DES SÉANCES DE L'AGADÉMIE DES SCIENCES
( Extrait du Journal des Savants, novembre 1842. )
Nous avons déjà dit quelques mots de ces comptes rendus, vers le temps où ils commencèrent à paraître*. Nous exposâmes alors les circonstances qui en avaient déterminé la publication, et le genre d'utilité qu*on en attendait. Ils ont reçu depuis un développement que personne n^avait préVu. Chaque année a fourni deux forts in-4**, qui composent aujourd'hui une suite de quatorze volmnes ; et cela, indépendamment de la grande collection des mémoires de l'Académie, qui a continué de se publier avec régularité. Outre les placements qui commencent à se faire des volumes déjà imprimés, outre les abonnements individuels, encore peu nombreux par des causes que nous indiquerons, les chambres législatives ont accordé une somme annuelle pour couvrir une partie des frais d€ cette publication ; de sorte que son existence paraît assurée, et attachée désormais à rAcadémie. Presque toutes les grandes sociétés savantes de l'Europe, celles de Londres, d'Edimbourg, de Dublin, de Berlin, dePétersbourg, de Gœt-
* Journal des Savants, février 1837.
tingue, de Milan, de Naples, de Bruxelles, quelques-unes même en Amérique, ont senti le besoin de se donner des moyens de manifestation analogues, ou d'étendre ceux qu'elles api^aient déjà. Elles publient maintenant des procès-verbaux de leurs séances qui paraissent périodiquement, et dans lesquels les mémoires lus, ou les communications nouvelles, sont résumés par des extraits plus ou moins détaillés, qui précèdent, souvent de plusieurs années, l'époque où ces mêmes travaux auraient pu être imprimés intégralement. Il est donc à propos d'examiner Tinfluence que ces publications accélérées devront vraisemblablement exercer sur la marche des sciences, selon leur étendue, leur forme, leur caractère plus ou moins technique, et les époques plus ou moins fréquentes de leur apparition. Après avoir déduit de ces circonstances leurs effets immédiats, -il ne sera pas sans intérêt d'apprécier l'action qu'elles pourront avoir sur les savants eux-mêmes, en donnant à leurs travaux une publicité plus générale, et plus hâtive, qu'ils n'y avaient été accoutumés ; comme aussi en exposant leurs noms et leurs personnes aux jugements de la foule, dont ils étaient jusqu'alors indépendants.
Pour pressentir la portée de ces modifications, et en comprendre l'accomplissement inévitable, il faut remarquer que, depuis la création en Europe des grandes sociétés savantes, les travaux scientifiques, et les personnes mômes de leurs auteurs, ont été portés de plus en plus à la connaissance du public, dont ils étaient auparavant ignorés. « Rien ne découvre mieux, disait La Bruyère, « dans quelle disposition sont les hommes à l'égard des sciences « et des belles-lettres, et de quelle utilité ils les croient dans la « république, que le prix qu'ils y ont mis, et Tidée qu'ils se « forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a « point d'art si mécanique, ni de si vile condition, où les avan- « tages ne soient plus sûrs, plus j)rompts, et plus solides*. » Un
* Chapitre Des Jugements,
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peu plus taid (4699), le fin et discret Fonteneile commença de présenter les savants et les sciences à la curiosité des gens du monde, par ses extraits, clairs, succincts, et pourtant fidèles, des travaux académiques, mais surtout par ses ingénieux éloges des académiciens décédés. C'était à peu près comme l'annonce d'un pays nouveau, d'un peuple inconnu, ayant des usages, des penchants, des passions tout à fait distincts, dont Thabile narrateur savait à merveille ennoblir l'étrangeté. Depuis lors, et jusqu'à la destruction des académies en 1793, l'exposé des travaux annuels continua d'être présenté au public sous cette forme, qui se composait d'articles détachés. Mais ceux-ci reçurent une extension croissante, et prirent un caractère purement scientifique, que l'on crut n'avoir plus besoin de déguiser. Les éloges historiques, continués d'abord pendant trois années par Mairan, puis par Grandjean de Fouchy, enfin par Condorcet, dévinrent, sous la plume des deux premiers, moins délicatement spirituels, et moins disposés pour plaire. lU ne sont déjà plus astreints à cette réserve étudiée, mais un peu timide, qui appelle ingénieusement l'estime, ou sollicite l'indulgence. On sent qu'ils s'adressent à un auditoire et à des lecteurs auxquels les sciences et les savants ne sont pa* désormais inconnus. Condorcet leur donna encore tin ton plus assuré, qu'il accompagna de toute l'élévation de style que ce genre comporte. On ne peut rien lire de plus intéressant, de plus digne, de plus noble, que ses éloges de Linnée, d'Euler, et de flaller. Mais, au delà du but scientifique, on découvre le but politique vers lequel se portaient les opinions du temps*. L'ex-
* Cette influence deô idées régnantes se montre par un singulier exemple dans l'Éloge de Picard. Cet habile et modeste astronome avait fait le voyage de Noî^ wége pour aller dans l'île d'Hucen visiter les ruines de l'observatoire dlJranibourg, qui avait été illustré par les travaux de Tycho-Brahé un siècle auparavant, et dont l'orientation exacte avait été le sujet de quelques doutes, que l'on croyait utile de dissiper. Or Tycho, membre d'une des plus illustres familles du Danemark, avait, à ce qu'il paraît, dans sa solitude, épousé une paysanne des environs. A ce sujet, Condorcet dit : « Tycho avait épousé une paysanne du
posé des services rendus par les sciences devient comme une sorte de réclamation publique, contre Tinjustice de Tordre social qui renfermait les savants dans l'ombre de leurs travaux, au lieu de les placer à la tête de la nation par le rang et Tinfluence, comme ils y étaient déjà par leurs lumières. La révolution^ qui survint bientôt après, les fit en effet entrer dans ce funeste partage des affaires publiques, auxquelles ils n'étaient pas préparés, et qui se termina, pour beaucoup d'entre eux, par la mort, pour les autres, par la persécution d'une tyrannie stupide qu'offusquait leur supériorité. Toutefois ce sang ne fut pas infécond. Lorsque, après une réaction trop tardive, il fallut relever les ruines de l'édifice social, on eut honte de la barbarie qui avait privé la patrie de ses plus hautes intelligences. Ce sentiment, joint à la reconnaissance des services rendus pour la défense du sol par les savants qui avaient survécu à la tempête , fit naître pour les sciences un entraînement favorable, qui les remit plus que jamais en honneur. Alors furent créés, la grande école normale, l'école polytechnique, et l'Institut ; ce dernier comprenant, dans trois classes distinctes, les sciences physiques et mathématiques^ les sciences morales et politiques, la littératiije et les beaux-ads ; non plus comme une simple réunion d'académies, mais comme une institution nationale prenant place parmi les premiers corps de l'État. Cette attribution d'un rang politique, à un corps purement intellectuel et sans pouvoir, était bien une prérogative quelque peu vide, et d'un exercice bizarre. Mais c'était une con-
« village dans lequel U était né. Ce mariage le brouilla avec sa famille^ et il a fallut que le roi Frédéric II employât son autorité pour le réconcilier avec « ses parents. Cette paysanne s'appelait.... (ici des points),,,, et son Bom est « encore connu ; au lieu qu'on a parfaitement oublié et le nom des demoi^ « selles {sic) qu'ont épousées les parents de Tycho , et môme celui de ces « i)arents. » La vérité est que le nom de la paysanne a été oublié, tout comme celui des demoiselles ; et il était inconnu de Condorcet, quand il écrivait cette phrase, comme il l'a été de ses éditeurs, qui n'ont pu le retrouver. Il faut être furieusement décidé à faire des réflexions philosophiques, pour en composer ainsi d'avance, sur des faits qu'on ne sait pas être vrais ou faux.
