EN EGYPTE
Notions historiques. — Le riz n'était pas cultivé en Egypte du temps des Pharaons. On a trouvé dans les plus anciens tombeaux du blé, du maïs, du millet ; on n'a pas trouvé de riz. Mais il paraît certain que cette graminée, originaire des climats tropicaux, s'est propagée et développée autour de l'embouchure marécageuse de Tlndiis; que du temps d'Alexandre le Grand elle était cultivée sur le cours supérieur de l'Oxus et dans les terrains bas arrosés par l'Euphrate et le Tigre.
Suivant la tradition des Coptes, le riz aurait été cultivé dans le Delta, sous les Ptolémée. Rien n'est moins
vraisemblable. Depuis quelques années, certains voyageurs ont trouvé au Soudan, dans les plaines marécageuses que traverse le Nil Blanc, un riz indigène comestible, qui pousse à l'état sauvage, et dont l'épi ne porte que deux, trois ou quatre gros grains. C'est une indication ; ce n'est pas un fait acquis. Si la tradition des Coptes était vraie, pourquoi les Romains n'auraient-ils pas introduit le riz en Italie?
Abandonnons les conjectures et tenons pour certain que le riz n'a été cultivé en Egypte qu'après la conquête arabe.
Comme en Italie et en Espagne, mais pour des motifs différents, la culture du riz fut l'objet d'une législation spéciale. En Europe, cette législation reposait sur l'hygiène publique ; on pouvait craindre que la culture du riz n'engendrât des fièvres. Il n'en fut pas de même en Egypte : les crues périodiques du Nil et la grande quantité d'eau dont dispose l'agriculture égyptienne, permettant de renouveler constamment l'eau des rizières, devaient écarter la crainte de la fièvre. Dans l'origine, il semble que le législateur arabe se soit plutôt appliqué à étendre la culture du riz et à la rendre obligatoire, qu'à la restreindre par des mesures^contraires à son développement.
Sous la domination des Arabes, la partie nord de la basse Egypte n'était pas protégée, comme elle l'avait sans doute été et comme elle l'est aujourd'hui en partie, contre les eaux du Nil. On sait que vers leur déversoir, le niveau des fleuves à crue régulière varie très peu : il en résultait, dans la basse Egypte, que les plaines du littoral étaient presque toujours couvertes d'une mince nappe d'eau , qui variait d'une manière insen-
sible : ce qui suffisait pour éviter la complète stagnation des eaux. Le vaste espace qui s'étend de Rosette à Damiette échappait par cela même aux impôts, et ce fut pour les Arabes une bonne fortune que de chercher à en tirer partie par la seule culture qui pût y réussir, par la culture du riz. L'expérience leur avait sans doute appris que cette culture, par les terrassements qu'elle nécessite, devait rendre aux céréales ordinaires des terrains depuis longtemps improductifs.
Dans les deux siècles qui séparent l'organisation de l'Egypte par Selim et la conquête de l'Egypte par les Français, sous le gouvernement féodal et militaire des Mamelouks, le riz, avec le blé, le maïs, l'orge, les pois, les oignons, les lentilles, les fèves, le colza, le coton, l'indigo, le sucre, le tabac, les rosiers, le dattier, faisait le fonds de l'agriculture égyptienne. On trouve, à la fin du siècle dernier, un tableau fort intéressant de la culture du riz en Egypte dans les Lettres sur l'Egypte, publiées par Savary en 1785. « Dans le Delta, dit Savary, la terre est un limon noir dont la fécondité paraît inépuisable. Elle produit sans jamais se reposer. On vient de préparer les rizières. Des bœufs, un bandeau sur les yeux, tournent des roues à chapelets qui versent l'eau dans un bassin, d'où elle se répand sur les champs. On l'y laisse séjourner une semaine. Lorsque la terre en est profondément imbibée, hommes, femmes, enfants, nus jusqu'à la ceinture, marchent dans la boue, où ils s'enfoncent bien avant et enlèvent sans efforts toutes les racines des plantes. Ce travail fini, on arrache le riz, haut d'un pied, et on le transplante dans la rizière. Inondé chaque jour, il croît avec une rapidité étonnante. A la fin de juillet, les terrains qui bordent le Nil et
