‹ Mélanges scientifiques et littérairesChapitre 4 sur 39 · SUR LE CHARLATANISME · texte numérisé non relu

SUR LE CHARLATANISME

(Extrait du Mercure de France, 1808.)

Comme For faux se distingue de l'or pur, et la fausse monnaie de la bonne, le charlatanisme se distingue du mérite véritable. Leur ressemblance, au premier aspect, peut tromper un œil qui n'est pas exercé, mais ellerne résiste jamais à un examen sévère et réfléchi. L'expérience est le creuset où l'erreur se sépare de la vérité;

S'il est utile de donner aux gens du monde une idée exacte de . l'état des sciences, de leurs découvertes, de leurs progrès, et surtout de leur véritable philosophie, il ne l'est pas moins de les mettre en garde contre des hommes qui, n'ayant des sciences que les dehors sans aucun fond réel, ne cherchent à usurper la considération qu'elles donnent que pour la tourner à leur profit ; imposteurs d'autant plus dangereux, qu'ils décréditent près des gens seîisés les vérités dont ils abusent. C'est surtout dans les écrits périodiques, destinés à être lus d'un grand nombre de personnes, qu'il est utile de démasquer oe charlatanisme. En vain

VOUS chercherez h inspirer de Testime pour les sciences, en faisant connaître avec soin les bons ouvrages, les nouvelles découvertes, les applications utiles ; si vous ne proclamez les erreurs avec la même force, un charlatan de science publiera avec autant d'éloges, et avec pkis d'emphase, ses chimériques résultats ; et bientôt vous verrez le public, par amour de la vérité, courir en foule vers des mensonges. Attaquer ces faux prophètes, les comr battre, est donc un droit, une précaution légitime ; et il est surtout bon de le faire quand, après un long silence, orx.les voit reparaître pour ressusciter d'anciennes erreurs, et chercher dans tine génération nouvelle des dupes qui accueillent et qui paient des préjugés déjà renversés plusieurs fois.

Le vrai savant, celui qui a consacré sa vie à l'étude de la nature, qui en fait son bonheur, sa passion dominante/ est beaucoup plus occupé du plaisir de faire des découvertes que du soin de les prôner. Il recherche surtout le jugement et le suffrage du petit nombre d'hommes instruits, qui, livrés h des travaux du même genre, y ont fait preuve dé talent ou de génie. On voit , qu'il a besoin ^le juges plus encore que d'admirateurs. Curieux de s'instruire des découvertes des autres, il les examine avec intérêt, avec justice, il leur accorde exactement le degré de certitude qu'elles doivent avoir, et toujours prêt à accueillir la vérité, à repousser l'erreur, il maintient constamment son esprit dans ce doute éclairé et philosophique dont Bacon et Descarteâ ont fait le principe de toute véritable science.

Le charlatan, au contraire, a besoin de dehors qui ftappeiit le peuple, et qui préviennent Teiamen. Loin de s'adresser h des juges éclairés, il les récuse, il les taxe d'une sévérité exagérée, souvent môtne d'envie et d'injustice. C*est à la multitude qu'il en < appelle. Les feuilles publiques sont le théâtre éphéiliére où 11 établit sa renommée. Il y vante hautement, il y fait vanter ses prétendues découvertes. Il en parle continuellement avec assurance. Quelquefois il consent à les exposer au public dans des

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cours chèrement payés; mais ne Itii pariez pas d'expérience précise, d'une discusâioti séYère et approfondie; jamais tous fié pourrez Ty réduire; il sait ^Ue si on l'examiné il est perdu.

Quaiid Fraflkfm trouva en Amérique le moyen de itrét Télectricité des nuages, et de faire descendre la foudre ft ses pieds, il n'annonça point cette dêcoutefte comme un inspiré, mais il la présenta arec réserve, comme line expérience qu'il proposait aux savants d'Europe, ii'ayant pas lui-môme alors, en Amérique, les moyens de" la tenter. Quand Montgolfler fit cette étotinante dé-^ couverte des aérostats, qui lui aurait mérité un bûcher il y d trois siècles, il en fît lui-môme l'épreuve, et l'annonça ensuite ft l'Académie des sciences, qui s'empressa de la répéter. Quand Volta. inventa lé merveilleux instrument qUe Ton a appelé de son notn la colonne VoltaïqUe, et dont les effets sur lés Cdrps organisés comme sur les substances inorganiques sont si étonnaùts, il l'aîmonça à la Société royale de Londres, dans ùri mémoire où il détaillait avec soin ses procédés et ses expériences. Il vint en- . suite répéter ces mêmes expériences en présence dé l'Institut dé France, où elles furent scrupuleusement constatées, lorsque . Jenner eut trouvé la vaccine, il conset^a cette découverte dans le sileface, il l'essaya en secret pfendant longtemps, et après l'avoir Vérifiée par vingt années d'éprèUves, il en donna la connaissance ft tous les gens de Tart, en leur offrant les moyens de la répéter, et en appelant lui-même sur ce sujet les expériences les plus rigoureuses. Voilà, dans des genres bien différents, et pour des découvertes bien propres k frapper la multitude et à exciter l'enthousiasme, quelle a été la conduite des vrais savants : elle est toujours la même, toujours simple comme la vérité qui fait I'oIh jet de leurs travaux.

