‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 17 sur 39 · II · texte numérisé non relu

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404 MÉLANGES SCIENTIFIQUES Ëf LTTTÊftÂIRËS.

OU D*âvaient échappé à cette difficulté qu'en sacrifiant d'autres conditions non moins importantes. Au temps de Lavoisier, cela était à peine possible. On connaissait trop imparfaitement la statique des gaz, les lois de leur expansibilité, de leur compressibilité, de leur mélange entre eux et avec les vapeurs. On n'avait pas encore assez perfectionné les appareils physiques, pour en obtenir aisément des indications précises ; on n'était pas encore assez familiarisé avec leur manœuvre : on n'avait pas appris à les associer dans des combinaisons, où ils se correspondent, et concourent simultanément pour établir tous les éléments d'un même fait. Des difficultés d'une autre nature s'opposaient aussi à ce que l'on obtint alors des déterminations complètement exactes, dans ce genre de recherches. On éiaM loin de connaître assez bien les artifices de chimie et de physique, par lesquels on. parvient aujourd'hui à séparer les gaz les uns des autres, à reconnaître leurs caractères propres, à les définir individuellement, et à constater leur présence, ainsi que leurs moindres proportions, dans les mélanges les plus complexes. Enfin, un dernier obstacle aux expériences qui ont pour objet la respiration des animaux, c'est qu'un seul expérimentateur ne peut pas matériellement suffire aux manipulations qu'elles exigent. Il y faut une seule tête, et beaucoup de bras. Lavoisier, dans les siennes, ne manqua pas de coopératêurs que son illustration personnelle, et le noble emploi d'une grande fortune, attiraient facilement autour de lui. En première ligne on jjlistingueLaplace, qui, sans doute, a pu lui être très-utile par la communication de ses idées, et l'assistance de ses calculs, mais fort peu, ou nullement, pour l'organisation des appareils, et les détails manuels des opérations. Un autre fut Séguin, expérimentateur adroit, intelligent et actif, qui n'était pas encore tombé dans les travers où il se jeta bientôt, quand il fut devenu millionnaire. Des jeunes gens zélés, dirigés par lui, servaient d'aides ; et plusieurs se sont fait depuis un nom dans les sciences, Vauquelin par exemple. Mais les événements qui

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survinrent mirent fin à cette grande étude scientifique. Les dernières années que Lavoisier put y consacrer furent pleines de troubles; et lui-même fut mené à Téchafaud, sans avoir pu obtenir le répit qu'il demandait, pour la continuer. Dans ces inforhines publiques et privées qui vinrent l'assaillir, au milieu de recherches rendues si difficiles par les moyens d'exploration imparfaits que lui fournissaient les procédés physiques et chimiques de son temps, on conçoit que Lavoisier n'a pas pu résoudre comf^létement, jdans tous ses détails, une question aussi vaste que celle de la respiration des animaux. Mais il posa toutes les bases principales de cette solution, suppléant par des généralisations presque toujours justes, aux particularités des phénomènes que l'imperfection de ses appareils l'empêchait de saisir. Ainsi, il soupçonna que la respiration n'a pas seulement pour effet de brûler une portion de la matière charbonneuse contenue dans les organes animaux, mais de brûler aussi une portion de l'hydrogène contenue dans le sang, d'en former de l'eau, et, par ces deux combustions, d'entretenir la chaleur propre qui est nécessaire à la vie. L'induction, plutôt que l'expérience, lui fit encore reconnaître que la quantité de l'azote, contenu dans l'air où l'animal respire, demeure sensiblement constante. Il, constata que l'absorption de l'oxygène et la production de l'acide carbonique, varient pour le môme individu; devenant plus grandes pendant la digestion, et s'accroissant encore dans l'état de mouvement et d'agitation. D'après la vue générale qu'il donne de ces faits, la machine animale est gouvernée par trois régulateurs principaux : la respiration, qui brûle de l'hydrogène et du carbone, d'où résulte une émission interne de chaleur; la transpiration, qui prévient* l'accumulation indéfinie de cette chaleur, en la dépensant à mesure pour former les vapeurs qu'elle émet, et qu'elle rend plus ou moins abondantes, selon qu'il devient occasionnellement nécessaire d'abaisser ou d'élever la température propre. Enfin la digestion, qui rend au sang ce

