‹ Mélanges scientifiques et littéraires (volume 3)Chapitre 59 sur 67 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

SUR

EMILE GAUDINi"

Gaudin fut un homme heureux. Dans sa vie il eut tous les succès. La plupart des hommes prennent pour le bonheur cette espèce d'indolence qui les laisse jouir sans efforts des faveurs de la fortune et des dons de l'esprit : mais quelques-uns cherchent le bonheur et le trouvent à mériter par le travail ce qui déjà leur est assuré par le hasard. Si la prévoyance de ses parents avait ménagé à Gaudin les ressources d'un brillant avenir, si la nature lui avait donné généreusement une intelligence solide, un esprit appliqué, un caractère égal

(1) Emile Gaudin, membre titulaire dans la Section d'économie, de statistique et de législation agricoles, élu le 20 juillet 1881, décédé le 17 juin 1884.

et un cœur dévoué, il ne négligea rien pour tirer parti de tous ces avantages et pour en faire un bon emploi. Les situations élevées qu'il atteignit furent prises par une succession de bonnes chances et de sérieux efforts qui étonnèrent ses amis eux-mêmes. « Témoin de ses succès et de ses joies, — c'est son meilleur ami, c'est Batbie qui parle, — nous tous ses contemporains, nous l'appelions, sans nous être concertés, notre heureux ami; nous lui donnions encore ce nom, lorsqu'à notre insu sa santé était ébranlée et que tant de bonheur allait s'éteindre dans un cri de douleur. » C'est ainsi que les plus beaux jours disparaissent tout à coup dans un orage.

Gaudin est riche en naissant; sa famille est de Bretagne; sa fortune est en Anjou. Ses parents lui enseignent l'art d'être propriétaire, et grand propriétaire, par l'économie. Il est attentif, capable et ambitieux. Il finit son doctorat en droit à la Révolution de 1848. Bethmont, dont il devait être le secrétaire, d'abord dans le cabinet de l'avocat, ensuite dans le cabinet du ministre, le détourne du barreau et le dirige vers l'administration. Voilà sa première bonne chance. Il entre brillamment au Conseil d'Etat dans le concours célèbre de 1849. k\\ Conseil d'Etat, il trouve la réputation et une autre carrière. Drouyn de Lhuys le distingue et l'enlève pour le faire entrer dans le service réorganisé du contentieux au ministère des affaires étrangères.

Nous sommes en 1852. En 1854, M. Thouvenel est directeur de la politique et du contentieux : Gaudin est sous-directeur du contentieux. Drouyn de Lhuys pense, avec raison, qu'il est nécessaire de créer à côté de la direction du contentieux un comité consultatif où sié-

geront successivement Portalis, Duverger, de Gabriac, Marchand, Armand Lefebvre, Yuitry; Gaudin sera le secrétaire. Une affaire délicate exige-t-elle une solution bien étudiée? S'agit-il, par exemple, de l'affaire du bey de Tunis contre son ministre Ben-Ayed? S'agit-il du règlement des finances et de l'emprunt d'Haïti? C'est à Gaudin qu'on s'adresse. On le remercie officiellement : assurément, c'est une récompense; mais l'empereur Soulouque lui envoie le grand cordon rouge et la grandecroix de la Légion d'honneur d'Haïti. Gaudin, en homme d'esprit, les accepte et les cache dans son secrétaire. A cette époque, chacun faisait si bien l'éloge de Gaudin, qu'il eut l'honneur d'épouser la fille du premier président de la cour de Paris, Me Delangle. Voilà un homme parfaitement heureux pour le reste de ses jours, et il n'avait que trente ans.

Ce n'est pas tout. Après la guerre d'Italie et la paix de Villafranca en 18o9, Thouvenel son ancien directeur et son ami prend le portefeuille des affaires étrangères. Gaudin part pour Milan avec le titre de ministre plénipotentiaire et la mission de résoudre, dans une conférence internationale, toutes les questions relatives à la séparation financière et politique de la Yénétie et de la Lombardie. Parmi les plus difficiles, se trouvait le règlement des comptes d'une institution qui remontait à Napoléon Ier et qui s'appelait le Mont de Milan. Quoique le plus jeune des délégués, — il est vrai que le plus jeune était vaiuqueur et Français, — Gaudin présida cette commission et la présida à merveille. Tout se termina dans un parfait accord.

Une anecdote en passant. Gaudin était arrivé à Milan au moment où se préparait le rapatriement des troupes

françaises. L'empereur Napoléon, qui avait été l'auteur de cette campagne improvisée et le témoin des vices et des fautes de son administration militaire, se préoccupait de la manière dont serait conduite cette opération. Gandin, prévenu et peut-être choisi, transmit confidentiellement au ministre des affaires étrangères un rapport complet sur les dispositions militaires prises par les chefs de corps, sur la situation matérielle et morale des troupes et l'attitude des populations italiennes. Comme la retraite s'exécuta en bon ordre, le maréchal Vaillant, avant même que son rapport officiel ne fût parvenu au ministre de la guerre, reçut des félicitations dont il n'eut jamais le secret. L'empereur aimait passionnément le mystère et, par des coups de surprise, entendait exercer un contrôle personnel sur l'administration de ses ministres. Gaudin, qui avait fait si brillamment sa partie, reçut, à son retour d'Italie, la croix de commandeur de la Légion d'honneur et un siège au Conseil d'Etat.

Ce fut une fête, quand l'ancien auditeur revint s'asseoir conseiller d'État au milieu des maîtres de cette grande assemblée. Dubois, Cornudet, Marchand, Boulatignier, accueillirent à bras ouverts le gendre de Delangle et le ministre plénipotentiaire. D'ailleurs, son autorité grandissait de jour en jour. Le talent sérieux et nourri qu'il déployait à la tribune du Sénat et de la Chambre des députés, en qualité de commissaire du gouvernement, le désignait pour la présidence d'une des sections du Conseil d'Etat. Il s'y préparait dans les dernières années de l'Empire et c'est peut-être un des seuls vœux qu'il ne permit pas au temps de réaliser. Il est piquant de voir les Annuaires officiels lui accorder, à partir de 1862, le double titre de ministre plénipotentiaire et de

conseiller d'État dans la section des travaux publics. Tout s'explique: Thouvenel, son ami, était ministre des affaires étrangères; Delangle, son beau-père, était ministre de la justice, et Gaudin était homme à mener deux carrières à la fois, jusqu'au jour où le suffrage universel l'accablant de ses faveurs allait lui en donner une troisième.

Les événements marchent et le gouvernement du second Empire fait, à la dernière heure, un mouvement vers les institutions parlementaires. La mort de M. de Lanjuinais ouvre une vacance à la députation de la circonscription de Nantes. De Lareinty, Guépin, Prévost-Paradol espèrent conserver ce siège au parti de l'opposition. Gaudin se présente et, après deux tours de scrutin et une lutte acharnée, le rend au parti du gouvernement.

Ce coup de force électorale et de puissance départementale mettait Gaudin en pleine lumière. Il n'avait pas quitté son cher Conseil d'Etat pour gagner un ministère sur ses amis, mais pour regagner sa ville de Nantes sur ses adversaires. On le suit. On écoute avec intérêt ses excellents discours sur la marine marchande, la navigation et les travaux de la Loire, et quand se discute et se forme le ministère du 20 janvier 1870, on apprend que sa candidature a été posée. Son nom revient dans les jours troublés de juin 1870, et s'inscrit, pour quelques heures, pendant la triste nuit du 3 au 4 septembre, sur la liste de cette commission politique à laquelle une majorité en déroute ordonnait d'effacer d'irréparables fautes, au milieu d'irréparables désastres.

Il était trop tard ! L'Empire sombre. Paris est investi ; le service de la garde nationale pendant le siège, la retraite

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à la campagne après le siège, deviennent alors le refuge et la consolation de bien des hommes de cœur. Plus tard, lorsque l'Assemblée nationale eut accompli son œuvre réparatrice, les souvenirs des anciens temps se réveillèrent dans les campagnes et coururent saluer l'ancien député de 1869, qui retrouva en 1876 les fidèles électeurs de la deuxième circonscription de Nantes. A chaque nouvelle élection, en 1877 et en 1881, la majorité de ses amis grandit, et en 1885, après sa mort, le suffrage universel le renomme encore une fois dans la personne de son jeune fils.

C'est à la Chambre des députés et pendant ses trois dernières législatures que j'appris à connaître Gaudin. Je me sentis attiré vers lui par la confiance qu'il me témoignait. Je me trouvais tout naturellement en pays de connaissance par les amis communs que nous avions dans la politique et dans la science, et par la communauté d'études qui nous avait portés vers le droit, l'administration et l'agriculture.

Il se plaisait à me raconter tout ce qu'il avait fait dans le cours de sa vie pour la défense des intérêts agricoles, et je prenais part à ses entretiens avec profit et agrément. Il aimait à se faire considérer comme un homme pratique et pénétrant le détail des affaires; et, en effet, il administrait avec la sévérité des traditions paternelles les biens considérables qu'il possédait : cent hectares dans la Loire-Inférieure, dont soixante en vignes; plusieurs centaines d'hectares de forêt dans la Nièvre, trois cents hectares en métayage. Ainsi, l'agriculture, la viticulture et la sylviculture étaient l'objet de ses efforts, et ces efforts se développaient dans tous les cadres, sous toutes les formes de l'exploitation agricole.

Un jour, il me faisait remarquer qu'il avait défendu les intérêts de l'agriculture, dans le Conseil d'Etat, en jouant un rôle dans la préparation du code rural ; puis devant le Conseil général de la Loire-Inférieure, où il occupa un siège pendant vingt-quatre ans; enfin, dans la Chambre des députés, où il n'avait cessé de traiter des questions financières, industrielles et agricoles. Certes, je ne pouvais nier l'importance des causes qu'il avait plaidées, l'autorité des juges qu'il devait convaincre et les succès qu'il avait remportés.

Un autre jour, il constatait que les hasards de sa fortune diplomatique l'avaient emporté, lui, le représentant des intérêts du Nord, vers la défense des intérêts du midi de la France! Pendant l'année qu'il avait passée en Italie, il s'était rendu maître de ces questions économiques que dominent en même temps le sol et le climat de l'Italie septentrionale, comme le sol et le climat de la France méridionale. « Voilà pourquoi, ajoutait-il, je me suis trouvé prêt et désigné à conduire la grande enquête agricole de 1866 dans les départements du Gard, de l'Hérault et des Bouches-du-Rhône. » Et en effet, les céréales, les vers à soie, les vins ont autant d'importance dans la Lombardie et le Piémont que dans la Provence et le Languedoc, dans les ports de Gênes et de Livourne que dans les ports de Toulon et de Marseille. Un peu plus tard, sur la demande de M. Béhic, ministre du commerce, Gaudin résuma supérieurement les rapports adressés par les agents du ministère des affaires étrangères touchant la production et le commerce des céréales dans tout le bassin de la Méditerranée. De ce résumé, me disait-il encore, il avait fait une œuvre originale, en l'enrichissant de toutes les obser-

vations et de tous les documents recueillis dans ses missions et ses voyages en Italie, en Sicile, en Espagne et en Algérie. Il regrettait vivement que ce manuscrit ait été perdu dans les bureaux du ministère. Perdu était un mot poli. Mais ces regrets étaient ceux d'un homme qui sait le prix des grands et des petits événements de la vie.

Toutes ces conversations sur le commerce et l'agriculture étaient naturellement relevées par des confidences sur les hommes que nous avions connus et pratiqués : Dumas, Drouyn de Lhuys, Boulatignier, Batbie, Léon Say, et Gaudin terminait tous ses entretiens, en me démontrant que nous étions, sans le savoir, des amis depuis fort longtemps; que d'aussi bons collègues étaient nécessairement destinés à devenir de bons confrères, et qu'il serait bien agréable de se rencontrer à la Société nationale d'agriculture comme à la Chambre des députés. Quand nous avons perdu Moll, Gaudin posa sa candidature et vous soumit ses raisons, ses titres et ses vœux. J'eus l'honneur de vous les exposer. Vous avez daigné les agréer, et Gaudin entra dans la Section d'économie, de statistique et de législation agricoles, le 20 juillet 1881. Malheureusement, il nous fut enlevé trois ans après, le 9 juin 1884, et il n'eut pas le temps de laisser, dans le recueil de nos travaux, les traces d'une collaboration active et dévouée. Nous noterons cependant un rapport sur la question controversée du privilège en faveur des vendeurs d'engrais.