Comparez maintenant cette conduite à celle de Mesmer, Içrsqu'il vint annoncer en France les prétendues merveilles de son magnétisme animal. Que l'on se rappelle le bruit qu'il fit alors, les prestiges dont il s*entoura, les mystères de sa doctrine, Ten-

gouement général qu'il chercha, qu'il réussit à exciter ; puis^ que Ton décide si Mesmer n'était pas un charlatan ^

Depuis quelque temps on paraît vouloir ressusciter en France, et surtout en Allemagne, une doctrine qui, sans être précisément celle de Mesmer, a cependant avec elle beaucoup d'analogie. Il ne s'agit plus ici d'une action des corps vivants les uns sur les au* très, mais d'une influence exercée à distance par les liquides en mouvement, et par les substances métalliques, sur certains individus, influence capable de produire en eux des sensations déterminées, constantes et propres à faire reconnaître la présence de ces corps. En un mot, il ne s'agit de rien moins que de rappeler sur la scène les merveilles de la Baguette divinatoire et de la Rabdonxancie, que l'on veut nous donner aujourd'hui comme liées aux propriétés^ électriques découvertes par GalvanLet Volta, et que l'on revôt pour cette raison du nom d'électricité souierraine. On parle d'hommes actuellement vivants, qui jouissoBt de ces facultés singulières. Je dis qu'on en parle, car on ne nous les montre pas. Des médecins allemands et français publient sur ce sujet de volumineux ouvrages, où ils répètent de nouveau que toutes les vertus attribuées à la baguette divinatoire sont véritables, et que l'on a eu grand tort de les regarder comme des cohtes. Ils prétendent avoir fait eux-mêmes des 'épreuves récent tes et décisives sur cette faculté. Des physiciens et des philosophes allemands écrivent aussi dans ce sens. Ils ont même cru découvrir encore beaucoup d'autres propriétés du môme genre,

* Les choses allèrent si loin que le gouvernement chargea TAcadémie des sciences d'examiner la doctrine de M. Mesmer, sous le double point de vue de sa réalité, et de ses rapports avec la morale publique. Une commission fut nommée par TAcadémie, et fit un grand nombre d'expériences avec MM. Mesmer et Deslon. U en résulta qu'il ne se produit aucun effet quand on prend les précautions nécessaires pour écarter totalement l'influence de l'imagination. Parmi les commissaires de l'Académie, on comptait MM. Franklin, Laplace, Lavoisier, Bailly. Ce dernier fut chargé de faire le rapport, et le rapport fit tomber Mesmer,

qui avaient éejbfappé jusqu'ici, et que l'on observe en faisant tourner sur certaines substances^ ua.getit pendule que Ton tient à la maiB, Qtquijsst formé d'un morceau de pyrite attaché à un fi). Une académie presque tout entière s'occupe actuellement de ce genre de recherches, et il est probable que les résultats de ses travaux sur cette matière ne seront pas moins extraordinaires que ceux qui ont déjà paru. Or, comme il est naturel que Tatten- * tiâ) du public se toa<9)e dans peu vers des faits si singuliers, et qu'île» pourraiU^èti que Ton y donnât beaucoup d'importance, j'ii cru q!l*n serait b0B, pour favoriser ce penchant raisonnable, Redonner ici une petite histoire 'abrégée de la baguette divinatoire, âes merveilles qu'elle a opérées autrefois, et de celles que l'on en racéhte aujourd'hui. Et comme, à cause du titre que j'ai donnera cet aricte, on pourrait croire que j'ai eu le projet d'atténuisMa confiance que l^on dbft à ces faits, je déclare que tout ce que ft» va lire est extrait d'uij ouvrage de M. Gilbert, auteur d'un journal allemand i^nsacré aux sciences, et justement estimé. Je n'ai pas même le mérite du traducteur. Enfin, pour achever de tranquilliser les partisans de la Rabdomancie, j'ajouterai que je ne vois rien d'ans i^os connaissances actuelles qui prouve à priori l'impossibilité de^ facultés qu'ils supposent, et que je ne • ferai pas la plus petite difficulté d'y croire, du moment qu'elles seront prouvée^.

