II
d'ordinaire, sa parfaite inutilité. Un travail scientifique n'est presque jamais que Textension, vers Vinconnu, d'une suite d'idées antérieurement acquises. La connaissance intime de ces antécédents est indispensable, pour apprécier la portée des découvertes nouvelles que l'auteur vient d'y ajouter. Vous ne pouvez eh montrer la valeur, qu'en marquant le point d'où il part, et celui où il arrive. Si vous le faites en langage technique, vous serez inintelligible pour la généralité des lecteurs. Si vous voulez, pour eux, vous restreindre au langage vulgaire, vous ne pourrez l^ur donner le plus souvent que des aperçus vagues, qu'ils croiront saisir, mais qui ne laisseront en effet dans leur esprit que des traces indécises, mêlées d'erreurs, pour le moins autant que de vérités. Ainsi, en fin de compté, ennui ou déception, vous avez le choix. Cela n'excite guère à traiter de pareils sujets, dans un journal spécialement littéraire, tel que le nôtre. Pourtant, quelques cas rares peuvent nous en donner l'obligation. Par exemple, lorsqu'une découverte brillante, inattendue, attire, occupe l'attention publique, il faut bien se risquer à dire, avec tous les ménagements nécessaires, en quoi elle la mérile, ce que Von doit justement y admirer, et tâcher ainsi de transformer, en une estime durable, un engouement qui pourrait n'être que passager. Par une fortune inverse, si , dans un recueil scientifique spécial, inconnu h la généralité du public, il vient à paraître un travail qui tire une grande importance de la nature du sujet, des résultats qu'il renferme, des méthodes inventées pour les obtenir ; si, en outre, tes méthodes ouvrent plusieurs voiea^ nouvelles de recherches utiles et fécondes, qu'elles peuyent également servir à explorer, ce sera aussi un devoir pour nous de le prendre où il est, pour mettre* au grand jour sa valeur et sa portée. Le mémoire qui fera l'objet du présent article m'a paru réunir éminemment toutes les conditions que je viens d'énumérer. Car il offre, je crois, un exemple complet, et un parfait modèle, de l'art avec lequel les questions expérimentales doivent être aujourd'hui envisagées,
traitées, et, résolues. Voilà, surtout, ce que je me propose d'y faire remarquer.
Les premières notions justes et précises que Ton ait eues sur la respiration des animaux, et sur les modifications qu'elle produit dans Tair où ils séjournent, sont dues à Lavoisier. Sans doute, ' avant lui , on avait constaté un grand nombre de faits qui sont des conséquences dé cet acte. Ainsi, on avait reconnu bien anciennement que les animaux ne peuvent vivre qu'un temps Jimité, ' dans une quantité donnée d'air atmosphérique. Bientôt ils y languissent, ils s'y assoupissent. Ce sommeil , d'abord paisible, est bientôt suivi d'une grande agitation. La respiration devient pénible et précipitée ; enfin l'animal meurt dans des mouvements convulsifs. Ces accidents se succèdent avec une rapidité d'autapt plus grande, que le volume d'air, où les animaux sont renfermés, est moindre relativement à leur volume propre ; étant toutefois plus lents, ou plus prompts à s'accomplir, selon le genre d'organisation et la vigueur des individus. On savait encore que l'air, ainsi modifié par la respiration d'un animal, devient impropre à entretenir la.vieet la combustion. Priestley avait reconnu que cette impropriété lui ^tait commune avec plusieurs autres substances aériformes, distinctes entre elles. Il l'avait communiquée à l'air atmosphérique ordinaire, en y introduisant, sous des cloches de verre renversées, plongeant dans l'eau, une autre espèce d'air, que nous appelons aujourd'hui le deutoxyde d'azote et qu'il appelait Vair niireuxy lequel réduisait le volume de l'air ordinaire dans une proportion à peu près constante ; comme s'il en retirait, ou s'il y détruisait la portion spécialement respirable. Toute naturelle que fût cette induction, elle ne semble pas s'être présentée immédiatement à Priestley; car il ne chercha point alors à isoler le principe gazeux <iue l'air nitreux faisait disparaître, et qui aurait possédé une propriété si importante. Lui , et ensuite ^ , Scheele; le trouvèrent quelques années plus tard, par d'autres voies, sans y être conduits par les faits précédents. Ils réussirent
