‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 3)Chapitre 57 sur 67 · EUGÈNE GAREAU · texte numérisé non relu

EUGÈNE GAREAU

Quand on parcourt les notices consacrées à^la mémoire des membres des Sociétés savantes, on est frappé par les analogies qui président au développement de certaines existences. En naissant dans les mêmes milieux, les hommes trouvent l'occasion de faire les mêmes efforts, et ces efforts les portent de degré en degré, dans le cours de la même vie; en plaçant ces notices à côté les unes des autres, il semble qu'on soit en présence d'une galerie de tableaux où le même sujet est traité par des maîtres différents.

Prenez le portrait que notre regretté confrère Gareau a tracé de son prédécesseur Fouquier d'Hérouel et vous verrez que le portrait ressemble en beaucoup de points à celui que nous vous offrons de Gareau lui-même. Que

(1) Eugène Gareau, élu membre titulaire le 16 mars 1833, décédé le 8 mars 1888.

ce soit Fouquier d'Hérouel ou Gareau, nos deux confrères sont bien le même homme «venant, comme le dit Gareau lui-même, s'établir à la campagne, réussissant dans son entreprise, y trouvant profit, estime et considération, appelé par ses pairs à défendre les intérêts départementaux, enfin choisi par eux pour soutenir l'Etat dans ses luttes patriotiques, et la France dans ses intérêts moraux et matériels. »

Gareau naquit à Paris le 20 juillet 1811 . La révolution de 1848 le surprit, à trente-sept ans, propriétaire et cultivateur, se livrant tout entier à l'administration et à la surveillance des biens que son père, ancien négociant, lui avait laissés dans le département de Seine-et- Marne.

Quoiqu'il eût reçu une éducation libérale, il s'était senti dès sa jeunesse une vocation particulière pour la vie des champs. On avait essayé d'arrêter cette vocation par des prédictions sinistres ou des plaisanteries piquantes. A cet égard, nous disait-il un jour, sa famille et ses amis n'avaient rien ménagé. « De toutes les manières de se ruiner, je n'en connais pas de plus sotte que l'agriculture. » C'était le thème favori d'un homme d'État qu'il n'a pas nommé et qui paraissait avoir quelque intérêt à soutenir les préjugés de son temps ou de son monde pour le détourner de ses résolutions. Mais à ces opinions le jeune Gareau répondit victorieusement par des faits et toute sa vie prouve que, de toutes les manières de s'enrichir, il n'en est pas de plus noble que l'agriculture.

La révolution de 18i8 le fit sortir des occupations où il avait acquis une solide réputation. On était en quête d'hommes nouveaux et résolus, les regards de ses voi-

sins et de ses amis se fixèrent sur lui. Le voilà commandant de la garde nationale, puis membre du conseil général pour le canton de Mormant, le 20 août 1848. Il devait rester dix-neuf ans membre du conseil général du département de Seine-et-Marne. Cette situation, il l'avait prise lui-même, il devait la garder par lui-même. Il n'en fut pas ainsi de la députation.

Gareau n'était un républicain ni de la veille ni du lendemain; mais il avait ce sentiment que, sous tout gouvernement, le devoir est de se jeter en avant pour maintenir l'ordre. Quand, à l'occasion du concours agricole de Versailles, en 1850, on étudia les noms des personnes qui se distinguaient le plus par leur esprit d'initiative, et que le jury proposa au ministre, qui était alors M. Buffet, de donner la décoration à Gareau, on justifia ces propositions en rappelant qu'il avait obtenu dans les concours quatorze médailles; mais les manifestations de ses opinions politiques à ce moment ne lui furent pas inutiles. C'est ce qu'on peut appeler une bonne fortune. Agriculteur, conseiller général, décoré, Gareau se découvrit du goût pour la députation ; bien entendu se croyait-il destiné à représenter la circonscription de Melun où il était connu et honoré. Mais la place était prise et le coup d'État du 2 décembre, qui ne lui déplaisait pas, livrait le suffrage universel à la direction du gouvernement. Il paraît qu'il ne fut pas très difficile d'établir que les électeurs de la circonscription de Meaux le désiraient sans le connaître; carie mandat de député lui fut confié avec tout l'entrain que méritait le représentant d'une administration triomphante (6 juillet 1851). Douze années s'écoulèrent et Gareau se montra toujours si ferme, si dévoué, si généreux, que les électeurs de la circonscrip-

tion de Meaux se figurèrent qu'ils l'avaient inventé.

