‹ Mélanges sur les beaux-artsChapitre 3 sur 46 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Nous ne remonterons pas à l’origine des arts, qui se perd dans la nuit des temps : d’ailleurs Winkelmann et d’autres savans ont traité ce sujet à fond, et d’une manière qui ne laisse rien à désirer Nous aborderons la question

essai sur l’état des arts assez importante et assez étendue en elle-même pour remplir la tâche que nous nous sommes imposée. Nous essaierons cependant de donner quelques aperçus sur différens arts qui ne sont pas classés généralement parmi ceux d’imitation , mais qui y tiennent à tant d’égards, que nous n’avons pas cru devoir nous dispenser d’en parler.

Pour mettre de l’ordre dans notre ouvrage , nous commencerons par présenter les causes physiques et morales qui ont contribué à la perfection des arts dans la Grèce, et qui ont eu sur eux une influence générale, réservant à chacun de leurs articles les causes particulières à chacun d’eux. La Déclamation nous occupera peu ; nous fixerons davantage l’attention de nos lecteurs sur la Musique. Passant légèrement sur l’Architecture , nous nous arrêterons plus long-temps sur la Peinture. Mais l’art du statuaire , par lequel nous terminerons cet ouvrage , cet art que les Grecs ont porté à la plus sublime perfection , nous fixera particulièrement. Heureux si nous ne sommes pas trop au-dessous de notre sujet, et si la manière dont nous le traiterons nous mérite l’indulgence de nos lecteurs !

CHEZ LES GRECS

Des Causes générales .

Les arts , semblables aux végétaux , demandent un climat favorable à leur culture; les frimas qui affligent la nature dans les régions hyperborées , et semblent les couvrir d’un deuil éternel ; les rayons brûlans de l’astre régénérateur, qui dessèchent la verdure sous la ligne , et paraissent condamner ces contrées à la stérilité , flétrissent également , ou paralysent le génie des artistes. C’est donc uniquement dans les climats modérés que le germe des grands talens peut se développer , jeter de profondes racines et de verdoyans rameaux : tel fut celui de la Grèce. Les Grecs furent tellement convaincus de cette vérité, que chez eux , Apollon , qui dans leur mythologie dirigeait la course du soleil , était appelé le père des arts ; l’amour de la liberté, celui de la gloire , qui en est une suite indispensable , avaient amené chez ces peuples l’amour des arts. Cette passion dominante leur a mérité une renommée que vingt siècles n’ont fait qu’accroître. Les victoires de Marathon et de Salamine seraient oubliées , si les lettres et les arts n’en eussent perpétué le souvenir , et

4 ESSAI SUR i/ÉTAT DES ARTS

n’eussent excité chez quelques nations modernes la même ardeur pour la gloire.

C’est à l’amour des arts qu’une petite contrée, qui n’occupe qu’un point sur le globe , a dû cette réputation colossale qui l’a placée audessus des plus grands empires, et qui seule a plus exercé les trompettes de la renommée que le reste du Monde entier. C’est le souvenir des vertus des Aristide et des Lycurgue , .du courage héroïque des Léonidas et des Phocion, qui inspira les grands hommes de toutes les contrées. C’est aux monumens , aux statues de ses artistes , que nous sommes redevables d’une partie de nos jouissances, et du perfectionnement de nos arts. C’est à ses poètes , à ses orateurs, que nous devons nos meilleures productions littéraires , et que Racine doit les sublimes tragédies qui ont immortalisé la scène française. Enfin , c’est encore le souvenir de ses héros et leurs exemples qui ont animé nos guerriers , créé chez nous des capitaines qui les égalent , s’ils ne les surpassent !

Le parfait équilibre du climat étend son influence sur la configuration des habitans. La perfection des formes et des organes des Grecs , en général , est sans doute aussi une des principales causes de la perfection de leurs

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arts. Beaucoup d’observations faites par d’habiles artistes prouvent qu’aujourd’hui la configuration des êtres est encore plus parfaite en Grèce et en Italie que dans les parties septentrionales de l’Europe ( 1 ). Les passions , la manière de les exprimer, tout, jusqu’au langage des peuples méridionaux qui ne sont pas trop voisins de 1 equateur , portent un caractère particulier. Ce sont encore ces mêmes contrées qui sont les plus fécondes en grands hommes dans tous les genres.