Googje

qu'il a perdu par la respiration et la transpiration. Le concours de ces trois actes, et leur balancement mutuel entretiennent ainsi rétre vivant dans un état perpétuel d'équilibre mobile, dont la variabilité lui permet de maintenir instinctivement son existence, dans toutes les mutations de circonstances physiques auxquelles il se trouve naturellement exposé. Ces grandes vues de Lavoisier ont dû être modifiées dans quelques détails. Mais Tensemble est reconnu vrai, encore aujourd'hui.

Dans un autre article je tâcherai de caractériser brièvement les diverses tentatives expérimentales, qu'on a entreprises sur ce sujet depuis Lavoisier, jusqu'au mémoire que je veux spécialement présenter à l'attention de nos lecteurs. Mais je me hâterai d'arriver à celui-ci, qui me semble le seul où la question ait été traitée comme elle devait l'être, avec une complète intelligence de ses conditions; en y faisant concourir un ensemble d'appareils si judicieusement combinés, des procédés d'observation si exacts, des méthodes d'analyses chimiques si précises, tout cela fournissant des applications si nombreuses, que Lavoisier lui-même n'aurait pas su, je crois, mieux faire aujourd'hui. C'est le plus bel éloge que je puisse donner à ce travail ; et l'on verra qu'il est mérité.

Depuis les travaux de Lavoisier, jusqu'au mémoire dont nous allons rendre compte, les expérimentateurs qui avaient porté leurs recherches sur la respiration des animaux, s'étaient attachés

à étudier les particularités de ce phénomène qui leur paraissaient encore indécises, plutôt qu'à reprendre la question dans son ensemble. La plupart ne se trouvaient pas en position de le faire ; et ceux qui Fauraient pu, se seraient difficilement dévoués à une si longue tâche. Alors, dans ce sujet complexe, chacun choisissait le point qui convenait le mieux à ses connaissances et à ses moyens de travail. Mais il est très-difficile de décomposer ainsi les problèmes dans Fesquels Torganisation des êtres vivants intervient, sans altérer les rapports des données naturelles qui y concourent; et sans s*exposer à en fausser les effets communs, par l'omission de celles que Ton a cru pouvoir négliger. C'est ce qui est trop scmvent arrivé, quand on a voulu étudier le phénomène de la respiration. Sauf un petit nombre d'exceptions fort récentes, les physiologistes qui s'en sont occupés, ont, en général, apporté trop peu d'exactitude dans leurs déterminations physiques et chimiques ; de leur côté, les physiciens et les chimistes n'ont pas toujours tenu assez de compte des circonstances physiologiques. Plusieurs sembleraient avoir accordé une confiance presque absolue à leurs procédés d'analyse et au mécanisme de leurs appareils, sans en discuter les erreurs. Des hommes trèshabiles n'ont pas échappé à ces préoccupations trop exclusives ; et, comme exemples de leurs influences, contraires, je citerai Edwards et Dulong. Le premier, -médecin de profession, s'était beaucoup occupé de l'économie animale. C'était un observateur intelligent, patient, et, ce qu'il n'est pas inutile d'ajouter, trèssincère, n avait porté ses investigations sur une multitude de sujets divers, peut-être trop divers. Cette disposition à ne pas savoir se restreindre, lui a fail^ publier un ouvrage, d'ailleurs fort remarquable, qu'il a intitulé : De Vinfluence des agents physiques, sur la vie, sujet beaucoup trop vaste pour être embrassé dans un seul volume, je dirai même pour être complètement accessible à un homme isolé. On trouve dans ce livre un grand nombre de recherches et d'expériences sur la respiration des ani-