Du côté des électeurs, la vie s'écoulait très douce et très facile, et le mariage électoral paraissait éternel; mais Gareau se laissait aller à cette illusion bien naturelle qu'il avait mérité une situation qu'on lui avait fait prendre. Il se figurait qu'en demeurant fidèle à des sentiments de reconnaissance, il remplissait tout son devoir à l'égard du gouvernement; il croyait qu'en restant indépendant, il n'en était pas moins inattaquable. C'est ainsi qu'il s'était cru autorisé par sa conscience à voter contre la loi de sûreté générale qui naissait dans l'émotion d'un crime, mais qui lui semblait ne pas devoir survivre à cette émotion. Un peu plus tard, il ne s'associa pas au vote sur le retrait des troupes de Rome et à la constitution de cette unité italienne qui devait peser si lourdement sur les destinées de la France. Enfin, quand l'empereur résolut d'établir subitement la liberté commerciale, il montra qu'il eût préféré des mesures de transition à un coup d'autorité.

Tous ces votes qui l'honoraient par leur indépendance lui auraient peut-être été pardonnes, si le chef du cabinet du ministre de l'intérieur, M. de Jaucourt, n'eût décidé que Gareau avait assez duré et qu'il convenait de lui donner un successeur dans sa personne. Alors s'éleva tout autour du condamné comme une atmosphère nouvelle dans laquelle éclatent des paroles étranges que d'abord il ne comprend pas. On lui dit que c'était un péril pour l'Empire de voir un arrondissement enchaîné à un député : on lui dit que le devoir du député était de consacrer les volontés de l'empereur. On recherche ses votes et il se trouve qu'en douze ans, il a voté onze fois dans un sens différent des ministres de l'empereur.

NOTICE SUR EUGÈNE GAREAU. Îtë3

A cette découverte on crie à la trahison, et Gareau est obligé de s'avouer à lui-même qu'il est remercié. Vous pensez bien que, d'abord stupéfait, il fut bientôt indigné. C'est vous dire qu'il livra bataille le 1er juin 1863. Mais il la perdit, et quand il l'eut perdue, Me Allou la plaida et la regagna contre les fraudeurs, les calomniateurs et les corrupteurs, devant le tribunal de Meaux. Gareau avait vengé ses électeurs; c'était une consolation, mais il n'en fut pas moins évincé. Sur tout ce passé, il causait librement et il laissait bien voir qu'il avait appris par expérience que la politique n'est pas une carrière pour ceux qui ne veulent pas être les serviteurs des passions et des circonstances.

Je viens de vous montrer comment les événements poussèrent peu à peu Gareau, entre 1848 et 1852, de la culture de ses propriétés à la dépulation de Seine-et- Marne. C'est aussi pendant ces quatre années qu'il prépara, sans s'en douter, une autre candidature et qu'il enleva tout seul les suffrages des électeurs de la Société nationale d'agriculture, comme il avait enlevé de compagnie les suffrages des électeurs de la circonscription de Meaux.

Gareau dut presque toute sa fortune scientifique et agricole aux voyages qu'il avait faits en Angleterre avant la révolution de 1848. Parmi ses sujets favoris d'étude il faut noter les procédés employés, depuis quelques années, pour assainir les terres humides et il eut le très réel mérite de conduire le mouvement qui fît du département de Seine-et-Marne la première école du drainage en France. On pouvait constater en 1856 que, dans ce département, s'étaient effectués les plus importants travaux, s'étaient formés les meilleurs ouvriers,

30 V NOTICE SUR EUGÈNE GAREAl.

s'était organisé le plus grand nombre de fabriques de tuyaux.

. Dès 1850, Gareau avait établi une fabrique qui ne suffit bientôt plus aux commandes et il remporta le plus grand succès à l'exposition régionale de Versailles, quand on vit son personnel fabriquer des tuyaux de drainage sous les yeux des visiteurs, grâce aux pratiques des Anglais étonnés. La propriété de Bréaux fut si vivement améliorée parées travaux qu'il put élever de 5 francs par hectare le prix du loyer de ses terres.

