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paraît intéresser essentiellement l'avenir des institutions académiqiles en général, nous croyons utile de compléter les documents qui s'y rapportent par le tableau de ce qui se passe actuellement en France, où, Dieu merci, nous possédons maintenant .toutes les variétés imaginables de discussion et de publicité.
En bornant cette énumération aux exemples les plus saillants et les plus distincts, nous avons d'abord l'Académie française, où les discussions entre les membres, hors de la présence du public, sont parfaitement libres. Pourtant, malgré la nature entraînante des sujets que traite la poésie, ou l'éloquence, malgré le caractère excitable, nous ne disons pas irritable, que l'on s'est plu à supposer aux poètes et aux orateurs, on ne dit pas que ces discussions aient le moindre inconvénient. L'urbanité des membres, et leur bon vouloir, tempère apparemment la vivacité des impressions qu'ils éprouvent : litterm humaniores! -
Une autre académie, illustrée par de grands travaux sur toutes les parties de la littérature savante, l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, permet aussi les discussions entre ses membres, mais seulement les discussions méditées et préparées par la réfie^ioo. Les mémoires des membres so&fe d'abord lus une premiteefoîs par eux-mêmes, en eatiei;, sans qu'aucun&interruptioD ' soiit perfiûse; ils sont lus encore, une seconde fois, dans une aéanœ suivante, et alors chacun peut proposer ses doutes ou ses objections. Ce mode réunit évidemment tous les avantages d'uae critique libre et utile, atec les préservatifs de la temporisation. La seule diffiottlté qu'où pourrait y voir, c*est de trouver des personnes qui venaient bie& entendre deux fois avee attention la lecture d'un même ouvrage, ce qui est une rare vertu ea France, dus notre siëole éminemment progressif, comme ob dit
Mais le beau idéal de la discussion et de la publicité se trouve âa&s l'Académie des Sciences. Là, non-seulement les mémoires lus par les miei&bf es ou par les étrangers peuvent être discutés ÎQstaatantoent, mais en outre ils le sont en présence d'un public
nombreux, inconnu, dont Taffluence libre et volontaire n'est bornée que parle défaut de place. Des rédacteurs, attachés la plupart à des journaux quotidiens, sojfit présents, et prennent note de toute chose dite, lue, annoncée* A la suite de la séance, une salle particulière leur est ouverte, où ils trouvent les pièces originales de tous les travaux dont il a été parlé. Peu d'heures leur sont accor-^ dées, pendant lesquelles ils en font à leur gré des copies, des extraits; puis, le lendemain, ou après peu de jours, chaque journal publie Taaalyse de la séance, à sa manière. En outre, l'Académie elle-méine publie à la fm de chaque semaine son bulletin oi&ciel, contenant l'analyse étendue^ complète, des mémoires présentéS) des faits annoncés, des documents communiqués dans la séance précédente. Ces extraits sont rédigés par les secrétaires perpétuels pour les mémoires des étrangers. Les travaux des membres sont analysés, à leur gré, par eux-mêmes ou par les secrétaires. On y insère souvent les mémoires mêmes en entier, quand leur étendue le permet, ou lorsque la nature des recherches qu'ils contiennent peut le rendre désirable. Depuis deux ans que le compte rendu est institué, la plus parfaite impartialité de la part des secrétaires, la plus entière accession aux désirs des membres, ont existé dans sa rédaction.
