LE DEGRÉ DE PERFECTION
DE
Les peintres de la Grèce avaient-ils poussé leur art au même degré de perfection que l’avaient fait les statuaires de cette contrée? Cette question n’est pas encore résolue : essayons d’y jeter quelques lumières. Les chefsd’œuvre de sculpture qui nous ont été transmis, sont des preuves incontestables de la supériorité des Grecs en ce genre : l’antiquaire, l’artiste , l’amateur, le savant, tous sont d’accord sur ce point ; mais les peintres avaient-ils atteint la même perfection? Cette question n’est pas aussi aisée à résoudre; car il ne nous reste
presque rien de leurs ouvrages ; les révolutions, le temps et sa faux destructive ont tout anéanti. Ceux qui sont pour F affirmative , appuient leur sentiment sur la perfection où était parvenue la sculpture en Grèce , du temps de Périclès f ils ne présument pas que deux arts fondés sur la même base, l'étude du dessin , qui marchent au même but , l’imitation de la nature , n’aient pas fait les mêmes progrès à la même époque ; ils pensent que les merveilles que nous ont racontées sur les peintres grecs , les anciens auteurs , surtout Pline et Cicéron , d’après les contemporains , et d’après tout ce qu’ils avaient vu eux-mêmes , ne doivent nous laisser aucun doute sur la supériorité de ces artistes ; enfin , ces mêmes amateurs, passionnés de l’antiquité, prétendent que les vestiges qui nous restent des peintres grecs doivent suffire pour nous convaincre de leur supériorité sur les peintres modernes. Dans le siècle dernier, plusieurs amateurs titrés avaient poussé si loin leurs prétentions et leur despotisme à cet égard, qu’un artiste qui aurait osé ne pas être de leur avis se serait fait des ennemis assez puissans pour nuire à sa fortune , et même à sa réputation. On se rappelle qu’un sculpteur moderne, Falconnet, qui avait eu le courage d’appeler du
jugement de Pline sur la peinture des anciens, fut maltraité par tous les journalistes du temps, et qu’un amateur en réputation lui dit : « Appre- » nez , Monsieur , que ce Pline , que vous osez » réfuter, était un grand seigneur, et que s’il » n’était pas peintre , peut-être avait-il des pein- » très à ses gages ». Aujourd’hui que l’on ne craint plus d’être combattu par de pareils argumens , on peut oser soumettre aux artistes , et même au public, son opinion sur cette matière.
Examinons d’abord séparément et avec la plus scrupuleuse attention , les trois principaux points de cette question, et voyons jusqu’oii le sentiment qui accorde la prépondérance aux anciens peut nous paraître fondé. Les statuaires grecs avaient atteint la sublimité dans leur art, sans doute; ce fait est incontestable; mais il ne nous paraît pas. également prouvé que les peintres fussent arrivés au même degré de perfection. D’ailleurs, la peinture était encore dans l’enfance en Grèce , que depuis long -temps, l’art du statuaire y avait atteint à la sublimité. Malgré les rapports intimes qui existent entre ces deux arts , plusieurs des parties qui les constituent ne leur sont point communes ; si la correction , le caractère du dessin et l’expression leur sont également
indispensables , il n'en est point de même du coloris, de l’harmonie , du clair-obscur, de la perspective et delà magie des effets ; ces parties de la peinture, si difficiles à rendre, sont presque milles pour l’art du statuaire; ce n’est pas que nous prétendions décider de la suprématie de l’un de ces arts sur l’autre : l’objet qui nous occupe est étranger à cette discussion. D’ailleurs, la sculpture a aussi ses difficultés particulières ; chez elle , rien ne peut suppléer à la pureté des formes ; tandis que la peinture a mille ressources inconnues à l’autre. Rubens, ce peintre sublime , si étonnant dans ses productions , par son génie vaste , son coloris magique et par la poésie répandue dans ses ouvrages, n’aurait peut-être fait qu’un sculpteur médiocre.
La Flandre , cette contrée si féconde en peintres célèbres , compte à peine un bon sculpteur dans son école ; car tout le monde sait que c’est en France et en Italie que Duquenoy acquit et perfectionna son talent. La nature a refusé à cette contrée tout ce qui peut contribuer à la pureté de la sculpture : ainsi , dans le temps où les Rubens , les Vandick , les Crayer*, et tant d’autres peintres célèbres florissaient dans les Pays-Bas, il n’y existait
pas de sculpteurs qui puissent être mis en parallèle avec eux. Pourquoi donc du temps des Phidias et des Praxitèle n’y aurait-il pas eu aussi une grande distance, en sens contraire, entre ceux-ci et les peintres leurs contemporains , puisqu’il paraît certain, qu’une grande partie des procédés chimiques que les peintres modernes ont employés avec tant de succès pour la composition et les différentes amalgames de leurs couleurs , fut absolument inconnue des anciens?
La chimie, .comme on sait, ainsi que toutes les sciences physiques, avait fait très -peu de progrès dans la Grèce , à lepoque même la plus brillante de la peinture. Il en est de même de la perspective ; on en peut juger parles peintures d’Herculanum , et celles des Bains de Titus, même par les bas-reliefs antiques. On peut remarquer encore que les peintres grecs ont fait très-peu de paysages , et que dans le petit nombre de fragmens de ce genre parvenu jusqu’à nous , leur ignorance de la perspective linéaire et aérienne se fait voir toute entière.
