‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 14 sur 39 · SUR LES MŒURS DES FOURMIS INDIGÈNES · texte numérisé non relu

SUR LES MŒURS DES FOURMIS INDIGÈNES

PAR P. UUBER

(Extrait du Mercure de France, 1811. )

Les personnes qui ne connaissent pas rintérêt que présente rétude des animaux, particulièrement celle de leurs mœurs et de leurs moyens d'existence, seront sans doute surprises qu'on ait pu écrire un volume entier sur les fourmis. Nous sommes, pour la plupart, sur cette vaste scène de la nature, comme des enfants que Ton mènerait dans une galerie de tableaux. Leurs yeux seraient frappés du jeu et de la variété des couleurs, du cadre et de la bordure ; tout au plus- remarqueraient-ils quelques grands personnages ; mais les rapports des figures entre elles, leur disposition, et toutes les beautés que Ton admire dans les chefsd'œuvre de l'art, n'existeraient pas pour eux. De même, nous, à notre tour, occupés entièrement et toujours de nos intérêts individuels et de cette variété infinie de soins que nous appelons nos affîdres, nouç sommes aveugles sur ce qui ne s'y rapporte pas

immédiatement. Si nous admirons un beau site, une vallée fleurie, une campagne fertile, c'est un plaisir d'un moment : Tensemble nous frappe, et c'est tout. Cependant que de détails nous intéresseraient encore, si nous savions les voir ! Regardez à vos pieds : cette mousse que vous foulez est une plante vivante, admirablement organisée; vous en trouverez de mille espèces. Les unes courtes et droites, s'élèvent comme de petites colonnes ; leur tige unique porte ses fruits dans une urne placée à son sommet et protégée par un toit de soie. D'autres sont allongée^, rampantes et tournées avec une grâce infinie. Il y en a dont les feuilles sont plissées avec une régularité admirable. D'autres forment* des touffes arrondies, ou flottantes coinme des panaches. La végétation de ces petites plantes, la manière secrète dont elles se marient, l'élégante structure des urnes où leurs semences sont renfermées, tout cela forme une variété de détails dont l'observation esf pleine d'intérêt. Partout où vous jetterez les yeux, vous trouverez ainsi des objets qui attireront votre attention, ou du moins votre curiosité : il ne faut que les regarder. Mais que serace si, passant h des êtres plus perfectionnés, vous examinez l'organisation des animaux vivants, leurs actions ou forcées ou volontaires, leur industrie pour se procurer leur subsistance, presque aussi variée que nos arts, leur adresse pour protéger leurs petits ou se sauver eux-mêmes, combinaisons tout aussi nécessaires potlr eux que l'est chez nous le grand art de la guerre? si, disje, vous entrez dans la contemplation de toutes ces merveilles, vous verrez un spectacle mille fois plus beau que celui qui vous avait frappé d'abord. Vous verrez une nature vivante et animée, où vous n'aperceviez que vous seul d'être sentant et jouissant; et Tétude réfléchie de cette nature infinie dans ses plus petites productions comme dans les plus grandes, remplira votre âme d'un plaisir inépuisable.

Mais ce n'est pas tout encore. L'examen attentif de ces êtres doués d'une organisation différente et graduellement compliquée,

MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LlîTÉRAIRES. 155

peut donner beaucoup de lumière sur une autre organisation, infiniment plus relevée, sur celle^de l'homme lui-môme. Je né parle pas seulement de l'organisation physique, je parle aussi des facultés Intellectuelles; car je suis persuadé que des observations et des expériences bien dirigées sur Tinstinct des animaux sont le moyen le plus direct, je dirais presque Tunique voie d'acquérir quelques lumières sur la manière dont se développe et s*exerce • notre intelligence. C'est ainsi que pour perfectionner ranatomie de nos organes physiques, et pour se faire des idées justes de leur action réciproque, il a fallu les étudier dans les animaux plus imparfaits, où ils se trouvent à lewr plus grand degré d'isolement et de simplicité.

L'opinion que je viens d'avancer pourra paraître bien hardie, mais je la crois très-vraiô et très-susceptible d'être appuyée par de bonnes raisons. Parmi les philosophes qui ont cherché à sonder les profonds mystères de notre intelligence, les uns ont voulu tout expliquer d'après des données purement abstraites, tirées de leur imagination et des idées qu'ils s'étaieùt faites à eux-mêmes de notre entendement ; c'était la méthode de quelques philosophes anciens, c'est aujourd'hui celle de la plupart des métaphysiciens allemands. Cette méthode, qui procède par création, n'a pas produit une seule vérité dans la physique, où elle a été longtemps employée. Elle ne paraît pas protneltre beaucoup plus de succès dans la métaphysique, où les phénomènes sont plus compliqués et moins saisissables. D'autres, comme Mallebranche et Locke, se conduisant avec plus de méthode, ont voulu définir notre intelligence d*après l'observation même de cette faculté ; ils ont cherché à en suivre le développement dans lé progrès de nos jugements et de nos actions. De cette manière ils sont parvenus à lier entre eux bien des faits qui paraissaient isolés. Mais ces profonds penseurs, en considérant d'abord l'intelligence humaine» ont abordé la question dans toute sa difficulté et dans un état de complication qui la rend presque insoluble, :Enfin> d'autres phi-