Ainsi Gaudin, dans tout le cours de sa vie, ne traversa aucune épreuve, ne trouva aucun obstacle, ne subit aucun échec. Tout ce qu'il pouvait désirer arriva naturellement. Vous ne croirez pas plus que moi à une suite

de hasards. On ne réussit pas aussi facilement si des qualités naturelles ne viennent pas au secours des événements et des circonstances. Le caractère de Gaudin a été pour beaucoup dans la persistance de ses bonnes fortunes. Il était fait de prudence et de fermeté. On découvre assez aisément le fond d'un homme par ce qu'il dit des autres, et Gaudin en disait presque toujours du bien. Sa conversation était tenue avec une bienveillance aisée. Sa discussion était menée avec une certaine modestie qui avait sa malice et une politesse qui désarmait ses contradicteurs.

Vivant au milieu des hommes politiques, et lui-même étant homme politique, il n'en avait pas les prétentions et les ardeurs : il n'était pas homme de parti. Sous une réserve apparente, il cachait néanmoins beaucoup de décision et de vigueur. Il avait gardé, de son passage au ministère des affaires étrangères, ces allures courtoises, et ce langage discret, qu'on croit être l'attribut naturel des diplomates. Sur bien des questions, il est certain qu'il n'aimait pas à se prononcer à l'aventure et pour toujours : je citerai, par exemple, la célèbre question du libreéchange et de la protection dans laquelle il avouait qu'il avait soutenu successivement le pour et le contre. « Les faits en pareille matière, répétait-il, doivent régler la conduite des hommes de bonne foi. »

Comme tout se tourne contre les gens qui tombent et sont malheureux, tout sert les gens qui s'élèvent et sont heureux. Il y a des forces invisibles d'attraction et de rayonnement dans le monde physique et dans le monde moral.

Au milieu de ces succès, il n'est pas étonnant que Gaudin, riche, obligeant et aimable, ait eu de nombreux

amis; mais il eut aussi quelques vrais amis : Ch. Robert, Leviez, Batbie. Batbie était au premier rang. Ils se rencontrèrent au Conseil d'Etat en 1849 et ne se quittèrent plus. Pour qui les a connus l'un et l'autre, on peut dire qu'ils s'étaient unis par le bon sens et la bonne humeur. Ils traversèrent les événements de la vie en les appréciant avec le sérieux ou la gaîté qu'ils comportent. Ils avaient fait cette expérience qu'à tout âge on a des amitiés passagères, et que, dans la jeunesse seule, on a des amitiés durables. C'est que l'amitié, à tous les âges, n'est parfois qu'une partie de notre temps; mais l'amitié de la jeunesse est une partie de nous-mêmes. Batbie était, vous le savez, notre correspondant, et il serait devenu notre confrère, si la mort ne l'eût promptement réuni à Gaudin. J'aime à rapprocher ces deux noms qui nous rappellent en même temps deux hommes d'esprit et de cœur. Personne ne connut mieux Gaudin que Batbie, et personne ne mérita mieux de porter sur sa tombe le témoignage suprême de la fidèle amitié. Aussi, je laisse à Batbie l'honneur de dire le dernier mot sur toute la vie de Gaudin, et ce mot le voici : « La fin prématurée de notre ami l'a séparé du bonheurparfait, après une vie constamment heureuse. »

Inclinons-nous, mes chers confrères, et arrêtons-nous sur cette parole consolante et inattendue. Félicitonsnous de pouvoir inscrire dans nos Annales le souvenir d'un homme qui, même pendant quelques années, paraît avoir trouvé en ce monde ce qu'on a osé appeler « le bonheur parfait ».

DES

DEPUIS LE 20 JUIN 1889 jusqu'au 25 JUIN 1890

Messieurs,

A la veille de 1789, les représentants des trois ordres : le clergé, la noblesse, le tiers état dressèrent les cahiers des Etats généraux et tracèrent le plan des réformes qui s'imposaient à la nation. A la suite de l'Exposition universelle, les représentants de toutes les connaissances humaines réunis dans des congrès, rédigèrent les cahiers scientifiques de 1889, pour mieux préparer les progrès de l'avenir. A cette mission, presque tous nos confrères se sont dévoués en patriotes. Ils ont pris une large part à ce mouvement français d'enquêtes, d'expositions, d'expériences, de rapports, de discours qui a entraîné les sympathies du monde entier.

Parmi tous les vaillants lutteurs de cette laborieuse et grande campagne, la Société, dans sa reconnaissance, doit surtout distinguer deux de nos confrères : le premier, M. Tisserand, qui n'a pas faibli sous Je poids de sa lourde tâche et qui a su mener à bonne fin l'Exposition de l'agriculture et tous les concours qui Font dignement accompagnée; le second, M.Méline, qui a organisé avec autant de persévérance que de succès le Congrès international de l'agriculture, dont l'histoire restera consignée dans un important ouvrage, où sont heureusement confondus les rapports sur les diverses parties de l'œuvre agricole et les discours prononcés dans les séances les plus animées. Quand est venu le jour solennel des récompenses, notre Compagnie a reçu un grand prix d'honneur, à l'exemple des institutions et des établissements qui ont contribué, dans le courant du siècle, à la prospérité ou à la gloire de notre patrie. On peut donc dire que la Société nationale d'agriculture, pendant plusieurs mois, a siégé et travaillé beaucoup plus au Champde-Mars et au ïrocadéro que dans la demeure ordinaire ou s'écoule sa paisible vie.

Mais tout passe. L'Exposition universelle s'est réfugiée dans nos souvenirs. L'année 1890 me rend aujourd'hui le devoir d'examiner les questions que les circonstances vous ont conduits à traiter. L'enchaînement de ces questions et de vos discussions forme pour ainsi dire les annales scientifiques de l'agriculture française.

Dans le domaine des sciences physico-chimiques, l'étude des rapports de l'atmosphère, de la terre arable

et des plantes, c'est-à-dire des conditions vitales de la terre arable, occupe toujours le premier rang. Comment la plante reçoit-elle de l'atmosphère ou de la terre, ou même de l'atmosphère et de la terre, l'azote nécessaire à la constitution de ses tissus? Comment la terre ellemême peut-elle s'enrichir en azote par les tensions électriques de l'atmosphère et par les formations de cellules isolées ou groupées qui constituent les microbes de la terre? Tels sont les problèmes de physiologie végétale que la persévérance de quelques savants commence à élucider. Comment les plantes se conduisentelles sous l'action des engrais complémentaires, et quels engrais conviennent le mieux à tel ou tel sol, dans telle ou telle localité? Telles sont les questions que les praticiens posent à la terre elle-même, dans les champs d'expériences. Sur tous ces sujets et de divers côtés, la Société a reçu d'importantes communications.

L'azote est très abondant dans l'atmosphère : mais cet azote alimentaire ne s'assimile pas directement à la plante. C'est du moins le résultat des expériences classiques de MM. Boussingault, Lawes et Gilbert. Cependant un de nos correspondants les plus distingués, M. Eugène Marchand, croit pouvoir faire une distinction au sujet du blé. Les plantes, dit-il, puisent l'azote dans le sol et dans l'air ou seulement dans le sol. Le blé prend dans l'air l'azote qui lui est nécessaire, quand il ne trouve pas dans le sol la somme d'azote qui lui est indispensable. Le phénomène se produit donc suivant l'état de fertilité du sol. Je signale, en passant, ces conclusions qui couronnent un travail très consciencieux, mais je sais qu'elles sont contraires à l'opinion de la plupart des agronomes.

C'est dans le sol que la science moderne envoie la plante chercher sa nourriture d'azote. La terre, a dit notre confrère M. Berthelot, ne doit pas être considérée comme une matière minérale inerte et invariable dans sa composition, mais comme une matière en quelque sorte vivante, dont la composition chimique et la richesse en azote varient et oscillent, suivant les conditions qui président à la vitalité propre des êtres qu'elle renferme. La terre végétale, nous répétait M. Miïntz dans une de nos dernières séances, est une masse en continuelle fermentation, et les organismes qui y vivent sont aussi nombreux que variés. Dans cette terre en fermentation, que se passe-t-il? M. Schlœsing estime que l'azote gazeux ne se fixe pas dans les terres qui n'ont pas de végétation. M. Berthelot soutient que le pouvoir de fixer l'azote ne réside pas dans la constitution chimique de la terre, mais dans la présence d'organismes microbiens. D'autre part, MM. Hellriegel et Wilfarth, par des expériences décisives, ont justifié cette doctrine soutenue depuis si longtemps par M. Georges Ville, de la faculté que possèdent les légumineuses d'utiliser l'azote atmosphérique. Il est constant aujourd'hui que des nodosités se forment sur les radicelles de ces plantes et s'emplissent d'une substance azotée fabriquée par des microorganismes qui approvisionnent le végétal en azote assimilable, et le dispensent de recourir à l'ammoniaque ou au nitrate pour se nourrir. Je vous ai signalé aussi les conclusions de M. Pétermann, de Gembloux, sur l'existence dans le sol d'innombrables bactéries qui sont la cause des nodosités radiculaires des légumineuses. Ces questions ont été reprises devant vous par nos confrères, MM. Duchartre et Dehérain.

C'est dans le laboratoire de M. Dehérain, au Muséum d'histoire naturelle, que M. Bréal a fait cette curieuse expérience qui vient à l'appui des précédentes découvertes. Il a semé deux lupins dans un sol stérile, puis a piqué la radicelle de l'un d'eux avec une aiguille préalablement trempée dans une nodosité de luzerne, de façon à inoculer à cette racine les germes des bactéries productives de nodosités. L'autre lupin est resté sans piqûre. Le lupin vacciné et azoté a vécu. Le lupin non vacciné et non azoté a végété. La Société décerne à M. Bréal une grande médaille d'or, et signale l'ensemble de tous ces faits si curieux, si neufs et si importants pour la pratique agricole.

Tout le monde se rappelle la sensation produite par la découverte de M. Schlœsing et de M. Muntz à l'égard de la nitrification. On apprit avec étonnement que la transformation de l'azote des matières organiques en composé nitré, assimilable à la plante, était d'ordre biologique, que cette œuvre de transformation était dévolue à des êtres vivants d'une extrême petitesse et que ces êtres étaient le ferment nitrificateur ; cependant toutes les tentatives faites pour isoler ce ferment nitrificateur et pour le cultiver avaient échoué. Il était réservé à l'un des élèves de MM. Pasteur et Duclaux, à M. Winogradski, de découvrir sous la forme d'une bactérie ovale et de faire vivre le microbe nitrificateur, en l'absence de toute matière dérivant des êtres vivants et dans un milieu essentiellement minéral, n'admettant que de l'eau distillée et du carbonate d'ammoniaque.

M. Mùntz, dans une de nos dernières séances, a repris la question du véritable rôle de l'ammoniaque qui est la première étape de la nitrification de l'azote. Dans une

précédente étude, il avait, il y a quelques mois, déclaré que les végétaux supérieurs peuvent absorber directement, par leurs racines, l'azote ammoniacal et que les engrais ammoniacaux n'ont pas besoin d'être nitrifiés pour être utilisés. Aujourd'hui, ilprecisedavantage.il arrive à penser que l'ammoniaque est produite dans le sol par un ferment qui décompose les matières organiques, que ce ferment ammoniacal est distinct du ferment nitrique et que la fermentation ammoniacale est une opération préparatoire à la nitrification. Le sol est donc un laboratoire d'opérations chimiques, au milieu de cultures où les ferments travaillent pour alimenter les sources de la vie.

