DISCOURS
SUR l'esprit d'invention et de recherche dans les sciences. Lu à la séance publique de rinsthut le 3 janyier ISlik.
Messieurs, celui qui voudrait faire Féloge des sciences dans cette assemblée, entreprendrait, à coup &ûr, un panégyrique peu 'difficile, et dont au moins le mérite ne serait pas celui de la nou<»: veauté. Mais, s'il est inutile de louer ce que tout le monde admire, il ne Test pas de le faire mieux connaître et de montrer ce qui en forxne le véritable prix. Soutenu par cette pensée , j'essayerai un moment de quitter les détails techniques des sciences pour appe« 1er votre attention sur leur philosophie, c'est-à-dire sur l'esprit des méthodes qui guident maintenant leur marche et assurent leurs progrès.
Je dis leurs progrès, car il est de l'essence des sciences positives d'avancer toujours. La vue d'un seul homme, d'un homme de génie même, est limitée, et la ns^ure est sans bornes; mais chacun d'eux fraye la route à ses successeurs. Où Newton s'arrête, Euler commence ; et le génie , se renouvelant sans cesse, continue son vol à travers les siècles , sans jamais mourir. Cette éternelle jeunesse est l'attribut des sciences et le principe de leur grandeur»
La gloire des lettres est plus exclusive et plus personnelle. Comme leur grand objet est la peinture du cœur de Thomme et le développement -de nos passions, elles peuvent faire d'abord des progrès dans Fart de les observer et de les décrire; mais un^is que leurs tableaux ont atteint Texpression de la nature, elles n'ont plus à éprouver de changements que dans les nuances occasionnées par la différence de la civilisation, des moeurs, et du langage. Le lieu de la scène change , ainsi que les habits et le nom des acteurs , mais c'est toujours le drame de la vie. Jamais les larmes d'un père ne seront plus touchantes que celles du vieux Priam, et jamais un autre Virgile ne dira en plus beaux vers les malheurs d'une autre Didon. Mais si Euclide, Archimède, et Newton lui-même pouvaient renaître, ils devraient redevenir quelques instants diâciples, pour apprendre ce qu'on aurait fait après eux. A la vérité, ce seraient des disciples bientôt maîtres; et de quel plaisir ne jouiraient-ils pas en retrouvant dans nos nouvelles théories le développement de leurs pensées , en voyant qu'elles ont été si fécondes , et que rien de ce qu'ils ont fait n'est inutile à la postérité !
Cette marche toujours croissante, toujours inventive, est précisément ce qui fait le grand attrait des sciences pour ceux qui les cultivent avec succès/ Conduits de phénomènes en phénomènes dans le vaste champ de la nature, leur attente n'est pas plutôt satisfaite qu'elle est aussitôt renouvelée; et cette jouissance d'une passion toujours vive et toujours heureuse, a pour eux un charme que l'on ne saurait définir, que rien surtout ne pourrait remplacer.
On admire généralement la grandeur des découvertes où les sciences sont parvenues ;' on s'étonnerait bien plus encore si l'on savait par quelle simplicité de moyens.elles les ont faites. Il n'a fallu que renfermer quelques airs dans des vaisseaux de verre pour découvrir toute la nouvelle chimie. Il ne fallait qu'appliquer, aux lois des mouvements célestes, reconnues par Kepler, les lois
des forces jcentrales , démontrées par Huyghens , pour faire la découverte de Fattra^n. Mais telle est la faiblesse naturelle de Tesprit humain , que ces rapprochei^enls qui nous paraissent si simples ne se font que par des hommes de génie, et restent quelquefois sous les yeux <ki monde pendant des siècles sans s'opérer. Il a fallu Priestley, Schéele , Cavendish et Lavoisier pour la chimie; Newton a suffi pour le système de Tunivers.