h extraire de plusieurs préparations chimiques, un air éminemment apte à être respiré , entretenant la combustion avec une grande splendeur, et qui était totalement, ou presque totalement absorbé, ou réduit par Tair nitreux. C'est ce que l'on a nommé depuis air vital, ou gaz oxygène. Priestley l'appela air déphlogistique\ Scheefe air du feu, l'un et l'autre d'après des idées préconçues. C'étaient là de grands faits, mais .presque tous complexes, qu'il fallait décomposer, séparer nettement les uns des autres, pour en tirer des conséquences justes. Car , par exemple, l'analogie que présentaient la respiration et la combustion de modifier toutes deux l'air commun, en sorte qu'il devînt impropre à ces deux actes, cette analogie, disons-nous, n'était pas simple ; puisque les deux opérations pouvaient bien donner naissance à des produits divers, intervenant dans le résultat final, et lui communiquant une qualité commune, avec d'autres différentes, comme cela arrivait effectivement. Ce fut Lavoisier qui débrouilla ce chaos. Son esprit logique comprit qu'il y atait là deux questions distinctes, dont la résolution devait être successive. Il commença par celle qui s'appliquait à des matières inertes. Il analysa donc premièrement l'air atmosphérique dans son état naturel, en lui faisant subir des épreuves purement physiques et chimiques, dont les produits constants, identiques, pussent être rigoureusement mesurés, définis, pesés. Quand il eut ainsi établi la constitution propre de cet air, composé de gaz oxygène, et d'un gaz non respirable qu'il appela Yazote, il se mit à étudier les modifications que la respiration des animaux produisait sur ce mélange déjà connu. Cette rectitude de jugement qui lui fit attaquer successivement ces deux questions, dans l'ordre de leur dépendance logique, Lavoisier l'a portée dans tous ses travaux ; et ce fut une des causes les plus efficaces de leur succès. L'application en paraîtra sans doute ici très-naturelle et très simple ; mais apparemment cela n'était pas simple alors, puisque personne n'avait songé à procéder comme lui.
Un des plus grands services que Lavoisier ait rendus à la chimie, c'est de ravoir ainsi amenée dans la voie d'investigation raisonnée, qui seule convient aux sciences positives. Un autre^ non moin& grand, c'est d'y avoir introduit comme élément de recherches, les conditions rigoureuses de inesures et de poids, qui sont le seul fondement assuré des études physiques ; conditions jusque-là généralement négligées par ses prédécesseurs et par ses contemporains, même les plus habiles, si l'on excepte Cavendish , et peut-être Black. Comme exemple de cette importante innovation, je mettrai ici en parallèle deux travaux d'une grande valeur, et presque de môme époque : le mémoire de Lavoisier sur l'oxydation de l'étain, publié dans le recueil de l'Académie des sciences pour 1774 ; et celui de Priestley sur les différentes espèces d'air, inséré aux Transactions philosophiques de 1772, lequel lui mérita la médaille de Copley, la plus haute distinction que la Société royale^de Londres puisse décerner. Le mémoire de Priestley est une mine de faits nouveaux, heureusement aperçus, curieusement saisis. Entre autres choses remarquables, on y trouve la découverte du nouveau gaz qu'il nomma rair nitreuxy et que l'on sait aujourd'hui être le deuxième degré de combinaison, de la portion non respirable de l'air atmosphérique appelée maintenant V azote , avec la portion spécialement respirable que nous appelons Vair vital, ou l'oxygène. Lorsque cet aîr nitreux, autrement le deutoxyde d'azote, est introduit dans un volume d*air atmosphérique, défini, enfermé sous une cloche ou dans un tube de n^re, dont l'oriflce plonge dans l'eau, il se combine immédiatement avec l'oxygène de cet air; et le produit est un liquide acide que l'eau absorbe ; de sorte que le volume d'air àtniesphérique sur lequel on opère, se trouve diminué de presque tout l'espace que son oxygène occupait. Cela offre donc un moyen de connaître , au moins fort approximativement, la proportion de ce principe qu'il renferme, et que renfermerait tQut autre mélange analogue dans lequel l'oxygène serait plus ou
