‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 21 sur 39 · LETTRES A SOPHIE · texte numérisé non relu

LETTRES A SOPHIE

IStJtl hk MtSIQUB^ !i GâlMtE Et L'ËIStOtRÉ NATURELLE «

Oûtiii^ oiMé dé prbsé et clè vei's, pkr M; Lbuis-Aiihé Hartiti. (Ëiiràit du kelr^è dé ffimcè, lâll. )

Tons les jours on eiitend déplorer la perte dti goût et la décadence des lettres. Ces plaintes sont devenues si générales que rignorânce même s'en fait un méHte. Mais, si l'on est 'asseM d'accord siir le fait principal, on Test beaucoup moins sur ses causes : Tun attribue ce triste résultat à la dépravation des mœurs et à ToUbli des principes religieux, celui-ci à l'influence des philosopheSj un autre au progrès des sciences. Chacun rejette le mal sur le parti opposé, personne n*en veut voir la source dans la nature. C'est pourtant là. qu'elle résidé. Si notre langUe, après avoir enfanté les ouvrages de Boileau et de Racine^ ne produit plus de pareils chefs-d'œuvre, pourquoi s'en étonner? En esHl autrement dans l'histoire; et, lorsque le champ des passions est épuisé, peut-ôh en intenter de nouvelles qui ne soient pas déjà dans le coeur, humain? Ce qui serait plus diflScile i expliquer peut-être, c'est pourquoi des écrivains si admirables et si admirés,

su MÉLANGES SGIENTIFIeQUES ET LITTERAIRES.

ne suffisent pas pour conserver chez une nation la pureté du goût dont ils sont de si parfaits modèles. Comment des personnes instruites, éclairées, sensibles aux immortelles beautés qui brillent dans leurs divins ouvrages, peuvent-elles se résoudre à en produire qui sont justement tout l'opposé de ceux-là ^ en sorte que la composition la plus monstrueusement contraire aux principes du goût et de la raison puisse sortir d'un homme, qui, dans la conversation familière, rendrait à ces principes Fhommage le plus vrai, le plus pur, le mieux senti? En cherchant la cause de cette contradiction singulière, il m'a semblé qu'elle pourrait tenir à l'inévitable nécessité où les auteurs se trouvent de ne point dire ce qui a été dit avant eux. // me faut du nouveau, disait, je crois, ' La Fontaine,

n me faut du nouyeau, n'en fûl^il plus au monde.

Il paraît qu'il y en avait encore de son temps, car il a su en trouver ; mais ce qui lui a échappé, ce qui a échappé à Boileau, à Racine, à Bossuet, à Corneille, àFénelon, à Rousseau, à Voltaire, et à tous nos grands écrivains, doit être prodigieusement difficile à découvrir. Aussi, sans se flatter de trouver quelque route nouvelle qu'ils n'aient pas vue, chacun cherche seulement un sentier qu*ils n'aient point aperçu ou qu'ils n'aient pas voulu suivre. L'a-t-il'trouvé, il s'y lance et s'y abandonne : mais bientôt sa découverte est dgnalée par tous ses rivaux. S'il a quelque succès, on se jette en foule sur ses traces, et sa hardiesse heureuse produit mille exagérations. Parlons sans. figure; les écrivains qui réussissent dans quelque nouveau genre, môme bizarre, ont bientôt des imitateurs pour lesquels ils sont des Racine et des Corneille. On retrouve dans ces imitateurs leurs défauts exagérés, leurs qualités affaiblies, et souvent détruites par l'art qui les dénature. De là il arrive que ce^ qui avait plu la première fois par Je piquant de la nouveauté, par l'attrait d'une fiction ingénieuse,

OU même par la grâce d'une bizarrerie naturelle, devient insupportable dans l'imitation. Ainsi le genre précieux et recherché

. introduit par Marivaux dans la comédie, nous a valu une foule de petites pièces remplies d'affectation et d'un certain jargon de métaphysique galante qui n'a jamais eu de modèle dans la société. De même, l'originalité qui amuse dans Tristram-Shandy et dans le Voyage sentimental de Sterne, parce qu'elle y est naturelle, et qu'elle résulte d'une extrême vivacité d'imagination, combien

