I . Legs faits aux musées nationaux
Mme Sévène 5 253 francs de rentes.
M. Bareiller 8 404 — —
M. Poirson 2 348 — —
Total. . . . 16 005 — - —
quand on saura mieux que les musées peuvent ester en justice, il est probable que leur budget s'augmentera des libéralités de leurs amis. Mais en attendant ?
Les bases du problème étant connues, proposons donc résolument l'unique solution possible, dans les circonstances actuelles. Cette solution est, à notre avis, dans un droit d'entrée fixe perçu à certains jours, à la porte des musées nationaux1.
L'idée n'est point nouvelle, et les Français qui voyagent à l'étranger savent qu'elle est mise un peu partout en pratique. Dans quelles conditions exactement ? C'est ce que nous nous proposons d'examiner en détail.
En France, les trop maigres ressources des musées nationaux ont tout naturellement amené à diverses reprises les pouvoirs publics et l'initiative parlementaire à se demander si le salut n'était pas dans le droit d'entrée. Trois fois, depuis neuf ans, en 1895, en 4897 et en 1903, un débat s'est élevé devant la Commission du budget, ou devant la Chambre des députés, sans amener le résultat sur lequel comptaient l'administration des beaux-arts, et à la fois les amis de nos musées nationaux.
1. Une enquête sur le nombre des entrées au mois de novembre 1892, au musée du Louvre, a révélé les chiffres suivants :
Moyenne des dimanches 7153
— des jours de semaine '2 342
— des 30 jours du mois 3144
Entrées du mois de novembre: 94326, dont 35 765 les dimanches.
On estime que depuis cette époque — soit dix ans — le chiffre des entrées au musée du Louvre a augmenté d'un tiers.
LE DROIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES 293
Nous allons voir ce que furent les « escarmouches » de 1895 et de 1897.
1895. — Chargé de rédiger le rapport sur la personnalité civile des musées, M. G. Trouillot, député, disait que M. Denêcheau avait proposé à la Commission du budget un droit d'entrée fixe à établir dans les musées1. Voici, les termes mêmes du rapport :
ce La Commission a été saisie, en outre, par un amendement de M. Denêcheau, de la question des droits d'entrée à établir dans les musées. M. Denêcheau demande que le règlement d'administration publique prévu par l'article 64, détermine, en même temps que les détails d'application de la loi, les jours pendant lesquels un droit d'entrée pourrait être exigé des visiteurs, tous les autres jours de la semaine demeurant absolument gratuits.
« 11 a été soutenu par divers membres, devant la Commission, que des droits analogues étaient établis à peu près dans tous les musées de l'Europe ; que la perception d'un droit d'entrée, pendant un ou deux jours par semaine, serait, ainsi que le démontrent les statistiques étrangères, un précieux élément de ressources, que le principe de la gratuité et les règles de large hospitalité qui sont l'hon-
1. M. Trouillot rappelait que, le 5 novembre 1891, un projet de loi signé par MM. Léon Bourgeois, Yves Guyot et Rouvier, prévoyait un droit à percevoir pendant cinq jours de la semaine. Ce projet ne vint pas en discussion devant la Chambre.
MÉLANGES SUK l'àRT FRANÇAIS
neur de la France, ne seraient pas violés, parce que nos musées nationaux, fermés au public, dans l'état actuel des choses, un jour par semaine, s'ouvriraient ce jour-là même à un public spécial, trop peu nombreux pour y empêcher les travaux intérieurs hebdomadaires, mais en situation de payer une taxe qui alimenterait, au profit de tous, les réserves qui leur font aujourd'hui défaut.
ce La Commission du budget a pensé cependant, à une voix de majorité, que clans le pays républicain qui s'honore du principe de la gratuité de l'enseignement, il était impossible, même dans cette mesure restreinte, de mettre un obstacle quelconque à la libre entrée de nos galeries artistiques1. »
Ainsi, au moment où elle s'occupait de constituer la Caisse des musées, la Commission du budget rejetait toute idée de droit d'entrée fixe à la porte de nos collections nationales. L'idée devait être reprise, deux ans plus tard, par le propre rapporteur du budget des beaux-arts, et par M. Denêcheau, député.
