DEPUIS LE 31 MAI 1888 JUSQU'AU 10 JUIN
Mes cheks confrères,
Je crois remplir un devoir et répondre à vos vœux en commençant le compte rendu des travaux de l'année 1888-1889, par un hommage solennel à la mémoire vénérée de notre ancien président M. Chevreul; vous avez pensé qu'en signe de deuil nous devions laisser au milieu de nous sa place vide pendant quelque temps et nous recueillir avant de lui donner un successeur.
Moi-même, je me sentais dans l'impuissance de faire valoir dans un éloge l'importance de ses œuvres et de faire briller l'éclat de ses services. Les circonstances sont venues à mon secours et m'ont imposé la conduite que les convenances me conseillaient de suivre. La famille
de M. Chevreul m'a prévenu qu'elle désirait me confier les notes biographiques que ce dernier a laissées et les lettres qu'il a échangées avec les plus illustres savants de l'Europe. Je ne sais ce qu'il conviendra de choisir dans ces précieux manuscrits, pour rehausser la gloire de M. Chevreul ou pour la consacrer par des preuves nouvelles et originales, mais je veux partager avec vous, mes chers confrères, la grande fortune qu'on veut bien me réserver. Vous pouvez être assurés que votre Secrétaire perpétuel ne négligera rien pour rendre à votre ancien président perpétuel les honneurs qui lui sont dus.
Ces réserves se concilient aisément avec la nécessité de fixer vdès aujourd'hui le caractère de l'influence que M. Chevreul a exercée pendant cinquante ans sur la Société nationale d'agriculture. La régularité d'une vie composée de jours se poursuivant à travers les années dans les mêmes devoirs et dans les mêmes occupations le maintint pour ainsi dire d'une seule pièce pendant ce siècle tout entier. Les événements de la politique, les tentations de l'ambition, les affaires de la vie ne Font jamais détourné de la voie droite qu'il s'était tracée. L'homme et l'académicien s'étaient confondus en lui par le génie naturel et les habitudes quotidiennes, à ce point qu'il vivait uniquement pour la science et que la science l'a fait vivre pour elle. Comment s'étonner que, placé à la tête de notre Compagnie, il ait travaillé à lui donner les ressorts et à lui imprimer les mouvements qui règlent l'existence de toutes les Académies? Comment n'aurait-il pas regardé comme un titre d'honneur d'avoir donné à la Société d'agriculture une existence scientifique en la divisant en sections et d'avoir, par cette divi-
sion même, créé une Académie des sciences agricoles sans le titre? C'est évidemment le point qu'il fallait mettre en lumière le jour où nous sommes tenus de saluer le drapeau que Chevreula tenu pendant un demi-siècle au nom de la Société d'agriculture. Ce drapeau, c'est celui de la science; nous n'en avons pas d'autre; car, plus je réfléchis aux destinées futures de l'agriculture, plus je demeure convaincu que, dans ce grand art de fournir à l'alimentation des hommes, il convient de moins en moins de faire un départ entre la pratique et la science. Dans l'avenir, savoir sera pouvoir. Le praticien devra être savant et le savant devra être praticien, si tous deux veulent être agriculteurs.
Si notre président, M. Chevreul, a rendu à notre Compagnie le plus éclatant service en groupant dans les cadres de nos Sections les hommes les plus capables d'apporter dans chaque partie du domaine agricole le secours de leurs observations ou de leurs travaux, vous aurez quelque indulgence pour votre Secrétaire perpétuel qui est chargé de parcourir chaque année les parties principales de ce domaine immense et d'en constater l'état tout en recueillant vos leçons.
Quand on examine successivement les sujets qui ont été traités depuis un an, on s'aperçoit aisément qu'en l'absence de grandes découvertes, de grands mouvements d'opinion, de grandes épidémies, on s'est appliqué à consolider le terrain acquis par la science et à le cultiver d'une manière féconde. Les discours prononcés dans les comices agricoles, par beaucoup de nos confrères, caractérisent bien cette situation, et je me fais un plaisir de citer celui que vient de prononcer, à Trévoux, M.deMonicault. Laissant de côté la question des labours, on s'esl
occupé de la question des engrais : c'est-à-dire de l'alimentation de la terre.
Nos illustres confrères de l'Académie des sciences, MM. Berthelot et Schlœsing, poursuivent leurs études touchant les relations de la terre avec l'atmosphère et particulièrement l'action de l'azote sur la végétation des plantes. Sur ce terrain, ils sont rejoints parles botanistes, comme nous l'a montré M. Duchartre, et par tous ceux qui s'occupent des problèmes de la chimie organique ou de la physiologie végétale. Ce serait véritablement commettre une imprudence et même marquer de la présomption que d'aborder ou d'avoir l'air d'ébaucher dans un compte rendu rapide des problèmes aussi graves et aussi complexes. Nos confrères me permettront de suivre et de louer leur travaux sans m'y arrêter et, au lieu de tourner mes regards vers le ciel et dans les régions de l'atmosphère, de les fixer uniquement vers la terre que laboure le cultivateur et que dans un moment il compte alimenter et enrichir par des engrais judicieusement appropriés .
La question des engrais qu'a récemment traitée avec tant d'autorité, dans un ouvrage capital, aujourd'hui achevé, notre confrère M. Miïntz, avec la collaboration de M. Ch. Girard, est donc perpétuellement à Tordre du jour; mais peut-être fait-elle plus de bruit dans les discussions scientifiques qu'elle ne produit d'effet dans la pratique de l'agriculture. Elle est tellement importante qu'on ne doit jamais se déclarer édifié et satisfait.
Et, d'abord, il faut parler des phosphates. Entre le mémoire célèbre présenté à l'Académie des sciences en 1855, par M. Ch. de Molon, touchant la découverte des gisements de phosphate de chaux et l'application des phosphates minéraux par leur simple réduction en poudre
impalpable, et le très important travail du service des ponts et chaussées inséré dans la statistique minérale de 1887, que M. Daubrée a fait valoir dans un rapport spécial, quel progrès! quelle série d'efforts heureux! et quelle suite de services rendus à l'agriculture ! La France possède dans son sein des trésors dont elle a pris possession et dont elle ne connaît pas assez la valeur : car il est de notoriété publique que l'Angleterre et l'Allemagne nous enlèvent les phosphates riches de la Somme. Dans ce mouvement de découvertes et d'études, l'industrie des superphosphates est née et s'est développée, et comme, en définitive, il est très difficile, pour ne pas dire impossible de déterminer dans quelle mesure l'acide phosphorique est assimilable dans un sol, il se trouve que tel sol sera plus économiquement traité parle phosphate de chaux naturel réduit en poudre, et tel autre plus avantageusement par le phosphate traité par les acides. Cette question, posée par M. Boitel, discutée par MM. Risler, Gatellier, Michel Perret, nous paraît avoir été tranchée par MM. Miïntz et Berthelot. Il est évident que la composition du sol doit influer sur l'état du phosphate qu'il est nécessaire d'y employer. Si le sol contient de la matière organique en quantité notable, comme dans les terres acides, il vaut mieux, au point de vue de la dépense, employer les phosphates naturels, parce que l'assimilation se fait heureusement et que l'opération coûte moins cher; mais si le sol au contraire est calcaire, il semble que les superphosphates doivent être employés de préférence, parce que le phosphate naturel y manquerait de dissolvant et resterait immobile dans la terre sans trouver le moyen d'aller chercher la plante qui l'attend.
En résumé, on peut dire que la teneur des terres en
acide phosphorique est très variable, que les terres d'origine granitique en sont pauvres, que les terres d'origine volcanique en sont riches et que les terres calcaires en contiennent des proportions moyennes. Comme conclusion, M. Risler avance que la végétation forestière est la véritable destination des terrains pauvres en acide phosphorique.
Ces conversations scientifiques ont été soutenues par les comptes rendus d'expériences faites sur des champs de démonstration. Parmi ces comptes rendus, comment ne pas citer la communication de notre confrère M. Gatellier au nom de la Société d'agriculture de Meaux? M. Gatellier déclare que, dans les terrains de l'arrondissement de Meaux, il y a plus d'avantage pour les cultivateurs à employer des superphosphates à haute dose que du fumier après défrichement de trèfle ou après un récent défrichement de luzerne.
