‹ Mélanges sur les beaux-artsChapitre 24 sur 46 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Aux Auteurs du Journal des Arts.

Messieurs,

La réputation justement méritée de M. N., pouvant donner quelque importance à son système sur la gravure , inséré dans votre journal du 10 prairial, j’ai cru devoir hasarder aussi mon opinion sur cet objet. Il eût été à désirer peut-être que M. N., avant d’assigner à cet art le rang qui lui convient, eût pris la peine de méditer ses productions avec autant de soin qu’il en a mis à étudier celles des peintres , des

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sculpteurs et des architectes ; alors sans doute il en aurait eu* une toute autre idée.

Trois seuls arts, dit M. N., ont droit à la dénomination d’arts du dessin : la peinture , la sculpture et l’ architecture.

La gravure n est qu’un mode de peinture : la différence d’agens et de procédés ne constitue pas un art différent . Je ne contesterai pas cette opinion ; elle peut être juste à beaucoup d’égards. M. N. ajoute : Si l’on créait un nouvel art dans la gravure , cette nouveauté serait le chef-d’œuvre de l’ ignorance , si elle n’était le cachet le plus visible des prétentions qui ont égaré l’assemblée académique. Le nomade gravure mis au frontispice de la nouvelle institution , ne me parut d’abord que F effet d’une surprise et d’une condescendance outrée pour une portion d’artistes . Par cette portion d’artistes , on ne peut sousentendre que les graveurs; en ce cas, M. N. convient donc que les graveurs sont des artistes. Cet aveu de sa part ne s’accorde guère avec ce qu’il dit plus loin : Je vais donc prouver que la gravure n’est point, ni ne saurait jamais devenir un art. Cependant si la gravure n’est point un art, les graveurs ne peuvent être des artistes. Plus loin, M. N. ajoute : Nous donnons le nom d’art à tout ce qui est susceptible

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(lf invention et d’imitation de la nature..... où il n’y a ni invention ni imitation de la nature „ il ne saurait y avoir d’art.

Qu’est-ce que la gravure? dit-il. C’est un

procédé ingénieux du dessin sur cuivre Ce

n’est autre chose qu’un perfectionnement du des sin à la plume 3 au lavis ou au crayon. Or3 comme le dessin à la plume 3 au lavis ou au crayon , n est point un art3 la gravure n’en est pas un non plus. Ici M. N. oublie qu’il a dit plus haut que la gravure était un mode de peinture, et il ne l’assimile plus qu’à un dessin à la plume , au lavis ou au crayon ; et comme il n’admet pas le dessin parmi les arts du dessin , il n’y admet pas non plus la gravure. Suivons toujours M. N. La gravure „ dit-il, n’est qu’un

essai y un diminutif de la peinture ,• elle n’a

point de mode d’ invention propre à elle....; elle n’a point d’ imitation spéciale; elle fait les mêmes choses que la peinture 3 avec la différence quelle fait moins. Que fait un graveur > et qu’est-il? Ou il a du génie y et il dessine sur la planche ses propres inventions ; et dans ce cas c’est un peintre qui imite la nature avec des moyens et par des procédés imparfaits ; ou il n’a pas de génie „ et il copie sur sa planche les inventions des autres: dans ce cas , il n’est qu’un copiste. Le

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nom d’artiste , à la rigueur , ne saurait lui convenir, puisqu’il n’y a dans ce qu’il fait ni invention ni imitation . Il n’y a point d’invention , puisqu’il copie celle des autres ; il n’y a pas

même d’imitation puisqu’il imite non pas la

nature , mais une imitation de la nature. Vous avez vu au commencement de ce paragraphe, que M. N. cherche à prouver que le graveur n’est qu’un copiste, mais que vers la fin, la force de la vérité le ramène à des sentimens plus judicieux , puisqu’il convient que ce graveur imite une imitation de la nature. Le passage suivant, par lequel je terminerai mes citations sur l’ouvrage de M. N., est sans contredit un de ceux qui réunira le suffrage de tous ses lecteurs. Ce qui donne à la poésie la primauté sur tous les arts, c est qu elle porte son imitation vers ce qu’il y a de plus noble , la pensée, etc.

La gravure n’est point une copie de la peinture ; elle en est une traduction; ce qui est un peu différent. Le but de ces deux arts est d’imiter la nature. Si le graveur ne l’imite pas directement, c’est que la lenteur de ses procédés ne le lui permet pas ; mais très-souvent il a recours lui-même à la nature, lorsque le tableau qu’il traduit lui présente quelques formes fausses ou douteuses. La composition et le trait sont les

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seules choses que le graveur puisse traduire littéralement; mais l’effet, la couleur et l’harmonie d’une estampe tiennent presque toujours à son génie. N’ayant pour rendre tous ces objets que des équivalens souvent insuffisans , le graveur est obligé d’y suppléer par son intelligence, d’autant mieux, qu’un tableau n’ayant quelquefois de relief et d’effet que par l’accord et la variété des couleurs, le graveur, qui n’a que le noir et le blanc , est obligé de créer l’effet et l’harmonie de son estampe. Le graveur habile supplée à la diversité des couleurs d’un tableau par la variété de son style. Ce sont ces difficultés vaincues avec des procédés trèsingrats , que M. N. pourra observer dans les chefs-d’œuvre des Edelinck, des Yisscher, des Masson et des Drevet, qui constituent l’habileté du graveur.

Si la composition d’un tableau ou d’un poëme caractérise particulièrement le génie de son auteur, il reste cependant encore d’autres parties, communes aux traducteurs, qui tiennent aussi au génie ; car si on ne convenait pas de ce principe, il faudrait en refuser au traducteur de Virgile , ainsi qu’à Vernet dans ses ports de France , et à Van Dick dans scs portraits; puisque dans ces immortels ouvrages, ces

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hommes célèbres n’ont fait que rendre les objets tels que la nature les leur présentait.

La comparaison que fait M. N. d’une gravure à un dessin , ne peut avoir de justesse que relativement à une gravure au lavis ou au crayon ; et une gravure de ce genre, qui n’est pas sans difficultés, ne peut pas plus être comparée à une gravure en taille-douce , qu’un dessin ou un camaïeu ne peuvent l’être à un tableau. Si M. N. prenait la peine d’examiner attentivement les dçssins et les gravures de Nanteuil, il remarquerait facilement dans quelques-unes de ses têtes, qui sont aussi fortes que nature, que malgré le mérite des dessins de cet artiste, ils sont infiniment au-dessous de ses gravures, pour la parfaite imitation de la nature. Dans celles-ci on distingue la couleur, la vie est répandue sur chaque figure , elles respirent. Il sentira donc que Nanteuil n’a pu se rapprocher si parfaitement de ses modèles, sans une imitation immédiate , et sans consulter la nature , pour ainsi dire , à chaque trait de burin.

Je ne pousserai pas plus loin aujourd’hui mes observations sur la gravure , me réservant de les développer davantage dans une nouvelle lettre.

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