• n'a-t-elle pas produit de froides et insignifiantes copies, où il n'y a ni originalité, ni imagination, ni naturel, ni sentiment, et où l'on ne retrouve de Sterne que la bizarre coupure des chapitres, et les tirets dont il a fait un fréquent usage 1 De même, les poèmes descriptifs de M. Delille, remplis de tableaux colorés d'une manière si brillante et si variée, ont déjà, en peu d'années, faitéclore une multitude de poèmes du même genre, dont les auteurs, décrivant toujours, se passionnent, avec un froid enthousiasme, pour des beautés qu'ils n'ont pas senties; et, s'il est nécessaire d'ajouter une nouvelle preuve à tant de preuves, Buffon, en appliquant un grand talent de style à la description des animaux, s'est placé parmi nos meilleurs écrivains; mais il a produit une infinité d'imitateurs, qui n'ont que de la boursouflure, sans élévation et sans éloquence. En écrivant sur les détails les plus simples de la physique ou de l'histoire naturelle, on a pris un ton solennel et emphatique. Le médecin qui décrivait un os ou un viscère, s'est cru appelé à faire de grandes phrases ; et l'on a voulu être éloquent en parlant de la veine cave ou de l'intestin rectum.

L'ouvrage dont je vais rendre compte est aussi une imitation ; mais, si je ne me trompe, c'est une des plus mall^eureuses que Ton pût faire. Tout le monde connaît les Lettres de Demoustiers sur la mythologie. On s'est assez accordé pour y trouver quelques descriptions fort jolies, quelques madrigaux agréables; mais aussi tout le monde a été ennuyé du ton précieux qui y règne, et

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de cette galanterie froide et pincée qui s'y retrouve, au commencement, au milieu, et à la fin de tous les chapitres. £h bieni voilà le modèle que H. Martin a choisi. Demoustiers écrivait à une femme : c^est aussi h une femme que U. Martin écrit. Demoustiers était ou se supposait amoureux; il parle toujours sur le ton galant : ainsi fait M. Martin. Mais, au moins, Demoustiers avait choisi un sujet riant, gracieux ; cette folle mythologie pouvait amuser une jolie femme : M. Martin a pris un sujet plus grave. H a choisi la physique, la chimie, et Thistoire naturelle, pour le sujet de ses madrigaux. Demoustiers a souvent travesti ses dieux et ses déesses en petits-maf très et en précieuses ; mais ils s*étaient permis à eux-mêmes bien d'autres métamorphoses. Son imitateur a lait plus encore, il a travesti la nature.

Les lettres sur la physique et sur ta chimie débutent par une invocation à Apollon : mais ceci est purement une affaire de poésie, car deux pages plus loin Fauteur abandonne les divinités de la fable pour le Dieu véritable ; et après ayoir remarqué, non sans raison, que les causes premières sont inaccessibles pour l'homme, il ajoute ces vers que je ne me permettrai pas déjuger :

Bt tout à coup cédant aax désirs de mon cœur, J0 voulus adorer Dieu, Tauteur de mon 0tr9, £t je dis à la terre : Es-tu le créateur

Que mon amour cherche h connaître f pt la terre me dit : Je pe s^i^ point ton Diou. Et je dis à la mer, à Tair, au vent, au feu : Montrez-moi rEtemel, afin que je Fadore.

Tous Us m'oq$ répondu : Nom ne êe somïïw pop.

Après cette repensa que l'on trouvera peut-être un peu dure, l'auteur tourne ^espàs vers VOrieni, et s'adresse au soleil qui lui répond j car tout parle et répond dans ce livre. Lavoisier a-t-il fait une expérience pour combiner deux gaz, l'auteur ne dit pas cela tout simplement, il le met en action : Lavoisier a dit : unissons ensemble dans un globe de cristal^ etc. Je ne sais si Lavoi-