Le principe de ces grands résultats , c'est l'esprit obserrateur et géométrique ; c'est une attention scrupuleusement exacte et mi- Diitiéùse en apparence, mais guidée par l'invention et r imagination. Dans les sciences , comme dans les lettres , l'imagination Yoit et saisit les objets, les situations, les circonstances, et les diverses faces des phénomènes ; l'invention les combine ensuite et les dirige vers un but. C'est par elle que le poète , développant les passions de ses personnages, amène d'une manière naturelle et sûre le dénoûment de l'ûction qu'il a imaginée. C'est par elle que le savant, combinant les forces de la nature empreintes dans les propriétés des substances qu'il emploie , fait sortir les vérités 'générales du dédale des phénomènes particuliers. Sans, ces deux éminentes qualités de l'esprit, il n'y a point de grande découverte; mais, sous leur influence féconde, des indices, légers en apparence , et qui échappaient à des yeux vulgaires, conduisent quelquefois à des conséquences dont on* a peine à mesurer l'é-
Eotrez avec moi dans cet établissement magnifique, où toutes les productions de la nature , depuis les plus communes jusqu'aux plus rares, sont rassemblées de tous les points de la terre et des mers. Combien de voyageurs ont exposé leur vie, pour offrir à vos regards ce monument de civilisation inconnu à tous les peuples de l'antiquité I Dans une de ces galeries , j'aperçois un savant vénérable par son âge et son caractère : son imagination , ornée- par l'étude des lettres, ajoute un nouvel éclat aux découvertes dont il enrichit la science qu'il cultive. Que
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fait-il?à quoi applique-t-Jl en ce moment cet esprit ^n et ingénieux qui le distingue? Je le vois occupé à examiner les angles d'un cristal. Il les mesure et les mesure encore; il semble craindre que l'instrument dont il se sert n'ait pas, à son f^é, assez d'exactitude. A quoi tendent ces soins minutieux ? Gom-* ment un esprit cultivé peut-il se laisser captiver par une étude aussi aride? Mais il nous a vus, et il nous accueille avec sa bienveillance ordinaire; lui -môme consent à nous servir de guide. En nous montrant ces minéraux rangés par ses soins , il nous fait apercevoir entre leurs formes des rapports que nous n'a\^ons pas remarqués ; il nous apprend comment tous les cristaux d'une même substanca, quelle que soit leur configuration extérieure, peuvent se reconnaître à de certains caractères tirés de leurs angles , et sont tous composés de petites particules de même forme arrangées diversement. Alors , cette multitude de pierres , qui n'avaient d'abord attiré nos regards que parla variété de leurs apparences, et l'éclat de leurs couleurs , deviennent pour nous d'un bien autre intérêt. Nous y voyons toute la partie solide du globe réduite à un petit -nombre de substances simples différem-» ment groupées; nous parvenons môme à deviner, d'après la. seule observation de leur structure , la différence ou l'identité de leur composition intime ; et , par l'ordre suivant lequel elles se mêlent ou se succèdent dans l'intérieur de la terre à diverses profondeurs, nous acquérons quelques lumières sur l'état où devait être la surface du globe dans les premiers âges du monde. Nous • concevons alors qu'on peut mettre de l'Importance à mesurer les angles d'un cristal avec exactitude , et que la minéralogie ainsi envisagée peut plaire à un esprit pultivé, peut faire le bonheur d'un homme de génie.