maux, toutes ayant pour but des questions fort méthodiquement posées, dont la solution aurait eu beaucoup d'intérêt. Mais les appareils font défaut à l'observateur. Edwards enferme ses animaux sous des cloches dont la capacité ne dépasse guère un litre ou un litre et demi. Cela Toblige à les prendre toujours trèspetits et à ne les laisser que très-peu de temps dans un volume d*air aussi restreint, pour que leur respiration puisse être supposée s'y accomplir à peu près comme dans Fair libre. Alors, par une conséquence évidente, les changements qu'ils produisent dans la composition de leur atmosphère artificielle sont nécessairement très-faibles ; et cela, joint à la petitesse du volume,, rend l'appréciation exacte de ces changements fort chanceuse, ou même tout à fait impossible. Ajoutez que les fonctions animales n'ont pas l'invariabilité d'une mécanique. Elles s'accélèrent occasionnellement, ou se ralentissent, par une multitude de causes diverses ; et ce qu'elles ont de régulier, ne peut se découvrir que par des compensations. Si vous les mesurez d'après des effets de peu de durée, opérés dans des circonstances insolites, vous risquez de prendre fort souvent l'exception pour la règle. Cela n'a pu manquer d'arriver bien des fois à Edwards ; et, par ce motif, ainsi que par l'incorrection inévitable de ses analyses chimiques, les résultats de ses expériences n'ont rien de certain. Dulong, beaucoup plus exercé au maniement des appareils physiques, et à l'usage des procédés de la chimie, avait dû se méfier bien davantage de ces causes d'erreur. Il avait adopté, pour ses expériences, des dispositions qui pouvaient paraître y obvier, au moins en partie. Son but principal était de mesurer la quantité de chaleur qu'un animal vivant dégage dans un temps donné, et de la comparer à celle que produirait la combustion du volume d'oxygène qu'il absorbe par sa respiration, dans le même temps, pour savoir si cette dernière est égale à l'autre, en sorte qu'elle suffise à entretenir la température propre, comme Lavoisier l'avait supposé. Pour apprécier la chaleur émise par l'animal, la

cloche remplie d'air atmosphérique, où sa respiration s'opérait, était suspendue dans un appareil fermé, que Ton appelle le calorimètre à eau. C'est une boîte de métal à parois minées, formant une double enveloppé remplie à Tintérieur d'une quantité d'eau distillée dont le poids est connu, et dans laquelle plongent des thermomètres très-sensibles qui indiquent à chaque instant sa température. On note le degré qu'ils marquent quand on introduit l'animal; et leur élévation finale au-dessus de ce degré, quand on le retire, donne, par un calcul connu, la.mesure de la quantité absolue de chaleur transmise à la masse entière de l'eau ainsi que des enveloppes, pendant son séjour. Mais il faut lui fournir l'air dont il a besolQ, et connaître à chaque instant, ce qu'il reçoit, ce qu'il absorbe, ce qu'il dégage. Pour cela, Dulong faisait traverser la cloche par un courant d'air atmosphérique continu, sortant d^un premier gazomètre gradué qui en forçait rintroduction, et aspiré- à sa sortie par un autre qui le recueillait à mesure ; en sorte que sa vitesse de transport fût toujours uniforme. Le premier de ces appareils faisait connaître le volume d'air naturel qui était fourni à l'animal dans un temps donné ; le second, le volume de l'air qui avait été ultérieurement modifié par sa respiration. L'aqalyse chimique de ce dernier indiquait sa composition actuelle. Compg^rant alors les quantités d'oxygène, d'azote, d'acide carbonique, qui avaient été fournies et celles des mômes gaz qui avaient été recueillies, on déterminait, par différence ce qui avait été consommé, ou dégagé, ou transmis sans altération. Ce mode d'expérience n'a pas l'inconvénient de faire respirer l'animal dans une atmosphère restreinte, et, spéculative* ment, il semble irréprochable; mais il est bien loin de l'être dans la réalité. D'abord, les gazomètres de Duloilg étaient mus par l'eau; et, dans celui qui servait à l'introduction, l'air atmosphérique se trouvait en complet contact avec ce liquide. Cela avait peu d'inconvénient, parce que la proportion d'acide carbonique naturellement contenue dans cet air, et que l'eau pourrait lui

enlever, est si petite que Ton peut la négliger sans grande erreur. Mais il en est tout autrement pour le gazomètre de sortie, où Tair arrive chargé, d'une quantité d'acide carbonique, qui est un des produits les plus abondants de la respiration. Aussi Dulong avait-il cherché, à y préserver cet air du contact de l'eau ; et Tarlifice qu'il avait imaginé pour l'en garantir était peut-élre moins imparfait que d'autres employés depuis au même usage. Toutefois on peut très-légitimement douter que son efficacité fût absolue; et il est fort à croire qu'une portion plus ou moins notable de l'acide carbonique émis était absorbée par l'eau du second gazomètre. Mais un autre principe d'erreur, plus intime et plus général, est inhérent à la méthqde même.

