SAINT-MAURICE-SAINT-MAUR
Exposition générale du sol. — Depuis Charenton jusques auprès de Saint-Maur, le terrain va en s' élevant et forme un coteau dont la direction est à peu près du levant au couchant; parvenu à Saint-Maur, il baisse insensiblement jusques au delà du parc; la Marne coule
l'agriculture des environs de paris en 1786. 243
au pied ; elle se divise en plusieurs canaux et forme visà-vis de Saint-Maurice plusieurs îles très agréables ; elles sont couvertes de prairies et entourées de saules qui ont fleuri au milieu du mois d'avril, de quelques peupliers et de quelques ormes.
La pente de ce coteau esta la partie méridionale ; elle y est assez rapide. Le sommet est uni et n'a point de pente sensible.
Productions. — On ne trouve point de blés ni de vignes sur ce coteau. Une exposition aussi avantageuse sembleroit cependant très favorable à la culture de la vigne ; la terre est mauvaise , à la vérité ; mais, par le moyen des engrais que Ton y met, elle se trouve couverte de seigle, d'orge et d'avoine ; on y cultive aussi des pois fleuris dès le mois d'avril, et des fèves des marais. On voit quelques prairies de luzerne fort belles et très avancées. Dans l'enclos de la fabrique de sel ammoniac, il y a un pré de luzerne et de sainfoin mêlés ensemble, très beau et très bon : le sainfoin était fleuri les premiers jours de mai. J'y ai trouvé aussi le pastel ou guede (Isatis tinctorià) en grande quantité. Dans les provinces méridionales, on retire de cette plante un beau bleu. Il n'est pas douteux qu'on pourroit la multiplier pour le même objet aux environs de Paris, où elle réussiroit partout, car elle croît également bien dans les terres maigres et sablonneuses.
La luzerne paraît très bien convenir sur ce coteau, et en général c'est la plante qui donne le plus de foin dans les terrains maigres, pourvu cependant que les engrais et la pluie en favorisent la végétation. On la coupe deux fois.
Les récoltes sont assez bonnes sur ce coteau si le
printems est pluvieux. Le terrain maigre, sec et aride, situé en pente, battu des vents et exposé toute la journée aux rayons du soleil, perd bientôt l'humidité si nécessaire à la végétation. La terre est meilleure au bas du coteau, et la végétation y est beaucoup plus vigoureuse.
Dans les îles que forme la Marne, les prairies ne sont pas si avancées que sur le coteau ; mais elles sont bien fournies de différentes plantes graminées et elles annoncent un fourrage abondant.
Au delà de Saint-Maurice, à la droite du chemin qui conduit à Saint-Maur, il y a quelques jardins plantés en arbres fruitiers ; la plupart sont fermés par une haie de sureau. Le chemin est bordé de noyers qui n'ont développé leurs feuilles que vers la fin du mois d'avril ; les chatons ont paru et la floraison s'est faite dans la première quinzaine de mai.
Nature des terres. — La terre de ce coteau est d'une mauvaise qualité : elle est blanchâtre ; la première couche n'a que très peu de terre franche ou végétale, fort peu de sablon, et une quantité considérable de craie ; son épaisseur n'est que de 5 à 6 pouces ; les pluies paraissent avoir entraîné dans la plaine les terres supérieures. Aussi, à mesure que l'on approche du bas, la couche de terre végétale devient plus épaisse sur le sommet du coteau, où le terrain est uni et où les terres n'ont pu être si facilement emportées par les pluies ; la couche de terre végétale est d'environ 1 pied d'épaisseur. La terre est partout blanchâtre à la surface, et si Ton creuse à la profondeur d'un 1 /2 pied, on trouve une marne crétacée qui, n'étant pas mêlée avec de la terre, ne peut guère être propre à la végétation.
l'agriculture des environs de paris en 1786. 245
Différence des couches. — Au delà de la fabrique de sel ammoniac, on a formé une excavation considérable. On y cherchoit une pierre dure, propre à bâtir , et on n'y a trouvé qu'une pierre tendre, se décomposant à l'air, une pierre qui est un mélange de marne et de craie. J'ai trouvé à cet endroit-là des silex renfermés dans la pierre calcaire. Le milieu est un silex pur, d'une couleur foncée; on y aperçoit ensuite différentes couches qui perdent de plus en plus leur forme et leur qualité en s'éloignant du centre, et elles ne sont plus, à l'extérieur, qu'une matière crétacée.