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sier s'exprimait sur un ton aussi élevé quand il méditait une ëx^ périence, mais je sais bien que celle qu'on lui attribue ici ne lui appartient pas ; elle avait été faite en Angleterre plusieurs mois auparavant. On connaît ce mot sublime de Jf ewton à qui l'on demandait comment il avait été conduit à ses grandes décou* vertes; c'est^ répondit-il, en y pensant toujours. M. Martin va plus loin, il fait parler Newton comme il a fait parler Lavoisier et le soleil. Il raconte tout ce que ce grand homme a dit, ou devait dire, un jour quUl lui tomba une pomme sur la tète. Hais cela n'est rien encore, car M. Martin va jusqu'à nous donner des Dialogues des Morts sur la physique et la chimie. Ceci est en-r core emprunté de Fontenelle et de tant d'autres ; mais voyez le malr heur attaché à l'imitation I Tout le piquant d'une pareille -action naît sans doute de l'opposition des personnages que l'on met en scène, qui, n'ayant plus rien à craindre ni à espérer les uns des autres, peuvent se dire sans façon de bonqes vérités qu'ils n'auraient eu garde de hasarder de leur vivant. C'est un moyen de faire ressortir le jeu des passions p^r^om^eUes, en supprimant les entraves qui les compriment dans la société. Pour atteindre ce but, il faut s'étudier habilement à donner à chacun son vrai caractère, son langage propre : en un mot, sa physionomie naturelle, si le mot de physionopaie peut être employé en parlant d'un mort. D'après cela, qui pense-t-on que notre auteur va évoquer pour parler de physique ? Peut-être Aristote, Pascal, Descartes, Newton, ou Galilée ? Point du tout, c'est Chapelle, Chaulieu, La Fare, Bertin, Bonnard, auxquels il s'adresse pour leur faire une leçon sur la nature de l'eau, par la raison qu'ils n'en buvaient guère pendant leur vie. Il a aussi un long entrelien sur l'origine des sources, avec le philosophe Gassendi, et Ninon de Lenclos^ à laquelle il adresse force madrigaux, en raisoppant avec çUe sur cet agréable sujet. L'aimable Ninon a bien changé dans l'autre monde : elle y est devenue savante et dévote. Elle raconte que tous les habitants des enfers se sept pris de passion pour la pby-

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sique et la chimie. « L'ombre d'un savant, dit-elle, Fombre « d'un savant, échappée au néant, est descendue hier dans l'Ély- « sée, et est venue y porter la nouvelle de la décomposition de « l'eau par la pile galvanique. Chapelle en a instruit ses amis. « A cette nouvelle ils ont tous été saisis d'une joie divine, tous « ont juré de ne pas laisser une seule goutte d'eau dans lesen- « fers ; Chapelle est à leur tête, il les commande, les anime, les « soutient; déjà le zinc et l'argent unis par des cartons humides « s'élèvent de tous côtés comme des colonnes immenses.... » Mais dans le chapitre suivant, il rassure la belle Sophie sur cette énorme décomposition d'eau, aussi bien que sur celle que produisent les plantes. « sagesse admirable, s'écrie-t-il, l'immensité du « bassin des mers peut seule nous rassurer sur l'existence des < races futures. »

Et les gourmands des siècles k venir, Gomme les gourmands de notre âge.

Pourront chanter Tamour et le plaisir Entre la poire et le fromage.

Ces vers ne sont pas de ceux que j'ai accusés d'être précieux ; ils ne ressemblent guère à ceux-ci que l'auteur adresse à Sophie en parlant des étamines et des pistils des fleurs, qui sont quelquefois séparés sur deux tiges. Ah j s'écrie-t-il,

Ah ! plaignez, plaignez la souffrance De ces petits amants en fleur :

Qui sentit les maux de Tabsence , A connu tous les maux du cœur.

Les petits amants en fleur est heureux, et vaut presque le fameux quoi qu'on die des Femmes savantes. Ailleurs, en parlant de la manière dont les sons se transmettent par les ondulations de l'air : « Ce serait, dit l'auteur, un spectacle assez singulier

« que de se représenter chaque pensée sous la forme de petites <c poupées, vêtues des couleurs de Timagination de celui qui « parle Par exemple, Sophie, si Ton vous parlait de Famour,

Vous Terriez venir Tinnocent Monté sur un léger zéphyre.

Je ne crois pas que le marquis de Mascarille s*exprimQ d'une manière plus agréable. Ailleurs, en parlant du thermomètre qui sert à mesurer la température des corps : « Plût à Dieu, 4it l'au- « teur, qu'un jour les physiciens parvinssent à découvrir un « thermomètre dont la liqueur subtile s'élevât par le seul batte- « ment du cœur! Qu'il serait doux déjuger de l'amour par cette « merveilleuse machine 1 »

Le thermomètre senrirait Aux expériences des Gr&ces.

Le savant surpris les verrait S'empresser toujours sur ses traces.

