II. — LE BLÉ
On trouvera, dans le rapport publié en 1882 par M. Savignon sur la production et l'industrie agricoles en Californie, rapport publié dans le Bulletin du ministère de l'agriculture, un ensemble de renseignements touchant la constitution géologique et géographique, le climat, la population, les diverses cultures, les animaux et les forêts, sur lesquels il est inutile de revenir en ce moment ; mais le dixième recensement des États- Unis (1880) est accompagné d'une volumineuse publication qui contient sur la question du blé, comme sur la question des animaux de ferme, des éléments précieux d'informations très dignes de compléter le rapport de M. Savignon.
Avant de mettre en lumière les observations présentées au sujet de la culture du blé, peut-être convient-il de rappeler les causes qui, par une succession d'événements inattendus, ont transformé les systèmes de culture pratiqués en Californie avant et après 1850, c'est-à-dire avant et après l'entrée de la Californie dans l'Union des États de l'Amérique du Nord.
En Californie, tout le sol qui n'était pas propriété privée appartenait au gouvernement central de l'Union, qui le tenait du gouvernement mexicain, en vertu du traité de Guadalupe, conclu en 1848. Avant cette époque, le gouvernement mexicain avait accordé de grandes concessions pour faciliter la colonisation. Toutes les terres provenant de ces concessions furent
vendues et divisées. D'autre part, l'État de Californie reçut du gouvernement central des Etats-Unis, pour être vendus, plusieurs milliers d'hectares. Le prix de ces ventes fut consacré à des établissements d'utilité publique, et principalement aux écoles. Des concessions fort importantes ont été faites, suivant l'usage, à des compagnies de chemins de fer, et notamment à la compagnie du Great Pacific-Railway , pour faciliter la construction de la ligne qui relie San-Francisco à New- York. Ces concessions de terrains, qui sont des subventions indirectes, ont naturellement été liquidées au profit des compagnies, qui en ont prélevé le montant, et au profit des acheteurs, qui ont transformé en exploitations de nature diverse des terres jusqu'alors incultes. Enfin, un grand nombre de familles se sont fixées sur les points les plus favorables de la Californie, en vertu des lois du Homestead et de la préemption, lois qui tiennent de la concession et de la vente, et obligent autant que possible les concessionnaires à cultiver le lot qui leur est dévolu. Tels ont été les modes divers au moyen desquels la propriété privée s'est constituée et les exploitations agricoles se sont légalement organisées. Mais, pour expliquer la rapidité extraordinaire avec laquelle cette transformation s'est accomplie, il convient d'ajouter que ce mouvement a été singulièrement favorisé par la découverte des mines d'or, et par la création des chemins de fer. Les mines d'or ont attiré sur ce sol, admirablement fertile, des flots d'émigrants et toute une population nouvelle venue de toutes les parties du monde. Après avoir souffert et subi les déceptions qu'entraînent les spéculations fiévreuses, la plupart des émigrants se
sont retournés vers le labeur tranquille et ont placé toute leur force dans les expériences du commerce et du travail agricoles. C'est donc la colonisation qui a changé en quelques années l'économie rurale de la Californie. A la vie pastorale qui jadis régnait sur ces régions pour ainsi dire inconnues, et qui se résumait dans le système dominant de l'élevage des bestiaux, sont venus se joindre tous les systèmes de culture qui découlent de l'usage de la propriété ou de l'exercice du fermage, et qui ont pour but les céréales et les cultures industrielles, depuis le houblon jusqu'à la vigne, le coton jusqu'au tabac.