Entre Saint-Maur et Saint-Maurice, on retire de plusieurs endroits différens une pierre coquillère à grain grossier et d'une qualité très inférieure. On descend dans ces carrières, pour l'exploitation de la pierre, par des ouvertures en forme de puits et par le moyen d'une longue échelle. Dans les endroits les plus élevés de ce coteau, on ne trouve le banc de pierre qu'à la profondeur de 60 pieds; l'épaisseur du banc est environ de 9 à 10 pieds. Ces pierres se trouvent par couches horizontales; l'épaisseur de chaque couche varie : elle est ordinairement depuis un 1/2 pied jusqu'à 2 pieds.
Vers Saint-Maur, au bas du coteau, on a ouvert une carrière, et l'on a trouvé le banc de pierre à la profondeur de 20 pieds ; on y arrive par un chemin creusé dans les terres, où l'on aperçoit à droite et à gauche un banc de sable presque tout calcaire qui paraît être la matière qui sert à la formation de la pierre ; il ne lui manque qu'un suc lapidifîque pour en former une pierre semblable à celle des carrières. Voici quelles sont les couches à cet endroit :
Terre végétale sablonneuse crétacée 1 pied 3 pouces.
Terre sablonneuse crétacée mêlée de silex . 1 — 6 —
Gravier 2 —
Marne 3 —
Fragmens de pierre calcaire mêlés de
marne et de craie 6 —
Marne crétacée 6 —
Marne pure 6 —
20 pieds 3 pouces.
Auprès du village de Saint-Maur, on creusoit un puits pour une nouvelle carrière. Voici les différentes couches que j'y ai observées :
Terre sablonneuse végétale mêlée de petits
cailloux
Gravier
Sablon fin
Gravier plus fin que le supérieur
Sablon
Gravier et cailloutage 3
Marne 3
pied.
— 3 pouces.
12 pieds.
L'ouvrier n'étoit encore qu'à cette profondeur.
On trouve la pierre coquillère, sur tout le coteau, à une profondeur plus ou moins considérable, suivant la plus ou moins grande élévation du lieu où Ton creuse.
Fabrique de sel ammoniac. — Le sel ammoniac est d'un très grand usage dans plusieurs arts et dans la médecine. Celui qui se trouve depuis longtems dans le commerce nous vient d'Egypte. On ignoroit autrefois la formation de ce sel et même les principes qui le constituent ; mais depuis quelque tems on sait que la nature et l'art concourent également
l'agriculture des environs de paris en 1786. 247
à sa formation. Le bois est très rare en Egypte; on brûle des bouses de vaches et les fientes des chameaux, qu'on pétrit avec de la paille et dont on forme des mottes : la suie qui en provient contient le sel ammoniac ; par une lessive, on retire un sel que l'on sublime pour obtenir le sel ammoniac tel que nous le connaissons dans le commerce. Nous devons aux ingénieuses recherches de M. Beaumé et aux expériences qu'il a faites l'établissement d'une fabrique de ce sel à Paris.
M. Beaumé n'a point publié encore son procédé. Les différentes manipulations que l'on emploie pour la fabrication de ce sel en grand sont encore un secret. J'ai été plusieurs fois à la fabrique située entre Saint- Maur et Saint-Maurice; je rapporterai ici ce que j'ai pu y observer.