1897. — Le rapporteur du budget des beaux-arts de l'exercice de 1897 était M. Georges Berger. On ne contestera certainement pas le dévouement de M. Georges Berger à la chose publique. Président de l'Union Centrale des Arts Décoratifs, président de la société des Amis du Louvre, trois fois chargé
1. Rapport sur la personnalité civile des musées, par M. Georges Trouillot (session de lSOo), p. 11.
LE DUOIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES
de la défense du budget des beaux-arts (1897- 1898-1901), M. Georges Berger s'est toujours acquitté de sa tâche en toute conscience, et ses rapports, nourris de faits et d'idées, sont parmi les documents les plus utiles pour qui suit attentivement l'histoire administrative des beaux-arts en France.
M. Georges Berger ne pouvait pas ne pas prendre position dans une question aussi grave que celle qui intéresse l'avenir des musées nationaux. Laissant de côté, dans son rapport de 1897, tout ce qui concerne le personnel si mal rétribué du Louvre, du Luxembourg, de Versailles et de Saint-Germain, nous citerons ce qui traite du problème du droit d'entrée, abordé de front, répétons-le, par un homme dont la compétence n'est discutée par personne, non plus que son libéralisme intelligent :
ce Votre commission, émue du sort qui est ainsi fait à tous nos musées nationaux, se demande s'il ne convient pas d'établir des droits d'entrée à la visite de ces musées et à celle de nos palais nationaux. On prétend que cette mesure serait antidémocratique ; on a le droit de se demander pourquoi et comment ? Il ne s'agirait pas, en effet, de faire payer tout le monde et tous les jours. Le dimanche et le jeudi, l'entrée serait gratuite, le lundi continuerait à être réservé pour le nettoyage quand il le faudrait absolument. Un droit d'entrée de ijjl franc serait fixé pour les autres jours, et peutêtre pourrait-on élever ce droit d'entrée, pendant l'un de ces jours. L'administration distribuerait largement des cartes personnelles accordant la fréquentation gratuite des musées aux artistes, aux ouvriers de l'art décoratif et à toutes les personnes
MÉLANGES SUU l/ART FRANÇAIS
qui justifieraient de leur besoin de pénétrer dans les musées pour leurs études ; mais elle pourrait se montrer moins prodigue de permissions envers certains copistes qui encombrentles galeries et viennent en définitive y exercer une industrie lucrative. Estil donc d'une démocratie bien entendue d'ouvrir les portes de nos musées et de nos palais nationaux aux vagabonds qui s'y introduisent pour se chauffer l'hiver et prendre le frais l'été ? Les églises profitent de troncs et de quêtes pour les frais du culte. Les musées sont les sanctuaires de l'art ; peu de fidèles s'en écarteraient, si 1 on exigeait d'eux un léger sacrifice d'argent pendant trois jours de la semaine, Qui donc a jamais critiqué sérieusement les redevances d'entrée perçues par beaucoup de musées étrangers ? Ceux d'Italie ne coûtent pour ainsi dire rien au Trésor par ce moyen. A Londres, le musée du South Kensington a établi un droit de 0 fr. 60 par personnne les mercredis, jeudis, vendredis : la recette qui en résulte lui permet d'ouvrir ses salles gratuitement jusqu'à dix heures du soir, les lundis, mardis et samedis. La National Gallery n'est pas accessible gratuitement les jeudis et vendredis. Les ressources qui proviendraient d'un droit d'entrée clans les musées et palais nationaux en France seraient considérables ; elles permettraient au Trésor d'encaisser des sommes importantes en laissant d'abord leur part à nos musées nationaux pourvus de la responsabilité civile. Ceux-ci pourraient alors être remaniés comme il convient dans leur organisation, de façon que leur personnel de tous grades soit rémunéré suivant ses mérites et sa peine, qu'on n'y voie plus des gardiens si mal
LE DROIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES
payés qu'ils sont presque tous portés à tendre la main aux visiteurs. Les fonds affectés aux acquisitions seraient augmentés et peut-être pourrait-on inaugurer l'ouverture du soir de certaines parties de nos musées1 ? »
C'est net. On ne saurait mieux dire. La question ainsi résolue, en principe, par le rapporteur, d'accord cette fois avec la Commission du budget, allaitelle l'être par la Chambre et dans le même sens ? Hélas!...
