COMPTE RENDU DES TRAVAUX
DES
DEPUIS LE 2 JUILLET 1884 JUSQU'AU 1,r JUILLET 1885 (1)
Monsieur le Ministre, Mesdames, Messieurs,
C'est sous l'impression d'un triste souvenir que je viens, pour la première fois, prendre la parole et succéder officiellement à l'éminent secrétaire perpétuel que vous avez perdu. Barrai déployait des qualités supérieures dans le compte rendu annuel de vos travaux. Il savait reconnaître et fixer le point nouveau des questions débattues et l'arrêter dans votre esprit par un mot juste et profond. Devant vous, il faisait défiler toutes vos Sections, c'est-à-dire toutes les parties de la science agricole, en les faisant valoir par le contraste de leurs études et par la variété des services rendus. Il vous ap-
(l) Lu à la séance de la Société tenue le 1er juillet 1885, sous la présidence de M. Hervé Mangon, ministre de l'agriculture, membre de la Société.
prenait, grâce à la justesse et à l'agrément de ses réflexions, que vous aviez beaucoup plus et beaucoup mieux travaillé que vous ne le croyiez vous-mêmes. Aussi, le péril de la comparaison est pour moi très grand, et je vous le signale, en me confiant à votre indulgence. Ce n'est pas seulement M. Barrai que nous avons perdu, c'est Dumas, c'est Lavallée, c'est Gaudin ; mais les grands deuils de l'année 1884, en laissant dans le fond de nos cœurs d'éternels regrets, ont été suivis par des jours de consolation. Qui pourrait oublier un instant la trace glorieuse qu'a laissée dans notre Compagnie l'illustre Dumas, et qui pouvait mieux lui succéder que M. Berthelot? Barrai a disparu, et M. Schlœsing, qui, par la nature de ses travaux, était notre associé avant d'être notre confrère, a pris une place qui ne semblait pas pouvoir être remplie. Vous avez gardé un souvenir affectueux pour notre excellent trésorier M. Lavallée, et vous avez accueilli avec un affectueux empressement le jeune et brillant héritier de la grande famille des Vilmorin. Gaudin, si exact et si compétent, pouvait-il trouver un successeur plus universellement connu, apprécié, estimé que M. Levasseur, dont la prodigieuse activité se joue au milieu de toutes les parties de la science économique ?
Dans la Section hors cadre, pour remplacer un grand nom dignement porté, le nom de Thénard, la Société a choisi un nom qui fait partie de son histoire et qui sait être de son temps, le nom de Noailles et d'Ayen.
Sir James Caird a reçu à l'étranger nos suffrages unanimes, et la Société, reconstituée, semblait prête pour sa nouvelle mission, lorsque la mort subite de Tresca est venue tout à coup nous accabler. Un jour viendra
où nous rendrons à nos chers morts les honneurs qui leur sont dus. Aujourd'hui nous souhaitons la bienvenue à nos nouveaux confrères, et dans l'expression de mes regrets pour ceux qui ne sont plus, ils trouveront, j'en suis sûr, des motifs d'émulation et de féconde reconnaissance.
La séance du 1er juillet 1885 n'a pas seulement ce caractère consolant d'une reconstitution de la Société ; elle gardera dans nos annales le caractère tout particulier d'une fête intime. La fête est d'abord dans la présence de celui qui, depuis plus d'un demi-siècle, honore la Société de sa collaboration assidue, et depuis trente-six ans la dirige et la domine. Un jour, M. Léon Say donnait à M. Chevreul le titre de président perpétuel. Que la Société permette à son serviteur respectueux et reconnaissant de donner à M . Chevreul le titre de président éternel ! Aussi bien, la Société a cette année la singulière fortune de compter parmi ses membres trois présidents, et c'est un honneur et une joie pour moi de les confondre dans mes félicitations. Saluons donc le Président d'honneur, saluons M. le Ministre de l'agriculture, qui est si particulièrement connu de nous que je me trouve fort embarrassé pour lui dire toute ma pensée, craignant de me tromper dans l'expression de mes affectueux ou de mes respectueux sentiments ; mais ce qu'il m'appartient de dire expressément, ce qui est un devoir de ma charge, c'est que la Société sent profondément l'honneur de voir l'agriculture française représentée dans les conseils du gouvernement par un de ses membres. Pour ne pas la compromettre par des vœux politiques qu'elle s'interdit sévèrement, je prendrai sous ma responsabilité le souhait que la Société forme secrè-
tement, de voir cette fortune d'un jour se changer en usage, et la Société nationale d'agriculture occuper scientifiquement le Ministère de l'agriculture.
Veuillez donc, Monsieur le Ministre, recevoir nos meilleurs souhaits avec cette bienveillance que doit vous inspirer la communauté de nos anciens sentiments : car non seulement il doit vous être particulièrement agréable de nous apporter aujourd'hui le concours de votre puissant patronage, mais vous sentez avec nous que les honneurs de la présidence sont singulièrement rehaussés par le hasard et le grand plaisir de couronner un de vos confrères, l'illustre M. Pasteur. La Société nationale d'agriculture couronnant M. Pasteur, voilà, messieurs, ce qui rendra la séance du 1er juillet à jamais mémorable ! Nos usages, si ce n'est notre règlement, nous interdisent, avec raison, d'honorer par des récompenses les travaux et les mérites de nos confrères ; mais audessus de nos usages plane et domine la volonté expresse d'un généreux donateur. M. Barotte nous a fait un legs, et nous avons accepté le legs et les conditions du legs. M. Barotte nous a prescrit de décerner, tous les sept ans, un prix « à l'auteur de la découverte ou de l'invention la plus importante et la plus profitable à l'agriculture. » Qui donc a été l'auteur de la découverte et de l'invention la plus profitable à l'agriculture? La France, avant nous, avait répondu, et la Société d'agriculture a répété après la France : c'est notre confrère, c'est notre ami, c'est M. Pasteur.
Messieurs , je croirais porter atteinte aux sentiments de la Société tout entière si je cherchais à justifier par des considérations banales et de vulgaires éloges l'acclamation unanime avec laquelle le nom de M. Pasteur
a été accueilli, et j'espère que M. Hervé Mangon, ministre de l'agriculture, voudra bien donner à notre confrère M. Hervé Mangon l'autorisation d'exprimer à M. Pasteur la vive joie que nous éprouvons dans cette circonstance solennelle.