Les écrits des alchimistes sont les premiers qui fassent mention de la baguette divinatoire ; mais cette autorité peut bien passer pour \m peu suspecte. Paracelse, en i 541 , parle de la baguette divinatoire comme d'une chose très-connue; et Mélanchton, en <560, dans son discours sur la sympathie, l'indique comme une preuve de la sympathie entre les végétaux et les minéraux. 11 la représente comme une branche fourchue de coudrier, avec.la- ' quelle les gens employés aux mines découvrent l'or, l'argent et les autres substances métalliques. On croyait alors qu'elle devait sa propriété à Tinfluence des astres. Il fallait qu'elle eût été cou-

pée SOUS certaines constellations favorables. Il fallait prononcer certailies paroles en la faisant totirner. Des médecins, des physiciens, des chimistes, tentaient déjà ces épreuves ; les Uns trouvaient qttë la baguette agissait â l'approche des métaux; d'autres, qu'elle tournait sur toutes les substances ; d'autres, qu'elle n'agi$sait pas du tout. En 1659, le physicien Gaspard Schott déh couvrît que ces propriétés étaient produites par la puissance dit diable. J'ai cherché, dit-il, avec grand soin, si la baguette de coudrier a réellement une sympathie avec l'or et Targeùt, et si elle est mise en mouvement par une force naturelle. De môme j'ai cherché ûi un anneau de métal, qu'on tient suspendu par un fll au milieu d'Un vase de verre, et qui marqUe Theure par les battetiients, est mu par une force semblable. J'ai trouvé que ces effets ne pouvaient avoir lieu que par la tromperie de cfiux qui tiennent la baguette ou le pendule, ou, peut-être, par uue secrète impulsion diabolique; ou, peut-être encore, parce que llmaginatloil met la main en mouvement. Le P. Kircher, professeur de mathématiques, à Home, s'occupa de- prouver, en 1664, que le diable n'a point de part à ces effets, et il les attribue tout simplement au charlatanistne. Il serait imprudetit de décider entre ces diverses explications.

Jusque-là; on n'avait employé la baguette divinatoire que pour la recherche des métaux. Son usage pour découvrir les sources, est beaucoup plus moderne. Dechales en parle, en 1674, dails un cours dé mathématiques, et il s'en rapporte encore au Diable pour l'explication. Vers la fin du îvii« siècle, la puissance que manifesta la baguette en France, devint de plUs en plus merveilleuse, et ce fut une chose commune en Dauphiné, de laisser décider par la baguette des limites des biens. Il y avait des paysans et des familles entières qui possédaient la faculté de la Rabdomande. D'après leurs sentences, les bornes étaient fixées, et comme c'était une affaire lucrative, des curés s'en emparèrent et s'enrichissaient avec leurs baguettes. Le cardinal le Camus, qui

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fut ayertî de cet abus, le défendit sous peine d'excommunicationi La force de la baguette alla encore plus loin dans les mains dâ Jacques Ay^ar, paysan du Dauphiné. Il reconnaissait, par ce moyen, les meurtriers et les Toleurs, et il découvrit en lui cette faculté, par hasard, un jour qu'ayant indiqué de l'argent dans un terrain où 11 n'y en avait pas, on découvrit à la place uti corps mort. Il en fit ensuite l'application dans un gYand nombre de cas pour découvrir des habits ou de l'argent volés. Urie autre histoire, arrivée à Lyon, mit Aymar en grand crédit. Elle fut écrite et imprimée dans plusieurs relations, et Tôti en cite entre autres Une d'un M. de Vagny, procureur du roi, à Grenoble, avec ce titre : « Histoire merveilleuse d'un maçon qui , conduit par la bagueltô « divinatoire, a âuivi un meurtrier pendant quarante-cinq lieues « sur la terre, et plus de trente lieues en mèr. •» Le faii fut clair et bien constaté. Des satants, des juges, écrivirent sur ce sujet sans montrer le moindre doute. On rechercha les causes, et on s'occupa de connaître particulièrement la vie de Jacques Aymar, son tempérament, l'aspect de sa tiaissance, là position dés sigttes célestes qui présidaient à cette époque. Il y eut des médecins dé Lyon qui prouvèrent que les merveilles de Jacques Aymar s'expliquaient parfaitement pat* la physique corpusculaire et les émanations des atomes. Cahadô, docteur de Sorbonne, se réjouit ouvertement de cette découverte, et des avantages qui allaient résul-" ter pour la religion et poUr les mœurs, de la faculté d'arrêter ainsi les abominations du meurtre et du vol. On prit iiitêrét, à la cour, aux merveilleuses choses arrivées à Lyon, et des juristes discutèrent en controverse si l'on pouvait faire Un usage licite de la baguette divinatoire. Il parait que la baguette jouait, dans ce temps, le môme rOle que la cranioscopie dans le nôtre. (On voit bien que c'est un auteur allemand qui parle, car la cranioscopie ne joue aucun rôle en France.)