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moins abondant. Prieslley vil tous ces phénomènes ; il en recon-t nut les particularités les plus apparentes ; il en saisit Futile application, pour évaluer ce qu'il appelait la pureté de tair; et il créa ainsi les premiers procédés de Teudiométrie, sans savoir, au juste, ni comment, ni sur quoi ils agissaient. Il fit encore, dans ce même mémoire, une multitude d'essais et de tentatives expérimentales sur les propriétés de deux autres gaz qui étaient déjà connus depuis longtemps, sous la dénomination d'air /îare, et d'air inflammable. Ce sont. ceux que nous appelons Xacide carbonique et Vhydrogène. Maintenant, 'si vous cherchez à saisir la connexion d'idées, le fil abstrait qui a dirigé ces investigations, vous le trouvez continuellement disjoint, rompu, ou plutôt il n'y en a pas^. L'auteur lui-même le dit, et se félicite de s'étré toujours conduit d'après l'inspiration du moment ; clar c'est un trait commun à tous les expérimentateurs dépourvus de méthode, qu'ils se glorifient de n'en point avoir. Mais, par une conséquence inévitable de cette confiance dans l'imprévu, les faits sont presque toujours sans liaison, incomplètement observés, inexactement définis. Le vrai et le faux arrivent ensemble ; et il est bien rare que la vérité se présente sans avoir pour compagne l'erreur. C'est une étude curieuse et instructive, que- de lire aujourd'hui un pareil travail, avec les connaissances que nous possédons. Quand on y aperçoit si clairement, si évidemment, les faux pas continuels d'un esprit inventif, lancé sans gttide à travers les faits, on compreud mieux la reconnaissance que l'on doit à ceux qui, en coordonnant la seience, nous ont rendu facile de découvrir ces fautes, et de nous en préserver.
Lavoider se montre tout autre, dès ses premiers travaux. Ses erreurs, car il s'est trompé comme tout le monde, ne furent, même * à ces origines, que quelques interprétations trop promptes, plus tard quelques généralisations trop éloignées. Mais jamais l'incertain ne le séduit, ni ne l'attire. Il marche toujours à un but prévu et défini. Ainsi, dans le mémoire que je veux prendre pour
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exemple, il s*était proposé de résoudre une question simple et unique, mais capitale. La plupart des métaux, quand on les chauffe fortement à Tair libre, perdent leur éclat; et, si Topération est suffisamment prolongée, ils finissent par se convertir en poudres d'apparence terreuse, dont les couleurs varient selon la nature du métal, comme aussi avec le degré de chaleur qu*on leur a fait subir. Ces produits, d'après leur aspect^ étaient appelés anciennement des chaiLx métalliques. Nous les nommons aujourd'hui des oxydes, Comme le besoin de les confectionner se présente sans cesse dans les arts, surtout pour Fétain et le plomb, le hasard avait fait remarquer qu'ils pèsent plus que la masse de métal employée à les former Dans la théorie chimique' qui fut longtemps le plus en vogue^ ce résultat de l'ignition des métaux, était attribué à un principe invisible, insaisissable, appelé lephlogistique^ c'esi-Bràire Vinflammable par excellence; parce qu'on le considérait corbme étant la cause spécialement déterminante de toute inflammation. Les métaux contenaient te phlogistique en abondance ; il s'tn séparait, et s'échappait dans l'acte de leur ignition, laissant pour résida la masse terreuse qui constituait leur essence propre. Puisque cette masse pesait plus que le métal même, il fallait que le phlogistique combiné à un corps eût Isl propriété d'affaiblir son poids propre, et de lui communiquer une légèreté relative^ Une pareille attribution est contraire aux lois de la statique universelle. Mais la chimie ne s'était pas encore astreinte aux conditions que ces lois imposent ; elle n'employait pas la balance pour contrôltr les conséquences de ses spéculations. Lavoisier comprit la nécessité de les soumettre à cette épreuve ; et il s'appliqua d'abord à constater ainsi toutes les particularités statiques, dont la manifestation devait être attachée, comme caractère phénoménal, à l'acte de calcination des métaux. Dans ce dessein, il fit l'expérience suivante: Il moula quelques petits cylindres d'élain, dont il détermina le poids avec des balances excessivement précises; aussi précises que celles dont ou