Cet état de choses, offre évidemment plusieurs avantages que Ton ne peut contester. La publication hebdomadaire du compte rendu, avec l'extension qu'on lui donne et l'impartialité qu'on y observe, est surtout d'une utilité immense, dont les effets seront, avec le temps, de plus en plus sentis et appréciés. L'insertion im-^ médiate qu'on y fait de toutes les observations, de tous les documents communiqués à l'Académie, de quelque part qu'ils viennent, sur la seule recommandation de leur valeur propre ; la certitude que les savants, n^me étrangers, ont ainsi de voir leurs commiH nications accueillies et publiées aussit6t, si elles le méritent, fait déjà, fera de plus en plus convergez: vers l'Académie une multitude de faits et d'idées utiles, quelquefois importantes, quelque*
fois même de vraies découvertes, qui sans ce secours ne seraient arrivées que lentement, péniblement, à la connaissance des savants et du public, ou même n'auraient pu se faire jour jusqu'à eux. Aux membres de TAcadémie, ce recueil offre l'avantage de faire complètement et immédiatement connaître ceux de leurs travaux dont l'étendue de rédaction est bornée; et, pour ceux dont l'abstraction exige des développements qu'un simple recueil hebdomadaire ne pourrait admettre, un extrait exact, détaillé, fait par l'auteur même, le seul à notre avis qui le puisse bien faire, peut donner toujours une notion précise du but, de la méthode et des résultats, même quand la langue abstraite du calcul mathématique est nécessaire pour les exprimer. Le texte entier du travail peut ensuite être également inséré dans les volumes des mémoires, qui devront ainsi n'en devenir que plus forts et plus riches, étant concentrés sur les plus hautes abstractions. Je suppose que ces volumes continuent toujours de paraître avec exactitude; car, ainsi que le dit l'illustre président de la Société royale, ils font surtout la force et la gloire durable d'une Académie des sciences. Certes, l'ensemble des circonstances que nous venons d'énumérer, crée un foyer d'excitatiqn intellectuelle très^nergique. On peut mêm^ y ajouter, si l'on veut, comme élément fébrile, la communication immédiate de l'Académie avec le public instruit qui l'écoute, et la petite satisfaction personnelle que les membres peuvent prendre à voir leurs moindres paroles recueillies, publiées, et commentées dans les feuilles du jour, de manière à jouir du dicier hic est, s'ils y trouvent quelque plaisir.
Mais ces avantages, quelque grands qu'ils soient, sont achetés à des conditions qu'il ne faut pas se dissimuler. La seule présence du public aux controverses académiques, si elles ne les rend tout à fait impossibles, leur donne nécessairement une direction différente de ce que le seul bien des sciences exigerait; et le premier sacrifice qu'elles doivent lui faire est celui de leur sévérité, de leur force, de leur langage. Quelque sage et philo-
sophe que puisse être un savant, s'il doit habituellement prendre la parole dans une assemblée presque publique, vous pourrez exiger difScilement qu'il consente à ne pas être compris du plus grand nombre de ceux qui l'écoutent. Or il y parviendra en effleurant plutôt qu'en approfondissant les sujets qu'il voudra discuter. Puis, comme la masse de cette assemblée ne peut jamais être supposée posséder l'universalité des connaissances scientifiques, avec une profonde et pareillement universelle spécialité, auquel cas elle vaudrait mieux que l'Académie elle-même et serait une autre sorte d'académie plus qu'humaine , il est évident que les raisons dont elle se frappera ne seront ni les plus fortes ni les plus spéciales, mais les plus intelligibles pour sa portée; de sorte quewla façon de les dire leur donnera une valeur auxiliaire indépendante du fonds. Ainsi un esprit plus adroit, plus assuré, plus présent, lui rendra plausible ce que la rigueur de la science n'admet point. Une fois cet effet connu et constaté; il en résulte une excitation à parler pour se faire valoir, qui est tout à fait contraire au but sévère des sciences, comme à leur progrès réel. Combien cet inconvénient ne devient-il pas plus grave, lorsque des paroles ainsi improvisées sous l'impulsion du moment, sont aussitôt recueillies, imprimées, et répandues dans tous les journaux comme des espèces d'engagements envers le public, qui obligent dès lors à dire, je persiste, même quand on a tort I En outre, cette condition d'être mis habituellement en présence du public, par l'intermédiaire des journaux, rend impossible qu'une institution savante soit connue de lui par ses vrais caractères de force et d'utilité intellectuelle. Car, je n'hésite pas à le dire, aucun des membres de notre Académie n'oserait se flatter de saisir, par la simple audition d'une lecture, la valeur réelle et entière d'un travail fort, portant sur les parties de la science même dont il s'est occupé, mais dans lesquelles il n'est pas plongé actuellement. Ce que chacun ne ferait pas pour sa science propre, un seul rédacteur de feuilles quotidiennes le fera-t-il pour toutes?