Parmi les engrais dont la presse et l'opinion publique se sont particulièrement occupées, il convient de citer le sulfate de fer. C'est, vous le savez, M. Margueritte- Delacharlonny qui a été le promoteur de cette campagne retentissante pour laquelle il a trouvé des arguments dans les travaux de physiologie végétale d'un savant distingué et peu connu, M. Eusèbe Gris. C'est le cas de dire qu'il ne faut pas trop prouver et que la mesure est une condition du succès. Vous reconnaissez volontiers que le sulfate de fer, répandu à doses variables sur les prairies, détruit la mousse ainsi que la cuscute dans les trèfles et les luzernes, qu'il a de grands avantages dans la culture des choux fourragers, que son action est certaine contre la chlorose de la vigne et qu'il semble avoir la faculté de rajeunir les arbustes; mais plusieurs de nos
confrères, notamment M. Prillieux, nous ont apporté les résultats des expériences de MM. Schribaux à Joinvillele-Pont, Berthault à G ri gnon et Garola dans l'Eure-et- Loir; enfin M. Gatellier nous a fait connaître les échecs éprouvés par M. Yiet à Rouge ville (Seine-et-Marne) ; tous déclarent qu'il ne faut pas se hâter de conclure, et qu'il convient de préciser les cas où le sulfate de fer peut agir utilement. Quant au mode d'action du sulfate de fer, la lumière est loin d'être faite. Notre confrère M. Michel Perret a cherché à expliquer cette action en attribuant des effets différents suivant la profondeur à laquelle cet élément se trouve placé dans le sol.
Il n'a rien été signalé de particulier cette année à l'égard des autres engrais chimiques : les scories phosphatées, le nitrate de soude, la potasse et les divers résidus de la ferme et de l'industrie. Je dois dire cependant que M. Dehérain a cherché à définir dans quelles circonstances le sulfate d'ammoniaque pouvait être utilement employé comme source d'azote et dans quel cas au contraire son emploi offrait des dangers. Le sulfate d'ammoniaque doit être réservé aux terres humides ou très fraîches ; dans les terres sèches on doit donner la préférence au nitrate de soude.
Tout le monde sait aujourd'hui que la question des engrais a été l'une des premières causes de la formation des syndicats. Le cultivateur a appris non seulement l'importance des divers engrais, mais dans ces associalions de défense il a vule moyen d'échapper aux fraudes. C'est un fait considérable que cette éducation du cultivateur et que la volonté de discerner lui-même les engrais qui conviennent le mieux à sa terre. Il n'est pas raie de voir des cultivateurs intelligents, au lieu
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d'acheter des engrais composés, préparer eux-mêmes leurs mélanges ou leurs combinaisons avec du fumier de ferme. Ces combinaisons leurs sont indiquées par les livres, les revues et les journaux, et la terre est devenue un laboratoire dans lequel chacun fait son éducation à ses dépens. C'est le progrès.
Ce qui est vrai des engrais est particulièrement vrai des semences, des graines, et des variétés de plants. Vous allez voir se dessiner le courant des préoccupations agricoles. N'est-ce pas un signe des temps que cet appel fait par la station expérimentale de la Caroline du Sud pour constituer un étalon normal pour les semences? Nous possédons bien des étalons pour contrôler les poids et mesures, des titres à titrage défini pour la valeur des monnaies, des échantillons de vins classés pour servir de terme de comparaison aux autres vins; pourquoi ne tenterait-on pas de déterminer les conditions essentielles de la pureté et de la vitalité des semences? C'est un travail très difficile auquel sont conviées toutes les associations scientifiques des deux mondes. Quel que soit le résultat de cette tentative, elle est digne de considération et révèle d'une manière saisissante la préoccupation des cultivateurs de l'Amérique comme elle devrait être un objet d'étude pour les savants de l'Europe.
En résumé : bonnes semences, bonnes graines, bonnes variétés; étude de ces variétés au point de vue du rendement et de la qualité de la récolte; voilà les sujets qui ont attiré et dominé l'attention des savants et des cultivateurs et rempli une grande partie de vos séances. La France, avec 7 millions d'hectares cultivés en blé, ne suffit pas, année moyenne, à la nourriture de ses habitants. Tout l'effort de la presse scientifique a été de
persuader aux cultivateurs qu'à l'aide d'engrais judicieusement employés, nous pouvions augmenter considérablement le rendement à l'hectare. A la tète de cette campagne, il n'est que juste de nommer M. Grandeau, dont les articles et les conférences sont depuis longtemps l'objet de l'attention publique. Mais cette augmentation de la production ne suffit pas encore : il faut améliorer la qualité. Ces considérations ont conduit MM. Gatellier et Lhôte à rechercher les causes de la richesse en gluten du blé. C'est une question qu'avait déjà étudiée notre confrère M. Aimé Girard et que M. de Vilmorin avait en partie résolue par la création de ses blés Dattel et Lamed. Les expériences auxquelles se sont livrés MM. Gatellier et L'Hôte tendent à démontrer qu'il est possible d'augmenter par la culture la richesse du blé en gluten et que cela dépend de la proportion d'azote par rapport à l'acide phosphorique qui se trouve dans l'engrais. D'après une autre série d'expériences, la richesse en azote du blé correspond à la richesse en azote de la farine provenant de ce blé ; enfin M. Gatellier, en examinant l'influence des variétés de blé sur leur richesse en gluten, a tiré cette conclusion que la quantité de gluten du blé de mars est supérieure à celle des blés d'automne, et qu'il n'y a aucune relation entre le rendement d'une variété et sa richesse. C'est dans le même ordre d'études qu'on peut noter la découverte d'un nouvel aliment pour les malades et les enfants, la fromentiae que M. Doulliot, préparateur au Muséum d'histoire naturelle, tire du germe ou embryon du blé qu'on s'efforçait autrefois et qu'on s'efforce de détacher du grain pour le rejeter dans les déchets de la meunerie. Séparé, le germe peut être utilisé par une préparation spé-
ciale ; mêlé à la farine il en compromet la conservation.
La Société a toujours regardé comme un devoir de constater, d'étudier, de comparer la culture des diverses variétés de blé connues par leur supériorité sous le rapport du rendement, du poids, de la richesse en gluten, de la nature de la paille, de la résistance à la verse ou aux maladies parasitaires.
Parmi les agriculteurs dont il convient de louer sans réserve les expériences répétées touchant la culture du blé et dont les noms reviennent chaque année dans les discussions de nos séances et dans les comptes rendus annuels, il est juste de citer M. Mir, dans l'Aude, qui conseilleaux cultivateurs du Midi de faire eux-mêmes la sélection de leurs semences et d'opérer sur des variétés acclimatées; M. Raulin, directeur de la station agronomique du Rhône, qui nous apprend que des semences de blé de Suède ont moins bien réussi que des semences de blé d'Espagne; M. Millon, à l'école des Merchines (Meuse) ; MM. Beaussire et Ayraud, dans la Vendée; M. Pilorge> dans le Finistère; M. Florimond Desprez, directeur de la station expérimentale de Capelle (Nord) et M. Pagnoul dans le Pas-de-Calais, dont les travaux d'une si haute valeur ont été relevés par l'exposé de notre éminent confrère, M. Peligot. Quant à MM. Porion et Dehérain, vous les connaissez de longue date. Les premiers ont institué, pour une seule et même variété de blé à épi carré, des expériences comparatives sur un certain nombre de points répartis sur le territoire français, exécutées chacune sur des étendues qui leur donnent une portée pratique que ne sauraient offrir des essais sur des lots restreints de terre. Les expériences de MM. Porion et Dehérain, commencées il y a plusieurs années, doi-
vent être suivies pendant un nombre indéterminé d'années consécutives chez les mêmes cultivateurs ou expérimentateurs en fournissant graduellement des moyennes de résultats destinées à porter la conviction chez les cultivateurs les plus timides ou les plus réfractaires.
