‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 3)Chapitre 55 sur 67 · POUR · texte numérisé non relu

POUR

SÉANCE DU 1er JUIN 1 889

Messieurs,

Je ne veux pas entretenir la Chambre des détails du budget, ni faire un discours sur la situation agricole ; je désire simplement, en évitant de m'engager dans le débat de chiffres ouvert entre M. Amagat et M. le ministre de l'agriculture, démontrer qu'en définitive le budget de l'agriculture eu France ne pouvait pas être le même en 1876 qu'en 1889, ni au point de vue des services ni au point de vue des dépenses, et qu'il a suivi d'année en année la même marche que les budgets de l'agriculture des peuples voisins. Ce ne sont nullement les circonstances atténuantes que je cherche à plaider devant vous, pour une augmentation de dépenses que j'envisage dans sou ensemble : nous nous trouvons en présence de mesures parfaitement justifiées, de mesures que toutes les

parties de la Chambre ont successivement votées sous le coup de raisons supérieures et sous l'influence du mouvement scientifique qui emporte dans le même sens les intérêts et les efforts de toutes les nations de l'Europe.

Je laisse donc de côté l'examen des services administratifs consacrés à l'agriculture depuis l'année 1876 qui est le point de départ, jusqu'à l'année 1889 qui estlepoint d'arrivée de la discussion ouverte par M. Amagat. Je vous rappelle seulement que le ministère de l'agriculture a été créé en 1881, que, depuis cette époque, tous les services se sont peu à peu organisés suivant les faits du jour et les besoins du pays, mais très souvent aussi suivant les bons exemples que vous ont donnés les législations étrangères.

La Belgique, par exemple, a suivi absolument la même marche que la France dans l'étude et la défense des intérêts agricoles au point de vue de l'action administrative. Sous l'impulsion d'un éminent directeur de l'agriculture, feu M. Ronnberg, qui partageait le zèle et les vues de notre distingué directeur de l'agriculture, M. Tisserand, la Belgique a créé une organisation administrative dans le même temps et dans les mêmes formes que la nôtre. Le ministère de l'agriculture belge a fonctionné presque au moment où le ministère de l'agriculture s'est constitué en France ; et ce n'est pas seulement une administration centrale, un ministère d'agriculture, ce sont des établissements d'enseignement, des institutions annexes, qui ont surgi par les mêmes raisons et se sont groupés autour du ministère pour augmenter son action.

J'avais sous les yeux, il y a quelques jours, le rapport du ministre de l'agriculture de Prusse, M. de Lucius. Ce

rapport, publié depuis deux ou trois mois, rend compte de l'administration agricole depuis 1 884 jusqu'en 1887. Vous y trouverez la Prusse organisée, au point de vue de l'administration agricole, comme la France et la Belgique, et poussant les associations agricoles et toutes les forces du gouvernement vers la pratique par la science.

Savez-vous ce qui se passe en Italie? Dans ce pays, sont établis aujourd'hui tous les établissements qui figurent actuellement à votre budget. Ce sont des universités, des cours d'agriculture, des stations agronomiques, des laboratoires de chimie, des écoles spéciales pour telle ou telle partie de la science; en un mot, l'enseignement agricole a été complètement mis sur pied en Italie, et pourtant, c'est à ce pays qu'on pourrait opposer les arguments financiers de M. Amagat; car dans les excellentes statistiques que publie le ministère d'agriculture d'Italie, on voit que peu d'élèves fréquentent les écoles et on devine que l'influence des diverses institutions que je viens d'énumérer a été jusqu'à présent très faible sur la situation économique de ce pays. Toutes ces difficultés n'empêchent pas que l'Italie a cru devoir marcher comme toutes les nations de l'Europe et constituer son outillage scientifique, tel qu'il existe à peu près partout aujourd'hui en Prusse, je l'ai dit. en Autriche et même en Russie.

Ace point de vue, le fait capital, c'est la constitution toute récente du département de l'agriculture aux Etats- Unis, du ministère fédéral de l'agriculture à Wasbington. Dans les attributions de ce département, la statistique des récoltes, l'étude des insectes utilesou nuisibles, l'acclimatation des plantes et l'analyse chimique des engrais tiennent le premier rang. C'est là un événemnil

très digne de remarque parce qu'on ne peut pas dire que dans la démocratie américaine on fait, à proprement parler, de l'agriculture officielle, et qu'on ne fait pas de l'agriculture pratique.

J'entendais tout à l'heure M. Amagat affirmer que l'administration n'avait pas un rôle efficace à jouer dans l'économie rurale, qu'elle n'avait pas exercé une influence sérieuse sur la destruction du phylloxéra et qu'en général les besoins, les intérêts particuliers, l'initiative individuelle étaient les seules causes et la raison finale de tous les progrès.