Pline et Cicéron ont beaucoup écrit sur cette matière ; examinons maintenant si leurs opinions peuvent être d’un grand poids, et jusqu’où pouvaient s’étendre, sur les beaux-arts, les
DE LA PEINTURE DES ANCIENS. 22ÿ
connaissances de ces hommes célèbres. On ne peut nier que dans un ouvrage sur les arts , traité ex professo , par un artiste, quelque mal écrit qu’il puisse être, on n’aperçoive toujours le cachet du connaisseur; tandis que dans celui qu’aurait écrit, sur la même matière, un homme de lettres, ou un savant qui ne serait point initié dans les mystères de ces mêmes arts , il sera rare de ne pas reconnaître à chaque page un écrivain étranger à la matière qu’il traite.
Winkelmann avoue que sans les avis et les leçons de son ami Raphaël Mengs , il n’aurait pas su apprécier les beautés de l’antique. Cicéron nous apprend qu’Aratus avait fait un beau poème sur l’astronomie , sans savoir les élémens de cette science ; mais je doute fort , ajoute Winkelmann , qu’un Grec fût en état d’écrire dignement sur l’art sans en avoir une connaissance raisonnée. Dans quel ouvrage, continue-t-il , trouvera-t-on indiqué en quoi consiste la beauté d’une statue? Quel savant judicieux l’a examinée avec les yeux d’un artiste éclairé? La plupart de nos descriptions de ce genre ne valent guère mieux que celles du sophiste Callistrate. D’ailleurs, Pline, Cicéron et les artistes grecs eux-mêmes , ne connaissant en peinture que ce qui existait alors, n’ayant
2,3o dissertation sur la perfection
aucun objet de comparaison , et ces derniers ne pouvant guère juger cetart que sousles seuls rapports de la correction du dessin et de l’expression, ils devaient trouver sublime tout ce qui émanait de cette école; et, comme a dit l’abbé Dubos, les premiers tableaux, quoique grossiers, ont dû paraître des ouvrages divins *. Si Pline et Cicéron se fussent contentés de nous assurer que les peintures des anciens étaient sublimes , sans doute entraînés par des opinions aussi respectables, nous les eussions crus sur parole; mais malheureusement, ils ont voulu nous le prouver, et peut-être sont-ce ces mêmes preuves qui autorisent nos doutes à cet égard.
Revenons aux observations sur Pline : « Po- » lignote, dit-il, contribua aux progrès de l’art; » il fut le premier, avec Micon, athénien, qui » fit usage de l’ocre jaune et qui employa quatre » couleurs ; avant eux , on ne se servait que » d’une seule. Il établit l’usage d’ouvrir la bou- » che aux figures , de faire voir les dents , et de » changer la roideur des attitudes a » . Comment accorder cette phrase avec le pompeux éloge que
' Réflexions critiques sur La Poésie et la Peinture.
a Ces observations et les suivantes sont tirées du xxxv.1 Livre <le Pline.
fait ce même auteur des ouvrages de Bularque, et de quelques autres peintres plus anciens encore que Polignote et Micon. Plus loin , Pline parlant d’Apollodore dit « qu’il fut le premier » qui sut exprimer la beauté dans la figure» ; et parlant ensuite de Parrahsius, plus moderne que les deux précités: « Il commença, dit-il, » à observer la proportion dans les figures, à » mettre de la finesse dans les airs de tête, de » l’élégance dans les cheveux et de la grâce » dans la bouche « . Quelle était donc la perfection qu’on avait atteint avant eux , et quelle était la beauté qu’Apollodore avait su si bien rendre, s’il ne connaissait ni la proportion ni la grâce? Dans un autre endroit Pline, parlant d’Apelles , dit : « Que cet artiste , faisant le » portrait d’Antigone qui était borgne , ima- » gina , pour cacher cette difformité , de le » peindre de profil, afin que ce qui manquait » au visage parut manquer â la peinture » . Il faut convenir qu’une pareille découverte n’avait rien de merveilleux : Pline avait donc oublié que ce fut de cette manière que se firent les premiers essais de tous les peuples à la naissance de l’art, et que ce fut de profil que la fille de Dibutade, inspirée par l’amour, traça sur le mur le pojrtrait de son amant. D’ailleurs,
les médailles faites antérieurement à cette époque, prouvent que cette prétendue découverte n’avait rien de neuf ni d’ingénieux: je ne pense pas qu’un connaisseur eût fait une remarque aussi futile.
Pline , parlant d’une Vénus Anadyomène peinte par Apelles , s’exprime ainsi : « Ce ta- » bleau fut célébré par des vers grecs , tels qu’en » surpassant l’ouvrage ils l’ont illustré » ; tandis que le même auteur dit dans un autre endroit : « Que cet artiste fit un tableau représentant une » Diane d’une telle beauté , qu’il surpassait les » vers d’Homère » . La comparaison et la contradiction semblent annoncer un homme qui a plus de chaleur dans l’imagination que de justesse dans les idées. Plus loin encore : « Aris- » tide de Thèbes , contemporain d’Apelles , » fut le premier, dit -il, qui sut peindre » l’âme, le sentiment et les troubles de l’es- » prit » . Que peignaient donc ses prédécesseurs? Quelles passions avaient donc exprimées, douze olympiades auparavant, Parrhasius , dans son tableau du peuple d’Athènes, Timanthe, dans celui d’Iphigénie, et tant d’autres qui les avaient précédés dans la carrière, et dont Pline fait encore un pompeux éloge : « Aristide , est-il » dit ailleurs , peignait dans ses tableaux des
» chars à quatre chevaux qui couraient, un » suppliant dont on entendait presque la voix, » et des chasseurs avec leurs gibecières » .