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S'il ne le peut, il faudra donc qu'il tâche de découvrir dans chaque travail quelque fait principal, quelque point saillant, autour duquel il puisse grouper vaguement le reste, pour le rendre compréhensible à ses lecteurs superficiels. Cela est en effet assez facile dans les mémoires relatifs à quelque résultat isolé d'observation, d'expérience, ou d'application pratique. Mais un pareil dépècement est impraticable pour les travaux qui s'appliquent à des théories abstraites et élevées, placées aux bornes actuelles des sciences physiques et mathématiques. Ils sont trop enchaînés aux recherches antérieurement faites, aux connaissances précédemment acquises, pour qu'on puisse les en détacher, et pour que leur portée, ou même leur but, puisse être seulement compris des personnes qui ne sont pas en possession de ces antécédents. Or c'est surtout par de tels travaux que les sciences s'agrandissent, parce qu'ils leur dévoilent les relations intimes des vérités déjà découvertes, et qu'ils étendent leurs vues sur l'immense océan /des vérités ignorées. La seule manière de ne pas les présenter Inexactement serait de les annoncer par le seul titre, sans en rien dire de plus. Mais comment demander cette abdication de puissance aux personnes en possession de donner au public l'intelligence de toutes choses, et de lui fournir un avis I Elles se décideront bien plutôt à n'en faire aucune mention et à laisser tout à fait ignorer qu'ils existent, comme cela est plus d'une fois arrivé. Jusqu'ici nous n'avons présenté, pour ainsi dire, que des considérations propres aux personnes académiques. Mais cet état de choses entraîne un inconvénient très-grave pour les sciences elles-mêmes : c'est que leurs spéculations les plus profondes, celles qui doivent développer leur avenir, au lieu d'être, comme autrefois, appréciées et jugées par la société universelle, mais exclusive, des savants, sont soumises à des majorités non préparées, même pour les comprendre. L'influence de la parole acquiert alors un pouvoir excessif et illégitime, pour leur créer ainsi une faveur, ou une défaveur, complètement étrangères à leur valeur
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propre; et, si ce pouvoir artificiel était accepté sans résistance par ceux qu'il concerne, son action continuée pourrait bientôt faire que Tapparence serait souvent adoptée comme vraie, et que le vrai n'obtiendrait plus môme d'être écouté.
Enfin, à ceux que ces prévisions ne frapperaient pas, nous dirions : Avez-vous pensé, avez-vous espéré, que, parmi les hommeà qui honorent vos institutions scientifiques, les plus éminents même par leurs travaux, leurs découvertes, et, si vous voulez, leur génie, seront toujours exempts des infirmités que l'âge amène, et qui, hélas! affaiblissent aussi les plus nobles facultés de Tintelligence? Quel sera le jour où un homme distingué par de longs et d'importants travaux, peut-être par de grandes découvertes,, ne sera plus bon à montrer à ce public jeune, curieux, toujours renouvelé? Quel jour devrez-vous lui imposer le silence pour la premièrefois? Et si, même avant cette décadence fatale, au milieu de sa carrière utile et active, dans toute la puissance de son esprit, il se trompe, celte erreur d'un moment, que peut-être il sentira déjà lui-môme, sera donc aussitôt recueillie, fixée, proclamée, et offerte comme une consolation d'égalité à tous les esprits médiocres qui n'auront eu que ce point de commun avec lui? Alors, quel fardeau de découragement ne devra-t-il pas soulever pour reprendre des travaux qui, pour le bien des sciences, n'auraient dû cesser qu'avec sa vie I Or, qu'un tel événement puisse atteindre, non pas un simple homme de mérite seulement, mais les plus grands génies dont les sciences s'honorent, c'est ce que montrera le fait suivant, arrivé à Lagrange, et dont l'auteur de cet article fut un témoin non contestable, car il avait l'honneur de siéger alors tout près de ce savant illustre et unanimement vénéré.
Lagrange donc tira un jour de sa poche un papier qu'il lut à l'Académie, et qui contenait une démonstration du fameux Postulatum d'Euclide, relatif à la théorie des parallèles. Cette démonstration reposait sur un paralogisme évident, qui parut tel à tout le monde ; et probablement Lagrange aussi le reconnut
pour tel pendant sa lecture. Car, lorsqu'il eut uni, il remit son papier dans sa poche, et n'en parla plus. Un instant de silence uni-, versei suivit, et Ton passa aussitôt à d'autres objets.
Que serait-il arrivé, s'il y eût eu alors présentes à la séance, dix ou douze personnes, chargées de recueillir cette erreur d'un grand homme pour la donner le lendemain au public et l'en occuper? C'est que, sans aucun doute, Lagrange n'aurait plus jamais ouvert la bouche à l'Académie ; et nous n'aurions pas vu, peutêtre lui-même n'aurait jamais fait, ces admirables mémoires sur les plus grands phénomènes des mouvements célestes, qu'il recommença de produire deux années plus tard, qu'il continua dans toute la plénitude de son génie jusqu'à l'âge de soixantequatorze ans, et qu'il venait alors nous lire avec toute la passion d'un jeune homme pour qui une découverte serait une nouveauté et un bonheur ^
A Le développement de ces présages se verra dans l'article soiyant. J. B.