losophes ont senti qu*il fallait décomposer cette question si difficile, et la réduire, en quelque sorte, à ses moindres termes. De là ridée de la statue de Condillac, qui d'abord, n'ayant que des sens tout neufs, et douée de la faculté de penser, sans l'avoir jamais exercée, l'applique successivement et par ordre aux impressions graduées que le philosophe lui fait éprouver : idée ingénieuse, sans doute, et à laquelle il n'a manqué que d'être praticable, pour dévoiler tous les mystères de notre entendement. Quiconque aurait cette statue à sa disposition, pourrait faire de grandes découvertes en suivant la marche que Condillac indique; mais malheureusement c^te statue, personne ne l'a eue, ni ne l'aura jamais. Aussi, chaque philosophe en l'instruisant est obligé de faire lui-même la demande et la réponse; et comme chacun répond nécessairement avec les idées qu'il s'est faites, avec les notions qu'il a acquises et dont il ne peut se dépouiller, il y a l'infini contre un à parier qu'il ne répondra pas juste à toutes les questions comme la statue aurait fait. Ces méthodes diverses, imaginées par les métaphysiciens, étant toutes fondées sur l'observation de phénomènes déjà très-compliqués, ne remontent pas assez haut dans les sources de nos jugements ; elles peuvent bien faire apercevoir la liaison de quelques phénomènes, mais elles n'ont ni une direction assez sûre, ni une force de pénétration assez puissante pour revenir jusqu'aux premiers ébranlements de notre pensée.

L'étude de l'instinct dans les animaux, particulièrement chez lés insectes, où son action est très-variée, semble un moyen bien plus direct pour arriver sur ce point à quelques notions certaines. Cet instinct qui les entratne à exécuter des actions trèscompliquées et très-régulières, sans réflexion, ou sans liberté de choix apparentes, semble déjà, par lui-même, une modification de cette intelligence libre qui nous permet de choisir entre plusieurs actions diverses; mais, ce qui rend l'analogie plus forte, cet instinct des animaux n'est peut-être pas aussi complé*

lement et constamment aveugle qu'on s'est plu à le croire, sans trop l'avoir étudié. Nous tenons d'une personne très-éclairée et très-digne de foi, qui a fait sur ce sujet un grand nombre d'expériences, que l'étendue de l'intelligence des animaux est une des choses que l'on apprécie le moins. En étudiant leurs habitudes et leurs besoins, en leur en faisant nattre de nouveaux, on peut exciter en eux des idées ou des passions qu'ils n'avaient point auparavant et dont ils n'auraient pas paru susceptibles. Jusqu'à quel point pourrait-on modifier ainsi et changer l'instinct des animaux qui semblent n'avoir que de l'instinct pur et simple sans aucune apparence de détermination volontaire ? Par exemple, cette mouche, qui, après avoir été fécondée, bâtit pour sa postérité un nid tout pareil à celui où elle est née, et qu'elle * n'a pas vu Mtir, y dépose ses oeufs, va ensuite chercher plusieurs , individus d'une même espèce de chenille, toujours la même, toujours en poids égal, qu'elle blesse avec son aiguillon sans les faire ^ périr, qu'elle dépose à côté de ses œufs pour servir de nourriture aux petits vers qui eil doivent éclore, circonstances dont ellemême, avec d'autres organes, ne semble pas devoir conserver le sentiment et le souvenir ; et qui enfin, après avoir achevé le cercle, invariable de ces opérations mécaniques^ ferme son nid et meurt. Si c'est là purement de l'instinct, n'y aura-t-il rien de plus chez les animaux qui vivent en société organisée, comme les fourmis et les abeilles, dont la réunion et les travaux peuvent être, si l'on veut, attribués en grande partie à un instinct machinal, mais où il faut pourtant reconnaître, dans certaines circonstances, des preuves d'une volonté libre, d'un choix réfléchi, d'une influence communiquée? Si tout cela est prouvé par les faits, ne faut-il pas accorder à ces animaux quelque chose de plus que de l'instinct, quelque étincelle de ce je ne sais quoi que nous appelons intelligence ? ou plutôt, le* mot AHnstînct ne serait-il pas une expression relative, introduite dans notre langage par l'ignorance où nous sommes des véritables sources de ces détermina-

lions en apparence irréfléchies ; de même que le mot de hasard est relatif à Fignorance où nous sommes des véritables causes des événements? Il n'y a point de hasard en soi. Les événements les plus compliqués, ceux dont les chances et la succession seniblent les plus bizarres, sont amenés par des lois aussi invariables que celles des mouvements célestes ; mais lorsque ces rapports nous échappent par leur variété, leur complication ou les modifications qu'ils subissent, notre esprit, impatient du doute, leur suppose involontairement une cause vague et idéale, et nous appelons hasard ce qui ne nous parait soumis à aucune loi. De même nous nommons instinct ce qui ne nous parait soumis à aucun dessein prémédité; mais, à prendre les mots pour ce qu'ils ' valent, celui-ci n'offre point d'idée absolue. L'instinct de l'homme commence à l'enfant nouveau-né, qui prend avidement le sein de sa mère; l'inielligence humaine finit aux tragédies de Racine et aux découvertes de Newton. Quel est le terme où l'instinct finit et l'intelligence commence? Sans douté l'expérience seule peut décider cette importante question, s'il nous est donné de la résoudre.

Les animaux, étudiés comme nous venons de le dire, offrent donc en réalité la statue que Gondillac a imaginée. Il s'agit d'animer cette statue par degrés, en examinant les mœurs des diverses classes d'animaux, en plaçant des individus semblables dans des conditions différentes, propres h produire sur leurs sens de nouvelles impressions, ou enfin en observant avec soin comment naissent en eux les impressions naturelles. C'est principalement sous ce point de vue que nous allons présenter h nos lecteurs les recherches de M. Huber sur les fourmis, recherches extrêmement intéressantes parleur précision, leur certitude, et par le nombre des résultats nouveaux et imprévus qui s'y trouvent consignés.

Hais d'abord il est indispensable que nous donnions quelques idées générales sur la conformation des fourmis, avant de parler

de leur industrie, de leurs mœurs et de leurs moyens d'existence. On nous pardonnera ces détails. Si quelque voyageur venu de bien loin nous décrivait une nouvelle peuplade de sauvages, on • trouverait tout naturel qu'il parlât de leur existence physique avant de raconter leurs coutumes et leurs mœurs ; à plus forte raison doit-il être permis de le faire ici, où il s'agit de sociétés innombrables et industrieuses, constituées diversement, mais toujours de la manière la plus favorable au bien-étre général et particulier, sorte de solution qui est la pierre. philosophale des bons gouvernements.