Il serait à désirer qu'une méthode expérimentale semblable fut adoptée dans les essais relatifs à chacune de ces plantes qui appartiennent à la culture améliorée et dont l'adoption s'impose à la culture intensive ; c'est le meilleur moyen de combattre efficacement la concurrence étrangère.
Dans cette matière, notre Compagnie possède un excellent maître, M. de Vilmorin qui, par des moyens particuliers de contrôle et de recherches rend de très grands services aux cultivateurs et les dirige au milieu de ce dédale de variétés anciennes et nouvelles, sélectionnées ou non, que son Catalogue méthodique et synonymiqae des froments vient de classer scientifiquement. Dans un autre ouvrage, plus ancien, sur les meilleurs blés, M. de Vilmorin avait fait connaître les principales races usuelles de blé et en avait indiqué les caractères et les mérites respectifs. Le nouveau Catalogue a pour objet de dresser l'état civil, les degrés de parenté et de ressemblance, en un mot de recueillir les certificats d'authenticité des diverses variétés de blés.
Les plantes fourragères ont été l'objet de communications bien intéressantes. Moi-même, j'ai cru devoir vous présenter une note sur la récolte des graines de plantes fourragères en 1888, récolte qui avait été fort mauvaise en Europe à cause de la température humide de la dernière saison, et en Amérique à cause de sécheresses excessives. D'autre part, nous avons appris, dans une
note fournie par M. Schribaux et lue par M. Prillieux, que les semences fourragères de la dernière récolte en général n'étaient guère inférieures comme qualité à celles des années précédentes, si elles l'avaient été en quantité, et il nous a été donné par la même occasion d'utiles avis sur la résistance relative des plantes issues de semences et sur les différences entre leurs facultés germinatives.
Parler des plantes fourragères devait nécessairement nous amener à reprendre une des questions savamment traitées dans le récent et savant ouvrage de notre confrère M. Boitel. A L'occasion d'un travail distingué de M. Fream sur les prairies et les herbages en Angleterre, que M. Duchartre a bien voulu analyser devant vous, M. Boitel a constaté qu'en France comme en Angleterre, les conclusions sont les mêmes. Les meilleures plantes que l'on rencontre dans les meilleures prairies sont le ray-grass parmi les graminées et le trèfle blanc parmi les légumineuses. Tous les herbages renfermant du trèfle blanc sont favorables à l'engraissement.
Cette question des légumineuses fourragères a été traitée au point de vue des terrains acides, par M. Paul de Mondésir, dans un mémoire présenté à l'Académie des sciences et que M. Schlœsing a résumé devant vous. M. Boitel avait dit : « Le calcaire est nécessaire au développement des légumineuses. » M. de Mondésir distingue : il ne nie point l'heureuse influence du calcaire sur les légumineuses fourragères; mais si ces plantes trouvent dans le sol du phosphate, et de la potasse, elles peuvent se contenter de la chaux qui est combinée avec les matières mimiques. Dans des pro-
blêmes si délicats, le fond étant donné, chacun peut varier dans les nuances d'opinions et avoir également raison.
L'année 1888 n'a généralement pas été favorable à la récolte des pommes de terre. Un printemps tardif, des pluies presque incessantes du 8 juin à la fin de juillet, puis deux mois de sécheresse, ont fait surgir dans beaucoup d'endroits la maladie spéciale des pommes de terre.
Le bon exemple est contagieux et finit par rendre chacun clairvoyant. De divers côtés, de simples cultivateurs s'étaient demandé si l'on ne pourrait pas avec avantage appliquer à la pomme de terre, comme on l'applique à la vigne, la bouillie bordelaise, et ils ont essayé et ils ont réussi. M. Prillieux a ajouté à ces tentatives isolées l'autorité de ses expériences et la marque de sa personnalité.
Dans la pomme de terre comme dans les autres cultures, le choix de la variété a une influence énorme sur la récolte. Les variétés qu'on cultive sont en général de médiocre qualité au point de vue de la richesse en fécule. Toujours on a visé plutôt la résistance à la maladie que le rendement et la richesse. haCha?"don est dans ce cas. Cette année, il était impossible qu'on ne tentât pas quelques recherches sur les meilleures espèces de pommes de terre, au moment où toutes les plantes alimentaires étaient étudiées à ce point de vue. Des expériences bien conduites par M. Paul Genay et par M. Boursier ont paru donner l'avantage aux variétés Early [iegent, Canada et Institut de Beauvais. En Belgique, on a prôné les variétés Juno et Odln; M. Aimé Girard a mis au premier rang la pomme de terre allemande, liichter imperator. Chacun prêche pour le saint qui l'a fait réussir, et toutes les dévotions sont permises.
C'est à notre confrère M. Aimé Girard que revient le grand honneur d'avoir élevé cette année un véritable monument à la culture de la pomme de terre.
« L'Allemagne, a-t-il dit, produit chaque année 4 millions d'hectolitres d'alcool et c'est sur la saccharification de la pomme de terre que les trois quarts de cette production reposent. En France, la situation de la distillerie est bien différente. Pour produire les 2 millions d'hectolitres que nos statistiques officielles accusent, celle-ci doit aujourd'hui importer de l'étranger plus de 2,500, OOOquin- -taux de grains et surtout de maïs. Cette différence dans l'allure des deux industries s'explique par la différence du rendement agricole et de la qualité de la pomme de terre dans l'un et l'autre pays. » Pour obtenir un meilleur rendement et faire figurer désormais en France la pomme de terre parmi les matières alcoolisables, M. Aimé Girard conseille de consacrer à cette culture des terres de bonne qualité, de les labourer profondément, de leur donner une fumure appropriée à leur composition. Tout cela est conforme aux règles générales de la culture. Il faut ensuite planter de bonne heure, en lignes avec espacements bien réguliers, des tubercules de grosseur moyenne pris parmi ceux qu'a fournis sur la culture entière la sélection des touffes à grands rendements. Il est très juste de noter que M. Andouard s'étant posé la question de savoir quelle action pouvait exercer le volume des pommes de terre servant de semence, s'était de son côté prononcé pour les pommes de terre de grosseur moyenne. M. de Vilmorin a présenté et appuyé les notes de M. Andouard en rappelant que ces expériences s'accordent avec les usages des praticiens; sur ce point, tout le monde est d'accord. L'effet beureux de la sélection en
matière de froment a été relevé par M. Desprez dans des termes conformes à la doctrine de M. Aimé Girard sur la pomme de terre. Il est aujourd'hui reconnu que, dans la même variété, la récolte qui a été produite par des grains et des épis choisis rapporte davantage en grains et en paille que celle qui a été ensemencée avec des grains tels que les a donnés la récolte.
Il ne me reste plus qu'à relever dans le mémoire de M. Aimé Girard l'étude physiologique du développement progressif de la plante. Nul ne pouvait traiter ce sujet d'une manière plus délicate et plus sûre, et quand il termine en disant que dans les feuilles il faut chercher l'origine de la fécule et très probablement de la saccharose ou d'un sucre analogue qui en représente la forme initiale, on ne peut s'empêcher de songer que dans la betterave à sucre comme dans la vigne, c'est encore dans les feuilles que s'élabore le sucre : et voilà un fait d'ordre général définitivement acquis à la science.
Dans le Nord, la question de la betterave a continué à être étudiée au même point de vue des races et des semences. La Société a suivi avec intérêt les travaux persévérants de MM. Violette et Florimond Desprez. D'une part, ces agriculteurs, après trente années d'essais, déclarent qu'il est impossible d'accroître dans la grande culture industrielle la richesse au delà d'une certaine limite, etquela richessemaximumestd'environl8 p.100. On sait que M. Georges Ville affirme que la richesse des betteraves peut atteindre et dépasser le titre de 22 p. 100 de sucre. D'autre part, MM. Violette et Florimond Desprez soutiennent qu'on peut obtenir des races de betteraves hâtives, riches, propres à être employées en sucrerie au début de la campagne : ce qui permettrait
au cultivateur d'échelonner ses récoltes et au fabricant de répartir sa fabrication sur une période plus longue, sans courir le risque de voir les racines exposées à se détériorer.