Pline, en parlant du peintre Arellius, célèbre à Rome un peu avant Auguste , l’accuse de déshonorer son art par un crime honteux, celui de peindre les déesses d’après sa maîtresse : il semble qu’il n’y a rien de si criminel à cela , surtout si cette maîtresse était belle. Enfin, que penser des lignes tracées par Apelles et Proto^ gène , et refendues ensuite par le premier , ces lignes, conservées plusieurs siècles à l’admiration de la* postérité , que Pline a vues , qui furent consumées dans l’incendie du palais des Césars, au mont Palatin, et qui étaient, dit-il, d’une telle ténuité, qu’elles échappaient à la vue? M. Quatremère de Quincy, dans un excellent mémoire lu à l’Institut, nous a donné le mot de cette énigme. Nous ne rappelerons pas ici le trait de Timanthe , qui voila la tête d’Agamemnon , expression sublime dans la poésie , et que nous croyons moins brillante en peinture. Nous terminerons nos observations sur Pline , par une dernière citation qui nous paraît suffisante pour faire apprécier le degré de confiance que peuvent inspirer, sur cette matière, les opinions de cet auteur si estimable
à tant d’autres égards. « Le peintre Nicias , » dit-il , élève d’Antidote , qui lui-même l’était » d’Euphranor , observa dans ses ouvrages les » lumières et les ombres». Ou ses prédécesseurs , parmi lesquels on compte Zeuxis , Parrahsius et Timanthe tant vantés par lui-même, n’avaient fait que de très-mauvais tableaux , puisqu’il n’y avait ni lumière, ni ombre, ou bien Pline ne connaissait pas la valeur de ces expressions , si communes dans les arts.
Voyons maintenant si l’autorité de Cicéron peut être d’un plus grand poids ; écoutons cet homme célèbre dans la quatrième Verrine, et observons jusqu’où allait son amour pour les arts.
« Il y avait, dit-il, dans la maison de Heïers » une chapelle entretenue avec beaucoup de » dignité , qui lui avait été transmise par ses » ancêtres, et dans cette chapelle étaient quatre » statues d’un travail exquis , et si parfaites , » qu’elles pouvaient plaire , non-seulement au » propriétaire, homme de goût et connaisseur,
» mais encore à toute autre personne de notr<- » espèce, que Verrès appelle des ignorans ».
Si quelqu’un prenait le passage de Cicéron pour une preuve de sa modestie, ou pour une plaisanterie de sa part, l’article suivant, tiré
du même ouvrage , le convaincra de la bonnefoi de ce célèbre orateur, et de son peu d’amour pour les arts.
« On dira peut-être, continue-t-il : Estimez- » vous donc beaucoup ces sortes de choses P pour » moi , quant à mon goût ou à mon usage ,
» je ne les estime pas Il y a là, dit-il, une
» statue de bronze représentant un Hercule , » dont je puis dire que je n’ai jamais rien vu de » plus beau , quoique ma connaissance dans » ces sortes de choses ne soit pas proportionnée » à la quantité que j’en ai vue » .
Le même auteur s’exprime encore ainsi dans une de ses lettres à Fabius Gallus, qu’il avait chargé de lui acheter des statues :
« Je n’ai aucun goût pour ces sortes d’em- » plettes ; ignorant mes vues, vous avez payé ces » quatre ou cinq statues , plus que je n’estime » généralement toutes les statues du monde » .
Voici un autre passage qui prouve complètement le mépris que Cicéron avait pour les productions des beaux-arts :
« Je ne demande pas, dit-il, d’où vient ce » tableau, cette statue, ni comment vous les » avez eus ; il me suffit de voir comment vous » les regardez : votre admiration , vos exclama- « tions, vous font passer chez moi pour un
236 DISSERTATION SUR LA PERFECTION «esclave de toutes ces inepties. Mais ne sont-ce » pas là de belles choses? Sans doute; car moi » j’ai aussi les yeux fins et connaisseurs ; mais » il ne faut pas que ces beautés dominent les » hommes ; il faut qu’ils les regardent comme » des jouets d’enfans » .
A-la-vérité, ici Cicéron, s’il ne veut pas se faire passer pour amateur, s’annonce comme un connaisseur. Voyons maintenant si ses prétentions à cet égard sont mieux fondées. Dans un autre endroit, faisant la description d’un monument, il dit : « Il y avait une statue plus grande et fort » haute,, vêtue d’une robe longue; ma'is malgré » cette grandeur de proportion, on voyait 1 âge, » le maintien et l’air d’une vierge ».
Il semble qu’un connaisseur n’eût pas fait un semblable rapprochement de la proportion d’une figure avec son caractère.
Dans un autre ouvrage*:
« Vous traitez de fiction ce que dit Carniade » d’une tête de petit faune trouvée dans une » carrière de marbre, comme si cela n’eût pu » arriver par hasard, et comme si tous les mar- » bres ne contenaient pas nécessairement des » têtes, même aussi belles que celles de Praxi- » tèle; car les têtes se font en ôtant le superflu,
* Cicer. de Divi. , Lib. II, n.° 21.
» et un Praxitèle lui -même, pour les faire, » ne mit rien du sien : mais quand on a ôté » beaucoup du bloe , et qu’on est parvenu » aux linéamens du visage , tout ce qui se » trouve perfectionné était auparavant dans le » marbre ».
Que peut-on répondre à un pareil argument? Enfin, je terminerai mes observations sur Cicéron par ce paragraphe tiré de ses œuvres.
« La folie de ceux qui se plaisent avec excès » aux tableaux, aux statues, aux ouvrages d’ai- » rain de Corinthe et aux superbes édifices, les » rend semblables à de vils esclaves » .