Le sel ammoniac n'est qu'une combinaison de l'acide marin avec l'acide volatil ; c'est par conséquent un sel neutre ; il diffère des autres sels neutres en ce qu'ils sont combinés avec un alcali ûxe^ tandis que celui du sel ammoniac est volatil ; aussi a-t-il une saveur plus acre et plus piquante. On emploie dans cette fabrique un sel qui vient de la Lorraine et duquel on retire l'acide marin. Après cette opération, il reste un sel alcali que MM. les fermiers généraux obligent de jeter, afin qu'il ne puisse pas servir aux usages économiques au lieu et place de sel marin ordinaire. On obtient l'alcali volatil de différentes substances animales : les vieux chiffons de laine, les vieux souliers, les cornes et les os des animaux, l'urine fermentée ; en un mot, toutes les productions animales fournissent plus ou moins d'alcali volatil.
Les chiffons de laine dont on se sert plus particuliè-
rement à cette fabrique, soumis dans des vaisseaux de fer, pendant quelques jours, à Faction d'un feu ordinaire, fournissent trois liqueurs différentes : une huile légère et fétide qui surnage, une autre huile noirâtre, plus fétide que la première, et une liqueur qui tient en dissolution le sel alcali. La première huile peut servir à quelques maladies des chevaux, pour la morve, etc. Elle est très pénétrante, très active, elle tue les vers; la seconde ne leur sert à rien, on la jette seulement dans le feu pour le rendre plus actif. Il n'est pas douteux qu'elle pourroit être employée à quelques usages économiques, si on la dépuroit et si on la mêloit à d'autres substances.
L'acide marin combiné avec l'alcali volatil est contenu dans une liqueur qu'on met à évaporer dans une chaudière de fer ; il reste un sel encore impur ; on le met à sublimer dans des vases de terre, au bain de sable sur de grands et larges fourneaux, et, par un feu ordinaire, on obtient le sel ammoniac sublimé au haut du vase : le sel est très beau et aussi bon que celui que l'on nous envoie de l'Egypte; il a l'avantage sur celui-ci d'être à meilleur marché. Il ne vaut que 50 sols la livre, tandis que celui d'Egypte vaut de 3 à 4 francs.
Les vases dont on se sert pour la sublimation sont de terre cuite ; on les fait venir de Picardie ; la consommation qu'on en fait est très considérable, puisqu'on est obligé de les casser pour en retirer le sel ammoniac sublimé au haut du vase. 6 livres de sel impur fournissent 4 livres de sel ammoniac et un résidu ou coput noir et léger qui contient encore beaucoup de sel et qu'on lessive pour l'en extraire et lui faire subir une nouvelle sublimation.
On a tenté, pour économiser les frais de vases, qui
l'agriculture des environs de paris en 1786. 249
coûtent 12 sols chaque, de faire la sublimation dans des vases de fer séparés en deux pièces, qu'on luttoit avec soin ; mais cela n'a pas réussi : on a obtenu un sel dont la qualité étoit inférieure; la couleur n'étoit pas d'un beau blanc : elle avoit une teinte jaunâtre.
A côté de cette fabrique, il y avoit une verrerie qu'on vient d'abandonner; on retiroit les sables nécessaires à la formation du verre, de Fontainebleau. Les sels alcalis étant absolument nécessaires pour la fabrication du verre, celui qui reste après la séparation de l'acide marin, dans la fabrique de sel ammoniac, pourroit servir à cette verrerie et seroit un objet d'une très grande économie pour les deux fabriques.
FORÊT DE VINGENNES.
La forêt de Vincennes s'étend depuis les Picpuces jusques à Saint-Maur, d'un côté, et depuis Charenton etSaint-MauricejusquesàLigny,Nogent-sur-Marne, etc. , de l'autre. Elle est toute en chênes et en bouleaux; on aperçoit seulement quelques frênes vers les Picpuces. Elle est coupée par plusieurs chemins, dont la plupart sont bordés d'ormes. Les chênes et les frênes ont beaucoup souffert des froids qui ont régné les premiers jours de mai : les jeunes pousses avoient péri et étoient noires et desséchées ; les bouleaux et les ormes n'ont pas du tout souffert.
Le bouleau a fleuri vers la fin du mois d'avril, les frênes vers le milieu, et les chênes ne fleurissoient que les premiers jours de mai.
J'ai trouvé dans cette forêt et sur le chemin de Paris
à Vincennes, plusieurs plantes en fleurs, ainsi que dans le bois et à Saint-Maurice.