Ce fut en vainque Pierre-le-Grand et Catherine II prodiguèrent l’or pour acclimater les arts dans leur nébuleux empire. Le génie, ainsi que les membres , s’engourdissent près des pôles ; ses productions ont besoin pour éclore d’être fécondées par l’astre vivifiant de la nature. Jamais les fêtes de Flore et de Pomone ne se célébreront gaiement sur les bords de la Néva. Ces douces jouissances sont réservées aux peuples habitués à voir croître la pêche veloutée et jaunir les fruits de la treille. La saison des fleurs et des amours est la plus favorable au génie des arts. On a souvent remarqué que plusieurs artistes envoyés des contrées septentrionales sur les rives du Tibre , après y avoir donné des preuves de talent ,

essai sur l’état des arts

sentaient tout-à-coup leur génie se glacer dès qu’ils se rapprochaient de leur triste climat.

La chaleur modérée active la circulation du sang et celle des humeurs : alors les sucs nourriciers se portant avec plus d’égalité dans toutes les parties du corps , en développent les formes d’une manière plus parfaite. L’action du froid, au contraire, agit en sens inverse ; les neiges et les brouillards répandent la tristesse siir toute la nature, et par-conséquent en altèrent les beautés. Ces résultats sont d’une telle évidence , que, même sous le ciel de la Grèce , la beauté se trouve variée suivant les différentes températures , modifiée par les diverses localités. Hippocrate, celui des écrivains de l’antiquité qui nous a présenté les meilleures vues sur cet objet, avait observé que les Thébains , qui vivaient sous un ciel plus épais que les Athéniens , quoique très-voisins de l’Attique , étaient d’une nature moins svelte et d’une forme moins belle que les autres Grecs. Il fait la même observation relativement aux habitans de tous les pays humides et marécageux. Hippocrate prétend encore * que cette variété de température donne aux hommes plus d’énergie, et par- conséquent

Dans son traité de aere , lacis et aquis.

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une plus grande aptitude à cultiver les arts. On peut observer aussi que les objets d’arts , en général, se conservent beaucoup mieux sous un ciel pur, et dans une température modérée : dans les climats trop froids , l’humidité et les brouillards les altèrent ; dans un climat trop chaud , le soleil les dessèche , et les insectes les dévorent.

Sous un beau ciel, accablées par la chaleur, les femmes surtout , habituées à s’étendre mollement sur des carreaux , contractent une grâce , une souplesse inconnues aux peuples septentrionaux. Aujourd’hui le sang des. Grecs est tellement altéré par son mélange avec celui des Tartares , des Arabes, des Turcs, et d’une foule d’autres peuples , qu’on ne doit pas s’étonner de ne plus retrouver chez cette nation la même beauté. Il paraît incontestable que l’influence du climat de la Grèce , sur le génie et sur la parfaite configuration des organes et des formes des habitans d’autrefois , furent les causes physiques qui influèrent le plus sur la perfection des arts d’imitation.

Vainement , comme nous l’avons déjà dit , le génie des artistes d’une nation ferait-il les plus grands efforts : si le climat, la forme du gouvernement et le caractère des habitans ne

5 essai sur l’état des arts

sont pas favorables aux progrès des beauxarts, il lutterait inutilement contre les institutions sociales et les entraves de la nature. Il faut une longue suite non interrompue de constance et de travaux , avant qu’une nation parvienne à s’illustrer par des succès en ce genre; il faut une réunion incroyable de circonstances heureuses , pour développer chez un peuple une supériorité dans les arts qui puisse faire époque dans les annales du monde.

La variété des climats en établit une sensible dans la forme des individus : les rapports physiques et moraux des peuples sont, en raison du sol où ils ont pris naissance, aussi différens entre eux que la configuration topographique des divers pays. Ces variétés doivent donc avoir aussi une influence marquée sur le style et les productions des arts , comme celles qui se rencontrent dans l’organe de la parole chez différens peuples, en mettent une sensible dans l’idiome et la prononciation de ces mêmes peuples. Cette variété dans l’organisation tient à l’air, à la température du climat, à ses productions végétales et animales, qui, par suite de la respiration et de la nutrition , mettent une différence marquée dans la configuration des individus , et dans la texture de

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leurs parties solides. La nature lourde des Flamands forme un contraste parfait avec la nature svelte des Italiens, comme les cheveux, les barbes frisées et pittoresques des Grecs contrastaient avec les cheveux plats des Gaulois. De là dérive la variété des écoles, la différence de celles d’Italie avec celle des Pays-Bas, celle des productions de Raphaël et du Guide avec celles de Rubens et de Crayer.