séquence des idées du temps ; et c'en fut une autre plus grave que la maigre part faite aux lettres, surtout aux lettres savantes, dont les représentants se trouvaient associés à des comédiens. Dans ce système d'organisation, qui subsista depuis 1795 jusqu'en 1803, il n'y avait que des secrétaires annuels. Les éloges historiques pouvaient être faits par tous les membres de chaque classe, indistinctement et à leur choix. Un tableau général des travaux de Tannée devait être rédigé par les secrétaires, et présenté au corps législatif , ce qui ne pouvait comporter tout au plus qu'un résumé sans utilité scientifique ou littéraire, si la mesure avait été mise à exécution. Enfin, en 1803, le gouvernement de la république, ou, pour prendre les choses dans leur réalité, le premier consul, ôta à l'Institut cette vaine apparence d'an corps politique ; et, s'il le restreignit aux travaux intellectuels qui ne pouvaient inquiéter son pouvoir, il lui donna aussi plus d'étendue et plus de force pour cette spécialité : d'abord en séparant ce chaos de la dernière classe en trois autres, ayant pour objets distincts , la langue et la littérature française, l'histoire et la littérature ancienne, les beaux-arts; puis, en attribuant à chaque classe la nomination exclusive des membres qui la composaient ; enfin, en rétablissant l'institution des secrétaires perpétuels choisis par élection, lesquels devaient, comme anciennement, rédiger l'histoire annuelle de leur classe, et composer les éloges historiques des membres décédés. Peut-être la première partie de cette tâche n'est-elle plus, du moins pour les sciences, aussi réalisable, surtout aussi utile ou nécessaire qu'on le croyait alors ; peut-être la seconde ne convient-elle plus à notre temps, où non-seulement les travaux, mais même les personnes reçoivent une vulgarité journalière. Mais ces circonstances nouvelles ne rendent que plus impérieusement indispensable aux institutions littéraires ou scientifiques de se présenter au public .par l'intermédiaire d'hommes éminents, d'un talent reconnu, d'une célébrité justement acquise. Et elles risqueraient fort de compromettre
â^O MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.
leur considération, si elles se montraient aux jeux de la foule, sans être parées de ce qu'elles ont de plus élevé ou de plus brillant.
La classe des sciences physiques et mathématiques eut deux secrétaires attachés à chacune de. ses subdivisions. L'un fut Cuvier, Tautre Delambre. Il ne sera pas inutile de caractériser le genre de mérite qui distinguait chacun d'eux, et d'examiner ce qu'ils ont pu faire pour continuer cette histoire des travaux ainsi que des hommes, qui était un des attributs de leurs fonctions.
Cuvier était alors dans toute la force de la jeunesse, et dans toute l'ardeur d'un amour pour les sciences, qu'aucun autre soin ne partageait. Sa vaste intelligence, développée par l'universalité d'une éducation allemande, embrassait toutes les sciences physiques et naturelles, presque avec une égale supériorité. Il aurait pu aussi bien suivre avec succès une quelconque d'entre elles, si un séjour solitaire de plusieurs anjiées sur les bords de la mer» et un talent de dessin remarquable, ne lui avaient donné, pour l'étude des êtres organisés^ des facilités spéciales qui en firent sa passion dominante. Les fonctions de secrétaire perpétuel ne furent, pour lui, qu'une noble application de cette généralité de vues qu'il possédait. Aucun travail ne lui coûtait, aucune étude ne lui semblait fatigante, pour les remplir dans toute leur étendue. Ceux de ses amis qui l'entouraient alors, et qui lui ont survécu, n'ont pu oublier ces entretiens dignes de Platon, quelquefois prolongés bien avant dans la nuit, sous les voûtes des grands arbres du Jardin des Plantes, où tous les sujets qui peuvent occuper l'intelligence humaine étaient amenés tour à tour, par ces transitions insensibles de la pensée que leurs rapports font naître, et dont aucuQ n'échappait, ou n'était indifférent, à son esprit Qui nous aurait dit, qui aurait pu lui faire prévoir à lui-môme, que, quelques années plu5 tard, l'attrait des distinctions et des honneurs, cette excitation passagère de notre temps, l'enlèverait à la vie intellectuelle, pour sacrifier une forte partie de ses pensées^ de son génie, aux détails des affaires publiques
et de radministration! Le monde, peut-être, n'a commencé à admirer Guvier qu'à cette époque de changement où il se partageait; et Ton assure que Ton a conservé dans le conseil d'État un grand souvenir des lumières qu'il y portait. Je veux le croire. Mais, comme il nous le disait lui-même, s'enquiert-on aujourd'hui qui était ministre en Suède du temps de Lii^néus, en Allemagne du temps de Leibnitz, en Angleterre du temps de Newton? Cette activité du moment n'a pu s'exercer par lui qu'en nous pri* vant de travaux plus durables^ et qui auraient été mille fois plus fructueux pour la postérité. Toutefois, au milieu de ces préoccupations extérieures, Guvier continua de remplir ses fonctions de secrétaire perpétuel avec autant de soin que de ponctualité. Il appréciait trop judicieusement la marche des esprits, pour ne pas voir combien il y avait désormais peu d'utilité dans ces comptes rendus incomplets.et tardifs qu'il était chargé de rédiger annuellement. Et l'eunui que cette inutilité lui causait, joint à l'impossiMlité où le mettait la multiplicité de ses emplois, de suivre, pas à pas, des sciences devenues aussi mobiles que la chimie et la physique, l'amena, vers la fin, k parler de leurs travaux d'après des extraits qu'il en faisait faire, plutôt que d'après ses vues propres; au lieu qu'autrefois, plus libre de leur accorda une étude sérieuse, il pouvait et savait parfaitement les apprécier. Il reporta donc tout l'effort de son talent sur les Éloges historiques, pour lesquels il avait tant d'aptitude, par le noble sentiment de la dignité des sciences, comme par la généralité et la clarté de son esprit. Il comprit que ces éloges ne devaient plus être tracés sur le plan de ceux de Fontenelle, puisque les personnes des savants n'étaient que trop connues.; ni de Condorcet ou de d'Alembert, puisqu'il n'y avait plus rien à réclamer. Il en fit l'histoire de la science, dans laquelle l'individu ne tenait de place que par ses découvertes, ou par les circonstances qui avaient réagi sur ses travaux. Et il accomplit cette t&che d'une manière admirable, parce qu'il ne traita jamais que des sujets dans lesquels il était
lai-méme un homme supérieur; se montrant toujours d'autant plus fort, qu'ils étaient plus élevés. Il manqua peut-être, quelquefois, de goût dans les détails, mais jamais de justesse dans les idées , d'étendue dans les vues , de noblesse dans les sentiments.