Sous ces heureux auspices, permettez-moi, messieurs, d'aborder la tâche particulière qui m'incombe, et de vous rendre compte, le plus simplement possible, des travaux de la Société nationale d'agriculture depuis sa dernière séance publique.
L'année 1884 marquera certainement dans l'histoire de l'agriculture du xixe siècle , par la vivacité des plaintes qu'a soulevées et qu'entretient une crise douloureuse, et par les efforts que chacun a faits très sincèrement et très loyalement pour en reconnaître les causes et les remèdes.
Les causes, tout le monde les connaît : c'est la cherté de la main-d'œuvre et l'augmentation des frais de production, au moment où les prix des denrées s'abaissent et s'avilissent à ce point de laisser le cultivateur en perte.
Un grand débat s'est engagé dans la presse, dans les Sociétés agricoles et dans le Parlement sur la situation de l'agriculture française et sur les moyens de l'améliorer, et personne n'a contesté que le salut de notre agriculture ne dépendît de l'accroissement des rendements du sol et de l'élevage d'un bétail plus nombreux et mieux nourri. Les uns ont cru que le relèvement des droits de douane sur les céréales et sur le bétail pourrait four-
nir un remède prompt et efficace ; les autres ne l'ont pas cru, maris tous sont tombés d'accord pour déclarer qu'une exploitation plus rationnelle de notre sol doit conduire à une augmentation de rendement, c'est-àdire à la réduction du prix de revient, et que ce but sera atteint par un ensemble de courageux et persévérants efforts.
Les travaux de nos confrères, M. Lecouteux,M. Risler et M. Grandeau, sur l'état de notre agriculture et sur cette question spéciale du rendement et des prix de revient, ont été signalés à la Société et loués comme ils devaient l'être.
Un autre de nos confrères, M. Ayraud, dans un travail original résumé devant vous et qui fera partie de vos Mémoires, a étudié, dans le cadre de la culture vendéenne, les divers prix de revient de chacun des produits de sa culture. Ses conclusions, motivées avec une précision véritablement scientifique, ne sont pas encourageantes pour la production du blé. Pourtant, comme cette culture peut difficilement, je ne dis pas être abandonnée, mais restreinte, il faut bien s'appliquer à chercher dans des conditions nouvelles de production et de travail l'équilibre qui se rompt tous les jours entre le prix de revient et le prix de vente.
En France, la culture du blé paraît être la moins profitable de toutes les cultures, et il suffit d'une innovationf heureuse, ou d'une petite négligence, pour faire le bénéfice ou la perte du cultivateur. Le choix d'une semence bien appropriée au sol, au climat, au besoin de la consommation, l'ensemencement d'une seule variété ou d'un mélange de variétés, l'emploi raisonné des engrais, voilà les principaux éléments du prix de
revient du blé. Le savoir du cultivateur a donc une action directe sur ce prix de revient, et suivant la justesse des appréciations, on peut obtenir une production plus ou moins abondante et de qualité plus ou moins bonne. Ces sujets ont été traités devant vous, messieurs, et l'entrée dans notre Compagnie du chef de la maison Vilmorin- Andrieux nous aidera à résoudre les questions qui se rattachent au choix des semences, et à les résoudre dans des conditions de sécurité scientifique qui font partie de son héritage.
Bien avant que M. de Vilmorin n'engageât la discussion sur la sélection des blés, discussion qui a groupé tout à coup MM. d'Havrincourt, Risler, Bertin, Cornu, de Poncins, Gréa, Doniol, etc., un rapport de M. Pluchet, sur diverses variétés de blés, nous avait fait voir combien il faut être réservé quand il s'agit de juger des choses nouvelles. Introduire une race ou une semence nouvelle, donnant avec les mêmes frais une augmentation de produit, si faible qu'elle soit, c'est assurer une source abondante de richesse; mais, par contre, la moindre erreur peut être fatale et le mal peut être plus grand que le bien espéré.
Dans les terres de Trappes, M. Pluchet avait obtenu 55 hectolitres par hectare avec le blé Alepli, 31 hectol. 66 avec le blé Lamed, 49 avec le Shiriff's square head, si goûté en Allemagne, et 65 avec le blé Durand. Notons en passant que le blé Aleph et le blé Lamed sont deux variétés obtenues par M. de Vilmorin : la première, en fécondant le blé de Noé par le blé de Desprées, et la seconde, en fécondant le blé Prince Albert avec le blé de Noé. Les expériences de M. Pluchet seront continuées par lui, par d'autres, et la Société nationale d'à-
griculture, qui ne peut pas se livrer à des expériences directes, se trouvera, par le dévouement de ses membres, en mesure de recueillir de nouveaux éléments d'information et de discussion.
A ce propos, vous vous souvenez qu'à la suite de la mission que la Société d'agriculture de Meaux a rempli en Allemagne , M. Gatellier a fait l'éloge des rendements très élevés obtenus avec le blé Shiriff's square head, tout en faisant des réserves au sujet de la qualité de ce blé. M. Tisserand, notre confrère, vous fit observer alors qu'en France nous pouvions faire autant, sinon mieux qu'en Allemagne. Il a cité, avec raison, des rendements au moins égaux sur certains points des départements du Nord, et vous a signalé le premier les cultures de notre lauréat d'aujourd'hui, M. Rémond, agriculteur à Mainpincien (Seine-et-Marne). A Mainpincien, les résultats ont varié entre 32 et 37 hectolitres par hectare, et on les a obtenus par les semences mélangées de blé bleu, de blé Victoria et de blé Chiddam. Par ce mélange, trois étages d'épis s'élèvent sans se confondre. Une plus forte part d'air et de soleil circule sans cesse autour de ces tiges superposées, et quoique ces blés ne fleurissent pas en même temps, ils peuvent cependant être moissonnés le même jour. Il faut donc étendre par une solide instruction agricole les progrès faits chez nous dans quelques contrées, et ne pas désespérer d'avance de lutter victorieusement contre nos laborieux voisins. Telle est la conclusion, telle est la pensée dominante de M. Tisserand, qu'il s'efforce de mettre en pratique dans la Direction des services administratifs de l'agriculture française.