Si Ton prend une fourmi sans la blesser, et qu'on l'examine à la loupe ou au microscope, on voit que son corps est composé de trois pièces principale^, couvertes d'écaillés et unies par des articulations flexibles extrêmement courtes et déliées. Ces trois pièces sojit la tête, lecorsêlet auquel sont attachées six pattes, et la partie postérieure ou Fabdomen qui, dans certaines espèces, est armé d'un aiguillon, et chez d'autres renferme^une liqueur acide que l'insecte peut lancer à volonté, et qui sert à le défendre. La tête, qui est la partie la plus importante, a la forme d'un triangle. Sur les côtés on y remarque deux grands yeux arrondis. Il y en a ordinairement trois autres plus petits sur le sommet. Ces yeux donnent-ils à l'animal la faculté de voir dans l'obscurité? on ne saurait l'affirmer, mais pourtant cela est probable, puisque la plupart des travaux dés fourmis s'exécutent dans des souterrains^ En examinant le devant de la tête avec beaucoup d'attention, on y reconnaît une bouche et une langue; mais surtout on y remarque deux grosses dents recourbées et crénelées, que la fourmi peut écarter ou rapprocher à volonté, comme des pinces. Ce sont ses armes, et ses outils les plus utiles ; elles lui servent de doigts pour saisir les objets, de bras pour porter des fardeaux, et de tenailles pour serrer son ennemi. Enfin, au-devant de la tête sont les antennes. Ce sont deux filets déliés, composés d'un grand nombre.de phalanges ou d'articulations dont

Di'gitized by

la sensibilité est extrême, et que la fourmi peut faire mouvoir en tout sens avec une grande agilité/Cest là que réside, pour elle, le sens du toucher; elle s'en sert pour palper les objets, sonder le terrain, reconnaître sa route, et, si Ton ose le dire, elle s'en sert fouv parler à ses compagnes. Car peuton employer un autre mot que celui de langage, pour désigner iln procédé au moyen duquel on peut communiquer des impressions amicales ou hostiles, déterminer des actions dans d'autres individus, s'exprimer mutuellement ses besoins ou ses désirs, enfin reconnaître des compatriotes après une longue absence, ou les distinguer des ennemis au milieu de la mêlée et sur le champ de bataille ?

Tout ceci attribué à de simples fourmis pourra paraître fabuleux, mais je n'avance rien qui ne soit fondé sur des faits, et sur des observations de M. Huber. Il ne s'agit point ici d'un roman ingénieux, d'une fiction spirituelle, ou d'un jeu d'imagination ; il s'agit d'expériences très-positives faites par un homme trèsexact, et qui, dans plusieurs autres recherches du même genre, a montré autant de talent que de fidélité. Parmi les traits qu'il rapporte sur l'usage des antennes chez les fourmis, je n'en citerai ici que deux, mais j'aurai encore l'occasion d'y revenir par la suite en parlant de leurs batailles.

M. Huber raconte qu'il s'est quelquefois amusé à disperser au milieu d'une chambre les débris d'une petite fourmilière de terre ; d'abord c'était une grande confusion,- toutes les fourmis couraient çà et là, sans direction déterminée. Elles erraient longtemps à l'aventuFe avant de trouver un asile caché où elles pussent se réunir. Mais (^uaijd l'une d'elles avait découvert quelque fente pour se glisser sous le plancher, elle ne se bornait pas à se sauver seule ; elle retournait au milieu de ses compagnes, et au moyen de certains gestes faits avec ses antennes, elle leur indiquait la route qu'elles devaient suivre; elle en guidait même quelques-unes, et les conduisait jusqu'à l'entrée du souterrain. Celles-ci une fois informées servaient à leur tour de guides à

DigitiiedbyGoOgk

d*autres. Toutes les fois qu'elles se rencontraient, elles s'arrêtaient, se frappaient avec leurs antennes d'une manière trèsmarquée, et paraissaient mieux instruites de la route qu'elles devaient prendre. Par ce moyen la fourmilière se rendait bientôt tout entière dans le même asile.

L'autre fait que je rapporterai est le suivant. Pour observer plus aisément les opérations des fourmis, M. Huber les logeait* dans des appareils vitrés, analogues à ces ruches de verre dont on se sert quand on veut observer les travaux des abçilles. Il avait pris dans les bois, au mois d'avril, une fourmilière qu'il avait transportée en partie dans un de ces appareils. Mais comme elle était trop nombreuse, il avait remis le reste en liberté dans le jardin de la maison qu'il habitait, et elles s'y étaient fixées au pied d'un marronnier. Au bout de quatre mois qu'il eut observé les premières, il reporta l'appareil vitré dans le jardin pour les rapprocher davantage de leur état naturel, et il le posa sur le sol, à douze ou quinze pas de lafourmilière natale. Ces fourmis n'avaient eu, jusque-là, aucune communication entre elles ; car celles de l'appareil vitré avaient été placées sur une table dont les pieds plongeaient dans des vases pleins d'eau, et il leur était par conséquent imposaiblf de s'échapper. Cependant elles ne se furent pas plutôt approchées de leurs compatriotes que celles-ci les reconnurent. On lès voyait se tsai-esser mutuellement avec leurs antennes, et enfin apjès bi«|^ des pourparlers, celles du marronnier emmenèrent lék autres dans leur nid. Elles vinrent bientôt en foule chercher les habitantes de la fourmilière artificielle, elles y établirent une désertion complète, et bientôt tout l'appareil fut dépeuplé. Ce fait n'a pas besoin de commojjjtaire. Je me bornerai à ajouter, qu'entre fourmis de nations diverses, la visite ne se serait pas passée si doucement et n'aurait pas eu des suites si amicales. D'après ces exemples, on peut juger que les antennes sont pour une fourmi un organe indispensable. Celles qui en ont été privées se trouvent dans le même cas où sont les sourds-muets parmi II. 11

nous. Un de nos meilleurs observateurs, M. Latreille, rapporte que plusieurs fourmis voyant souffrir une de leurs compagnes, à laquelle il avait coupé les antennes, faisaient sortir de leur bouche une goutte d*une liqueur transparente qu'elles versaient sur la partie blessée.