se sert pour Fessai des monnaies d'or. Ces cylindres furent introduits dans une coniue de verre mince, à long coU lequel fut ensuite tiré et effilé à la flamme d'une lampe d'émailleur, jusqu'à n'avoir plus, à son orifice, que les dimensions d'un tube capillaire. Cet orifice restant ouvert, la cornue fut pesée aux mêmes balances, avec l'étain qu'elle contenait; et on nota le poids total que je nomme P, . Comme on se proposait de la chauffer fortement, on ne la ferma pas d'abord, dé crainte que l'expansion de l'air intérieur ne la fît éclater; mais on fit sortir un peu de cet air à une douce chaleur, après quoi on fondit soudainement la. pointe du col par un dard de feu , ce qui la ferma hermétiquement. Quand tout le système fut refroidi, Lavoisier le pesa, le pesa deux fois h, trois jours de distance, pour constater avec la dernière exactitude son poids définitif, que j'appellerai P,. Il le trouva tant soit peu moindre que le poids primitif P,. Cela était tout simple, puisqu'il en avait fait sortir un peu d'air. La cornue ainsi scellée, et pesée, fut présentée de nduveau par sa panse à un feu de charbon, d'abord de loin, puis d'un peu plui près, jusqu'à ce qu'enfin l'étain renfermé entrât en fusion; et on le maintint dans cet état pendant plusieurs heures. On vit alors progressivement la surface du métal se ternir, se couvrir d'une pellicule noirâtre, que la moindre agitation désagrégeait, et divisait en une matière pulvérulente qui descendait au fond du métal liquide, se montrant ainsi spécifiquement plus lourde que lui. C'était- donc évidemment de la cKaux d'étain, qui s'était formée sans l'accession d'aucune substance matérielle, extérieure à la cornue. Au bout de trois heures, le progrès de la calcination s'arrêta, quoiqu'une forte portion de l'étain conservât encore son aspect et son éclat .métallique, inaltérés. Jugeant donc que l'opération ne pouvait pas aller plus loin, on retira la cornue du feu ; puis, après qu'elle fut Complètement refroidie, Lavoisier la pesa minutieusement, à plusieurs reprises, sans l'otivrir, avec tout ce qu'elle renfermait. Ce poids total, se trouva encore identiquement égal à P,,, comme
avant la calcinatioB. Ainsi, le changement d'une portion de Tétain en chaux, s'était effectué par une modification des substances pondérables renfermées dans la cornue^ sans aucune mutation de leur poids total, conséquemment, sans dégagement ni accession d'aucun principe qui eût modifié la somme des efforts exercés par la pesanteur terrestre sur leur ensemble. Il restait à prouver que ces efforts n'avaient pas été modifiés individuellement, de manière à devenir plus énergiques sur la chaux formée, et d'autant moins énergique sur l'air restant. Tout invraisemblable que fût, en soi, cette égalité de répartition, Lavoisier en détruisit encore la possibilité hypothétique. Il cassa le bec de sa cornue ; l'air extérieur y rentra avec un sififlement aigu, annpn(jant qu'il s'y était fait un vide partiel. Ce vide rempli, le système total fut pesé de nouveau avec les fragments du bec. Son poids se trouva plus fort que le poids primitif?,, de la cornue ouverte, avec l'étain non calciné ; et l'augmentation fut exactement égale à l'excès de poids que présenta l'étain plus sa chaux, recueillis ensuite ensemble. Ces épreuves anéantissaient le phlogistique, en le montrant inutile, et contraire aux faits statiques. Lavoisier, guidé par des expériences très-ingénieuses de Bayen, reproduisit cette démonstration avec des caractères encore plus décisifs, en la répétant sur Te mercure, qui a la propriété de se calciner lorsqu'il est chauffé dans l'air à une certaine température, et de se revivifier à l'état de métal, à une température plus haute ; ce qui étant effectué de même, en vaisseaux clos, sans aucune modification du poids total du système, prouve invinciblement, par épreuve et par contre-épreuve, que ces phénomènes s'opèrent entre les^seuls^éléments matériels du métal et de* l'air, sans aucune intervention étrangère d'autres principes pondérables. Toutefois, j'ai préféré prendre ici comme exemple l'expérience sur l'étain, pour plusieurs motifs. D'abord, par sa date, elle appartenait à l'époque pour laquelle je voulais établir mon parallèle ; puis, dans les ouvrages de chimie où je l'ai vue mentionnée, les