Le collègue de Guvier pour les sciences mathématiques, Delambre, avait une nature d'esprit toute différente, je dirais presque opposée. Sa célébrité, comme astronome, était européenne et méritée par toute une vie de travaux. Non-seulement il avait pris la plus grande part aux opérations récemment exécutées en France pour la mesure de la terre; mais, plus exercé aux formules mathématiques que la généralité des astronomes de son époque, et plus habile à les manier, il avait porté leur rigueur et leur lumière dans tous les détails pratiques de l'astronomie. Cette préparation, alors peu commune, lui ayant rendu accessibles tous les résultats que les théories mathématiques ont fait découvrir sur les mouvements célestes, il les avait fait entrer dans la confection des Tables astronomiques, pour régulariser l'immense multitude d'observations que sa patience infatigable lui faisait combiner. Et il était ainsi parvenu à donner aux plus importantes de ces tables une sûreté de fondements, ainsi qu'une exactitude de prévision, dont elles étaient bien éloignées auparavant. C'était là son talent et sa spécialité. Il avait, d'ailleurs, une éducation classique, et pouvait lire couramment dans leur langue le3 auteurs grecs; ce qui l'avait mis en état d'étudier à fond tous les ouvrages qui nous restent d'eux sur les mathématiques et l'astronomie. Malheureusement il manquait tout à fait de critique, et ne voyait presque, dans la science, que ses procédés. C'est pourquoi, dans l'astronomie ancienne,. il ne cherchait, et n'estimait, que ce qui peut servir à perfectionner nos tables modernes. Et, comme il y trouvait bien peu d'observations assez précises, ou assez distantes de nous, pour qu'on puisse les appliquer à cet u^age, il en considérait l'étude à peu près comme une
simple curiosité. Ce qu-on y peut découvrir, sur la marche et les progrès de Tesprit humain, le touchait peu. Ainsi, quoiqu'il admirât fort Hipparque, comme ayant le premier soupçonné la vraie durée de Tannée tropique, constaté la précession des équinoxes, recounu la principale inégalité des mouvements du soleil et de la lune, inventé la trigonométrie sphérique, je ne sais s'il ne lui tenait pas autant de compte du sentiment de précision numérique qu'il avait montré dans l'expression et dans les applications de ses découvertes, que des efforts de génie qu'il lui avait fallu faire pour y parvenir. La même prédilection pour les procédés pratiques se voit partout dans son Histoire de l'astronomie, où, par exemple, l'article consacré à Lalande est de moitié plus étendu que celui de Newton. Et, ce qu'il y a de singulier, ce manque de justesse, car certainement je ne veux pas dire de justice, dans la mesure des intelligences, résultait en partie de sa modération et de sa tranquille égalité d'âme, qui lui faisait prendre une sorte de moyenne arithmétique entre les esprits, comme il était habitué à la prendre entre les observations qu'il employait. Aussi n'éprouvait-il aucun embarras dans ses jugements, et il en trouvait le travail très-facile. Mais, par une conséquence naturelle, tous les traits saillants qui marquent le caractère propre des différents génies, disparaissaient dans cette uniformité d'appréciation ; et, si ses notices sur l'histoire des sciences et des savants arrivent sous les yeux de la postérité, elle les verra avec la même indifférence qu'il a mise lui-même à les écrire.
Delambre fut remplacé au secrétariat par Fourier. Autant le premier avait de bonhomie et de simplicité, autant le second de finesse et d'agrément. La douceur de son commerce, l'élégance de sa conversation, la variété des événements et des hommes qu'il avait vus, tout cela ornait si bien son talent de géomètre qu'il n'est pas encore aujourd'hui facile, ou prudent, de définir sa spécialité, sous ce dernier rapport, après les brillants éloges littéraires qui ont été inspirés par la séduction de son souvenir.
Heureusement, ce devoir a été rempli par son successeur à l'Académie des sciences, avec une délicatesse d*appréciation à la fois si équitable et si bienveillante, qu'on ne pourrait» je crois, rien en retrancher sans injustice, ni rien y ajouter sans exagération. J'essaierai donc seulement d'expliquer pourquoi la valeur relative des savants, surtout des géomètres, peut être si diversement appréciée par les personnes qui sont dans les sciencesj ou hors des sciences. C'est que ces dernières ne distinguent pas assez ce qu'il y aura de durable dans les ihélhodes inventées, et ce qu'il y a de provisoire dans les résultats qu'on en a déduits. Les applicatiohs de l'analyse mathématique aux mouvements célestes sont les seules où cette distinction ne soit pas à faire. Là tout est certain et durable, parce que tout se tire d'une loi mécanique démontrée, celle de rattrâctioti. Mais, dans lés autres parties des sciences physico-mathématiques, surtout pour celles qui s'appliquent aux principes impondérés, les hotiôns que nous avons sur les propriétés de ces principes sont encore si incomplètes, et s'accroissent si rapidement tous les jours, que la certitude et la fécondité des méthodes de calcul qu'on y adapte constituent presque le seul succès durable qu'on y puisse prétendre. Ainsi, depuis Fourier, on a reconnu que les radiations calorifiques né sont pa^ homogènes, mais hétérogènes comme les radiations lumineuses. Leur communication de molécule à rtiolécule ne s'opère pas par simple différence; et elle est plus ou moins facile, selon leur nature, dans les mômes milieux. De là, des conséquences nouvelles sûr la propagation qui doit s*établir entre l'intérieur de la terre et sa surface, si cet intérieur est encore à l'état d'ignilioni comme oh peut, presque également, le croire et ne pas le croire. Même, en né ^ûsidérant que des radiations homogènes, mais en les faisant émaner du calorique attaché aux particules matérielles dés corps,. Poisson à refait une théorie mathématique de la chaleur toute différente de celle de Fourîef , et conduisant à de tout autres résuitats numériques. Mais, pendant qu'il l'imprimait,
elle se défaisait à son tour, et se dissolvait pour ainsi dire, par les nouvelles découvertes physiques que je viens de rappeler. Toutefois, ces vacillations laissent après elles des traces profondes sur la route de la vérité. Quand le principe physique de la chaleur sera mieux connu, quand on aura déterminé avec certitude comment il intervient dans la constitution moléculaire des corps matériels, les formes analytiques appliquées par Fourier àdes données moins exactes, seront toujours celles qu'il faudra employer pour calculer les véritables lois de sa propagation dans Fintérieur de ces corps, et de sa dissipation à leur surface. La méthode par laquelle il a interprété les équations différentielles auxquelles il était parvenu, servira, non-seulement pour ce problème, mais dans toutes 'les autres questions de physique mathématique où ces équations se trouveront pareillement linéaires, ce qui comprend des applications extrêmement nombreuses. Voilà ce qui restera de Fourier, et c'est un grand titre scientifique. Mais cela ne l'égale pas, comme on l'a dit, à Lagrange, àLaplace, ni, selon moi, àPoisâon, parce que, avec des services du môme ordre, et plus divers, ils ont encore eu la glorieuse fortune d'attacher leurs noms aux lois du ciel.