M. Martin ne traite pas mieux les savants dans ce monde que dans Tautre. Il trouve fort ridicule la théorie Newtonienne des marées. « Imâginez-vous, dit-il, voir tous les savants se désëspé- « rant de ne pouvoir expliquer les marées. »

Leur ignorance était commune, Et ces messieurs ne sachant pas Où trouver la cause ici-bas, Furent la chercher dans la lune.

Mais, en revanche, il nous apprend qu'au retour du printemps, lorsque le soleil, Yénus, et la tem, sont sur la même ligne, la végétation fait des prodiges ; et il en conclut que la lune pourrait bien avoir quelque influence sur nos humeurs. En général, ses connaissances en physique paraissent fort peu exactes. Je ne

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m'arrêterai donc pas h analyser une espèce de conte arabe dans le genre des Mille et uw Nuits, dans lequel Fauteur a voulu rassembler tous les prodiges que les sciences peuvent opérer. Il ; a dans ce conte des bras, des jambes coupés, et agités de mouvements convulsifs, des têtes séparées des corps, qui parlent et font la conversation ensemble ; le tout pour montrer les effets du galvanisme. Ceci est encore une imitation d*une scène du romaD d'Olivier par Cazotte ; mais ce qui ne choque pas dans une féerie, où Von admet que tout est idéal et fantastique, offre une image repoussante dès qu'on y attache quelque idée de réalité. J'aime encore mieu^^ revenir avpc l'auteur à Zéphyre et ai Flore, car Dieu merci, l'Amour, Zéphyre, et Flore, sont les trois mots que Ton rencontre le plus souvent dans ces Lettres.

Je me trompe : j'ai remarqué un autre mot qui s'y trouve peutêtre plus souvent encore, c'e^t celui AHmpie. L'auteur répète à chaque instant qu'il veut terrasser la3 impies ; il fait des vers contre les impies; il les attaque et les apostrophe de la manière la plus rude. J'ai beaucoup cherché ce qu'ilentendait par ce mot impiey et quelle classe de gens il voulait désigner par cette dénomination. Car, le voyant évoquer des ombres qui parlent de Pluton et de rÉlysée, le voyant mettre en scène Apollon, Vénus, Flore, et toutes les divinités du paganisme, je ne comprenais pas •quel pouvait être cet autre dieu dont il parle aussi ; et je m'attendais au moins à le trouver de bonne composition sur cet article. Enfin je me suis aperçu que ce qu'il entend par impies, ce sont évidemment les savants. Il leur reprpcl^e d'aim^i» le néant, de se jeter dans le néant, et c'est pour cela, dit Ninon, que l'on n'en voit aucun dans les enfers. Ils ont, dit-elle,

Es ont dédaigné Tespérancci Pe venir un jour parmi nous, Le néant les engloutit tous.

Je n e dis rien de l'harmonie du dernier vers, mais je deman- *

derai quel droit a l'auteur de damaer ainsi, sans distinction, tous les savants. Je lui demanderai si tous ceux ^ui hoiTorent aujour-? d'hui rSurope par leurs lumières, lui ont fait confidence de leurs sentiments secrets; ou, par quels moyens il a pu les pénétrer; et s'il ne Ta point fait, je demanderai comment il s'est hasardé h leur donner ainsi en masse une qualification à laquelle il attache un sens odieux, et dont la fureur des partis ne se montre que trop prête à abuser. On doit un grand respect auK sentiments vraiment religieux; mais, quand ils sont vrais, ils ne sont ni aigres ni persécuteurs ; ^'ils le deviennent, ce n'est plus de la piété, c'est de la haine, ûudos disait de quelques philosophes de son temps : ces gens-là finiront par me faire aller à la messe. On pourrait dire de certains dévots de nouvelle fabrique ! ces gens-ci, avec leurs mauvaises raisons, vous feraient douter de la Providence.