M. Schlœsing nous a entretenus des expériences de M. Schlœsing fils, touchant la composition de l'atmosphère confinée dans le sol. La Société les a écoutées avec un vif intérêt. Bien des phénomènes intéressant la végétation et, par exemple, la combustion lente de la matière organique, la nitrification, la respiration des racines, sont en relation étroite avec la composition de l'atmosphère confinée dans le sol. Reprenant les expériences de Boussingault et Lévy par des procédés plus exacts, plus rapides et plus sûrs, M. Schlœsing fils a constaté l'abondance de l'oxygène gazeux dans l'atmosphère du sol et même du sous-sol. Il a signalé combien était variable la composition des gaz recueillis en un même point à diverses époques et substitué à l'idée de repos qu'implique le mot même d'atmosphère confinée, l'idée de mobilité qui est le propre des nappes gazeuses s'écoulant sous l'influence des variations de leur température et de leur composition chimique.

C'est encore l'atmosphère, mais l'atmosphère consi-

dérée dans son action sur la terre extérieure, qui a fait l'objet des recherches de M. Wollny, exposées par M. Duchartre. Nous avons appris que, pendant la période végétative, le sol, quelle qu'en soit la nature, renferme toujours moins d'eau, quand il est couvert de plantes vivantes, que lorsqu'il est nu et que, d'un autre côté, un sol nu est moins humide qu'un autre de même nature, qui est couvert d'objets non vivants, comme la paille et les herbes sèches ; à ce propos, M. de Vilmorin a fait quelques réserves ; M. Berthelot aussi : l'un argumentant de la condition des terrains à plat ou en pente, l'autre de la composition des terrains, pour expliquer la conservation plus ou moins grande de l'humidité.

Il était impossible que nos savants, en poursuivant dans le sol tous les secrets de ses transformations successives ne fussent pas ramenés vers la question ancienne et capitale du rôle de l'humus. Comment ne pas reconnaître cette influence de l'humus, c'est-à-dire du mélange de débris organiques avec la terre minérale? Tel humus, telle flore, telle faune. C'est ce qu'a démontré l'excellent livre de M. Muller, traduit par M. Henry Grandeau et loué devant vous par M. Bouquet de la Grye au point de vue forestier. Mais le point de vue agricole nous attire et nous retiendra quelques instants.

D'anciens agronomes regardaient la matière organique comme une substance nourricière capable de satisfaire à tous les besoins des plantes, parce qu'ayant fait partie d'un végétal il était dans l'ordre de la nature qu'elle concourût à refaire un végétal. Cette question était bien digne d'être reprise par M. Dehérain, qui, lui aussi, s'est rendu maître dans l'étude de la terre par la physiologie

et la chimie. Son champ d'expériences à Grignon est un livre dont il a lu souvent bien des pages et la page qu'il nous a donnée récemment est très intéressante.

« Pourquoi des terres pauvres en humus, dit-il, sontelles relativement stériles? Serait-ce quelles ne peuvent retenir l'humidité ou qu'elles ne sont pas propres à produire des nitrates ou de l'acide carbonique ? Nullement. Il faut reprendre le chemin des opinions, abandonnées, de Théodore de Saussure: «l'humus est une matière qui sert directement d'aliment aux végétaux. >; On répondra peut-être que, pour donner à l'humus un aussi grand rôle, il faudra pouvoir rendre la fertilité à cette terre stérile en lui adjoignant la substance humique. C'est ce que M. Dehérain se promet de faire et c'est ce qu'il fera. Plusieurs de nos confrères, MM. Michel Perret et Gatellier entr'autresont discuté ce point à propos de la culture du blé et ils sont tombés d'accord qu'il n'est pas possible de nier l'influence décisive de l'humus sur la végétation. Si l'on s'avise de faire des blés sans fumier avec les seuls engrais chimiques, la terre finit par s'appauvrir. C'est inévitable. Je suis certain que nous reparlerons l'année prochaine de cette question qui, sous les apparences modestes de la pratique agricole, met en contact et en opposition des théories scientifiques.

Des champs d'expériences tenus par nos savants, me voici tout naturellement conduit à vous parler des champs d'expériences installés par nos praticiens, un peu confusément, il est vrai, dans les départements. De ces derniers champs, on ne peut pas encore tirer un parti scientifique, quoiqu'ils soient entrés dans le programme des associations agricoles, et surtout dans les devoirs des professeurs d'agriculture. On ne saurait assez dire que

les champs d'expériences ont surtout pour objet l'amélioration de la culture locale et la préparation à l'instruction populaire par les champs de démonstration. La Société a couronné aujourd'hui M. Magnien, professeur départemental d'agriculture , parce qu'il a su mener, dans le département de la Côte-d'Or, une campagne heureuse sur un plan bien ordonné, auquel tout le monde a dû se soumettre; mais il en est d'autres qui marchent sur ses traces, et le compte rendu des travaux de M. Garola, professeur d'agriculture d'Eure-et-Loir, par exemple, mérite d'être cité. D'autre part, nos confrères MM. Gatellier et Gilbert sont entrés personnellement dans ces travaux d'expériences locales. Notre vice-président, M. Josseau a reçu les félicitations de la Société d'agriculture de Coulommiers pour la tenue des champs d'expériences qu'il a installés sur son domaine, et il a recueilli les compliments de notre Compagnie pour le succès de son concours agricole de La Ferté-Gaucher, dont plusieurs de nos confrères nous ont fait le plus agréable récit.

Tandis qu'on demande à la terre de livrer le secret des bonnes récoltes et de donner la récompense de pénibles efforts, on sait que chacun travaille clans la servitude de l'atmosphère. La météorologie domine toujours l'agriculture. Si l'on s'aperçoit que les efforts de l'homme sont souvent contrariés par les mouvements imprévus de la température, du moins, on étudie ces mouvements pour tâcher d'en connaître les causes et d'en conjurer les suites. Dans cette partie de la science, on constate surtout des faits et on se hasarde à des conseils. A.ussi la Société demeure attentive et reconnaissante des tableaux mensuels que dresse M. Renou, des observations que

présente M. Mascart, et des communications que nous ont faites, cette année même, M. Chatin et M. de Lacaze- Duthiers sur les gelées tardives, M. Naudin sur les excès de la température chaude, et la plupart des membres de la Société sur l'état des récoltes.

Pénétrons maintenant dans les études qui relèvent de la Section de grande culture, et, avant toute observation, notons un travail sur la production des céréales en France, de 1821 à 1888, par M. Armengaud aîné, étude que nous a présentée et recommandée notre confrère. M. Michel Perret.

On commence à sentir l'heureuse influence de la campagne ouverte et poursuivie depuis dix ans en faveur de la culture du blé. Je lisais l'autre jour un article de sir James Caird, sur le mouvement agricole en Angleterre, depuis cinquante ans. Notre éminent confrère affirme que les surfaces consacrées au blé diminuent tous les jours par la difficulté d'obtenir un rendement rémunérateur et l'élévation constante de la main-d'œuvre. En Angleterre on tendrait à ne plus conserver le blé que dans les sols les plus favorables et pour faire valoir les meilleures variétés. L'extension du régime pastoral et même du régime forestier nous ouvrirait des perspectives sur l'avenir delà (irande-Bretagne. En France, il yaquelques années, la situation de la Culture du blé n'était pas sans analogie avec la situation du blé en Angleterre ; mais grâce à l'énergique persévérance de quelques savants et de quelques bons praticiens, l'espoir de conserver au sol français la culture nationale du blé a repris possession

de tous nos cultivateurs. N'avez-vous pas vu l'an dernier, dans les galeries du quai d'Orsay, ces travaux, ces essais, ces expositions de céréales qui emportaient quelquefois le succès et trahissaient toujours la plus ferme bonne volonté? Ne pouvons-nous pas offrir aujourd'hui même l'exemple de notre confrère, M. Gatellier, travaillant avec le concours de MM. L'Hôte et Schribaux, pour doter, par une sélection attentive, notre agriculture de trentecinq variétés nouvelles? A M. Dehérain revient une grande part de reconnaissance pour ses études à la station agronomique de Grignon et dans le domaine de feu M. Porion, son ami. N'a-t-il pas su déterminer des variétés de blé capables d'apporter une plus ou moins grande résistance à la verse, et fait proclamer la tenue supérieure du blé, dit épi carré? La belle conférence qu'il a faite à la fin de l'Exposition, sur la culture rémunératrice du blé, résume toute son œuvre.

Que dire de notre confrère M. de Vilmorin? Rien, en vérité que tout le monde ne sache et que nous n'ayons déjà dit. Ses deux blés métis, le Dattel et le Lamed, font leur chemin dans le monde, et nul plus que lui n'a mieux servi la cause des croisements et la création des variétés spéciales. Ces croisements sont à l'ordre du jour. Partout on rivalise d'ardeur pour perfectionner et simplifier le procédé délicat qui consiste à féconder telle variété avec telle autre. On a organisé des écoles de greffage pour le vignoble. Vous verrez qu'un jour on enseignera aux cultivateurs l'art d'opérer les croisements, le métissage sur les céréales et certains autres végétaux de la grande culture. En attendant, on est d'accord, et l'idéal serait de trouver et de fixer des variétés à épis vigoureux, courts, épais, trapus, logeant plus de grains dans un es-

pace donné etpar conséquent moins disposées à s'égrener, des épis à tiges courtes, fortes, à productivité supérieure, à maturité précoce.

Après les travaux entrepris dans ces derniers temps par M. Risler sur la culture du blé, par M. de Vilmorin sur la classification des variétés, par M. Joulie sur les exigences des récoltes et sur l'analyse de la plante comparée à l'analyse du sol qui l'a produite, on pouvait encore étudier le grain de blé au point de vue de sa teneur en principes nutritifs. C'est à cette étude que s'est livré M. Aubin, touchant le blé de Bordeaux et le blé Goldendrop. Le Bulletin relate les conclusions de M. Aubin que M. de Monicault avait bien voulu nous présenter.

On ne nous a signalé aucune maladie spéciale sur le blé. M. Prillieux a enfin réussi à déterminer nettement la nature et la cause de la maladie du pié, oupiétindublé. C'est un champignon parasite, Y Ophiobolus graminis de Saccardo. Le parasite ne produisant ses organes de reproduction que dans le courant de l'hiver, il y aurait intérêt à détruire les chaumes et les herbes aussitôt après la récolte.

Dans le même ordre d'études, M. Dehérain nous a signalé une nouvelle méthode d'analyse de la paille due à M. Hébert. Cette méthode a déjà permis de constater qu'il n'y a pas d'amidon dans la paille mais une gomme qui en a l'apparence.

La betterave a donné l'année dernière une récolte des plus satisfaisantes au point de vue du rendement en sucre, et M. de Vilmorin s'en est étonné devant vous : il vous a rappelé que MM. Aimé Girard et Dehérain, comme M. Pétermann à Gcmbloux, avaient établi que le quantum de sucre contenu dans la souche au moment de la recolle est en raison directe de l'intensité de l'éclairement peu-

dant toute la durée de la végétation. Or, les conditions météorologiques dans lesquelles s'est produite cette récolte de betteraves, n'ont pas paru aussi favorables qu'elles auraient du l'être pour expliquer leur richesse. Il résulte de la conversation engagée entre MM. d'Havrincourt, Muret et de Vilmorin, que l'éclairement exerce une influence particulière au moment où s'opère un certain développement des feuilles. M. Schlœsing a présenté une note de M. Pagnoul qui traite de l'influence de la lumière sur les feuilles pour le développement de la pomme de terre. Cette note explique la formation de la fécule, par la formation du saccharose sécrété par les feuilles sous l'influence de la lumière. On avait fait cette remarque depuis longtemps que le sucre se formait dans la partie foliacée de la vigne, et on devait supposer qu'il en était de même pour la betterave, pour la pomme de terre et pour tous les végétaux qui produisent du sucre. C'est la lumière du soleil et même la clarté de la nuit qui fait le sucre dans les feuilles et par les feuilles.

