DE M. EDOUARD BERTIN
cation en matière d'ambition politique. Dans le domaine des arts aussi, ne vaut-il pas mieux se comporter en maître sur une scène secondaire que de remplir le second rôle là môme où le théâtre est beaucoup plus vaste, l'action plus difficile en apparence et le succès plus éclatant ?
On s'étonne quelquefois que les sites de la Suisse n'inspirent pas plus habituellement les paysagistes. — D'où vient, dit-on, qu'un pays aussi digne d'admiration, aussi fécond pour les voyageurs en émotions et en surprises, demeure le plus souvent auprès des artistes dans un état apparent de disgrâce et d'abandon?— Rien de plus facile à s'expliquer pourtant, rien de plus judicieux au fond que ces réserves ou ces abstentions du pinceau. La nature en Suisse est une nature» toute d'exception et d'accident, une nature sans mesure dans ses audaces, sans vraisemblance pour ainsi dire : or l'art ne saurait se proposer d'autres thèmes que ceux qui expriment, même sous des formes imprévues, une idée d'ordre, d'harmonie, une certaine vérité à la fois limitée et générale. Il ne lui appartient pas plus de reproduire la chute du Rhin à Schaffouse que la cataracte du Niagara ; il prétendrait aussi vainement figurer les glaciers des Alpes que les steppes sans horizon de la Russie, parce qu'ici l'énor- • mité du spectacle écrase ou déconcerte le sentiment de la proportion pittoresque, parce qu'en face de pareils modèles, toute volonté personnelle se paralyse, tout désir d'ijivention s'anéantit, parce qu'enfin le fait à représenter exclut également le droit
d'en modifier les termes et le pouvoir do le rendre au vrai sans aboutir à la diilbrmitr.
Les phénomènes naturels les plus propres sur place à étonner le regard sont donc, par cela même, les moins favorables à l'œuvre du peintre et à la fonction de la peinture. En s'aventurant dans le domaine des pures curiosités géologiques, l'artiste court le risque de perdre la notion pittoresque du beau, pour n'acquérir que l'intelligence scientifique des choses, pour n'en savoir l)lus découvrir et nous en révéler que les côtés bizarres, la signification exceptionnelle. A ne considérer que la difficulté des informations et, la tâche une fois donnée, les efforts d'attention qu'elle exige, cela peut être jusqu'à un certain point méritoire. Si l'on tient compte au contraire de l'art proprement dit, des lois qui le régissent, do l'influence qu'il lui appartient d'exercer, cela est inutile et même foncièrement défectueux : car l'impression produite ne saurait ni équivaloir à l'émotion causée par le simple aspect de la réalité, ni se substituer si bien au souvenir de celle-ci qu'elle s'explique parla seule vertu des moyens d'exécution employés. A quoi bon dès lors se vouer à une besogne en dehors des conditions du portrait par l'étrangeté même et les caractères intraduisibles des types, en dehors aussi de l'interprétation idéale, puisque la physionomie de ces modèles n'a plus de sens et disparaît, si l'on essaie de la réviser?