Nous n’en dirons pas davantage sur les connaissances de Cicéron dans les arts ; en voilà assez pour prouver aux personnes les plus prévenues, que cet homme célèbre n’en avait pas même le goût. Philosophe profond, savant distingué, littérateur élégant, orateur sublime, il aurait été trop au-dessus des autres hommes s’il avait joint encore à tant de savoir et de talens réunis, des connaissances profondes dans les arts. Plusieurs écrivains modernes ont prétendu que les ouvrages de Pline et de Cicéron ne nous sont pas parvenus dans toute leur pureté, et qu’il se peut qu’ils aient été altérés ou défigurés par les copistes , seule ressource
qui existât alors pour transmettre ou multiplier les ouvrages de littérature. Ne pourrait-on pas leur répondre , que si les copistes ont prêté à Cicéron et à Pline des idées qui peuvent mettre en doute leurs connaissances sur les beauxarts, il serait possible que toutes les merveilles qu’ils ont débitées sur les peintres grecs fussent aussi l’ouvrage de leurs copistes.
D autres personnes ont pensé qu’il ne fallait pas prendre à la lettre tout ce que Cicéron avait dit sur les arts ; que ce célèbre orateur ne voulait pas paraître se distraire par l’amour qu’il avait pour eux, des importantes fonctions qu’il avait à remplir, et que d’ailleurs la rigidité des républicains, dont il était jaloux de conserver l’appui, ne lui aurait point pardonné de se livrer à des distractions, que ceux-ci regardaient comme futiles. Ils citent même pour exemple ce passage du Traité de l’Orateur, chef-d’œuvre dans son genre, ou Cicéron dit* : « Qu’une des principales parties qui constituent » l’orateur, c’est de savoir plaider également » le pour et le contre , sur toutes les matières » possibles, et d’avoir tout prêts, dans toutes » les causes, deux plaidoyers contraires » . Nous observerons à cet égard que si cet homme
* Traité de V (Jry.t., n.° 21.
DE LA. PEINTURE DES ANCIENS. 25g
célèbre a dit dans quelques-uns de ses ouvrages qu’il n’aimait pas les beaux-arts , et dans d’autres qu’il les chérissait; au-moins, il n’a jamais prouvé qu’il eût quelques connaissances relatives à ces mêmes arts, et que dans les divers endroits de ses ouvrages où il en parle passablement, il ne s’enfonce jamais bien avant dans la matière, et ne dit que des choses très-ordinaires, que tout le monde savait à Rome , et dont on ne peut tirer aucune conséquence favorable sur ses lumières dans ce genre. D’ailleurs, si dans quelques-unes de ses lettres à Âtticus*, il paraît quelquefois avoir du goût pour les tableaux et les statues , c’est toujours comme objets de luxe, comme ornemens qui donneront à sa galerie et à sa bibliothèque l’air d’un gymnase.
Il nous reste encore une troisième objection à détruire, qui est celle de la prétendue -supériorité des vestiges qui nous sont parvenus de la peinture des anciens sur celle des modernes. Quoi , disent les partisans exagérés de l’antiquité , vous ne connaissez des anciens que peu de fragmens de tableaux trouvés dans les édifices publics, et cependant ces fragmens excitent votre admiration : que serait-ce donc si vous
* Cicer. , ep. ad Attic . , Lib. 1 . cap. 4-
possédiez quelques-uns des sujets qui ornaient les galeries des amateurs? Convenez que si vous vouliez juger les peintres modernes d’après les décorations de vos vauxhalls ou de vos salles de spectacles, vous seriez injustes à leur égard. Cette observation serait bonne si les mœurs des Grecs avaient quelqu’analogie avec les nôtres; s’ils avaient eu l’égoïsme, l’indifférence pour la gloire de la patrie, qui existait chez nous dans le siècle dernier ; mais chez eux il y avait un esprit public, ils ne connaissaient d’autre luxe qu’un luxe national; le talent des artistes célèbres dans tous les genres, n’était guère employé que pour les édifices nationaux.
Là seulement, la nation déployait toute sa magnificence ; aucun sacrifice ne coûtait aux citoyens. Quand la patrie était riche, le peuple se croyait dans l’abondance, et il n’y avait à Athènes d’autres galeries de tableaux, que les colisées et les temples. De toutes les descriptions des tableaux de l’antiquité qui sont parvenues jusqu’à nous, aucune ne nous retrace ces beaux effets de lumière que nous admirons dans les productions de nos peintres modernes, tels que Rembrandt, Claude Lorrain, J. Vernet , etc. Voyez les descriptions que fait Pausanias, de différens ouvrages des peintres grecs, entre
DE LA PEINTURE DES ANCIENS. 2/fl
autres celle dun tableau de Polignote*, représentant dun côté la prise de Troie, et de l’autre les Grecs qui se rembarquent, tableau qui se voyait à Delphes, au Lesché. Il résulte de cette description que, non-seulement il n’y avait pas unité de lieu , mais que les lignes du tableau étaient prises à vue d’oiseau ; les épisodes, ou les groupes qui y sont décrits, étaient les uns au-dessus des autres , ce qui n’est pas très-pittoresque , ni d’une belle ordonnance. Vous observerez encore que dans ce tableau (comme dans presque tous les tableaux de ses contemporains ) , chacune des figures , au nombre de quatre-vingts, avait son nom inscrit à côté d’elle, ce qui ne devait pas prêter beaucoup à l’accord ni à l’harmonie. En général, il faut se défier de l’engouement, et surtout de celui des hommes qui n’ont aucune connaissance dans l’art sur lequel ils écrivent : sans aller chercher bien loin, nous en avons l’exemple sous les yeux. Supposons que tout ce qui existe des ouvrages des peintres modernes soit anéanti ; qui ne croirait,, d’après les descriptions et les apologies des hommes du dix-huitième siècle les plus célèbres dans les lettres, et contemporains de Boucher, que
* Pausanias, ployage Je la Phocide , Liv. X, chap. 25.
cet artiste n'ait été le plus habile de tous les peintres, depuis la renaissance de l'art?