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détails les plus décisifs de la démonstratioD qu'elle était destinée à établir, m'ont paru être trop incomplètement signalés, parfois entièrement omis. Enfin, l'histoire de la physique nous offre un trait, qui est singulièrement propre à faire comprendre combien ces détails ont d'importancelogique ; et comment l'omission d'un seul d'entre eut, lorsqu'il est essentiel pour la continuité du raisonnement, peut faire passer toutes vos dédu(5tions, de la vérité à l'erreur. Boyle avait fait la même expérience que Lavoisier sur la calcination de l'étain, et aussi du plomb. Il avait opéré comme lai, en pesant le métal, et en l'introduisant dans une cornue de verre k bec allongé, scellé etisuite à la lampe. Il y avait également vu la caîcination s'opérer^ sans l'intervention de l'air extérieur. Il avait constaté que cet air était rentré avec sifflement dans la cornue, quand il eut cassé la pointe de son col; ce qui prouvait qu'un vide partiel s'y était opéré. Enfin, il avait de môme Tecueilli la chaux qui s'était produite ; et, en la réunissant au reste du métal non altéré, il avait trouvé que la somme des deux pesait plus que le métal primitif. Mais il ne s'était pas avisé de peser la cornue scellée, avec son contenu, avant et après la calcination^ ce qui aurait prouvé la constance du poids total à ces deux épo-» ques} etj par suite, l'accomplissement de l'opération, indépendamment de tout accès ou départ de matières étrangères. C'était là le point capital qu'il fallait constater. N'y ayant pas songé, il ne vit que l'augmentation de poids; et, rien ne lui montrant d'où elle venait, il l'attribua à la pénétration de la matière du feu à travers le verre. Cela lui fournit le sujet d'une dissertation spéciale, qu'il intitula, en mauvais latin de physique : De permeabilUate vitri à flammà. Comment fit-il cette faute, qui, par l'omission d'un seul élément de mesure, donna des issues si diverses à deux tentatives, d'ailleurs identiques dans le choix des appareils et la série des procédés ? cela est facile à comprendre. Boyle ne voulait que faire une expérience, sans but défini. Lavoisier voulait éta^ blir les données nécessaires pour résoudre une question scientl-
fiquê, dont il â*était posé & ravaDce, dans son esprit, toutes les conditions. Le premier était un manipulateur habile, le dernier un expérimentateur philosophe.
Je ne puis quitter cette époque mémorable, sans discuter ici une allégation qui a eu beaucoup de retentissement dans Fbis^ toirede là science chimique, d'autant qu'elle me semble très-loin de mériter Fimportance qu'on lui a donnée. Il ne s*agit rien moins que d'enlever à Lavoisier, et aux chimistes modernes, la découverte fondamentale de la combinaison des métaux avec un des éléments de l'air atmosphérique, pour la reporter aux premières années du xvii® siècle, et en faire honneur à un médecin français de ce temps, appelé Jean Rey. Lorsqu'un fait nouveau, considérable, fécond en conséquences, vient à se produire dans . le monde scientifique, accompagné de preuves qui en établissent la certitude, et d'applications qui en découvrent la portée, c'est une habitude naturelle aux esprits contemporainis que de rechercher curieusement s'il n'en existe pas d'anciennes traces. S'ils en trouvent, même d'indécises, lis les saisissent, et les ravivent pour ainsi dire, avec une facilité de conviction remplie d'indulgence. Ce travail critique est fort méritant, quand il est équitable. Car il est toujours à propos dei rendre justice aux inventeurs méconnus. Hais, en se reportant au point ie vue où ils s'étaient placés, en attribuant aux expressions dont ils se sont servis, le sens qu'on y attachait de leur temps ; en donnant à leurs idées toute l'étendue qu'ils avaient pu eux-mêmes vouloir embrasser; il faut ensuite apt)liquer à leurs productions les règles immuables de la discussion scientifique. On devra donc y faire une juste différence entre k& assertions et Jes priBuves, entre les aperçus et les vérités éta- Jblies ; car il n'y aurait ni utilité, ni équité , ni philosophie, à admettre ffun auteur ancien, comme démontré, ce qu'on refuserait comme hypothétique d'un contemporain. Si l'on apprécie le livre dô Jean Rey, d'après ces règles, le compte est facile ; et, pour que chacun puisse en juger , je rapporte ici en note le texte