Rien ne paraît avoir été dit de nouveau sur les autres questions scientifiques qui touchent à la culture de la betterave depuis le remarquable travail de notre confrère M. Aimé Girard; mais il est juste de rappeler qu'au point de vue pratique, M. Florimond Després poursuit, dans le Nord, ses expériences sur la production de la graine de betterave, et que nous retrouvons, dans cette campagne de 1889-1890, M. Pagnoul, directeur de la station agronomique du Pas-de-Calais, et M. Gayon, directeur de la station agronomique de Bordeaux, aux prises avec leurs expériences louchant la culture de la betterave ou l'industrie du sucre.

C'est aux directeurs des stations agronomiques, c'est

à leur concours éclairé que, devant vous, notre regretté confrère M. Peligot a fait appel, pour déterminer si la qualité des graines de betteraves est identique au cas où ces graines proviennent de racines intactes ou bien de racines mutilées. M. de Vilmorin a répondu que l'opération du sondage dans une betterave portegraine peut bien en diminuer légèrement le poids, mais qu'elle ne peutpasen altérer la qualité. M. Duchartre, intervenant dans le débat, a fait observer qu'en s'appuyant sur les expériences anciennes de Calvet, M. Peligot, avait négligé de distinguer la blessure faite par l'incision annulaire de la betterave employée par Calvet et la blessure occasionnée par la prise d'un échantillon dans le corps de la betterave. Cette dernière blessure n'a pas l'inconvénient, comme la première, d'empêcher le fonctionnement de la plante, en arrêtant la marche de la sève, dite descendante, qui circule, comme on le sait, sous l'écorce.

L'industrie du sucre est tous les jours l'objet des préoccupations de nos plus importants agriculteurs. M. Pluchet nous a montré, dans une communication très étudiée, les différences de composition des salins provenant de la distillation des mélasses avant et depuis cette loi de 1884, qui a frappé l'impôt sur la betterave et a exonéré de l'impôt les excédents de production provenant des mélasses. Les agriculteurs ne peuvent voir avec faveur les remaniements perpétuels de la loi de 1884 et le retrait successif des avantages qui leur avaient été accordés. La Société nationale d'agriculture s'associe à leurs regrets et à leurs craintes.

C'est avec le plus grand soin que vous suivez tous les faits et toutes les études qui se rattachent à la pomme de terre. Tous les ans nous la saluons respectueusement.

Elle est, avec le blé, le fond même de notre nourriture. Puisque l'occasion m'y convie, comment ne pas comparer les 4,000 hectares qu'en 1789 on supposait être consacrés à cette culture et les 1,500,000 hectares que nos statistiques administratives lui attribuent aujourd'hui ? Comment ne pas rappeler, au lendemain de l'Exposition universelle de 1889, ce mot d'Arthur Young : « Les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l'espèce humaine ne voudraient pas toucher à ce tubercule. » Au bout d'un siècle la proportion s'est retournée. Quiconque s'occupe de la pomme de terre est certain de se concilier la faveur populaire et la gratitude publique.

La pomme de terre est envisagée, comme vous le savez, sous deux aspects différents : comme aliment de l'homme et comme matière première de la distillerie et de la féculerie. Comme aliment de l'homme, elle pourrait être revendiquée par l'horticulture, qui étudie sans cesse ses qualités au point de vue du goût et cherche les meilleurs procédés au point de vue de la conservation ; comme matière première de la distillerie et de la féculerie elle appartient en propre à l'agriculture.

C'est dans cet ordre d'idées que notre confrère M. Aimé Girard s'est posé, a poursuivi et résolu un problème d'une haute portée : il a démontré qu'on pouvait obtenir et comment on pouvait obtenir des récoltes de pommes de terre industrielles et fourragères, capables de lutter avec les récoltes des nations voisines et particulièrement de l'Allemagne. Suivant ses calculs, la moyenne générale du rendement en France est de 7,500 kil. à l'hectare, atteignant à peine 14 ou 15 p. 100 de fécule anhydre : en Allemagne, 20 à 25,000 kil. à l'hectare avec une richesse de 17-18 et même 20 p. 100.

Un très habile cultivateur et industriel de l'Oise, M. Léon Martin, a cru devoir protester contre le tableau assombri de la culture française comparé à la culture allemande; il a soutenu devant nous, d'accord avec nos confrères MM. Gilbert et Muret, que nos cultivateurs obtiennent des rendements aussi élevés que les Allemands, quand ils visent la production de la pomme de terre industrielle, et que la fabrication supérieure de l'alcool en Allemagne tient à des causes économiques et non à des causes culturales. Assurément, il est toujours agréable de donner à certains cultivateurs français un brevet mérité de capacité; mais il faut considérer l'ensemble de la production nationale et l'effet que peuvent produire l'autorité et la publicité de conseils justes et sages. L'année 1889 a confirmé, sur les points les plus divers du territoire, les faits constatés et les pratiques suivies par M. Aimé Girard, de 1885 à 1888, sur les terrains de Joinville-le-Pont. La supériorité de la « Richter's imperator », comme productrice de fécule, est désormais acquise et les méthodes de culture touchant les labours, les engrais, la plantation, le choix des variétés, se sont trouvées d'accord avec la pratique des meilleurs agriculteurs; en effet, les quarante cultivateurs auxquels M. Aimé Girard, avec l'agrément du ministre de l'agriculture, avait confié le soin de cultiver les plants de Joinville-le-Pont, ont tous fait des rapports favorables. Un juge excellent, puisqu'il a suivi les essais faits depuis 1883 sur la « îlichter's imperator», à l'Ecole Mathieu doDombasle, M. Grandeau, a déclaré qu'en cultivant sur 22,000 hectares la variété « Richter's imperator » et en la soumettant, bien entendu, aux soins culturaux que prescrit M. Aimé Girard, on pourrait affranchir

la distillerie française du secours des nalions étrangères. On ne peut vraiment assez hautement se féliciter des allures nouvelles qu'a prise depuis dix ans la culture du blé, de la betterave et de la pomme de terre, et notre Compagnie se plaît à associer les savants qui font les découvertes et tracent des règles de conduite, aux publicistes qui les font valoir, les expliquent et les popularisent

Le prix de grande culture que notre Société décerne aujourd'hui à M. Paul Genay m'est une occasion très agréable de rappeler les services que cet habile agriculteur a rendus à la cause de la pomme de terre. Yous trouverez dans le rapport de M. Heuzé, dans mes précédents comptes rendus, dans les journaux d'agriculture, le récit de ses travaux pour propager dans la Lorraine et les Vosges les variétés les plus productives. De ces études, je retiens ces faits qu'on ne doit pas, suivant M. Genay, cultiver deux fois de suite la même variété sur le même terrain, qu'à la variété dite Magnum Bonum on doit faire succéder les variétés riches en fécule, dont l'arrachage a lieu tardivement.

La question du traitement de la maladie de la pomme de terre par les sels de cuivre n'est pas nouvelle pour nous. Elle a été successivement posée par M. Fasquelle et par M. Cordier et pi us sûrement par notre confrère M. Prillieux en 1888. M. Aimé Girard a confirmé cette méthode par deux années d'expériences. A la lin de juin, la bouillie bordelaise répandue par des pulvérisateurs sur les feuilles, détruit la maladie de la pomme de terre, et sauve les tubercules qui ne sont attaqués que par l'altération des feuilles. Reste le prix. Combien coûtera le traitement? 37 francs environ par hectare, avec une bouillie à

2 p. 100 de sulfate de cuivre; et 48 francs environ le traitement avec une bouillie à 3 p. 100. L'application de ce traitement n'assure pas cependant une immunité absolue : mais il diminue toujours le nombre des tubercules malades.

Pendant que M. Aime Girard mettait en évidence les meilleurs moyens d'assurer l'abondance de la récolte et la richesse en fécule, M. Dehérain, à la station agronomique de Grignon, limitait ses recherches à l'étude de l'influence exercée par les engrais et les saisons sur la production de la pomme de terre, représentée par la variété Chardon. Voici les résultats : d'abord le fumier de ferme seul a plus d'action, quand il est enfoui, que lorsqu'il est épandu en couverture. Forcer la quantité de fumier au delà d'une certaine limite en vue d'augmenter la production; employer par exemple 40,000 kilos au lieu de 20,000 kilos par hectare, c'est faire une dépense inutile. Associé au superphosphate, le fumier de ferme employé à très haute dose, 80,000 kilos, donne, il est vrai, de très hauts rendements ; mais l'excédent ainsi obtenu est trop faible pour couvrir l'excédent de dépense qu'il occasionne. D'autres essais avec l'azotate de soude seul ou additionné de superphosphates, ou bien avec des superphosphates seuls, ont, en résumé, conduit M. Dehérain à constater que la pomme de terre serait peu reconnaissante des dépenses que l'on fait pour elle, surtout lorsqu'on la cultive en terrain fertile. De tous côtés, on fait des expériences semblables. Je pourrais citer notamment les expériences de M. Cazaux, professeur départemental de Seine-et-Marne, touchant l'influence exercée sur la production : 1° par la graine des semences ou tubercules de semence ; 2° par les engrais azotés,

phosphatés ou potassiques. En outre je vous prie de ne point oublier les conclusions de la station agronomique de rOhio, touchant la culture de la pomme de terre : conclusions que je vous ai présentées dans une note spéciale et qui peuvent donner lieu à d'utiles comparaisons. S'il est impossible qu'au point de vue des engrais toutes les expériences concordent, du moins on voit s'accumuler autour de la pomme de terre un grand nombre de renseignements qui deviendront les règles de sa culture.

Si je me réjouis devant vous des progrès accomplis dans la culture du blé, de la betterave et de la pomme de terre, je demeure effrayé de tout ce que je devrais vous dire pour résumer dans ses parties principales l'œuvre du vignoble français. Fréquemment, vous trouvez l'occasion de soutenir par d'intéressantes observations le mouvement de notre correspondance, et d'honorer par des louanges méritées les ouvrages que les flots de la presse versent chaque semaine sur le bureau de notre Compagnie. Aussi, laissant à quelques-uns de nos confrères le soin agréable de louer dignement l'ouvrage si considérable de MM. Portes et Ruyssen, et les grands travaux de M. Cazalis, je me laisse emporter par le courant, et l'effort de chacun nous fera doucement parvenir au but. Je passe donc rapidement sur deux rapports, que je vous ai soumis, l'un sur la récolte des vins en Europe en 1889, et l'autre sur l'admirable exposition de raisins frais au Trocadéro. Je note un travail intéressant de M. Danguy sur la statistique vinicole qui est inédit et

qui nous a été remis par M. Risler. J'ai hâte de donner la parole à ceux qui avaient qualité pour exposer dans le détail l'hisloire de la campagne menée en 1889 dans le Bordelais, dans les Landes, le Gard et l'Hérault. Nos confrères MM. Chambrelent et Gaston Bazille n'ont pas failli à la mission qu'ils ont bien voulu se donner.

Dans une grande note sur le vignoble bordelais, M. Chambrelent a exposé les procédés adoptés pour combattre les maladies de la vigne et continué à établir le bilan des dépenses que ce combat rend nécessaires ; un second et très intéressant mémoire sur la culture de la vigne dans les Landes lui a été suggéré par quelques passages d'un travail de M. Gayon, directeur de la station agronomique de Bordeaux. « Ne cherchons pas, a dit M. Chambrelent, avec l'autorité d'un maître qui a pratiqué ce qu'il conseille et vu ce dont il parle; ne cherchons pas à faire de grandes entreprises, à créer de grands vignobles dans les Landes. On peut faire de la vigne, mais il faut choisir la localité et traiter la vigne très soigneusement avec des engrais et des semis de culture. » MM. de Dampierre et Doniol "Mit tous deux approuvé, et je me permettrai de confirmer les conseils de M. Chambrelent, en disant : « Gardons le souvenir des vignes florissantes du Cap-Breton plantées par de petits cultivateurs en pleine dune, et décrites il y a quarante ans par notre regretté confrère M. Boitel. Ce que la grande exploitation ne peut faire, la petite culture le fera. »

Des Landes, passons dans l'Hérault. Le succès est complet. Lcoutcz la chaleureuse allocution dans laquelle notre confrère M. Gaston Bazille célèbre la prospérité renaissante des vignobles de l'Hérault. Peut-on se refuser à partager une joie si bien justifiée; mais cette joie,

que devient-elle après la lecture du rapport sur le phylloxéra de notre confrère M. Tisserand?

