TENUE A BERNAY
Le 30 juin 1883
La pensée de consacrer par un buste en bronze la mémoire d'Auguste Le Prévost, ancien député de l'Eure et membre de l'Institut, appartient à la section de la Société libre d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres de l'Eure, pour l'arrondissement de Bernay.
M. Bonnassieux, membre de l'Institut et professeur à l'Ecole des beaux-arts, voulut bien accepter la tâche de reproduire les nobles traits de Le Prévost.
Le buste devait être placé dans le musée municipal de Bernay où se trouve déjà celui de M. Charles Lenormant ; mais c'est dans la grande salle du tribunal civil qu'eut lieu la cérémonie de l'inauguration, le 30 juin 1883.
M. le duc de Broglie, président de la section de la Société libre de l'Eure siégeant à Bernay, rappela que l'objet de la séance était d'abord de rendre hommage à la
mémoire d'un des hommes les plus distingués de la Normandie ; puis il invita M. Louis Passy à prononcer le discours d'honneur.
Messieurs et chers confrères,
La renommée d'Auguste Le Prévost reçoit aujourd'hui une consécration nouvelle. Parmi toutes les sociétés savantes qui ont rendu hommage à sa mémoire, la Société libre d'agriculture, arts et belles-lettres du département de l'Eure s'était déjà distinguée par une étude excellente et complète de sa vie tout entière. Ce tableau, que l'esprit et le cœur d'un ami de quarante ans avaient composé avec tant de bonheur et de soin, ne devait pas vous suffire. Vous avez désiré revoir les traits d'Auguste Le Prévost. Vous les avez demandés à un maître de l'art français. Le voilà bien tel qu'il était, avec ce front large et cette allure puissante, les yeux grandement ouverts et pleins de grâce avant la cécité, cette physionomie grave dans laquelle se cachaient néanmoins la finesse normande et la gaîté gauloise : et nous voici réunis pour admirer cette œuvre d'art, pour honorer cette mémoire et pour arrêter une dernière fois nos souvenirs au moment où le temps les fait glisser avec nous-mêmes dans l'oubli du passé. Ce n'est donc pas l'histoire des travaux de Le Prévost que vous devez attendre de moi. Celte histoire est faite. C'estl'hommc lui-même qui vous apparaît dans ce buste. C'est l'homme lui-même qu'il s'agit de faire revivre dans un autre portrait. Que ne puis-je rendre la parole à cette bouche immobile et muette, et animer du souflle de la vie ce bronze à jamais glacé, pour que vous
emportiez avec vous la plus agréable et la plus fidèle image d'Auguste Le Prévost !
Auguste Le Prévost naquit à Bernay le 3 juin 1787. Il fit successivement ses premières études dans sa ville natale; puis, à Rouen et à Paris, les études qu'on faisait dans les établissements d'instruction publique sous la Révolution et l'Empire. Souvent les plus petites circonstances ont le plus grand effet sur la destinée des hommes. Le Prévost aimait à raconter qu'une ancienne carte de la Normandie religieuse était appendue dans la maison de son père, et que les limites coloriées des diocèses et des doyennés avaient éveillé dans sa jeune imagination une irrésistible curiosité. Une autre fois, on lui montra des chartes et on lui donna des sceaux de l'abbaye du Bec, qu'il garda toute sa vie comme les premiers gages de sa vocation archéologique; mais la surprenante facilité avec laquelle il apprenait les langues étrangères l'entraîna tout d'abord vers les sujets littéraires. Nous en avons la preuve dans un Essai sur les Romances Jiistoricjnes du moyen-âge, qu'il publia à vingt-six ans, et qui dénotait la connaissance approfondie des littératures espagnole, anglaise et allemande. Ce morceau devait être le présent d'usage que le très jeune membre de l'Académie de Rouen offrit à ses confrères, pour répondre à la politesse de sa réception. v^^^^u
C'était le 9 août 1813. Le comte Stanislas de Girardin, préfet de la Seine-Inférieure, présidera séa©;e "çle ren^ trée de l'Académie de Rouen. On insialïç^Vuguste Le Prévost, Théodore Licquet etGuttingcr. tous trois devenus célèbres en Normandie. Le préfet se complaît d'abord à énumérer les services que rend aune nation l'existence des corporations savantes. Il parle de la gloire de la