Lorsque Fourier arriva au secrétariat de l'Académie des sciences, sa santé, qui n'avait jamais été bien forte, était devenue si chancelante, qu'elle exigeait les derniers ménagements. On ne pouvait s'attendre, et personne n'aurait voulu, qu'il en sacrifiât les restes à la partie pour ainsi dire matérielle de ses fonctions. Aussi obtint-il facilement de ne pas dépouiller par lui-même les travaux annuels, mais d'en demander des extraits, soit aux membres euxmêmes, soit à une personne instruite qu'il chargea de ce soin, se réservant d'y ajouter les remarques philosophiques et les réflexions générales. Il crut même, dans la première année de son exercice, qu'il pourrait agrandir ce cadre, en y comprenant les travaux étrangers à l'Académie qui seraient parvenus à sa connaissance. Mais il dut bientôt voir que cette entreprise exigeait une praitique
plus intime des sciences expérimentales, e^une connaissance plus approfondie de la généralité des applications mathématiques, qu*il n'avait eu la possibilité d'en acquérir pendant les vicissitudes de sa vie. En effet, un tableau si étendu ne pourrait être tracé que par un esprit supérieur, qui, renonçant à ses recherches propres pousse rendre l'organe des autres, se tiendrait continuellement identifié à tous les genres et à tous les détails des travaux. Or aucun homme d'un vrai talent ne se résoudrait à subir un pareil esclavage. Pour confirmer cette proposition par un exemple frappant , que l'on parcoure le rapport sur les progrès des seules sciences physiqnes et chimiques, qui est présenté tous les ans à l'Académie de Stockolm par M. Berzélius. Ce rapport n'a qu'une spécialité restreinte, dans, laquelle le rédacteur occupe un rang très-élevé.- Mais, n'ayant pas le temps de vérifier par lui-môme tous les résultats dont il parle, les appréciant d'après des mémoires écrits déjà anciens, ou sur des extraits abrégés, il peut plutét les discuter dans les limites de ses idées propres, qu'avec les notions nouvelles qui leur ont souvent donné naissance ; et les pas qui se font dans d'autres directions que la sienne, disparaissent du point de vue où il les envisage. Gela est surtout manifeste pour les nouvelles considérations de mécanique moléculaire, et pour les notions récemment acquises sur les influences des principes impondérés, qui commencent, chez nous, à pénétrer dans les phénomènes les , plus abstraits de la physique et de la chjmie. Car, à en juger sur j les rapports de M. Berzélius, on n'aurait presque aucune notion i de leur importance ou de leur usage.
Ce manque d'identification avec les travaux spéciaux des hommes de son temps, résultant de n'avoir pas assez vécu avec eux, se fait sentir dans les éloges historiques écrits par Fourier , surtout lorsqu'ils s'appUquent à des savants d'un ordre supérieur. Ainsi, dans son Éloge de Laplace^ il l'a loué beaucoup plus qu'apprécié. Par exemple, lorsqu'il rappelle sa grande découverte de l'équation séculaire qui affecte le mouvement moyen de la lune,
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« Laplace, dit-il, prouve très-distinctement qu'elle est un eflfet « nécessaire de la gravitation universelle,, » Voilà une phrase que tout le monde aurait pu écrire. Mais, ce qui aurait été plus instructif , c'eût été de rappeler que cette inégalité est produite par la réaction des variations séculaires de Fexcentricité de l'orbe terrestre sur le moyen mouvement lunaire ; et que Laplace avait été conduit à en découvrir la cause pour avoir reconnu antérieurement l'ekistence d'une réaction toute semblable, exercée sur les moyens mouvements des sateDites de Jupiter, par les variations séculçiires qui ont lieu dans l'excentricité de l*Drbite de cette planète. C'est par de tels rapprochements que les sciences s'éclairent, et que l'on fait voir la marche des inventeurs. La grande impulsion que Laplace a imprimée à la physique moléculaire est aussi passée sous silence, et pourtant c'est un des plus grands services que lui devra l'avenir. Comparez de même l'Éloge d'Herschel avec l'exposition des travaux de ce grand astronome, dans une notice récemment publiée ; vous reconnaîtrez aisément de quel côté est la netteté, la précision, et le sentiment intime des découvertes. Je désire qu'on ne se méprenne pas sur les motifs qui m'ont inspiré ces réflexions. Leur seul but est de montrer, par l'exemple d'un esprit très-distingiié, que l'on ne peu4 pas impunément se partager entre les sciences et les affaires. A juger de Fourier par ce qu'il a fait, dans lés circonstances où il a vécu, on peut croire qu'il aurait été une des plus grandes lumières des mathématiques, s'il s'était voué à elles entièrement et sans distraction. Mais, comme il l'a dit lui-même, et comme on ne peut trop le répéter à ceux qui se consacrent aux sciences, « que sont les talents naturels les « plus rares, le génie même? des dons imparfaits, des germes « qui seront stériles, s'ils ne sont pas fécondés par de longues « études et un infatigable travail*. »
Pendant le secrétariat de Fourier, que je mentionne ici comme
* Éloge de Charles, t. VIII des Mémoires de l'Académie, p. 76.
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date, non comme cause, TAcadémie éprouva , dans ses relations avec le public, deux modifications très-graves. Un ancien règlement, trop peu exécuté, prescrivait qu'aucune personne étrangère à TAcadémie ne pourrait assister aux séances, à moins qu'elle ne fût individuellement présentée par un membre , ou qu'elle n'eût communiqué deux mémoires dont l'insertion aurait été ordonnée dans le recueil des savants étrangers. Mais, malgré les réclamations qui s'élevaient de temps en temps, malgré la sage répu^ gnance de Cuvier à exposer l'^Académie devant un auditoire trop vulgaire , le nombre des étrangers admis s'était progressivement accru au delà de toute règle ; et l'affluence des curieux finit par donner aux séances une publicité à laquelle il devint impossible de résister, d'autant qu'un assez grand nombre de membres la voyait avec quelque plaisir. Elle est aujourd'hui indéfinie. On y vient retenir sa place comme au spectacle ; et il n'y a de borne h la foule que l'encombrement. Or, pour que cette foule soit silencieuse, il faut l'intéresser; et elle supporte difficilement les détails techniques. Sa présence réagit donc, sinon sur le fond même des travaux, du moins sur la forme que l'on donne à leur exposition. C'est un encouragement à y rechercher l'éclat, ou l'apparence de la nouveauté, plutôt que lansévérité et la profondeur. Car elle les trouve d'autant plus beaux qu'elle les comprend mieux, ou qu'elle . croit mieux les comprendre ; et il faudrait avoir une force de philosophie plus qu'académique, pour se maintenir entièrement indifférent à ce genre de succès. C'est surtout sur les secrétaires perpétuels que s'appesantit cette charge d'occuper l'auditoire, quand ils analysent la correspondance scientifique qui nous arrive aujourd'hui de tous les points du monde. Il faut, en effet, toujours, que, sur chaque sujet, il fassent d'abord une sorte de leçon préliminaire qui le rende intelligible au public qui les écoute ; et, quoique nous ayons lieu d'admirer le rare talent d'élocution, ainsi que la variété de connaissances qu'ils y déploient, nous ne pouvons , quelquefois , nous défendre de croire qu'ils n'auraient pas
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tant de peine h prendre s'ils ne s*adressaie|it qu*^ qpus. Une autrQ consé(iuence plus grave de la présence du public, c'est la restriction qui en résulte dans les discussions scientifiques : non que je veuille méconnaître qu'elles en deviennent peut-être un peu plus polies, ou plus coulantes, qu'elles ne le seraient parfois à huia clos ; mais elles sont moins fortes et moins approfondies, parca qu'elles fatiguent l'auditoire qui n'en sent pas la portée. Et elles sont aussi moins libres, parce que beaucoup de membres de l'Aca-* demie hésitent à émettre des réflexions qui ont autant de reten-r tissement. Et puis, comme il n'est pas agréable d'avoir tort, ou de donner tort à un confrère, devant le public, il arrive souvent que l'on se tait par réserve pour soi-même ou pour les autres, quand il serait utile qu'on parlât ; comme ausTsi il n'est pas impossible que l'on prenne quelquefois la parole par un motif opposé, sans avoir rien de bien essentiel à dire. Tels sont, à mon avis, les inconvénients et les dangers qui résultent de l'admission du public aux séances de l'Académie. Quels qu'ils soient, la situation est maintenant faite, et il serait bien difficile, sinon impossible, de s'y soustraire. Il faut donc en tirer les avantages qu'elle peut offrir, et qui consistent dans la force morale que la publicité donne, lorsqu'elle est soutenue avec noblesse et talent. Gela exige une grande circonspection dans le choix des personnes qui servent d'organes à l'Académie, ou qui la président. Outre le mérite scientifique, il leur faut des qualités personnelles qui ne seraient pas nécessaires dans des séances privées. Mais il est satisfaisant de pouvoir dire, qu'au milieu des intérêts d'amour-propre qui divisent toujours plus ou moins un corps académique, ce besoin de la dignité générale est senti unanimement.