Qu*on m'aille soutenir, après un tel récit, Que les bètes n'ont point d'esprit •

' La Fontaine.

Si le sens du toucher extrêmement perfectionné dans les antennes des fourmis peut leur donner des moyens de communicatio.ns, et en quelque sorte un langage, il est des cas où ces moyens ne suffisent plus. Par exemple, lorsqu'une fourmi a découvert au Ipin quelque nouvelle demeure plus sûre ou plus commode pour sa nation, quand elle a trouvé quelque bonne provision à dévaliser, elle court aussitôt retrouver ses compagnes, leur apprend la découverte de cette autre Amérique, va de Tune à l'autre, les flatte avec ses antennes , et semble , suivant l'expression âe M. Huber, semble en vérité leur proposer le voyage. Mais c'est peu d'en avoir décidé quelques-unes. Comment leur expliquer le chemin? Les guider en marchant la première, et ne se perdant pas de vue? C'est la chose impossible, le pays est trop coupé, le moindre grain de sable est une montagne. Elles se seront perdues avjant d'avoir fait deux pas. Que faire donc? se porter mutuellement? se porter, sans doute c'est le plus sûr moyen. Aussi le prennent-elles. La fourmi qui a fait la découverte saisit l'autre par ses deux mandibulQ;s. Celle-ci se roule autour de son corselet, et voilà nos aventurières en campagne. Arrivées à leur destination, elles reconnaissent bien le lieu, puis repartent chercher chacune un nouveau colon. Celles-ci à leur tour en ramènent d'autres de la môme manière, et le nombre des émigrés croissant ainsi dans une progression géométrique, on peut calculer qu'a-

vant le vingtième voyage il doit y avoir plus d'un million de fourmis de transportées.

Ed général, elles emploient ce moyen de transport toutes les fois qu'elles veulent se rendre mutuellement quelque service. M. Huber voulant attirer pendant Thiver quelques-unes de ses fourmis.dans une partie de son appareil vitré, où il pouvait les voir et les observer commodément, s'avisa d'échauffer cette partie avec la lumière d'une bougie ; car il savait que la chaleur plaît extrêmement à ces insectes, dont elle accroît l'activité. Quelques fourmis se trouvaient déjà dans cet endroit ; « dès « qu'elles sentirent cette chaleur bienfaisante, dit M. Huber, elles « commencèrent à s'animer ; elles manifestèrent leur bien-être « en se brossant la tête et les antennes avec leurs, pattes, et en- « suite elles parcoururent rapidement l'espace échauffé. Lors- « qu'elles rencontraient d'autres fourmis, elles s'en approchaient, « et je les voyais faire jouer leurs antennes avec une singulière « volubilité, puis repartir à l'instant. Elles paraissaient vouloir « remonter sous la cloche, car elles allaient jusqu'au bord de la « table ; mais retenues sans doute par la douce chaleur qu'elles « éprouvaient dans le cadre de verre duquel j'avais approché la « bougie, elles y revenaient souvent. Elles prirent enfin le parti « de monter dans l'étage supérieur. Je connaissais assez les «mœurs des fourmis pour ne pas douter qu'elles n'allassent « avertir leurs compagnes de cette chaleur à laquelle elles atta- « chent tant de prix. En effet, j'en vis bientôt deux redescendre « dans le cadre portant à leur bouche deux ouvrières qu'elles « déposèrent à la place la plus chaude. Elles retournèrent aussi- « tôt dans le haut delà ruche. Les nouvelles arrivées, après s'être « réchauffées, montèrent aussi sous la cloche ; et je les vis peu « de minutes après redescendre toutes quatre portant chacune « une autre fourmi suspendue. Ce transport continua dans une « progression rapide, jusqu'à ce que l'on vît arriver par centaines « les recruteuses avec leurs protégées, et qu'il ne restât plus au-

« cune fourmi dans la partie supérieure de la fourmilière. Quand « je cessais de chauffer le cadre, les fourmis remontaient sous la « cloche, mais je leur faisais répéter ce trait de sociabilité toutes « les fois que je rapprochais le flambeau. »

Dans un prochain article je décrirai, d'après M. Huber, la singulière industrie des fourmis pour assurer leur subsistance, et maintenir leur population, en un mot les constitutions de leurs sociétés. On y verra que les fourmis sont en général des peuples chasseurs et pasteurs : mais quelques-unes de leur nation ont aussi des esclaves de leur espèce, et se les procurent par des expéditions pareilles à celles que nous envoyons à la traite des noirs. Enfln nous parlerons de leurs guerres, aussi acharnées que celles des abeilles, et de leur art militaire qui est extrêmement perfectionné.

Dans un premier article j'ai décrit, d'après M. Huber, l'organisation physique des fourmis. J'ai rapporté quelques7unes des observations par lesquelles ce naturaliste a reconnu que les fouripis ont entre elles un langage d'attouchement qui leur fournit le moyen de se communiquer leurs besoins, leurs désirs, j'ai presque dit leurs pensées. C'est ainsi, dit-on, que les courtiers juifs et arméniens de Smyrne traitent tous leurs marchés par de 'certains signes qu'ils se font mutuellement avec les mains cou-

vertes d'un mouchoir*. Voilà justement le langage de nos fourmis. Puisque nous nous en servons bien pour des affaires d-argent, on conviendra qu'il peut suffire à leurs négociations les plus importantes.