Neustrie, où, suivant le langage du temps, « on avait vu « briller lespremières lueurs de la civilisation, où les frères « aînés des troubadours firent entendre leurs premiers « chants ». Il termine en faisant l'éloge de l'Académie, et en rappelant qu'elle devait à Fontenelle ses statuts, et que par lui, la compagnie pouvait « faire remonter jus- « qu'au grand Corneille son illustre filiation ». Le Prévost lui succède, et, sans plus de façon, refait, avec une analogie piquante le discours de son président. Il s'agit toujours de l'utilité des sociétés savantes, de la gloire de la Neustrie en général, et de l'Académie de Rouen en particulier, sans oublier l'indispensable Fontenelle. On dirait que les deux discours sortent de la même plume, et cela semble d'autant plus probable que Le Prévost paraît avoir été attaché un moment au cabinet de M. de Girardin. Cependant le discours de Le Prévost contient un mot qui a sa portée et sa date, c'est le mot libéral. Etait-ce par un simple hasard de plume que le jeune récipiendaire s'écriait en 1813 : « Des découvertes importantes, des « lumières répandues dans toutes les classes, l'esprit « national habilement dirigé vers des spéculations utiles, « enfin l'établissement des corps savants : tels sont les « heureux résultats des idées libérales qui déterminèrent « l'affranchissement des peuples tenus jusqu'alors dans (( la servitude. »
Jusqu'à quel point l'allusion était-elle poussée? At-elle été comprise? Je l'ignore. Mais vous ne vous étonnerez peut-être pas que Le Prévost ait été nommé souspréfet à Rouen l'année suivante, le 22 avril 1814, par Louis XVIII, et vous vous étonnerez encore moins qu'il ait été révoqué peu de temps après. Assurément, il aimait la liberté, mais il l'aimait pour lui-même plus
DU BUSTE D AUGUSTE LE PREVOST. il
encore que pour elle-même; et l'administration devait sembler une prison à ce joyeux compagnon qui avait déjà fait son tour de France et d'Italie, et qui ne pensait qu'à courir les champs, à voir le monde, et à s'amuser en s'instruisant.
Après un ouragan, on court dans les champs ravagés compter les arbres abattus et les pertes subies, de même après la tourmente révolutionnaire, et au retour de la paix intérieure et extérieure, chacun se mit à regarder autour de soi, à recueillir ses souvenirs, à considérer les ruines, à comparer le passé au présent. De toutes parts, les étrangers accourent pour visiter cette France qui, depuis vingt ans, avait été le théâtre du spectacle le plus extraordinaire. L'Angleterre surtout nous envoie des savants, des artistes, des voyageurs qui parcourent en tous sens la Normandie, questionnant, dessinant, annotant et admirant toujours et quand même. Nos compatriotes, d'abord étonnés, s'interrogent pour se reconnaître. On apprend que tel monument, tel objet d'art a été sauvé. On apprend que des savants de cœur, MM. Rêver à Evreux, Delarue à Caen, de Gerville à Yalognes n'ont pas cessé de représenter la science abandonnée et de défendre les trésors des antiquités nationales. Une émulation générale s'empare de toute la société normande. Des correspondances s'échangent, des publications plus ou moins savantes paraissent. Un épicier écrit l'histoire de Domfront; un mercier écrit l'histoire de Vire; et, se livrant à la mêlée de sa personne, de ses paroles, de ses écrits, avec une infatigable ardeur, Auguste Le Prévost s'écrie en 1824 : « Courage ! après la destruction de tant « de monuments, après la perte de tant de traditions, « les enfants de la vieille Neustrie ne sauraient trop se
« hâter de rassembler les souvenirs épars qui se ratta- « client, encore à quelque époque de ses annales. »
Un mouvement si général devait donner naissance à une institution qui le résumât et le perpétuât. La Société des Antiquaires de Normandie répondit admirablement à cette nécessité. Tout ce que la province comptait de savants véritables s'unit dans un but commun de propagande.