D'après ce que je viens de dire, on pense bien que notre auteur a embrassé dans toute son étendue lé système des causes (inales, qui est aujourd'hui }e grand cheval de bataille de ceux qui combattent les incrédules. Plaisante mapière de convertir les gens à la vérité que de l'appuyer des plus fausses et des plus insigni* fiantes raisons que l'ignorance puisse imaginer 1

Quand Newton, après avoir expliqué les lois des mouvements de la lumière, se 46mande si l'œil a pu être fait sans aucune con^ naissance de l'optique, comme Toreille sans aucune connaissance des sons, j'écoute avec respect cette réflexion profonde. Hais quand H. Martin vient nous dire : « L'Éternel prévoyant que «l'homme ne pourrait pas habiter la zone torride, y éleva les « plus hautes montagnes du monde poqr en faire un climat « agréable; » quand il nous dit : « Qu'il ne pleut pas dans les « lieux sablonneux et arides, parce que la pluie y serait perdue ; x^ quand il nous dit que les plantes qui donnent des poisons ont été créées pour assainir Tair et se charger de tous ses principes malfaisants, je demande si un homme sensé est obligé, en con-

science, de croire à de pareilles rêveries ; et n'est-ce pas bien rapetisser les vues de la Providence divine que de les ajuster ainsi à notre faiblesse, et de les mesurer à notre ignorance? Mais ceci encore n*est qu'une imitation des harmonies de MM. Châteaubriant et Bernardin de Saint-Pierre. M. Bernardin de Saint-Pierre avait dit que les puces ont été créées noires afin qu'on pût aisément les distinguer sur les bas blancs et sur les chiens blancs ; de même M. Martin nous apprend que les corbeaux ont été créés noirs afin que les perdrix et les lièvres dont, selon lui, ces animaux se nourrissent pendant l'hiver, .puissent les apercevoir de loin sur la neige. M. de Châteaubriant avait dit qu'en voyant le serpent fuir, en ondoyant comme une petite flamme bleuâtre jOn reconnaît visiblement que c'est lui qui a dû autrefois tenter notre mère commune; de môme M. Martin nous assure que tous les insectes venimeux ont été créés laids, afin que l'homme puisse s'en méfier; et, ajoute-t-U, « interrogez votre cœv/r, il vous « dira pourquoi la prêle et la salicaire ne quittent jamais leurs « ruisseaux, et l'origan ses rochers arides, pourquoi la bruyère « est fidèle à ses collines, la jusquiame à ses rocailles, et le mu- « guet à ses bois. » Voilà certes un moyen d'expérience nouveau et bien exact. Je ne crois pas que l'on n'ait rien à objecter à des démonstrations de cette force.

Voilà pourtant où conduit cette manie aujourd'hui si commune d'expliquer le comment et le pourquoi de toutes les choses naturelles, d'après le sentiment vague et imparfait de l'utilité directe que nous en pouvons retirer. Chacun règle ainsi la prévoyance de la nature au niveau de ses lumières, et la rend plus ou moins folle selon qu'il est plus ou moins ignorant. Ce ne serait rien encore si ces rêveries étaient données pour ce qu'elles valent; mais on veut les faire embrasser comme des vérités, comme des articles de foi, et il semble à leurs auteurs que ce soit une impiété de sentir qu'elles sont absurdes. Il faut, dit Montaigne, ^e mêler très-sobrement de juger des ordonnances divines.

« Il n'est rien, ajoute-t-il, qui soit cru si fermement que ce qu'on « sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des « fables, comme alchimistes, prognostiqueurs, judiciaires, chi- « romanliens, médecins, id genus omne^ auxquels je joindrais « volontiers, si je Vosais, un tas de gens interprètes et contrôleurs « ordinaires dès desseins de Dieu, faisant état de trouver les « causes de chaque accident, et de voir dans les secrets de la vo- « lonté divine les motifs incompréhensibles de ses œuvres ; et « quoique la variété et discordance continuelle des événements « les rejette de coin en coin, et d*orient en occident, ils ne lais- « sent de suivre pourtant leur éteuf, et de même crayon peindre « le blanc et le noir. » Je laisse aux nouveaux partisans du système des causes finales le soin de réfuter le naïf et simple bon sens contenu dans ce passagp. Pour moi, plus je considère Tordre de Tunivers, son immensité, et toutes les merveilles de la créatipn j plus f admire cet arrangement admirable, mais moins je me crois en état de l'expliquer ; et j'oserai même dire, pour en avoir fait bien souvent l'épreuve, que ces explications imparfaites, ces rapports faux ou vagues que quelques écrivains modernes veulent nous donner comme des harmonies sublimes, ne paraissent jamais plus téméraires et plus futiles qu'en présence de la nature. Quand on a eu le bonheur de connaître et de sentir les véritables beautés qu'elle présente, on est tenté de regarder comme des profanateurs et comme des impies ceux qui la défigurent par d'indignes travestissements.