<, Venons maintenant à leur architecture. Elle est très-variée, selon les espèces. Il y en a qui sculptent le bois et qui s'établissent dans l'intérieur des arbres. D'autres sont maçonnes et creusent leur nid dans la terre. Elles recouvrent diversement ces souterrains. Les unes m coufeittent d'y accumuler un nionceàu de débris de toute espèce, de pailles, de cailloux, de grains de blés, de morceaux de bois, à travers lesquels on forme des grandes routes pour le service public. L'entrée de ces routes, ou, si l'on veut, la porte, se ferme ou plutôt se bouche tous les soirs fort exactement. D'autres espèces plus industrieuses, comme la fourmi des gazons, recouvrent leurs souterrains par de véritables voûtes qu'elles construisent avec de la terre humide et qui ont beaucoup de solidité. Voici comment elles s'y prennent pour ce travail : chaque fourmi apporte entre ses mandibules un petit grain de terre qu'elle a détaché de l'intérieur du souterrain ; elle sort et le dépose à la porte d'une des galeries. Insensiblement ces petits grains accumulés dans toute la longueur que les puits occupent sur la surface du sd, fowpent un véritable sillon, creux au milieu, relevé. sur les bords.. Alors on y découvre un dessein que l'on ne peut méconnaître. Ces bords en s'éleyant sont destinés à devenir des murailles ; toutes les petites parcelles de terre humide qui les composent, pressées, poussées, et battues par nos maçonnes, s'agglutinent et prennent de la consistance. Par le même procédé, on jette une voûte d'un pan à l'autre, et le travail est terminé. Une fois, M. Huber observa ainsi deux portions de murs d'attente qui avaient été construites séparément par deux fourmis différentes, et qui, bien que parallèles dans leur direc-

* Wliothkque Britannique, février 1810.

tion, ne se correspondaient point pour h hauteur, de façon que le plafond établi sur la muraille la moins haute serait allé rencontrer l'autre à moitié de sa hauteur. Cette remarque critique l'occupait justement lorsqu'une autre fourmi, nouvellement arrivée sur la place, ayant visité ces ouvrages, parut frappée de la même difficulté; car elle commença aussitôt à détruire la voûte ébauchée, releva celle des deux murailles qui était trop peu haute, et fit une nouvelle voûte avec les débris de l'ancienne, sous les yeux de l'être raisonnable qui l'observait. Pourra-t-on expliquer cette conduite par le seul effet d'un instinct machinal? Si c'est l'instinct seul qui a poussé la dernière fourmi à détruire la voûte pour mettre ses deux pieds droits de niveau', comment l'instinct avait-il pu porter les précédentes à leur donner des hauteurs inégales?

En général, M. Huber s'est assuré, par une infinité d'observations, que chaque fourmi agit indépendamment de ses compagnes. La première qui conçoit un plan d'une exécution facile en trace aussitôt l'esquisse. Les autres n'ont plus qu'à continuer ce qu'elle a commencé Les dernières venues, dit-il, d'après l'inspection des premiers travaux, conçoivent ceux qu'elles doivent entreprendre ; elles savent toutes ébaucher, continuer, polir, ou retoucher, suivant l'occasion. En un mot, il n'y a ni chef, ni conducteur des travaux. Pourtant, ces travaux dénotent un dessein commun. Si c'est là seulement de l'instinct, il faut dire que c'est un instinct social, qui porte mécaniquement chaque individu vers le bien de tous les autres. Un pareil instinct n'est point à dédaigner, et ne messiérait pas môme à notre espèce.

Lorsqu'on découvre une de ces habitations si industrieusement construites, les fourmis efl*rayées courent de tous côtés dans une grande agitation. On en remarque surtout un certain nombre qui portent à leur bouche de^petits cylindres blancs, et qui s'empressent d'aller les cacher dans les souterrains. Ce sont les larves ^t les nymphes des jeunes fourmis qu'elles emportent, et dont la

garde leur était confiée. Vous pouvez les poursuivre, leur présenter des obstacles, les tourmenter deloutes les manières, elles n'abandonneront point ce fardeau qui leur est si cher. On en a vu quelquefois, dit M. Huber, la tôte et le corselet séparés de Tabdomen courir encore, et porter les larves dans les souterrains. Je ne crois pas que beaucoup de personnes aient pu être tentées de répéter cette cruelle expérience.

Si vous voulez examiner une de ces nymphes, hâtez-vous, car dans un instant elles auront toutes disparu. Mais avez-vous,réussï à en saisir une? En rouvrant avec délicatesse vous y trouverez un petit ver enveloppé dans une coque de soie. Ce ver s'appelle la larve de la fourmi ; et bientôt il deviendra fourmi lui-même. En effet, en ouvrant quelques coques plus avancées, vous y trouverez la fourmi toute formée et prête à en sortir ; mais elle ne peut pas en sortir seule. Il faut qu'on la tire de ces enveloppes, et il y a toujours dans la fourmilière un certain nomjfce d'individus occupés de ce soin. Ils savent parfaitement quand il faut déchirer le linceul de soie dont la nouvelle fourmi est enveloppée. Ils la dégagent de ses entraves avec la plus grande délicatesse, lui donnenfàussîîôt à manger, la brossent, la nettoient, et la conduisent dans l'habitation. Pendant ce temps, d'autres fourmis donnent à manger aux jeunes larves qui n'ont pas encore filé leur enveloppe; d'autres prennent les larves et les nymphes et les portent dans les parties les plus chaudes de la fourmilière, ou vont les poser quelques instants au soleil à la surface de l'habitation. D'autres enfin revenues du dehors apportent et distribuent à ces fidèles gardiennes les alimente dont elles ont besoin. -