du court passage, qu'il présente lui-même comme résumant toute sa doctrine*. Ce passage, de peu de lignes, a fait sa célébrité. Si on le prend seul, en le détachant du reste du livre, et qu'on interprète Tunique phrase qui le compose, en attribuant aux mots la signification scientifique dont nos connaissances actuelles nous permettent de les revêtir, on pourra prétendre que routeur a envisagé effectivement le phénomène de la calcination des métaux sous son point de vue véritable, puisqu'il dit formellement que le surcroît de poids qu'ils acquièrent dans cette circonstance, leur vient, de l'air. Mais, entrons dans les détails, et cherchons quelle idée il attache à cette adjonction de l'air ; à quel mode d'action physique il l'attribue ; comment il la conçoit ; par quelles preuves il la démontre ou la constate. Car tout cet examen est indispensable, pour apprécier équiiablement la part qui lui revient dans ce que nous savons aujourd'hui. D'abord , quçint à des preuves absolues , il n'en donne pas, et sa manière de procéder l'en dispense. Ayant énoncé sa proposition, dans le passage que j'ai cité, il discute les diverses explications hypothétiques admises de son temps ; et, n'en trouvant aucune bonne, il conclut que la sienne est la seule vraie. Or ce genre d'argumentation n'est nullement démonstratif, dans les sciences physiques. Car, sans sortir de l'exemple que lui-même nous» fournit, une autre explication aurait pu surgir qui lui aurait paru plus acceptable, ne fût-ce que le phlogistique de Stahl. Alors il nous faut examiner les
* Voici ce passage qui a fait , à lui seul , la fortune du liirre : « A cette de- « mande donc {pourquoi l'étain augmente de poids dans la calcination), je res- *« ponds et soutiens, glorieusement que ce surcroit de poid^ vient de Tair, qui, « dans le vase, a été espessi, appesanti, et rend\i aucunement adhésif, par]^ « véhémente et longuement continuée chaleur du fourneau, lequel air se meslc « avec la chaux (^ ce aydant l'agitation fréquente), et s'attache à ses menues « parties ; non autrement que Teau appesantit le sable que vous jetteî et agitez « danf .icelle, par l'amoitir, et adhérer au moindre de ses grains, n Essais de Jean Rey, docteur en médecine, édition de 1777, p. 66. Ce passage est entièrement marqué de guillemets dans l'original, comme résumant toute 1» <Joctrine de l'auteur,
considérations à priori qui Font conduièà Tidée qu'il adopte, et voir comment il en conçoit l'application. Il les présente par ordre, préalablement à son résumé, dans des chapitres distincts, qu'il appelle Essais, comme Montaigne; et l'on y peut suivre tout le fil de ses raisonnements. Dans le premier, il pose en principe que la pesanteur agit sur toutes les substances matérielles, avec des énergies inégales, ce qui leur donne des poids relatifs divers : celui du feu est le moindre de tous. Au chapitre iv, il veut prouver que l'air et le feu sont pesants , et se meuvent naturellement en bas; ce qu'il conclut, non d'expériences, mais de considérations métaphysiques puisées dans son imagination. Aux chapitres xi, XII, XIII et XIV, il expose les conséquences qu'il tire de ces prémisses. Selon lui, le feu, par sa chaleur, peut épaissir les corps homogènesy en forçant leurs parties les plus subtiles à s'élever, et à se séparer des plus grossières, qui retombent en bas. Il voit bien qu'il y a contradiction, à supposer l'homogénéité accompagnée de dissemblance. On le lui a objecté. Mais il déclare ne point s'en rapporter aux paroles des philosophes ; et l'expérience lui montre que cette association peut exister, par accident. En cette façon, dit-il, le feu peut épaissir l'eau et l'air, convertissant certaines parties de l'une en vapeurs plus légères, et certaines parties de l'autre en un air plus rare. Quant à l'épaississement de ce qui reste, on comprend qu'il n'en donne pas de preuves physiques, puisque le fait est imaginaire. Mais il le conclut de son argumentation, et cela lui suffit. Alors, l'application de ces principes au phénomène de la calcination des métaux est fort simple. La chaleur du fourneau dans lequel le métal est placé, soulève les parties les plus subtiles de l'air ambiant; les autres, séparées de celles-là s'épaississent en un air plus lourd, lequel, dit-il, s'insinue entre les parties de la chaux métallique , comme l'eau entre les grains d'une masse de sable ; et il y adhère de même, parce guHl est devenu aucunement adhésif. Ce parce que est péremptoire. Voilà toute la doctrine de Jean Rey. Je ne la renforce ni ne