En vous signalant avec honneur le nom de M. Ré-
mond. que vous allez couronner tout à l'heure, je ne puis oublier le nom d'un de nos anciens lauréats, M. Schribaux, qui n'a pas, comme il arrive quelquefois, rompu toute relation avec vous. Il tient notre Compagnie au courant de ses précieuses recherches sur le commerce des graines de semence. M. Boitel et M. Prillieux vous en ont rendu compte dans des rapports très sincèrement élogieux. D'autre part, M. Schribaux vous a communiqué un projet tendant à rendre obligatoire pour les cultivateurs la destruction de la cuscute, dont la graine se trouve presque toujours mêlée à la graine de luzerne. M. Besnard vous a soumis un excellent rapport sur ce projet, et vous a prié d'émettre des conclusions favorables. Si la Société adoptait ces conclusions, ce serait un grand succès pour M. Schribaux, qui fait une guerre acharnée à la fraude et aux parasites, surtout depuis qu'un laboratoire spécial lui a justement été accordé par l'Administration de l'agriculture.
Tandis que vos préoccupations et vos inquiétudes suivaient dans sa tâche ingrate et périlleuse le cultivateur de blé, c'est-à-dire le cultivateur français, vous avez reposé quelquefois vos esprits dans la contemplation d'un autre monde où le bois et le pâturage, la vache et le mouton absorbent la vie agricole ; vous vous êtes laissé entraîner par le souvenir de ces régions alpestres où la nature sert docilement le travail et soutient spontanément le commerce et l'industrie. Trois de nos départements : le Jura, le Doubs et l'Ain, pratiquent avec la Suisse une économie rurale dont vous aimez à entendre les vicissitudes et les progrès. C'est ainsi que vous avez accueilli avec un vif intérêt les observations très personnelles que M. Boitel vous a soumises sur les cultures
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spéciales aux montagnes des départements des Vosges. L'économie rurale de la montagne, la variété des végétations spontanées, la nature des pâturages et des herbages, les diverses espèces de bétail et l'organisation industrielle qui résulte du régime pastoral, offrent toujours l'occasion de tableaux intéressants. A un point de vue plus pratique, M. Gobin, professeur d'agriculture du Jura, a récemment tracé le résumé très complet des améliorations que devraient accomplir immédiatement les fruitières du Jura, et M. Grandvoinnet, professeur d'agriculture de l'Ain, a fait un travail semblable pour les fromageries et les fruitières de son département. Moi-même j'ai abordé ce sujet, et la Société a été tenue au courant des industries laitières et fromagères dans ces pays, dont le régime pastoral de la montagne résume le caractère industriel et agricole.
Les problèmes que la grande culture trouve devant elle sont si graves et leur solution paraît si éloignée, que tout naturellement les cultures spéciales ont pris dans le travail national une importance plus considérable. Ces cultures conviennent d'ailleurs au tempérament français, qui trouve le succès partout où il faut déployer du goût et de l'habileté ! Et pourtant nous allons vous parler de la vigne, de la vigne et du phylloxéra !
Qui ne se souvient de l'époque encore récente où le vignoble français était à la fois la gloire et la richesse de notre pays? Qui n'a vu a^/ec douleur la France ravagée et ruinée par un petit insecte qui a dévoré tant de
milliers d'hectares, avant qu'on ait pu entrevoir l'espérance de sa destruction?
Depuis le jour où notre confrère M. Gaston Bazille reconnut l'ennemi (c'était en 1868), on a étudié toutes les maladies de la vigne dans leurs causes comme dans leurs remèdes. Ces causes, la science française croit les avoir analysées et reconnues, et pourtant, avec le plus vif intérêt et une grande sympathie, vous avez écouté le fils de l'un de vos membres étrangers les plus distingués, M. d'Andrade Corvo, vous faire le récit de ses minutieuses et savantes recherches sur la maladie appelée par lui Tuberculose de la vigne, et sur les relations qui unissent cette maladie à la maladie causée par le Phylloxéra vastatrix. M. d'Andrade Corvo a soutenu devant vous que la tuberculose de la vigne est une maladie ancienne , héréditaire , contagieuse, capable d'infester toutes les vignes dans tous les pays ; que le phylloxéra n'est pas la cause d'une nouvelle maladie de la vigne, mais la cause de la propagation de la tuberculose, et que c'est la tuberculose sans le phylloxéra qui tue la vigne. Le rapport sur les études de M. d'Andrade Corvo n'a pas encore été soumis à l'examen de la Société ; mais cette question, portée devant l'Académie des sciences, devant la grande Commission du phylloxéra et devant la presse, mérite une attention particulière, qu'un seul jugement ne trancherait peutêtre pas. En revanche, M. Prillieux et M. G. Bazille, tous deux si compétents en pareille matière, n'ont pas hésité à vous proposer des récompenses pour les recherches de M. Fréchou sur le peronospora de la vigne, et pour le livre si complet de M. Viala, répétiteur à
l'École d'agriculture de Montpellier, sur toutes les maladies de la vigne.
Si les causes des maladies paraissent mieux connues, il n'en est pas de même des remèdes. En ce qui concerne le phylloxéra , ces remèdes sont nombreux ; mais chacun d'eux n'a guère qu'une valeur relative et locale. On ne paraît pas en avoir trouvé de nouveaux en 1884, et quand notre confrère M. Cornu nous a exposé les travaux du Congrès phylloxérique de Turin, il nous a laissé comprendre que les délégués français n'avaient rien appris dans leur voyage. L'expérience de l'année 1884 a démontré d'ailleurs qu'on avait en main les procédés les plus efficaces pour détruire le phylloxéra et reconstituer les vignobles. Une plantation de 24,000 hectares de cépages américains, et la défense de 19,000 hectares par la submersion, le sulfure de carbone et le sulfocarbonate, décèlent la vigoureuse activité des cultivateurs et justifie la confiance, j'allais dire la joie, que trahit le récent rapport de notre confrère M. le Directeur de l'agriculture. En attendant, le phylloxéra nous réserve peut-être bien des surprises. Il avance sur Paris, et il a paru, nous dit-on, dans l'arrondissement de Provins. Ce qui n'empêche pas notre savant confrère M. Chatin de faire des replantations de vignes dans le département de Seine-et-Oise et d'attendre le phylloxéra de pied ferme. La Société se trouvera ainsi, dans la personne même de M. Chatin, engagée de nouveau dans la bataille, et elle compte sur le succès.