Pour que l'animal ne vicie pas l'air qu'on lui donne, au point d'en être incommodé, il faut que chaque portion qui lui arrive ne s'arrête autour de lui . que très-peu de temps, et n'en reçoive ainsi que des altérations très-faibles, qui se retrouveront, au même degré de petitesse, dans l'air recueilli. Suivons les conséquences de ce fait. Quand l'expérience sera terminée, on devra analyser cet [air et constater sa composition finale. Pour cela on prend un petit échantillon de son volume total, et Ton détermine directement les proportions d'oxygène, ainsi que d'acide carbonique, qu'il contient. L'azote se conclut par complément. Cette opération peut être considérée comme tout à fait exacte quand on l'applique à l'air naturel du premier gazomètre, parce que, si l'on néglige les quelques millièmes d'acide carbonique qui s'y trouvent occasionnellement mêlés, les proportions d'oxygène et d'azote qui le composent ont été déterminées mille fois, et reconnues sensiblement constantes. Il n'en est plus ainsi pour un air où l'acide carbonique se trouve mêlé aux deux autres gaz dans une petite proportion que l'on a besoin de connaître, et qu'il est essentiel de déterminer très-exactement. L'analyse chimique d'un pareil mélange est fort délicate à effectuer, même aujourd'hui; et, à l'époque où Dulong faisait ses

ex^riences, elle prêtait encore à de bien plus graves erreurs, les procédés eudiol[nétriques étant alors fort éloignés de la précision qu'on leur a donnée depuis. Or ces erreurs, qui paraîtraieiit ne s'élever qu'à des petites fractions, peut-être à des millièmes, ou à des dix-millièmes de litre, dans l'échantillon analysé, acquièrent une influence énorme quand elles se transportent dans Testimation absolue de l'air recueilli ; car elles s'y agrandissent dans le rapport de son volume total, au volume de l'échantillon analysé; et ainsi les quantités absolues des trois gaz, que l'on suppose constituer ce volume total, peuvent se trouver grandement fausses. Alors, quand on retranche de celles-ci, les quantités absolues de même espèce qui composent le volume d'air primitif, lesquelles, pour deux surtout, leur sont presque égales, les petites différences qui pourraient y avoir été produites par la respiration de l'animal, se présenteront accompagnées des erreurs agrandies que je viens de signaler; et les effets, réels que l'oif voulait mesurer, ne sont plus reconnaissables dans ce mélange. Aussi les physiciens les plus habiles, qui ont employé ce mode d'expérimentation, se sont-ils vus conduits, malgré tous leurs soins, à des résultats, non pas seulement différents; mais totalement contradictoires. -Les uns trouvaient que ranimai qui respire fixe de l'oxygène, d'autres qu'il en dégage ; ceux-ci qu'il absorbe de l'azote, ceux-là qu'il en exhale. Ces discordances étaient inévitables, et on aurait pu les prévoir. Pour cela il aurait fallu, au préalable, soumettre le procédé d'expérimentation à une épreuve théorique, dont l'usage ne s'est pas encore introduit dans la physique, mais qui est continuellement appliquée dans l'astronomie. Lorsqu'un résultat, dont l'appréciation est délicate, doit se conclure de données lointaines, on représente ces données par des lettres, auxquelles on ajoute comme auxiliaires de petites erreurs, figurées de môme symboliquement. On conduit ensuite ces expressions générales, à travers toute la série des raisonnements et des opérations, d'où le résultat désiré doit se déduire ;