MM. Denêcheau etPliclion, députés, présentèrent un amendement qui, faveur rare, fut incorporé d'office dans la loi des finances. Il était ainsi rédigé :
« Art. 54 (ancien 55). — L'entrée des musées nationaux est libre, les dimanches, jeudis et jours fériés.
« Les autres jours, il sera perçu un droit d'entrée dont le maximum est fixé à 1 fr.
« Le produit de cette redevance constituera une ressource des musées nationaux et sera employé conformément à l'article 55 de la loi du 16 avril 1895. Les frais de perception sont à la charge de la Caisse des musées.
(c Un règlement d'administration publique déterminera les mesures nécessaires à l'exécution du présent article. »
M. Paschal Grousset s'éleva avec vivacité contre l'amendement de MM. Denêcheau et Plichon. Nous citerons les points essentiels de ce débat, parce qu'il nous paraît résumer admirablement la question du droit d'entrée.
1. Rapport du budget de l'exercice 1897 (Service des beauxarts), par M. Georges Berger, rapporteur, pp. 104-405.
C'est dans la séance du 15 février J 897 que fut discuté l'article 54 de la loi de finances.
M. Paschal Grousset commença en déclarant qu'un grand nombre de membres de la Chambre considéraient qu'une pareille mesure « serait un véritable défi aux principes les plus universellement acceptés dans notre République en matière d'éducation publique. »
(c En effet, que sont les musées, sinon un des instruments les plus puissants d'éducation nationale, de perfectionnement et d'affinement des qualités qui font la grandeur et la force véritable de notre race française ? Il y a là un intérêt de premier ordre, non seulement au point de vue de l'éducation, mais aussi au point de vue de l'industrie et du commerce. Pour les industries d'art où la France conserve encore sa prééminence, c'est dans les musées que se fait l'éducation des ouvriers, et toute taxe mise à l'entrée de ces musées ne serait pas autre chose qu'un impôt prohibitif sur l'éducation artistique de la nation. Qui pourrait le contester ? Dira-t-on que mettre un droit d'entrée à la porte des musées, c'est un moyen d'accroître le nombre des visiteurs !
« Messieurs, sur quel argument se base-t-on pour nous proposer cç retour en arrière ? On nous dit : Les ressources allouées aux musées sont insuffisantes ; les droits d'entrée nous permettront d'acheter de nouveaux objets d'art.
(( Peu m'importe, je l'avoue, qu'on achète de nouveaux objets d'art si personne ne les voit ou s'il n'y a pas autant de monde que précédemment pour les visiter.
LE DKOIT D'ENTRÉE DANS LES MUSEES 299
ce On nous dit encore : Nous avons tous les jours, dans nos musées, le spectacle de bandes d'étrangers conduits par des guides parlant un langage barbare, qui remplissent nos galeries de bruit et de tumulte, empêchent les gens d'études d'en profiter. Je vous réponds : croyez-vous que c'est un droit d'entrée mis à la porte qui empêchera les étrangers d aller par bandes dans nos musées ? Mais au contraire ! Ils se croiront bien plus chez eux, quand ils auront acquitté un droit, d'entrée. Le vrai moyen d'empêcher ces scandales, — je reconnais en effet que, dans une certaine mesure, il y a quelque chose de fondé dans cette critique, — le vrai moyen de faire cesser ces scandales est dans des mesures de police prises par les musées. »
L'intransigeance de M. Paschal Grousset n'est point telle, même au cours de ce débat, qu'elle ne l'empêche de toucher du doigt l'une des plaies de nos musées. Et, insistant sur les « bandes d'étrangers » qui envahissent musées et palais nationaux, il dit :
(( Il suffira d'un règlement stipulant que les guides admis à parcourir les musées devront avoir une autorisation spéciale de l'administration des beauxarts, et, ait besoin, devront payer une patente, pour empêcher ces désordres de se reproduire ; mais, je le répète, ce n'est pas par le payement d'une entrée qu'on trouvera le remède à cet état de choses. »
Faire payer une patente aux guides ? Pourquoi pas ? M. Paschal Grousset est donc, dans quelque mesure, partisan des restrictions à la gratuité?