Par malheur, l'étonnant Aymar se laissa persuader de venir à Paris, où le prince de Coudé le fit soumettre à toutes sortes d'é-

preuves. Il y succomba de la manière la plus ridicule, et se laissa prendre aux tromperies les plus grossières.

Enfin son ignorance fut complètement reconnue, et le procureur au Châtelet, Robert, inséra dans les feuilles publiques d'alors, le récit de quelques faits à la suite desquels il dit que le prince lui a ordoimé de les rendre publics, en affirmant, en son nom, que la baguette divinatoire est une imposture ^ Jacques Aymar avoua au prince que ^a baguette et lui étaient sans pouvoir, et qu'il avait seulement cherché, par cette ruse, à gagner quelque argent. Mais on conçoit que ce malheureux exemple ne prouve tien contre les personnes qui emploient aujourd'hui les qoêmes procédés.

Leibnitz, qui n'était pas crédule, écrivit à ce sujet, dans le journal de Tenzel, une lettre très-remarqiiable , qui "Se* trouve dans ses œuvres. Il y raconte la dernière aventure de Jacques Aymar, chez le prince de Condé, aventure sur laquelle il avait reçu des renseignements très-authentiques, et il s'étonne comment une pareille imposture a pu trouver quelque crédit.

Cet accident n'empêcha point les imitateurs de Jacques Aymar de publier, en Allemagne, des ouvrages où l'on vantait ses merveilleuses facultés. La baguette continua d'agir en France. Une demoiselle Allouard, du Dauphiné, car il est reQiarquable que presque tous les Rabdomanciens sont sortis de cette province, découvrait avec sa baguette ce qui se passait dans les lieux les plus éloignés, La fille d'un marchand de Grenoble, savait, de la même manière, découvrir les reliques, et distinguer les os des saints canonisés de ceux des saints qui ne l'étaient pas. Un enfant de douze ans distingua de même de la fausse monnaie mêlée avec de la bonne, en présence du père Lachaise, confesseur du roi. La Hire, de l'Académie des sciences, voulut examiner le fait, et l'enfant ne parut plus.

* Mercure Galant, 1693, p. 227 ; Journal des Savants, 1693, n« 16.

Le célèbre Bayle témoigna aussi le plus grand éloignement pour ces sortes de merveilles ; mais on a toujours jeproché à cet écrivain de ne pas croire assez facilement. 11 avait même prophétisé que Jacques Aymar, malgré sa fin maladroite, ne manquerait pas de successeurs. II en eut en effet un grand nombre, dont la destinée trop obscure ne mérite point d'être rapportée. Le premier qui eût quelque célébrité, fut un enfant nqmmé Parangue, âgé de onze ans, et toujours natif du Dauphiné. Il se- trompait quelquefois, mais souvent aussi il reconnaissait Texistence des canaux souterrwns, leur largeur , leur profondeur ; de sorte que Ton ne pouvait içi refuser la faculté de reconnaître les sources cachées. Par malheur pour lui il vint à Dijon : M. Guyton de Morveau crut démontrer publiquement qu'il était un imposteur , et il disparut.

Enfin se montra, et toujours en Dauphiné, un fameux hydroscope, qui parvint à attirer sur lui Fattention générale, je veux parler du célèbre Bleton. Mais comme c'est à lui que la Rabdomancie a commencé à dépouiller les supercheries grossières, et à prendre lés dehors d'une véii table science, comme elle«st dévenue depuis l'objet des écrits et des observations de plusieurs médecins, et de physiciens qui paraissent ne pas craindre les idées extraordinaires, je crois devoir les comprendre dans ^0in autre article, surtout à cause du titre que j'ai donné à celui-ci ; et par conséquent je remets à un autre numéro les merveilles de Bleton et de Pennet, préconisées par M. le docteur Thouvenel, ainsi que celles de l'hydroscope Campetti , et les nouvelles expériences du pendule dont M. Ritter et d'autres savants de Munich se sont tant occupés.