Rien ne donne une idée plus juste de la situation conquise dès cette époque et des services rendus par Le Prévost que la circulaire adressée par lui à ses confrères en sa qualité de président et fondateur de la Société des Antiquaires de Normandie :
« Il s'agit, dit-il, d'arracher au néant et à l'oubli, par « des efforts prompts et unanimes, toutce qui n'a pas péri « des monuments et des souvenirs attachés à notre sol. « Il faut que tous les amis du nom normand se lèvent « comme un seul homme pour accomplir cette sainte « entreprise. » C'est bien une croisade que Le Prévost prêche en faveur de la science des antiquités nationales. C'est une croisade à laquelle il convie dans son enthousiasme tous les hommes de bonne volonté, et dans laquelle il promet l'honneur et la reconnaissance publique aux plus heureuses découvertes comme aux plus modestes efforts. Cet appel fut entendu; le mouvement ne s'arrêta plus, jusqu'au jour où M. de Caumont jeta les fondements de cette grande association normande, dans laquelle Le Prévost prit sa part, et qui, par des moyens variés, exerce depuis cinquante ans son action sur toute la Normandie.
A cette date, Le Prévost avait déjà une très grande position littéraire et scientifique.il avait publié dans le
Précis des travaux de l'Académie de Rouen une série de mémoires, de notes et de rapports qui avaient tous été remarqués; mais c'était surtout par sa correspondance que les savants avaient pris de son mérite la plus haute estime. Comment ne pas s'associer un homme si savant, si spirituel, si obligeant? Et, sans qu'il le demandât, le jeune membre de l'Académie de Rouen avait été nommé membre de la Société des Antiquaires de France et de Londres, de la Commission d'antiquités de la Seine-Inférieure, de la Société linnéenne du Calvados et de toutes les Sociétés d'agriculture de Normandie. Chacun était heureux d'avoir, au bout de sa plume, une réponse précise à toutes les questions normandes, et Le Prévost se multipliait pour faire valoir sa chère Normandie! C'est ainsi que s'établirent de très bonne heure ses relations avec tous les hommes distingués qui tiennent rang dans les annales de notre province, et spécialement avec un homme qui était son aîné et qui fut son émule par la conformité des études, des vues, des travaux et des succès : je veux parler de M. de Gerville.
M. de Gerville, dont le nom doit être ici même prononcé avec respect, habitait la Basse-Normandie, et Le Prévost, la Haute-Normandie. L'intimité la plus complète les unit dès leur première rencontre. Toutefois, M. de Gerville avait l'humeur parfois belliqueuse, et, dans le flot régulier de leurs correspondances, survint un dissentiment très vif au sujet des origines des grandes familles normandes. Sur ce point comme sur tous les autres, après la lutte, on fit l'accord, et les deux amis se cédèrent mutuellement de grandes races, si ce n'est de grands territoires. « MM. de Gerville et Le Prévost, a « dit supérieurement M. Antoine Passy, furent pendant
li DISCOURS A L INAUGURATION
« longtemps les chefs et les arbitres de la science. Ils « s'étaient, pour ainsi dire, partagé leur commune pa- « trie et traitaient de puissance à puissance comme des « rois amis et alliés. Chacun groupait autour de soi les « savants de son pays et donnait par une active cor- « respondance et d'excellentes publications un élan irré- « sistible. »
La réputation de Le Prévost était donc faite de 1820 à 1824, lorsque Nodier et Taylor vinrent en Normandie pour rédiger le texte des vues que ce dernier choisissait ou dessinait. Le Prévost fut leur guide et leur directeur : non seulement il les conduisit sur place pour leur tout expliquer, mais il donna à Nodier toutes ses notes et même un premier texte que celui-ci transforma, suivant la mode du temps, en récits pittoresques. « Aucune « expression, dit Nodier en terminant son ouvrage, ne « peut faire comprendre tout ce que nous devons à « M. Auguste Le Prévost, dont Ja bienveillance nous <( accompagne depuis le commencement d'un ouvrage « qu'il a enrichi des trésors de la plus brillante érudi- « tion et qu'il a quelquefois revêtu de l'éclat de son « style. Je Pai copié le plus souvent que j'ai pu. Emi- « nent dans tous les genres d'érudition, il nous a pro- « digue les richesses superflues comme ce Magnifique « des Mille et une Nuits qui dépense aisément des biens « inexprimables, et il lui en reste d'autres à prodiguer, « sans s'appauvrir, au lexicographe, à l'antiquaire, au « naturaliste et au poète. »
Ce fut dans ces courses scientifiques qu'il vint à Gi sors, vers 1820, et qu'il fit connaissance avec Antoine Passy, dont l'amitié devait avoir sur les circonstances importantes de sa vie une action considérable. Il est curieux
de voir à quel point tous les hommes marquants de la Normandie subirent les mêmes influences dans les premières années de la Restauration. Tous sont ardents au travail, mais personne n'est cantonné dans une étude, spécialisé dans une science. Chacun a l'esprit ouvert à tout et s'occupe de tout. On ne songe pas à être savant de profession : on est amateur dans le plus noble sens du mot; on est ami, que dis-je, amant passionné et désintéressé de la science. M. de Gerville à Valognes, Le Prévost à Rouen, Antoine Passy à Gisors, de Caumont à Caen : tous seront en même temps antiquaires et littérateurs, géologues et botanistes, et, toute leur vie, ils passeront d'une étude à l'autre, avec une aisance aimable qui servira la vérité scientifique.