Je trouve dans les Bulletins de nos séances, en 1850 et 1851, des communications faites par Gareau sur les opérations de drainage qu'il avait exécutées à la Celle- Saint-Cloud, et surveillées à Rozoy. Il terminait l'une de ses communications par cette pensée que la quantité d'eau évacuée par les tuyaux de drainage n'est pas seulement proportionnelle à la quantité de pluie tombée, mais qu'elle dépend encore des récoltes pendantes par racines.

En définitive, dans une note que Gareau a fait insérer dans l'ouvrage de Barrai sur le drainage, on voit qu'entre 1848etl856, le département de Seine-et-Marne avait drainé 8,000 hectares, créé 20 fabriques de tuyaux et dépensé près de 2 millions. Gareau est tout entier, de propagande et d'action, dans les résultats de cette grande campagne.

Ce mouvement des esprits et des faits devait se traduire nécessairement dans des dispositions législatives. Le gouvernement porta devant le Corps législatif un projet de loi sur l'écoulement des eaux. Ce projet de loi, dont Gareau fut le rapporteur et le défenseur, vint, en 1854, compléter la loi de 1845 sur les irrigations et

faciliter l'amélioration des terres en réglant les droits et les devoirs des propriétaires riverains.

Yous reconnaîtrez que ses travaux de drainage, ses observations scientifiques, le rapport et les discussions sur le projet de loi touchant l'écoulement des eaux, constituent un ensemble de travaux assez importants pour nous autoriser à classer Gareau dans notre Section de mécanique agricole et d'irrigations. Cependant Gareau était entré dans notre compagnie <m 1853 par la Section d'économie des animaux, grâce à des études sur le bétail, études qu'il poursuivit toute sa vie.

La question des moutons, la question de la laine était, entre 1840 et 1850, une des questions capitales de l'agriculture française. Gareau paraît s'y être consacré tout d'abord; il l'a traitée avec autorité en 1845, devant la Société d'agriculture de Melun. Ses observations tendaient à évaluer le produit en laine des bêtes ovines et à déterminer les meilleurs moyens d'en tirer parti. C'est à la suite de toutes ces études qu'il rapporta d'Angleterre des Southdowns et qu'il essaya des croisements qui furent remarqués. Un peu plus tard, Gareau porta tout l'effort de sa propagande du côté de la transformation et de l'amélioration de nos bestiaux au point de vue de la boucherie. J'ai déjà signalé et je reviens encore sur les voyages répétés de Gareau en Angleterre, et notamment avec M. Lefebvre de Sainte- Marie, alors inspecteur général de l'agriculture. On peut dire que, par ses réflexions personnelles, il s'était mis en mesure de justifier toutes les conclusions que M. Lefebvre de Sainte-Marie posa dans le grand travail publié en 1846 sur le Durham et son introduction en France. Gareau ne manqua jamais une occasion de soutenir ces

conclusions, d'affirmer sa confiance dans l'emploi rationnel du Durham en France et de montrer comment les animaux de boucherie s'étaient heureusement transformés sous l'influence de cette race célèbre. En 1876, il se réjouissait des progrès accomplis depuis vingt ans, et il formulait sa doctrine en ces termes : « Le Durham est une leçon vivante. Il a montré que la conformation habilement préparée est la source du profit, que la nourriture donnée d'une manière intelligente est la raison du succès et toujours une économie. La pratique de l'élevage qui consistait naguère à donner beaucoup de nourriture s'est transformée surles conseils d'une science positive. Toute la science de l'élevage consiste à savoir choisir ses animaux et à savoir les nourrir. On ne saurait donc assez répéter que le Durham doit continuer à servir d'exemple et qu'après avoir imité les Anglais, il faut les imiter encore. » A notre Société, toutes les communications de Gareau suivent cet ordre d'idées, auxquelles des faits nouveaux et concordants donnent une valeur de plus en plus grande.

