PRONONCÉ A LA SÉANCE PUBLIQUE DU 30 DÉCEMBRE
Messieubs,
Yoici la dernière séance de l'année 1886 et le jour venu de transmettre à un nouveau président le dépôt de nos traditions et le soin de notre fortune. Je quitte les hautes fonctions de la présidence le cœur plein de reconnaissance pour chacun d'entre vous et l'esprit plein de confiance dans notre destinée. La paix n'a cessé de régner entre nous et autour de nous; et la paix, c'est la prospérité.
La Société d'agriculture, sciences, arts et helles-lettres de l'Eure échappe à ces inquiétudes et même à ces périls que fait naître une situation précaire. Elle n'est pas à la merci des événements. Dès sa naissance, elle a été mise à l'abri de tous les hasards sous une constitution qui ne peut être modifiée que par un congrès de ministres et la
signature du Chef du pouvoir exécutif. Elle est reconnue établissement d'utilité publique. Cette origine et ce caractère lui ont donné la force de résister aux passions qu'ont soulevées tour à tour les vicissitudes de la politique contemporaine. Notre compagnie, depuis plus de cinquante ans, a coulé une vie paisible, qui n'a pas été sans éclat pour elle et sans profit pour tous ; elle a su concilier la plus noble indépendance avec le respect de toutes les convenances. Sur la liste de ses présidents, vous voyez figurer les noms des personnages les plus distingués de notre pays, et régulièrement aussi, quel qu'ait été le régime politique, les noms de tous les préfets du département; c'est la preuve irrécusable que personne n'a jamais fait de notre Société un instrument de politique et que le bien du pays est notre seule ambition, ou, pour mieux dire, notre seule passion.
C'est ainsi que l'entendait un homme que nous avons eu le malheur de perdre récemment et qui a joué dans les affaires de la Société un rôle plus actif qu'on ne pourrait le supposer. M. le marquis de Blosseville est mort à Amfreville-la-Campagne, emportant dans la tombe les regrets unanimes de notre compagnie.
Que vous dirai -je de MM. Lebeurier et Lepage, décédés dans le cours de cette année, tous deux mêlés si utilement, si brillamment à nos travaux, et ravis presque en même temps à notre estime et à notre affection!
Voilà des pertes sérieuses, Messieurs, qu'il s'agit de combler. Si ma voix pouvait trouver quelque écho, je crierais de toutes mes forces à tous ceux qui, jeunes ou vieux, aiment dans le département les sciences, les lettres ou les arts, l'agriculture ou l'industrie, c'est-à-dire à tous ceux qui aiment leur pays natal, je leur crierais :
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« Venez à nous ! venez, non pas avec l'obole de votre cotisation, mais avec les bonnes volontés de votre pensée ! » On ne saurait à quel point, par la propagande de la presse et les nécessités du combat pour la vie, les esprits sont éveillés autour des questions politiques, scientifiques et sociales. Chacun peut apporter aujourd'hui, sur un point donné, un concours inattendu d'observations et de dévouement. Tout pénétré du désir de tourner les forces vives de notre pays vers un but patriotique et de grouper dans une œuvre commune les efforts de ceux qui n'osent s'offrir, mais qui seraient heureux de se donner, je me demande, mes chers confrères, si nous ne pouvons pas reprendre un projet que nous avions jadis conçu et qui serait la contre-partie de cette histoire locale à laquelle, sous le nom d'Auguste Le Prévost, vous avez accordé votre patronage.
Vous souvenez-vous d'un concours que vous avez ouvert, dans le temps, sur la biographie des hommes illustres du département de l'Eure? Chassant, le savant bibliothécaire, en dressa le catalogue, recueillit quelques notes et reçut la récompense d'un premier effort. Pour atteindre mon but, qui serait d'honorer les hommes illustres de notre pays, il conviendrait de distribuer la tâche à tous ceux qui ont le culte du passé, la passion du présent, le souci de l'avenir. Cela est peut-être un rêve. Si c'est un rêve, il est agréable, et rien ne nous empêche de causer d'un rêve, si vous le voulez bien.
L'histoire des institutions et des monuments dont le souvenir ou le spectacle survit à l'action du temps n'a pas cessé d'occuper les esprits curieux qui ont le bonheur d'avoir des loisirs tranquilles; mais les changements profonds que les événements ont fait subir à la fortune
des particuliers depuis quelques années et aux habitudes de toutes les classes de la société française ont donné le premier rang- à l'étude des intérêts agricoles et industriels. L'agriculture, dont le sort est intimement lié à la propriété foncière, est en proie à une crise dont la gravité n'a échappé à personne et dont le soulagement, si ce n'est le remède, apparaît dans l'établissement d'une agriculture scientifique. De là les syndicats, les champs de démonstration et d'expériences, les stations agronomiques, et tout ce mouvement qui emporte l'administration et les sociétés d'agriculture. J'ose dire avec assurance que la Société d'agriculture de l'Eure a joué dans ces circonstances le rôle qui lui convenait, et qu'elle l'a joué avec tact et fermeté.