Certes, la séance où notre savant confrère M. Chatin nous a entretenu de la reconstitution de son domaine de Seine-et-Oise et des principes scientifiques
qui l'ont guidé dans ses études et dans ses résolutions, cette séance a été Tune des plus intéressantes de notre année scientifique. Parcourons le champ de bataille, et voyons ce que va décider notre général. Il s'agit de tirer bon parti de terrains que les vignerons ont abandonnés à cause des vents et des gelées du printemps, et peut-être aussi du mauvais état de leurs affaires. Un pays presque partout siliceux, meulières en dessus, sables de Fontainebleau en dessous, entre lesquels, sur certains points, s'interpose un banc de calcaire : telles sont les difficultés de terrain qu'il convient de tourner et de vaincre. Sur les parties à sol maigre , des bois sont plantés ; sur les pentes situées au nord, des prairies sont ornées de pommiers à cidre; sur les pentes situées au sud, la vigne est hardiment essayée. Comme dans ce climat de Seine-et-Oise les gelées en mai compromettent la production, M. Chatin préserve chaque cep par une poignée de paille disposée en éventail ou en entonnoir ; il emploie aussi la bruyère, et dispose ses abris vers le 15 avril, pour être enlevés vers le 25 mai. Comme les froids en septembre empêchent la maturation des raisins, M. Chatin adopte le cépage petit -noir, seul capable de mûrir avant que la vendange soit faite. Malheureusement le vin est plat , puisqu'il manque de tanin. Il faudrait presque le boire à la cuve. M. Chatin veille, et en couvrant la cuvée, pendant la fermentation, d'une couche de bûches de chênes pourvues de leur écorce, il a obtenu, en 1884, un vin de bonne garde et de conservation très satisfaisante. N'avions-nous pas raison de dire que M. Chatin était un lutteur, et que le phylloxéra aurait un adversaire digne de lui ?
L'Algérie a, depuis une quinzaine d'années, fixé et forcé l'attention publique. Ses progrès sont rapides, et nous ont réjoui d'autant plus que la France agricole et viticole se sent plus menacée. Notre confrère M. Paul Mares qui représente dans notre Compagnie les intérêts de l'Algérie, n'a pas manqué une occasion d'exciter nos espérances et de nous montrer les progrès de l'agriculture dans notre belle colonie. L'Algérie est toujours indemne du phylloxéra. Elle produit déjà un million d'hectolitres de vin, et il n'est pas douteux que le succès n'attende le vigneron en Tunisie comme en Algérie. Notre vénéré confrère M. Bouchardat, avec cette conviction raisonnée qui est la force même de l'expérience, ne nous a pas seulement entretenus de la qualité des vins récoltés en 1884, mais des cépages qu'il convient de cultiver en Algérie, et il a conclu que les plants qu'on trouve actuellement dans la colonie peuvent suffire à tous les besoins de la plantation. Ce n'est pas seulement la fortune que la vigne donnera à l'Algérie, c'est la santé : « car la culture de la vigne, a-t-il dit, chasse devant elle les fièvres des marais. La vigne doit avoir le pied sec ; où elle prospère, le sol est assaini. »
En présence des diminutions considérables qu'a subies la production du vin et des exigences croissantes de la consommation, il ne faut pas trop s'étonner de l'habileté de certains négociants qui se sont livrés à la fabrication de boissons artificielles. Dans cet ordre d'idées, il faut distinguer entre la fabrication loyale, qui ne porte aucune atteinte à l'hygiène publique, et la fabrication déloyale qui emploie des substances plus ou moins dangereuses. Je crois avoir bien fait de louer le rapport présenté à M. le Ministre de l'agriculture par M. Joseph
Boussingault, sur la falsification qui résulte de l'addition de glucose de fécule aux marcs de raisin sec retirés du pressoir à la place du sucre réducteur enlevé par la fermentation.
Parmi les boissons artificielles, il en est une dont il convient d'encourager la fabrication. Je veux parler des vins de seconde cuvée, obtenus par l'eau sucrée ajoutée au marc de raisin. Notre confrère M. Bouchardat n'a pas manqué de nous donner à cet égard les conseils de son expérience, et ces conseils ont été reproduits par toute la presse agricole.
Notre Compagnie a toujours eu la pomme de terre pour cliente et pour protégée. Depuis que le Peronospora infestons en 1845 a attaqué la pomme de terre, elle n'a cessé de chercher à le combattre, tantôt recommandant la culture d'espèces précoces, tantôt la plantation automnale, tantôt un choix plus approprié des terres en culture, tantôt tel ou tel engrais ou tel ou tel amendement. Le procédé du buttage protecteur de M. Jensen, en 1882, et la création d'espèces plus résistantes ont successivement attiré votre attention cette année. Nous remercions tout spécialement M. Cornu des essais qu'il a faits au Muséum sur la pomme de terre Joseph Rigault, et notre confrère et bibliothécaire, M. Laverrière, du résumé qu'il a si bien présenté au sujet des tentatives entreprises en Angleterre, à l'instigation de lord Cathcart, par M. Sutton, célèbre horticulteur de Reading, pour régénérer la pomme de terre par voie d'hybridation. L'expérience faite sur la pomme de terre Joseph Rigault, par M. Cornu, a donné les résultats suivants : 28 tubercules pesant 1,860 grammes, plantés dans une partie du
potager qui n'avait jamais été fumée, ont produit 84 gros tubercules et 80 tubercules ordinaires pesant 13 kilog. 870 gr., soit un gain net de 12 kilog. 10 grammes. Maintenant, nous attendons avec impatience le résultat des expériences de culture et d'hybridation que M. Cornu a bien voulu se charger de faire sur les pommes de terre dites Maglia Jamesii, que M. Laverrière a obtenues de la gracieuse obligeance de M. Sutton, et dont il a si bien raconté les origines et l'histoire dans sa communication.
Dans la culture de toutes les plantes, la recherche de variétés nouvelles est à Tordre du jour. La reconnaissance nous oblige à nommer M. Sacc, correspondant étranger en Bolivie, qui continue avec une ardeur infatigable à nous donner des renseignements sur les plantes de l'Amérique centrale dont la France et l'Algérie pourraient tirer parti. L'exemple de M. Sacc a été suivi par l'un de vos membres étrangers récemment élu, M. le général William Leduc, de l'État de Minnesota (Etats-Unis). Ce dernier nous a envoyé des graines qui ont été confiées aujourd'hui aux bons soins de M. Cornu.
M. Prillieux nous a signalé un essai de culture de trèfle américain concurremment avec le trèfle français, qui a remporté dans cette comparaison un avantage marqué.