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Nous avons passé les temps fabuleux, les temps héroïques, de la baguette divinatoire. Nous voici arrivés aux temps historiques. En parlant de Bleton, de Pennet et de M. le docteur Thouvenel, il ne s'agit plus, sans doute, de charlatanisme, mais de faits bien sûrs et bien observés. C'est pourquoi je trouve que l'auteur allemand* duquel j'ai tiré cet article, aurait dû quitter ici le ton de la plaisanterie, et prendre la gravité qui convient au sujet. Maïs; comme il n'a pas jugé à propos de changer sa manière, je suis obligé de le suivre pour la fidélité de la traduction, en déclarant toutefois que c'est contre mon gré, et que je n'y prends aucune part.

Bleton, le fameux hydroscope, naquit en Dauphîné. M. le mé^ decin Thouvenel en ayant fait la découverte, le conduisit, en 1 780, à Strasbourg, où il fit diverses expériences avec la baguette divinatoire. De là il le mena à Paris, et le présenta au célèbre Franklin, chez lequel il fit, au rapport de M. Thouvenel, une expérience décisive. Bleton se plaça sur le bord d'un réservoir dont la décharge était très-éloignée. .Une personne qui ne pouvait être aperçue et qui n'était pas d'intelligence avec M. Thouvenel, ouvrait un robinet et laissait couler l'eau à des époques déterminées, connues de Franklin, et que celui-ci observait avec une montre à secondes. Aussitôt Bleton entrait en irritation, et ser calmait quand l'eau avait cessé de couler. Voilà l'expérience, elle est très-belle. Par malheur, elle ne se trouve rapportée nulle part

* Kritische aufsœtre ûber die in tnûnchen loieder erneuerten versuche mit schwefelkies'pendeln nud wUnschel ruthen. Herausgegeben wn L, W, Gilbert, Professor der pMsik und chemie auf deruniversitœt zu Halte, Halle, 1808.

dans les œuvres de Franklin. Mais peut-être ce grand homme, malgré Vindépendance de son caractère, p*aura pas osé braver le préjugé scientifique de son siéale; d'accord en isela avec plusieurs autres savants célèbres, tels que Spalla^zani et Yolta, qui, au rapport de M. Thouvenel, n'ont jamais voulu se laisser persuader. Quoi qu'il en soit de cette expérience, on a raison de dire que les armes sont journalières. C^r, plus }4rd, Bleton, coiiduit dans le jardin de Sainle-Creheviève pour une expérience presque publique, tant il y avait de spectateuri^ écboua ûa I4 mapiëre la plus malheu-r reuse, indiquant plusieurs fois de Taau où il n'y en avait pqs, et, n'en indiquant point pù il y en avait réellement. Mais peut-^tre itâit-il troublé p^r le désir môme de la réussite ; et d'ailleurs on fit tout ce qui était possible pour le tromper ; on lui baada les yeux, on le conduisit sur une terrasse 4u jardin couverte d'herbe trèshftite et très-épaisÉ, et on lui dit qu'il était dans un marais. Il indiqua donc de l'eau, mais pouvait-il faire mieux, et la chose n*é)4iti3lle pas probable, en supposant qu'on lui eut dit la vérité ? Oh le fit passer et repasser plusieurs fois sur les canaux d'Ar^ cueil, qui alimentent beaucoup de fontaines publiques, et dàn^ lesquels, par conséquent, l'eap coule sans interruption. Il ne s'en aperçut pas et n'indiqua. rien. Mais on remarqua qu41 avait les yeui^ bandés, etenTmles eaux d^Ârcueil, toutes chargées de parties calcaires, Uiertont peulrétre pas bonnes pou» produire des impressions radbomantiques. Les precèS'^verbitux des expériences ont été publiés * avec les signatures de toutes les personnes qui étaient présentes. M. &uyton de Morveau a aussi donné des dé* tails curieux sur Bleton, dans le Journal de Nancy, et malheu* reusement ils ne sont pas favorables à l'existence de sa prétendue faculté. On cessa de s'occuper de BLeton; personne n'en parla plus; et himtàtil alla exercer son talent hydroscopique sur les

< Jwmal de Plig$ique, mnée 1783.

