‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 2)Chapitre 12 sur 86 · ET LU DANS LA SÉANCE DU 5 AOUT · texte numérisé non relu

ET LU DANS LA SÉANCE DU 5 AOUT

« Messieurs,

Milne-Edwards était Français : c'était un bon Français, voilà les premières paroles et les derniers hommages que la Société nationale d'agriculture de France vient aujourd'hui déposer sur sa tombe.

A lire son nom, à voir sa physionomie, d'ailleurs fine et originale, à entendre ce léger accent qui s'alliait pourtant à une correction parfaite de langage, on devinait qu'il était de race étrangère ; mais si sa famille était anglaise, il était né à Bruges pendant que Bruges faisait partie de la France, et quand vint l'âge des résolutions viriles, qui fut le moment du démembrement de la France impériale , son père l'installa à Paris , et du

(1) Milne-Edwards, élu dans la Section d'histoire naturelle agricole le 21 février 1849, décédé le 29 juillet 1885.

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même pas notre futur confrère entra dans la grande famille des citoyens et dans la grande famille des savants français, qui l'adoptèrent pour sa gloire et la nôtre.

Deux occasions marquèrent sa reconnaissance. Avant 1830, la Belgique faillit nous l'enlever par des propositions séduisantes. Milne-Edwards n'écouta rien : il se sentait de l'Académie des sciences avant d'y être nommé. Quelque temps après, le choléra de 1832 porta dans Paris la terreur et la mort. Audouin, son ami, se rappelle qu'il est médecin : il court auprès des malades, et reçoit de la ville de Paris une médaille portant cette inscription : Générosité et dévouement. En racontant cette histoire dans l'éloge d' Audouin, Milne-Edwards oubliait que cette histoire était la sienne. Il tint la même conduite, courut les mêmes périls, et reçut la même récompense. Le dévouement à la science se confondait en lui avec le dévouement à la patrie.

Trente-huit ans après , Paris était assiégé. Milne- Edwards avait soixante-dix ans. Cédant à une ardeur juvénile, il enrégimenta, avec son confrère Delaunay, les employés du Muséum, et les mena tous les jours, pendant plus de six semaines, travailler au fort de Bicêtre sous les ordres de l'amiral La Roncière Le Noury. Il créa une ambulance dans son laboratoire, et ne négligea rien pour donner, dans cette crise à jamais douloureuse, les preuves de son patriotisme.

La Société nationale d'agriculture, qui représente à proprement parler le sol de la patrie, la terre de France, à ce moment envahie et dévastée par des armées étrangères, la Société tient à rappeler ces nobles souvenirs, et à répéter que Milne-Edwards était un Français, un bon Français, un grand Français.

Toutes les qualités de son esprit éclatèrent dès ses premiers travaux. On raconte que Milne-Edwards, comme Cuvier, s'était révélé à lui-même en lisant Buffon. et qu'il avait, dès l'âge de quinze ans, essayé de l'aire une analyse scientifique des œuvres de ce grand naturaliste. S'il choisit Buffon comme modèle, on ne s'étonnera plus de la clarté qui règne dans ses ouvrages. D'autres loueront l'habileté, la sincérité, la pénétration avec lesquelles le savant, pour découvrir les phénomènes de la vie, combina les observations anatomiques sur la nature des organes à l'aide desquels ces phénomènes s'accomplissent, les expériences des vivisecteurs et l'application de la chimie à l'étude des organismes en mouvement ; mais ces procédés , qui relèvent de la science pure, ne peignent pas dans le naturel le génie de l'homme. Buffon , auquel il faut revenir, disait : « Le style, c'est l'homme même », et c'est dans le style que Milne-Edwards apparaît avec des qualités d'artiste et de savant. Le savant choisissait les faits, l'artiste choisissait les mots, et si l'on passe des premiers Eléments de zoologie, qui furent comme un jet de lumière, aux dernières Leçons d'anatomie et de physiologie comparées, qui sont la lumière elle-même, on verra qu'un ordre supérieur régnait dans cette intelligence, où vint se refléter comme dans un miroir l'ordre de la nature.

Milne-Edwards commença ses études par la médecine, qui le conduisit au laboratoire des anatomistes, l'anatomie et la zoologie, à l'étude de toutes les sciences naturelles, dont il se rendit maître. C'était le moment où trois jeunes gens de vingt-cinq ans, Audouin, Brongniart et Dumas, fondaient le célèbre recueil des An-

nales des sciences naturelles. Ils entendaient, par de nouveaux exemples, prouver que toutes les parties de l'histoire de la nature se lient et s'enchaînent, que toutes les sciences naturelles s'expliquent et se dévoilent par ( la comparaison de leurs principes, et qu'enfin la même force irrésistible et invisible préside à toutes les opérations par lesquelles les corps organisés s'assimilent les particules de la matière.