De notre temps néanmoins, l'épreuve a été tentée, et quelquefois avec un remarquable talent, par deux peintres suisses, MM. Diday et Alexandre Galame. En se faisant, il y a plus de trente ans, le chef de ce que l'on appelle un peu ambitieusement aujourd'hui « l'école du paysage alpestre, » et qu'il suffirait de nommer un groupe d'hommes en quête d'un certain progrès, le premier avait le mérite de donner à l'art du paysage en Suisse une allure propre, un caractère national, et de lui inspirer le dégoût des contrefaçons ou des emprunts dont il avait si humblement vécu jusqu'alors. Le second, en poursuivant l'entre-
prise avec une habileté plus sûre et plus audacieuse en même temps, réussit à devenir le représentant principal des doctrines nouvelles et à les accréditer auprès de la foule, sinon à les justifier complètement. Galame, mort il y a quelques mois, a joui de son vivant d'une grande réputation ; même en dehors de la Suisse, il a obtenu des succès qui n'accueillent d'ordinaire que les talents tout à fait supérieurs. Reste à savoir quelle part revient dans les causes de cette popularité au milieu d'oîi l'artiste était issu, quel surcroît d'importance ses œuvres ont pu emprunter du contraste avec la faiblesse des travaux antérieurs, quelle place enfin il convient de leur assigner, non-seulement dans Thistoire de l'art local, mais dans l'histoire de la peinture contemporaine. Ce qu'il faut reconnaître tout de suite, c'est que si les tableaux qu'a laissés Galame permettent à la critique de faire ses réserves, de distinguer entre la célébrité acquise et la valeur intrinsèque des ouvrages qu'elle a récompensés, les souvenirs qui se l'attachent à la vie et au caractère de l'homme n'autorisent rien d'autre que le respect. Dans cette vie laborieuse et digne, consacrée tout entière à l'étude, aux graves devoirs, à la pratique des vertus sévères, nulle incertitude, nul démenti. Peut-être, au premier aspect, ne paraît-elle pas exempte de quelque raideur; mais cette inflexibilité, après tout, est celle de la ligne droite, et l'on aurait mauvaise grâce, en face du chemin parcouru, à y relever, comme une singularité regrettable, l'absence d'une interruption ou d'un détour.
Parler des premières années et des premiers essais d'un artiste, c'est le plus souvent se condamner à redire l'histoire bien connue d'une vocation contrariée, d'efforts entravés par les résistances d'autrui ou par la pauvreté de celui qui les tente ; c'est rappeler, après tant d'exemples de mênàe sorte, les obstacles qu'opposent à l'essor d'un jeune talent les exigences de la famille ou les difficultés de la vie. Les débuts de Galame ne feraient que remettre une fois de plus sous nos yeux ce spectacle
prévu d'une enfance riche en promessses, et bientôt inquiétée dans ses espérances, d'une volonté qui ne se manifeste de l)onne heure que pour entrer en kitte avec l'adversité. C'est d'abord l'expression naïve d'un goût inné, d'une aptitude qui se traduit aussitôt que la mémoire et la main peuvent agir, dans des essais h tout propos de représentation pittoresque ; puis viennent, avec les progrès de l'âge, les déceptions et les épreuves, les nécessités matérielles auxquelles il faut s'efforcer de pourvoir, les malheurs qu'il faut bien accepter. Né près de Vevey en 18 1 0, et fils d'un entrepreneur de maçonnerie, Galame avait h peine quatorze ans lorsqu'il vit son père, ruiné du jour au lendemain par la mauvaise foi, dit-on, d'un associé, tomber malade de chagrin et perdre peu à peu ce qui lui restait de courage et de forces. Deux ans plus tard, il était l'unique soutien de sa mère devenue veuve. Adieu donc, au moins pour le moment, aux rêves de talent et de gloire, adieu à la liberté de continuer de chères études et de travailler en vue des succès futurs ! Ce qu'il s'agit de se procurer, ce n'est plus dans l'avenir une place parmi les artistes, c'est maintenant, aujourd'hui même, les moyens de vivre et de faire vivre celle dont la maladie du chef de la famille a épuisé les dernières ressources ; ce qu'il faut conquérir, ce n'est plus la renommée, c'est du pain. Le pauvre jeune homme se mit résolument à l'œuvre. Admis, comme employé, dans les bureaux d'un agent de change à Genève, il y passa quatre années et réussit, avec les chétifs appointements qui rétribuaient son travail, à préserver à peu près sa mère de la détresse, sauf, bien entendu, à faire bon marché de ses propres besoins, et à se réduire souvent à quelque chose de moins que le nécessaire, pour alléger d'autant des souffrances qui auraient eu raison de son courage, par cela même qu'elles n'étaient pas les siennes.
Le moyen cependant de se renfermer absolument dans des occupations si contraires aux espérances premières, de ne rien donner h la passion secrète, à l'instinct! Galame essaya de tout