Gareau n'a point fait d'ouvrage, et c'est dans les procès-verbaux de nos séances qu'il a laissé les traces de son jugement et de son expérience; nulle part il n'a mieux fait valoir l'un et l'autre que dans la longue et brillante discussion ouverte en 1864, sur la production de la viande et le commerce de la boucherie. Pourquoi ne pas remarquer qu'à vingt-cinq ans de distance, la situation respective des producteurs qui se plaignent de vendre leurs animaux à bas prix et les consommateurs quiseplaignentd'acheterleurviandetropcher, cettesituation reste tout entière et toujours la même? Cherchant à se rendre compte de l'écart énorme qui marquait la va-

leur de la viande sur pied et la valeur de la viande abattue et débitée, il fit une enquête personnelle dont il apporta les conclusions à notre Compagnie. 11 dévoila les secrets professionnels des chevillards réalisant des gains de plusieurs centaines de francs sur un bœuf payé à l'éleveur de 300 à 350 francs. Il concluait à la nécessité d'organiser la vente à la criée, de faire abattre les animaux dans les abattoirs au profit des propriétaires, de façon que ceux-ci pussent y trouver une clientèle d'acheteurs. Enfin, il voulait qu'on autorisât le colportage des viandes dépecées dans les rues et qu'on procédât résolument à la désorganisation du système qui présidait au commerce de la boucherie.

Ces conclusions approuvées successivement par de Béhague, Lavergne, Barrai, Wolowski et Combes, provoquèrent en 1864 des votes et des vœux qui avaient pour objet de développer et d'assurer la liberté du commerce du bétail à l'intérieur ainsi que la vente et le colportage des viandes abattues. Quel a été le sort de ces vœux adoptés par notre Compagnie, à la suite d'une discussion mémorable à laquelle Gareau prit une part prépondérante? Il suffit d'envisager la situation actuelle des producteurs et des consommateurs pour constater que ces vœux n'ont reçu depuis vingt-cinq ans aucune satisfaction.

Sur un point encore, le souvenir de Gareau doit être conservé. Dans la question chevaline, il suivit les doctrines et les vues de notre confrère Fouquier d'IIérouel. Sous l'Empire, vers 1860, un changement dans l'administration des haras fit craindre aux éleveurs agricoles qu'on ne réservât toutes las faveurs pour le cheval pur sang. Gareau fit partie de la députation de 40 sénateurs

et députes qui tenta de démontrer au gouvernement les inconvénients d'un système nouveau. Gareau soutint toujours que le cheval pur sang- est un animal précieux, mais qu'il ne faut pas trop compter sur [lui pour relever les races communes, et que l'agriculteur éleveur doit préférer comme reproducteur un bon cheval demi-sang. Il a plaidé aussi devant nous, à plusieurs reprises, sa confiance dans le succès d'une sélection judicieuse, et il n'a pas hésité à prendre le bon parti dans le débat sur l'alimentation des chevaux, en conseillant de substituer le maïs à l'usage exclusif de l'avoine. En toute occasion, on voit aujourd'hui que Gareau se prononça pour les solutions que le temps et l'expérience devaient faire triompher.

Dans sa jeunesse, dans sa vieillesse, au milieu de ses concitoyens de Seine-et-Marne, de ses collègues de la Cbambre, de ses confrères de la Société nationale d'agri culture, Gareau a toujours joui d'une autorité qu'imposaient naturellement sa prestance vigoureuse, son langage ferme et sa réputation d'indépendance. On sentait en lui un homme de droiture et de bon sens. Il regardait en face et parlait librement, mais ce regard et cette parole exigeaient de l'interlocuteur la même franchise. Dans la première période de sa vie, son esprit allait de l'avant et sa fortune a certainement tenu à son ardeur de bien faire, même en innovant; mais plus tard, quand il s'est trouvé enrôlé dans les assemblées politiques et dans les sociétés savantes, son esprit se laissa entraîner vers la critique, le dirai-je, vers une sorte de défiance qui pouvait profiter à ses jugements mais qui aussi les arrêtait sur ses lèvres devenues prudentes. J'ai toujours remarqué qu'il n'était pas facile de le séduire et de le

convaincre sans des raisons motivées. Il a toujours conservé le caractère du campagnard qui observe, s'arrête sur ses observations, se fait à lui-même des idées et y tient extrêmement quand il est parvenu à s'en faire. Ces genres de caractères ont dominé dans les générations qui nous ont précédés et qui se formaient par les traditions et l'expérience; ils auront toujours leur grande valeur surtout dans l'œuvre agricole, et le nom de Gareau restera justement honoré sur la liste de nos confrères qui ont donné le meilleur de leur vie à la pratique et à la théorie de l'agriculture.

J.-A. KAHRAL

DE

Page 1