D'autre part, M. le comte des Cars nous a présenté un régime de Cocos campestris qui vient du célèbre jardin de M. le duc de Vallombrosa, à Cannes. C'est la seconde fois que le Cocos campestris, dont la saveur acidulée est fort agréable, a donné en France des fruits parfaitement mûrs.
Je ne veux pas oublier une branche des cultures spéciales, la sériciculture, pour laquelle M. de Retz est notre rapporteur perpétuel. Nous apprenons toujours avec plaisir que les découvertes de notre confrère M. Pasteur raniment peu à peu le courage des magnaniers et combattent les maladies qui accablent cette industrie, depuis longtemps en souffrance par les conditions économiques de notre pays.
Une autre culture spéciale, la culture des forêts, a une importance si grande, qu'elle forme une des branches mêmes de la science agricole et une des Sections de notre Société. Pendant Tannée 1884, cette Section a dirigé votre attention sur les plantations et les rcplantations. Personne de nous n'a oublié la gloire qu'un des premiers membres de la Société, le grand et célèbre Brémontier, a conquise en fixant les dunes de sable par des ensemencements et en transformant un danger public en une richesse nationale. Son œuvre a été continuée avec persévérance, depuis 1850, avec un succès éclatant. C'est à notre confrère M. Chambrelent qu'était réservé la grande mission de poursuivre et d'achever presque l'œuvre de Brémontier, en couvrant d'une riche végétation des milliers d'hectares de dunes, et en apportant au mouvement des sables un obstacle nouveau et victorieux. Aussi ses communications sont-elles chaque année accueillies avec reconnaissance, car notre confrère ne s'est pas contenté de faire ou de provoquer de grandes plantations ; il a voulu faire, dans les landes de Gascogne, de la culture profitable, et il a
réussi à répandre le bien-être et l'aisance dans un pays où régnaient jadis la misère et la solitude, et à rendre l'Europe tributaire d'un des terrains précédemment les plus stériles de la France. M. Chambrelent, en effet, a provoqué la transformation de 800,000 hectares de landes stériles en forêts qui, aujourd'hui, fournissent des poteaux télégraphiques, des poteaux de mines, des pièces de constructions, des traverses de chemins de fer, à la France, à l'Angleterre, à l'isthme de Panama, au Brésil et jusqu'au fond de l'Amérique du Sud.
C'est encore cette pensée de l'utilité et de l'urgence des replantations qui a décidé votre Section à vous proposer une récompense pour la commune de Saint- Appolinaire (Rhône). Beaucoup de communes sont mieux placées que les particuliers pour se livrer à des replantations dans des terrains qui ne sont pas utilisés. La Société nationale d'agriculture a pensé qu'il était bon d'encourager les autres communes de France à suivre cette voie, en mettant en lumière le dévouement et l'intelligence des administrateurs de la commune de Saint- Appolinaire.
La Société, outre ses encouragements, ne compte pas ses conseils. Elle a tenu à enregistrer, dans une enquête considérable et minutieuse (1), les effets des froids de 1879-1880, et dernièrement, M. Clavé nous apprenait que des arbres périssaient encore à cette heure sous les coups du terrible hiver, dont les ravages, à cinq années de distance, imposent, dans certaines localités, un travail complet de reconstitution.
(1) Mémoires de la Société nationale d'agriculture, tome GXXVII; Rapports et Communications, p. 165-G44.
A propos des plantations et de l'influence que les terrains et les climats exercent sur elles, une discussion s'est engagée devant la Société entre M. Renou, qui, soit dit en passant, nous a vivement intéressés l'autre jour en nous parlant de l'influence de la lune sur les mouvements de l'atmosphère; entre M. Renou, dis-je, M. Cornu, M. Bouquet de la Grye et M. Doniol, sur les plantations dans les grandes villes. Quoique les plantations soient en grand progrès et fassent beaucoup d'honneur à l'éminent directeur des travaux de Paris, nous nous permettons de recommander à M. le préfet de la Seine, qui a bien voulu assister à cette séance, les observations présentées par nos confrère* sur les diverses espèces d'arbres qui ornent en ce moment nos boulevards et nos promenades.
On est tombé d'accord pour constater qu'à Paris, le sol, composé de plâtras, de terres rapportées et saturées par des émanations de gaz, condamnait les plantations à un dépérissement inévitable. M. Renou a proscrit le marronnier d'Inde et le tilleul, et recommandé les érables, platanes et faux platanes; M. Cornu, dans la partie septentrionale, les hêtres et les ormes; et M. Bouquet de la Grye, plus sceptique, s'est laissé entraîner à prononcer un arrêt de mort contre toute plantation qui aurait atteint l'âge de quinze ans.
M. Bouquet de la Grye, notre excellent vice-secrétaire, me pardonnera si je ne fais que signaler en passant ses communications sur les propriétés de l'eucalyptus, sur des publications importantes touchant les questions forestières, et sur l'exploitation avantageuse du bois de bourdaine, arbuste très répandu, qui sert à la fabrication du charbon employé dans les poudreries.
Les études que poursuit la Section d'économie des animaux répondent aux plus vives préoccupations du monde agricole. La baisse des produits du sol a tourné les esprits vers l'élevage, qui est devenu l'espérance et le profit du cultivateur. Tout ce qui touche à la production des animaux, à la propagation des espèces, au perfectionnement des races, est l'objet d'études incessantes. M. Risler vous a entretenus de l'alimentation rationnelle du bétail en vous signalant le mémoire de M. Cottu, couronné par la Société des agriculteurs de France. Il est certain que l'alimentation du bétail en France n'est pas réglée sur la connaissance exacte des besoins des animaux et la composition chimique des fourrages. Les expériences faites au laboratoire de la Compagnie des omnibus et à la ferme de l'Institut agronomique ont donné, pour les chevaux, des renseignements qui manquent encore pour les bestiaux. On ne saurait encourager assez de pareilles études, qui conduiront assurément les cultivateurs à fournir à leurs animaux, dans des proportions déterminées, des éléments riches en matières grasses et azotées. M. Cottu, M. Ayraud, dans le travail sur la culture vendéenne, que nous avons déjà signalé, ont traité avec soin cette question d'alimentation rationnelle, et donné une grande place au prix de revient du bétail. M. Gayot, toujours prêt et toujours dévoué, entre autres communications , a continué d'analyser devant vous les expériences sur l'alimentation des jeunes animaux
au moyen de la poudre d'os ; mais quand il s'agit des maladies des animaux, M. Bouley intervient : vous savez avec quelle autorité et quelle généreuse passion pour les succès de la science vétérinaire ! Dans aucune Section, les communications n'ont été plus nombreuses et les récompenses mieux décernées. Vous allez entendre la proclamation de ces récompenses ; mais qu'il me soit permis de détacher du groupe de vos lauréats le nom de M. Toussaint, le jeune professeur de Toulouse, déjà célèbre pour ses beaux travaux sur les maladies contagieuses des animaux. Le prix Béhague ne pouvait être mieux donné, et vous applaudirez d'autant plus vivement au choix de la Section, que M. Toussaint est malheureusement retenu à Toulouse par sa santé gravement atteinte à la suite des manipulations auxquelles il a dû se livrer.
