement, pourquoy m'y exposerois-je volon- « tiers?*» — «Mes affaires me donnent déjà assez de peine, « pourquoy me tourmenterois-je encore et irois-je me rompre la
f liir. If cb. 20, p. 91.
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« tête de celle de mes voisins et amis? La mort me fait déjà assez « de peur, pourguoy me chargerois-je encore de celle de ma « femme et de mes enfants * ? » — « Il faut ramener notre âme et « la retirer en soi*'. » — «Faisons que notre contentement desr « pende de nous ; desprenons-nous de toutes les liaisons qui nous «attachent à autruy. Gaignons sur nous de pouvoir vivre à bon « escient, vivre seuls et y vivre à notre aise '. » — « Il faut avoir « femme, enfants et biens, et surtout de la santé qui peut, mais « non pas s*y attacher si universellement que notre bonheur en « despende *. » — « Il faut aimer ceci et cela, mais n'épouser «rien que soi^. » En est-ce assez?... manque-t-il encore quelque chose à votre conviction? est-ce bien là cette philosophie, si douce, si désirable? Mais on me dira que ces conséquences sont exagérées... A Dieu ne plaise ! C'est la pure expression de la nature; ce n'est pas moi qui viens de parler, c'est Montaigne. Je n'ai rien imaginé, je n'ai fait que copier fidèlement.
J'entends ici tout le monde se récrier et m'accuser d'injustice. On m'opposera le fameux chapitre de V Amitié, et cet attachement célèbre de Montaigne pour La. Boëtie. On citera les expressions . dont il s'est servi pour peindre ses sentiments à Kégard de son ami ; on rappellera les plaintes qu'il a faites de sa perte. On me demandera si l'âme qui a dicté ces discours était celle d'un égoïste ; si elle ne se montre pas au- contraire capable d'attachements vifs et profonds. Fort bien ; mais cette contradiction n'est qu'apparente ; elle disparaît, lorsqu'au lieu d'envisager Montaigne d'une manière idéale, on veut le voir tel qu'iî fut réellement, tel que ses écrits nous l'ont déjà -fait connaître, comme un homme naturellement peu sensible, mais très- susceptible d'être tourmenté par son
* Liv. I, ch. 38, p. 278.
« Li¥. I, ch. 38, p. 276.
8 Liv. I, ch. 38, p. 277.
4 Ibid.
6 Liv. I, ch. 38, p. 279.
58 MÉLANGES iSGIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.
imagination ; qui, redouJtant des émotions de cœur que son siècle lui rendait trop fréquentes, et son caractère trop pénibles, s'efforce d'en tarir, la source, et y parvient si bien , qu'il ne lui reste plus d'autres plaisirs que ceux de l'esprit. Lorsque Montaigne rencontra La Boëtie, il n'en était pas encore à cette dernière époque de son caractère. Le feu de la jeunesse animait encore son cœur ; il pouvait donc se sentir entraîné vers un homme comme La Eoëtie, qui, à d'aussi grandes qualités morales, joignait peut-être une âme plus tendre et plus sensible. Lorsque, dans la suite, Montaigne, refroidi par l'âge, aigri par les malheurs de son temps, tourmenté par les maladies et la crainte de la mort, en vint à se vouloir déprendre de toute affection et à chercher tout son bonheur en lui-même, cet isolement dut l'attacher encore davantage au souvenir de rami qu'il avait perdu, de cet ami de sa jeunesse, et qui seul n'avait pa§ changé pour lui. Il devait vivement regretter cette ancienne liaison qu'il n'était plus en son pouvoir de remplacer. 11 devait regretter La Boëtie, plus encore par besoin que par tendresse, comme un appui qui l'aurait soutenu dans ses vieux jours, comme un défenseur qui l'aurait protégé contre le reste des hommes. Ce sentiment tout personnel se montre, à ce qu'il mesemble, dans le choix, j'oserais presque dire dans la recherche de ses expressions ; et, soit qu'il y existe en effet, soit que mon élôignement pour l'égoïsme philosophique de Montaigne me porte à m'en défier, j'avouerai qu'il leur ôte pour moi une grande partie de leur charme. J'ai lu Montaigne dans ma jeunesse, je l'ai relu depuis très-fréquemment dans un âge plus mûr; jamais je n'éprouvai d'émotion en lisant le chapitre de V Amitié. Je suis loin pourtant d'être insensible à ce genre d'affection, et je crois que si la voix de l'amitié eût frappé mon oreille, elle eût retenti jusqu'à mon cœur. Quand Fénelon me dépeint les transports que Télémaque éprouve en retrouvant Mentor dans l'Ile de Chypre, je sens mon âme s'attendrir; ces plaintes si naïves dû jeune homme me touchent ; j'adore ce dévouement qu'il montre à son