M. Paschal Grousset conteste que les musées étrangers, les musées anglais entre autres, tirent
des revenus du droit d'entrée : nous verrons tout à l'heure qu'il est dans l'erreur.
Il ajoute :
« Voulez-vous, messieurs, enlever au pauvre qui n'a pas d'autre héritage, le droit de profiter, dans toute son étendue, de cet héritage, d'aller voir les belles choses qui lui ont été léguées par ses pères, d'admirer la Vénus de Milo, la Joconde, les Noces de Cana ou Y Embarquement pour Cythère, et quand il sort fatigué de son travail » (à quelle heure ???) « las des misères et des laideurs qu'il a autour de lui, d'aller, comme il dit dans son rude langage, se rincer l'œil avec de belles choses ? Vous ne le voudrez pas, messieurs. »
Et M. Paschal Grousset de conclure par cet amendement à l'article 54-55 :
« L'entrée de nos musées nationaux est libre et gratuite. Aucun rassemblement tumultueux ou bruyant ne sera toléré dans les salles et galeries d'exposition.
ce Les guides accompagnant les visiteurs, par groupes de huit personnes au plus, devront être pourvus d'une autorisation spéciale, délivrée par l'administration des beaux-arts, et justifier du payement d'une patente.
« Des tourniquets gratuits seront placés aux portes et serviront à établir la statistique des visiteurs, par heure et par jour. Cette statistique sera publiée tous les mois. »
L'un des auteurs de l'article 54-55, M. Denêcheau, réplique à M. Paschal Grousset :
« A la rigueur, j'accepterais la première critique ; peut-être mon amendement, effectivement, n'est-il
LE DROIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES
pas tout à fait conforme aux traditions chevaleresques de l'esprit français? Mais vous reconnaîtrez avec moi que, depuis longtemps, nous sommes un peu victimes de cet esprit chevaleresque.
« De plus, les conditions sont changées, les sources d'entretien des musées sont taries. Vous ne pouvez oublier, en effet, que les musées étaient rattachés à la liste civile. Les souverains pouvaient parfaitement, quand des occasions se présentaient, les saisir, et à n'importe quel prix enrichir les musées. Ce n'est plus le cas aujourd'hui : nous n'avons pas de crédit, nous n'avons plus d'argent. »
Au milieu des interruptions qui irritent ce débat, on ne sait pourquoi, puisque la politique n'y a point de part, M. Denêcheau poursuit :
ce Je ne vise que les étrangers, je ne veux faire payer que ces théories d'étrangers qui, sous la conduite de cicérones polygottes, envahissent à certaines heures nos musées, au grand désespoir, je dois le dire, de ceux qui veulent y travailler sérieusement et s'y instruire. Il n'est jamais entré dans ma pensée, vous pouvez en être sûrs, de faire payer l'entrée des musées aux artistes, aux négociants, aux industriels, aux ouvriers et aux enfants de nos écoles, à tous ceux en un mot qui, pour leur profession ou pour leurs études, ont besoin de les fréquenter. Je n'ai jamais songé à cela. Par conséquent, mon impôt n'est pas un impôt anti-démocratique. »
Pour ceux-là, M. Denêcheau propose l'entrée gratuite en tout temps, grâce aux cartes que délivrerait l'administration des beaux-arts.