Cette pensée de l'association constante et même nécessaire de toutes les sciences, pour arriver à déterminer d'une manière scientifique les phénomènes de la nature et de la vie, avait saisi Milne-Edwards comme ses camarades d'études, et devait dominer son œuvre tout entière. C'est elle qui, après l'avoir installé en maître dans l'étude du règne animal, le conduisit à l'étude du règne végétal, et même à l'étude de l'agriculture, qu'il traversa rapidement.

« Pendant longtemps, a dit Milne-Edwards, l'agri- « culture, comme la médecine, n'a dû ses progrès qu'à « elle-même ; mais de nos jours, elle demande d'utiles « lumières à toutes les sciences dont la médecine s'é- « tait plus anciennement entourée, et, sans cesser d'être « fidèle au culte de l'expérience, elle ne reste indiffé- « rente ni aux conquêtes de la chimie, ni aux décou- « vertes des naturalistes. »

Dans cette déclaration, qui ouvre l'éloge d'Audouin, se cache un aveu délicat. Milne-Edwards reconnaît qu'il a pris pied sur le terrain de l'agriculture, sous les auspices de la chimie, représentée par son ami Dumas, et de l'histoire naturelle, représentée par Audouin et Brongniart. Au point de vue de la Société nationale d agriculture, tous les travaux de Milne-Edwards sem-

blent accompagner les travaux plus spéciaux de nos illustres confrères, et donnent une preuve irrécusable de la communauté de leurs vues scientifiques et des liens indissolubles qui unirent toute leur vie Milne-Edwards au fils et aux deux gendres d'Alexandre Brongniart.

L'histoire de l'amitié de Milne-Edwards et d'Audouin appartient à la science ; mais Milne-Edwards a permis à la Société nationale d'agriculture de s'en emparer.

Milne-Edwards n'entra dans notre Compagnie qu'en 1849, et son premier soin fut de composer l'éloge d'Audouin, qui était mort depuis huit ans. Il a laissé dans cette notice une grande partie de lui-même. Il y a décrit ses propres travaux, et les origines de ses célèbres recherches sur l'anatomie et la physiologie des crustacés, des zoophytes, des mollusques et des annélides. « Pendant dix ans, a dit Milne-Edwards, nos « études nous rapprochaient sans cesse, et en vous ra- « contant la vie d'Audouin, je suis obligé de vous parler « de moi-même. En effet , des projets de recherches « formaient souvent les sujets de nos entretiens, et nous « ne tardâmes pas à nous associer dans tous nos trace vaux. »

Rien n'est plus touchant que le récit de ces heureux jours où, travaillant ensemble dans les rochers, sur les bords de la mer, l'avenir leur semblait devoir être long, et « chacun de nous avait à ses côtés, dit Milne- « Edwards, une compagne douce et dévouée qui, habile « à manier le pinceau, nous aidait à fixer l'image des « objets dont l'histoire nous occupait. Nous nous disions « souvent que des amitiés cimentées de la sorte feraient

« le charme de nos vieux jours : -mais la mort est venue a briser tous nos liens!... » Comme si le souvenir d'Audouin était toujours présent à son esprit , Milne- Edwards reprit successivement dans nos réunions les questions traitées par son ami, et les Bulletins de nos séances sont remplis de fines observations sur tous les insectes qui attaquent les céréales , la betterave , la pomme de terre, la vigne, les arbres fruitiers et résineux, et les bois abattus. Ainsi, Milne-Edwards ne se lassa jamais de creuser de plus en plus l'étude des faits qui l'avaient frappé dans sa jeunesse ; mais il me semble qu'il mit une sorte de piété à faire valoir et à continuer le rôle qu'Audouin avait pris au milieu de nous pour l'honneur de l'entomologie agricole.

Quand Audouin mourut, en 1841, Milne-Edwards se rapprocha davantage de Brongniart, le beau-frère de son ami et son ami lui-même. Brongniart, par la précocité de ses travaux, par une dignité naturelle qui l'empêcha toujours de paraître trop jeune, et par l'avantage du grand nom qu'il portait, avait pris le pas sur ses camarades et, le premier, une place à l'Académie des sciences. C'était lui qui avait, en 1824, véritablement fondé les Annales des sciences naturelles et qui, en 1834, à la retraite de Dumas, en prit la direction avec Audouin et Milne-Edwards; c'était lui qui, en 1838, devait donner le coup de main de l'amitié à Audouin et à Milne-Edwards pour les faire entrer tous les deux, la même année, à l'Académie des sciences, l'un à la place de Latreille, l'autre à la place de Cuvier. Il est très possible qu'un mémoire de Milne-Edwards, touchant l'influence de la température sur la germination, mémoire qui devait être suivi de plusieurs autres, ait été

inspiré par le désir de lutter avec les travaux classiques de Brongniart sur les développements de l'embryon végétal, sur la structure et les fonctions des feuilles ; mais Milne-Edwards, qui poursuivait partout l'analyse des phénomènes de la vie, n'entrait dans la physiologie végétale que pour y trouver des vues d'ensemble, et ne devait pas s'attarder à des expériences spéciales et à des recherches particulières.