La seconde innovation qui s'opéra vers le même temps n'eut pas lieu par la volonté de l'Académie, mais devint une conséquence de la première qu'elle avait permise. Quand l'Académie eut ouvert ses portes à la foule, on parla d'elle, et les journaux durent s'en occuper. Cela commença, je crois, en 4823, par quel-
qnes articles courts et accidentels. Mais déjà, en 4 825, le Globe s'empara de cet aliment qui convenait à son tempérament philosophique, et il rendit un compte régulier des séances. Les autres journaux durent suivre cet exemple, pour ne pas paraître moins savants que lui ; et TAcadémie des sciences eut désormais, dans tous, les honneurs d'un feuilleton hebdomadaire, confié à des rédacteurs spéciaux. A prendre cette charge avec conscience, elle devait leur sembler d'autant plus difficile qu'ils étaient plus instruits. Car, de saisir au vol tant de communications, sur tous les objets divers que les sciences embrassent, et d'en rendre compte deux jours après, dût-on môme ne pas s'obliger à les juger, c'est une chose que pas un de nous, je crois, ne serait en état de faire. Aussi les rédacteurs cherchaient-ils naturellement à prendre connaissance des mémoires et des pièces de correspondance, qu'on alla souvent jusqu'à leur confier. Cela pouvait avoir des inconvénients graves; et, pour les éviter, on organisa régulièrement ces communications. Des places spéciales sont aujourd'hui réservées dans la salle des séances pour les rédacteurs des feuilletons scientifiques. En outre, dans un premier élan de faveur, toutes les lettres adressées à l'Académie, tous les mémoires lus, ceux même des membres lorsqu'ils y consentaient, furent déposés, après chaque séance, dans une salle particulière, où les rédacteurs de chaque journal , nominativement désignés , pouvaient librement les consulter et en faire des extraits, depuis le soir jusque dans la matinée du lendemain. Cette réunion, si je ne me trompe, s'appela elle-même la sixième classe de l'Institut. Mais elle se subdivisa bientôt en plusieurs sections. La plus nombreuse se composa de personnes instruites, qui, sentant par cela môme la difficulté de leur tâche, y donnèrent des soins réels, et en firent un travail sérieux, où elles portèrent un esprit de critique généralement réservé et bienveillant. D'autres voulurent se faite de cette faveur une arme offensive pour attaquer l'Académie avec la dernière violence, en dénaturant ses intentions, ses actes,
ses travaux et jusqu'aux paroles qui s*y prononcent. C'était un abus qu'il n'y aurait pas eu de dignité à souffrir. On les pria, en conséquence, de se contenter désormais de leurs propres inspirations, sans recourir aux documents académiques. Cet esprit de dénigrement s'est-il perpétué dans quelques feuilles périodiques peu répandues? C'est ce que j'ignore. Et l'Académie, en marchant toujours en avant dans la route des découvertes, ne s'arrête pas à les regarder. Mais le feuilleton scientifique peut encore se confectionner d'une troisième manière, qui participe des deux précédentes. Pour celle-là il faut avoir de l'esprit, une superficie de connaissances générales, une certaine habileté à écrire, surtout de la hardiesse, et une imperturbable confiance en ses lumières propres. Si, avec ces avantages, on prend soin de ne pas gêner la liberté de son imagination par l'étude approfondie des objets dont on parle, on peut non-seulement, du jour au lendemain, rendre compte de tous les travaux scientifiques, mais assigner leur but, fixer leur valeur, décider les controverses qu'ils excitent, et juger les hommes qui les font. On peut même juger à la fois l'Académie tout entière, s'immiscer dans ses décisions, dans ses intérêts, la gourmander sur ses imperfections, bl&mer ce qu'elle fait, et lui prescrire ce qu'elle devrait faire. Ces ordonnances sont heureusement sans danger pour elle, comme corps scientifique, parce qu'elle ne les accepte pas ; mais elles peuvent en avoir beaucoup pour les jeunes gens qui entrent dans la carrière des sciences, et même pour les plus jeunes membres de l'Académie. Car cela tend à faire croire aux premiers qu'on arrive plutôt à la réputation par le bourdonnement extérieur que par le travail persévérant; et les derniers, dont le mérite n'est encore apprécié que par les seuls savants, pourraient être facilemait éblouis ou intimidés par cette autorité factice, qui, au gré de son humeur, les met en évidence ou les laisse dans l'obscurité. L'expérience du passé doit cependant les rassurer, sous ces deux rapports. Un écrivçdn spirituel, aujourd'hui membre d'une Aca-
9M MÉtANGKâ SCIENTIFIQUES E'f I.ITTÊRAIRES,
demie où cette qualité e^t générale, a, dit-oa, publié autrefois ua ouvrage de fantaisie, dont le frontispice représente un fauteuil académique assailli par une nuée de soufflets et de bâtons. Je suppose que les soufflets désignent le vent des éloges qui enfle les voiles du candidat; et les bâtons figurent, sans doute, Vappui que les journaux amis peuvent ;lui fournir. Mais je ne sache pas que, dans notre Académie des sciences, ces moyens auxiliaires aient été encore employés pour les élections* Quant à la renommée, si tant est qu'elle soit désirable peur un savant, le temps et les travaux supérieurs la donnent toujours, pure, incontestée, durable, sans qu'on s'inquiète de la chercher.