La production du froment en Californie s'est ccrue largement dans ces dernières années. Ses procédés et ses méthodes de culture sont très différents des procédés et des méthodes employés dans les autres États de l'Union américaine. En 1879, on a récolté en Californie 1.832.429 acres de froment, qui ont produit 29 millions 017.707 boisseaux. La moyenne de production par acre est faible (16,1 boisseaux j)ar acre) ; mais l'ensemble de la production est considérable, et, dans certaines portions de cet État où le rapport est peu élevé, les frais de production sont légers et les procédés exceptionnels ; de sorte que si on évalue les profits sur les statistiques de quelques parties de la Californie on peut se tromper. Dans certains comtés , la production par tête d'habitant est énorme, car elle dépasse 100 boisseaux et s'élève à un maximum d'environ 346 boisseaux par tête dans le comté de Colusa.
Le froment se cultive dans les vallées et parfois au pied des montagnes ; mais la plus grande portion se cultive dans la grande vallée centrale. Dans cette ré-
gion à froment, il gèle fort rarement en hiver, et il ne pleut que du 1er novembre au 1er mai ; la saison où pousse le froment est, par conséquent, la saison de l'hiver. Les diverses parties de la Californie n'ont pas le même climat; mais chaque climat est régulier. Les terres à blé n'ont pas pris naissance dans le défrichement d'une forêt ; elles ressemblent davantage à la région des prairies de l'Ouest, avec cette différence que les plantes indigènes sont pour la plupart annuelles. Le sol est exceptionnellement riche et contient tous les éléments de fertilité, mais il ne renferme pas autant de force et de substance végétale que les sols d'égale fertilité dans les climats plus froids.
Dans le comté de Los Angeles, où le froment est exposé à souffrir du manque de pluie, mais où, néanmoins, sa culture tend à s'accroître, on peut présenter pour type le ranche de San-Francisco. Le sol est labouré avec la charrue à bande et semé à la volée à raison de 45 livres par acre. Quelques-uns des grands producteurs de froment ont observé que cette quantité est plus propice qu'une plus forte, parce que dans les années les plus sèches il n'y a pas assez d'humidité dans le sol pour en faire venir davantage à maturité. Le froment est nettoyé à fond avant d'être semé, et il est traité avec du sulfate de cuivre à raison de 3 livres de cristaux par tonne de froment. Il est préférable de semer aussitôt que les dernières pluies sont tombées : car si l'on a trop attendu, on sème sur un terrain sec. La terre, après le 1er décembre, est généralement labourée et hersée, et la semence plus précoce est considérée comme la meilleure. L'ensemencement du froment peut durer du milieu de novembre au milieu de
février, et celui de Forge depuis le même temps jusqu'à mi-février ou au 1er mars. La moisson se fait entièrement à la machine; les moissonneurs sont engagés pour l'époque de la moisson et campent dans les champs. Le grain est battu aussitôt coupé, ou d'abord mis en meule, puis battu, à la convenance de l'opérateur. Les moissonneuses sont larges de 12 pieds et attelées chacune de 6 chevaux ou mules. Chaque machine moissonne de 15 à 25 acres par jour. Il y a généralement trois chariots par moissonneuse ; chacun des chariots est tiré par deux ou quatre animaux, chevaux ou mules ; et si le sol est raboteux et montueux, avec un conducteur pour chacun d'eux. Le nombre d'hommes dans une équipe varie suivant les conditions locales. Les chariots sont déchargés à la meule , mécaniquement ; un filet, disposé d'une façon particulière, est laissé dans la caisse du chariot avant de le charger; puis, avec un système convenable de cordes et de grues, la charge entière est enlevée et déposée sur la meule, ou sur le plateau si c'est une batteuse.
Au moment où le ranche a été visité (c'est le commissaire-inspecteur qui parle), on employait 25 hommes et 51 animaux, chevaux ou mules. Cette équipe moissonnait et mettait en meules de 90 à 120 acres par jour, suivant la qualité du grain et du sol.