La campagne contrôles ennemis de la vigne continue à être menée avec autant d'ardeur, de sagacité et de succès. La défense s'étend sur 100,000 hectares : par la submersion sur 30,000, par le sulfure de carbone sur 58,000, par le sulfo-carbonate de potassium sur 9,000 hectares. D'autre part, la résurrection s'affirme par le triomphe des cépages américains qui ont pris, pendant la dernière campagne, possession de 100,000 hectares. Je prends les chiffres et les faits officiels ; mais quelles pertes n'avonsnous pas faites, et peut-on les oublier? Quel travail ne reste-t-il pas à faire? Quel danger n'avons-nous pas à courir? N'oublions jamais que la France, qui récollait avant l'apparition du phylloxéra 80 millions d'hectolitres de vin et en exportait une vingtaine, n'en a récolté en 1889 que 23,220,000 hectolitres ?

Sur les moyens de combattre le phylloxéra, le blackrotje mildew, l'oïdium, l'antrachnose, la cochylis, en principe on est d'accord; mais on disserte, non sans raison.

Vous avez entendu deux nouvelles communications d'un de nos correspondants, qui est un viticulteur émérite dans le département de l'Aude, M. Louis de Martin. L'une était relative au sulfure de carbone dissous dans l'eau. M. de Martin est un grand partisan de ce remède et il applique le sulfure de carbone dilué sur 100 à 300 000 pieds, environ deux fois par an, à raison de 20 grammes de sulfure de carbone, pour un broc de 40 litres d'eau : mais il se plaint que si l'appareil doseur envoie exactement 20 grammes de sulfure de carbone par 40 litres d'eau, l'eau qui sort par l'autre extrémité de la canalisation n'en donne à l'analyse qu'une partie

inférieure quelquefois à 50 p. 100. C'est un mystère dont il faut chercher le secret. On peut ajouter que la Commission supérieure du phylloxéra croit à la supériorité des traitements ausulfocarbonate. Autre communication concernant le traitement de l'oïdium et du mildew. Voici les conclusions. La bouillie bordelaise, a dit M. Louis de Martin, guérit mieux les feuilles, mais les poudres guérissent mieux les grappes. La bouillie doit être préparée à de hautes doses de chaux et de sulfate de cuivre. On s'est trompé, en abaissant les doses pour l'oïdium. Le soufre sublimé sera employé seul et, dans la lutte à la fois contre l'oïdium et le mildew, on ne mêlera plus le sulfate de cuivre, qui frappe le mildew, au soufre qui frappe l'oïdium; par conséquent, il faut agir séparément et successivement suivant les temps.

De son côté, M. Risler a signalé les heureux résultats qu'il a obtenus pour détruire la mousse des ceps, en les badigeonnant avec une solution de sulfate de cuivre.

Certes, on a acquis la certitude de pouvoir combattre les maladies cryptogamiques de la vigne par Faction du cuivre ; mais il était nécessaire de chercher un mode économique de dissolution du cuivre qui le rendît inoffensif et permît de l'employer à doses plus fortes et aux époques les plus favorables.

Notre confrère, M. Michel Perret, dont le génie inventif est toujours à la recherche des solutions pratiques pour lesquelles la physique ou la cbimie sont en jeu, a résolu le problème au moyen du sucre. Le sucre apporté par la mélasse forme avec le cuivre un saccharate soluble dont Faction est double. La partie dissoute parle sucre agit au moment même du badigeonnage : la partie précipitée prolonge l'action en se dissolvant sous l'influence des

agents atmosphériques. Les expériences faites en grand deux années de suite par M. Michel Perret lui ont prouvé que la préservation était parfaite. Il est aussi très intéressant de vérifier la pureté du sulfate de cuivre, quelquefois falsifié par l'introduction du sulfate de potasse, d'ammoniaque, de soude, de magnésie ou de zinc. Sur cette falsification du sulfate de cuivre, MM. Prillieux, Raoul Duval et Michel Perret ont cité des faits analogues et concordants.

M. Prillieux vous a communiqué la nouvelle que le black-rot, à la suite de Forage du 12 juin, avait envahi une partie du département de la Gironde. M. le préfet a dû transmettre à tous les maires des instructions pour combattre le fléau ; mais assurément le meilleur moyen serait de répandre l'excellent travail que M. Prillieux nous a communiqué sur le black-rot en 1889 et dan? lequel il explique les quelques insuccès causés par Tinobservance de ses conseils scientifiques. L'examen des faits a prouvé que la bouillie bordelaise est un remède excellent, à la condition qu'on ne l'emploie pas à dose trop faible et quand la maladie est tout à fait déclarée.

Si, depuis quelques années, on s'est occupé pour ainsi dire exclusivement de soigner les vignes malades, il ne convient pas d'oublier que nos vignerons, nos petits viticulteurs ont cherché, dans de nouvelles pratiques, de nouveaux profits. La presse agricole a peut-être trop négligé de mettre en lumière des essais qui peuvent aider à régénérer l'art de cultiver la vigne. Un viticulteur de l'Indre, M. Mesrouze, un viticulteur de l'Eure, M. Marc, ont pu montrer que par une meilleure taille et une meilleure conduite de la vigne on obtenait des récoltes aussi élevées ou des raisins aussi beaux que

dans les départements les pins favorisés. Des faits analogues ont été cités ailleurs et n'ont pas été contestés. Ne convient-il pas de nous reprocher de n'avoir pas suffisamment encouragé les efforts de ceux qui préparent, dans la culture de la vigne, les fécondes surprises que nous donnent chaque année la culture du blé ou la culture de la betterave?

Si quelques-uns de nos confrères se font un devoir de concourir à la défense des vignobles français, notre confrère, M. Chatin, aime à cumuler devant nous l'honneur d'être le défenseur de la vigne et celui d'être l'ami du pommier. Il nous a révélé et expliqué les études si consciencieuses de M. Truelle, qui, par des analyses sur la densité des moûts, établit des distinctions qui deviennent des règles entre les variétés de pommes suivant les récoltes successives, et les variétés de pommes suivant les différents terroirs. Les travaux de M. Truelle, couronnés par la Société, se relient aux études de MM. de Boutteville et Hauchecorne, comme les efforts multipliés des Sociétés d'agriculture et d'horticulture de la Seine-Inférieure aux travaux de l'Association pomologique de l'Ouest. Le cidre aujourd'hui a repris sa place naturelle auprès du vin et de la bière; il possède des avocats aussi brillants que la vigne et des conseillers aussi entendus.

De temps en temps, nous voyons passer sous nos yeux d'excellents petits livres sur le pommier et le cidre ; et ces petits livres me font penser ta notre excellent et distingué Morière qui, dans son temps, rendit tant de services par ses conférences et ses écrits aux cidres normands! M. Chatin, avec sa haute expérience, nous a donné en quelques pages des instructions sur la culture

des arbres à cidre que nous ne saurions trop recommander aux praticiens. Nous pourrions y joindre l'excellente conférence faite par M. Lechartier au moment de l'Exposition universelle. Si la pomme n'est pas bien cultivée et le cidre bien fait, ce n'est pas faute de bons conseils.

Les nouvelles qui nous parviennent de Normandie et de Bretagne ne sont guère favorables. Les arbres à cidre ne paraissent pas devoir répondre à l'espérance fondée sur la disette de l'année dernière ; l'anthonome a continué ses ravages dans les fleurs du pommier; la petite cétoine noire s'est montrée menaçante ; et pourtant il est bien aisé de détruire les tas d'immondices dans lesquels les cétoines se réfugient et se développent. On a appelé au secours M. Blanchard, ce grand maître et ce grand sauveur; il a dit ce qu'il fallait faire, mais encore faut-il savoir le faire et combien ne le sauront pas, si nous n'avons pas des personnes qualifiées pour répéter sans cesse dans un enseignement spécial les bons conseils, et même pour donner sur le terrain les bons exemples?

Ne paraissons pas découragés et ne soyons pas ingrats par une trop vive passion du pommier et du cidre. Le vœu tant de fois formulé par la Société des agriculteurs de France et par notre Compagnie, pour la destruction du gui, est exaucé. Grâce à la loi bienfaisante du 24 décembre 1888, les préfets, qui ont reçu l'ordre de déclarer la guerre aux hannetons, l'ont déclarée au gui, et les pommiers de Normandie doivent, à cette heure, avoir été nettoyés administrativement et très convenablement.

IY

L'agriculture n'a subi pendant cette année que les attaques des insectes, ses ennemis ordinaires. La belle campagne commencée par l'administration et les cultivateurs pour la destruction des mans et des hannetons se poursuit sous des auspices favorables. Les conseils généraux ont voté des fonds pour seconder les efforts des cultivateurs intelligents et résolus. M. Gatelliervousarendu compte des opérations que le département de Seine-et- Marne a conduites avec une rare vigueur, et des autres départements l'assurance nous est venue que In partie engagée ne serait point abandonnée. M. Gilbert attaque la larve du hanneton dès sa première année d'existence. L'année où la femelle du hanneton dépose ses œufs, il déchaume les terres le plus rapidement possible aussitôt après l'enlèvement de la récolte. Les déchaumages exécutés par un temps sec, détruisent la plus grande partie des jeunes larves. D'autre part, on a reçu, il y a quelques jours, des nouvelles peu favorables de l'expédition poursuivie en Afrique contre les sauterelles. Vous aviez entendu le rapport que M. Kunckel d'Herculais vous a fait, avant son départ, sur les mesures prises pour combattre à son réveil l'innombrable armée des acridiens. Il ne paraît pas, d'après les dernières nouvelles, que le fléau ait été vaincu et nous avons lieu de craindre que les sauterelles n'aient causé des ravages encore assez considérables.

La vigne n'a pas offert à nos savants l'occasion de porter à ses ennemis des coups nouveaux.

On s'est occupé spécialement de la cochylis qui,

signalée dans plusieurs vignobles, a provoqué des recherches intéressantes. Un mémoire très complet a été publié sur cet ennemi de la vigne, par M. Yermorel dans les Annales de la station viticole de Ville franche. On sait que cette station a été établie aux frais de M. Vermorel et le premier volume de ses travaux mérite vos éloges.

Parmi les petits animaux qui vivent autour de l' agriculture, il en est dont le rôle est mal défini et qu'on ne saurait classer sans hésitation au nombre des auxiliaires ou au nombre des ennemis de l'homme. Il en est ainsi de la testacelle. Cette sorte de limace, avouons-le, était peu connue de la plupart d'entre nous, bien qu'elle soit très répandue, lorsque notre confrère, M. de Lacaze- Duthiers, dans une conférence élégante, nous a initiés aux recherches par lesquelles il était arrivé à en connaître les mœurs. Nous l'avons écouté avec une curiosité d'autant plus vive, qu'il faut une lanterne pour suivre l'animal dans ses chasses nocturnes, et pour le reconnaître sous ses diverses couleurs.

Il paraît que cette testacelle est une ennemie acharnée du ver de terre; nous étions disposés à suivre M. de Lacaze-Duthiers dans les sympathies qu'il a montrées pour ce petit animal, quand M. Duchartre est venu nous rappeler le rôle des vers de terre. Si le ver de terre est nuisible en rapportant à la surface les ferments de certaines maladies, il est bienfaisant quand il contribue à la formation du terreau, comme le confirment les recherches de M. Muller sur les formes naturelles de l'humus. La vérité, a dit M. de Vilmorin, est que le ver de terre, ainsi que la taupe, fait payer ses services assez cher.

