‹ Mélanges sur les beaux-artsChapitre 11 sur 46 · CONSIDÉRÉE SOUS LES RAPPORTS DE L’ÉDUCATION · texte numérisé non relu

CONSIDÉRÉE SOUS LES RAPPORTS DE L’ÉDUCATION

L’étude du dessin, considérée seulement sous les rapports de l’éducation , est un objet assez important pour fixer l’attention des instituteurs : elle est aux beaux-arts, et aux arts purement mécaniques , ce que sont les^mathématiques aux sciences abstraites. Ces deux connaissances sont sans contredit la clef des autres : celui qui les posséderait parfaitement, pourrait les acquérir presque toutes , dans quelque genre et de' quelque nature qu’elles soient.

L’étude du dessin est indispensable, même

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pour l’homme que la fortune a comblé de ses dons. Cet art donne au sens de la vue un degré de perfection , un tact fin qui le met à portée de juger sûrement des formes, des dimensions et des distances des objets les plus éloignés ; enfin, il procure à l’homme de goût nombre de jouissances plus faciles à sentir qu’à exprimer.

Dalembert a dit dans sa préface de l’Encyclopédie : « Si l’on a fait un art de la musique , » on en aurait dû faire un aussi de l’écouter». Cette pensée , pleine de profondeur , pourrait être appliquée , peut-être avec plus de précision encore , aux arts qui ont le dessin pour base. Beaucoup moins de personnes sont capables de raisonner avec discernement sur la peinture que sur la musique. Des peuples entiers naissent en quelque sorte musiciens , et je n’ai jamais ouï dire qu’aucun naquissent peintres. Le goût et la délicatesse des organes deviennent insuffisans pour connaître les jouissances que procurent les beaux-arts : le sentiment seul ne suffit pas à ceux qui prétendent en apprécier le mérite , il faut encore en avoir étudié les bases, et être en quelque sorte initié dans leurs mystères. Celui qui n’aurait d’autre but que de ramener toutes ses connaissances aux seuls objets d’utilité, ne pourra se passer

d'étudier le dessin.

des notions du dessin. Sans son secours , il se trouvera arrêté dans ses opérations les plus simples, soit qu’il veuille mesurer son champ, tracer son potager, ou restaurer sa chaumière ; sans quelque notion de dessin , il ne sera intelligible ni pour son jardinier, ni pour son maçon.

On ne peut se dissimuler que le faux goût du public , l'ignorance des amateurs , et peutêtre aussi la faiblesse des artistes qui se sont laissés trop facilement entraîner par la dépravation générale, n’aient été une des principales causes de l'espèce de nullité où étaient tombés le dessin et la peinture au milieu du dernier siècle. On ne peut se dispenser de convenir encore que si l’on eût exposé à la vue des artistes le petit nombre des chefs-d'œuvre des grands maîtres de l’école d’Italie , que nous possédions déjà , et qui étaient enfouis depuis un siècle dans les greniers de Versailles , les beaux-arts n’eussent pas éprouvé en France une chute aussi rapide. Les peintres , à leur retour d’Italie, se seraient tenus en haleine à la vue de ces chefs-d’œuvre, et à celle des beaux antiques qui étaient encombrés dans la grande et obscure salle du Louvre, dite des Antiques , aujourd’hui restaurée et ornée de

superbes statues. Il a fallu tout le courage et le génie qu’ont développés les artistes modernes, pour tirer ces mêmes arts de l’espèce de néant dans lequel ils avaient été en quelque sorte replongés. S’il existe aujourd’hui à Paris des écoles en ce genre, qui rivalisent avec celles d’Athènes et de Rome, on n’a pas encore fait assez pour propager dans les départemens les lumières de la capitale. Cependant , cet objet paraît d’autant plus pressant , que pendant long-temps de grands intérêts politiques ont absorbé l’attention du Gouvernement et celle du public : il faut éviter que de nouvelles ténèbres ne viennent replonger encore les beauxarts dans la barbarie.