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l'affaiblis ; je ne raméIio«B ni ne la gâte; je me borne à la résumer fidèlement. Peùt-on prétendre, avec quelque raison, qu'il y a là, je ne dis pas une vue distincte, mais seulement un aperçu juste du phénomène î Y trouve-t-on le moindre indice de ce qui constitue le fait réel et en décide Faccomplissement : un certain degré d'élévation de la température, mettant le métal, et l'un des élé« ments de Tair atmosphérique, dans un état de relation nouveau, tel, qu'au lieu de continuer à exister séparés, avec leur constitution propre, l'élément gazeux devenu solide se réunit aux particules du métal ; et s'y attache si fortement qu'on ne peut plus l'en séparer que par une violence plus expan§ive du feu, ou par l'intermédiaire de quelque corps, qui exerce sur lui une faculté d'ap^ proprlation encore plus puissautef Voilà la doctrine moderne, qui est seulement l'expression pure des faits observés. Quel rapport a-t-elle avec celle de Jean Rey I Une vérité, qui contenait le germe de beaucoup d'autres, s'était présentée à son esprit. Il n'a pas su la pénétrer, et il l'a rattachée à des erreurs. Elle lui découvrait un seul trait, mais principal, d'un phénomène complexe. Il n'a pas soupçonné cette complication ; et il s'est arrêté à l'entrée des découvertes, dont ce premier trait de lumière lui ouvrait la roule. De cette mine si riche, il ne tire qu'une vaine spéculation, pareille à celles des philosophes grecs. Aux hypothèses que l'on avait imaginées pour rendre raison du même fait, il en ajoute une qui a un point de vrai ; et il l'établit sur des idées complètement fausses, sans spécifier ses conséquences, ni les vérifier par aucune épreuve expérimentale. Si l'on admet que cela suffise pour lui attribuer la notion claire et distincte du phénomène^ telle que je viens de l'exposer, on pourra, aussi bien, trouver le germe de toutes les découvertes scientifiques des modernes, et ces découvertes elles-mêmes, dans le traité de Plutarque mpï rôv àpîcrxo'vwv xoiç ftkotrifotç , Sur les opinions des philosophes. Mais ces opinions, je dirai plus volontiers ces fantaisies philosophiques, ne font rien découvrir. Le vrai, quand on 1'^ ren-
centre, vous apparaît tout aussi incertain et chanceux, que lé ' faux. Ce sont des billets de loterie dont on ne sait la valeur qu'après le tirage. ■ -
L'ouvrage de Jean Rey date de 4630. Lorsqu'il fut réimprimé en 1777, au fort du triomphe de la nouvelle chimie, Tobscuritô dans laquelle il était resté jusque-là, se changea en une grande lumiôjpe. Sa réapparition eut l'éclat d'un météore. Le vent de l'opinion souffla si puissamment en sa faveur, que ceux-là même qui avaient le plus de droit aux palmes que l'on décernait à l'auteur de ce livre, se virent contraints de lui en concéder la plus belle part, celle de premier inventeur. Ainsi Bayen qui, avant Lavoisier, avait fait l'importante expérience de l'oxydation et de la désoxydation du mercure, à des températures inégales, sans autre agent que la chaleur, Eayen signa une déclaration, qui est imprimée en tête {le. rédilion nouvelle, par laquelle il reconnaît formellement ce titre de priorité. 11 est vrai que l'hypothèque qu'il donnait, portait sur le domaine de Lavoisier, non sur le sieq. Enfin, ta^ voisier lui-même daigna exprimer, dans ses qiémoires, le regret de n'avoir pas connu le livre de Jean Rey assez à temps pour le mentionner, en publiant ses propres découvertes. Le fait d'antériorité se trouva ainsi établi , sans contradicteur. Ouvrez tous les traités de chimie qui ont paru depuis cette époque, ceux, du moins, qui contiennent des indications historiques : vous y trou^* verez invariablement Jean R)By, présenté comme le précurseur de la nouvelle chimie. Voilà d'imposantes autorités, et fort nom-* breuses. On me trouvera sans doute bien hardi de contester une opinion devenue si générale. Mais la critique philosophiquint des droits imprescriptibles ; rien ne peut luî enlever le privilège de sa devise : nullius in verba. Usant donc de la liberté qu'elle me permet, je dirai aux chimistes et aux physiciens de mon temps : Relisez, l'ouvrage de Jean Rey , consciencieusement , attentivement, d'un bout à l'autre, comme je l'ai lu moi-même. Examinez ses raisonnements et pesez ses conclusions. Puis, dé-^
cidez s'il mérite la place qu'on lui a donnée depuis 1777, ou celle que je lui assigne aujourd'hui.