L'exposition internationale des animaux reproducteurs a confirmé toutes les observations que nous faisons chaque année sur nos races françaises à propos de l'exposition ordinaire qui se tient au mois de février à Paris. Cette année encore, vous avez constaté l'intervention prépondérante et bienfaisante de la race Durham dans les animaux d'engraissement, partout où les ressources alimentaires sont abondantes. Ce qui nous touche le plus, c'est le perfectionnement constant de nos races nationales. Vous n'avez pas oublié une brochure qui a pour auteur M. Edm. Teisserenc de Bort et pour sujet : Lavérùé sur la race limousine. M. Heuzé Ta résumée dans une de nos séances. Comme on avait prétendu que le perfectionnement de la race limousine était du à l'introduction du sang Durham, M. Teisserenc de Bort a protesté, et cette protestation, tous ceux qui s'occupent des races françaises peuvent la relever et se l'appliquer. C'est par un bon choix de reproducteurs, a-t-il dit, c'est par un meilleur régime alimentaire qu'on a perfectionné les formes de nos animaux sans leur faire perdre aucune de leurs qualités naturelles. C'est la vérité. On peut ajouter que ce meilleur régime alimentaire se lie tout naturellement à l'amélioration des prairies naturelles et au progrès de l'agriculture. Aussi, les animaux reproducteurs de race française atteignent les prix les plus élevés et fournissent à plusieurs de nos confrères des succès dont nous prenons notre part.

J'ai reçu hier soir des nouvelles de la distribution des récompenses à l'Exposition universelle agricole de Bue-

nos-Ayres, et je puis annoncer avec plaisir le succès de nos races françaises. Dans les bêtes bovines, un Durham français a eu le second prix ; dans les vaches Durham, un premier prix. Dans les vaches laitières, nous avons reçu un premier et un troisième prix. Nos chevaux percherons jouissent de la plus grande faveur ; mais, ajoute le correspondant anglais, « tout le monde a été frappé des progrès de l'élevage argentin : le nombre et la qualité des animaux se sont élevés d'une manière si extraordinaire que dans très peu d'années il ne s'agira plus d'exportation européenne, mais d'importation argentine. » Cette question de la production, de l'élevage et du commerce des animaux de boucherie est si importante que j'ai cru devoir vous entretenir des nouvelles qui nous arrivaient sur ce sujet de l'Amérique du Sud et de l'Amérique du Nord. Délégué par le gouvernement autrichien, M. le professeur Wilckens est revenu de sa mission frappé de la persévérance ou plutôt de l'acharnement avec lequel les Américains poursuivent l'amélioration de leurs races et se préparent à jeter dans quelques années sur l'Europe le trop-plein de leur production. Il nous a rappelé avec raison les paroles de M. Rusk, ministre actuel de l'agriculture fédérale à Washington en nous priant de les garder dans notre mémoire. « Les grandes puissances de l'Europe portent tous leurs efforts sur les applications de la science à l'art de la guerre. Que ce soit la gloire du peuple américain de faire en sorte que la science ne serve qu'à l'agriculture! » Toutefois, les craintes inspirées par la concurrence immédiate des viandes américaines se sont calmées. L'exportation de la viande congelée ne fait point tort aux viandes fraîches de nos abattoirs. Le transport des viandes

sur pied, organisé à La Plata et à la Nouvelle-Zélande, a perdu de son activité. Le péril est renvoyé à quelques années. Enfin nos producteurs comprennent qu'ils ont entre leurs mains tous les éléments nécessaires aux besoins croissants de l'alimentation publique au point de vue de la viande et du lait, et ils font le nécessaire.

Le commerce de la boucherie est une des questions qui, dans le cours de nos annales, revient, suivant les circonstances, prendre possession de nos discussions. Un de nos correspondants, M. du Pontavice, nous écrivait récemment à ce sujet. Il nous faisait connaître les procédés secrets des commissionnaires ou facteurs au marché de la Villette, et il nous demandait si Ton ne pourrait pas échapper à leur domination en vendant au poids les bœufs comme on vend les porcs. Certainement; mais les intermédiaires?

La question des intermédiaires a une importance capitale dans l'organisation de la société actuelle. Elle se présente sous bien des formes et dans toutes les industries. C'est elle qui remplissait la communication de M. de Monicault relative à l'association des producteurs et des consommateurs fondée à Lyon par MM. Duport et Guinand, le 1er octobre 1889. La tentative jusqu'à présent heureuse faite par MM. Duport et Guinand a d'autant plus d'intérêt qu'elle vient après des essais infructueux de boucheries coopératives tentés dans les départements de Vaucluse et du Rhône. Quel que soit son avenir, cette tentative rend aux engraisseurs le service signalé de contrôler des points souvent contestés, tels que le déchet de route et le rendement de viande nette. Dans cette discussion, sont intervenus MM. Doniol, Muret, Gréa, Risler, et nous sommes tombés tous d'accord, que les

DES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ. 4îi5

sociétés coopératives ne peuvent réussir que si elles sont dirigées par un homme probe et particulièrement capable, que de plus elles n'ont pas pour objet de supprimer, mais de modérer les exigences des intermédiaires, et qu'au fond les exigences des intermédiaires sont la justification du mouvement syndical.

Je ne puis m'attarder sur le commerce de la boucherie, quoique l'agitation produite récemment autour de l'entrée des viandes abattues, et notamment des moutons allemands, ait pris, à un certain moment, de graves proportions. Les moutons algériens sont arrivés à temps ; mais il faut noter en passant deux mesures excellentes relevant de nos études. L'une est la création, au marché des bestiaux de la Yillette, d'un sanatorium où seront mis en observation les moutons provenant de l'étranger et présumés atteints de maladie. Pourquoi pas nos propres moutons? L'autre est l'attribution du service de l'inspection sanitaire des viandes abattues au ministère de l'agriculture, qui était déjà chargé du même service pour les animaux vivants.

L'état sanitaire du bétail a été bon pendant le dernier exercice, et la fièvre aphteuse, que le ministre a consignée à la frontière, n'a pas exercé de ravages. La tuberculose qui devient de plus en plus commune chez les hommes diminue au contraire chez les bêtes bovines. Il y a quelques années, elle régnait dans les étables voisines de Paris. Elle en est chassée aujourd'hui par les progrès de l'hygiène et de l'art vétérinaire. On ne pourrait peutêtre pas donner le même brevet d'innocence aux maladies qui ont attaqué par congestion les poumons des animaux. L'inlluenza a eu certainement son action sur les chevaux et le bétail, et la péripneumonie en ce

moment même a envahi mon arrondissement, l'arrondissement des Andelys. C'est notre confrère, M. de Poncins, qui, le premier, a appelé notre attention sur les découvertes de M. Galtier, professeur des maladies parasitaires à l'Ecole de Lyon, et nous couronnons aujourd'hui, sur Je rapport de notre éminent confrère, M. Chauveau, des conclusions qui apportent à la science vétérinaire des faits vraiment nouveaux. Il serait établi que le mouton peut contracter la pneumo-entérite, qu'il peut la recevoir du porc, que cette affection est transmissible aux autres espèces animales de la ferme, notamment aux animaux bovins, et qu'elle peut enfin déterminer, là où elle sévit, l'avortement épizootique.

Parmi les maladies des animaux, la rage a provoqué quelques discussions nouvelles. Une lettre de notre illustre confrère, M. Pasteur, a récemment tracé l'histoire du traitement préventif de la rage. Depuis que l'Institut Pasteur est fondé, des soins ont été donnés à près de 8,000 personnes, et le service est en ce moment de 150 malades par mois. Avant l'application des inoculations Pastoriennes, la mortalité, quel que soit le siège des morsures, était au moins de 15 à 16 p. 100. Elle n'atteint pas aujourd'hui 1 p. 100. La bataille est gagnée, et cependant on cherche encore si, à côté du traitement préventif, on ne pourrait pas augmenter les chances de salut, en trouvant quelque remède ou quelque procédé que la nature tiendrait en réserve. C'est ainsi qu'avec beaucoup d'humour notre confrère, M. Naudin, plaidait les propriétés de l'ail et notait, pour mémoire, l'essence detanaisie. M. Galtier, dont nous faisions tout à l'heure l'éloge, écrivait récemment de son côté que, dans les cas où la substance rabique atteint légèrement les mu-

queuscs, un lavage immédiat d'eau fortement iodée est un préservatif suffisant. Sur le fait de la guérison, notre confrère M. Goubaux tient absolument à rester incrédule. Longtemps, il a travaillé avec Renault, et il a voulu nous répéter qu'il ne croit pas qu'on puisse guérir de la rage. On ne guérit, dit-il, que les individus mordus qui ne seraient pas devenus enragés, si on les avait abandonnés à eux-mêmes. Mais on peut répondre : M. Pasteur ne guérit pas la rage, il la prévient. La Société centrale de médecine vétérinaire, comme la Société nationale d'agriculture, constate dans ses discussions la même admiration pour les succès de M. Pasteur et la même ardeur pour étudier les remèdes de cette affreuse maladie. La création des instituts antirabiques dans l'Europe entière, et notamment en Italie et en Russie, nous conduit à formuler un vœu qui consacrerait une victoire pour la science. L'Angleterre vient de créer un ministère de l'agriculture dont la mission principale est de combattre les maladies du bétail? Pourquoi ne réunirait-on pas à Paris une conférence, pour régler en commun les mesures à prendre contre les épizooties, comme on a réuni à Rerne une conférence pour le phylloxéra? C'est un vœu qu'a formulé récemment la Société des agriculteurs de France; mais c'est une pensée qu'avait noblement exprimée un de nos plus éminents et regrettés confrères M. Bouley. Sa statue est aujourd'hui dressée dans la cour d'Alfort. Son nom est populaire et sa renommée reste attachée à la gloire de M. Pasteur. Les services qu'il a rendus à la science ont été proclamés dans le beau discours que, depuis notre dernière séance, M. Chauveau a prononcé au nom de toutes les compagnies savantes et, certes, une conférence interna-

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tionale contre les épizooties mettrait en relief et en honneur les noms des savants français morts ou vivants qui, depuis un demi-siècle, ont illustré la science vétérinaire.

Il faut maintenant dire quelques mots de l'espèce chevaline, et vous vous doutez bien qu'il s'agit de vous parler des communications de notre confrère M. Lavalard. L'année dernière, il nous avait entretenus des chevaux de trait français, à propos du concours ordinaire de la race percheronne. Comment, à propos du concours international hippique, n'aurait-il pas étendu ses réflexions et embrassé d'ensemble toutes les races chevalines françaises? « Il faut, nous a-t-il dit, il taut nous réjouir. Un grand progrès a été réalisé dans l'élevage en France depuis 1878, aussi bien pour les races de demi-sang que pour les races de trait. Les étrangers viennent sur nos marchés enlever nos meilleurs reproducteurs. Nos races de trait surtout peuvent lutter avec les races des pays étrangers, et nous aurions le plus grand tort de ne pas leur conserver leurs caractères distinctifs, c'est-à-dire l'énergie et la vitesse en môme temps que la force. » Et il continuait en faisant remarquer qu'un certain nombre de départements élevaient en môme temps des races de demi- sang et des races de trait et qu' « un pays qui sait ainsi produire de bons chevaux n'a pas besoin de créer exprès le cheval de guerre ». Yoilà de bonnes paroles qui n'ont trouvé, dans la Société, que des applaudissements.

Mais M. Lavalard, qui ne craint pas la lutte parce qu'il sait très bien la soutenir, a attaqué la question du poids des chevaux au point de vue de l'alimentation et du travail .Personne ne peut avoir oublié que nos confrères MM. Lavalard et Miintz, et depuis MM. Grandeau

et Leclerc ont cherché à résoudre les problèmes de l'alimentation et du travail des chevaux par l'emploi de pesées successives. Les dernières recherches de M. Grandeau forment quatre longs mémoires insérés dans les Annales de la science agronomique. M. Lavalard a apporté aux observations scientifiques de MM. Grandeau et Leclerc l'appui de sa longue pratique et nous a donné une très curieuse étude sur le poids des chevaux dans ses rapports avec leur âge, leur alimentation et leur service.

C'est la bascule qui a parlé pendant quinze ans, et M. Lavalard nous en apporte les confidences.