Tous les individus qui composent Utie fourmilière né sont pas de la même caste. Il y à des mâles et des femelles, destinés à soutenir la population. Ceux-ci ont des ailes en naissant. Le reste de la société est composé d'ouvrières infécondes qtii sont aussi des femelles, mais doiit les organes générateurs ne sont point développés. Cette distribution ep trpis casteg est la même *que

chez les abeilles, mais il y a des différences importantes dans les détails. Par exemple, plusieurs fourmis fécondes peuvent vivre ensemble dans la même habitation ; elles n*éprouvent point de jalousie les unes des autres ; elles se rencontrent sans se faire aucun mal. Chacune a sa cour, son cortège qui la suit partout, mais elles n'exercent aucun pouvoir. L'autorité paraît plutôt appartenir aux ouvrières. Au contraire, chez les abeilles, la femelle féconde est unique et toute puissante dans chaque ruche. Elle ne souffre pomt de rivale ; sans cesse elle cherche à détruire les larves renfermées dans les cellules royales d'où sortiront un jour des reines abeilles qui peuvent lui enlever Tempire. Sur ce point seulement die éprouve une résistance courageuse de la part des ouvrières auxquelles la garde des cellules est confiée. Le dépit qu'elle conçoit de l'existence de ses rivales, est la cause qui détermine les essaims, la vieille reine finissant toujours par quitter la ruche avec ceux de ses sujets qu'elle peut déterminer à la suivre. Chez les fourmis, les essaims sont également amenés par l'excès de la population ; mais les femelles et les mâles, qui seuls ont reçu des ailes, peuvent seuls quitter leur patrie. Ils s'envolent ensemble, et se réunissent dans les airs commue les abeilles. Les femelles fécondées ne rentrent point dans la fourmilière natale; elles ne se rassemblent point; chacune d'elles, revenue à terre, commence, suivant une observation bien curieuse de M. Huber, par se dépouiller de ses ailes désormais inutiles. Cela fait, elle s'enfonce dans la terre humide, s'y creuse un nid, y dépose ses œufs, les faU éclore, jftourrit les larves qui en sortent, soigne les nymphes dans les^uëtteg «es larves se transforment, les dépouille de leurs envedopp^, à l'époque où il est temps qu'elles en sortent, et se crée ainsi autour d'elle une famille et un empire. Alors elle se trouve déchargée de tous les soins du ménage ; elle n'a plus aucune peine à prendre, ni pour sa nourriture qu'on lui apporte, ni pour t!$ducation des petits qui est confiée aux ouvrières, comme nous l'avons dit précédemment,

Cependant, la métropole dépouillée de ses essaims, et désormais privée de tous les moyens d*entretenir sa population, devrait périr chaque année, comme les sociétés des bourdons et des guêpes, qui soDt annuelles ; mais cela n'arrive point chez les fourmis. II. y a toujours quelques femelles, fécondées par occasion, dans la fourmilière, avant le départ général de l'essaim. Alors les ouvrières s'en emparent; elles s'accrochent à leurs pattes pour les empêcher de prendre Içurvol; elles les reconduisent de force dans les souterrains, leur ôtent les ailes, et les gardent comme de véritables prisonnières. Pendant ce temps, on les nourrit avec le plus grand soin, on les conduit dans les quartiers où la température est la plus convenable à leur état, mais toujours sous bonne escorte, et on ne les perd pas de vue un instant. La liberté ne leur est rendue que lorsqu'elles ont donné, des signes non équivoques de maternité. Alors elles ont perdu l'envie de fuir ; elles n'éprouvent plus aucune contrainte ; cependant chacune a encore une garde assidue. Une seule ouvrière l'accompagne, la suit partout, prévient ses désirs, mais l'observe exactement : montée sur son abdomen, et les jambes postérieures posées à terre, elle semble, dit M. Huber, une sentinelle établie pour surveiller toutes ses ac- . tions. Ce n'est pas toujours la môme ouvrière qui est chargée de ce soin. Il y en a plusieurs qui se relèvent tour à tour. Lorsque la femelle a enfin donné de nouveaux sujets à la société, on lui forme une cour de douze ou quinze fourmis qui la suivent partout; celles-ci la servent, .la promènent, la portent môme dans les différents quartiers où elle veut aller; enfin on lui rend des hommages pareils à ceux que les abeilles prodiguent à leur reine. Il faut maintenant expliquer les moyens que les fourmis taqiploient pour fournir .à leur subsistance au dedans et au dehors. N'ayant pas l'art de construire des magasins approvisionnés comme les abeilles, elles ne peuvent pas trouver leur nourriture dans l'habitation môme. Celles qui y sont retenues par leurs emplois doivent donc recevoir leurs aliments des ouvrières qui

sont allées à la récolte. En effet, celles-ci leur font pari de tout ce qu'elles ont découvert. Tantôt ce sont de petits insectes, ou d'autres petits animaux qu'elles peuvent transporter ; alors on dépèce la proie et on se la partage dans l'intérieur de l'habitation. Mais quand elles trouvent des fruits mûrs ou quelque autre proie dont le transport est impossible, elles s'abreuvent des sucs qu'ils renferment, reviennent à la fourmilière et en font part à celles qui ne sortent point. Celles-ci, en les recevant avec avidité, ne cessent de flatter leurs compagnes par un mouvement très-vif de leurs antennes, qui exprime probablement le plaisir et la reconnaissance qu'elles éprouvent.