Il faut encore une fois reprendre l'éloge d'Audouin et écouter Milne-Edwards lui-même : « La science, dit-il, « comme la littérature, a une poésie dont le langage « charme et élève notre intelligence ; mais les générante sateurs, qui sont les poètes de la science, ne peuvent « jamais frapper juste qu'en s' appuyant sur l'observait tion ou sur l'expérience. L'erreur est le partage assuré « de ceux qui veulent inventer au lieu d'étudier; et il « ne saurait en être autrement: car, pour deviner les « lois de la nature sans les avoir lues dans les œuvres « de la création, il faudrait que les idées enfantées par « notre imagination fussent grandes et belles à l'égal « des conceptions du Créateur ! »

En rappelant ces belles paroles, on ne peut s'empêcher de songer aux sentiments si souvent exprimés, cl aux conclusions si souvent formulées, au nom de la science, par le troisième compagnon de Milne-Edwards, par un autre de nos confrères, par Dumas. Suivre Dumas et Milne-Edwards dans une intimité de plus de cinquante ans, est une tâche impossible. Mais, dans ce moment, où le souvenir des amitiés est plus précieux pour ceux qui nous écoutent et pleurent que rénumération des plus célèbres travaux, peut-on oublier ces traits charmants qui montrent une fois de plus quelle force

nouvelle la science trouve dans l'échange des amitiés ? Un jour, Milne -Edwards eut la bonne fortune de céder à son ami Dumas un mémoire dont ce dernier avait un pressant besoin, et que Dumas lui fit l'honneur de signer tout seul. En revanche, bien des années après, tous deux commencèrent ensemble un grand rapport que le Gouvernement de 1830 leur avait demandé « sur « la législation et la consommation du sel en Anglece terre. » Cette fois, Milne-Edwards présenta à Dumas, devenu ministre du commerce et de l'agriculture, leur travail commun, et il signa tout seul. C'est ainsi qu'un demi-siècle se passa, au milieu duquel ils unirent un jour leurs enfants pour ne plus former qu'une famille. Milne-Edwards avait quatre-vingt-un ans lorsqu'il termina son grand ouvrage sur l'anatomie et la physiologie comparées, auquel des maîtres ont prédit l'admiration de la postérité. En souvenir de cet événement scientifique, une médaille d'honneur fut offerte à Milne- Edwards, au nom des savants de tous les pays. Il était dans son salon , entouré des membres de sa famille, lorsque trois membres de l'Académie des sciences, membres en même temps de notre Société d'agriculture, se présentèrent pour offrir au doyen des physiologistes l'hommage du monde savant. Deux témoins de cette scène mémorable, MM. Blanchard et de Quatrefages, sont présents, et viennent de dire tout ce que leur esprit et leur cœur pouvaient seuls nous révéler. Un troisième n'est plus là : vous avez nommé Dumas. Dans l'impuissance où je suis de parler dignement en son nom et après de tels maîtres, je veux que le président de notre Société d'agriculture, que Dumas, rende un dernier hommage au. confrère que nous avons perdu ;

oui, je veux que Dumas lui-même se lève, et qu'en ce jour de deuil il fasse entendre sa voix solennelle et grave, comme en un jour de fête il la fît entendre, affectueuse et bonne, pour mettre le comble aux éloges décernés par nos chers confrères Blanchard et de Quatrefages :

« Oui, répétera Dumas, dans ce Jardin des Plantes « sur lequel tant de générations, par les efforts du génie, « ont appelé la vénération de tous les esprits élevés, « l'Académie voit en vous le gardien de leurs nobles « traditions et le représentant le plus autorisé de la « science française.

« Avec la passion du vrai, la hardiesse d'un esprit « ferme et la prudence d'un esprit sage, vous avez tracé « le tableau complet de la vie, sous tous ses aspects, en « anatomiste consommé, en physiologiste pénétrant, en « physicien ou en chimiste exercé. Avec vous, la physio- « logie, dans son acception la plus haute et la plus « large, a pénétré pour toujours dans l'étude et la classe sifîcation des êtres.

« Vous avez eu, mon cher ami, le rare bonheur de « commencer jeune, de poursuivre en votre maturité, « et de terminer dans la plénitude de vos forces un ou- « vrage qui restera comme un monument.

« Vous avez eu un bonheur plus rare encore : vous « avez vu s'élever auprès de vous, se former à vos le- « çons, s'inspirer de votre exemple et marcher sur vos r< traces, un fils digne de vous, un confrère prêt à con- « struire à son tour le monument qui couronnera sa vie, ce digne de continuer celui que vous léguez à la posté- « rite, un émule, enfin, qui n'oubliera jamais le spec- « tacle touchant dont il vient d'être le témoin. »

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