Je ne puis accepter cette opinion. L'histoire des dernières maladies de la vigne me donne cent bonnes raisons pour la combattre et prouver ce que peut faire l'action combinée de l'administration et de la science dans la pratique de la vie agricole. Les nomsdeMM.Duchartre, Dumas, Cornu, et de bien d'autres, se pressent sur mes lèvres quand je pense aux maladies de l'oïdium et du phylloxéra. Je renvoie simplement à la lecture des journaux et des recueils scientifiques de l'étranger, pour mieux honorer ceux qui ont dirigé, avec le concours de l'administration, la grande œuvre de la reconstitution de nos vignobles français.

Dans cette œuvre, et je suis bien dans le vif de mon sujet qui est de démontrer l'utilité pratique de l'enseignement scientifique, je trouve au premier rang l'école de viticulture pratique de Montpellier et je lui rends hommage. Cette école, par ses recherches, ses études, ses leçons, ses expériences, a pris une part des plus importantes, des plus décisives dans la lutte pour la destruction du phylloxéra et pour la régénération de nos vignes. Sa réputation est européenne.

o\2 DISCOURS

Je ne veux pas quitter cette matière de la vigne qui fournit à mon argumentation des exemples irréfutables, sans vous citer la maladie parasitaire du mildew, que les députés du Midi connaissent mieux que moi. Ils savent que le remède a été presque instantanément découvert et aussitôt appliqué. Une autre maladie, le black-rot, se déclare l'année dernière : elle va frapper d'un nouveau coup notre viticulture. M. Prillieux, le savant professeur de pathologie végétale de l'Institut national agronomique, applique la bouillie bordelaise, et cette maladie trouve aussi son remède. Dira-t-on que la science n'est pas venue au secours de la pratique?

Dans cet ensemble de faits, qui résume l'histoire des dernières maladies de la vigne, accordez-moi que j'ai justifié absolument la nécessité, pour le progrès agricole, de combiner l'action de l'administration et de la science î

Il ne faut donc pas se confier seulement à l'initiative privée. Dans ce temps de vapeur et d'électricité, cela n'est plus possible. Le temps, les mœurs, les conditions du travail et de la vie sont changés. Il faut marcher, marcher encore, appeler tout le monde à son secours, provoquer l'action combinée des institutions scientifiques et des associations agricoles, soutenue elle-même par la propagande de la presse quotidienne et spéciale. C'est par ce mouvement général, qui unit toutes les forces vives d'une nation dans un but commun, qu'on sert le le travail et q^on peut l'emporter dans le combat de la vie que se livrent les peuples de l'Europe.

Plus nous avançons dans le siècle, et plus nous voyons chaque nation chercher avec un acharnement incroyable les moyens de produire elle-même tout ce qu'il y a de

bon dans les autre pays. En Allemagne, nos vins de Champagne sont attaqués; on confectionne en ce moment une boisson, Je « sect », que les Allemands trouvent excellente, ce qui se comprend de leur part, et avec laquelle ils comptent supplanter nos vins de Champagne, sans y réussir d'ailleurs. D'autre part, ils font en ce moment des alcools qu'ils appellent tout simplement cognacs fine Champagne, et qui sont peut-être excellents.

D'Italie et d'Espagne il est venu récemment, nous dit-on, des gens, envoyés par les négociants en vins de ces pays, qui ont pénétré dans les chais de la Gironde et ont tenté de surprendre les moyens de fabriquer nos vins de Bordeaux.

En Angleterre, on nous a enlevé également des ouvriers qui savent faire maintenant nos bons fromages, le brie, lecoulommiers, le camembert. Ces produits nous reviennent aujourd'hui sous des noms français. Tous ces faits sont d'hier.

Aussitôt qu'un savant a indiqué un nouveau procédé, aussitôt qu'il s'est produit dans le monde une découverte qui peut influer sur une des parties de l'alimentation publique, le télégraphe l'annonce, la presse le répète, et immédiatement partout, en Europe, en Amérique, cette découverte est essayée et appliquée. Comment ne serions-nous pas d'accord pour déclarer que nous devons être toujours armés contre la redoutable concurrence que nous suscite l'activité des intérêts contraires?

Un membre à droite. — Mais nous ne protégeons même pas notre marché national !

M. Louis Passy. — Nos savants sont les premiers du monde. Ils font notre fortune en faisant leur gloire, et

nous ne serions pas toujours tous prêts à profiter de ces découvertes qui, à chaque instant, modifient les conditions de production dans toutes les parties de l'économie rurale? Est-ce possible? Soyons prêts, soyons armés, soyons outillés. Mais cet outillage, où est-il ? où peut-il être? Où est le secours? où est le salut? Il est dans les sociétés savantes. Il est dans les associations agricoles ; il est dans la presse; il est aujourd'hui dans l'organisation administrative du ministère de l'agriculture.