D'après toutes ces considérations, d'après le goût délicat des Grecs pour tous les objets d'arts, goût qui les aurait empêchés d’admettre quelques productions faibles dans aucun lieu public, usage qui s’était propagé même chez les Romains, nous croyons pouvoir regarder les fragmens qui nous restent de la peinture des Anciens, comme les plus parfaits de leurs ouvrages. Si les ruines d’Herculanum et celles des bains de Titus nous offrent des morceaux postérieurs au siècle de Périclès, comme les contemporains qui ont pu comparer ces ouvrages ne les ont pas trouvés inférieurs à ceux des peintres qui les avaient précédés, nous pouvons , en les analysant, établir la comparaison avec les productions modernes. D’ailleurs la ville d’Herculanum est très-ancienne, puisqu'elle fut bâtie avant la guerre de Troie. A l’époque où les arts étaient en Grèce dans l'état le plus brillant, il y avait en Italie, postérieurement à Cicéron et à Pline, des tableaux des peintres les plus célèbres ^e la Grèce ; voyez Stace , dans sa description en vers de la maison de Pollius Félix à Sorento*, où il dit,
* Stati. 2. f^ilLa Sorrentino Pollii Felicis , v. 63.
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DE LA PEINTURE DES ANCIENS. üfô
quelle était ornée des ouvrages d’Apelles et de Phidias : il les avait vus ; c était dans son pays; il était contemporain. Voyez encore ce que disent les auteurs du temps, sur la fameuse bibliothèque de Constantinople, brûlée par Léon Plsaurien , en 726 : elle contenait, disaient-ils, ce que l'antiquité avait produit de plus beau en tableaux , statues et médailles. La noce Aldobrandine étant le morceau capital des précieux vestiges de l’antiquité, nous en ferons l’objet de nos comparaisons. Quoique ce tableau ait été fait à Rome , il paraît qu’il est l’ouvrage d’un artiste grec : on y trouve les mêmes beautés et les mêmes défauts, enfin la même manière que dans tous les ouvrages des peintres de cette contrée. En général , les figures sont supérieurement dessinées , bien drapées, ont du caractère; mais elles sont toutes sur le même plan : il n’y a point de liaison entre les groupes, qui semblent former chacun un sujet à part; les musiciennes qui chantent l’épithalame paraissent ne point s’occuper des deux époux ; le fond n’annonce aucune connaissance de la perspective aérienne et même linéaire ; il est d’un style pauvre ; en un mot, il paraît que les Grecs ne se sont jamais doutés de cette belle ordonnance, qui
a distingué les peintres italiens à la renaissance des arts. Tous les autres sujets des mêmes bains , et ceux qu’on a trouvés dans les ruines d’Herculanum ont les mêmes défauts; ils prouvent que les Anciens dessinaient correctement, avec sentiment, finesse et vérité; qu’ils drapaient avec grâce ; mais que leur coloris était très-faible, et qu’ils ne se doutaient ni de la perspective , ni de la belle ordonnance. Les artistes sentiront facilement que , comme le genre maniéré , le style précieux et grimacé , sont les signes caractéristiques de la décadence de l’art; de même, les défauts que nous venons de citer sont aussi ceux qu’on remarque dans toutes les écoles à leur naissance , et que les peintres du siècle d’Auguste n’auraient point eu ces mêmes défauts , si les ouvrages des artistes du temps de Périclès qu’ils avaient sous les yeux , et qu’on voit qu’ils ont cherché à imiter, en eussent été exempts. Une autre observation peut venir encore à l’appui de notre opinion. En examinant les plus beaux bas-reliefs antiques, ainsi que ceux de la colonne Trajane et autres, on y remarque que toutes les figures sont sur le même plan, toujours sur une ligne droite, et que chaque sujet représente une espèce de procession : il en est
DE LA PEINTURE DES ANCIENS. 2lj5
de même des scènes du théâtre grec; elles tiennent toutes du même caractère ; il y manque, ainsi que dans les bas-reliefs et les tableaux, cette ordonnance pittoresque qu’on admire dans les productions des poètes et des artistes à la renaissance des arts et des lettres. Ce que dit Quintilien est conforme à cette opinion. « La peinture , dit-il , ne ressort pas » si elle n’est entourée; c’est aussi pourquoi, » lorsque les peintres réunissent plusieurs ob- » jets dans un même tableau, ils les distinguent » par des espaces , afin que les ombres ne » portent pas sur les corps * » .
Plusieurs personnes prétendent qu’il n’était pas possible que les Grecs ignorassent la perspective, puisque les élémens d’Euclide sont encore aujourd’hui la base de nos études, et qu’Euclide était contemporain des meilleurs peintres grecs. Quoique ce raisonnement soit spécieux , il n’est pas péremptoire ; car il y a encore loin de la découverte d’une science à l’application de cette science à une autre. L’usage du canon existe depuis quatre siècles; à cette époque on connaissait les élémens d’Euclide, et il n’y a pas deux cents ans
* Inst. orat. Lib. VIII , cap. 5,
que les Cohorn et les Yauban ont fait une application heureuse des mathématiques aux fortifications et à l’artillerie. Il y avait plus de quatorze siècles que l’on gravait des caractères, et que l’art du fondeur était connu , avant qu’on songeât à inventer l’imprimerie.
Pline et Cicéron étaient de grands hommes sans doute; mais n’ont-ils pas pu se tromper dans ce qu’ils ont dit sur la peinture, surtout n’ayant aucune connaissance théorique ni pratique sur cet art? Les vestiges qui nous restent des peintures grecques , malgré le grand caractère, la correction de leur dessin, et le bon goût de leurs draperies, ne manquent-ils pas entièrement de plusieurs parties essentielles à la peinture , dans lesquelles beaucoup de peintres modernes, même d’un talent trèsordinaire, ont obtenu des succès? Ainsi, nous pensons qu’on peut dire des Anciens qu’ils ont peint de belles figures et fait de médiocres tableaux, comme on dit de plusieurs poètes, qu’ils font de beaux vers et de médiocres tragédies. Enfin , une nation ne peut-elle pas avoir excellé dans une partie des beaux-arts, et avoir été faible dans une autre ?