80 MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIfiAfi.

sombres bords, ou, en d'autres termes," il mourut. (Cette plaisanterie de l'auteur allemand paraît un peu tudesque.) .•

Mais les hydroscopes sont comme le rameau d'or de la sybille, il y en a toujours un prêt à remplacer- le précédent. En effet, M. le médecin Thouvenel en rencontra bientôt un autre nommé Pennet, qu'il appelle dans ses ouvrages, \€ prince d^s rabdomanthés, parce qu'il était plus merveilleux encore que tSus ses prédécesseurs, n le tira aussi du Dauphiné, le mena avec lui en Italie, et produisit, par son moyen, des effets extrêmement remarquables, qu'il a décrits dans plusieurs dissertations. Cependant le détail de ces merveilles n^est pas complet encore. Car voici une petite aventure arrivée à Pwinet lorswi'il étaità Fterencç; èlquelque recherche qiie nous ayons pu^re, bçus n'en avons trouvé aucune trace dans les mémoires de M J'houvenel,

Il y avait h Florence un lieu fermeté l'ol^réparait pour une expérience décisive. Il contenait 90 pelites divisions, dans cinq desquelles on avait caché des métaux. Après huit jours de beau temps et de sécheresse, circonstances exigées par M. Thouvenel pour la réussite de l'expérience, on décida qu'elle serait faite le lendemain. :6endant la nuit qui précédait ce grand jour, Pennet j[)assa avec une échelle dans Tenclos désigné ; sans doute pour s'aasurer qtf on ne voulait pas^se moquer de lui et qu'il y avait réellement de l'argent caché. Mais, par malheur,tl fut observé justement par une des personnes qui l'avaient soupçonné d'imposture. On retira l'échelle, et cette aventure eut une si grande publicité quePennet perdit à Florence tout son crédit. M. le méde- . clh Thouvenel ne put nier la fatale histoire, mais il se justifia en disant que le défaut de moralité de Pennet n'av^jaucun rapport avec sa faculté physique. Pour moi, dit l'autl^allemand, je trouve que cette réponse est bonne. D'ailleurs^ quel que fût le talent de Pennet, il est pourtant bien clair qu'il était plus sûr d'indiquer l'argent avec exactitude, quand il saurait à peu près où on l'avait mis ; et enfin on peut toujoiirs tenir cette histoire

pour apocryphe, puisque M. Thouyenel, qui a tant parlé de Pennet, n'en fait aucune mention.

Maintenant, c*|^ un jeune hydroscope iK)mmé Gampetti, qui occupe r Allemagne, et surtout les savants de Munich. Il est né sur les limites de Tltalie et du Tyrol. Il confesse que c'est en voyant travailler Pennet qu*il a découvert en lui la même faculté. Non-seulement il avait réussi, dans son pays, à découvrir, avec la baguette, de Teau, du charbon de terre, et des métaux enfouis, -comme faisait Pennet; mais il ressent la présence de toutes ces substances sans le secours d'aucun instrument. M. Ritter, de Munich, est allé le chercher et Ta amené dans cette ville, où il a fait avec lui un nombre infini d'expériences. Comme il est de la nature des sciences exactes d'aller toujours en se perfectionnant, M. Ritter a fait abandonner à Campetti la bagueite hydroscopique. n ne se sert que d'un petit pendule que l'on tient à la main, et qui est formé par un morceau de pyrite ou de quelque autre substance métallique suspendue à un fil. C'est le même pendule dont nous avons vu que le physicien Gaspard Schott disait, en 1659, que ses mouvements étaient produits par la puissance du diable, ou par la charlatanerie, ou par l'influence de l'imagination. Quoi qu'il en soit, M% Ritter a trouvé, par le moyen de Campetti, des choses merveilleuses, qu'il rapporte toutes à un système de polarité positive et négative, selon le sens dans lequel le pendule tourne.^ Au-dessus du pôle nord d'une aiguille aimantée, il oscille toujours du côté gauche au côté droit; au-dessus du pôle sud, il va du côté droit au côté gauche ; au-dessus du cuivre et de l'argent, if est comme sur le pôle sud. Si l'on tient le pendule audessus d'une pomme, d'une orange, etc., et que le fruit présente la partie où s'attache le pédoncule, les oscillations seront les mêmes que sur le pôle sud d'un aimant; si Ton place le fruit du côté opposé, la direction change. Des polarités différentes se montrent aussi aux deux extrénlités d'un œuf frais. Bien plus, le pendule indique la polarité de l'organisme humain. Au-dessus de la

. St MÉLANGBS SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.