A quelques pas de là , une autre scène s'offre à nos regards. Ici se trouvent les dépouilles de tous les êtres organisés, depuis le squelette de l'éléphant, de l'aigle, et de la baleine, jusqu'à celui du moindre reptile. Au milieu de ces débris de la vie, je vois un
anatomiste profondément occupé à étudier la forme d'un os qu'il vient de tirer d'une masse pierreuse où il était caché ; il en examine attentivement les contours, et les dessine avec exactitude ; il «h mesuré minutieusement les sommets et les cavités. Cette étude attache sa pensée et l'absorbe tout entière. Que peut-elle donc avoir qui l'intéresse , et de quelle importance sont de si petits détails? Mais bientôt nous le voyons présenter ainsi plusieurs ossements les uns aux autres , par les faces qui se rapportent et qu'il a si bien déterminées ; il cherche ceux qui se joignent et les distingue parmi tous les autres. De ces ossements dispersés, il recompose des portions d'animaux, et même des animaux tout entiers; non tels que les pourrait inventer une imagination bizarre, mais tels qu'ils ont dû être réellement, d'après-les rapports naturels et nécessaires de leurs partie». Alors , en les comparant avec les espèces qui vivent à présent sur la terre, il nous découvre une infinité de différences dans la forme des os , leur longueur, leur arrangement. Il nous prouve que, parmi ces différences, il en est de trop intimes, de trop essentiellement liées au plan général d'organisation, pour avoir été l'effet d'un accident passager ou d'une dégradation progressive ; en sorte qu'elles annoncent et constituent des races réellement distinctes. Il faut donc , nous dit-il , qu'une vaste catastrophe ait englouti ces races, et déposé, autour de leurs ossements, ces sépulcres de craie et de plâtre où nous les trouvons ensevelis. Cette catastrophe a été suivie et précédée de plusieurs révolutions non moins puissantes. Car, audessus et au-dessous des bancs de craie et de plâtre qui renferment les animaux antiques, on trouve d'épaisses couches toutes remplies des, produits de la mer. La mer les a. abandonnées, et elles ont été de nouveau peuplées par des races terrestres, que d'autres catastrophes ont encore englouties. Enfin , la dernière révolution a été subite. Car. quelques individus appartenant à ces races ont été trouvés enfouis avec-leur chair, leur peau', et leur poil, dans les glaces de la Sibérie, Ce sol que nousliabitons,
ce sol maintenant chargé de palais et couvert de cités populeuses , a été ainsi plusieurs fois inondé parles flots d'un autre Océan. Sous ces mômes plaines où paissent maintenant nos troupeaux, vivaient autrefois des générations d'éléphants et de tapirs, habitant des forêts de palmiers avec d'autres animaux maintenant particuliers au continent d'Amérique. Ainsi^ le sol , le climat, les êtres vivants , tout a changé de face et a changé plusieurs fois. Si nous demandons où l'homme était alors , on nous répond qu'on ne trouve de lui aucune trace , . et qu'il est vraisemblable qu'il n'existait pas encore sur la terre. L'histoire de toutes les nations, interrogée sur ces grands événements, confirme leur antiquité par son silence. Seulement, le souvenir confus d'un ancien cataclysme, universellement répandu par foute la terre, semble placer l'origine de la société humaine peu de temps après la dernière révolution. Voilà où mène l'obseryation de quelques anfractuosités mesurées avec exactitude ; voilà comme 4es plus petites choses et les plus grandes sont enchaînées dans l'univers..
Je te suis dans ton observatoire, digne successeur d'Hipparque et de Ptolémée ; apprends-moi par quel art tu peux fixer le cours des astres et déterminer avec tant-d'exaclitude leurs plus petits mouvements. Je ne vois autour de toi que quelques lentilles de verre, quelques tubes de métal où tu as tendu des fils d'une finesse extrême, une horloge dont le battement constaqiment égal interrompt seul le silence de la nuit. Sont-cë là tes seuls enchantements ? et serait-ce avec ces faibles moyens que tu as trouvé tant de merveilles? Mais bientôt un astre paraît et s'avance dans le champ du télescope, l'astronome s'apprête à l'observer. Attentif, il écoute en silence les battements de sa pendule; il fixe avec une précision presque idéale l'instant où l'astre s'est éclipsé devant chacun des -fils tendus au foyer de son instrument. Il mesure aussi avec une égale exactitude sa hauteur sur l'horizon. Dès lors la position de l'astre est complètement fixée. La même
