LE 6 A O U T
Mi:s ghers Amis,
Nous célébrons aujourd'hui le jour de la distribution des prix qui clôt brillamment les travaux de toute une année, et qui ouvre gaîment la période des vacances.
Ce jour est un beau jour pour tout le monde : pour ces excellents maîtres, auxquels nous sommes heureux d'offrir aujourd'hui l'expression de notre bien sincère reconnaissance; pour vos parents, qui sont accourus de toute part pour vous entourer et vous féliciter; pour vous-mêmes, qui garderez de la solennité de ce jour un des souvenirs les plus durables de votre vie; pour moi surtout, qui viens au nom du Gouvernement m'associer à l'éclat de vos succès, à la satisfaction de vos maîtres, à la joie de vos familles.
Peut-être aurais-je qualité pour vous faire un véri-
table discours et pour vous entretenir du mouvement que, depuis plusieurs années, la sollicitude des pouvoirs publics a imprimé au développement de l'instruction; j'y trouverais l'occasion et l'avantage de vous exposer la révolution qui s'accomplit dans toutes les parties des connaissances humaines et le changement qui se prépare dans les mœurs et les esprits au sujet de l'éducation nationale; mais je préfère m'abandonner à l'émotion de mes souvenirs, pour mieux entrer dans la vôtre. En vous voyant groupés sur ces bancs, je revois la cour du lycée Bonaparte : je vois la grande estrade, mes professeurs, mes chers parents, mes amis, mes camarades; je vois Jules de Goncourt, Lefèvre-Pontalis, Bouchard, Levasseur, de Noailles, Prévost-Paradol; j'entends les discours, l'appel des lauréats, les applaudissements, les fanfares. Les émotions profondes que j'ai ressenties alors, vous les ressentez aujourd'hui. C'était notre fête, à nous autres enfants, comme c'est aujourd'hui la vôtre, et que pourrais-je faire de mieux pour la célébrer dignement, que de vous parler à vous-mêmes de vous-mêmes ? A vous donc, mes chers enfants, à vous les plus jeunes, qui devez passer encore quelques années au collège, je dis : « Courage ! travaillez. » Je sais bien que vous ne pouvez pas encore saisir la portée de cette simple parole : « Travaillez » ; mais vous savez pourtant qu'en travaillant vous faites le bonheur de vos parents, et cela seul doit vous toucher; vous voyez en quel honneur nous tenons les plus laborieux d'entre vous, et cela seul doit vous convaincre. On demandait un jour au philosophe Aristippe ce qu'on devait apprendre aux enfants, et il répondit : « Ce qu'ils auront à faire quand ils seront des hommes. » Aristippe avait raison. Ce que nous cher-
A LA DISTRIBUTION DES PRIX DU COLLÈGE û'ÉVREUX. 63
chons à vous apprendre aujourd'hui, ce n'est pas seulement la grammaire, les lettres ou les sciences, c'est la science de travailler. Ce à quoi vos maîtres s'appliquent, sous une forme ou sous une autre, c'est à développer votre intelligence et à lui donner la force de s'appliquer et de produire. Ce que nous voulons, c'est mettre dans vos mains les instruments et les outils avec lesquels vous ferez votre vie. La littérature, l'histoire, la philosophie s'oublient; l'imagination, le jugement, le bon sens demeurent. Le grand Pascal, dont vous avez entendu parler, et que vous étudierez un jour, aurait tort de dire aujourd'hui, « qu'on n'apprend pas aux hommes à être des honnêtes gens et qu'on leur apprend tout Je reste » ; car si nous parvenons à faire de vous des hommes laborieux, nous aurons fait des honnêtes gens ; que dis-je ? l'homme laborieux est l'homme religieux; vous connaissez cette maxime : « Qui laborat, orat ». Celui qui travaille prie.
À vous maintenant, qui, plus âgés, vous préparez à sortir du collège, j'ose demander : « Qu'allez-vous faire? qu'allez-vous devenir? » Faites ce que vous voudrez; mais, je vous en supplie, faites-le bien. Il n'est pas toujours facile d'avoir l'instinct de ses destinées, et l'avenir ne sort pas toujours de l'esprit des jeunes gens comme la vérité sort, dit-on, de la bouche des enfants. Réfléchissez avant de prendre un parti ; mais prenez-en un et tenez-vous-y. Soyez certains que des résolutions prises par vous-mêmes iront plus haut et plus loin que des résolutions inspirées par autrui. Si, par malheur, vous ne sentez pas une force mystérieuse qui vous pousse vers un but déterminé; si vous n'avez pas un penchant irrésistible, un goût impérieux, une vocation
décidée, n'hésitez pas : suivez le conseil de vos parents, et même, si vous le pouvez, embrassez la même carrière.
La vie est pleine de périls et de difficultés. C'est un grand avantage que de trouver dans une situation toute faite des forces pour les combattre et en triompher. Profitez-en, et croyez que les exemples, l'expérience et le nom même sont des parties importantes de votre héritage. Alors vous pourrez sourire en vous rappelant la prédiction du malin La Fontaine :
Tous gens sont ainsi faits :
Notre condition jamais ne nous contente.
Votre condition vous contentera, parce que vous aurez eu le courage de la choisir et de vous y préparer.
D'ailleurs, mes chers amis, quand on examine les éléments du vrai bonheur, on trouve qu'il n'est pas de condition dans la vie qui les réunisse plus l'une que l'autre. Il n'est même pas de condition qui soit véritablement supérieure l'une à l'autre. Tant vaut l'homme, tant vaut la terre, dit-on : tant vaut l'homme, tant vaut l'état. La vanité, je le sais, établit des distinctions que le mérite personnel se charge de détruire ; mais l'opinion publique fait justice des prétentions arrogantes d'un orgueil mal soutenu. C'est elle qui finalement distribue les solides récompenses de son estime à ceux qui les ont noblement désirées et laborieusement conquises. C'est elle qui consacre aujourd'hui le jugement de vos maîtres et vous décerne des couronnes sans savoir qui vous êtes, d'où vous venez et où vous allez.
Enfin, si vous avez terminé vos études, si vous allez