A la suite des Lettres à Sophie sur la physique^ on trouve des notes de M. Patrin, savant estimable, connu par ses voyages minéralogiques dans la Sibérie. Ces notes sont consacrées à l'explication technique de plusieurs phénomènes de chimie, et particulièrement à l'exposition d'un grand système sur la cause des volcans, système que M. Patrin a depuis longtemps publié ailleurs. Il en développe ici de nouveau les conséquences, et s'efforce de montrer qu'elles sont toujours d'accord avec la nature, et

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même avec les nouvelles découyertes relatives au potassium et au sodium. S*il est difficile d*obtenir des résultats certains et démontrés dans les phénomènes que nous pouvons saisir et soumettre aux expériences» on sent que cela doit être bien plus difficile encore dans ceux qiie la nature nous permet à peine d*entreyoir^ et dont elle nous montre seulement les derniers résultats. Par cette raison, je itae garderai bien de décider avec M. Patrin, qtie les métaux èont formés par les combinaisons de certains gaé qui circulent dans le sein de la terre. Je ne me tiens pas non plus pour assuré que les trembletnents de terre soient un frisson de notre globe; Chacun peut peiiselh ce qu'il voudra dé ecs idées. Je n'j trouve qu'un défaut; c'est que M. Patrin les donne pour des théories certaines. Lé nom de théorie ne doit être appliqué qu'à un ensemble de faits mesurés exactement» et enchaînés par des ràison^^ nements mathématiques. Hots de cela 11 n'y a dans les sciences que des observations ou des conjectures» des expériences ou des systèmes.

L'auteUr des lettres a aussi ajouté & son ouvrage quelqueâ notes de sa composition. Ce sont, pour la plupart^ des extraits de divers traités de physique ou d'histoire naturelle. On y reconnaît des connaissanôes variées^ mais qui ne sont encore tii ordonitées ni mûries par là réflexion. Ces notes de l'auteur, i^éunies à Celles de M. Patrin, composent à peu près la moitié de chaque volume ; et les détails techniques qu'elles renferment forment un singulier contraste avec la prétention de galanterie et de légèreté qui règne dans le reste de l'ouvragCi

J'ai dit avec franchise ce que je pense de cei^ lettres. Ma critique» en la supposant juste» ne doit pas décourager l'auteur ) car les défauts que j'ai indiqués dans son ouvrage étalent^ à ce qu'il me semble^ des conséquences inévitables du sujet qu'il avait embrassé. Autant aurait-il valu entr^rendre de mettre en madrigaux l'histoire romaine ou le Code civil. Ce qui me confirme dans cette persuasion» c'est que dans les circonstances très-rares

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OÙ Fauteur a pu être naturel et vrai, ses vers ne manquent ni de justesse, ni d'élégance, ni de sentiment. On lit avec plaisir les souvenirs qu'il donne à Thabitation de son père, ses regrets sur les désastres de Lyon, une invocation à Vénus imitée de Lucrèce, et surtout quelques stances sur les coteaux de la Saône où Ton retrouve la fraîcheur et le calme de ces riants paysages. Mais lorsqu'on est sensible à ces beautés naturelles et qu'on les retrace avec tant de vérité, comment peut-on se résoudre à choisir un sujet aride pour le couvrir d'ornements faux et de mauvais goût?

n y a des gens qui sont enchantés d'avoir une critique à faire. Je ne suis pas de ceux-là ; et je me réjouirais bien plutôt d'avoir de justes éloges k donner. Mais quoi 1 lorsqu'on est chargé de dire au public son avis sur un ouvrage, peut-on, sans manquer à l'honneur, parler contre sa conscience? et quelle différence doiton faire entre le mensonge des paroles et le mensonge des écrits, si ce n'est que ce dernier s'adressant à un plus grand nombre de personnes, est plus méprisable et plus dangereux? Je puis me tromper sans doute, mais non pas tromper volontairement les autres. Je ne do.nne point mon opinion comme bonne, mais comme mienne; et si chacun voulait en faire autant, sans se laisser influencer par l'amitié ou par la haine, le publie en saurait plus qu'il n'en sait sur le mérite réel des ouvrages ; car la vérité jaillirait nécessairement du choc des opinions diverses, et même du conflit des passions naturellement exprimées.

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