Quant à la valeur de la betterave française comparée à la betterave allemande, elle est jugée. Depuis 1884, nous avons appris que la production d'une betterave à haute teneur saccharine n'est pas le privilège du sol allemand, qu'elle dépend de la nature de la graine et de son appropriation au sol, de l'assolement, de la fumure, du rapprochement des plantes, en un mot de tous les soins culturaux,et que sur tous ces points la France a voulu réussir et qu'elle a réussi.
On s'est beaucoup occupé cette année delà culture de l'orge, si ce n'est dans les champs, au moins dans la presse. C'est notre savant confrère M. Tisserand qui, dans un article très remarqué, a mis l'attention publique en éveil et en mouvement, autour d'une culture qui pourrait donner de sérieux protits. Dans un temps où la vigne est malade, la pomme et l'orge, c'est-à-dire le cidre et la bière doivent être en honneur. Il ne faut pas oublier que la belle orge, l'orge de brasserie, est toujours payée cher et comptant par les brasseurs anglais; mais pour faire de la belle orge, il faut se procurer de la bonne semence. Ici encore se pose le problème de la sélection. Qu'il s'agisse de blé, d'orge, de pomme de terre, c'est toujours la même règle, la règle du bon sens qui l'emporte et s'affirme.
Ce n'est pas le lieu de professer sur la meilleure culture de l'orge, mais c'est le cas de rappeler que les orges de choix atteignent fréquemment, par quintal, le prix du blé; or, comme le rendement de l'orge dépasse en
moyenne le rendement du blé d'un bon tiers quand sa culture est soignée, il suit de là que cette céréale peut donner de beaux bénéfices.
Le courant d'études qui porte l'attention des agriculteurs et des savants vers la recherche des bonnes semences et des bonnes variétés devait nécessairement profiter au développement des cultures spéciales et à l'acclimatation de plantes étrangères. La Société est admirablement placée par la fidèle correspondance de notre confrère, M. Naudin, directeur de la villa Thuret, à Antibes, et par les communications incessantes de notre confrère, M. Cornu, directeur des cultures du Muséum, pour suivre les essais et pour ainsi dire l'histoire des plantes nouvelles et les progrès de l'arboriculture fruitière. Yous vous rappelez les lettres que M. Naudin nous a écrites pour nous apprendre que le Pmtzia virgata, employé pour nourrir les moutons dans la région du Cap de Bonne-Espérance, pouvait s'acclimater et rendre des services en Algérie ; qu'on pourrait voir réussir en France et surtout en Algérie le Iihus verniczfera, ce producteur du beau vernis connu sous le nom de laque du Japon et expédié par M. Sarazin, attaché à la légation française de Tokio; que la pomme de terre Pureka de Bolivie prospérait à Antibes et qu'on devrait bien faire venir des tubercules du Chili ; que le Lespedeza striata, légumineuse fourragère renommée au Japon et non moins estimée dans le Sud des Ftats- Unis où elle a été introduite sous le nom de Trèflte du Japon, ne réussit pas en France, parce qu'elle perd dans le pays d'acclimatation l'adjuvant des champignonnages azotés qu'on trouve aujourd'hui sur les racines des légumineuses, Quant aux plantes de Madagascar, que M. Nau-
din a supérieurement étudiées, il déclare qu'elles ont eu un très médiocre succès et il attribue le résultat à la sécheresse de l'air dans nos régions méditerranéennes qui fait contraste avec l'air humide des côtes de Madagascar. Cependant M. Camboué, missionnaire apostolique, nous a envoyé de Tananarive des graines du Voanzo et, à ce propos, M. Cornu est venu faire l'éloge de cette légumineuse, dont la qualité est excellente et qui mériterait d'être adoptée par les colonies de l'extrême Orient, la Cochinchine et le Tonkin. Tandis que le Père Camboué nous envoyait des graines du Voanzo, le Père Heudes nous communiquait les graines d'une orge à grains nus que M. Cornu a cultivée et qui n'est pas notée dans le savant ouvrage de M. Heuzé, sur les plantes alimentaires. M. Cornu a remis sous nos yeux deux fruits des colonies récemment introduits dans le commerce : la Mangue et l' Avocat; et de divers côtés, nous avons reçu d'excellentes nouvelles touchant les progrès de Thorticulture.
Il y a deux ans, je vous signalais les eiïorts victorieux des Américains sur le terrain de l'arboriculture fruitière et je vous montrais comment la production des raisins, des poires, des pommes, des pêches, des fraises était devenue tout à coup aux Etats-Unis une industrie de premier ordre. C'était marquer le but de mes espérances.
Depuis quelques années, nous avons repris des avantages signalés, et il suffit de lire l'excellent ouvrage de M. Baltet : Traité d'arboriculture fruitière, commerciale etbourgeoi$e,\)OxiY reconnaître à quel point les procédés de culture et de conservation des fruits ont été portés. L'arboriculture fruitière est, dans les environs de Paris, conduite de main de maître et la réputation des vignes de
Thomery et des pêches de Montreuil est européenne. A ïhomery, la culture de la vigne en treille reçoit de notables améliorations. Les vignes courent sur des fils de fer. Des auvents en toile goudronnée empêchent, lors de la floraison et de la véraison, la coulure et la pourriture. On espace jusqu'à un mètre les pieds de vigne. On fait usage du cordon vertical au lieu du cordon horizontal. Dans les environs de Paris, l'horticulteur recherche la qualité. Peut-être pourrait-on dire que dans nos campagnes on tient à la quantité. On se figure que l'Algérie nous envoie tous les fruits de table qui sont des primeurs. C'est une erreur et c'est bien la France méridionale qui expédie à Paris des fraises en avril, des cerises en mai, des pêches en juin, des prunes en juillet, du raisin en août et en septembre.
Si la production naturelle du sol français a reçu pendant ces dernières années une impulsion très vive, la culture artificielle des fruits était restée en décadence. Chacun sait que depuis vingt ans la culture sous verre en Angleterre, celle des îles de Jersey et Guernesey depuis quinze ans, alimentent les marchés de Londres; chacun sait également que la Belgique, profilant du voisinage de lahouille,acréé uneindusU'iede fruits de luxe qui trouve ses débouchés dans l'Allemagne, la Russie, l'Autriche, la Hollande, le Danemark et la Suède. 11 était vraiment temps que nous prissions notre parti d'imiter l'Angleterre et la Belgique pour ne pas nous laisser devancer par l'Allemagne qui commence à ne plus vouloir supporter la domination de laBelgique. Sur la culture des fruits sous verre et sur les progrès de l'horticulture, les conversations les plus intéressantes se sont engagées entre MM. Cornu, Duchartre, Boitel, Clavé, Tisserand, Vilmo-
rin, et il a été constaté qu'à Roubaix s'était élevé récemment un établissement qui couvre déjà un hectare, dans le dessein de lutter avec les célèbres forceries de Belgique. Ce n'est pas le seul. Sur toute la côte méditerranéenne on construit des serres, pour les consacrer, soit à la culture des légumes en primeurs, soit à la culture des fleurs et des arbustes rares, tels que les palmiers dont le commerce parait abandonné à notre profit par la Belgique. Je le répète : de ce côté, la France est en mouvement et en progrès.
Comme les années précédentes, la viticulture a été le but de vos constantes préoccupations. Je me proposais de reprendre avec quelques détails le sujet de la reconstitution du vignoble français; mais vous avez eu l'honneur et le plaisir d'entendre dans le discours de notre Président le résumé désormais historique des maladies cryptogamiques de la vigne, et des campagnes véritablement glorieuses que des membres de notre Compagnie ont conduites contre ces maladies. Je me bornerai donc aux nouveautés de l'année et aux faits qui ont été dans nos séances l'objet d'observations contradictoires.