Le battage se fait par des batteuses à vapeur (brûleuses de paille), pour lesquelles on emploie une équipe de 70 hommes et de 12 chevaux, à savoir : 1 mécanicien, 1 chauffeur, un huileur, 2 chargeurs, 4 hommes de fourche (pour passer le grain aux chargeurs), 2 conducteurs (pour manœuvrer les fourches mécaniques), 1 ensacheur, 1 porte-sac, 1 porteur d'eau,
1 straw-buck (celui qui lire la paille pour la machine),
2 manœuvres pour aider à remplir les sacs et pour les corvées spéciales. On emploie 12 chevaux. 6 pour les chariots à eau, 4 pour les fourches qui portent le grain à la machine , et 2 pour le straw - buck qui retire la paille pour la machine. La quantité battue varie complètement, suivant le rendement de la paille dans une année donnée.
Le froment d'Odessa est la variété la plus cultivée dans le sud de la Californie, bien qu'on en trouve beaucoup d'autres dans la vallée de San-Fernando, où ja culture du froment augmente rapidement. Le labourage se fait avec des charrues à bande, tirées par 8 ou 10 chevaux, suivant la nature du sol, avec un homme pour les conduire. Ces charrues labourent, à 3 ou 4 pouces de profondeur, une moyenne de 9 acres par jour et par charrue, et, dans de bonnes conditions, 10 acres. Dans cette vallée, on observe à peu près les mêmes règles pour la moisson ; 30 acres par jour, avec une moissonneuse de 12 pieds et 6 chevaux, sont tenues pour une bonne journée ; mais la moyenne pour la saison n'est peut-être pas très supérieure à 20 acres. Avec une batteuse à vapeur ayant un cylindre de 40 pouces, 1.000 à 1.200 sacs de 2 boisseaux 1/4 chacun peuvent être battus en une journée. Cependant, il est rare que la moyenne dépasse 750 à 800 sacs par jour.
Dans la vallée de Kern, dans le pays de Munel Stough et quelques autres lieux, on cultive des quantités considérables de froment. Avec le secours de l'irrigation, la récolte est très abondante et la qualité exceptionnellement bonne ; mais cette méthode est encore dans sa
NOTES SUR i/AGRICULTURE EN CALIFORNIE. 383
période d'essai, et les opinions sont tellement contradictoires, que tout détail sur ce genre de culture aurait peu d'utilité.
Dans le comté de Coupa, la production du froment, par tête d'habitant, s'élève plus haut que dans tout autre pays du monde, puisqu'elle atteint, dit-on, 345,8 boisseaux par tête ; mais ces tableaux sont peutêtre un peu au-dessous de la vérité, parce que beaucoup d'ouvriers employés à la moisson ne font pas partie de la population permanente. Dans ce comté se trouve le docteur Glen, qui passe pour le plus grand producteur de froment de tout l'État, et les procédés et méthodes employés sur son ranche peuvent servir de modèle. Le froment club est sa variété favorite ; c'est le plus populaire, parce que par les temps secs il ne s'égraine pas tout de suite, s'il n'est pas moissonné aussitôt mûr. Une partie de la terre est pendant l'été laissée en jachère ; en ce cas, la terre est travaillée durant la saison humide, depuis l'automne jusqu'en juin ; si on laboure avant avril, on laboure de nouveau avant d'ensemencer. Si une jachère d'été n'est pas labourée pour la première fois après que les pluies ont cessé ou sont sur le point de cesser, elle n'est pas labourée. La plus grande partie du labourage se fait avec des sulhy-plow à bande, de deux socs par chaque bande. On laboure une moyenne de 4 acres par jour, à 8 pouces de profondeur, avec un homme et 8 chevaux. En septembre, on commence à semer sur le sol sec s'il est entièrement prêt, et l'on continue à semer jusqu'au 10 février si c'est possible, en préférant semer après les premières ondées, c'est-à-dire pendant la première moitié de novembre. A cause de la grande