Comme nos cultures spéciales, nos animaux sont éprouvés par des fléaux nombreux et puissants ; mais, grâce à une armée de physiologistes et de vétérinaires, la défense de l'élevage est bien organisée, et la science engage tous les jours des combats victorieux pour la protection de notre richesse nationale. Le nom de M Pasteur plane sur la plupart des travaux de cette Section, et le nom de M. Bouley s'y trouve toujours associé.
La Section d'économie, de statistique et de législation agricoles se présente avec les deux volumes de l'enquête sur le crédit agricole : non pas qu'elle veuille s'attribuer le mérite de cette grande entreprise qui appartient à la Société tout entière, mais parce que la Com-
mission comprenait tous ses membres, parmi lesquels a été choisi le rapporteur, notre savant confrère M. Josseau. Ouverte sur la demande de M. le Ministre de l'agriculture, poursuivie en France et à l'étranger, cette enquête s'est résumée dans deux volumes, et ces deux volumes, dans un rapport remarquable dont les conclusions ont été unanimement adoptées, et auxquelles notre confrère M. Muret a joint des observations personnelles sur la nécessité d'admettre des agriculteurs dans les comités d'escompte de la Banque de la France. Nous avons la confiance que cette enquête et ce rapport seront considérés par l'opinion publique comme un titre d'honneur pour la Société nationale d'agriculture. Le jour où la question du crédit agricole reviendra devant le Parlement, nous ne doutons pas qu'elle n'y trouve maintenant un accueil et une solution favorables. Nous en avons pour gages le rapport de M. Josseau, les études spéciales de notre président M. Léon Say, le dévouement de M. le Ministre de l'agriculture, et l'obligation pour tous les pouvoirs publics de mettre l'agriculteur français sur le pied d'égalité avec les agriculteurs anglais, belges et italiens.
En inspirant les conclusions de l'enquête sur le crédit agricole, la Section d'économie , de statistique et de législation remplissait sa véritable mission. Répondre aux demandes du gouvernement et l'éclairer sur tout ce qui concerne la prospérité de l'industrie agricole, n'est-ce pas, suivant le décret de 1878, une des principales missions de la Société? Mais le devoir de répondre n'exclut pas le droit de parler. La Société a toujours eu le droit de parler, de délibérer et de voter ; elle en a usé largement sur des sujets de législation agricole ,
souvent avec beaucoup d'éclat et toujours avec une souveraine indépendance. Si la Société, comme tant d'autres Sociétés, n'est pas intervenue directement dans la discussion des droits protecteurs ou égalitaires, c'est par un sentiment très élevé de son rôle et de son caractère. La question d'indépendance, qui est la question d'honneur, étant absolument hors de cause, la Société pouvait prendre ses convenances. Elle pouvait engager ou ménager un débat qui, en définitive, touchait à la politique, suivant qu'elle voyait dans ce débat un appoint dans la lutte des partis et des systèmes. C'est ainsi qu'au moment où la crise agricole avait surexcité tous les intérêts, elle a laissé chacun de ses membres soutenir par la parole et par la plume, dans la presse et dans les réunions, les opinions les plus contradictoires. Elle n'a pas essayé de les mettre en présence pour l'honneur d'une lutte oratoire. On s'est contenté d'assister à une brillante passe d'armes provoquée par notre confrère M. Fernand-Raoul Duval, et cette passe d'armes nous a démontré que les convictions étaient profondes et les positions prises.
En effet, M. Raoul Duval ayant posé en principe que l'augmentation du droit sur le blé doit élever inévitablement son prix d'une façon très notable, a cherché des preuves dans les faits récents qui se sont produits en Allemagne et dans une comparaison des cours moyens du blé en France et en Angleterre pendant les années 1882, 1883 et 1884. Il a appuyé son argumentation sur un tableau des conséquences probables de la surélévation des droits dans une commune rurale du département d'Indre-et-Loire, la commune de Genillé. Mais aussitôt sont intervenus au débat MM. Risler et Muret par des
documents intéressants, MM. de Luçay, Gréa, Barbie du Bocage, Michel Perret et Gareau, par des considérations particulières, et tous, à divers points de vue, ont combattu les théories adoptées par M. Raoul Duval, qu'ont soutenues, à leur tour, MM. Hervé Mangon et Doniol.
On peut donc être divisé à la Société nationale d'agriculture sur la question des droits protecteurs ou égalitaires, mais personne n'a été et ne peut être indifférent. Le contraste de l'agitation provoquée par toutes les Sociétés agricoles et de la réserve gardée par la Société nationale d'agriculture est une preuve bien frappante de l'importance que celle-ci attache à sa mission scientifique et à son rôle de conciliation.
Cet esprit de sagesse et de prudence s'est fait jour dans une discussion soulevée par les plaintes de notre dévoué confrère M. Chabot-Karlen au sujet des destructions de poisson au moment du frai. S'il nous est difficile de donner des conseils sur l'application de la loi, il rentre dans nos obligations les plus étroites de veiller à la propagation de toutes les espèces vivantes, et d'applaudir à tous les efforts qui pourront rendre plus variée, plus saine, plus agréable, l'alimentation publique.
A cet égard, si nous avons goûté les communications de M. Chabot-Karlen sur la multiplication des huîtres et sur la nourriture des salmones par la nourriture vivante, la plupart d'entre nous regrettent, avec M. Clavé, que la police des rivières ne s'exerce plus, que les autorités locales abandonnent aux braconniers le sort d'une partie si considérable de notre richesse nationale.