Je reviens donc à cette pensée, — et c'est ma conviction profonde, — que la création et le développement du ministère de l'agriculture sont les conséquences d'une évolution économique et d'une révolution scientifique, et que l'agriculture contemporaine comporte des institutions nouvelles, institutions que nous devons adopter, si nous ne voulons pas nous trouver dans une situation singulièrement inférieure, et même si nous voulons simplement contribuer à la prospérité de notre pays.

Vous faut-il de nouveaux exemples ? Il y a un an, notre excellent collègue, M. Charles Chevalier, est monté à la tribune, au nom des députés de la Normandie, pour vous demander des secours pour nos pauvres cultivateurs qui avaient été ravagés par les mans. On en a ri tout d'abord; le man, c'est pourtant le phylloxéra du Nord ; le ver blanc, c'est la larve du hanneton ! Vous n'avez pu trouver dans le budget la somme nécessaire pour fournir quelques secours ; mais si vous n'avez pas donné en argent ce qu'on demandait pour les agriculteurs de la Normandie, vous le leur avez donné par la loi du 24 décembre l!

Cette loi a accordé au ministre de l'agriculture un

pouvoir nouveau, qui est de mettre en mouvement toutes les forces administratives pour combattre l'invasion des végétaux et des animaux nuisibles. M. le ministre de l'agriculture, sollicité par les associations agricoles, car je ne veux pas en cette circorstance séparer leur action de l'action de l'administration; M. le ministre a écrit à tous les préfets de faire appel aux conseils généraux et de déclarer la guerre aux hannetons. Eh bien, cette guerre a déjà produit des effets considérables. Le conseil général du département de Seine-et-Marne a voté plus de 100,000 francs pour la destruction des hannetons. Dans d'autres départements, on a voté des sommes également importantes. C'est le commencement d'une campagne qui devra se poursuivre pendant quatre ou cinq ans ; mais, au bout de ces cinq années, la France, qui était la terre promise des hannetons, deviendra leur terre d'exil et, j'espère, leur tombeau. Oui, il faut le rappeler, chaque pays a ses insectes nuisibles. Les hannetons, à tout autre pays, préfèrent la France, et des statisticiens émérites n'hésitent pas à chiffrer les pertes qu'ils font subir dans les années de leur invasion par des centaines de millions!

Et d'autre part, voyez le spectacle qu'à cette heure même nous donnent les autorités et les cultivateurs de l'Algérie. On est encore venu vous demander des secours l'année dernière pour les ravages causés par les sauterelles; vous avez donné 600,000 francs ou 1 million, je ne me rappelle plus le chiffre. Aujourd'hui, M. le gouverneur général de l'Algérie a entrepris une véritable expédition militaire contre les sauterelles; le gouvernement et la population leur ont déclaré aussi la guerre, et je voyais ces jours-ci, dans les journaux algériens, qu'on

se préparait à lancer contre la foule innombrable de ces animaux trois ou quatre mille hommes. Cette expédition nerappelle-t-ellepas l'époque romaine, où l'on employait les légionnaires aux travaux de l'agriculture? Hâtonsnous d'ajouter que les Romains n'avaient pas avec eux la science moderne qui, par ses instructions précises, a dicté le plan de campagne et l'ordre de la bataille de 1889.

Me résumer est facile. Le ministère de l'agriculture n'est pas la création d'un parti ni d'un gouvernement : c'est une nécessité de la vie moderne, c'est un organisme de la politique économique de l'Europe. Dépenser quelques millions de plus ou de moins doit être l'objet de l'attention des financiers; mais il est des dépenses inévitables, et par bonheur il est des dépenses inévitables qui sont productives. J'ai pris l'exemple de la destruction des animaux nuisibles et des maladies parasitaires, pour indiquer les avantages qu'on peut tirer de l'action gouvernementale dirigée par la science. J'aurais pu multiplier les exemples et fortifier encore vos convictions. Voilà ce qu'il importait de dire pour donner à la discussion un tour nouveau et son vrai caractère. Je terminerai en remerciant M. le ministre d'une parole qu'il a prononcée tout à l'heure. Quoi qu'il en dise, je crois bien difficile que la politique ne joue pas quelquefois un rôle dans les affaires agricoles, puisqu'elle en joue un si grand dans les allai res de ce monde; mais M. le ministre s'en est absolument défendu. 11 a neutralisé, si je puis dire, par patriotisme, le département à La tête duquel il est placé, el j'en prends acte.

Cette pensée de haute impartialité ne m'étonne pas au moment où des congrès se proposent de réunir, à l'ombre

de l'Exposition universelle, tous les délégués du monde agricole. Il faut que le ministère de l'agriculture prenne en France et garde le caractère que lui ont donné les autres nations de l'Europe. Il faut qu'il soit et qu'il demeure purement et simplement le défenseur, l'interprète et le serviteur de la science.

DES

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