Vous avez été informés par notre savant confrère, M. Chambrelent, de la situation du vignoble bordelais après la campagne de 1888. Malgré les intempéries de l'année 1888, on a mené abonne fin, dans ce vignoble, une bonne récolte moyenne qui paiera bien au delà les frais d'exploitation. C'est sur les frais qu'a porté la discussion : car s'ils peuvent être supportés, au moins dans la Gironde, ils n'en ont pas moins sérieusement augmenté. Parmi les remèdes contre le mildew, la bouillie bordelaise paraît avoir gardé le premier rang, mais cette bouillie bordelaise, dès le mois de juin J 888, avait été
formulée d'une manière nouvelle par MM. Millardet et Gayon. On a considérablement diminué la proportion de sulfate de cuivre et de chaux, et par cela même amené une économie considérable dans le traitement. Cependant la nouvelle formule n° 3 de MM. Millardet et Gayon : 3 kilogrammes de sulfate de cuivre et 1 kilogramme de chaux avec 100 litres d'eau, a été critiquée devant vous par M. Gatellier, qui pense qu'il conviendrait de continuer à employer le sulfate de cuivre et la chaux en quantités égales. En effet, M. Prillieux était venu nous entretenir d'une prétendue nouvelle maladie qui consistait dans le dessèchement des feuilles de la vigne. Ne pouvant trouver de champignon, il a conclu que ce dessèchement était dû à l'action de la matière cuivreuse employée en traitements préventifs contre le mildew, et il avait raison.
D'autre part, dans une communication fort intéressante, notre correspondant M. Louis de Martin, nous rendant un compte détaillé de la lutte engagée contre le mildew, nous a déclaré qu'il fallait revenir aux anciennes formules, en un mot à la première formule de la bouillie bordelaise. Tout en réservant la bouillie bordelaise pour les invasions graves, il tient fermement que dans les invasions légères l'emploi des poudres de soufre, sulfocuivrées, distribuées avec des instruments perfectionnés, peut être d'un effet utile. Ce n'est pas la seule communication que nous ait faite M. de Martin; il nous a entretenus également des causes pour lesquelles la submersion n'avait pas sauvé les vignes dans un grand nombre de cas. C'est M. Prillieux qui a toujours tenu dans nos discussions un rôle prépondérant, qui est venu successivement nous entretenir du phylloxéra, du black-rot, qu'il
a combattu victorieusement par la bouillie bordelaise, du coniothyrium diplodiella qui avait éclaté au mois de juillet dernier dans des vignobles du Gard. Il est impossible qu'une question touchant la vigne soit posée dans les séances de notre Compagnie sans appeler les utiles observations de MM. Duchartre et Cornu.
En définitive, que nous portions nos regards successivement dans toutes les parties de la France vers la reconstitution de nos vignobles par les cépages américains ou vers les procédés employés pour combattre les maladies maintenant si bien connues de l'oïdium, du phylloxéra, du mildew, du coniothyrium diplodiella, de l'anthracnose, du black-rot, aucun fait saillant, nouveau, original, n'est venu modifier les données de la science et les expériences des praticiens. Il ne faudrait pas toutefois que l'amélioration de la situation viticole, les succès de la Gironde et de l'Hérault, la pratique persévérante des découvertes scientifiques nous fissent perdre de vue les inquiétudes qui se sont emparées de nos populations viticoles du Midi. Par suite de combinaisons fiscales mal pondérées et qui constituent de véritables primes pour la fraude, le vigneron se trouve en présence de difficultés commerciales qu'a signalées le Syndicat des viticulteurs de France.
Quant à l'Algérie, elle s'est précipitée dans le vignoble. Il y a vingt ans, sous l'Empire, on croyait l'Algérie vouée à la culture du coton : aujourd'hui la vigne a envahi cent mille hectares; mais dans ces cent mille hectares, le phylloxéra s'est installé, et c'est l'ombre du tableau brillant que nous offre la résurrection des vignobles français.
Du côté de la culture des pommes et de l'industrie du
cidre, l'horizon nous offre les plus agréable perspectives. Ce n'est que justice de constater l'influence de l'Association pomologique de l'Ouest, que dirige avec autant de vigueur que de talent M. Lechartier. On ne peut pas dire que, par une réaction naturelle, les infortunes de la vigne aient seules amené les succès de la pomme. Le mouvement qui s'est emparé de l'industrie du cidre pour populariser une boisson de plus en plus saine et agréable a été soulevé puis guidé par l'action de toutes les sociétés qui s'occupent d'agriculture. L'industrie du cidre est en voie de progrès au point de vue de l'accroissement des plantations, de la sélection des meilleures variétés de fruits et du perfectionnement de la fabrication dans les fermes, et nous nous félicitons d'avoir récompensé les excellents travaux de M. Truelle, pour bien marquer l'intérêt que notre Compagnie prend aux travaux de l'Association pomologique.
La Section d'économie des animaux semble avoir suivi le même mouvement qui emportait le monde agricole dans l'examen des conditions les plus favorables pour les reproductions des espèces végétales et animales. De tous côtés, dans tous les pays et pour toutes les races, on dresse des registres généalogiques dans lesquels peut-être on devrait introduire un peu plus de sévérité. Les races Durham, normande, nivernaise, limousine, bretonne et flamande ont leurs herd-books comme la race bovine de Tarentaise. 11 semble qu'on cherche moins qu'autrefois à faire des croisements; même dans nos campagnes, on s'habitue à celte idée de conserver la fixité des races en les améliorant par la sélection des reproducteurs. Ces efforts particuliers, dirigés et généra-
lises parla science, conduisent à un résultat excellent; car les races sont en rapport constant avec les pays qu'ils habitent, le sol qu'ils foulent, l'air qu'ils respirent et l'alimentation qu'ils reçoivent.
Pendant un grand nombre d'années, notre confrère, M. Gayot, venait nous rendre compte avec sa verve piquante des réflexions que lui suggérait le concours des animaux gras. La maladie ne lui a pas permis de remplir ce devoir qui était pour nous un plaisir, et personne n'a songé à prendre cette place de rapporteur. A vrai dire, le concours de cette année ne prêtait pas à des observations nouvelles. Cependant on peut noter que dans le concours entre les jeunes bœufs sans distinction de races, qui était un concours de précocité par excellence, les bœufs de race française pure ont fait la meilleure figure et ceci montre que les races de notre pays peuvent, aussi bien que les races d'Angleterre, réussir dans l'engraissement précoce, pour peu qu'on allie l'esprit de suite au discernement dans les choix et dans le mode d'alimentation. On peut noter encore l'influence toujours prépondérante du Durham dans les animaux de boucherie et la supériorité des animaux issus de croisements de cette race avec certaines races indigènes; car il n'est pas possible d'oublier que dans les concours généraux des dernières années, le prix d'honneur donné aux animaux de boucherie a été attribué quatre fois sur cinq à des animaux croisés et non à des animaux de race pure. De la race ovine nous ne parlerions pas, si les prix n'avaient pas été donnés aux moutons Southdown de notre confrère M. le comte de Bouille, et aux brebis Dishley de notre confrère M. Tiersonnier. Ce n'est pas seulement en France que M. Tiersonnier tient la tête de
l'élevage français, c'est aussi à l'étranger, puisqu'une vache Durham de son étable a remporté le premier prix à l'Exposition internationale de Buenos-Ayres.
Espérons que ce succès donnera un nouvel élan à l'exportation de nos animaux dans les Etats de l'Amérique du Sud et particulièrement dans la République Argentine, dont les progrès en agriculture marchent à pas de géant.
La suppression de la vacherie nationale des Durham de Corbon, qui a soulevé quelques critiques et quelques regrets, montre cependant que par leur nombre et leur qualité les étables particulières de la race Durham peuvent fournir aux besoins des acheteurs les plus exigeants.