Les circonstances que' je viens de décrire montrent avec évidence la nécessité où TÂcadémie s'est trouvée de publier immédiatement les comptes rendus de ses séances, comme elle le fait aujourd'hui. Puisque ses travaux propres et les résultats de sa correspondance devaient être aussitôt livrés à la connaissance de tout le monde, avec ou sans son assentiment, que pouvait-elle faire de plus sage, et en même temps de plus utile aux sciences, que de les présenter sans retard dans toute leur vérité ? Cette publication était pour elle un instrument de défense personnelle, le seul qu'elle pût employer honorablement, et elle ne pourrait plus s*en dessaisir sans péril. Depuis six ans que ces comptes rendus paraissent, aucun journal n'en a parlé, parce qu'il était de leur intérêt qu'ils ne fussent pas connus; et cela est un exemple de la véracité, comme de Tempressement à répandre les lumières, qu'il y a chez nous dans la presse périodique. On n*a pas cru devoir réclamer d'elle cette justice, ou lui demander cet acte de bienveillance. Les comptes rendus de l'Académie sont distribués à un si grand nombre de personnes savantes ou lettrées, dans toutes les parties du monde, qu'on s'en est remis au temps, et à leur utilité scientifique, pour les propager. Ce que TAcadémie a pu faire, sous ce mpport, dans l'intérêt universel des sciences, paraîtra, nous l'espérons, un bon et digne usage des secours qui
lui sont accordés. Chaque membre de l'Académie reçoit d*abord un exemplaire par cahier détaché, qui sert & ses travaux habi-* tuels; puis, plus tard, uu second par volume complet. Le numéro de chaque semaine est adressé à tous les autres membres de riDStitut; à tous les associés étrangers de TAcadémie; à toutes les grandes sociétés savantes étrangères, auxquelles on envoie aussi le recueil des mémoires ; aux bibliothèques de tous les chefs-lieux de départements; à toutes les écoles spéciales; h toutes les villes de France qui, sans être des chefs-lieux, ont alloué des fonds pour établir des bibliothèques publiques; enfin, à tous les rédacteurs de journaux qui rendent compté des séances de l'Académie, afin de leur fournir les moyens d'être exacts', s'ils veulent l'être. Avec de Tordre, de l'économie, une comptabilité bien tenue et bien dirigée, surtout point de faveurs personnelles, cette large munificence scientifique s'exerce, sans retarder les autres publications de l'Académie, sans rien retrancher de ce qui est nécessaire pour rendre leur utilité complète, et sans l'endetter.
On s'était d'abord proposé de faire seulement connaître, par des extraits fort courts, les mémoires, les rapports, et les diverses communications qui auraient occupé l'Académie dans chaque séance. Mais rexpériençe montra bientôt qu'en s'impo* sant des limites aussi restreintes, les faits et les résultats annon-ces comme nouveaux se trouveraient dépouillés de tout élément d'appréciation, puisqu'ils seraient ainsi présentés sans l'indication des méthodes qui ont se»vi à les découvrir, des preuves qui constatent leur réalité, des considérations qui assignent leur place dans chaque science. On sortit donc de ce cadre trop étroit que l'on s'était prescrit, et, à mon avis, l'on fit bien : car, si Ton s'y était borné, la publication des comptes rendus aijrait non-seulement perdu presque toute son utilité scientifique, mais elle aurait encore pu avoir des incouTénients très-graves. ^ •
Par exemple, un chimiste, qui a fait de longues et profondes
recherches sur les matières tinctoriales, s'aperçoit que les fibres organisées de la laine, sur lesquelles on les dépose, ont été à peine étudiées, sous le rapport de leur composition chimique, de leur contexture, et des actions physiques qu'elles exercent. Il entreprend, sur ce sujet, un grand travail, dont les résultats éclaireront toute cette partie importante de Tindustrie manufacturière. Si vous le contraignez à les présenter comme autant dV phorismes détachés les uns des autres, leur utilité ne sera qu'imparfaitement comprise, et Ton ne pourra y avoir confiance que sur l'autorité de son nom, ce qui, dans les sciences, est toujours d'un extrême danger. Mais accordez-lui assez de place pour indiquer les épreuves chimiques qu'il a faites, lès éléments d'organisation qu'elles lui ont fait découvrir, et les conséquences qui en dérivent pour les applications : alors cette publication aura tous les caractères d'utilité désirables pour le présent comme pour l'avenir; et, plus elle sera prompte, plus elle deviendra fructueuse. Car ce qu'il a vu pourra être aussitôt vérifié, appliqué, poursuivi; et, c'est ainsi que les sciences peuvent s'avancer incessamment d'une marche rapide, sans se mélanger d'jerreurs. Un autre reprend les expériences de Duhamel sur le mode d'accroissement des os dans les animaux vivants ; ce qu'il fait, comme lui, en y introduisant, par la nutrition, des substances qui vont colorer les couches successives de ces organes. Il étudie ainsi de nouveau leur formation graduelle et leurs métamorphoses dans les divers âges de la vie, avec toutes les connaissances anatomiques de notre temps. Lçs résultats qu'il obtient, aussitôt connus, sont soumis à d'autres procédés d'investigation, d'où l'on tire des interprétations différentes des siennes. Une controverse s'engage, dans laquelle tous les secours de la chimie et de la physique sont employés concurremment ; et, si la vérité cherchée est encore trop cachée, ou trop complexe, pour être complètement saisie aujourd'hui, du moins on a fait des pas sûrs vers elle. Supposez au contraire les mêmes résultats rendus pu-
blics par un simple énoncé, où ils eussent été dépouillés des détails qui les caractérisent et des preuves qui les appuient : nonseulement ils n'auraient pas exercé cette vive impulsion, mais les interprétations différentes qu*on aurait pu vouloir en donner, restant consignées à côté d'eux avec aussi peu de développement, elles n'auraient fait que répandre sur la science ces nuages de doute mal défini, qui, en se multipliant, Fauraient bientôt obscurcie tout entière.
• Marquer le terme où finit ce qu'on sait, où commence ce qu'on ignore, c'est un des plus grands services que nous puissions rendre à nos successeurs. Mais il y a des questions si complexes, que ce passage est bien difficile à définir; et, si elles ont, en outre, un grand intérêt d'application, le monde, [qui ne conçoit pas nos incertitudes, nous les compte volontiers comme des torts. C'est ce qui est arrivé, par exeiriple, quand on a demandé à l'Académie de décider si la gélatine est, ou n'est pas, un aliment nutritif : il a bien fallu alors explii![uer avec détail les motifs qui nous font hésiter. D'autres fois, la science est plus heureuse, et peut répondre avec plus de décision à la société qui l'interroge. C'est ce qu'on a fait dans l'examen des procédés propres à constater les empoisonnements par l'arsenic. Mais alors il ne suffisait pas que la réponse fût positive et certaine; il fallait qu'elle fût prompte, et assez explicite pour être acceptée comme irréfragable par tous les esprits.' On a rempli ces conditions par le rapport imprimé dans les comptes rendus. Mais à quoi aurait servi ce grand travail, si l'on n'en avait publié que les résultats, ou un simple extrait? Aurait-il tranquillisé la foule? aurait-il porté la conviction chez les magistrats ? .