rapidité de l'opération, on ne sème qu'à la volée. Deux hommes avec un semeur peuvent ensemencer 100 acres par jour, qui sont hersées par 7 herses à 100 dents chacune et tirées chacune par 8 mules. Le sol est généralement hersé une fois avant et une fois après l'ensemencement ; mais on ne fait pas le premier hersage si celui-ci se trouve suffisamment préparé. Toute la semence est passée au sulfate de cuivre à raison de 3 livres de cristaux par tonne de semence. La semence de froment est passée au van pour obtenir un nettoyage exceptionnel, et alors elle est soumise au sulfate de cuivre, en le versant sur le grain en solution concentrée ; elle est séchée assez vite pour être semée dans les 24 heures. 90 livres de semence dans les jachères d'été pour l'ensemencement hâtif, ou 100 livres par acre pour celui de février, est la règle habituelle. La moisson se fait entièrement à la machine. On se sert de moissonneuses de 16 pieds, tirées chacune par 6 mules, et Ton emplit 3 chariots par moissonneuse si l'on se sert de filets pour les décharger; le grain est battu tout entier aussitôt moissonné, à moins que certaines portions mêlées de mauvaises herbes aient besoin d'être nettoyées. La moyenne de travail pour une moissonneuse de 16 pieds, est de 30 acres par jour. Avec un cylindre de 44 pouces et une machine à vapeur de 26 chevaux, on emploie de 6 à 7 moissonneuses; avec un cylindre de 40 pouces, de 4 à 6 moissonneuses ; avec un cylindre de 44 pouces et une machine de 26 chevaux, l'équipe se compose ordinairement de :
1° 7 moissonneuses avec 42 animaux et 14 hommes ;
2° 21 chariots, 42 animaux et 21 hommes ;
3° Pour la machine, 16 servants : 1 séparateur,
1 huileur, 1 mécanicien, 1 chauffeur, 1 homme pour la grue avec 2 chevaux , 1 homme pour manœuvrer les crocs, 2 pour retirer la paille avec 4 chevaux,
2 couseurs de sacs, 2 ensacheurs, 2 laveurs de sacs, 1 coureur avec 1 cheval, et 1 conducteur de char pour porter l'eau avec 4 chevaux.
Le mécanicien et le séparateur ont chacun un cheval de selle. L'équipe entière comprend donc 32 hommes et 11 chevaux pour la machine, et 35 hommes et 84 chevaux pour les moissonneuses ; en tout, 67 hommes et 95 animaux. L'an ernier, la moyenne du travail de cette machine, avec cette équipe, a été, par jour, de 1.700 sacs, soit environ 3.800 boisseaux pendant la saison. De nombreuses enquêtes sur le maximum du rendement de ces machines, exécutant leur travail dans les meilleures conditions, ont prouvé que le maximum a été atteint dans ce ranche. C'était avec une machine construite spécialement pour ce genre de travail que M. Hoag, le 16 juillet 1879, a battu 2.748 sacs, soit 6.183 boisseaux. La machine avait un cylindre de 48 pouces ; le grain était moissonné, battu, ensaché, et 1.600 sacs conduits à la rivière et entassés sur le quai ; l'équipe employée était exceptionnellement nombreuse.
Le grain est porté à la rivière du Sacramento et empilé sur le rivage. C'est ce que, clans la langue du pays, on nomme banking. L'équipe employée à la besogne du banking se compose de 14 attelages de 4 mules, avec 2 chariots pour chaque attelage. Quand les machines sont à 7 milles du fleuve, l'équipe fait deux tournées et transporte 1.680 sacs par jour. Quand les ranches sont plus rapprochés, et que la distance
moyenne est de moins de 4 milles, on fait trois tournées par jour, et l'on transporte 2.520 sacs avec la même équipe. Sur la rive du fleuve, les sacs sont chargés sur des barques qui descendent le Sacramento.
Le rapport moyen, en 1879, a été d'environ 19 boisseaux par acre, chiffre garanti; pour 1880, il a été un peu meilleur.
C'était une idée hardie que de se servir de la paille comme aliment des chaudières, avec la sécheresse de climat et les vents violents de la grande vallée centrale de la Californie ; mais le succès a été grand, et ceux qui emploient ce singulier combustible prétendent que de tous c'est le moins dangereux, lorsque le chaume et l'herbe sèche sont comme de l'amadou.
