‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 3)Chapitre 38 sur 67 · LU DANS LA SEANCE DU 22 FEVRIER · texte numérisé non relu

LU DANS LA SEANCE DU 22 FEVRIER

Messieurs,

«Je suis né à l'Isle : j'ai été élevé chez mon oncle Bouchardat, pharmacien à Avallon. Vous m'y avez tous connu, et beaucoup d'entre vous m'y ont donné des témoignages d'amitié que je n'oublierai de ma vie.

« Arrivé à Paris sans fortune et sans appui, je ne désespérai pas un instant de l'avenir; j'ai toujours pensé qu'avec du travail et de la volonté on pouvait se créer facilement une position honorable.

«Je suivis avecpersévérance la voie des concours ; j'arrivai par elle à la place de pharmacien en chef de l'Hôtel-Dieu et à celle de professeur agrégé à la Faculté de médecine.

(1) Bouchardat élu dans la Section des cultures spéciales le 16 février 1848 et décède le 8 avril 1886.

« L'oisiveté est un mal que je n'ai jamais connu. Le temps que me laissaient mes devoirs a toujours été employé à des recherches variées qui m'ont conduit, j'en ai l'espérance, à plus d'un résultat utile à l'humanité. »

Ainsi parlait Bouchardat, dans une circulaire électorale qu'il adressait en 1849 aux électeurs d'Avallon.

Vous ne saviez probablement pas, mes chers confrères, que Bouchardat, à la mort de son ami Philippe Dupin, avait tenté de lui succéder à la Chambre des députés; mais comme un candidat ne dit pas tout à ses électeurs et même à ses amis, vous me permettrez de reprendre cette circulaire et de vous raconter comment Bouchardat trouva dans les efforts de sa jeunesse la renommée de son âge mûr.

Bouchardat naquit donc à l'Isle-sur-Serein (Yonne), le 23 juillet 1 806. Il quitta à huit ans la maison paternelle.

Son père, ancien officier, n'avait pas de fortune. Son oncle, pharmacien à Avallon, se chargea de son éducation et le traita comme un fils pendant tout le temps qu'il passa au collège.

Grâce à une fondation faite au xvne siècle, par Odebert, président au parlement de Dijon, le collège d'Avallon donnait libéralement l'instruction, moyennant dixhuit francs par an. C'était presque l'instruction secondaire gratuite. En même temps, Bouchardat apprenait dans la boutique de son oncle les premiers éléments de la chimie, de la médecine, de la pharmacie et de la botanique. C'est par la botanique qu'il entra dans la science. Jamais il n'oublia les belles promenades qu'il faisait avec ses camarades dans la plaine des Chaumes et les montagnes voisines d'Avallon. Il se plaisait à décrire ces contrées remplies de fleurs précieuses dont on glanait ample

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moisson, au grand profit de l'oncle très aimé qui servait de mentor à la joyeuse troupe. « Herboriser, s'est écrié Bouchardat, dans l'éloge de Loiseleur-Deslongchamps, herboriser, découvrir à chaque nouvelle excursion des plantes nouvelles, travailler en parcourant les bois, les champs, les prairies, est-il une occupation plus agréable? Comment ne pas s'adonner de tout cœur à la botanique? » Toute sa vie, Bouchardat resta fidèle à la botanique et la botanique, comme une fée bienfaisante, le protégea toute sa vie.

Bien, dans le cours de son enfance, ne vient troubler son ardeur pour l'étude. Le premier au travail, le premier au jeu, il donne toujours l'exemple : il porte la gaîté partout où il se trouve. Au collège, le jour de la distribution des prix, il excelle dans les divertissements de la comédie. Sorti du collège, il organise avec ses camarades des représentations théâtrales, qui sont interrompues par son départ pour Paris; car un jour il fallut partir et chercher dans la grande ville cette fortune qu'il entrevoyait et qui l'attendait en souriant. Il avait dixneuf ans, cent francs dans sa poche, une bonne santé et une parfaite résolution de réussir. On dit même qu'il avait des romans dans sa malle d'étudiant. Claude Bernard, venant à Paris, apporta bien un drame ! Qui donc à vingt ans n'a pas écrit des romans, des chansons ou des comédies? D'ailleurs, pour terminer le chapitre des confidences, si dès vingt ans Bouchardat se maria officiellement avec les sciences, pendant soixante ans Bouchardat vécut secrètement avec les lettres. Jl faut tout avouer.