Si nous devons nous appliquer à lutter avec nos heureux rivaux de l'Angleterre, sur les marchés de l'Amérique, au point de vue de la race bovine, nous devons surtout redoubler d'efforts pour tenir notre rang et le premier au point de vue de la race chevaline. Notre excellent confrère, M. Lavalard, dans une série de communications du plus haut intérêt, nous a tenus au courant, à propos des concours de Chicago, de Nogent-le-Rotrou et de la Ferté-Bernard, de la situation véritable des chevaux de trait français. La production du cheval de trait, nous a-t-il dit, est toujours florissante, et le jour où la direction de l'agriculture a fait entrer dans les concours régionaux le cheval de trait, elle a rendu un grand service à cet élevage. Il est certain, a-t-il ajouté, que les éleveurs du Perche se sont mis à faire de gros chevaux à la demande des Américains qui leur ont en échange apporté beaucoup d'argent; mais ce serait une faute au point de vue du commerce et de l'honneur national d'abandonner le cheval de trait léger, aux allures vives
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et rapides, qui est le vrai type du cheval percheron. MM. Des Cars et Boitel sont venus apporter dans ces discussions le concours de leur expérience et ils ont été d'accord sur ces deux points : que le cheval percheron existe encore dans ses traits distinctifs, malgré les transformations dont il a été systématiquement l'objet, et qu'il est absolument indispensable de n'introduire dans les stud-books, comme dans les herd-books, que des sujets dont la race est d'une pureté incontestable.
Il faut vous parler de la basse-cour? Avec les volailles on perd de l'argent, dit-on. Avec les volailles, on gagne de l'argent, dit-on encore. Nous répondons : Le tout est de savoir s'y prendre; car en vérité la basse-cour peut faire la fortune et quelquefois le salut des exploitations rurales qui se prêtent à ce genre d'industrie. Nous n'avons pas cessé d'appeler l'attention des cultivateurs sur cette partie si intéressante de l'exploitation rurale qui peut leur assurerpar des soins vigilants des bénéfices certains, sans grande mise de fonds. De même qu'en d'autres années nous avons discuté sur les races des poules, l'élevage naturel et l'élevage artificiel; de même cette année, nous avons entendu avec le plus grand plaisir les communications de M. Roullier sur le prix auquel revient la nourriture d'un poulet et sur l'infécondité des œufs. Ces notes, qui ont fait le tour de la presse, ont été accueillies par notre Compagnie avec beaucoup de sympathie.
Chers confrères, vous avez étendu vos droits de recherche et de contrôle, non plus sur la terre, mais jusque dans les eaux et, sous les auspices de votre Section d'économie des animaux et de votre Section d'histoire naturelle agricole, vous avez annexé à votre do-
maine les rivières et les étangs qui arrosent nos champs et les poissons qui les habitent.
De ce côté notre infatigable confrère, LM. Chabot- Karlen, s'est fait un devoir de nous exposer la situation de la pisciculture française ; mais vous lui avez adjoint un confrère non moins ardent et compétent, M. Le Play, qui tout récemment nous a expliqué un nouveau système d'élevage de la carpe et a traité du repeuplement des rivières de la Haute-Vienne, où il pratique supérieurement toutes les parties de l'économie rurale. Il est bon, il est nécessaire d'annoncer publiquement qu'une société d'aquiculture s'est formée sous la présidence de notre confrère M. de Lacaze-Duthiers et sous l'inspiration de MM. Le Play et de Monicault et que notre Compagnie a été très heureuse d'offrir l'hospitalité aune association à laquelle elle souhaite le plus franc succès et avec laquelle elle compte entretenir les liens d'une solide confraternité.
La Section d'histoire naturelle agricole prend chaque jour une plus grande importance, car elle représente pour nous la défense de nos récoltes contre les insectes nuisibles. Cette question des insectes nuisibles semble être aujourd'hui l'objet principal des préoccupations de toutes les sociétés savantes de l'Europe et de l'Amérique. S'il est nécessaire de constater que le nouveau ministère fédéral de l'agriculture et que notre ministre de l'agriculture ont désormais dans leurs attributions spéciales la destruction des insectes nuisibles, il convient d'ajouter que la loi du 24 décembre 1888 n'a pas de meilleure base que les conseils du comité technique créé au ministère de l'agriculture cl les avis des savants distingués qui composent notre Section d'histoire naturelle agricole.
C'est ainsi que dans le cours de l'année 1888, on vous a signalé l'invasion du silphe opaque, dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais. Une multitude de larves dévoraient tout à coup les jeunes feuilles des betteraves. Le silphe des betteraves avait été signalé à notre Compagnie en 1865 par M. Barrai et étudié en 1866 et 1867 par M. Blanchard.il vous appartenait d'entendre sur cet insecte les réflexions de M. Blanchard lui-même et d'apprendre de la bouche même du maître les moyens de se défendre contre l'invasion.
M. Aimé Girard, dont vous connaissez les belles études sur les nématodes de la betterave, est venu nous conseiller la destruction directe des larves et des adultes par le sulfure de carbone, et la destruction indirecte en éloignant le plus possible les nouveaux champs de betteraves des champs contaminés. Il nous a confirmé que des expériences faites par la Société des agriculteurs du Nord avaient conduit à ce résultat qu'on peut, sans nuire à la betterave, détruire une grande quantité de larves par le sulfure de carbone, à raison d'un litre au moins par hectolitre d'eau. Un peu plus tard, M. Duchartre nous a prévenus que le sulfure de carbone n'avait pas détruit les larves, mais les avait simplement endormies, et que la question restait ouverte.
Comme le silphe de la betterave et le doryphora de la pomme de terre sont tous deux des insectes coléoptères qui s'attaquent aux feuilles des plantes sur lesquelles ils vivent, M. Grosjean, inspecteur de l'enseignement agricole , qui a rempli pendant plus d'une année une mission aux Etats-Unis, a pensé que le moyen essayé en Amérique pour combattre le doryphora devait être essayé contre le silphe opaque. Ce
moyen est l'arséniate de enivre, soit à l'état sec, soit en suspension dans l'eau ; mais si les insectes nuisibles trouvent dans les savants d'ingénieux adversaires, ils trouvent aussi quelquefois dans d'autres insectes des ennemis mortels. On a signalé à la lin de la campagne que sur les silphes opaques on distinguait des petits ovoïdes qui sont les œufs d'une mouche, très probablement d'une tachinaire. Comme l'invasion pamît avoir été arrêtée, il est possible que les silphes aient disparu sous les attaques de leurs parasites. Cette invasion du silphe opaque a causé beaucoup plus d'émotion que de ravages.
Nous avons cru un moment, d'après les nouvelles reçues par M. Prillieux, que la fameuse mouche de Hesse, qui est la terreur de l'Amérique du Nord et de certaines régions de l'Angleterre, allait prendre domicile en France ; mais cette inquiétude s'est vite dissipée. Nous nous sommes donc retrouvés cette année non plus en présence de l'invasion d'insectes étrangers, mais d'un insecte véritablement français que nous avons supporté avec résignation pendant de longues années et auquel nous paraissons disposés à refuser désormais l'hospitalité. Je veux parler du hanneton.
Le hannetonnage est venu nous apporter la preuve de la puissance du mouvement scientifique qui entraine tous nos cultivateurs. L'année dernière, quoique les sociétés savantes se fussent déjà préoccupées des ravages causés par les mans et de la future invasion des hannetons, on a vu des associations locales se former pour combattre le lléau, et puiser toutes leurs forces dans la résolution des initiatives individuelles. Le Syndicat de Gorron (Mayenne) a donné le branle et conduit
à l'action beaucoup d'autres syndicats. M. Le Moult a une grande part d'honneur dans cette entreprise, et la Société tient à lui exprimer aujourd'hui toute sa reconnaissance. L'impuissance où se trouvait naturellement le gouvernement de venir pécuniairement au secours des cultivateurs a certainement contribué à précipiter l'adoption d'un projet de loi destiné à mettre l'administration en mesure d'organiser des moyens de défense contre l'invasion des végétaux parasites et des insectes nuisibles. La loi du 24 décembre 1888 a été votée parle Parlement; on peut dire qu'elle a été et qu'elle est déjà consacrée par l'opinion publique. Depuis longtemps, notre Compagnie se préparait également à agir dans la mesure de ses attributions, comme si la campagne n'avait pas été commencée par des efforts individuels et comme si elle ne devait pas être poursuivie dans une action générale. Nous avons d'ailleurs le grand avantage d'avoir parmi nous un maître, M . Blanchard, auquel nous avions demandé une consultation en règle qui ne pouvait manquer de nous faire grand honneur. D'intéressantes discussions ont accompagné la lecture de son rapport et mis en relief les travaux et les succès de nos confrères MM. Reiset et d'Havrincourt. Vous avez décidé même que votre Compagnie, par une circulaire adressée aux correspondants et aux associations agricoles, mettrait en lumière les conclusions posées par M. Blanchard et marquerait ainsi la part que vous avez l'habitude de prendre, toutes les fois que les circonstances soulèvent des questions scientifiques d'un intérêt général.