Ainsi, parles exemples tirés de l'enquête sur le crédit
agricole, de la discussion sur l'influence des droits protecteurs et égalitaires, des plaintes sur la destruction du poisson en temps de frai, la Société croit avoir marqué avec beaucoup de tact et de mesure la nature des précieuses relations que, pour le bien de l'agriculture et de la science, elle est appelée à entretenir avec le gouvernement.
C'est enfin pour suivre le mouvement qui précipite l'opinion et les pouvoirs publics vers l'instruction agricole comme vers un port de salut, c'est pour bien marquer ses sympathies et ses espérances que la Section d'économie, de statistique et de législation agricoles a proposé de récompenser M. Lesluin pour ses cartes agronomiques, et M. Bicheyre pour son traité d'agriculture pratique, comme la Section des cultures spéciales a demandé une médaille pour les cartes agricoles de l'Algérie présentées par M. Nicolas, inspecteur de l'agriculture en Algérie.
Le rôle des sciences physico-chimiques sera plus grand dans l'avenir qu'il ne l'a été dans le passé et qu'il ne l'est dans le présent : car un fait constaté trouve sa valeur véritable dans son enchaînement avec d'autres faits dont le temps seul peut permettre de reconnaître la valeur. Dans cet ordre d'études, le progrès ne se fait pas avec une régularité croissante comme dans la mécanique : il faut savoir attendre et réfléchir avant de se prononcer. On peut affirmer cependant avec confiance que le nombre des chercheurs est de plus en plus grand, et que l'accumulation des documents et des expériences
semble nous rapprocher de jour en jour des découvertes qu'il s'agit d'atteindre.
Parmi ces chercheurs, la Section des sciences physicochimiques avait résolu de mettre en lumière les curieux travaux que poursuit M. Joulie dans son laboratoire de chimie agricole, et qui lui valent aujourd'hui, de la part de notre confrère M. Risler, le titre de médecin consultant de notre agriculture. Cette Section aurait récompensé les nouveaux procédés d'analyse qu'on doit à M. Joulie, et qui font autorité, si la Section de grande culture ne lui eût dérobé cet avantage. Cette Section a vu dans les recherches de M. Joulie le commencement d'une série d'expériences destinées à rappeler l'entreprise célèbre de Rothamsted, et elle a proposé à la Société d'accorder à M. Joulie notre grande médaille d'or, qui lui est, à vrai dire, décernée par deux Sections de notre Société. y
Il était impossible de ne pas associer à la récompense décernée solennellement à M. Joulie celui qui s'était associé si heureusement à ses laborieux travaux. M. Rémond, dans sa ferme de Mainpincien, a pris une belle part des succès de M. Joulie, et par ses expériences répétées l'a aidé à formuler certaines règles qui président à l'emploi des engrais chimiques. Cette alliance du savant et du praticien était digne de notre approbation unanime; mais il faut cependant ajouter un trait dans l'heureux tableau de cet accord. M. Rémond est particulièrement un cultivateur, cultivateur excellent, et la Section de grande culture veut garder le collaborateur de M. Joulie, que la Section des sciences physico-chimiques avait quelque raison de lui disputer.
Il nous est impossible de quitter ce sujet sans vous
rappeler la communication de M. Ladureau sur l'action des phosphates dans la culture de la betterave. M. Ladureau conclut avec beaucoup de raison, ce me semble, à la diversité des effets des phosphates suivant la nature des terrains dans lesquels ils sont employés.
Votre Section des sciences physico-chimiques agricoles, décimée par la mort de MM. Dumas et Barrai, s'est reconstituée tout récemment, et sa composition, qui l'unit à l'Académie, des sciences vous est une garantie que tous les faits véritablement nouveaux et intéressants pour l'agriculture ne manqueront pas de vous être signalés. Le présent répond de l'avenir. Comment ne pas nommer encore une fois à la tête de cette Section son incomparable doyen, M. Chevreul? N'est-il pas présent à toutes nos séances, ferme sur les principes, prêt à toute discussion et compétent sur toute matière ? Ne demeure-t-il pas le maître des maîtres, quoiqu'il se dise le plus étudiant des étudiants ? Comment ne pas nommer après lui M. Peligot, qui vient de nous donner une preuve nouvelle de son zèle en confiant au dernier volume de nos Mémoires son travail sur l'emploi du sulfure de carbone dans le traitement des vignes phylloxérées, et M. Aimé Girard, dont les communications toujours originales rencontrent au sein de notre Compagnie cette sympathie qui l'attend dans toutes les discussions où il prend la parole ou la plume ?
Nous n'avons pas à vous signaler cette année une invention ou un travail nouveau relevant directement de la mécanique agricole. L'agriculture, il est vrai, voit
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tous les jours se perfectionner les instruments qui lui sont nécessaires ; mais c'est dans les Concours régionaux ou particuliers que ces perfectionnements trouvent leur récompense. La Société ne peut pas suivre dans le détail de leurs transformations successives toutes les parties de l'outillage agricole : elle se réserve d'intervenir pour honorer les découvertes véritablement scientifiques.
Deux grandes industries annexes de F agriculture, la sucrerie et la meunerie, subissent des transformations de procédés et de matériel. La crise sucrière a conduit M. Champonnois à vous développer ses idées sur les fabriques de sucre et leurs procédés de fabrication. Cette communication a été écoutée avec autant de succès dans cette enceinte que dans le monde agricole.
L'exposition internationale de meunerie a provoqué un premier rapport très intéressant de M. Grandvoinnet, et notre savant confrère nous a promis de nous donner une analyse des nouveaux procédés de mouture. Depuis la publication des expériences chimiques et physiologiques de M. Aimé Girard sur la farine de blé, il paraît admis que le meunier doit absolument exclure de la farine toute parcelle de l'écorce du grain et tout fragment de germe. Resterait donc la question mécanique, la question technique de l'outillage, et c'est elle que M. Grandvoinnet a posée et résoudra devant vous. La Société a toujours marqué le vif intérêt qu'elle porte à l'industrie de la meunerie , par exemple, lorsqu'elle a entendu cet hiver M. Gatellier sur les différents systèmes de mouture et les produits qu'ils fournissent. Elle a reçu aussi avec gratitude un ouvrage d'un ingénieur, M. Kremer, qui a été,
comme nous Ta appris un rapport de M. ;Grandvoinnet , le principal propagateur en France du nouveau système de mouture par les cylindres.