Quand Lavoisier eut établi la théorie généralede la combustion, et qu'il l'eut appliquée aux principaux cas de combinaisons inorganiques qu'elle embrasse, il entreprit de l'étendre aux phénomènes analogues qui s'opèrent par la respiration des animaux. En effet, dans cet acte des organes vivants, de même que dans les résultats de combustions purement chimiques, il y a de l'oxygène absorbé, du gaz acide carbonique produit, et de la chaleur dégagée! Le rapprochement de ces circonstances était trop frappant pour n'avoir pas. été aperçu aussitôt que l'on eut' découvert les propriétés spéciales des différentes espèces d'air. Mais les caractères propres du 'phénomène de la combustion, la nature de ses produits, les diverses formes qu'il affecte, étaient alors trop incomplètement connus, et trop imparfaitement compris, pour que la similitude de ses effets les plus apparents avec ceux de la respiration, pût être admise comme une identité dont il n'y avait plus qu'à développer les conséquences. L'étendue des découvertes de Lavoisier avait donné h son esprit une portée de vues, qui lui permettait de reconnaître les caractères d'une simple généralisation, évidente et certaine, où d'autres que lui auraient seulement aperçu des rapports douteux et interrompus. Il entra donc danis ce sujet avec ardeur, et ne cessa plus d'en faire une de ses occupations constantes. Car il avait reconnu bientôt que les expériences ainsi effectuées, avec des appareils vivants, présentent des difficultés spéciales, et d'un tout autre ordre que c^s qui se font sur des substances inertes, avec des appareilsmécaniques. L'animal placé dans un volume restreint d'air atmosphérique, ne diminue pas seulement la qualité vitale de cet air, en lui enlevant progressivement, par la respiration, l'oxygène qui . s'y trouve contenu ; il le vicie encore par expiration, en y introduisant du gaz acide carbonique qu'il forme. Car on a lieu de présumer que la présenC/C de ce gaz; apporte un obstacle spécial à
la combustion, comme aussi à Fabsorption de l'oxygène par les organes. L'animal enfermé éprouve ainsi plus de peine à respirer, à mesure que son séjour se prolonge. Il passe bientôt de l'état sain à l'état maladif ; il s'agite, se tourmente, et finit par mourir dans des convulsions. Ce progrès de malaise et de souffrances, ne laisse donc voir que des effets produits durant l'exercice de fonctions profondément troublées, dans un état de l'animal qui est hors de nature, et tout autre que son état habituel. Lavoisier reconnut bien ces inconvénients, et tâcha, de les atténuer, bu de les éluder ; sans entreprendre, peut-être sans espérer, qu'il fût possible d'y remédier par des procédés directs. Pour cela, il fallait imaginer des dispositions d'appareils, telles que le gaz oxygène y fût restitué progressivement à mesure qu'il est absorbé dans l'aspiration, et l'acide carbonique enlevé à mesure qu'il est dégagé dans l'acte inverse; en sorte que l'animal se trouve toujours dans une atmo- , sphère naturelle, de composition à peu près constante. Il y aurait une grande difficulté de plus à obtenir ce résultat, si le gaz azote, qui est mélangé avec l'oxygène dans l'air atmosphérique dont il forme en volume les 79 centièmes, était aussi modifié dans sa quantité, ou dans sa nature, par la respiration animale. Mais, heureuse,, ment, il n'en est que très-peu diminué ou augmenté ; et, comme il n'est pas nuisible par lui-même, les petites différences de proportion qui peuvent y survenir, n'ont pas d'inconvénient pathologique. Ces limites restreintes de variation du volume de l'azote, dans la respiration, avaient été aperçues par Lavoisier. Depuis, on avait contesté fortement ce fait. Les nouvelles expériences de MM. Re- . gnaûlt et I(eiset le mettent hors de doute. On n'a donc à se préoccuper essentiellement que d'entretenir la constance de proportion du gaz oxygène, et l'anéantissement de l'adde carbonique dans l'atmosphère artificielle. Mais cela est encore très-difficile, ou du moins on doit le croire. Car, bien que les auteurs du nouveau travail y aient réussi, par des combinaisons d'appareils trèssimples, et très-sûres, tous leurs prédécesseurs y avaient échoué,