les canaux en sont plantés. On les coupe en novembre. On étend les gerbes sur Faire. Un homme assis sur une charrette basse, à laquelle deux bœufs sont attelés et dont les roues sont tranchantes, se promène sur la paille et la hache en morceaux. Le van la sépare du grain. Il est transporté dans des magasins, où Ton se sert d'un moulin propre à détacher la pellicule qui l'enveloppe. Ainsi préparé, on y mêle du sel et on le serre dans des couffes faites de feuilles de dattier. Aussitôt que le riz est coupé , les cultivateurs arrachent le chaume, donnent un léger labour à la terre et sèment l'orge, qui mûrit en peu de temps. Ceux qui préfèrent le foin, inondent le champ d'où la moisson vient d'être enlevée, et y sèment la luzerne. Elle y vient avec tant de promptitude, qu'au bout de vingt jours elle a 1 pied et demi de haut. Elle croît si serrée, que la surface paraît une masse solide de verdure. On la fauche trois fois avant la saison propre à transplanter le riz; ainsi, dans l'espace de douze mois, le même champ donne deux moissons, l'une de riz, l'autre d'orge, ou quatre récoltes, l'une de riz et trois de foin. Cette abondance n'arrive que dans le Delta, où les terres, plus basses que dans la Thébaïde, peuvent être arrosées toute l'année par le moyen des canaux et des roues à chapelets qui élèvent l'eau sur les campagnes. »
Au commencement de ce siècle, des détails plus précis encore abondent dans les travaux mémorables qui couronnèrent l'expédition française, et qui ont été réunis sous le titre de : Description de l'Egypte. Nous citerons en première ligne le grand mémoire de Girard sur l'agriculture égyptienne, dont nous détachons les passages suivants : « Le riz n'est cultivé que dans la partie septentrio-
nale de la basse Egypte, comprise entre les lacs qui en bordent la côte et une ligne presque droite qui traverse le Delta, depuis Rahmâneyh, sur la branche occidentale du Nil, jusqu'à Mansourah, sur la branche orientale de ce fleuve. Ces terres sont propres à cette culture parce que, dans la saison des plus basses eaux, le niveau du Nil, près de son embouchure, ne descend guère à plus de 1 mètre à 1 mètre et demi au-dessous de la hauteur à laquelle il parvient lors de ses crues ; de sorte qu'il y est toujours plus facile que partout ailleurs de donner aux rizières les arrosements continuels dont elles ont besoin (1). »
« Les arrosements continuels qu'exigent les rizières obligent les cultivateurs à entretenir un plus grand nombre de bœufs que n'en exigent les arrosements pour les autres cultures. Il faut multiplier dans le même rapport les machines d'arrosage, l'achat du bétail et les chances de mortalité qu'il court. Ce qui caractérise surtout l'exploitation des rizières, c'est que le cultivateur, au lieu d'employer, suivant ses besoins, des ouvriers à la journée, donne un salaire annuel aux hommes qu'il occupe. Par ces diverses circonstances, l'exploitation des rizières se rapproche plus ou moins de celle de nos fermiers d'Europe (2). »
Moyennant certains privilèges, des espèces de fermiers généraux avaient reçu la concession de la culture du riz dans la basse Egypte. On les appelait « Multezim », par analogie avec les fermiers de l'impôt en nature. Le multezim, sous le gouvernement des Mamelouks,
(1) Descript. de V 'Egypte, t. II, p. 521. Mém. sur l'agriculture, le commerce et l'industrie de l'Egypte, par Girard.
(2) Idem, p. 577.
était chargé de la police, des administrations des villages et de la perception des impôts. Il payait le Myry, tribut du sultan ; le Kouchoufyeh, tribut du bey représentant du sultan au Caire. Le Fayz était son revenu, son profit net. Les « multezims du riz. » étaient donc de véritables entrepreneurs qui, moyennant la dîme prélevée par le gouvernement, faisaient cultiver comme ils l'entendaient les immenses rizières qui leur étaient dévolues.
Parmi les privilèges qu'assurait la culture du riz, l'un des plus appréciés était, sans contredit, l'exemption de fournir la corvée. Cette exemption totale a longtemps subsisté ; plus récemment on l'a abrogée, mais les cultivateurs du riz ne furent et ne sont encore astreints aujourd'hui qu'à une demi-corvée. L'impôt foncier était également perçu à des époques spéciales; c'est encore le cas actuellement.
Enfin, à cette époque, la plus grande partie du riz récolté était destinée à l'exportation ; de sorte que le multezim était à la fois cultivateur et négociant. Le riz était ordinairement expédié pour Marseille par le port de Damiette. Il y avait des magasins à Damiette et à Boulaq, où étaient déposées les récoltes de riz : ce qui permettait aux multezims de se rendre compte de la proportion dans laquelle ils devaient payer au sultan le tribut du Myry.
En définitive, au moment de l'expédition française, la culture du riz appartenait à des espèces d'entrepreneurs de culture, je le répète, qui avaient tous les droits d'un usufruitier, et qui jouissaient de l'usufruit des rizières à eux concédés avec des privilèges spéciaux, à la charge de payer certains droits et redevances.
Cette législation a laissé sa trace dans un décret inédit, je crois, du général Bonaparte, décret dont le texte arabe a été obligeamment communiqué par M. 0. Borelli-Bey à M. Bouteron, directeur des Domaines égyptiens, à l'amitié duquel je dois la partie technique de ce mémoire :