Nous avons été très heureux d'apprendre que, conformément à nos vœux, le gouvernement n'avait pas hésité
à appliquer pour la première fois contre les hannetons la loi du 24 décembre 1888 et que toutes les forces administratives avaient été requises pour engager un combat mortel contre ces insectes. Mais nous ne nous dissimulonspas que l'engagement de cette année, quelque considérable qu'il soit, n'aurait pas l'effet que nous en attendons, si nous ne devions pas soutenir l'élan qui a été imprimé à toutes les autorités et à toutes les bonnes volontés. On ne sait peut-être pas assez que si certaines années produisent des invasions de hannetons, ces invasions ne sont pas générales et qu'elles se renouvellent partiellement sur certains points du territoire, suivant certaines conditions de température et de localité qu'on ne peut encore expliquer.
Aussi avons-nous accueilli avec une grande reconnaissance la proposition de notre savant confrère M. Mascart, directeur du Bureau central météorologique. C'est un devoir que de mettre en lumière et de populariser, s'il est possible, les travaux de cette institution météorologique et de montrer les avantages que l'on peut en tirer pour l'agriculture. M. Mascart se propose donc de dresser une carte de la France au point de vue du hannetonnage et de déterminer ainsi sur quels points il conviendra d'attaquer l'ennemi avec plus ou moins d'ardeur, dans les années qui vont suivre. La destruction des hannetons paraît un fait résolu.
D'autre part notre Compagnie, qui compte parmi ses membres et ses correspondants plusieurs agriculteurs de l'Algérie, saisit la présente occasion de remercier le gouvernement de la vigueur avec laquelle l'administration se décide à combattre le fléau des acridiens, après avoir toutefois fait ses préparatifs sur les conseils de savants
autorisés. Si l'expédition contre les sauterelles a été dirigée par le Gouverneur général, l'armée et les habitants, le plan de cette expédition a été dressé par un savant, M. Kunckel d'Herculais.
Sans examiner le moyen de destruction, qui consiste dans le système des toiles cypriotes contre lesquelles vient échouer l'armée des sauterelles pour s'abîmer dans une fosse qui devient une fosse mortuaire, il convient de noter que des cartes avaient constaté l'état des pontes dans toutes les communes envahies, comme M. Mascart espère en dresser pour les hannetons, et ces cartes sont le témoignage du caractère méthodique et scientifique de l'expédition.
Ces redoutables insectes sont chez eux en Algérie aussi bien qu'en Tunisie, au Maroc, en Espagne et dans l'île de Chypre. Nous ne devons pas oublier que la Bible les a placés au nombre des sept plaies d'Egypte. Cette espèce appartient en propre au bassin méridional de la Méditerranée, et avec de la patience on saura les en expulser. Il était impossible que nous ne fissions pas en Algérie une campagne semblable à celle que les Anglais ont faite victorieusement dans l'île de Chypre, de 1 883 à 1 886, et que les Américains avaient poursuivie dans plusieurs des Etats de l'Ouest après la publication de l'admirable rapport de M. Riley. De même que pour les hannetons, les acridiens imposeront une lutte de quelques années, mais la victoire est au bout de la persévérance.
Cette question de la destruction des sauterelles, qui ne pai^aît pas à tout le monde scientifiquement et pratiquement résolue, a suggéré à notre confrère M. Naudin la pensée que les hommes n'étaientpas toujours propres à combattre par eux-mêmes les insectes nuisibles et que
le moyen le plus sur et le moins coûteux était de leur opposer des ennemis et des obstacles naturels. La pensée est excellente. Il est certain que chaque être vivant a son ennemi prêt à le dévorer ou à le détruire. On connaît le rôle des oiseaux insectivores dans l'économie de la nature. Ce serait un grand bienfait pour l'Algérie que de favoriser la multiplication des oiseaux qui ne peuvent de leur côté se reproduire et vivre que si Ton reconstitue les forêts de l'Algérie. Dans cet ordre de recherches, comment ne pas appeler l'attention sur les succès de M. Krassilitchki, de l'Université d'Odessa? N'a-t-il pas trouvé un ennemi aux acridiens dans un champignon qui, semé à profusion sur le sol, détruit radicalement les coques ovigères de ces insectes? Les efforts de M. Krassilitchki, les réflexions de M. Naudin nous amènent à noter en passant les curieuses observations de M. Ch. Brongniart sur les Enthomophthorées, insectes qui naissent et se développent sur le hanneton pour le détruire. Je disais à l'instant que la Section d'histoire naturelle agricole avait une grande responsabilité, car non seulement elle est chargée spécialement de nous entretenir de la destruction des insectes nuisibles, mais aussi des maladies des végétaux. Dans cet ordre d'idées, nous ne saurions assez remercier M. Prillieux, qui nous tient au courant, pour ainsi dire semaine par semaine, de l'hygiène et de la médecine des végétaux. C'est lui qui nous a édifiés sur la maladie vermiculaire des avoines qui est produite par des anguillules, sur l'action très efficace de la bouillie bordelaise dans la maladie de la pomme de terre, sur la maladie des châtaigniers qui, dansl'Aveyron, est causée par un champignon, les tumeurs à bacilles de l'olivier et celles du pin d'Alep, les expériences de
M. Jensen sur le charbon des céréales, expériences qui tendent à démontrer qu'on peut obtenir la désinfection par la chaleur sans porter atteinte au pouvoir germinatif . Si vous voulez joindre à ces communications, qui ont soulevé d'intéressantes observations de MM. Duchartre, Cornu, Gatellier et Chatin, Je rapport de M. Deschênes sur la maladie du pin d'Alep dans les Alpes-Maritimes et le rapport que je vous ai présenté touchant les travaux de M. le professeur Kùhn sur une nouvelle maladie des pommes de terre, vous reconnaîtrez, j'espère, que la Société s'est engagée dans toutes les discussions que e cours de l'année 1888-1889 a soulevées dans le monde savant et qui relèvent directement des attributions de votre Section d'histoire naturelle agricole.
La Section de mécanique agricole et des irrigations, qui devrait s'appeler la Section de génie rural, ne nous a entretenus d'aucun instrument nouveau, d'aucun perfectionnement dans l'outillage agricole proprement dit. Une communication de M. Boitel sur les charrues employées en Provence pour défoncer le sol, une communication de M. Grandvoinnet sur les appareils de mouture de M. Hignette et une note sur le distributeur à pression d'air de Strawson que j'ai eu l'honneur de vous présenter de la part de M. Fream et dont le succès serait très important dans la lutte engagée contre les insectes nuisibles et contre les parasites des végétaux : tel est le bilan des questions posées devant la Société. Ces conversations ne suffisent pas pour me permettre de porter un jugement sur la situation de l'outillage agricole. Vous savez tous d'ailleurs comment le cours naturel des communications a été suspendu. Le concours d'instruments agricoles, qui est l'occasion naturelle d'une discussion ap-
profondie et qui complète le concours des animaux gras, a été supprimé pour ne pas faire double emploi avec les douze concours officiels du groupe VIII de l'Exposition universelle. Le bruit d'un banquet de tous les constructeurs français, tenu il y a quelques jours, est venu jusqu'à vous. C'était pour ainsi dire la veillée des armes ; car. pour me servir de l'heureuse expression de notre confrère, M. Liébaut : « Les machines sont l'artillerie de l'agriculture, pour nous assurer la victoire de la paix. » Le moment solennel est donc arrivé. L'Exposition universelle agricole est ouverte, et les concours sont commencés. La semaine dernière, concours de semoirs chez MM. Menier, sur la belle terre de Noisiel. Au mois de juillet, concours de faucheuses et de moissonneuses, et, après tous ces concours, rapports sur rapports. C'est alors que les membres de votre Section de mécanique agricole pourront avec facilité résumer à notre grand profit la situation générale de l'outillage agricole. En attendant, votre Compagnie a pris rang et marqué sa place dans cette lutte, en proposant un prix sur la question si importante du prix de revient des machines agricoles.