M. Mille, notre confrère, est un infatigable apôtre des irrigations. Le créateur des travaux de la presqu'île de Gennevilliers défend pied à pied son œuvre, dans l'espérance que cette œuvre sera imitée et généralisée.
Un de vos nouveaux confrères , M. de Poncins , ne vient jamais à Paris sans vous parler des améliorations qu'il fait sur son domaine des Places, et il nous a décrit ses expériences sur le séchage des foins par la méthode Neilson, et sur les applications du téléphone à une exploitation agricole.
Les savants qui s'occupent de l'histoire naturelle au point de vue de l'agriculture paraissent entraînés vers l'étude des maladies parasitaires des plantes. Nos confrères MM. Cornu, Prillieux, A. Girard nous entretiennent souvent de leurs travaux et ne sont jamais embarrassés pour nous décrire la nature, la cause et parfois même les remèdes de ces maladies. M. Aimé Girard a signalé, avec une grande précision, le développement en France des nématodes de la betterave pendant la campagne de 1884. M. Cornu s'est occupé de la maladie des avoines, à laquelle on a donné lé nom de gros pied, maladie qui est causée par une anguillule ; il vous a parlé aussi d'un parasite du citronnier, VAcrotepia, citri ; du Peridermium pini, champignon qui attaque les branches des pins, sur lesquelles il détermine des renflements, et d'une graine de gra-
minée, le Stipa, tortilis, que M. Prillieux appelle le Stipa capillata, graine qui s'introduit sous la peau des moutons en Russie et qui provoque des abcès internes. Un jour même, nous avons eu la bonne fortune d'entendre notre illustre confrère M. Milne-Edwards sur une question si délicate que je n'ose en parler, et la Société tout entière me permettra de m'emparer de ce souvenir pour envoyer respectueusement à l'un de nos doyens nos vœux pour le rétablissement de sa précieuse santé.
Arrivé au terme de ma tâche, je crains et je me repens, mes chers confrères, de n'avoir pas analysé avec assez de détail tous les travaux de chacun d'entre vous. Vous m'excuserez en pensant que j'ai cherché, pour l'honneur de toute la Compagnie, à en saisir l'esprit et le caractère général. Dans un temps où le monde est emporté par un tourbillon de découvertes, d'idées et de situations nouvelles, où la victoire définitive de la démocratie met en mouvement et en jeu les passions, les opinions, les intérêts les plus divers, il m'a paru qu'au milieu de cette activité, de cette agitation universelle, il était nécessaire de faire apprécier dans leur patriotisme séculaire la sérénité de vos discussions et la sagesse de vos résolutions. Peut-être ne sera-t-ilpas inutile d'ajouter que la dignité scientifique de votre conduite ne vous empêche pas d'être de votre pays et de votre temps.
Quand on compare les conditions dans lesquelles les Sociétés savantes ont pris naissance, et les conditions dans lesquelles ces Sociétés sont tenues de poursuivre leur existence, il est impossible de n'être pas frappé
des obligations nouvelles que leur imposent les progrès de la science et le cours de l'histoire contemporaine. Les journaux , les revues , les recueils de mémoires, les ouvrages spéciaux arrivent de tous les coins du monde. On les ouvre et Ton s'aperçoit que partout, au même moment, les mêmes problèmes se posent, les mêmes faits se produisent, les mêmes recherches scientifiques se poursuivent, et que, finalement, pour juger ce qu'il convient de faire dans l'intérêt de notre pays, on doit rechercher et savoir ce qui se passe à l'étranger. La vieille Europe, au point de vue de la science agricole, ne fait plus aujourd'hui qu'un même territoire où se répètent les mêmes expériences sous l'empire des mêmes besoins. Chaque nation s'étudie en étudiant sa voisine, et c'est déjà une communauté, ce sera bientôt un échange perpétuel de leçons réciproques et d'enseignements utiles. La Société nationale d'agriculture de France ne serait pas de son temps si elle s'absorbait dans l'étude des questions qu'elle croirait être exclusivement des questions françaises , et quand vous écoutiez avec sympathie la description agricole de Madagascar par M. Barbie du Bocage, ou les observations de votre secrétaire perpétuel sur les remarquables publications que nous envoient l'Angleterre, la Belgique, la Suisse et l'Italie, chacun sentait que nous étions forcés d'étendre et de développer le cadre de nos études nationales pour y placer, par des comparaisons nécessaires, les législations et les agricultures des pays étrangers.
Pour les hommes comme pour les Sociétés, la force vitale se marque par la tenue du caractère au milieu des événements qui travaillent sans cesse à détruire ce
qui doit être durable. A ce point de vue, la Société nationale d'agriculture peut, avec confiance, rappeler ses origines et se comparer à toutes les associations dans lesquelles les générations de ce siècle et les régimes politiques ont laissé successivement la trace de leur passage.
Le premier Empire s'est contenté des académies. La monarchie de 1830 a soutenu le suffrage restreint avec les comices agricoles. Sous le second Empire, le suffrage universel s'est personnifié dans ces grandes sociétés qui enrôlèrent des bataillons et commencent à former dans le pays des armées pacifiques. Sous la République, les syndicats vont saisir les représentants de l'agriculture et de l'industrie, et leur apprendre à débattre eux-mêmes les conditions du travail et de la vie. Au milieu de ces transformations, qui ne sont pas les étapes d'une révolution, mais d'une évolution sociale et scientifique, au milieu de ce mouvement extraordinaire où se mêlent et se nouent les influences gouvernementales et l'action irrésistible de la presse, l'effort de vaillantes initiatives et le concours de généreuses associations, quel rôle, quelle conduite, quelle influence, la force des circonstances et des événements réserve-t-elle à la vieille Société nationale d'agriculture de France ?
La Société nationale d'agriculture, messieurs, n'est pas, à vrai dire, une Société, c'est une institution.
Elle n'a pas été faite pour les convenances d'une action politique, mais pour la recherche de la vérité scientifique.
Elle n'a pas la prétention de conduire les intérêts variables du monde agricole ; elle a la conscience de servir les intérêts permanents de la science.
Elle ne vise pas à la popularité qui fait du bruit ; elle recherche l'autorité qui fait du bien. Elle ne se transforme pas ; elle dure. Le temps est derrière elle ; le temps est devant elle. Son passé lui révèle le secret de l'avenir, et le secret de l'avenir est dans le concours, dans l'union, dans le dévouement de tous, pour régénérer l'agriculture et assurer la prospérité de la patrie.