MÉLANOBS SGIENTIPIQUeS ET LITTÉRAIRES. . 59
ami ; cet attachement, cet oubli de soi-^méme qui lui fait trouver un extrême bonheur à vivre en esclave, pourvu qu*il ne soit point séparé de Mentor. A ces traits , je reconnais la nature , et les larmes roulent dans mes yeux. Pourquoi Montaigne me laiss&-t-il froid et insensible ( Est-ce donc ma faute ou la sienne? ou plutdt quel fut jamais celui que Montaigne a fait pleurer?
L'amitié, telle que nous pouvons la sentir dans nos mœurs, est une affection douce, confiante, communicative, mais modeste, retirée, obscure. Celle de Montaigne pour La Boëtie peut avoir eu quelques-unes de ces douceurs; mais, d'après le caractère de Montaigne, il me semblerait qu'elle a dû se rapprocher plutôt de ces amitiés romaines, graves, réservées, austères, fondées sur des rapports d'esprit plutôt que sur des penchants de cœur, et formées par la raison plus que par le sentiment. A Rome et dans la Grèce , où tous les citoyens prenaient une part active au gouvernement, la grande occupation r Tintérét suprême était le soin des affaires publiques. Lorsque des hommes auxquels la naissance, les richesses, l'éloquence ou la valeur, ou toutes ces choses ensemble, donnaient une grande influence sur la multitude, se trouvaient encore r<Junis par les convenances d'opinion, les effets de cette alliance, si grands, si importants, si remarqués, devaient donner à leur attachement une fbrce, une gravité extraordinaires. Sans doute, des rapports de ce genre, qui semblent très-naturels quand on nomme Épaminondas et Pélopidas, Scipion et Lœlius, ne sauraient se concevoir^ au moins de la même manière, dans nos États monarchiques, entre deux simples particuliers. Mais cependant, à l'époque où vivait Montaigne , il pouvait encore exister quelque chose de semblable entre deux hommes supérieurs à leur siècle, tous deux brillants de lumières au milieu de l'ignorance, tous deux animés d'un ardent amour de la liberté au milieu d'un peuple servile, tous deux vertueux et pleins d'honneur , dans un temps où les noms mêmes de la vertu et de l'honneur étaient perdus. Dès que deux hommes de cette trempe
s*étaient rencontrés, ils devaient se précipiler l'un vers l'autre, et se saisir des nœuds les plus forts. Montaigne vous le dit lui-même: « Nous nous cherchions avant de nous être vus, et par des rapports « que nous oyions Fun de Taultre, nous nous embrassions par « nos noms ; et à notre première rencontre, nous nous trouvasmes « si prins, si cogneus, si obligés entre nous que rien dëslors ne « nous fut si proche que Tun à l'autre. » La Boëtie était en effet un homme peu ordinaire, et bien digne d'une pareille estime. On n'en saurait douter, quand on lit ce traité de la Servitude volontaire, qu'il composa, dit-on, à l'&ge de seize ans^ C'est, comme le remarque très-judicieusement Montaigne, le commentaire de ce mot de Plutarque, «que les habitants d'Asie servoient à un seul, « pour ne savoir prononcer une seule syllabe, qui est — non*. » Qui voudra le méditer et l'approfondir trouvera que personne n'a jamais mieux mis à nu les racines des gouvernements despotiques, ni plus vivement dépeint ces répercussions de pouvoir ^ qui toujours, et inévitablement transmises par une multitude de ramifications infinies, rendent l'âme du despote continuellement présente et agissante jusque dans les dernières fibres du corps social. Les mots même vous sonnent, comme dit Montaigne, que ceUouvrage est celui d'une âme forte, et d'un homme qui, s'il avait eu à choisir, aurait mieux aimé être' né à Venise qu'à Sarlac ; et certes , ajoute-t-il, c'est avec raison. Au reste, malgré l'indépendance de leurs pensées, ils sont tous deux demeurés inébranlablement fidèles aux lois et au gouvernement de leur patrie, dans un temps où les unes étaient sans force, l'autre sans vertu ; et ils ont 4u moins donné cet exemple au monde, que les sentiments les plus généreux de la liberté peuvent s'accorder avec la fidélité et l'obéissance politiques. Mais quelque fût jsur ces grands objets l'accord
* C'est Montaigne lui-même qui nous apprend que La Boëtie avait seize ans lorsqu'il composa le Contre un, > Uv. I, ch. 25, p. leo.
MÉLAItGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES. 64
de leurs vues et de leurs pensées, cet accord ne doit pas être assimilé au penchant de deux cœurs qui s*aimént; il est d'une autre nature, et n*a pas le même genre de douceurs. En vain voudrart-on chercher dans Montaigne quelqu'une de ces affections qui partent de Tâme, il vous déclare lui-même qu'il en est exempt. « J'ay le goût, dit-il*, étrangement mousse à ces propensions « qui sont produites en nous sans l'ordonnance et entremise de « notre jugement. » Et à quel sujet s'exprime-t-il ainsi ? c'est en parlant des plus doux sentiments de la nature, en parlant de cette vive tendresse, de cet attachement profond que nous sentons pour nos enfants, dès les premiers instants de leur vie. « Aussi, « ajoute-t-il, ne les ay-je pas souffert volontiers nourrir près de « moi. » Quand on peut pousser si loin Tesprit philosophique, on aurait tort de prétendre h la sensibilité'.
Mais pourquoi s'efforcer d'ajouter ce trait à son caractère, quand sa morale, sa doctrine et tous ses écrits respirent l'égoïsme le plus prononcé ? Est-ce donc un être idéal que nous peignons ou un homme avec ses qualités et ses faiblesses? Écrivons-nous pour mentir aux autres et à nous-mêmes, ou voulons-nous chercher et montrer de bonne foi la vérité? Si Montaigne est remarquable comme philosophe par la profondeur de ses vues et l'indépendance de ses pensées, comme écrivain par la hardiesse et l'énergie de son style, faut-il encore qu'il le soit par sa sensibilité? S'il a vécu soixante ans en homme de bien et d'honneur, au milieu des discordes et de la dépravation publiques, n'est-ce poini assez? et faut- il, pour la gloire de la philosophie, le parer de vertus qu'il n'eut point? Pour moi, je ne saurais m'y résoudre. J'ai peint Montaigne tel que je l'ai vu, sinon tel qu'il est. Je
« Lîv. II, ch. S, p. 70.
2 Après cela il ne faut pas s'étonner si Montaigne dit que Taffection maternelle a des racines bien faibles ; mais on pourrait s'étonner qu'on voulût le donner comme un homme sensible. (Chap. de V affection des pères aux enfants, liv. Il, ch. 8, p. 88.)