Pour M. Miïntz, pour M. Grandeau comme pour M. Lavalard, la bascule est prise pour juge de la ration alimentaire et de la qualité du travail. Pesez, pesez encore, pesez toujours et vous devrez trouver dans le poids votre règle de conduite nour déterminer l'alimentation du cheval et

la capacité de son énergie. Ce n'est pas l'avis de notre confrère, M. Gayot, que l'état de sa santé retient chez lui, mais qui n'a pu s'empêcher de polémiquer avec M. Lavalard dans le Journal d'agriculture pratique. Au fond, M. Gayot n'admet pas, si je puis dire ainsi, l'hygiène mathématique : il veut bien qu'on pèse; mais le poids, pour lui, n'est pas un article de foi. Ce qui domine chez le cheval, pour juger de son énergie et de son travail, c'est la race, et on ne peut pas peser la race. La question du sang est au-dessus de la question de poids. Au fond, le débat porte sur la valeur du procédé scientifique. Il est bien certain qu'on ne peut pas faire des expériences sans peser, mesurer et compter. M. Grandeau et M. Lavalard ont dans le poids une confiance absolue, M. Gayot une confiance relative et, s'il m'est permis de le dire, la confiance ne se discute pas.

M. Cheysson a profité de la communication de M. Lavalard pour mettre en lumière les faits statistiques constatés en 1882 et en 1888 par l'administration des ponts et chaussées. De l'enquête ouverte pour constater la circulation sur les routes nationales, on a tiré cette loi : qu'un cheval traîne en moyenne un poids égal au sien quand il est attelé à une voiture vide, un poids double du sien dans les transports ordinaires et un poids triple du sien dans les gros transports.

Une des questions les plus vivement agitées a été l'emploi de la tourbe comme litière. Ce n'est pas seulement en France qu'elle s'est trouvée posée, mais en Angleterre, en Autriche-Hongrie, en Belgique et en Italie.

Depuis quelques années en Angleterre, on cherche à remplacer la paille par la tourbe. Les agriculteurs de l'école de Mechi érigent, comme on le sait, à l'état de dogme, la consommation de la paille par le bétail de la ferme, et poussent cà cette réforme. En Autriche-Hongrie et même en Allemagne, on emploie en grand la tourbelitière et l'on s'en trouve fort bien. On la répand exclusivement sous les chevaux de trait; on la mêle avec d'autres litières pour les bœufs de travail et les bêtes à l'engrais. C'est un excellent engrais et un engrais économique, parce qu'il est employé dans les localités mêmes où se trouve la tourbe. En Italie, on fait des expériences et nous connaissons l'opinion du professeur Giannetti et du capitaine-vétérinaire Régis. Ces expériences se résument ainsi : « S'il s'agit de donner un engrais à l'agriculture, la litière de tourbe est excellente pour le cheval : la litière de paille est meilleure, surtout pour les chevaux malades. Tourbe et paille mêlées constituent un bon coucher et surtout un coucher économique. »

En France, le gouvernement avait cru devoir ordonner quelques essais dans deux régiments de cavalerie qui stationnent à Versailles et à Satory. Cette nouvelle mit en émoi nos cultivateurs, et c'est précisément cette polémique que notre dévoué confrère, M. Lavalard, a renouvelée avec d'autant plus d'autorité qu'il a reçu une médaille d'or, en 1884, pour un mémoire fait avec M. Miïntz sur la paille, la sciure de bois et la tourbe employées comme litière et comme engrais. Le débat a été vif et intéressant. M. Gatellier, M. Gilbert et notre nouveau confrère, M. Jules Bénard, ont lutté avec énergie, soutenant, d'une part, que la tourbe ne donnait pas une litière saine pour les chevaux; d'autre part, qu'elle nuisait aux cultivateurs qui voyaient compromise la vente de leurs pailles. Au fond, le grand consommateur Lavalard, s'efforce de coucher les chevaux de sa compagnie des Omnibus économiquement, et les grands producteur : Gatellier, Gilbert et Bénard, cherchent à vendre leurs pailles le plus cher possible. Il m'a paru que quelques-uns de nos confrères murmuraient cette conclusion que jadis avait formulée Bouley : « Employez la tourbe quand la paille est chère ; employez la paille, quand la paille est à bon marché. C'est une question de commerce plutôt qu'une question de production. »

Resterait à savoir de quelle paille on veut parler : longue ou coupée, plus ou moins. La question n'est pas oiseuse, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'expliquer, à propos des haille-paille aujourd'hui fort répandus en Allemagne. La paille hachée, dans beaucoup de cns, se rait une solution plus pratique, plus facile et destinée a faire une rude concurrence à la tourbe. La tourbe, d'autre part, peut trouver un usage et un placement inattendus.

Je fais allusion aux vertus préservatrices de la tourbe constatées Tan dernier sur des pommes de terre arrachées depuis dix-huit mois, sur le poisson de mer comme le prouvent les expériences du docteur Furst en 1888, et les produits de charcuterie expédiés au Caire par le Hanovre. C'est une communication que je vous ai faite et qui a paru vous intéresser.

De même que M. Laval ard nous rendait compte, l'année dernière, de l'Exposition universelle de chevaux; de même noire confrère, M. Chahot-Karlen, a résumé devant nous les résultats de l'Exposition spéciale de la pisciculture et de l'ostréiculture. Notre confrère n'a pas manqué de saisir cette occasion de marquer l'intérêt que notre Compagnie a toujours montré pour la culture des eaux, cette source abondante de l'alimentation publique, et il a signalé, avec une fierté dont nous lui sommes reconnaissants, l'influence qu'ont exercée nos vœux et nos décisions sur la marche de cet art trop délaissé. En effet, la Société n'a pas cessé d'appeler l'attention des pouvoirs publics sur la pisciculture et l'année dernière, elle félicitait nos confrères, M. de Lacaze-Duthiers, Le Play et de Monicault, de la fondation delà Société d'aquiculture et cette année elle se réjouit de la publication du Bulletin de cette Société. Elle n'a jamais manqué d'encourager les initiatives privées. Elle a suivi avec un grand intérêt les travaux de M. Vincent pour la reproduction de l'alose dans la Seine, et, aujourd'hui, elle récompense par une médaille d'or un de nos instituteurs, M. Guillard, dont les travaux sur les nouvelles zones de pêche ont forcé l'attention de l'administration et seront le point de départ d'un mouvement considérable sur les côtes de l'Océan.

Ne quittons pas ce sujet sans rappeler que M. de Lacaze-Duthiers nous a entretenus de nouveaux succès obtenus dans la Dordogne avec l'élève de la truite des lacs, et que cette communication a été suivie d'une autre communication non moins intéressante de M. Blanchard. Ces résultats sont d'autant plus curieux que les sujets provenaient de fécondations artificielles et quittaient un modeste laboratoire où ils avaient été incubés, alevinés et fécondés. Avant-hier même, parlant de son laboratoire maritime de Banyuls, notre savant confrère annonçait à l'Académie des sciences la prochaine création d'un grand vivier semblable à celui qui existe déjà à Roscofî. Ce vivier lui permettra d'étudier les meilleurs moyens de repeupler les bancs d'huîtres qui existaient jadis sur les côtes du Roussillon.

YI

La Section de sylviculture a été très sobre de communications pendant l'année qui vient de finir. Ne nous en étonnons pas. L'art forestier ne progresse pas comme les autres arts agricoles. Chaque année les applications de la chimie, de la physiologie, ouvrent à l'agriculture des horizons plus étendus. Les perfectionnements croissants de la machinerie agricole rendent de moins en moins pénible le travail des ouvriers. La méthode expérimentale donne les moyens de constater les résultats des procédés nouveaux. II n'en est pas de même en matière forestière. La culture ou, pour mieux dire, l'exploitation des bois ne peut recourir aux engrais. Les irrigations qui exercent une influence si favorable sur la végétation sont la plupart du temps impraticables en forêt; car les

terrains irrigables sont depuis longtemps livrés à l'agriculture. Les travaux forestiers ne peuvent guère se faire qu'à bras d'homme. Quant à la méthode expérimentale, elle présente de si grandes difficultés dans son application aux grands végétaux dont la durée de l'existence se mesure non par années mais par siècles, qu'il faut une patience à toute épreuve pour tenter de l'employer à la recherche des problèmes si importants pour la sylviculture, de l'exploitabilité et de la possibilité des forêts.

Ces difficultés n'ont pas paru insurmontables à M. Mer, qui a profité de sa situation d'attaché à la station d'expériences de l'École forestière pour conduire avec beaucoup de sagacité des recherches sur l'accroissement des sapins et sur les modifications de forme que leur fait subir le voisinage d'autres arbres, modifications qui influent d'une manière importante sur leur valeur vénale. Ces recherches, qui touchent à la physiologie végétale autant qu'à la sylviculture, ont pour cette dernière science un intérêt très réel; elles indiquent aux propriétaires de sapinières ce qu'ils doivent faire pour arriver à peupler leurs forêts d'arbres droits, élancés et sans tares, d'arbres que le commerce payera un bon prix.

Si, dans diverses parties de la France, la situation s'améliore au point de vue des pineraics et des sapinières, il n'en est pas de même dans les feuillus. La houille a chassé le bois des usines métallurgiques et des foyers domestiques : le fer l'a remplacé dans les constructions, xlussi les propriétaires forestiers trouvent-ils à grande peine les débouchés que leur ferme une concurrence très active. Les causes très complexes du marasme qui pèse sur le commerce des bois demandent une étude très sérieuse. Il faut que les intéressés s'ingénient à

trouver des emplois nouveaux pour les bois délaissés par nos industries françaises. La fabrication de la pâte à papier, celle des produits chimiques, de la laine de bois, etc., pourraient peut-être rendre, sur certainspoints, à la propriété boisée son ancienne prospérité. Je me borne à exprimer des vœux dont le développement ne peut trouver place ici.

Parmi les ouvrages que la Section de sylviculture a dû examiner, je ne citerai que les statistiques forestières des départements de l'Yonne et de la province d'Oran. Ces statistiques, rédigées par des forestiers très compétents, donnent sur l'état de la propriété boisée, dans ces régions, des renseignements d'un haut intérêt. La Section de sylviculture n'a pu proposer des récompenses que pour les statistiques qui ont été présentées à la Société par leurs auteurs. Elle regrette de n'avoir pas été mise en demeure d'examiner toutes celles qui ont été publiées. Elle regrette surtout que le ministère de l'agriculture n'ait pu disposer de ressources suffisantes pour faire imprimer toutes les statistiques spéciales qui ont été préparées par ses ordres en vue de l'Exposition de 1889.

YII

C'est surtout au point de vue du matériel agricole qu'on pourrait établir une comparaison saisissante entre 1789 et 1889. Quels progrès entre ces petites expositions où Broussonet, votre secrétaire perpétuel, célébrait le mérite d'une charrue ou de quelques outils primitifs, et cette immense réunion d'instruments et de machines perfectionnées dont l'Exposition universelle nous a offert le merveilleux spectacle! Pendant de longues années,

les États-Unis et l'Angleterre s'étaient assuré, par leur audace industrielle, le monopole de la fabrication des machines agricoles et, avant 1850, la France n'opposait aux efforts victorieux des industries étrangères que les produits d'ateliers sans capitaux et sans direction scientifique. Tout est changé. À côté des importantes maisons dont nous avons couronné plusieurs fois les chefs expérimentés et dont les produits trouvent faveur dans le monde entier, on voit dans nos campagnes quantité de petits constructeurs habiles à réparer ou même à confectionner les diverses pièces de l'outillage agricole. Ces petits constructeurs sont l'expression même de la popularité du génie rural. Entre 4 850 et 1890, une révolution n'a pas seulement emporté la mécanique agricole, mais transformé les mœurs agricoles. Le cultivateur a compris que la température n'était plus seule la maîtresse de sa fortune et qu'il pourrait en seconder ou en conjurer les effets favorables ou malfaisants par la rapidité d'un travail habilement et vigoureusement conduit, par l'emploi des instruments et des nouvelles machines.