tête, il oscille' comme sur le zinc; à la plante des pieds, comme sur le cuivre; au front et aux yeux , comme sur le pôle nord ; au nez, comme sur le pôle sud; à la bouche, de même; au menton, il reprend les oscillations qu'il avait sur le front. De cette manière, on peut tracer une carte électrographique de la physionomie. Tout le corps peut être mis ainsi en expérience^ Les deux faces des mains font osciller diversement le pendule ; il oscille aussi à la pointe de chaque doigt, et pour le seul annulaire autrement que pour les autres. Tout le monde ne jouit pas de cette belle propriété. M. Ritter lui-même ne la possédait pas d'abord , mais il la prenait de Campetti en mettant la main sur son épaule, comme M. Thouvenel disait qu'il la prenait dePennet. Peu à peu, cette vertu de Campetti a gagné, et maintenant M. Ritter n'a plus besoin de personne pour explorer tout ce qui lui plait. Il y a des hydroscopes pour lesquels une substance est négative, tandis qu'elle est positive pour un autre. M. l'abbé Amoretti, de Milan , et M. Thouvenel, sont dans ce cas , comme M. Thouvenel luimême prend soin de le dire dans son ouvrage* Enfin , il y a des gens entre lés mains desquels le pendule n'agit point du tout, ou agit tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, à volonté. Il paraît que ce sont, en général, les personnes douées d'un esprit sévère, enclin à douter, qui hésitent beaucoup à se livrer aveuglément à leur imagination. Quelques personnes de ce gehre , parmi lesquelles on compte des physiciens très-habiles , ont répété avec , soin ces expériences à Paris et en Allemagne : elles n'ont obtenu aucun succès*

Quoi qu'il en soit, il paraît que la priorité de ces grandes découvertes va être vivement disputée à M. Ritter par M. Gerfeoin, professeur à l'École spéciale de médecine de Strasbourg \ Il pa-

*- neeherchH expérimmales sur un nouveau mode de t*aetion électrique; par A. C. Gerboin, profeaaeur à Técole spéciale de médecine de Strasbourg.— Strasbourg, 1808. . .

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raît difl5cile de détruire les titres que ce dernier apporte. Il cite des expériences faites sur plusieurs personnes dès Tan 1798, époque à laquelle M. Ritter s*OGciipait seulement de recherches de simple physique. Mais , dans tous les cas , il paraît qu'aucun de ces messieurs ne peut prétendre à la première place. Car elle appartient évidemment au physicien Gaspard Schott , qui avait trouvé ces propriétés en \ 659, à cela près qu'en les attribuant au diable , il s'était sans doute trompé dans son explication , ainsi que lés médecins de-Lyon, qui expliquaient la propriété de Jac^ ques Aytaar par la physique corpusculaire et les émanations des atomes ; au lieu que maintenant il est sûr que ces phénomènes , ceux de Bleton , de Pennet, de Carapetti et de tant d'autres, sont dus à Télectricité galvanique, qui se développe au contact des substances hétérogènes; et dont toutefois l'influence dans les appareils les plus énergiques construits à Paris et à Londres, n'agit plus sur les électromètres les plus sensibles à la distance d'un quart de pouce.

Si, ajoute notre auteur allemand, il. m'était permis de proposer sur ces objets une petite expérience, à moi, entre les mains de qui la baguette et le pendule ne réussissent pas , je prierais ces messieurs de vouloir bien -choisir le meilleur hydroscope ; et, après lui avoir bandé les yeux et s'être soigneusement assuré qu'il n'y voit pas clair, on mettrait le pendule entre ses mains , et on lui dirait de le faire osciller, en lui présentant tantôt une substance, tantôt une autre, tantôt rien du tout. Alors, on s'apercevrait bien vite si ces mouvements sont dus au hasard ou à une faculté naturelle , quoique cependant il pourrait bien se faire qu'il fût nécessaire de voir clair pour que cette faculté pût être exercée : ce que je ne propose d'ailleurs qu'avec modestie et avec le doute qui convient, n'ayant pas la faculté d'en juger par moi-même,'comme je l'ai dit plus haut.-