« J'ai eu soin d'ajouter que l'administration des beaux-arts serait chargée de réglementer les entrées
payantes, c'est-à-dire que dans ma pensée je supposais — et j'étais sûr — que l'administration des beaux-arts accorderait, dans la plus large mesure, des cartes à tous ceux qui en feraient la demande et qui la justifieraient, c'est-à-dire à tous les artistes, à tous les ouvriers, et au besoin à tous les syndicats professionnels qui se chargeraient de la répartition.
<( Pour avoir l'entrée gratuite des musées, il ne s'agirait donc que de remplir une simple formalité, formalité d'ailleurs gratuite, puisque le public a la franchise postale avec le Ministère des beaux-arts.
a Messieurs, après avoir fait justice des critiques faites à mon amendement, voulez-vous maintenant me permettre de vous en démontrer l'utilité et do vous dire les résultats qu'il donnerait?
ce Si vous considérez les musées comme des endroits agréables, où l'on va passer une heure charmante, où il fait frais l'été et chaud l'hiver, où Ton peut contempler des œuvres superbes, incontestablement mon amendement n'a pas de raison d'être. Le Louvre, en effet, pour ne citer que ce musée, renferme des collections admirables ; il contient des chefs-d'œuvres incomparables, des œuvres de maîtrise, des merveilles que l'admiration universelle a consacrées. Ceux donc qui vont au Louvre, quelque difficiles qu'ils soient, en sortent absolument satisfaits.
« Le musée du Louvre occupe sinon la première place, au moins une place très prépondérante parmi les plus beaux musées du monde.
« Mais si vous considérez les musées comme des endroits d'étude, permettez-moi de vous dire que le
LE DRÔ1T D'ENTRÉE DANS LES MUSEES 3
musée du Louvre lui-même présente des lacunes, des vides regrettables, qu'il importe à tout prix de combler. »
Ici M. Denêcheau avait trop beau jeu. Si tout le monde est fixé sur les richesses incomparables de nos musées, le Louvre en tête, nul n'ignore non plus ce qu'il j manque pour tous ceux qui parcourent ses galeries, non pas en désœuvrés, mais en hommes d'étude.
M. Denêcheau concluait ainsi :
« Avant de descendre de cette tribune, voulezvous me permettre aussi de vous dire que les musées nationaux constituent pour nous un patrimoine national que nous n'avons pas le droit de laisser péricliter ? Nous devons à ceux qui ont amassé avant nous ces trésors, comme à ceux à qui nous les laisserons, de compléter les collections et de les enrichir tous les jours. »
A M. Dujardin-Beaùmetz incombait la mission de répliquer à M. Denêcheau.
De même que M. Georges Berger, l'honorable député de l'Aude connaît à merveille toutes les questions qui intéressent l'administration des beauxarts en France. Il est de ceux qui n'ont jamais marchandé leur actif dévouement à l'art en général et aux artistes en particulier, et si, dans cette question du droit d'entrée, nous sommes absolument séparés par des idées tout à fait opposées, ce nous est une raison de plus pour lui rendre hommage.
« Gomme M. Denêcheau, je désire voir combler les vides de nos collections ; comme lui j'estime insuffisant le crédit annuel de 160 000 francs voté par les Chambres ; comme lui je pense qu'une telle
situation ne peut durer. Mais qu'il me permette de lui dire que le remède qu'il nous propose me paraît pire que la mal qu'il veut enrayer.
« Messieurs, quatre éléments ont constitué le Louvre : les dons, les anciennes galeries royales, les acquisitions de l'Etat et les œuvres que nous a donné la victoire ; les dons ont été faits à la nation, les anciennes galeries royales sont l'héritage de la nation, les acquisitions de l'État ont été payées par les contribuables, et la valeur de nos soldats nous a donné le reste; la nation est donc absolument chez elle au Louvre et elle a le droit d'y entrer librement.
« Une nation artistique ne se développe que par la contemplation constante — je dirai presque usuelle — des choses d'art, et, bien loin d'en gêner l'accès, s'il était possible d'exposer sur nos places publiques les chefs-d'œuvre enfermées dans nos salles de sculpture, il faudrait le faire- sans hésiter.