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et Ton fonnë ainsi, en symboles, son expression complète, dan laquelle les données primitiTes se montrent, avec tons les effets accessoires qui proTiennent, tant de leurs erreurs propres que de celles qui ont pu éventuellement s'y joindre sur la route. Par les proportions que toutes ces erreurs ont acquises, on voit d'un coup d'œil si leur ensemble, peut ou ne peut pas vicier notablement le résultat que Ton veut établir; et selon que la méthode de déduction en ressort assurée ou périlleuse, on l'adopte, ou on la rejette sans hésitation. Si Dulong, et les physiciens qui ont opéré comme lui, avaient préalablement soumis leur procédé à cette épreuve mathématique, ils n'auraient pas phs la peine de le réaliser. Des erreurs h peine appréciables dans l'analyse chi** mique, y acquièrent une influence finale si grande, que les quan* tités d*oxygène dégagé ou fixé, d'azote exhalé ou absorbé, peuvent être capricieusement changées du simple au double, ou prendre des valeurs apparentes de sens opposés. Voilà ce qui a causé tant de discordances entre les expérimentateurs qui ont suivi cette méthode. On pourra facilement s'en convaincre si Ton veut bien jeter les yeux sur une note, qui sera placée à la suite de ces articles, et dans laquelle je lui ai appliqué le genre d'épreuve que je viens d'exposer *. Cet exemple de calcul, quoique particu* lier, pourra encore être utile dans d'autres occasions.

Ayant rappelé dans les pages précédentes ce qu*on savait et ce qu'on ne savait pas, sur le phénomène de la respiration, j'arrive au miftmoire de MM. Regnault et Reiset. Ici la science expérimentale se montre dans une phase de progrès toute nouvelle. La physique, la chimie, la mécanique, concourent également à la servir. Sa marche n'est plus hésitante, et embarrassée d'erreurs. La question naturelle qu'il s'agit de résoudre, est envisagée dans toute son étendue; et elle est attaquée directement sous tous ses aspects, avec une perfection d'appareils, une précision de pro-

< La note mathématique a été supprimée dans çiBtte réimpression. J. B.

céilés, une richesse d'expériences, que Ton n'avait jamais vues aussi habilement réunies. Ce travail a duré cinq ou six années. Il a été pénible, dispendieux, et il a exigé des auxiliaires nombreux, animés d'une bonne volonté persévérante. Ce sont là des conditions si étranges, dans les habitudes scientifiques de notre temps , qu'il est nécessaire d'expliquer comment elles ont pu être remplies.

L'initiative est venue de M. fteiset, par l'inspiration de M. Regnault, son ami. Jouissant d'une fortune indépendante, M. Reiset, chose rare en France, a le goût des sciences expérimentales ; et, chose plus rare encore, il en a aussi le talent. Parmi les recherches qu'on lui doit, je rappellerai seulement la découverte remarquable d'un composé défini de platine et d'ammoniaque, où ces deux corps de constitutions si dissemblables, sont joints par une affinité réciproque tellement puissante, qu'ils entrent ensemble dans une multitude de combinaisons avec les acides, en conservant toutes les qualités d'un alcali simple. M. Reiset a établi dans sa résidence un cabinet de physique et un laboratoire de chimie, deux éléments de travail que l'on ne doit plus aujourd'hui séparer, parce que les deux sciences auxquelles ils sont particulièrement consacrés ne sauraient désormais marcher Tune sans l'autre. H avait entendu M. Regnault, dans ses cours, exposer les recherches des physiciens sur la chaleur animale, et sur les phénomènes de la respiration; en montrer les défauts regrettables, tracer le plan qu'il faudrait suivre pour obtenir des résultats plus ' assurés , et signaler le grand intérêt qu'offrirait une pareille étude ainsi dirigée. Encouragé par ces considérations, M. Reiset se résolut à l'entreprendre, avec les conseils de M. Regnault et son concours personnel; ce qui complétait toutes les conditions de succès ; car personne ne sait aussi bien que lui inventer et combiner des systèmes d'appareils propres à résoudre les questions scientifiques qu'il s'est posées. Dans le plan d'abord adopté, chaque animal, avant d'être soumis à l'expérimentation, devait