Les lettres furent d'abord une passion qu'il mena de front avec beaucoup d'autres : car il était très passionné ; mais il adoucit cette passion par l'habitude et la trans-

forma en règle d'hygiène. Craignant de voir son esprit se fatiguer et se perdre dans la trop grande assiduité des études scientifiques, de temps en temps Bouchardat reposait son esprit dans la compagnie de joyeux compagnons de voyage. Rabelais, Cervantes, Molière, Lesage, Béranger et même Labiche se chargeaient tour à tour de le promener dans des pays variés et charmants. « Les pessimistes, disait-il finement, sont des gens qui ont le temps d'être malades : cela n'est pas mon affaire. » Bouchardat ne s'accorda pas le luxe de se croire malheureux. Quand il quitlait sa tâche, sa belle humeur résonnait sur ses lèvres souriantes. On l'a toujours connu, et nous l'avons toujours connu grave et distingué, mais aimant la plaisanterie fine ou forte : l'une et l'autre avec des variétés d'éclats de rire. H avait la philosophie de Roger Bontemps devenu docteur en médecine. Cette philosophie a son nom et sa date. C'est la philosophie des étudiants entre 1820 et 1830. Changez un mot dans ce couplet célèbre de Béranger, mettez travail au lieu déplaisirs, et Bouchardat pourra se peindre, en vous récitant ces vers :

Il est un Dieu : devant lui je m'incline, Pauvre et content, sans lui demander rien. De l'univers, observant la machine, J'y vois du mal et n'aime que le bien : Mais le travail à ma philosophie Révèle assez des cieux intelligents, Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.

Le Dieu des bonnes gens, qui aime la gaîtéet la liberté, ne lui permit pas de rester chez le pharmacien Lelms. auquel l'avait recommandé trop paternellement l'oncle Bouchardat d'Avallon. Lebas était un bon pharmacien

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vétérinaire, mais un vrai pharmacien de l'école scientifique de 1825, je veux dire consciencieux, un peu raide et sévère : un de ces pharmaciens qui préparaient euxmêmes leurs médicaments et ne les achetaient pas tout faits pour les livrer au public. Notre jeune homme prit un jour son parti, et de l'officine de Lebas émigra dans le laboratoire de Cadet-Gassicourt. C'était une nouvelle épreuve.

Cadet-Gassicourt était aussi un pharmacien, mais c'était un homme de lettres. Il était le centre d'une société choisie d'hommes distingués. Il avait fait pendant la Révolution des travaux littéraires, et sous l'Empire, des publications scientifiques. En 1812, il avait recueilli dans son Formulaire magistral une série d'ordonnances sorties des plus habiles mains. Plus tard, il devait s'occuper d'hygiène, de chimie agricole et même de physiologie végétale. Par une suite de circonstances, peut-être dehasards,Bouchardatdevaitreprendre les diverses voies parcourues par son premier patron. Ceci doit être noté.

Et pourtant un jour notre jeune homme quitte le laboratoire de Cadet-Gassicourt comme il avait quitté la pharmacie de Lebas. Convaincu qu'il lui serait impossible de se créer une situation digne de lui, s'il se consacrait aux occupations journalières et routinières du laboratoire, il prend une petite chambre près du Muséum, de compagnie avec son camarade Gagnard, qui devait retourner à A vallon exercer la médecine. Tout de suite, il se fait maître-répétiteur, enseignant le lendemain ce qu'il avait appris la veille, se résignant aux fatigues et aux privations, très heureux de pouvoir apprendre, de pouvoir parler, et ne doutant pas d'un avenir qu'il possédait dans le fond de sa vaste mémoire.

La botanique avait amusé son enfance, elle servait sa jeunesse, il la possédait et la professait spécialement. Elle le conduisit au Muséum dans la famille de Decaisne avec laquelle il resta très lié, et dans les salons d'une très grande dame, à laquelle il Unit par donner, trois fois par semaine, des leçons de botanique et, dit-on, même de poésie. Comme il était toujours au Muséum, causant, étudiant, professant, il rencontre Vauquelin qui l'autorise à venir dans son laboratoire travailler et continuer les études qu'il avait commencées chez Cadet-Gassicourt.