6â MÉLANGÉS SCIENTIFIQUES ET LITT£B*AiaES.-
rxù cherche plus quel caractère il avait reçu de la nature ; je vois celui qu'il s'est fait par sa philosophie. Je ne puis regarder comme un homme sensible celui qui se félicite des ingratitudes qu'il éprouve, parce qu'elles le soulagent deJa fatigue du bienfait^; celui qui, dans les choix de l'amitié, dans les affections même les plus tendres de la nature, veut que l'on ne regarde jamais que soi, jusque-là de trouver juste et naturel qu'un père aime moins ceux de ses enfants que la nature a le moins favo* risés'. Je ne puis plus voir qu'un cœur sec et glacé dans un philosophe qui place le bonheur dans l'inselnsibilité absolue, qui dégage son âme de tous les liens les plus chers, Fisole du présent et de l'avenir, et l'ayant ainsi privé d'aipour et d'espoir, l'ayant, pour ainsi dire, réduite àr se dévorer soi-même, l'anéantit enfin par ces paroles terribles : « Je me plonge tête baissée stupide- $i ment dans la mort, comme dans une profondeur muette et obs- « cure qui m'engloutit et m'étouffe en un moment, plein d'un f puissant sommeil, plein d'insipidité et d'indolence. » Quelles affections supposer à celui qui, dans ces moments d'un adieu éternel, redoute la présence de ses ^is et de ses proches ^; qui soupçonne même leurs larmes, et pour n'être point obligé de consçler leur douleur ou de soutenir leur faiblesse, souhaite d'aller souffrir et mourir parmi des mercenaires et des Inconnus^? Enfin, comment pourrais-je aimer celui qui, anticipant $ur le froid du tombeau, se félicite d'être arrivé à ce point de philosophie, qu'il puisse désormais mourir sans regret de chose
* Lîv. m, ch. 9, p. 95.
* Liv. m, ch. 9, p. 96.
» Liv. ni, ch. 9, p. 111 et 112,
* « On treuve en payant^ dit Montaigne, on treuve en payant, qui vous tourne ce la teste, et qui vous frotte les pieds, qui ne vous presse qu'autant que vous « voulea, vous présentant un visage indifférent, vous laissant vous entretenir « et plaindre k vostre mode. » (Liv. m, ch. 9, p. 112.) Remarquez bien toute la force de ee mot, en payant, et dites s'il n*est pas inconcevable que Ton veuille faire de Montaigne un homme sensible.
quelconque, non pas même de sa femme et de ses eniaûts * ; et qui, en effet, apprenant la mort de sa fille unique, envoie & sa femme une lettre badine, avec un traité de Plutarque, pour la consoler? Est-ce donc là le seul fruit de l'étude et le dernier effort de la sagesse? Ah I si ce devait Fétre, laissez-^nous dans rheureuse simplicité des seules impressions de la nature. En nous inspirant d'aimer ceux qui nous entourent, de les assister, de les consoler,, de les secourir, elle nous a donné tous las élé*ments d'un bonheur facile, et elle a mêlé quelques douceurs jusque dans les regrets que nous éprouvons à les quitter. Ne nous dtez point ces consolations, ces dédommagements de nos misères. Si, pour être philosophe et sage, il faut ne plus rien aimer au monde, gardez la philosophie et la sagesse, dons funestes I n vaudrait mieux cent fois inourir que de vous posséder à ce prix.
Mais, non 1 les sentiments que la nature a placés au fond de nos cœurs pour adoucir et conserver la race des hommes, ne sont point contraires au développement de notre raison. La véritable sagesse consiste h cultiver, à épurer ces sentiments, non pas k les étouffer ni à les enfreindre. Quiconque s'écarte des lois éternelles de la nature, au moral comme au physique, ne le fait jamais impunément. Quelle que soit sa religion ou son système, philosophe ou chrétien, superstitieux ou incrédule, il est puni de sa révolte par la perte de son bonheur. Inquiet, tourmenté dans son existence factice, il n'éprouve plus aucune de ces jouissances que la nature lui avait préparées, et les bi'ens imaginaires qu'il a voulu mettre à leur place ne peuvent contenter son cœur. Tel nous venons de voir Montaigne dans sa vieillesse, sans consolation, sans affection, sans espérance; se' détachant de tout, excepté de lui-même et du souvenir de ses maux. En voulez-vous un autre exemple? Regardez Pascal sur la fin de sa vie. Fut-il
* Liv. I, ch. 10, p. 79.