élre nourri ptDdant une semaine avec des aliments dosés, pesés, analysés; et Ton aurait aussi analysé ses sécrétions alvines. H aurait été'^maintenu à ce régime pendant qu*on étudiait sa respiration, rarraogement des appareils permettant de Fy retenir assez longtemps pour que la continuité de son alimentation y lût possible et souvent nécessaire. Enfin, il aurait été encore soumis aux mêmes conditions hygiéniques et aux mêmes déterminations chimiques, après qu'on Fen aurait retiré. On devait connaître ainsi la nature et les proportions des produits de toutes sortes, gazeux, liquides et solides, qui sont exhalés, fixés ou expulsés, pendant l'acte de la respiration. Malheureusement, le collaborateur qui devait faire cette partie du travail, fut appelé pour un service médical, dans un département éloigné ; de sorte que Ton dut se borner à la seule étude des produits gazeux. Ces produits appartiennent à trois ordres de fonctions distinctes : la respiration pulmonaire, la respiration cutanée, et l'exhalation ou l'absorption par le canal intestinal. La seconde est beaucoup moins active que la première dans les animaux à sang chaud. Elle est au contraire aussi énergique, et parfois prédominante, dans les animaux à sang froid : par exemple dans les grenouilles, qui continuent à vivre pendant plusieurs jours privées de poumons, en respirant par la peau ; ou dans les salamandres, qui vivent pendant des mois après qu'on leur a coupé la tète, et que la plaie s'est cicatrisée. Les auteurs du ^mémoire ont étudié séparé- * ment ces trois ordres de phénomènes, autant qu'il le fallait pour en apprécier les proportions relatives dans les diverses classes d'animaux qu'ils soumettaient à leurs expériences. Mais ils se sont attachés spécialement à en mesurer les effets simultanés, et la résultante totale, qu'ils ont désignée par le terme générique de perspiratioUf adopté dans la physiologie moderne pour cet usage. J'avoue, à leur détriment, que l'Académie donne à ce mot une signification beaucoup plus restreinte; lui attribuant pour emploi de désigner la transpiration insensible^ laquelle sans

doute, avec ce caractère spécifique, doit être quelque chose qui échappe aux poids et aux mesures du physicien. Mais on peut bien permettre aux savants de donner à leurs termes techniques le sens pour lequel ils les ont intentionnellement composés, plutôt que tout autre qui serait assigné par des personnes étrangères aux applications qui les nécessitent. Comme aussi, en général, dans leurs écrits, ayant pour obligation principale, et presque unique, d*étre toujours clairs, précis, et d'épargner à la pensée touffe hésitation^ toute fatigue d'interprétation inutile, il y aurait quelques motifs de leur pardonner s'ils évitent les honneurs des longues périodes ; et s'ils se résignent même quelquefois à couper leurs phrases par des signes de disjonction, de suspension, de repos, dont l'emploi pourrait paraître superflu, exagéré ou fautif, aux régulateurs du beau langage, qui n'ont pas à se préoccuper de ces misères-là. Que ceci soit dit, au besoin, pour notre excuse.

Il y a beaucoup de questions scientifiques dont la solution, maintenant possible, n'aurait pas seulement un grand intérêt abstrait, mais serait encore éminemment profitable à la société en général. Celle qui nous occupe ici est du nombre, et ses applications seraient même des plus immédiates, assertion qui sembleraipeut-être étraqge et que Ton verra bientôt être d'une exacte vérité. Malheureusement, par un défaut trop réel, quoique peu compris, de notre organisation scientifique, ces questions qu'il serait si essentiel de mettre à l'étude, ne sont que très-raTement et très-exceptionnellement accessibles, à ceux qui pourraient < les résoudre. Il y faut un concours d'auxiliaires qu'ils n'ont pas les moyens de réunir; une application presque exclusive, et de longue durée, que les devoirs de profession qui les font vivre^ leur ôtent la liberté d'y consacrer; enfin des dépenses d'argent hors de leur portée. Demander à un savant qu'il entreprenne de pareils travaux, c'est une bonne intention absolument inutile, si on ne le naet en état de remplir ces trois conditions. Ici, la diflS-