Le 25 avril 1821, Le Prévost écrivait à Passy, à propos de leurs communes études: « Nous avons un champ « immense à parcourir, et je ne pourrai jamais assez « voyager de conserve avec vous. Je réclamerai avec « confiance le concours de vos lumières toutes les fois « que j'en trouverai l'occasion, et je tâcherai, de mon « côté, de vous faire hommage de tout ce que ma vie, « peut-être un peu trop errante, m'aura mis à portée « d'étudier ou de recueillir. Je suis déjà extrêmement « flatté de pouvoir croire que j'ai ramené votre attention « sur la partie de la botanique la plus attachante et la « plus digne d'un observateur tel que vous. Mon micro- « scope est arrivé de Paris. J'en suis fort content. Il m'a « servi à obtenir un grand nombre de conferves que j'ai « trouvées dans les mares du pays ou j'ai passé les fêtes « de Pâques. C'est un monde entier que ces conferves. »
Le 10 septembre 1821, il écrit à Passy pour le remercier d'un cadeau de coquillages qu'il voulait faire, par son
entremise, à M. de Gerville, « car il ne saurait dire com- <( bien il aime, il estime, il respecte M. de Gerville », et il ajoute : « J'envie votre bonheur d'avoir pu trouver, « comme vous me l'annoncez, de la solitude et du loisir « à Paris; moi, je n'en puis trouver nulle part, et j'ai (( beau marcher la terre, comme disent mes paysans <( des environs de Bernay, les moments m'échappent et « courent encore plus vite que moi. s Quelques mois après, exprimant tout le bonheur qu'il avait éprouvé dans un séjour à Gisors et dans les herborisations faites avec son nouvel ami, Le Prévost s'écriait : « Depuis le « moment où j'ai eu le regret de vous quitter, j'ai tou- « jours mené, à la lettre, la vie du respectable M. Isaac « Lakeden, vulgairement nommé le Juif-Errant. »
Voilà bien Le Prévost. Avec Charles Nodier et Taylor il visite les monuments; avec Passy il fait des herborisations. Il marche sans cesse, comme il dit, la terre du pays natal, à Rouen, à Bernay, à Louviers, à Gisors, à Vire, à Caen, à Valognes. 11 arrive, il part, il cause ; il cause avec tout le monde ; il prend des notes ; il rend des visites; il écrit des lettres, car il l'a répété souvent : <( C'est un trait de mon caractère que de ne pouvoir me « dérober au commerce des humains »; et partout il laisse échapper des journées à parler des choses petites ou grandes qui font sa passion du moment. « Voulez- « vous savoir mon histoire? écrivait-il à Passy en 1821 . u Depuis que j'ai dit adieu aux hochets et à la douce in- « souciance de l'enfance, je fais ce que le poète a dit : « Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie. » En cela peut-être Le Prevosl se faisait une étrange illusion, car il vivait fort bien, à sa guise, à sa fantaisie, dans l'indépendance de ses goûts et la jouissance de ses mérites
naturels, et la vie coulait pour lui beaucoup plus que pour tout autre, agréable, variée, mouvementée et honorée.