Toutes ces considérations nous font penser que le siècle de Périclès fut véritablement le
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plus beau siècle de la sculpture et de l'architecture ; mais que celui de Léon X a été le plus beau de la peinture , et que Raphaël , le Corrège et le Titien étaient beaucoup plus habiles qu’Apelles , Protogène , et tous les peintres de l'antiquité , tant vantés par quelques historiens anciens et modernes. Les peintres que nous venons de citer possédaient, à la renaissance du goût, une infinité de parties de leur art qui ont été constamment inconnues des Anciens, auxquels beaucoup de moyens d’exécution ont manqué, et dont les tableaux furent toujours dépourvus de cette belle ordonnance, de cette magie d’effets, de cette harmonie de couleur, et de cette dégradation aérienne, qui caractérisent les productions des grands peintres de l’école d’Italie et de celles des grands maîtres de l’école française, comme le Poussin, David, Girodet, et quelques autres , qui dessinaient avec autant de pureté que les Anciens. Il suit donc de cette opinion, qui est aussi celle de ' Vernet, deCochin *, de Mariette2, de Falconnet, et*de beaucoup d’autres artistes célèbres, que malgré les grandes beautés qui se rencontrent dans les ouvrages des peintres de l’antiquité
1 Observât, sur les Ant. d’Herculanum, éd. de 1^55
a Traite' des Pierres gravc’es , Tom, ï.er, pag. jo.
ils étaient loin de la perfection de ceux de Raphaël , et des habiles peintres nos contemporains.
Lettre adressée aux A uteurs du Journal de Paris, sur le degré de perfection de la Peinture chez les Grecs .
Je viens de lire, Messieurs, un écrit de M. Ponce, dont le but est de prouver que les Grecs, si habiles dans tous les arts, sont demeurés fort inférieurs à eux-mêmes dans celui de la peinture. Je ne suivrai pas l’auteur dans tous ses raisonnemens; il y en a de spécieux, il y en a qui le sont moins : mais je dirai quels sont mes motifs pour adopter une opinion contraire; et vos lecteurs les apprécieront.
Nous ne pouvons pas, sans doute, juger du mérite des peintres grecs par leurs ouvrages , puisque leurs chefs-d’œuvre ont péri sous la faux du temps : ce qui nous est resté d’eux parmi les débris de quelques villes romaines, ne peut certainement pas servir de preuve à l’opinion que je combats. Il ne s’agit pas ici du degré de mérite de quelques peintres sortis de la Grèce au temps de sa décadence , et lorsque ses gouvernemens , ses grands hommes et sa liberté, avaient irrévocablement cessé d’être; de quelques esclaves ou de quelques mercenaires , travaillant en Italie sous les empereurs, ou dans les derniers momens de la république; mais du talent de ces grands artistes , contemporains de Périclès
ou d’Alexandre , et qui eurent pour compagnons de gloire en d’autres genres, et surtout pour juges, les Alcibiade , les Phidias , les Sophocle et les Démosthènes ; or , je n’ai pas besoin , pour apprécier leur mérite, d’avoir leurs productions sous les yeux : je retrouve et je reconnais leur génie tout entier dans l’impression que firent leurs ouvrages sur ceux qui purent les contempler, et dans la gloire qui leur en est restée; et lorsque je vois leurs contemporains, dont le goût fut si pur, l’instinct si vrai, le sentiment si fin et si délicat, placer au même rang ceux dont nous ne possédons rien qui puisse contredire ce jugement, et leurs poètes , leurs architectes, leurs sculpteurs, dont nous admirons, après tant de siècles, et avec un si vif enthousiasme, les inimitables chefs-d’œuvre, comment pourrais-je me permettre de leur assigner une autre place ?
M. Ponce croira peut-être pouvoir récuser ce témoignage; il soutiendra que pour être de grands connaisseurs en peinture, il aurait fallu que les Grecs eussent perfectionné leur goût naturel par l’étude des bons modèles; il ajoutera que leur jugement étant sans point de comparaison au -dehors, ne pouvait porter que sur le degré de mérite de leurs peintres les uns par rapport aux autres, et non par rapport à l’art en lui-même; et il en conclura que ce qui les frappait comme des chefsd’œuvre, pouvait bien n’être que des productions trèsfaibles, quoique pourtant les moins imparfaites de toutes celles qui leur étaient offertes.
Je répondrai à M. Ponce, en distinguant les diverses parties qui constituent l’art du peintre, et en prouvant que sur presque toutes il est impossible de contester les
25o dissertation sur la perfection
profondes connaissances des Grecs, et de ne pas s’en rapporter à la sévérité de leur goût.
Quelqu’un pourrait- il croire, en effet, que les mêmes hommes qui possédaient, qui appréciaient, qui admiraient les divers ouvrages de sculpture que le temps ne nous a point ravis, et qui , parmi tant d’autres beautés, offrent la perfection du dessin à un point si difficile à atteindre, n’eussent pas rejeté avec mépris, au-lieu de les combler d’éloges, des tableaux dont les auteurs auraient pêché contre cette première partie de leur art; et ne sommes-nous pas fondés à conclure que, puisque les Grecs accordaient autant d’estime à leurs peintres qu’à l’auteur de l’Apollon du belvedère par exemple, ceux-ci ne lui étaient pas inférieurs pour la pureté, la correction et la hardiesse du dessin?