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culte ifargent fut en grande partie levée par M. Reiset. Le zèle individuel, et quelques économies de laboratoire» firent le reste. H. Reiset avait pourvu à tous les frais de construction des appareils. Les premières expériences furent faites, loin de Paris, dans sa résidence, avec le concours de M. Regnault/ Suivant une règle que cet habile physicien s'est toujours prescrite, elles eurent pendant longtemps pour objet d'étudier toutes les parties de la question isolément, avant d'aborder l'ensemble; et d'apprécier l'exactitude ou les erreurs de tous les procédés, avant de les faire servir sinïultanément à des résultats définitifs. Le peu de mois que H. Regnault pouvait passer hors de Paris, fut consacré durant deux années h ces épreuves préparatoires. Mais étant bientôt rappelé par ses cours, il ne pouvait plus y intervenir que par correspondance. De son côté, M. Reiset se trouvait souvent forcé de les interrompre pour remplir des devoirs de position impossibles à éluder ; car la fortune a aussi ses exigences. Malgré le zèle des deux collaborateurs, le travail serait devenu évidemment interminable, s'il avait dû être continué dans ces conditions. En conséquence, on décida d'un commun accord qu'il serait mieux de transporter 1^ appareils à Paris, et de les établir en permanence au collège de France dans le laboratoire de M. Regnault, qui, les ayant ainsi à sa portée, pourrait compléter plus aisément l'ensemble des expériences projetées, auxquelles M. Reiset viendrait concourir quand il serait libre. Tout le monde a pu efiectivement les y voir pendant plusieurs années, marchant sans relâche, la nuit comme le jour, sous la direction de M. Regnault, avec le secours d'auxiliaires zélés, sorte de volontaires'dë la science, étrangers, français, venant apprendre l'art d'observer aux leçons d'un si habile maître, ou fixés près de lui par TafFection. Un d'eux surtout, libre et indépendant de position comme de caractère, s'est dévoué ainsi depuis nombre d'années, k l'aider dans ses travaux par pur attachement, avec une constance qui ne s'est jamais démentie ; et avec une abnégation

si entière, que, sâuf une fois, dans une occasion différente, il n'a pas même voulu consentir que M. Regnault le nomm&t comme rayant si eificacement assisté. Je ne le nommerai donc pas non plus, craignant de lui déplaire ; mais rien ne m'empochera d'exprimer ici Testime que son mérite et ses qualités personnelles m'ont inspirée.

Toutes les circonstances que je viens de mentionner ont été nécessaires pour que le travail dont je vais rendre compte, pût être entrepris et exécuté, comme il Ta été. Il n'est devenu possible que par leur rapprochement et leur concours» J'aurais donc fait sentir trop imparfaitement sa valeur si je les avais omises, puisque j'aurais passé sous silence ce qu'il y a eu de moins apparent pour tout le monde, quoique non pas de moins réel, dans les difScultés de son- accomplissement et les conditions de son succès. Je n'ai plus maintenant qu'à le décrire comme il a été conçu, c'està-dire comme une œuvre d'intelligence dégagée des obstacles matériels.

La méthode d'expérimentation est directe, et toute.nouvelle. L'animal séjourne pendant très-longtemps, souvent plusieurs jours, dans un volume d'air limité, dont la composition est ramenée constamment à l'état naturel par le jeu môme des 'appareils. L'oxygène qu'il consomme lui est restitué aussitôt qu'il l'aspire ; et l'acide carbonique lui est enlevé aussitôt qu'il le dégage ; l'un et l'autre en doses qui s'apprécient rigoureusement. L'azoté seul reste en totalité, mais contenu ; et sa quantité, naturellement diminuée ou accrue dans des proportions toujours fort restreintes, se mesure par l'analyse chimique à la fin de l'expérience. L'ensemble de ces dispositions réalise évidemment les conditions les plus favorables, et les plus sûres, pour déterminer exactement toutes les particularités de l'action que l'animal exercé sur l'attnosphère artificielle qui l'environne. Car la durée de son séjour lui fait consommer une grande quantité d'oxygèiie, et dégager une grande quantité d'acide carbonique; comme aussi, les faibles

quantités d'azote qui peuvent être exhalées ou absorbées, s'accumulant dans un espace restreint, y deviennent finalement assez manifestes pour que l'analyse chimique puisse très-bien les apprécier.