« C'est par une vie intime avec ses chefs-d'œuvre qu'un peuple les comprend et en crée ; ce fut le secret des Grecs, et je vois mal Périclès mettant un tourniquet devant la Minerve de Phidias. »
M. Dujardin-Beaumetz se prononçait donc pour la liberté complète. Artistes et artisans, poètes, archéologues, tous peuvent trouver au Louvre l'inspiration qui crée :
ce L'amendement écarterait du Louvre les touristes de la province, qui, eux, comme contribuables, payent assez cher pour qu'il leur soit permis de prendre un plaisir d'art gratuit.
« On éloignerait, dit-on, du Louvre, quelques
LE DROIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES 305
malheureux qui viennent y reposer leur misère. J'ai toujours vu qu'ils s'y conduisaient bien et j 'ai trouvé souvent en eux cette contemplation effarée des choses de l'art qu'on sent dans l'œil des pauvres gens.
ce II écarterait enfin pendant cinq jours de la semaine de nos collections nationales une catégorie de citoyens sans fortune, qui ont tout aussi bien que de plus heureux le droit d'avoir des jouissances artistiques.
M. Alphonse Humbert. — Tous les provinciaux qui viennent à Paris vont visiter le musée du Louvre !
M. Dujardin-Beaumetz. — Peut-être est-il réservé à l'une de ces âmes neuves de trouver un jour les formules d'un art nouveau, et laissez-moi vous rappeler qu'il a suffi de l'observation artistique d'une feuille de lotus pour donner naissance à l'art égyptien, et que la forme d'un bois de supplice a donné celle des cathédrales.
« Messieurs vous laisserez le Louvre gratuitement* largement ouvert, et vous ne le fermerez pas par des barrières fiscales à l'heure précise où les penseurs attendent de l'union de nos artistes et de nos artisans l'admirable éclosion d'une renaissance française.
« Vous ne permettrez pas qu'il soit dit que, si la première République a créé le Louvre, la troisième y a mis un tourniquet ! »
Le débat est clos. 11 y a scrutin.
M. le Président. — Voici le résultat du dépouillement du scrutin :
Nombre des votants Majorité absolue. .
Pour l'adoption Contre. . . .
« La Chambre des députés n'a pas adopté. » Le scrutin, rectifié au Journal Officiel, ne portait plus que 120 voix pour l'adoption contre 382.
Du moins nos musées nationaux ont-ils été mieux dotés par le Parlement? Au contraire. M. Dujardin- Beaumetz, dans son discours de 1897, parle d'une subvention de 162 000 francs. Son propre rapport de 1899, pour l'exercice 1900 — comme celui de M. Berger pour l'exercice 1901 et celui de M. Ch. Couyba pour 1902 — porte que la subvention n'est plus que de 160 000 francs. Bien loin d'en augmenter la quotité, on Ta diminuée! Le Louvre a-t-il pu enfin, grâce à la Caisse des musées, combler les graves lacunes que son rapporteur de 1897, avec bien d'autres, regrettait amèrement? Certes il a fait de son mieux. Mais, voyez ce que dit — deux ans après la discussion de l'amendement Denêcheau-Plichon — M. Dujardin- Beaumetz lui-même :
« Certaines époques de l'art et certaines écoles sont largement représentées au Louvre, d'autres trop insuffisamment.
ce On y voudrait voir plus de primitifs italiens, flamands, allemands, et surtout les maîtres primitifs français^ nos deux portraits d'Albert Durer sont
LE DROIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES
d'importance secondaire. Notre collection espagnole contient de très beaux morceaux, mais plus d'un artiste considérable nous manque et nous avons à désirer une toile de Vélasquezqui nous montrerait ce grand maître dans toute sa puissance et son originalité; peu de tableaux anglais, pas un Reynolds, pas un portrait de Gainsborough, pas un Turner. J'ajouterai que les maîtres français paysagistes du xixe siècle sont insuffisamment représentés, et qu'il serait indispensable d y voir, en plus grand nombre et sous les aspects divers de leurs talents, Corot. Rousseau, Millet : j'en passe et des meilleurs.