observation répétée jusqu'à des milliers de fois détermine la forme de Forbite qu'il parcourt dans le ciel. Sur ces données, Newton, Lagrange, ou Laplace, établissent leurs calculs. Ils s'élèvent à la source des forcer qui doivent produire les mouvements que l'astronome a déterminés. Parvenus à cette cause générale, ils en déduisent tous les phénomènes célestes comme de simples corollaires; ils pénètrent dans l'avenir et remontent le torrent, des siècles écoulés; ils donnent aux nations des mesures qui règlent leurs travaux, des périodes qui fixent leur histoire ; ils présentent au navigateur un ciel tou^^c^alculé d'avance et tout observé, sur lequel il reconnaît sa position et sa route dans les vastes solitudes de rOcéan. D'après leurs calculs, la même pesanteur, qui retient les corps planétaires autour du soleif, et les satellites autour des planètes, anime encore les plus petites particules de ces masses et les maintient agglomérées. Combattue par la force centrifuge du mouvement de rotation, elle élève l'équateur des planètes et aplatit leurs pôles. Nous concevons ainsi la dépendance qui existe entre la rotation de ces masses et leur aplatissement; et, d'après la forme qu'elles ont conservée, nous voyons qu'ellf s ont été primitivement fluides, soit que leurs parties solides aient été alors dissoutes par des liquides, ou fondues par le feu. Toutes ces lois générales s'appbquant sans restriction h la terre, nous ne pouvons plus voir en elle qu'une planète presque imperceptible, qui tourne sur elle-même comftie les autres, qui , comme elles, a été primitivement fluide, et sur laquelle l'homme est suspendu dans le vide des cieux. Cette petite masse, inégalement sollicitée à son équateur et à ses pôles par les attractions du soleil et de la lune, se tourne continuellement aiitour de son centre pour obéir à ces forces, ce qui fait reculer ses équinoxes, et donne à son axe un balancement dans le ciel. Enfin, la même cause, observée dans les phénomènes qui se passent sous nos yeux, y produit la chute des corps, le flux et le reflux des mers, et, dans l'état stable où se trouve aujourd'hui la terre, maintient l'équilibre des eaux qui la
recouvrent en partie. C'est encore elle qui, particularisée dans ses applications, produit les phénomènes du magnétisme et de Télectricité. Aucune autre force ne paraît actuellement agir dans les espaces célestes. Mais si nous pénétrons dans Fintérieur même des corps, si nous observons attentivement les propriétés que leurs particules nous présentent quand elles sont placées à de trèS'petites distances, nous y découvrons une infinité d'autres forces attractives, qui n'étant plus sensibles dès que les particules s'éloignent; deviennent extrêmement énergiques près du contact ; soit qu'elles suivent réellement des l#is différentes de l'attraction céleste, sait que la forme dès particules* des coi*ps leur imprin\e (cette modification. Déjà le calcul a fait voir que ce sont des forces de ce genre qui produisent l'adhésion des solides avec les fluides, ainsi que toutes les agitations que les molécules dé la lumière éprouvent en traversant les corps transparents. Il est extrômetnent vraisemblable qy'elles sont aussi la cause de tous les phé-^ nomènes de Ik chimie ; mais s'il a été si difiicile de calculer l'effet des attractions réciproques de quelques astres dont se compose notre système planétaire, combien ne. doit-il pas l'être davantage d'analyser ^es phénomènes dans lesquels des milliers de particules agissent à la fois les unes sur les autres? Cette étude est réservée aux travaux des géomètres futurs auxquels elle offrira sans doute de grandes découvertes. Ils auront encore à reconnaître le mouvement rapide qui, vraisemblablement, emporte notre système planétaire vers quelque point de l'espace ; ils détermineront les immenses orbites de ces étoiles que nous voyons tourner autoupd'un centre, et qui offrent des mouvements pareils à ceux que nous devons soupçonner dans notre soleil ; ils verront se développer ces inégalités séculaires dont les géomètres de notre ftge' ont déterminé les lois ; enfin, ils pourront être les témoins de ces grandes révolutions qui doivent fréquemment arriver dans les masses vaporeuses des comètes ; et l'observation suivie de ces amas de matière disséminée que l'on nomme des nébuleuses,
leur apprendra peut-être un jour comment se font les mondes. Nos yeux ne verront pas ces conséquences de la gravitalipu uni- ^ verselle. Mais du moins le voile de la nature est maintenant as&CîS soulevé pour que nous* puissions les présager avec certUudei.et| Mipressentir l'entier développement de la plus graode ije^iste qu'ait jamais eue l'esprit humain. Voilà les conséquences ûe ces soins minutieux que l'astronome apportait à ses observations ; voilà où tendait sa patience ; voilà ce que la science a pu faire , avec quelques morceaux de verre et quelques tubes de métal, dirigés vers les deux.
Aimons, cultivons ces belles sciences dont les résultats sublimes améliorent le sort de l'homme, élèvent sa pensée, étendent sa puissance sur la nature. Conquêtes paisibles qui sont communes à toutes les nations : goûtons les charmes de cette étude délicieuse, et faisons du plaisir qu'elle donne l'objet de notre unique ambition.