Quoique depuis leur première restauration en France, le manque d’habiles maîtres et celui de bons originaux, aient été les principales causes qui ont retardé si long-temps les progrès du dessin dans les départemens, il en est d’autres peut-être plus immédiates encore. D’abord, le peu d’hommes éclairés sur les arts, et l’empire dangereux qu’ont acquis ceux qui n’ont que des demi-connaissances, fléau, comme on sait, pire cent fois que celui de l’ignorance. On peut ajouter encore à ces causes , le préjugé dangereux de regarder le fini précieux, et la ma-

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uœuvre du crayon , comme la partie la plus essentielle du dessin : ce qui fait que la plupart des élèves - amateurs s’imaginent que quand ils ont fini un dessin avec propretés ils savent tout ce qu’il est nécessaire de savoir ; comme si quelque chose pouvait suppléer la pureté du contour, la vérité des formes , ainsi que le sentiment du trait. Qu’importe un fini précieux ! qu’importent des hachures larges ou maigres ! Michel- Ange, les Carraches, le Poussin, tous les grands maîtres enfin , ne sacrifiaient-ils pas tout à la beauté des contours; contour d’orombre , de terre , disait Jouvenet. C’est par un trait savant qu’on rend la vérité des caractères, qu’on exprime les passions; l’agrément du fini ajoute fort peu au mérite d’un dessin, et nuit souvent à la perfection , surtout à cause du temps qu’il fait perdre.

Aujourd’hui que des écoles centrales instituées dans quelques départemens , peuvent y amener d’habiles professeurs ; que la découverte et le perfectionnement de la gravure en manière de crayon , et surtout celle de la lithographie , pourront procurer aux élèves de meilleurs originaux, on peut espérer que les lumières se propageront promptement du centre du royaume dans les départemens , et on peut

croire à une prompte révolution dans l’étude du dessin : révolution d’autant plus nécessaire, que le progrès des manufactures , l’extension du commerce , et par-conséquent la prospérité de la nation , tiennent plus que le vulgaire ne le pense au succès des beaux-arts. Nous ne cesserons de le dire , la supériorité de nos manufactures d’étoffes brochées, de toiles imprimées, et depapiers peints tient aubon goût, àla perfection de leur dessin et à la fraîcheur de leur coloris, comme celle de nos porcelaines, de nos ouvrages d’orfèvrerie, et de tant d’autres branches d’industrie, tient à la beauté de leur forme. On a eu raison de suppléer les faibles originaux qui servaient ordinairement de modèles aux élèves des petites communes , par des gravures en manière de crayon : mais c’est du choix de ces gravures que dépendra le succès de ces changemens. Il est essentiel de charger de ce choix, à Paris, des artistes connus; ce moyen seul peut soustraire les élèves à cette multitude de mauvaises gravures , dont la cupidité mal entendue de quelques marchands d’estampes inonde les départemens. Cette précaution produira de grands avantages ; elle tarira la source de toutes ces misérables productions : car si le marchand est trompé dans sa spéculation, s’il

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n’a pas le débit de sa marchandise, alors il deviendra plus difficile dans le choix de ses originaux ; alors il ne fera plus graver que de bonnes choses ; ce qui lui sera d’autant plus facile , qu elles ne lui coûteront pas plus à faire exécuter que des mauvaises.

On a prétendu qu’il était préférable de copier des dessins à des manières de crayon , parce que ces dernières inspirent toujours une manière sèche. On a raison quant au principe; mais comme les manières de crayons gravées ou lithographiées d’après les grands maîtres sont toujours beaucoup supérieures aux dessins qu’on peut se procurer dans les départemens et qui ne sont ordinairement que de faibles copies de faibles originaux , il est donc nécessaire , et même indispensable, de préférer les premières. Il est important aussi que les élèves étudient l’antique, et ne dessinent d’après nature qu’après s’être exercés long-temps d’après la bosse, pour se familiariser avec les effets et avec les raccourcis. Le choix des bosses est encore très -important. Il faut éviter avec soin celles produites par des moules usés ou par des surmoules. Il est bon d’observer, dans les lieux éloignés des grandes écoles , de ne se pas livrer à l’étude de la bosse avant de s’être formé une bonne manière par l’habitude de copier

d’excellens originaux. Le même inconvénient n’existe pas pour les élèves de la capitale ; les bons exemples qu’ils sont journellement à portée d’avoir sous les yeux, soit de leurs maîtres dans les ateliers, soit aussi dans les écoles publiques, de la part de leurs camarades plus avancés qu’eux , peuvent leur permettre de se livrer plus tôt à ce genre d’étude, ainsi qu’à celle de la nature.

Il ne faut pas oublier de joindre à ces différentes connaissances celle de l’écorché , et faire un cours de miologie dans les villes où les circonstances pourront permettre de se le procurer, afin que l’élève puisse se rendre compte de la position, de l’attache et du mouvement des muscles. L’étude de la perspective , soit linéaire , soit aerienne , est encore indispensable pour juger les plans et les effets d’un tableau, et surtout pour ceux qui voudront dessiner du paysage. Les estampes de Yandermeulen , de Pérelle et de Labelle sont, dans ce genre , celles que les jeunes gens doivent préférer pour copier à la plume , en y joignant les gravures de Yisscher, d’après Berghem , qui réunissent à un heureux choix d’animaux dessinés de bon goût, des sites très - pittoresques.