La sécheresse du climat pendant l'été expose les récoltes à être très facilement détruites par le feu. Aussi, pendant ces dernières années, des contrats d'assurances sur les grains ont été passés dans plusieurs parties de cet État : dans quelques districts, la moitié ou le tiers des récoltes sont actuellement assurés contre l'incendie. Le système d'assurance est des plus compliqués. Les agents des Compagnies estiment d'abord quelle doit être la valeur de la récolte, ce qu'elle vaut surplace, les frais de moisson, etc., étant portés en ligne de compte. Ce système gagne du terrain, bien que les avis soient partagés sur son efficacité. Le taux de ces assurances varie dans les différents districts, suivant que les récoltes sont plus ou moins abondantes. Généralement, elles se concluent pour un temps déterminé, selon que le grain est sur le terrain ou qu'il est en meules.
Le climat et le sol de la Californie se prêtent tout particulièrement à la culture du froment, et, dans les meilleurs terrains, les années les plus favorables, les récoltes ont été extraordinairement abondantes. Quelques cas, qui semblent bien établis, ont officiellement constaté une production de 70 boisseaux par acre. On a vu des récoltes encore plus abondantes. Combien ont été constatées officiellement? Nous ne saurions le dire; mais l'honorable John Bidwell, connu pour un des plus habiles fermiers de cet État, moissonna, lors de la distribution des prix offerts par la Société d'agriculture à Chico, plus de 73 boisseaux par acre, sur une étendue de 10 acres, et ces boisseaux furent mesurés et battus en présence de témoins, et avec toutes les garanties possibles de sincérité. Nul, en Californie, n'oserait affirmer que des récoltes encore plus considérables n'aient été obtenues.
L'emploi combiné de la moissonneuse et de la batteuse a complètement réussi dans la grande vallée centrale. A cet effet, beaucoup d'expériences ont été poursuivies dans les différentes contrées qui produisent des grains en abondance. Des conditions spéciales de topographie, de sol, de climat, rendent en Californie l'usage de ces instruments profitable, et leur réservent un grand développement. Leur emploi est si avantageux, leurs opérations sont si économiques , et les espérances qu'elles donnent sont si grandes, que tout cela justifie une description plus détaillée. Peu de ces machines étaient en usage avant 1880 ; mais, depuis, une vingtaine ont été fabriquées à Stockton, où avait été pris le brevet pendant l'année 1881. Les machines de cette espèce sont faites pour opérer merveilleusement.
M. C.-H. Huffmann, riche fermier de Merced, a eu l'honneur de les avoir fait fonctionner d'une manière satisfaisante, et celles dont il s'est servi dans son ranche en 1 880 peuvent nous servir de type.
La machine est une moissonneuse avec un tailloir de 18 pieds, coupant réellement 17 pieds 1/2 net de gerbe. Le grain coupé tombe à la renverse sur une toile qui le transmet à la batteuse et au séparateur, dressé sur une plate-forme en arrière du tailloir et parallèle avec lui ; la batteuse a un cylindre de 32 pouces situé à droite de la plate-forme, et ce qui a été battu est porté à gauche du côté du grain sur pied ; la paille est jetée à terre sur le sol moissonné, et le grain nettoyé est versé dans des sacs, qui sont cousus à la main, puis jetés sur le sol. Un homme suit avec un chariot et entasse les sacs en vastes piles, d'où ils sont transportés aux greniers ou au chemin de fer.
La force est fournie par 20 fortes mules, travaillant de front 10 par 10 sur deux rangs. Dans une autre contrée, on se sert d'une machine n'employant que 16 mules ; mais cette force est insuffisante. M. Huffmann, avec 20 mules, obtient un succès complet.