Tous ces effets simultanés s'accomplissent d'eux-mêmes, sans que l'observateur s'en occupe. Ils sont opérés par un système d'appareils physiques et mécaniques, dont les pièces se correspondent, et marchent ensemble avec la régularité d'une horloge, comme les organes d'un être vivant. C'est une faculté propre à M. Regnault que de savoir disposer ainsi des agents matériels pour leur faire exécuter ses conceptions ; en sorte qu'après avoir réglé dans sa pensée le plan des opérations qui lui sont néces- , saires, il leur distribue leur travail et les laisse agir. Je ne saurais ici décrire tous les détails de ces artifices. 11 faut les voir dans son mémoire et les suivre sur les figures qu'il en a données; mais je tâcherai, du moins, d'en indiquer l'intention et d'en montrer l'effet général. On comprendra facilement le but des mesures de précautions occasionnelles que je ne ferai qu'énoncer.

Pour cela, je supposerai que nous allons faire nous-mêmes une expérience sur quelqu'un des animaux ainsi étudiés, en le prenant parmi ceux dont le volume a été le plus fort : ce sera, si l'on veut, un chien, une poule, une marmotte. La cloche de verre dans laquelle on les enferme, a une capacité d'environ quarante-cinq litres. Sa base est scellée sur un disque de fonte, qui supporte une plaque de tôle percée d'un grand nombre de trous. Cette plaque est recouverte de tringles en bois, formant un plancher sur lequel reposera l'animal. Une ouverture centrale sert à l'introduire, et se bouche ensuite hermétiquement. Toutes les surfaces métalliques, en contact avec le gaz intérieur, sont peintes au minium., pour empêcher qu'elles n'absorbent l'oxygène. La cloche est . complètement mouillée d'eau en dedans; «t, au dehors, elle est entourée d'un large cylindre en verre, rempli d'eau que l'on maintient à une température constante, et connue. Avant d'introduire

l'animal, on le pèse avec la provision d'aliments qu'on veut lui donner; et l'on considère le volume delà masse totale comme égal à celui d'un même poids d'eau. C'est la seule appréciation approximative que l'on se permette dans tout le cours de l'expérience, et- nous verrons dans un moment qu'elle ne peut comporter qu'une minime erreur. On ferme ensuite l'ouverture d'introduction. Pendant ces manœuvres, toute communication entre les appareils chimiques et l'intérieur de la cloche est interdite; il faut donc renouveler continuellement l'air qu'elle renferme, pour qu'il se trouve dans l'état naturel quand on voudra les ouvrir. Pour cela, on fait jouer sans relâche une forte machine pneumatique, laquelle aspire l'air naturel d'un côté, tandis qu'on le laisse rentrer de l'autre; ce qui entretient dans l'intérieur un courant très-vif, qu'on ne fait cesser qu'au moment précis où l'on -ouvre les conduits des appareils. C'est alors que l'expérience commence. On note l'heure, ainsi que la température, la force élastique et l'état hygrométrique de l'air intérieur, qui sont indiqués à cet instant comme à tout autre par des instruments appropriés ; après quoi, l'expérience marche toute seule pendant le temps qu'on lui a prescrit. L'animal se tient debout ou couché, éveillé ou endormi, à sa volonté : il mange, il boit et accomplit toutes ses fonctions naturelles, sans aucun inconvénient apparent quelconque, supposé que le mécanisme des appareils continue de les mouvoir comme on l'a voulu.

Pour entretenir cette continuité d'effets, il faut que ces appareils lui restituent précisément la quantité d'oxygène qu'il consomme, et lui enlèvent plus soigneusement encore la quantité d'acide carbonique qu'il exhale. Ces deux opérations doivent s'accomplir, et s'accomplissent en effet, simultanément; mais je ne puis les décrire que l'une après l'autre.

La quantité d'oxygène fournie dans chaque expérience a toujours été fort grande. Elle a varié de 65 à 1 50 litres. Les volumes d'air naturel qui en contiendraient de pareilles, seraient à ceux-

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