Ne considérons plus les travaux mêlés d'applicatioil^. Passons aux recherches qui ont pour but de perfectionner les théories générales, et prenons d'abord pour exemple la chimie et la physique. "Ce qui les occupe le plus vivement aujourd'hui, ce qui leur promet le plus de découvertes, ce sont les phénomènes molécu-
laires, et les propriétés ou les 'actions des principes impondérés, c'est-à-dire des objets de recherches qui échappent aux sens et ne sont saisissables que par la discussion de faits complexes: Essayez donc d'annoncer des études de ce genre sans les accompagner de cette discussion. Personne ne pourra les apprécier, puisqu'elles seront dépouillées de leurs preuves logiques. Les résultats auront Tair d'autant de miracles, où le vrai et le faux se produiront avec une égale autorité ; et, si l'on y ajoute foi, la science deviendra un chaos. Il vaudrait mieux n'en pas parler du tout que de les annoncer ainsi tronquées dans les comptes rendus.
La même chose arrivera pour les recherches mathématiques, si vous les dépouillez de leurs formules pour en restreindre Tan- j nonce aux propositions que l'auteur prétend avoir établies, ou ! aux applications qu'il dit en déduire. L'Académie de Berlin a bien senti cette vérité; car elle admet comme nous dans ses comptes rendus, non-seulement des formules, mais, au besoin, des figures gravées; et elle doit se glorifier des œuvres remarquables auxquelles elle donne cette publicité complète. Une autre société savante, non moins célèbre, la Société royale de Londres, admet également aujourd'hui les formules mathématiques dans les annonces très-succinctes qu'elle publie de ses travaux; et je rapporterai un exemple qui a donné lieu de regretter qu'elle ne Tait pas fait toujours. Il est relatif à une théorie mathématique des plus importantes pour l'astronomie, celle des réfractions atmosphériques. Le problème qu'elle se propose consiste à calculer la déviation totale que les rayons de lumière ont subie, lorsqu'ils parviennent à nos yeux après avoir traversé l'atmosphère terrestre. Pour le résoudre rigoureusement il faudrait connaître la constitution chimique et l'arrangement statique de cette atmosphère dans toute son épaisseur; mais nous ne pouvons l'explorer que dans les couches inférieures qui, heureusement, sont aussi celles qui contribuent, pour la plus grande part, à l'effet total. C'est pourquoi, partant des conditions chimiques et physiques que cette exploration bor-
née fait co&ûattre, les géomètres composent des lois artificielles de décroissement des densités qui y satisfont, et qui se prêtent aux intégrations que le calcul exige; puis^ ils les étendent à tout le reste de Tatmosphère d'après les lois générales d'équilibre des masses gazeuses ; et, si les réfractions qu'ils en déduisent ne s'écartent de celles qu'on n'observe que par des différences accidentelles ou négligeables, oh les emploie avec sûreté, comme avea avantage, pour remplacer les directions apparentes des astres par les directions réelles qu'on observerait, si l'atmosphère n'existait pas. Laplace, le premier, réduisit le problème à cette combinaison régulière des conceptions mathématiques avec les données physiques ; et il eiï tira les excellentes tables de réfiretctions qui sont au* jourd'hui employées par les astronomes français. En 1823, un •habile géomètre anglais, M. Ivt)ry, que les sciences viennent de perdre, traita de nouveau la question eh procédant d'une manière tout à fait semblable. Mais, à Texpression çiathématique du dé^ CFoissement des densités , que Laplace avait employée, il en substitua une autre beaucoup plus simple, quoique pourtant, à peu près équivalente pour les résultats, dans les limites d'approximation ' auxquelles on les borne; fet il en déduisit de nouvelles tables de . réfractions qui ne différaient presque de celles ît Laplace quepai" ce seul avantage dé "simplicité dans la conception. Quelques années plus tard, on remarqua en France que les lois .de décroissement, adoptées par Laplace et par M. tvory, ne reproduisaient des réfractions approximativement conformes aux réalités que parce que les densités qui en résultaient devenaient insensibles à une petite distance de la surface terrestre; mais qu'elles ne s'accordaient pas, dans leurs limites extrêmes, avec les conditions d'équilibre d'une atmosphère bornée; et qu^ainsi, quoiqu'elles fussent suffisantes pour calculer les réfractions aussi appïx)ximativement que l'astronomie l'exige, on n'en pouvait jrien conclure sur l'état réel des Régions élevées de notre atmosphère. On montra, en outre, que l'on pouvait se passer de ces conceptions artificielles, et
calculer les réfractions d*après les données réelles que la physique pourrait fournir sur la constitution de Tatmosphère, quelque complexes qu'elles fussent, sans être arrêté par des difficultés de calcul intégral. Enfin on fit remarquer que les tables de M. Ivory, comme celles de Laplace, ne s'appliquaient qu*à Thypothèse d'une atmosphère chimiquement homogène, c'est-à-dire composée d'air et de vapeur aqueuse, mêlés en même proportion à toute hauteur, ce qui n'est pas le cas réel de notre atmosphère, quoique la dissemblance puisse n'avoir qu'un effet insensible sur le calcul particulier des réfractions. Alors M. Ivory, qui croyait s'être beaucoup plus approché de la réalité que Laplace, voulut ajouter à ses tables cette -intervention de la vapeur aqueuse ; et, pour cela, il reprit de nouveau tout le problème des réfractions dans un mémoire qull présentai la Société royale en 4838, en y joipant^ ou croyant y joindre, ce dernier perfectionnement. C'est ici que l'on va voir l'inconvénient des comptes rendus appliqués aux mémoires de mathématiques, quand on en exclut les formules. En effet, dans la publication qui fut faite alors de la séance du 24 mai 4 838, on inséra un pareil extrait, où il était dit : non-seulement que la conception adoptée par Laplace était empirique et hypothétique, comme si celle de M. Ivory pouvait être autre chose dans l'état actuel de nos connaissances sur l'atmosphère, mais encore on ajouta que M. Ivory, dans son nouveau mémoire, s'était proposé de résoudre complètement le problème des réfractions, tant pour une atmosphère privée d'humidité que pour une atmosphère mêlée de vapeur, ce qui est évidemment impossible aujourd'hui. Tout cela était accompagné d'une histoire peu équitable de cette théorie oii l'on reporte à Newton presque tout l'honneur de l'avoir fait dépendre d'un calcul rigoureux fondé sur les données physiques, ce que l'on présente comme un point établi dans le mémoire de M. Ivory. Ici on nous permettra de remarquer, comme exemple d'une appréciation un peu plus loyale, que ce sont les Français qui ont découvert les droits de
Newton sur celte théorie, et qui les ont fait revivre, dans ce journal même*, quand "les savants anglais ne les avaient pas vus, quoiqu'ils en eussent les titres dans les mains. Or Laplace n*a pu les connaître, puisqu'il était mort depuis longtemps lorsqu'on publia en Angleterre la correspondance de Newton avec Flamsteed^ où ils étaient cachés; de sorte que la forme purement mécanique qu'il a donnée à ce problème ne lui a été suggérée par personne. Et, pour apprécier aussi ce complément définitif dont on a voulu faire les honneurs à M. Ivory, on n'a qu'à examiner l'équation marquée d'une étoile que ce géomètre a employée pour exprimer la distribution de la vapeur aqueuse dans l'atmosphère, à la page 199 de son mémoire. On reconnaîtra aisément qu'elle n'a lieu que dans ce môme cas d'une composition chimique constante à toute hauteur, que Laplace a considéré ; de sorte que M. Ivory n'a fait, sans le savoir, qu'introduire dans ses nouvelles tables la supposition du géomètre français, et pas autre chose. Voilà ce qu'on aurait reconnu tout de suite dans l'extrait, si cette équation fondamentale y eût été rapportée ; au lieu qu'en se bornant à prononcer gue la question était complètement résolue, il a fallu attendre que le mémoire même fût imprimé, pourvoir qu'elle ne l'était pas.