De tous ses amis et correspondants, Antoine Passy exerça sur la vie de Le Prévost la. plus constante influence . Leur amitié dura quarante ans. Elle avait commencé par la botanique, elle finit par la botanique. On vient de lire les premières lettres où il ne s'agit que de microscope et de cryptogames, d'herborisation et d'échange d'herbiers. N'est-il pas touchant et curieux de voir Le Prévost, le 30 juin 1859, vingt jours avant sa mort, écrire à son vieil ami : « Quand on donne à manger à un étourneau, « la première chose qu'il fait pour vous témoigner sa <( reconnaissance est de vous donner un coup de bec, « pour. vous punir de ne pas lui en avoir apprêté à temps « une seconde fois. Vous êtes un peu comme cela pour « les plantes locales. On a beau vous en donner, on ne « peut jamais vous rassasier. Accordez-nous au moins <( un moment pour respirer. » Ce moment devait être l'éternité. Ainsi, F amitié avait commencé en 1821, en cueillant des fleurs fraîches, et elle finissait en 1859, en échangeant des fleurs séchées : les unes et les autres cueillies sur la terre aimée de Normandie. Le temps avait passé, et nos deux amis, à la fin de leur vie, se trouvaient ramenés par la Providence à leur point de départ, aux mêmes sentiments et aux mêmes pensées, à l'union des cœurs et des esprits par la science.
Mais, dans ces quarante années, que de révolutions et que d'aventures ! car il est permis, pour la plupart des hommes, de considérer la vie politique comme des aventures plus ou moins brillantes, comme des hasards plus ou moins heureux. Assurément, on peut dire que la carrière politique de Le Prévost ne fut pas une ear-
rièrc voulue et conquise. Sans la traiter d'aventure et de hasard, il y fut entraîné, et il la parcourut avec le simple sentiment du devoir accompli. Ce n'est pas que, dans ce rôle improvisé, il ne se soit montré excellent, appliqué, dévoué, capable en tout point de bien faire; mais, en vérité, il n'était pas né pour être, à proprement parler, un homme politique, un homme qui a l'ambition de dominer, de briller, de mener les autres hommes par tous les moyens que fournissent les circonstances. Il fut pourtant un homme politique; son ami Antoine Passy l'avait voulu. Devenu préfet de l'Eure après la Révolution de 1830, il lui en avait donné l'ordre. Il le fit conseiller général du canton de Bernay pour dix-sept ans et député pour quatorze ans, si bien que Le Prévost fut, à proprement parler, le représentant de L'arrondissement de Bernay pendant toute la monarchie de Juillet. Que voulez-vous? Quand son ami Passy avait accepté le fardeau de la préfecture de l'Eure, Le Prévost l'avait remercié, loué, béni; mais il l'avait plaint. Il le plaignait sans cesse, doucement, avec une pointe de malice. Il lui parlait chaque semaine des délices de son petit jardin, de ses travaux et de ses découvertes, des plaisirs de l'ancien temps, du bonheur de se livrer uniquement à la science et à l'amitié. C'était vraiment une trop grande imprudence, et un préfet pouvait y voir un parti pris d'embauchage scientifique. Antoine Passy mit un terme à ses tentations. De gré ou de force, il embarqua un beau jour son ancien camarade sur le navire qu'il commandait, et qui était ballotté par de fréquents orages. La traversée poli tique fut longue, et la révolution de 1848 devait seule les faire arriver au port; mais ils y arrivèrent tous deux en bonne santé et en parfait accord.