Si la presse s'est appliquée avec un soin jaloux à faire ressortir le mérite de l'outillage agricole rassemblé dans l'Exposition universelle, nous nous bornerons à dire qu'aucune découverte ne s'impose à l'attention et ne surgit au milieu des améliorations de détail qui en marquent le continuel progrès. Néanmoins il est juste de signaler le soin et l'habileté avec lesquels nos constructeurs choisissent les matières premières, exécutent les divers organes des machines et parviennent à créer des pièces qui peuvent être transportées et servir dans des machines différentes et bien entendu du même type. Peut-être me sera-t-il permis de citer, sur l'avis de nos

confrères, les charrues destinées aux labours profonds dont la traction est faite au moyen de treuils à manège, puis un distributeur d'engrais qu'on appelle « le Hérisson », l'étonnante lieuse à liens de paille que M. Wood a établie pour échapper aux exigences d'un syndicat bien singulier : le syndicat des fabricants de ficelles des Etats- Unis ; enfin l'extincteur d'incendie Zapfle, qui faisait l'ornement du concours international de meunerie. Je le répète : charrues, versoirs, herses, semoirs, machines à battre et machines à moissonner, tout maintenant s'offre aux cultivateurs dans des conditions d'économie sérieuse et de savante utilité. Les pulvérisateurs et les instruments destinés à travailler la vigne se transforment tous les jours, et nous ne pouvons qu'applaudir aux succès des praticiens qui viennent eux-mêmes s'associer aux industriels pour faciliter leur travail par des conseils et des critiques.

Aussi notre Compagnie a-t-elle vu avec reconnaissance le ministère de l'agriculture déférer à ses vœux, appliquer la méthode expérimentale à la mécanique agricole, en créant une station centrale d'essais de machines. Dans sa dernière séance, la Société a applaudi à la communication que notre excellent confrère M. Liébaut nous a faite sur les travaux de cette station et sur une étude technique préparée par M. Ringelmann, touchant les moissonneuses-lieuses. Nous ne pouvons oublier que M. Ringelmann, directeur de cette station et aujourd'hui professeur de génie rural à Grignon, est un lauréat de notre Compagnie et que nous avons distingué son mérite, avant que ce mérite ait été consacré par la confiance du gouvernement.

Quelques-uns de nos confrères ont apporté à la Section

de génie rural des contributions importantes. MM. Risler et Chambrelent sont venus se grouper autour de M. Mille, dont vous avez écouté l'intéressant rapport sur les travaux de la presqu'île de Gennevilliers. M. Risler a relevé l'erreur qui s'est glissée dans la plupart des traités de drainage et qui consiste à placer les drains suivant la grande pente du terrain et les collecteurs en travers. Il croit qu'il faut au contraire placer les collecteurs suivant la plus grande pente et les drains en diagonale, parce que cette méthode produit, aux points de jonction des drains avec le collecteur, une sorte de sucée qui tend à dégager les obstructions. MM. de Dampierre et Chambrelent ont confirmé les observations de M. Risler en affirmant que dans la Gironde les praticiens appliquaient les principes professés par M. Risler; mais c'est à M. Chambrelent qu'appartient l'honneur des communications les plus nombreuses et les plus originales.

Pour terminer dignement le chapitre du génie rural, il serait bien intéressant de montrer la part considérable que nos confrères ont prise dans la grande œuvre de la mise en valeur des territoires incultes ou abandonnés. Le mouvement, qui remonte à plus de quarante ans, n'a pas cessé d'être poursuivi. Rieffel n'a-t-il pas provoqué la transformation des landes de la Bretagne? Boitel, Becquerel, Lecouteux n'ont-ils pas travaillé à l'amélioration de la Sologne? Surell n'a-t-il pas lutté contre la dévastation des terrains en montagne par les torrents? M. Chambrelent n'a-t-il pas attaché sa renommée aux vastes travaux conduits dans les Landes et dans la Camargue ? Tout récemment encore il nous a entraînés, à la suite de ses observations sur des faits heureusement groupés, dans l'espérance de voir bientôt la Camargue livrée aux cul-

tures de la vigne et aux prairies naturelles. Deux nouveaux chemins de fer établis sur les plans tracés par M. Chambrelent transforment un pays perdu par le défaut de communications et l'on verra bientôt, dans les parties dénudées de ce vaste territoire, des arbustes et des bois adaptés à la nature du sol. Ce n'est pas que M. Doniol ait partagé la confiance que nous ont inspirée les déclarations de M. Chambrelent, mais personne ne peut nier cependant que la science n'ait résolu, dans ces contrées jadis abandonnées, des problèmes qui paraissaient insolubles.

C'est dans la Section d'économie, de statistique et de législation agricoles que se font sentir plus particulièrement l'influence du Congrès international d'agriculture et les mouvements de la politique économique dans le Parlement. La campagne conduite depuis longtemps dans la presse agricole par votre ancien secrétaire perpétuel, M. Barrai, par notre vaillant confrère, M. Lecouteux, et dans le sein de la Société par tous les membres qui dirigent les brillantes destinées de la Société des agriculteurs de France, a réussi au point d'engager la bataille décisive dans le sein du Parlement sous les auspices de notre confrère, M. Méline. La question des droits sur le maïs, qui a été portée devant nous par M. Lavalard, pour les combattre, MM. Gatellier et Muret pour les défendre, et par un de nos correspondant M. Boudy, vient d'être jugée par la Chambre des députés et peut donner la mesure de la force qu'a imprimée à la protection de l'agriculture le dernier verdict du suffrage universel. Il

a fallu, comme je l'ai dit récemment dans l'éloge de Barrai, vingt années d'efforts pour replacer dans l'opinion publique l'agriculture sur le même pied que l'industrie, et déterminer les pouvoirs publics à étudier les moyens de rétablir un certain équilibre entre les diverses sources de la production nationale. C'est fait.

11 ne s'agit même plus seulement de la question des douanes et du maintien des traités de commerce. Toutes les parties de l'agriculture qui tombent dans le domaine de la législation sont reprises et portées vivement dans les discussions publiques. Pour les éclairer, on consultera désormais avec fruit le traité de Législation rurale que vient de publier M. Gauwain et auquel vous donnez une de vos premières récompenses. L'éternelle question du crédit agricole, par exemple, qui a suscité, il y a quelques années, l'excellent rapport de M. Josseau, a fourni dans le Congrès international la matière de remarquables discoursprononcés par nos chers confrères, MM. Léon Say et Baudrillart. Préoccupé de tourner les difficultés que le Sénat a apportées à l'application des conclusions de notre Compagnie, M. Méline a essayé de déplacer le terrain jusqu'à présent occupé par le crédit agricole, et il demande aux syndicats, c'est-à-dire à l'association, de prendre en main une cause que l'État est impuissant à servir. Pour montrer les préoccupations de nos esprits, nous distinguons un travail de M. Jeanneney et nous signalons une remarquable étude de M. Le Barbier sur le crédit agricole allemand, dont la publication a été présentée à la dernière de nos réunions.

Ce n'est pas seulement le crédit agricole, c'est aussi le code rural qui préoccupe notre Compagnie. M. de Luçay nous a communiqué une note très intéressante sur les

travaux dont le code rural a été l'objet depuis un siècle, en nous invitant, de concert avec M. Bouquet de la Grye, à reprendre les conclusions du Sénat avant qu'elles ne soient reportées à la Chambre des députés; mais, quoique chaque membre ait le droit de saisir la Société de toutes les questions où l'intérêt de l'agriculture est en jeu, nous croyons en général devoir nous abstenir, par déférence pour l'initiative gouvernementale, d'entreprendre, dans un travail d'ensemble, la discussion des projets dont le Parlement est saisi.

Cependant les questions soulevées par le Code rural nous appartiennent. Nous trouverons le moyen de les reprendre à la rentrée d'octobre. Répétons ici que notre zèle nous fera toujours agréer toutes les missions d'étude qu'il plaira au gouvernement de confier à la haute impartialité de notre Compagnie. A vrai dire, l'embarras des questions n'est que dans le choix. Au premier rang semblent se trouver en ce moment la question des viandes abattues et celle de l'indemnité due au fermier sortant. L'influence des associations et des syndicats qui sont entrés dans les mœurs et se joignent aux Sociétés d'agriculture sans les absorber ; les Sociétés coopératives, de production et de consommation; l'enseignement agricole, qui a fourni à M. Blanchard l'occasion de conseils autorisés et de pages émues; l'assistance publique dans les campagnes, sont des sujets qui reviendront l'année prochaine sous la pression de l'opinion publique et des discours parlementaires.

Je veux dire encore un mot, et un mot seulement do l'Algérie, pour constater que notre belle colonie mérite d'occuper désormais une place à part dans le compte rendu de nos travaux. Nous avons reçu de nos corres-

pondants, notamment de M. Emile Chaix, des lettres d'un grand intérêt, et nous tenons à le remercier. Nous avons entendu le rapport de M. Levasseur sur un atlas agricole de l'Algérie, qu'a préparé notre ancien lauréat M. Nicolas. La commission composée de M. le duc d'Aumale, de MM. Levasseur et Cheysson a émis le vœu que cet important document fût publié et vous avez approuvé les vœux de votre commission. Enfin, M. Levasseur nous a présenté un mémoire qu'il a composé sur la situation de l'agriculture algérienne d'après les renseignements officiels. Nous couronnons cette année deux études sur l'oasis de Gabès. L'Algérie est bien la France, et si quelqu'un pouvait l'oublier un moment, M. Levasseur se chargerait aussitôt de le redresser et de le convaincre.

La vie est un mélange de tristesses et de joies, et elle est si courte qu'elle nous fait subir presque en même temps les émotions les plus diverses. Les devoirs de ma charge m'imposent tous les jours cette double épreuve à laquelle la communauté de nos sentiments vous associe naturellement. Nous avons perdu dans le cours de cette année le comte de Bouille, Boitel, Peligot et Grandvoinnet. Vous savez à quel point ils honoraient notre Compagnie. Ils représentaient la même époque et, quand nous ferons leurs portraits, nous marquerons bien des traits qui sont des signes du même temps. Boitel sera particulièrement honoré; car il a voulu, par une libéralité des plus touchantes, se survivre en faisant du bien. Nous avons cherché à réparer ces pertes cruelles en

fixant notre choix sur trois praticiens : M. Pluchet, dont le npm est resté cher à notre Compagnie; M. Jules Bénard qui sait manier aussi bien la charrue que la plume, et M. Dehérain membre de l'Académie des sciences. J'appelle M. Dehérain, un praticien, parce qu'il n'a pas besoin d'être loué et que, pour un savant émérite, il n'est peut-être pas, dans notre Compagnie, de plus bel éloge. A tous trois je souhaite la bienvenue.

Pénétrée de la grandeur du rôle que nous assigne le siècle que nous avons traversé, la Société nationale d'agriculture garde avec un soin jaloux les traditions qui font d'elle l'Académie de l'agriculture française. Nous sommes ce que nous sommes et nous ne pouvons pas être autre chose. Si la constitution des académies les tient enfermées dans le cercle des discussions paisibles et leur interdit d'entrer dans ces luttes qui donnent seules la popularité, la Société nationale d'agriculture n'en suit pas moins avec une sympathie passionnée ce mouvement extraordinaire qui soulève propriétaires et cultivateurs et les groupe dans des associations de tout genre pour la défense de leurs intérêts. Elle sait, elle voit, elle se réjouit que presque tous ses membres tiennent leur rang dans cette revendication universelle des droits et des besoins de l'agriculture. Elle applaudit a cet ensemble de lois, de décrets et d'arrêtés qui révèlent l'intime union de la science et de l'administration et font du gouvernement l'auxiliaire indispensable du progrès agricole.

Ce que la science, ce que le gouvernement, ce que la presse avaient depuis longtemps préparé, le suffrage universel vient de le sanctionner tout à coup. L'agriculture est arrivée victorieuse et maîtresse dans le sein du Parlement. Yous vous souvenez de ce mot célèbre :

47i COMPTE RENDU DES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ.

« Italia far a da se. L'Italie se fera d'elle-même. » Nous pouvons dire à cette heure : « L'agriculture se fait ellemême. » C'est le salut. La science et l'administration ne peuvent que l'aider et la diriger. C'est à elle de travailler, de lutter et de vaincre.

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