ce Le musée du Louvre possède 30 000 dessins, il peut à peine en montrer 3 000. Une très faible partie de ses richesses peut seule être mise dans les salles d'exposition, sous les yeux du public, faute de place et de crédits de matériel. Classés avec beaucoup de soin et réunis, il est vrai, dans les armoires d'un des cabinets de la conservation des peintures et dessins, ils sont toutefois communiqués, surplace, à toutes les personnes qui on font la demande.
ce Lorsque les locaux du pavillon de Flore seront réunis au musée, il sera possible de mieux installer cette unique collection. » (Rapport de 1900, pp. 172- 173.)
Citons encore M. Dujardin-Beaumetz : « 11 est indispensable de pourvoir ces salles d'un mobilier. 11 y aura donc de ce chef d'assez importantes dépenses et le crédit du matériel est resté stationnaire.
« Il suffit de parcourir le musée pour voir la situation misérable dissimulée par des chefs-d'œuvre : des tapisseries masquent des trous dans les
murailles; les stores indispensables à un musée, puisqu'ils empêchent le soleil de ronger les couleurs manquent à de nombreuses fenêtres, l'aspect des banquettes est lamentable, et jamais les deux mots « grandeur et misère » n'ont été mieux exprimés par les faits.
ce II y aurait lieu de refaire progressivement les cadres des tableaux qui trop souvent sont du plus déplorable goût et du plus détestable effet, il faudrait substituer les bordures souvent plus simples et moins coûteuses, mais empruntées au style de l'époque du tableau; on dit avec raison : un tableau dans son cadre. Les tableaux hollandais gagneraient à retrouver les cadres en bois relevé par un étroit ruban intérieur qu'affectionnaient les maîtres de l'École néerlandaise et qui, par leur valeur de coloration et leur simplicité, jouaient un rôle important dans la lumière du tableau.
ce Les vitrines manquent pour les antiquités égyptiennes, assyriennes, grecques et romaines.
« La collection des stèles du Sérapéum, qui ont coûté une somme importante, s'abîme. D'autres vstèles au calame n'étant pas mises sous verre sont déjà perdues pour la science.
« Les vitrines manquent également aux départements du Moyen Age, de la Renaissance et des temps modernes.
ce Les socles font défaut aux statues. Sans demander pour elles des socles taillés dans le marbre comme ceux des antiques des anciennes salles de Percier et de Fontaine, il serait indispensable que l'on pût disposer de gaines ou de piédestaux de bois.
(( J'estime qu'il y aurait lieu d'augmenter de
LU DROIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES 309
30000 francs le crédit annuel des musées nationaux ca$ il ne faut pas oublier que les besoins que je signale pour le Louvre existent également pour les musées du Luxembourg, de Versailles et de Saint- Germain.
« Il y aurait une extrême urgence à améliorer l'éclairage de la salle contiguë à la salle d'exposition temporaire des acquisitions récentes ainsi que celle de la salle de Houdon. On devrait repeindre une partie des murs, les plinthes et les cimaises de la plupart des salles de dessins et de plusieurs des salles d'exposition des objets d'art; remettre en état les soubassements qui supportent les pupitres sur lesquels sont placés les dessins non appendus aux murs; remplacer par un papier neuf le papier ancien misérablement déchiré, crevassé et rapiécé. » (Rapport de 1900, pp. 178-179.)
Mais pour réaliser tout ce que souhaite M. Dujardin-Beaumetz, il faut de l'argent, et, qui ne se rend compte que ce n'est pas avec les 30 000 francs qu'il réclamait si justement, qu'on parviendra à mettre de l'ordre dans ce désordre, ni surtout qu'on améliorera l'installation des collections françaises dans la mesure où il importe qu'elles le soient ?