Il n'en est pas de même des irrigations, qui ont provoqué de vives discussions au sein de notre Société. Ce ne sont pas les ouvrages si remarquables de M. Ronna, de M. Keelhof, qui en ont été l'objet. Tout le monde a reconnu qu'ils succédaient dignement aux travaux célèbres de nos anciens confrères Nadault de Bu lion, Hervé Mangon et Barrai, mais M. Chambrelent nous a présenté sur les canaux d'irrigations exécutés en France et sur les résultats obtenus par ces canaux, un premier rapport. Ce rapport, prenant pour base les chiffres don-
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nés par des statistiques officielles du ministère de l'agriculture publiées sous la direction de M. Tisserand, traitait de Futilité des canaux du Rhône déclarés d'utilité publique par la loi du 19 décembre 1884. M. Doniol n'a pas caché que, suivant lui, les dépenses nécessaires pour l'exécution des canaux du Rhône seraient difficilement compensées par les avantages que ces canaux devaient procurer aux riverains. De là conflit d'opinions et d'appréciations qui a toujours eu cet heureux effet de mettre en lumière la belle statistique agricole de la France en 1882 et de permettre d'établir des comparaisons sur le rendement spécifique des céréales dans le midi et dans le nord de la France. Les rendements par hectare les plus élevés, ceux qui peuvent se comparer aux rendements de la culture anglaise et belge, se rencontrent presque tous au nord de la Loire parce que cette région est favorisée par un climat plus tempéré et plus humide; on y a récolté en moyenne de 20 à 28 hectolitres par hectare en 1882. Dans le Midi au contraire, se groupent les rendements qui de 15 hectolitres descendent graduellement jusqu'à 10 hectolitres par hectare. Ce n'est pas que la terre soit moins bonne ; mais la sécheresse y survient au moment où la plante aurait besoin de se désaltérer. La production du Midi, pour s'élever au niveau de la production du Nord, n'a besoin que d'eau et M. Chambrelent, soutenu par les vœux des populations méridionales, entrevoit le salut des terres desséchées du Midi dans l'exécution de la loi de 1879 et dans une large application du système des irrigations.
Je suis très embarrassé pour vous entretenir dignement des travaux qui relèvent de la Section d'économie, de statistique et de législation agricoles. Cette Section a
pris dans le Parlement et dans la presse sa part des lois importantes qui ont été votées sur les insectes nuisibles, sur le code rural, sur la restriction du privilège du propriétaire, etc. Faut-il citer encore les belles études que poursuit M. Baudrillart, et qui refont l'histoire des populations rurales de la France? M. Levasseur résout les problèmes qui touchent à la population française et à sa répartition sur les différents points de notre territoire. Le rapport magistral de M. Léon Say sur les alcools ne risque pas d'être oublié et demeurera comme un modèle des travaux de ce genre. La Société se souvient qu'au commencement de cette année, le Ministre de l'agriculture avait nommé une commission de cinq membres, à l'effet d'étudier les questions qui intéressent la constitution, la mobilisation de la propriété, le bornage et le crédit agricole. Pour suivre ce mouvement, M. Josseau, toujours prêt et toujours compétent, a examiné dans deux rapports les ouvrages distingués de M. Worms et de M. Rondel, touchant la question de la propriété consolidée et la mobilisation du sol. M. de Luçay nous a présenté un excellent résumé de la statistique de M. Tisserand au point de vue du département de l'Oise. Chacun de nous devrait adopter ce cadre et y faire entrer les chiffres et les faits relatifs à chacun de nos départements. C'est encore M. de Luçay qui a fait le rapport sur le prix de Lavergne décerné aujourd'hui. Le travail de notre lauréat, M. le comte de Dienne, est considérable et fait honneur à l'auteur et à la Société.
Enfin, cherchant toujours à vous tenir au courant des principaux faits de l'agriculture étrangère, j'ai résumé, d'après un document officiel trop peu connu en France, la situation de l'agriculture en Prusse pendant ces der-
nières années et la situation de l'agriculture en Angleterre et en Italie. Permettez-moi d'ajouter, d'ailleurs, que les travaux de votre Secrétaire perpétuel se sont succédé avec régularité et que vous avez reçu un nouveau volume de Mémoires et la Table des matières des volumes parus depuis 1850. Le travail du catalogue de la bibliothèque se poursuit activement et, suivant vos désirs, j'ai entrepris la tâche la plus honorable et la plus redoutable que puisse assumer et accomplir un secrétaire perpétuel : je veux parler de l'histoire de notre Compagnie pendant les cent trente années de son existence.
L'année dernière, nous fêtions le Centenaire de notre fondation et, dans l'année qui vient de s'écouler, la fortune nous a tenus perpétuellement en fête. A peine avionsnous clos la séance solennelle du 31 mai 1888, que notre confrère M. Risler nous conviait à l'inauguration de l'Institut agronomique dans les jardins duquel s'était élevée la statue de Léonce de Lavergne. A peine ai-je besoin de vous rappeler et l'éclat de cette cérémonie et les sentiments de notre Compagnie pour l'Institut agronomique qu'elle a toujours regardé, au milieu des vicissitudes de sa destinée, comme un enfant plein de vie et d'espérance; mais j'ai le devoir de consigner ici le souvenir des hommages rendus à l'un de nos membres les plus éminents, à l'un de nos bienfaiteurs, à Léonce de Lavergne. Il le faut : car vous honorez publiquement aujourd'hui le talent et les sentiments de l'artiste distingué qui avait assumé l'honneur de reproduire ses traits.
Et puis, les jours se sont écoulés, et à la fête de l'Institut agronomique a succédé la fête de l'Institut Pasteur. :
mémorable journée dont le bruit a retenti dans toutes les parties du monde, mémorable journée où nous avons vu avec autant de joie que d'orgueil M. le Président de la République, tous les membres du gouvernement et toutes les autorités politiques et scientifiques de la France acclamer notre cher et illustre confrère, qui succombait pour ainsi dire sous le poids de son émotion et de sa gloire.
Et un peu plus tard un banquet s'improvise. Le gouvernement reconnaît les éminents services de notre confrère M. Tisserand, en l'élevant à la dignité de grand officier de la Légion d'honneur. Ce banquet, improvisé par des amis personnels, devient tout à coup une fête générale, la fête des amis de l'agriculture. Nos confrères M. Méline, M. Risler, parlent tour à tour comme ils savent parler; je parle moi-même en votre nom, et les applaudissements qui ont accueilli tous nos discours retentissent encore dans nos cœurs.
De fête en fête, l'année s'écoule, et voici l'Exposition universelle de 1889. Le 6 mai, la grande fête nationale commence. L'agriculture ne pouvait manquer d'y prendre sa part et d'y tenir son rang. Parcourez les galeries de l'exposition de l'agriculture : partout un même esprit domine et conduit les exposants, c'est l'esprit scientifique dont nous sommes tous ici les apôtres; mais l'Exposition n'est pas seulement au Champ-de- Mars et sur les bords de la Seine ; elle est sur les champs d'expériences où vont s'essayer tous les instruments de l'outillage agricole; elle est dans le Congrès d'agriculture dont on a confié le sort heureux à celui qui était le plus digne de le diriger; elle sera demain dans le concours d'animaux reproducteurs. Elle sera de-
main dans ces conférences où seront traitées avec autorité les principales questions qui occupent les savants du monde. Que dis-je! elle est aussi dans nos campagnes où le soleil jaloux de fêter à son tour le centenaire de 1789 offre aux regards des étrangers le spectacle d'une magnifique récolte qui sera la renommée et la prospérité de la France.