Mais, dira-t-on, ces extraits détaillés, rédigés au gré des au* leurs ou par eux-mêmes, peuvent devenir trop prolixes, et n'être plus qu'une publication déguisée des mémoires entiers. Ce serait un abus regrettable, et je ne dissimulerai pas qu'il s'est réalisé, mais comme exception, et, peu s'en faut, par une seule personne. Un géomètre, assurément très-habile, a profité de l'opportunité des comptes rendus pour publier, presque dans chaque numéro, une série de mémoires entiers, hérissés de symboles, sans connexion entre eux, reproduisant plusieurs fois les mêmes résultats 00 les mêmes idées sous diverses formes, à mesure qu'elles se
* Journal des Savants, n"' de mars, avril, novembre et décembre 1836. u. 19
présentent à son esprit ; brisés aussi de renvois qui se rapportent à une multitude de publications éparses ; de sorte qu'aujour* d*hui, s'ils se correspondent dans la pensée de Fauteur, comme je n*en fais aucun doute, il semblerait devoir être à peu près le seul qui puisse en profiter, ou qui soit capable d*en suivre le fil. Ceci est sans doute un résultat fâcheux, et regrettable pour TauteuF lui-même. Mais, comment, et par quelle autorité y remédier? Ces essais, car leur rédaction précipitée permet de les nommer ainsi, contiennent dans leur capricieuse diversité de très-belles démonstrations, des procédés de calcul très^puissants, des mé-^ thodes dont les applications semblent pouvoir devenir très-fécondes, si Fauteur avait la patience d'en suivre le développement. Lui interdirez-vous la liberté de les faire connaître? Espérons que les conseils de ses amis, qui ne lui ont pas manqué et qui •ont unanimes, lui persuaderont de comprendre mieux ses propres intérêts et ceux des sciences, qu'il pourrait priver d'un mode de publication aussi utile, en rendant sa continuation impossible par Tusage immodéré qu'il en ferait pour lui-môme. El si l'on obtenait de lui, par exemple, qu'il voulût consacrer quelques mois de repos à réaliser, dans le calcul des perturbations planétaires, les simplifications qu'il a présentées comme possibles, on n'aurait pas h regretter les détours par lesquels son esprit serait arrivé à se fixer sur cet important sujet.
Sans doute, des occasions pareilles pourraient faire .désirer que les secrétaires perpétuels exerçassent d^ fait, sur les comptes rendus, le droit de restriction dont ils sont nominalement investis. Mais les républiques intellectuelles ne sont pas moins ombrageuses que les politiques, et elles sont encore plus délicates & gouverner. Chacun approuvera que la règle soit stricte pour le général ; mais il la voudra tolérante pour lui. Ne vaut-il pas mieux qu'elle soit, h l'égard de tous, un peu trop libre que trop restreinte, en faisant appel à la raison commune pour modérefles excès individuels ? Peut-être verrait-on plus volontiers l'autorité
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des secrétaires s'exercer sur les communications qui viennent du dehors; pourvu cependant qu'elle épargnât vos amis. Quiconque appréciera ces difficultés reconnaîtra, je crois, que les secrétaires ont fait sagement de ne pas rechercher avec trop de rigueur un mieux seulement désirable, et de soutenir la publication actuelle des comptes rendus par tous leurs efforts, en se bornant à rendre la multitude déjà imm.ense de documents qui les compose facilement disponible, et applicable, par les excellentes tables de • matières dont ils ont confié ta confection au docteur Roulin. Et si Ton considère que, dès à présent» cette facilité de publication accélérée a fait converger vers l'Académie une correspondance scientiflque qui part journellement de tous les points du globe, on concevra que la création d'un si ardent foyer de lumières est un service d'autant plus considérable, qu'il ne fallait pas moins qu'une telle institution pour empêcher les sciences d'être étouffées sous les préoccupations politiques, qui, chez nous, tendent à envahir tous les esprits.
Sans doute il en résultera une réaction inévitable sur la forme des travaux scientifiques et sur les savants eux-mêmes. Les premiers, devenant plus rapides, seront souvent moins parfaits et moins durables qu'ils n'auraient pu l'être s'ils avaient été longtemps médités avant de se produire ; les derniers, étant plus exposés aux regards, subiront presque les agitations de la vie publique. Mais la marche de l'esprit humain change nécessairement, dans la suite des siècles, avec les ir\stitutions et les mœurs. On ne peut le soustraire à cette loi de notre nature, et la prévoyance des hommes supérieurs de chaque époque doit se réduire à le diriger dans les voies nouvelles où il persiste à se jeter. Le temps n'est plus où Newton, tranquille dans la profonde solitude de Cambridge, ne sortait du repos de ses méditations que pour aller prier. Revenir à cet état est, pour nous, aussi impossible que de renaître. C'est en vain que nous voudrions rendre aux sciences le calme qu'elles ont perdu. S'il leur est accordé d'en
jouir encore, ce sera l'œuvre d*autres générations. Quant* à la nôtre, sa destinée est accomplie'; et, dans la tourmente où le flot des événements nous a portés, nous ne pouvons que nous appliquer les vers de la sibylle :
Facilis descensas AYerni :
Sed revocare gradum, superasque evadere ad auras, Hoc opus, hic labor est^.
* Les prévisions exposées, il y a seize ans, dans les articles qu'on vient de lire, se sont toutes réalisées, avec les effets, tant fâcheux que favorables qu'on y annonçait. Par Tinstitution permanente des comptes rendus hebdomadaires, et la publicité illimitée, conservée aux séances, l'Apadémie s'alimente aujourd'hui beaucoup moins de ses travaux propres que de ceux qui lui viennent du dehors La majeure partie de son temps est employée au service de tous les individus qui veulent s'adresser à elle, pour lui communiquer leurs idées, bonnes ou mauvaises, les réclamations de priorité ou les critiques qui les intéressent personnellement, leurs élucubrations du jour ou de la veille, parfois mais rarement d'importants travaux longtemps médités. En un mot, elle est devenue une sorte de bureau d'annonces gratuites, ouvert indifféremment à tout le monde, en présence d'un cercle d'auditeurs astreints à les écouter. Par •suite de cette invasion des influences étrangères à TAcadémie, les discussions scientifiques entre les membres sont devenues rares et difficiles, .étant trop souvent amenées par un sentiment d'hostilité personnelle, ou par le désir d'attirer sur soi l'attention de la foule environnante, plutôt que par l'amour vrai de la science, ou par le besoin senti de s'éclairer mutuellement, Voilà le sort que l'Académie s'est fait, pour avoir voulu être connue de la multitude. Elle a perdu en indépendance ce qu'elle a gagné en vulgarité. Dieu veuille que son avenir scientifique ne se trouve pas trop profondément affecté par cet échange. J. B«