Nous avons, en toute sincérité, établi l'état de la question du droit d'entrée dans les musées nationaux en France. Il en va de même pour les musées départementaux et pour les musées municipaux. Ce que ne font ni le Louvre, ni le Luxembourg, ni Ver-
MÉLANGES SUR i/ART FRANÇAIS
sailles, on ne peut demandera la France provinciale de le faire. Gomme les musées nationaux, les musées de Lille, de Lyon, de Bordeaux, de Montpellier, de Nantes, de Toulouse, etc., s'ouvrent sans restriction au visiteur. Or, plus d'un de ces musées, et non des moindres, est dans le pire état de délabrement. Il n'y a pas de catalogue au musée de Toulouse dont les collections, du moins pour les tableaux, étaient, jusqu'à ces derniers temps, exposées sans ordre ni méthode, et — ce qui est surprenant dans une ville qui se glorifie si justement d'être la première en France pour l'essor artistique, — sans aucun discernement. Le musée de Dijon, rempli de belles œuvres, est à l'étroit, et le classement y est fait, à cause de cela même, dans les plus mauvaises conditions. Un cri d'alarme a sauvé le musée de Lille, mais après quelles craintes! Le célèbre musée Lécuyer, à Saint-Quentin, est riche d'environ 80 000 pastels de La Tour. Il ne peut songer à augmenter sa collection, quand un droit d'entrée fixe le lui permettrait à coup sûr. C'est pis encore au musée Ingres, de Montauban. Quatre mille dessins du maître, sur 5 000 environ qu'il légua à sa ville natale, en 1866, moisissent dans les cartons ou sur des murs humides; nous défions qu'on prétende le contraire. Il suffirait de quelques billets de mille francs pour que pût s'agrandir le musée Ingres. Où les trouver? La ville est pauvre, son industrie locale n'existe plus, et ses ressources budgétaires sont étroitement limitées. Le droit d'entrée ici encore donnerait la solution du problème. Peut-être alors pourrait-on obtenir qu'on ouvrit de nouvelles salles ou qu'on achetât des cadres mobiles. Alors aussi un catalogue
LE DROIT D'ENTRÉE DANS LES MUSÉES
serait-il imprimé de la riche collection que la ville de Montaubau doit à la fidélité de Ingres.
Quelles villes de France possèdent des musées d'art industriels ? Paris, il est vrai, a le sien au musée Galliera. Enfin le musée des Arts Décoratifs ouvrira bientôt au Pavillon de Marsan, et il n'est que temps. Lyon a son Musée des soieries et Saint-Etienne son musée d'Art et Industrie que personne ne voit, d'ailleurs, et c'est tout. Voilà où en est la France au début du xxc siècle ! C'est une réorganisation de nos musées de province qui s'impose. C'est tout un programme de création de musées d'art industriel qu'il faudra bien qu'on envisage quelque jour, si nous ne voulons pas que notre suprématie en matière d'industrie d'art disparaisse entièrement au profit de l'Allemagne et de l'Angleterre1.
Voyons du moins à quel système les divers pays d'Europe ont dû se résoudre. D'une enquête faite sur place, il résulte que les musées étrangers pratiquent trois systèmes :
1° Le système de l'entrée gratuite ;
2° Le système mixte : entrée gratuite à certains
1. Au début de 1884, M. Adrien Hébrard écrivait ces lignes, hélas 1 prophétiques : « Tout ce qui a été dit et écrit depuis quelques années sur cet important sujet de l'art industriel français, dans les Chambres et dans les Commissions d'enquête, dans les rapports des intéressés, prouve de la manière la plus éclatante que nous sommes menacés par des rivalités qui parurent longtemps impossibles, » Rapport de la Commission du Sénat sur le projet d'aliénation des diamants de la Couronne. M. A. Hébrard, rapporteur.
jours — entrée payante à certains autres (Presque toujours en ce cas 1 franc, quelquefois 0 fr. 60, 1 fr. 50 ou 2 francs) ;
3° Le système de l'entrée payantè en tout temps.
D'où le résumé qui suit.