Quand j'ai travaillé avec mes amis du Yexin à établir un syndicat, je me suis appliqué à le tenir absolument en dehors de la section de la Société qui comprend l'arrondissement des Andelys. J'ai marqué très nettement dès l'abord les limites qui séparent et les liens qui unissent les syndicats, dontle caractère commercial vise des intérêts particuliers, et les comices dont le caractère scientifique et populaire vise l'intérêt général. C'est avec nne très grande satisfaction que j'ai vu les sections de Pont-Audemer et de Bernay suivre cette pensée et mettre notre Société au-dessus mais pas dans les syndicats. Rien ne justifie mieux, ce me semble, cette commune résolution, que la concurrence qui s'est établie entre divers syndicats dans l'arrondissement d'Évreux. Nous avons vu d'abord le syndicat de Pacy se former sous les auspices de M. Bonjean, auquel je dois les premiers honneurs à cause de la date de sa fondation; puis, le syndicat de Yerneuil, et tout récemment deux syndicats
à Evreux, dont les attaches et les allures sont tout à fait différentes. Il s'en créera peut-être un troisième, dans lequel tous ces syndicats se réuniront en un seul. Je n'en sais rien, et le temps dira le dernier mot.
Quoi qu'il arrive, les syndicats peuvent avoir bien des formes comme bien des objets; mais rien ne peut changer le caractère que leur donne la loi et qui est de réunir les mêmes intérêts dans le même but. Il peut se former des syndicats agricoles qui revêtent, en apparence, des formes administratives, par le concours plus ou moins officiel que tel ou tel fonctionnaire leur prête à ses risques et périls ; mais ces syndicats n'en sont pas pour cela des institutions d'ordre public, comme notre Société. Ce sont des associations privées, absolument privées, et ayant le plus souvent pour objet des opérations commerciales et spéciales, des affaires d'argent. Ne vous paraît-il pas maintenant, comme à moi, que nous ne devions pas associer notre fortune à celle des syndicats? Je le répète : en favorisant de tout notre pouvoir la fondation de ces utiles associations, nous ne pouvions en assumer la direction et la responsabilité, et nous avons bien fait de maintenir le caractère élevé, indépendant, général et surtout parfaitement désintéressé, de notre mission.
Il n'en est pas de même des champs d'expériences et de démonstration, qui peuvent être aussi bien établis et surveillés par des Sociétés d'agriculture que par des syndicats et des particuliers. C'est une vogue aujourd'hui, et j'entends de bons esprits répéter que de ces études sur le terrain sortira la rénovation de l'agriculture : moi, je dis que ces études seront utiles ou inutiles suivant qu'elles seront bien ou mal dirigées; j'ajoute,
suivant qu'elles seront répétées et contrôlées. Ne nous faisons pas d'illusions, au moins sur les effets immédiats, et préparons-nous à continuer les expériences quand la vogue sera passée. En agriculture, rien ne se fait qu'avec du temps, et rien n'est plus aisé que de se décourager. Un premier résultat n'est jamais la vérité. Une expérience doit être renouvelée plusieurs fois pour donner une leçon profitable. On me donnera raison sous peu. Les champs d'expériences ne sont pas, d'ailleurs, une découverte. La Société d'agriculture de la Seine- Inférieure, prenant exemple sur la pratique de la Belgique, avait établi des champs d'expériences avant que la circulaire ministérielle du 4 octobre 1885 fût venue en recommander la création. 11 convient de rendre cet hommage à une société notre voisine et notre amie. Il convient de montrer que nous sommes très heureux de reconnaître son initiative. Nous ferons tous nos efforts pour marcher sur ses traces et parcourir la voie des améliorations agricoles par la comparaison et la constatation des faits. Nous accorderonslibéralement nos encouragements à ceux qui cherchent à s'instruire en instruisant les autres : et voilà comment nous louons ici avec plaisir et sans réserve les essais déjà très bien organisés par nos confrères et amis MM. Emile Hébert, Power, de Tourville dans l'arrondissement de Pont-Audemer, les expériences faites à Orgevillc par M. Bonjean, et au Neubourg sur les champs de la nouvelle école d'agriculture.