jamais un être plus misérable ^ ? Peu touché des promesses de la religion, mais épouvanté de ses menaces, et désespérant de pouvoir jamais assez la croire, déchiré dans cette vie par de cruelles souffrances, et tourmenté d'avance par la peur de Tenter, il n'osait plus mêler le service d'un Dieu jaloux avec aucune autre affection. Il défendait à une mère, comme un crime, îes caresses de ses enfants ; lui-même repoussait les secours de ses parents les plus proches ; il était devenu insensible à leurs maux ; il se fit môme un mérite d'apprendre, avec une sorte de joie, la mort d'une tendre sœur. Ainsi le fanatisme religieux l'avait conduit précisément au même point où le fanatisme philosophique, c'està-dire l'adoption exclusive et' exagérée d'un système, avait conduit le sceptique Montaigne*. Ce rapprochement n'a pas besoin de commentaire. Les opinions de ces deux hommes célèbres sont aux deux extrémités des opinions humaines; le bien qu'elles leur ont fait montre assez celui que l'on peut en espérer.
Ah 1 si je pouvais exprimer aussi bien qu'eux les sentiments dont mon cœur est pénétré, comme je peindrais une autre philosophie, plus douce et plus facile que celle de tous les philosophes 1 Soit qu'ils prêchent l'austérité, ou la volupté, ou l'indifférence , ils font consister le bonheur dans l'amour de soimême ; je le placerais dans l'amour des autres. Je concevrais dans un même être l'union noble et louchante d'un esprit éclairé, d'un cœur élevé, d'un .ferme courage, et d'une âme tendre, sensible, ouverte aux plus douces affections. Pour lui rendre la vertu plus facile, je ne voudrais le supposer ni dans l'opulence ni dans la misère; mais dans la médiocrité tranquille, sans besoin, sans ambition; connaissant les faiblesses des hommes, il saurait aussi connaître et chérir leurs vertus ; il plaindrait leurs erreurs et chercherait à les en guérir, sans haine et sans mépris.
* Voy, la Vie de Pascal, par M"« Perrier, sa sœur.
> Le système de Pascal, dans ses dernières années, est une dévotion exagé^ rée et mal dirigée^ celui de Montaigne est le pyrrhonisme réduit en pratique.
Pour combler cet être favorisé des deux , je le supposerais époux et père ; étendant sa pensée sur tout Funivers , il bornerait les .plu^ chers attachements de son cœur à ces affections de famille que la nature a placées autour de nous pour accompagner notre voyage. Vivant pour ces objets de sa tendresse, il emploierait son esprit à les éclairer, sa sensibilité à les cliérir, sa prévoyance à les préserver des soins que Tavenir impose, son courage à les défendre contre lea atteintes de la fortune et du malheur. Même, lorsque après une carrière honoi*ée et chérie, son âme rentrerait dans le sein des intelligences célestes, elle ne perdrait point ces impressions ineffaçables , elle n'oublierait pas ceux qu'elle avait tant aimés; elle les suivrait à travers les misères du monde, et, par un souvenir doux et triste , parlant encore à leur coeur, elle' continuerait à leur inspirer l'amour de l'honneur et de la vertu. Je ne sais si un être pareil à celui que je viens de décrire mériterait le nom de philosophe et de sage; mais, s'il existe quelque part sur la terre, à coup sûr, il doit être le plus heureux des mortels.
Plaignons Montaigne de n'avoir pas connu ces jouissances; plaignoas-le d'avoir pu penser qu'il fallût faire mourir son cœur pour s'endurcir contre les maux et les chagrins de la vie : que son ombre me pardonne, je ne l'ai point accusé; je n'ai accusé que son siècle et le malheur des temps où il a vécu. Si j'ai montré les funestes conséquences de cette fausse philosophie qui met le bonheur dans l'égoïsme et la sagesse dans l'insensibilité , ce n'était pas pour le vain honneur de la combattre : je ne voulais qu'en faire voir le danger, et préserver les autres d'une influence que j'avais été moi-même sur le point de ressentir. M^is , en retranchant des opinions de Montaigne tout ce qui tient à ce système, en séparant ses observations sur l'homme d'avec les tristes conséquences qu'il s'efforce d'en tirer; en un mot, en distinguant ses sentiments naturels de ceifx qu'il s'était faits par spéculation, il ne donne plus que des jouissances sans aucun mélange de