Il ne faut que quatre hommes pour manœuvrer toute la machine. D'abord un mécanicien, dont la place est sur la plate-forme devant la batteuse et derrière la toile ; il est chargé de lever ou d'abaisser le tailloir lorsque les inégalités du terrain ou de la récolte l'y obligent, et de veiller sur le fonctionnement général de la machine; le deuxième homme est le timonier, qui est perché au-dessus de tout le reste, au bout du séparateur, et dirige tout l'équipage à l'aide d'une roue ho-
rizontale qui se relie par des chaînes à une roue de pilote placée à l'extrémité postérieure de la machine ; le troisième homme est sur la plate-forme, derrière le séparateur, avec une pile de sacs à côté de lui, et manie l'aiguille à mesure qu'il faut les coudre ; il dispose les sacs à leur place et en ouvre l'entrée ; ils sont remplis rapidement; alors il les retire, les coud vivement, les pousse jusqu'à une glissoire , et ils descendent à droite sur le sol, tout à fait derrière la machine. Lorsque le grain est lourd, le travail de cet homme est rude ; le quatrième homme est le conducteur, qui est assis tout à fait à l'arrière sur la roue de pilote, et surveille la place et la marche du grand timon auquel est attaché le dernier rang des mules. L'impression de l'aspect gigantesque de cette machine peut être donnée par la pensée des timons qui ont 22 pieds de long, 9 pouces 1/2 de large, 3 1/2 d'épaisseur, et agissent sur une langue ou pôle poussant toute la machine, qui est de chêne et a près de 9 pouces carrés ; la roue de pilote en fer, à l'arrière de la langue, de la forme d'un V qui entre dans le sol, et est placée sur un tourniquet qui dirige toute la machine : la large plate-forme sur laquelle est placée la batteuse roule sur deux grandes roues motrices en fer à large surface écartées de 14 ou 15 pieds; le côté droit de l'une fait agir le cylindre, et le côté gauche le séparateur avec ses dépendances. Les dimensions extérieures de cette machine doivent être considérables pour s'adapter à tout ce qu'on lui demande, et la grande plate-forme qui porte le séparateur doit être assez haute pour disp oser au-dessous les roues motrices. Le poids total est estimé à 8.000 livres. Avec une force de 20 mules, le
mouvement du cylindre est aussi régulier que dans les batteuses à vapeur ou à chevaux stationnaires.
Lorsqu'on la voit fonctionner dans un champ de quelques milliers d'acres, où généralement l'œil n'est arrêté par aucun obstacle, la machine frappe d'étonnement. Ces vingt fortes mules qui tirent sur deux rangs; ce séparateur qui se dresse comme une tour au-dessus du champ ; ce sourd bourdonnement du monstre pendant qu'il balaie tranquillement et majestueusement la plaine ; ce nuage de poussière emporté par la brise qui masque ses progrès ; cette bande de blé fauché plus large qu'une route qui marche devant lui, et ces sacs de grain prêts à être portés au marché, qui glissent rapidement à ses côtés pour joncher le chemin qu'il a parcouru; tout cela constitue une des machines les plus étonnantes que l'agriculture ait jamais employées.
Ceux qui s'en servent ont constaté que , dans ces conditions, cette machine peut moissonner dans son travail normal 40 acres de froment par jour. M. Huffmann a donné 36 acres par jour comme moyenne dans l'année 1880. Les ouvriers qui la manœuvraient affirment que quatre hommes pouvaient, avec elle, couper, battre, vanner et ensacher de 800 à 1.400 boisseaux de froment par jour, suivant l'état de la récolte et les conditions du sol. Mais il faut ajouter que le rendement de cette machine a été beaucoup plus grand, en Californie, étant donnée la moyenne du rapport du froment, qu'il ne le serait chez d'autres cultivateurs.