M’arrêtant ensuite sur ce qui tient à l’expression , je demanderai à M. Ponce, si , lorsqu’on a vu des statues telles que le Laocoon , où l’auteur a exprimé d’une manière si déchirante et si sublime les effets de la douleur morale au milieu de la douleur physique; l’Apollon, où le caractère d’un dieu se retrouve si majestueusement dans les traits du plus beau des hommes; des Vénus de Médicis et autres, où tout ce qu’il est possible d’imaginer de plus parfait dans la beauté se montre encore embelli par le ravissant mélange de la volupté, de la pudeur et des grâces, etc., on peut accuser ceux qui savaient les admirer comme nous , d’être indifférens ou inhabiles relativement à l’expression dans l’imitation de la nature, et de vanter comme des chefs-d’œuvre , des ouvrages froids et sans caractère. Ce n’est pas tout, et je puise une nouvelle
preuve de mon opinion dans un fait qui tient plus particulièrement à l’histoire de l’art dont je parle. Tout le monde connaît le trait de Timanthe, qui, désespérant de rendre le visage d’Agamemnon au moment du sacrifice d’Iphigénie, prit le parti de le couvrir d’un voile. Certes, s’il n’eût pas dû exposer son ouvrage devant les plus sévères et les plus éclairés des juges , il aurait incontestablement essayé de peindre ce qu’il concevait.
Parlerai-je du coloris? mais les Grecs y attachaient un si grand prix, et ils en connaissaient si bien l’effet, que, par une faute de goût que nous ne concevons pas aujourd’hui , ils coloriaient jusqu’aux ouvrages de leurs plus habiles sculpteurs, et certainement ils n’auraient pas gâté ces productions immortelles, par des couleurs mal assorties ou contraires à la vérité. Rappellerai- je, après cette observation, ce que l’on nous dit de ces tableaux de fruits si parfaitement imités, que les oiseaux s’y laissaient surprendre : fait qui, s’il ne prouve rien en faveur des autres parties de l’art, atteste au-moins la perfection du coloris.
Je passe à la composition poétique et à l’ordonnance du tableau. Certes, c’est une belle composition que celle du groupe du Laocoon ; elle est belle en sculpture comme en poésie, dans le chef-d’œuvre sculpté, comme dans les admirables vers de Virgile; et de quelque manière que le génie eût voulu reproduire cette scène terrible et touchante, je doute qu’il eût disposé autrement les figures dont il aurait eu à se servir; mais jamais, on est forcé de le dire , la sculpture n’a mieux montré qu’elle pouvait ravir à la peinture et à la poésie leur plus précieux avantage, celui de représenter une
action, qu’en nous transmettant une conception aussi sublime. Cependant, qu’il me soit permis de le demander, pourra-t-on croire que la perfection de ce bel ouvrage ail été perdue tout-à-la-fois, et pour le peintre et pour le juge de ses productions ? Pourra-t-on croire que le génie qui inspira de si belles idées à l’artiste qui travaillait sur le marbre, ait été sans influence sur celui qui avait la toile à animer, et surtout que l’admirateur de l’art, que la contemplation d’un si grand chef-d’œuvre devait rendre si difficile, pût placer à ses côtés, et environner de la même gloire, un ouvrage qui ne lui aurait ressemblé eh rien?
J’ajouterai que , puisque cette partie de l’art du peintre appartient essentiellement au génie du poète , on ne saurait supposer que des hommes qui animaient tout, qui sur leurs théâtres ainsi que dans leurs poèmes, dans les actes de leur religion comme dans ceux de leur vie civile , voulaient parler aux yeux et à l’imagination comme à l’oreille et à l’âme par tous les sens , qui étaient nourris et embrâsés de la lecture et des beautés d’Homère, le plus grand peintre de tous les poètes, pussent applaudir, dans la peinture seulement, à des compositions inanimées et sans génie, tandis que toutes celles que les autres arts leur reproduisaient, étaient pleines des plus grandes beautés que l’esprit humain puisse concevoir.
Concluons donc avec l’abbé Dubos , dans le livre classique duquel j’ai puisé presque tout ce que je viens de dire, que pour le dessin, le coloris, l’expression et la composition , les Grecs ont eu parmi leurs peintres , des hommes aussi habiles que parmi leurs sculpteurs,
leurs architectes et leurs poètes, et conséquemment des artistes du premier ordre.
Quant à la disposition des ombres, à l’opposition des teintes, à l’entente du clair-obscur, à la connaissance des règles de la perspective, comme rien dans les autres arts dont nous avons recueilli les monumens, n’a d’analogie avec ces parties de la peinture , je suis forcé d’avouer que rien ne me démontre formellement que les Grecs y aient été aussi supérieurs que dans celles dont j’ai parlé; mais je puis dire en même-temps , que rien ne doit me faire croire non plus à leur infériorité sur ce point, et que je ne vois pas pourquoi on leur enlèverait sans examen un titre de gloire que tout annonce devoir leur appartenir. Toutes ces présomptions , en effet, me semblent être en leur faveur : la perfection amène la perfection, et les découvertes dans les arts en font naître bientôt de nouvelles. Il est sinon prouvé, du-moins très-probable pour moi, que ceux qui possédaient à un si haut degré les premières parties de l’art, étaient encore très-près de la même perfection dans les autres ; et si cela est vrai, je ne vois pas à quelle époque des temps modernes les peintres grecs pouvaient avoir été surpassés.
Boissy d’Anglas.
A M. le comte Boissj-d’ Anglas.
M. le comte, on a imprimé dans le journal de Paris du 2 de ce mois, une lettre de vous, dans laquelle vous combattez mon opinion sur le degré de perfection de la peinture des anciens. Je n’ai pas la prétention de faire
croire à l’infaillibilité de mes idées; mais comme la lice est ouverte, chacun a le droit d’éclairer la question par ses réflexions, afin de mettre le public en état de la juger : c’est là, je pense, le meilleur moyen de la résoudre.