Reste la question si délicate de l'établissement d'une station agronomique. La Société, à diverses reprises et avec raison, a exprimé le vœu que ce projet puisse être exécuté. Je regarde, quanta moi, la station agronomi-
que comme un des moyens lesplus efficaces pourengager les esprits dans les procédés de l'agriculture scientifique. Mais on ne peut tout faire à la fois, et les voies et moyens sont bien dignes de réflexion. Le conseil général s'est entretenu de cette question, du principe même de la station agronomique, du lieu où serait établie cette station, Evreux ou le Neubourg, de la concurrence des stations voisines, et notamment de celle de Rouen, et des facilités qu'offrent aux cultivateurs les laboratoires de la Société des agriculteurs, de l'Institut agronomique et de quelques chimistes de premier ordre. Tout ce débat viendra nécessairement à la première session du conseil général.
Il ne faut pas croire que les nouveaux moyens d'action que je viens de passer en revue si rapidement puissent nous faire oublier la vieille méthode de nos concours agricoles. Au fond, il s'agit toujours de se servir de la publicité et de frapper les intelligences par les regards; et, quoi qu'on en pense, les concours auront toujours de beaux jours de soleil et de fête. Autrefois, on faisait des concours de labourage, parce qu'on ne savait pas encore bien travailler la terre ; aujourd'hui, on fait des concours d'instruments, parce que la main-d'œuvre est chère, et de moissonneuses, parce qu'il faut récolter avec rapidité et économie. Notre concours de moissonneuses, à Evreux, a remporté, malgré le mauvais temps, tout le succès que nous pouvions souhaiter. Les autres sections n'ont pas organisé, cette année, leurs réunions ordinaires : que pouvait-on tenter quelques semaines après le concours régional !
Du concours régional je ne vous parlerai pas. Vous y avez assisté; vous y avez pris part. Vous avez offert et
donné, sans marchander, votre appui dans la mesure où il paraissait utile de vous le voir donner. L'exposition d'horticulture vous a été confiée; vous l'avez prise et menée à la satisfaction générale, et le public en a récompensé les organisateurs par des témoignages répétés de sa gratitude. Si nous n'avons pas tenu, dans le concours régional de cette année, le même rang que dans les autres concours régionaux, ne nous en plaignons pas. Nous n'avons plus besoin de nous faire valoir ; il nous suffit de faire le bien quand et comme nous le pouvons; nous ne réclamons que le droit de nous réjouir ensemble des succès que nos amis remportent, et c'est ainsi que dans un banquet solennel, où toutes les opinions étaient représentées et où tous les cœurs battaient à l'unisson, votre section des Andelys a célébré ce fait, unique dans les annales de l'agriculture française, que le même arrondissement a obtenu quatre fois de suite la prime d'honneur.
Le Recueil de nos travaux pour les années 1882 à 1886 est en distribution. Vous y trouverez l'origine etlapreuve de mes observations. La littérature et l'archéologie sont représentées principalement par notre savant et dévoué confrère M. Bourbon, tandis que l'agriculture y est traitée par nous tous, sous forme de discours, de rapports, de notices, avec une abondance qui donne à ce volume son véritable caractère. Qu'il me soit permis, en passant, d'adresser nos félicitations communes à l'un des rédacteurs de ce volume, à notre confrère M. Bourgne. J'apprends à l'instant que la Société d'encouragement à l'industrie nationale a couronné le mémoire que notre professeur départemental d'agriculture a composé sur l'agriculture du département. Je ne doute pas que ce tra-
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vail ne nous fasse à tous beaucoup d'honneur; car il me paraît impossible que M. Bourgne n'ait pas profité des remarquables travaux de critique agricole qui sont accumulés dans la collection de notre Recueil, et qu'il ne les ait pas mis en lumière par des observations nouvelles, puisées dans la pratique de son enseignement.
Voilà, Messieurs, une esquisse de l'histoire de la Société pendant Tannée 1886. Je prierai M. le secrétaire de reprendre les faits avec quelques détails. Je n'ai voulu que les apprécier et en tirer des conclusions pratiques. L'honneur de la présidence, que vous m'avez confiée une seconde fois, m'a donné une joie véritable; mais, de plus, il m'a donné l'occasion de méditer sur l'avenir et d'entrevoir certaines tentatives et certains travaux qui entreraient dans les intérêts de la Société et dans le courant de l'opinion publique. Chaque chose viendra en son temps. Votre président cesse ses fonctions, votre confrère reprend les siennes. Quand bien même nous n'aurions aucun espoir d'augmenter nos forces et d'accroître notre influence, nous avons en nous-mêmes assez de ressources et de courage pour remplir tous les devoirs de notre mission.