De tous les genres qu’embrasse l’étude du

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dessin , celui qui paraît à la première vue le moins susceptible de subir les entraves de la règle , est , sans contredit , le paysage. Livré tout entier à l’impulsion de son génie , au libertinage de son goût et de sa pensée ( si j’ose m’exprimer ainsi ) , le peintre de paysage ne paraît avoir d’autres règles que celles de son imagination, d’autre guide que la nature. Interrogez beaucoup d’amateurs, même beaucoup d’artistes; voilà d’abord ce qu’ils vous répondront. Cependant , à la réflexion , ils sentiront qu’il n’existe aucune science , aucun art, dans lequel le jeune étudiant, celui qui débute dans la carrière , n’ait besoin d’être guidé par des principes certains.

Observez avec soin la nature dans les animaux ; vous y verrez que , malgré ses variétés, ses opérations sont toujours dirigées sur des bases fixes, immuables; c’est d’après ces observations incontestables , que les naturalistes sont parvenus à classer les différentes espèces. Voyez encore dans les végétaux, le tronc , les branches, les pétioles et les feuilles: la direction de chacune de ces parties est uniforme dans chaque genre; c’est même ce qui a dirigé les savans pour leur classification. Donc , si la nature opère avec méthode , il est de même

indispensable que ceux qui cherchent à l’imiter aient aussi des principes certains.

Cependant, je suis fort éloigné de penser qu’en esclave servile , un peintre de paysage doive marcher toujours le compas à la main ; mais au-moins est-il nécessaire qu’il connaisse la marche de la nature , afin de ne s’en point écarter.

L’étude des caractères et des passions, qu’on peut regarder comme la métaphysique de la peinture , doit entrer aussi dans ce plan d’institution; et ce que Lebrun a fait sur cette matière est encore ce que l’on connaît de mieux jusqu ’à-p résent. On n’oubliera pas de réunir à ces différentes études celle des proportions du corps humain , d’après les principes de Jean Cousin.

Celui qui n’étudie le dessin que comme une branche de l’éducation , ou pour s’appliquer aux arts mécaniques , pourra s’arrêter au milieu de la carrière, et s’en tenir à la pratique; mais celui qui voudra juger les productions des arts avec quelque discernement , sera obligé d’y joindre la théorie. Dans ce cas , les ouvrages de Winkelmann, de l’abbé Dubos, de Léonard de Yinci et de Mengs , pourront lui devenir fort utiles et lui former le goût. Il aura

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soin d’observer que les leçons des deux derniers, quoique remplies de recherches savantes, sont beaucoup plus précises sur tout ce qui concerne la pratique des arts, que celles des deux autres qui , étant plus savans qu’artistes , traitent plus particulièrement des convenances, des costumes , des usages anciens , et généralement de tout ce qui a rapport à la partie scientifique des arts.

L’artiste habile qui , par de profondes connaissances de la nature et de longues études , aurait acquis une pratique savante, pourrait plutôt se passer de théorie que l’homme du monde, qui a la prétention d’être amateur. Celui qui a reçu une éducation ordinaire jugera les productions littéraires, parce qu elles ont un rapport direct avec tout ce qu’il a appris ; tandis que pour juger celles des sciences et des arts , il faut réunir des connaissances toutes particulières. Je joindrai à cette observation une anecdote que j’emprunte de Pline le naturaliste. Alexandre-le-Grand, qui aimait la peinture et chérissait le célèbre Apelles, étant un jour dans l’atelier de cet artiste, qu’il visitait souvent, et voulant parler sur les arts avec un ton tranchant, qui ne s’accordait pas avec son peu de connaissance en ce genre : « Parlez un

» peu plus bas , lui dit Apelles en l'interrom- » pant , car je craindrais que si mes élèves » venaient à vous entendre , ils ne se mo- » quassent de vous». Tant il est vrai que rien n'expose plus au ridicule , que de vouloir parler dun ton décisif sur des objets qu'on n'a pas étudiés , puisque l'un des plus grands hommes de l'antiquité n'a pu en être exempt.

Une nouvelle et brillante carrière s'ouvrira pour ceux qui se sont dévoués au culte des beaux-arts. C'est à l’ombre de l’olivier que les nourrissons des muses pourront cultiver les arts en paix , et que le génie français se reportera en entier sur des objets qui contribueront à l’adoucissement des mœurs et au bonheur de la nation.

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