Peut-être est-il nécessaire de répéter ici ce que j'ai dit, au commencement de cet article, sur l'extrême fidélité de M. Huber. Ceux qui ont observé la nature de près ne cherchent point à l'embellir par des fictions. Ils savent qu'elle est beaucoup plus variée et plus merveilleuse dans ses réalités que nous ne pouvons le supposer dans nos fables. Plusieurs naturalistes ont déjà vérifié les assertions de M. Huber, et les ont trouvées très-exactes. Comme il ne faut pour cela que des yeux, j'oserai me mettre du nombre des témoins. Cet avertissement est surtout nécessaire pour les faits qui vont suivre et qui vont montrer dans les fourmis une industrie presque humaine ; mais ces faits sont exactement conformes à la vérité. Je les ai vus aussi en les cherchant d'après M. Huber. Quiconque voudra les chercher de môme les verra également. Rien n'est plus ordinaire ni plus facile.

Tout le monde sait que , sur les feuilles et sur les tiges de la plupart des plantes, on trouve souvent de très-petits pucerons verdâtres, quelquefois ailés, quelquefois sans ailes. Les calices des roses, par exemple, en sont souvent couverts. L'histoire particulière de ces petits animaux est aussi extrêmement curieuse. Us sont vivipares pendant tout Télé, ovipares en automne ; ils ne s'accouplent que dans cette dernière saison, et l'acte qui féconda la dernière génération, s'étend à toutes celles de l'annéç

suivante. Les pucerons vivent des sucs des plantes auxquelles ils sont attachés. Ils les pompent avec une tarière qu'ils enfoncent dans les nervures des feuilles ou dans les parties de la tige les plus délicates. Une partie de ces sucs, élaborés dans leurs organes, ressortent bientôt de leurs corps sous forme de gouttelettes liquides et sucrées. Les fourmis n'ignorent pas la douceur de cette liqueur, et elles s'en nourrissent avidement; mais elles ne s'en remettent point au hasard pour la leur offrir.

Elles recherchent les pucerons ; elles se portent aux endroits où ils habitent de préférence. En ont-elles trouvé un, elles le. flattent, le caressent avec leurs antennes, comme pour l'inviter à abandonner ces gouttes précieuses. Rarement leurs efforts sont • infructueux, et la manière dont le puceron leur fournit l'objet de leurs désirs, prouve évidemment qu'i/ l'accorde. J'ai dit que toutes les fourmis recherchent ces «petits animaux. Quelques esp^ vont plus loin, elles en élèvent. Elles ont des œufs de pucerons et des pucerons dans leur nid ; elles en prennent autant de soin que de leurs larves ; elles les transportent de môme dans leurs migrations ; .elles mettent le même empressement à les sauver, le même courage à les défendre, et souvent, pour des fourmilières voisines, l'enlèvement des pucerons est Tobjet de la guerre et le prix de la victoire. Celui qui voudra expliquer tant de combinaisons diverses par le seul ressort d'un instinct machinal, fera bien d'indiquer aussi en quoi cet instinct des fourmis, pour élever des pucerons, peut se distinguer de Tintelligence de l'homme pour élever des troupeaux.

Les pucerons qui vivent sur les racines des arbres sont une très-grande ressource des fourmis pendant Thiver. Cependant, si le froid n'est pas trop fort, ces infatigables ouvrières vont encore à la récolte. M. Huber en a vu courir sur la neige. Les fourmis s'engourdissent à la température de deux degrés de Réaumur au-dessous du terme de la congélation, et par un rapport admirable, les

pucerons qui les nourrissent s'engourdissent aussi au môme degré. Enfin, il existe, chez les fourmis, un autre genre d'industrie peut-être plus singulier encore. Certaines espèces ne travaillent point, ne vont point à la récolte, ne daignent pas même se nourrir des aliments qu'on met à leur portée ; elles ont des esclaves S espèce différmtey qui les nourrissent, qui les servent, qui les portent, et qui ont soin de leurs petits. Pour se procurer ces esclaves elles font de grandes expéditions dans les fourmilières voisines. L'invasion est subite et ordinairement irrésistible. Entrées dans la ville ennemie, elles enlèvent, non pas des prison- ^ nières qui s'échapperaient, n\ais des larves et des nymphes de fourmis ouvrières qu'elles rapportent chez elles, et qu'elles remettent à leurs esclaves. Celles-ci les soignent, les élèvent.. Les jeunes fourmis nées parmi cette nation étrangère et ennemie, mais n'en connaissant point d'autre, lui transmettent tout l'attachement qu'elles auraient eu pour leur véritable patrie; bien plus, elles prennent des sentiments appropriés:- à leur nouvel état. Abandonnées à la nature, elles auraient défendu leurs compatriotes; élevées dans l'esclavage, elles en deviennent les' ennemies. Sans prendre part aux expéditions, elles les excï disposent, et accueillent bien ou mal les. fourmis guerril Ion le succès. Comment celles-ci savent-elles qu'il ne faut î enlever des fourmis adultes, mais des larves qui n'ont pu avoir encore aucune affection de patrie? Si Ton ne veut encore voir que de l'instinct dans cette industrie* guerrière, au moins il faudra convenir que l'instinct des esclaves, lorsqu'ils sont pris dans leur jeunesse, peut recevoir des circonstances quelques modifications. Mais alors ce n'est plus de l'instinct dans le sens rigoureux qiie l'ou attache à cette expression.

M. Huber, qui a découvert l'existence des fourmilières mixtes, en a vu qui avaient deux sortes d'esclaves d'espèces différentes; mais ce sont toujours* des ouvrières ; les mâles et les femelles n'appartiennent jamais qu'à la caste belliqueuse.

Pour savoir si les fourmis guerrières savaient autre chose que se' battre, M. Huber en renferma plusieurs sous des cloches de verre, avec du miel pour servir à leur nourriture, de la terre humide pour se faire une habitation, et des nymphes pour les développer. Ces guerrières ne surent rien faire ; elles ne savaient pas même se nourrir; plusieurs se laissèrent mourir de faim, et elles allaient périr toutes, lorsque M. Huber introduisit parmi elles une seule ouvrière de la caste esclave. Celle-ci, toute seule, rétablit Tordre, donna à manger à celles qui vivaient encore, creusa des cellules, y porta les larves, les développa, en recréa la colonie. Cependant ces mêmes fourmis guerrières avaient été autrefois capables des mêmes soins ; car leur autorité ne pouvant s'exercer sur des fourmis adultes, il faut bien que pour organiser leur colonie elles commencent par élever elles-mêmes les larves qu'elles ont enlevées. Nous avons déjà remarqué une modification semblable dans la manière d'agir des fourmis fécondées, à l'époque où elles commencent à fonder une nouvelle famille.