Les avantages de cette machine sont considérables, surtout à cause du nombre restreint d'hommes qu'elle exige par rapport à la quantité de grain moissonné,
la diminution des risques du feu, risques qui sont très fréquents dans cet Etat, et la rapidité avec laquelle le grain est préparé pour le marché, puisque le grain sur pied le matin peut être embarqué le soir. Il est donc très probable que l'usage de cette machine extraordinaire se répandra dans les États-Unis.
Une des causes les plus fécondes, un des signes les plus éclatants des progrès de l'agriculture en Californie, est la rapidité avec laquelle le centre et le midi de la Californie ont été soumis à un système perfectionné d'irrigation ; il est fort curieux de constater que la culture du blé aussi bien que la culture des fourrages, de la vigne et des fruits a profité de ce mouvement inattendu. Tantôt des capitalistes ont construit des canaux pour vendre l'eau qu'ils transportaient ; tantôt des fermiers et des propriétaires se sont formés en syndicats pour établir des conduites chargées de transporter l'eau à de très grandes distances, entretenir ces conduites et surveiller la distribution réciproque de l'eau. Les entreprises des capitalistes n'ont pas toujours réussi, mais les syndicats ont fait fortune.
Comme toute la Californie intérieure se compose de grandes vallées traversées par des rivières, et qu'à ces vallées viennent aboutir en tributaires de plus petites vallées, traversées elles-mêmes par des cours d'eau, il était aisé de profiter des grands et des petits lacs, des passages permanents des torrents et des sources, de saisir ou de recueillir les eaux qui se forment sous la protection des forêts dont les montagnes sont couvertes, et de les diriger vers les parties du territoire desséchées ou en apparence stériles. Sous la double action de l'eau et du soleil, la terre s'est révélée
tout à coup merveilleusement féconde, et, en dix années, la Californie a pris le caractère de la culture intensive et savante.
On peut admirer avec quel art les irrigations sont conduites, suivant la culture qu'il s'agit de former. Les terrains consacrés aux alfas et aux vignes, sont, par exemple, soumis à des submersions savamment assurées par des rebords en terre ou par des rigoles et aqueducs, et cela plusieurs fois par an, suivant les saisons et les cultures.
La mise en culture, a dit M. Savignon, des terres conquises par l'irrigation, se fait souvent en très peu de temps. Auprès de Stockton, les terres irriguées se sont presque instantanément couvertes d'une luxuriante végétation qui a fourni au bétail un abondant pâturage. A la fin du second été, elles ont reçu un labour à environ 35 centimètres et ont été disposées en petites planches. Après l'hiver suivant, elles ont été labourées à 15 ou 20 centimètres, et ensemencées en froment. Depuis, elles n'ont pas cessé d'en donner une récolte tous les ans. Celle de 1880 était la douzième; elle était de toute beauté ; les terres sont généralement très fortes ; les récoltes y sont assurées et s'élèvent parfois, pour le blé, à 50 et même 60 bushels à l'acre (40 hectol. 80 et 53 hectol. 88 à l'hectare). Elles sont estimées 100 piastres l'acre (1.235 fr. 50 l'hectare).
Dans le nord de la Californie, les irrigations ne sont pas nécessaires, quoiqu'elles n'y soient pas dédaignées dans les saisons sèches; mais, au sud du Sacramento, l'eau devient très utile, surtout pour les vignes ; et, au sud de Stockton, l'eau est indispensable pour tous.
Si les Californiens sont aussi prudents qu'ils sont ha-
biles, ils feront bien de laisser les rivières et les fleuves de leurs montagnes circuler librement et de ne rien changer au travail de la nature, dont ils ont tiré, dans la vallée de San-Joaquin, un si merveilleux parti. Ce serait le triomphe de la science et du travail.
En 1884, la récolte du blé a été de 46 millions de boisseaux; en 1885, elle n'atteint que 33 millions de boisseaux.
Voici, exprimées en centals, les quantités de blé reçues à San-Francisco pendant les années 1883-84-85 :
CENTALS. KILOG.
Les exportations de blé dans ces mêmes années se chiffrent comme suit :