Chacun sait que l'œuvre de Yauquelin consiste en deux cent cinquante notes sur les sujets les plus divers, si bien que Yauquelin paraît avoir inspiré tous les chimistes qui lui ont succédé. Sous la direction de Yauquelin, Bouchardat se laisse glisser dans l'habitude de l'analyse pour l'analyse elle-même. 11 manipule savamment et sévèrement. Il commence des expériences sur les eaux potables de la Seine, et particulièrement sur trois sources d'Aval- Ion, reprend les expériences qu'avait faites Payen sur l'acide pectique pour transformer Facide pectique en acide oxalique et contrôle de nouveau les premières expériences de Yauquelin sur l'urine des diabétiques.

Yous voyez comment notre jeune étudiant, tout indépendant et tout original qu'il était, subit tour à tour l'influence de Cadet-Gassicourt et de Yauquelin. Il allait recevoir de Rostan l'empreinte décisive.

A cette époque, la jeunesse studieuse était partagée entre deux courants qui emportaient les uns au Yal-de- Gràce autour de Broussais et les autres à la Salpêtrière, autour de Rostan. Le succès semblait s'attacher àBroussais qui avait donné à sa doctrine le litre heureux de « médecine physiologique ». Broussais reconnaissait à la

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matière vivante une seule propriété qui se manifestait parle resserrement, et qu'il désignait par la contractilité. Au fond, les nerfs seuls étaient les agents de cette contractilité, qui conduisait les malades tantôt à la débilité, tantôt à l'irritation.

Rostan, au contraire, n'avait pour ainsi dire pas de système ; sa doctrine reposait sur l'étude des organes ; de telle sorte qu'on appelait sa médecine, la médecine organique, par opposition à la médecine physiologique de JBroussais. Rostan était un admirable professeur. Il ouvrit son premier cours libre en 1818. Son Traité d'hygiène date de 1822 ; et quand, suivant le flot de lajeunesse qui, dès huit heures du matin, se pressait à la Salpêtrière, Rouchardat entendit les leçons de ce grand orateur, il fut emporté par l'admiration. Il reconnut sa vocation, ses propres réflexions, ses propres sentiments. Etudier la médecine pour pénétrer les causes des maladies, c'està-dire l'hygiène; étudier la maladie par les organes et sur les organes, sans système préconçu; se dévouer passionnément à l'éducation de la jeunesse : tel était le spectacle que lui offrait Rostan; tel fut désormais le but de sa vie, et, par un de ces coups de fortune qui semblent un coup de la Providence, un jour de l'année 1866, le jeune interne de la Salpêtrière , devenu président de l'Académie de médecine, prononça l'éloge funèbre de son premier maître, avec l'autorité de sa fonction et les souvenirs de son cœur.

Rouchardat n'était pas homme à s'occuper des luttes médicales et à compromettre son temps dans de vaines discussions. Absorbé tout entier par la nécessité de suffire à ses besoins, de faire sa carrière et de conquérir ses grades, il travaillait avec un acharnement qui ne lui lais-

sait pas perdre une heure, IVommé le premier à l'internat en pharmacie, en 1827, il trouva dans l'indemnité qu'il reçut à l'hospice de la Salpêtrière et dans les leçons de plus en plus nombreuses qu'il donnait tous les jours à ses camarades, les forces suffisantes pour se pousser d'examen en examen et de concours en concours.

En 1832, il avait vingt-six ans. Le choléra régnait à Paris et il improvisa sa thèse de docteur sur les déjections des cholériques. Dubois, qui présidait sa thèse, venait de recevoir une lettre du duc de Luynes qui le priait de lui envoyer à Dampierre un jeune médecin capable de le soigner. « Tu partiras ce soir, dit-il, demande ce que tu veux, mais fais-moi honneur. » Bouchardat partit et, six mois durant, travailla à Dampierre. C'est à Dampierre qu'il fit son curieux mémoire sur la Panification de la pomme de terre, en collaboration avec son généreux client. C'est là qu'il prépara son agrégation de botanique à la Faculté de médecine, et le concours dans lequel il fut nommé pharmacien des hôpitaux (1834). Ce dernier titre le conduisit à l'hôpital Saint-Antoine, et de l'hôpital Saint- Antoine à l'Hôtel-Dieuoù il devait passer vingt-trois ans.

On est saisi d'étonnement quand on parcourt la liste des travaux qu'il a accumulés à cette époque, sur les points les plus divers des sciences naturelles ; on peut même se demander si cette variété de travaux n'a pas nui à sa réputation en dispersant l'attention publique. Tout s'explique, si l'on songe que Bouchardat lisait toujours, prenait des notes sur toutes ses lectures et les contrôlait

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