L'enlèvement des richesses et l'envahissement du territoire, sont donc, chez les fourmis comme parmi les hommes, le sujet et le motif de la guerre. Ces guerres sont longues, acharnées, et entre les espèces semblables elles ne ^finissent qu'à l'anéantissement ou à l'émigration d'un des partis. M. Huber les a observées avec beaucoup d'attention, et les a décrites avec exactitude. Tout ce que ces petits animaux emploient d'adresse, de courage^ et de talent militaire, est presque incroyable. «Mais, dit-il, ces « guerres offrent quelque chose de plus surprenant encore ; c'est « l'instinct qui fait reconnaître à chaque fourmi celles de son « parti. Comment, à quel signe, se distinguent-elles dans la mê- • « lée, où des milliers d'individus de la même couleur, de la « même taille, de la même odeur, de la même espèce enfin, se « rencontrent, se croisent, s'attaquent, se défendent, ou s'emf mènent prisonnières? Elles marchent avec défiance, lors même

« qu'elles s'approchent de leurs compagnes ; elles tiennent leurs « mâchoires écartées ; quelquefois même elles s'attaquent, mais « elles se reconnaissent presque aussitôt et lâchent prise. Souvent « celles qui sont l'objet de cette erreur momentanée caressent « leurs compatriotes 'avec leurs antennes, et apaisent prompte- « ment leur colère. Quelle opinion cette manière fl'agir ne donne- « t-elle pas de l'espèce de liaison que ces insectes ont entre eux, <( et de la subtilité de leurs sens ? »

En terminant ici l'extrait des intéressantes recherches de M. Huber, nous ne pouvons nous défendre de faire une réflexion. Si l'étude d'un petit animal, comme la fourmi, qui ne tient presque pas de place dans le monde, peut donner lieu à des observations si curieuses en elles-mêmes, et si importantes par leur retour sur notre propre organisation, combien le monde entier ne doit-il pas contenir d'objets inconnus et dignes d'être étudiés! Dans quel coin de la terre n'y a-t-il pas à découvrir et à apprendre? et tandis que la variété infinie de la nature a de quoi confondre notre imagination, comment concevoir qu'il y ait des hommes assez aveiiglcîi pour Youloir la tirer tout entière de leur cerveau, sans l'observer, sans la consulter, sans daigner seulement la regarder et essayer de ki comprendre? Rendqn|;grâçes aux esprits sages qiii, Riivajit une autre route, bou^ conduisent, avec cerlitiulc, a la vérité que les autres ne souj)çonneront jamais.

De ce que j'ai montré, dans les mœurs des fourmis, quelques traits d'une intelligence pareille à celle de l'homme, certaines gens voudront peut-être conclure que je regarde l'intelligence humaine comme un pur instinct, et qu'ainsi je ne fais point de différence entre l'homme et les animaux. Ce n'est point là ma pensée. Je sais que l'industrie des fourmis et des castors d'aujourd'hui est absolument la même que celle des fourmis et des castors qui vivaient il y a deux mille ans. Leur savoir n'a fait aucun progrès depuis cette époque, tandis que le fleuve des con-

naissances humaines, grossi des découvertes de tous les âges, n'a pas cessé et ne cessera point de suivre son cours.

Labitur, et labetur in amne vàlubiUs cevum.

Cet accroissement continuel de moyens et de lumières est, selon moi, le caractère qui distingue le plus éminemment l'homme. Il n'appartient qu'à lui seul, et suffit pour lui assurer l'empire du monde.

OBSERVATION SUR L'iNSTINCT DES FOURMIS.

Parmi les nombreuses observations que renferme l'ouvrage de M. Huber sur les mœurs des fourmis, une des plus curieuses sans doute est celle de l'instinct, ou de l'intelligence, qui porte les ouvrières à retenir obstinément, et par force, les femelles qui ont été fécondées.occasionnellement avant de s'envoler. Elles leur arra- « chent les ailes, les entraînent dans les souterrains, et les gardent avec beaucoup de précaution, comme si elles sentaient la nécessité de s'assurer de leur personne, pour maintenir la population de leur république. Voici une expérience qui confirme cette observation. J'avais trouvé dans un jardin une fourmilière nombreuse. Parmi la multitude-des ouvrières qui allaient et venaient sans cesse, je remarquai plusieurs mâles et plusieurs femelles revêtus de leurs

ailes, et qui se promenaient librement, sans doute parce que leur union n'avait pas encore eu lieu. J'ai pris délicatement une de ces femelles, je lui ai ôté les ailes, et je Tai remise parmi ses compagnes. Elle n*eut pas fait deux pas, que celles-ci la voyant sans ailes, la prirent pour une fourmi fécondée qui cherchait à s'échapper. Elles se jetèrent sur elle, et voulaient à toute force la conduire dans les souterrains. Celle-ci, sentant apparemment qu'il manquait encore quelque chose pour réaliser ces apparences, se défendait de toutes ses forces; mais elle fut enfin obligée de céder au nombre, et je la perdis de vue à Feutrée des galeries. Ses compagnes, trompées par la perte de ses ailes, auront-elles ensuite reconnu leur erreur, et comment auront-elles pu s'en apercevoir? Je l'ignore; mais j'ai répété trois fois cette expérience, et trois fois les ouvrières y ont été attrapées.

Page 1