C'est par cette proposition que notre auteur termine son ouvrage; mais , selon la méthode allemande, il ajoute en note des

réflexions. Par quel hasard, dit-il, est-il arrivé que les médecins, qui , par la nature même de leur profession , devraient penser avec le plus de réserve, sont ceux qui, depuis quelque temps, viennent d'émettre et de publier les opinions les plus extraordinaires? Car, outre M. Thouvenél, docteur à Montpellier, qui ressuscite la Rabdomancie ; outre M. Gerboin, professeur de médecine à Strasbourg / qui enseigne les merveilles du pendule à ses élèves, voilà que M. Herbin , médecin de Thospice de Trévoux, publie un ouvrage * pour renverser le système du monde de Newton, dont il dit qu'il doutait déjà à dix-huit ans; et, après avoir, pulvérisé l'attraction , bien embarrassé de soutenir ses mondes dans l'espace ,il suppose que ce sont tout simplement de grandes machines aérostatiques nageant dansi'océan de l'air, qui, selon lui , remplit l'immensité des cieux. Notre pôle , dit encore M. Herbin, est plus élevé de 47 degrés sur l'horizon en été qu'en hiver ; n'est-ce pas une oscillation de ce genre qui produit les mouvements apparents des planètes? Au reste, ajdute-t-il, les choses sont-elles ainsi? je l'ignore ; jamais je n'ai fait usage de lunettes... Et c'est par là qu'il termine son ouvrage. N'a-t-on pas vu encore un célèbre médecin de Paris, annoncer publiquement qu'on prévient les attaques d'apoplexie avec une pierre verte portée en amulette, et que la couleur rouge jouit d'une propriété fébrifuge? et si les gens sensés trouvent ces rêveries bien extraordinaires, ne doivent-ils pas aussi les dénoncer comme dangereuses? Qu'un homme s'annonce pour avoir décomposé le fer, le soufré et le phosphore, et qu'après que les chimistes les plus habiles et les plus justes lui ont déclaré publiquement son erreur, il y persiste et qu'il continue seul à proclamer ses prétendues découvertes , cela ne fait de mal à personne. Le fer et le soufre n'en restent pas moins pour tout le monde ce qu'ils sont.

* Essai sur un nouveau système du monde, élevé sur les ruines des anciens systèmes; par J.-F.-G. Herbin, médecin à l'hospice de Trévoux. A Lyon, 1808.

et ce qtfils ont été. Mais, si une fois les médecins se mettent en tête de forger des systèmes , de les répandre, de les enseigner, de les pratiquer, il n'y aura plus de sûreté pour personne, si ce n'est pour ceux qui se porteront parfaitement bien. Qu'il soit permis à tout le monde de déraisonner en chimie , en physique, et môm^ en philosophie, à la bonne heure ; mais en médecine, prenons garde à nous : chaque erreur tue son homme , ou le rend bien, malade ; et c'est justement le cas de dire :

Quidquid délirant reges plectuntur Achivi.

ADDITION

Les articles qu'on vient de lire ont été écrits en 1808, il y a juste cinquante ans. Les prodiges que j'y racontais, et que le charlatanisme présentait alors à la crédqlité publique, ne sont plus en vogue. Mais, comme les imaginations humaines éprouvent un continuel besoin d'illusions, ceux-là ont été remplacés par d'autres, plus merveilleux encore et plus répandus. Au lieu du Mesmérisme et de la Rabdoçiancie; nous avons eu les tables tournantes, sautantes, parlantes ; et pour dernier miracle de communications surnaturelles, les esprits frappeurs, que certains individus disent pouvoir évoquer de la nuit du tombeau pour répondre à nos questions les-plus oiseuses. Esprits timides toutefois et craintifs, ne manifestant leur présence que sous des tables recouvertes de tapis épais, tombant jusqu'à terre, et entourées d'un cercle de personnes croyantes; mais, ainsi abrités, offrant l'incompréhen-

sible phénomène d'êtres immatériels, qui touchent, pressent, . poussent, tirent les jupes des femmes, et démontent leurs crinolines, sans que Ton ose décider s'ils accomplissent ces actes par rintervention immédiate de Dieu ou du diable, la seconde supposition étant généralement présumée la plus vraisemblable, d'après là subtilité malicieuse de leurs procédés. Voilà ce qui a occupé, .ce qui occupe encore de nos jours les imaginations, je ne dis pas du peuple, mais de la plus haute société, en Amérique, en Angleterre, en France, au grand honneur de la philosophie et des lumières, dont nous estimons avoir tant de droits de nous pré- . valoir. A ces folies de notre temps, on en verra succéder d'autres qui seront accueilUes de la foule avec une égale ardeur. Juste châtiment attaché à l'incurable présomption de notre nature, qui, ne pouvant supporter le doute, ni se soumettre à ignorer ce que Dieu lui cache, ni retenir sa raison dans le cercle étroit des vérités dont il a permis l'accès à une exploration patiente, nous rend toujours prêts à écouter les voix mensongères qui nous crient, comme autrefois le tentateur à nos premiers parents : eritis sicut dit, vous deviendrez semblables à des Dieux. J. B.

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