La députation eut ce grand avantage, en le retenant à Paris, de forcer Le Prévost à s'occuper des intérêts de la science avec les maîtres de la science. Il arrivait, d'ailleurs, au moment opportun. La restauration des études historiques, qui s'était, en Normandie, spontanément organisée sous l'ardente impulsion de Le Prévost et de ses amis, allait être consacrée par la création des grandes commissions ministérielles auxquelles le gouvernement donnait l'influence et le rôle de véritables institutions. Comment Le Prévost n'aurait-il pas fait la paix avec sa députation, alors que cette députation lui donnait accès dans le Comité des arts et monuments et dans la Commission des archives départementales? Dans la première, il faisait cause commune avec Mérimée pour la défense et la conservation des monuments historiques, et finissait par proposer un jour qu'on étudiât, dans une chaire spéciale, l'histoire de l'architecture religieuse. Il était bien naturel qu'il cherchât à faire prévaloir ses idées sur les diverses époques de l'architecture de nos églises et sur les divers styles dont il avait contribué à fixer la nomenclature. Dans la Commission des archives départementales, il fit cause commune avec Natalis de Wailly et rédigea une partie des instructions qui doivent désormais servir de règle à cet important service. En toute occasion, il se sentait porté par les événements vers le succès de sa tâche, et n'avait rien de mieux à faire que de répéter avec autorité à Paris, à partir de 1834, ce qu'il disait avec vivacité à Caen et à Rouen en 1824. C'était la même campagne sur un autre théâtre : la campagne de la science normande, couronnée d'avance par une victoire nationale.
Toute cette période de 1834 à 1848 fut la période bril-
lante de Le Prévost. Il s'était fait dans le monde savant une place à part, qu'il étendait toujours par la variété de ses connaissances et pour la plus grande gloire de la Normandie. Il publiait ses notes sur Y Histoire des Normands de la Seine, son Calendrier normand, son Dictionnaire des anciens noms de lieu du département de l'Eure, son mémoire si remarqué sur les Anciennes divisions territoriales de la Normandie, son Histoire de Saint-Mdrtin-du- Tilleul, ses deux premiers volumes à'Orderic Vital.
La Normandie demeurait l'objet incessant de ses recherches, dont la diversité s'agitait pourtant dans un cadre unique. S'il partageait encore ses faveurs entre les sciences naturelles et les sciences historiques, c'était pour les ramener, à un moment donné, vers sa chère province. Après s'être dispersé dans sa jeunesse, il cherchait, dans son âge mûr, à se concentrer et sentait de plus en plus le prix d'une critique sévère. Le temps était passé où, sur de simples notes, Nodier lui décernait ce titre cependant bien mérité de Pausanias normand.
Le Pausanias normand fit son entrée à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1838. Guizot et Lenormant lui servirent de parrains. La Normandie faisait les honneurs de l'Institut à un Normand : c'était justice. Le Prévost garda toujours à ses électeurs, devenus ses confrères, une vive reconnaissance, ce qui lui fit dire un joli mot : « Il n'y a jamais d'autre académie pour un académicien que celle qui vous a nommé. » Son rôle, son attitude y étaient marqués d'avance. Il professa toujours son culte pour la Normandie et pour l'histoire locale; mais il eut le bon goût d'aller sacrifier sur les autels de ses confrères. On lui en sut gré. Chacun lui trouva beaucoup de qualités, parce qu'il savait écouter cl marquer son
approbation par une légère critique qui donnait à ses éloges plus de compétence. Une fois pourtant il se fit un gros orage. On découvrit un cœur à la Sainte-Chapelle. Le Prévost soutint que ce cœur était le cœur de saint Louis. Letronne s'emporta, et le nia péremptoirement. L'Académie jugea qu'on n'avait pas assez de preuves pour juger. Le Prévost ne fut pas content de l'Académie, parce qu'il était fort content de lui-même; et, en effet, jamais il n'avait mieux argumenté et bataillé que contre le plus puissant et le plus redoutable des critiques.
Le Prévost était encore député, c'est-à-dire Parisien, en 1848. La révolution de Février affligea son cœur, inquiéta son esprit, changea ses habitudes, mais elle lui rendit son indépendance. Il sortait delà politique par la voie la plus honorable; mais il en sortait. Il ne s'attarda pas dans les regrets. Il était de l'avis de Mmc de Staël : « Il est inutile de se fâcher contre les choses, car cela ne « leur fait rien du tout. » Le Prévost aurait volontiers ajouté : « Et les hommes qui se fâchent se fontbeaucoup « de mal. » Il tenait essentiellement à sa bonne humeur, parce que cette bonne humeur, suivant lui, était indispensable à la santé du corps et à la santé de l'esprit.