Le ton honnête que vous avez mis dans cette discussion ne me laissant aucun sujet de plainte ni de réclamation, j’aurais gardé le silence, si vous n’aviez pas paru insinuer dans votre lettre que je niais formellement la supériorité des peintres de l’antiquité dans la correction du dessin. Si vous voulez prendre la peine de relire l’ouvrage en question, vous y verrez que je leur rends, à cet égard, toute la justice qui leur est due. J’insiste même particulièrement sur leur grande habileté dans cette partie de l’art, ainsi que sur le bon goût de leurs draperies , et le grand caractère qui distingue leurs productions. Je conviens que les peintres de l’antiquité ont possédé au plus haut degré toutes les parties de leur art qui leur sont communes avec celui du statuaire; mais je ne pense pas de même sur celles qui leur sont particulières. Vous voyez donc que nous sommes d’accord sur une partie de l’objet de notre discussion. Comme dans votre lettre, vous n’avez pas rapporté mes objections telles que je les ai présentées, permettcz-moi d’en ajouter quelques nouvelles, et de renvoyer, pour les anciennes, les personnes que cette matière peut intéresser, à mon ouvrage imprimé en entier dans le n.° i3 du journal intitulé le Mois.
Les artistes échappés aux ravages de la Grèce, ou leurs élèves, dont vous estimez si peu les talens, et dont il nous reste quelques tragmens, me paraissent cependant avoir suivi de près ceux qui illustrèrent cette belle con-
trée du temps de Périclès , puisque Pline et ses contemporains, qui ont écrit sur les arts, et qui avaient sous les yeux les productions des peintres des deux époques, ne nous disent rien de la supériorité des premiers sur les derniers.
Quant à la belle composition du groupe de Laocoon, que j’admire comme vous, je pense néanmoins que la composition d’un sujet de trois figures ne présentant pas les mêmes difficultés que celle d’un tableau qui en aurait vingt, que les connaissances du clair-obscur, de l’harmonie et de la perspective , nécessaires pour faire tourner et ressortir de la toile les figures d’un tableau, devenant absolument uulles pour l’art du statuaire; je pense, dis-je, que le parallèle ne peut s’établir à cet égard. Je ne vois pas comme vous, monsieur, que le trait de Timanthe, voilant sa figure d’Agamemnon, puisse prouver que cet artiste redoutait la supériorité des connaissances de ses juges; car, dans ce cas, il faudrait supposer , ou que Timanthe n’avait que des talens médiocres, ou que les amateurs de la Grèce étaient plus habiles que les artistes de cette contrée. Je vous ferai observer, d’après ce que dit Pline, que le coloris des peintres de l’antiquité ne devait pas valoir celui des modernes , puisque les moyens chimiques leur manquaient, et qu’ils n’employaient, suivant cet auteur, que quatre différentes couleurs, y compris le blanc et le noir. La parfaite imitation des fruits et des fleurs, trompant les hommes et les animadx, ne peut nous donner aucune induction favorable à leur supériorité. Il n’y a pas d’artistes qui n’ait vu, et j’ai vu moi-même vingt fois dans les ateliers, des bambins produire les mêmes illusions
256 dissertation sur la perfection
L’usage dans lequel étaient les sculpteurs grecs de colorer quelquefois leurs statues, usage qu’ils tenaient des Égyptiens, qui ne furent jamais des modèles en matière de goût, ne peut appuyer l’opinion favorable à la perfection du coloris des peintres. Cet usage me paraît prouver, au contraire, que si les Grecs eussent eu l’habitude de l’harmonie et de la magie de la couleur, ces enluminures leur eussent paru aussi choquantes qu’elles nous le paraîtraient aujourd’hui.
L’habitude qu’avaient les peintres grecs d’inscrire les noms de leurs personnages dans leurs tableaux, à côté de chaque figure, démontre mieux que tout ce que je pourrais dire, que ces artistes sc contentant de donner à chacune de leur figure séparément le grand caractère et la perfection de dessin qui leur était propre, ils n’ont jamais prétendu à l’harmonie, ni à l’accord général. D’ailleurs, dans le grand nombre de descriptions des tableaux de l’antiquité qui sont parvenues jusqu’à nous, aucune ne nous rappelle rien qui nous retrace ces beaux effets de lumières et d’ombres que nous admirons dans les productions d’un grand nombre de nos peintres modernes, comme Rembrandt, Claude Lorrain, Joseph Yernet, etc. , etc.
Je suis fort éloigné, 1V1. le Comte, de contester aux peintres grecs les grands talens qu’ils ont manifestés dans plusieurs parties de leur art; mais je ne puis croire que leurs productions présentassent un accord, un ensemble aussi parfait que celles de Raphaël, du Corrège et du Titien. En général, défions-nous de l’engouement des contemporains : je le répéterai, si les productions de Boucher n’existaient plus, que les estampes gravées
d’après lui fussent anéanties, et qu’on voulût juger cet artiste d’après les éloges qu’ont faits de ses tableaux les poêles et le journalistes du temps, on prendrait de lui une toute autre idée que celle qu’on en a aujourd’hui.
Quand ravi en extase devant l’Apollon, le Laocoon, la Vénus, on réfléchit que les artistes sublimes qui ont produit ces chefs-d’œuvre, faisaient à cette époque, dans leurs ouvrages, une amalgame de l’or, de l’ivoire, du marbre, du diamant et du bois, on ne conçoit pas comment l’idée de réunir dans une même figure tant de parties incohérentes, a pu entrer dans des têtes qui d’ailleurs paraissent avoir été si merveilleusement organisées.
J’ai l’honneur d’être , etc.
Ponce.
LETTRES
LETTRES
SUR
LA GRAVURE