Un grand et véritable malheur s'approchait doucement, et le plus grand malheur qui puisse accabler un savant. Une double cataracte commençait à voiler cette vue délicate qui s'était si souvent fatiguée dans l'usage du microscope et dans le déchiffrement des vieilles écritures. La Providence lui réservait un secours inattendu. La sœur d'un de ses plus anciens et de ses meilleurs amis, Mmc Ricard, était veuve sans enfants. Leurs souvenirs, leurs goûts étaient les mêmes. Elle avait autant de cœur que d'esprit, sans compter qu'elle aimait la poésie passionné-
ment et avait pénétré tous les secrets de la botanique. Ils vécurent dix ans, à côté l'un de l'autre. Je le vois encore assis à sa petite table de bois blanc, à laquelle il était défendu de toucher, tout occupé de ses correspondances,, que, sans y voir, il continuait avec plus d'ardeur et de gaîté que jamais. Mme Ricard allait et venait, se multipliait pour lui faire des lectures en latin et en français, pour le servir et l'obliger. Ses amis et ses parents lui rendaient souvent visite à la Yaupalière et à Saint-Martin-du-Tilleul ; et parmi ses anciens amis était venu se joindre un jeune homme du département de la Manche, Léopold Delisle. Ce fut un grand et beau jour dans la vie de Le Prévost que le jour où M. de Gerville présenta à Le Prévost celui qui devait être, comment dirai-je? son successeur et son héritier. Antoine Passy en fut informé : « Je possède ici mon jeune et savant ami, « M. Léopold Delisle. Si vous êtes bien sage et bien « aimable, et que vous me fassiez des honnêtetés, peut- « être vous ferai-je faire sa connaissance. Il ira loin. » Ce que M. Léopold Delisle fut pour Le Prévost, la Normandie tout entière s'en souvient avec gratitude. C'est M. Delisle qui prit en main l'édition iïOrderic Vital, et l'acheva aux applaudissements de la Société de l'histoire de France. C'est lui qui, se détournant de ses éminents travaux, consentit à diriger la publication des Notes d'Auguste Le Prévost sur le département de l'Eure. C'est lui qui devrait être à ma place, porter la parole et saluer le maître en notre nom commun; mais permettezmoi, Messieurs, non plus de louer M. Delisle, mais de le remercier, en ce jour solennel, car assurément il a jeté dans l'âme du pauvre aveugle les plus fortes consolations. Le Prévost a senti que son œuvre en de telles
mains ne périrait pas inachevée, et que son nom serait désormais associé àla renommée de l'illustre savant qu'il avait deviné. Il pouvait s'en aller de ce monde. Sa tâche était accomplie; et, quand la mort se présenta tout à coup, il était prêt : il la reconnut et l'accepta avec une douceur parfaite, avec des sentiments chrétiens et des bénédictions pour ceux qui l'avaient aimé.
Si nous embrassons d'un coup d'œil toute la carrière de Le Prévost, nos regards se reposent sur une suite de circonstances favorables qui nous mènent d'étape en étape jusqu'au bout de sa vie. Le Prévost fut heureux, et c'est presque un titre à la considération des hommes que d'avoir été heureux. Vous l'avez vu dans sa jeunesse, maître de sa destinée, s'abandonnant à la noble variété de ses goûts, libre enfin, et, pour me servir de son expression, « savourant la coupe enivrante du savoir et de l'indépendance ». Assez riche pour ne pas penser à l'argent, pas trop pour avoir des embarras, toujours aimable, souvent aimé, il ne trouva jamais le temps de s'enchaîner. Des amis, il en rencontra beaucoup qui furent les compagnons de ses études ; des amitiés, quelques-unes qui furent des bienfaits de la Providence.
De son vivant, on lui rendit justice. Il avait de l'esprit, et on n'en fut pas jaloux. Il rendit des services, et on ne lui en tint pas rancune. Il avait des idées originales, et on les lui emprunta. Toute sa vie il travailla pour la gloire de la Normandie, et toute sa vie la fortune souriante lui donna sa récompense. Dans l'âge mûr, le cours des événements l'entraîna dans des honneurs et dans des succès qui semblaient à tous la récompense naturelle de son mérite. Quand les révolutions changèrent sa situation politique, il revint à la campagne,