Non-seulement les nations sont variées entre elles par les dispositions primitives de la nature, mais encore le caractère et la configuration des peuples changent, ainsi que leurs mœurs, par les révolutions politiques , qui , déplaçant des peuplades entières , dérangent leur nourriture et contrarient leurs habitudes , et aussi par des révolutions physiques qui viennent dénaturer le sol et le climat qu elles habitaient. Ces différentes causes replongent quelquefois dans la barbarie des nations qui , pendant plusieurs siècles, avaient joué le premier rôle parmi les peuples policés.

De toutes les nations qui, depuis l’origine du monde , ont cultivé la sculpture , les Grecs, les Grecs seuls ont atteint la sublimité. Parmi les anciens peuples , les Hébreux , les Perses , les Phéniciens, les Egyptiens et les Etrusques

io essai sur l’état des arts ont fait d’inutiles efforts pour arriver au même degré de perfection. Examinons quelles peuvent être les causes qui se sont opposées à leurs progrès.

Si les beaux-arts n’ont pu se naturaliser chez les Hébreux, une seule observation peut en déterminer la raison : il nous suffira de jeter la vue sur les lois de Moïse, qui défendaient de représenter les dieux sous la forme humaine. Ces lois se sont étendues depuis à toutes sortes de figures; elles furent toujours si rigoureusement observées, que, lors du passage de l’empereur Vitellius avec son armée sur le territoire hébraïque , les chefs de la Nation le conjurèrent de faire prendre une autre route aux étendards romains, parce qu’on y voyait des aigles peints et quelques autres figures *. Les mêmes causes sans doute amenèrent les mêmes résultats chez les Perses1 * 3: si on ajoute aux entraves de la religion celles que la rigidité de leurs mœurs y apporta , en interdisant aux artistes la faculté de rien représenter de nu, on sera peu surpris, en examinant le petit nombre de statues drapées de ces peuples qui nous sont parvenues,

1 Flav. Joseph. Ant.jud. , Lib. XVIII, cap. 5, n ° 3; Operum,

Tom. I , pag, 884 Exod. cap. 50, vers. 4.

* Herod.

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de les trouver si loin des belles formes de la nature, dont même ils n’avaient qu’une légère idée : par-conséquent on ne doit pas s’étonner qu’ils n’aient eu que de très-médiocres artistes (2). D’ailleurs il y a une analogie entre toutes les productions du génie d’un même peuple. Chez les Orientaux, la poésie, l’architecture et la sculpture, fruits d’une imagination délirante et d’un esprit dénué de goût , n’ont jamais produit que des objets gigantesques et ridicules.

A l’égard des Phéniciens, qu’on sait avoir cultivé les arts à une époque où les Grecs euxmêmes étaient encore plongés dans la barbarie, on a lieu d’être étonné sans doute que cette nation riche et commerçante, qui comptait au nombre de ses villes, Sidon et Tyr, cette cité renommée par sa magnificence, qui avait donné naissance à plusieurs architectes célèbres; on a lieu d’être étonné, dis-je, que cette nation opulente , qui possédait des colonies dans la Grèce, n’ait laissé aucune trace des productions de ses artistes. Quelle doit donc être la surprise du voyageur, en cherchant vainement dans cette riante contrée les plus légers fragmens d’une statue antique ! \

L’art chez les Egyptiens (3) a varié consi-

12 essai sur l’état des arts dérablement ; on remarque dans ses productions deux différentes époques bien distinctes; mais le caractère de rudesse s’y fait toujours sentir : d’ailleurs les formes de ces peuples ne présentaient rien de satisfaisant au ciseau des artistes (4) ? et les lois s’opposaient formellement aux progrès des arts. La poésie même, cet art divin , le langage primitif de plusieurs peuples, avait été bannie de l’Egypte, et à certaines époques la musique le fut aussi. Ces mêmes lois prescrivaient aux statuaires 1 la forme et le mouvement dans lesquels devaient être exécutées leurs figures, dont les bras et les jambes étaient toujours parallèles. Indépendamment de ces entraves , leur art fut encore restreint à ne représenter que les dieux, les prêtres et les rois (5) \ Ces lois furent d’autant mieux observées, que les législateurs les avaient identifiées (ainsi que la constitution de l’État) avec les dogmes delà religion. Comme ce peuple fut toujours très-religieux et singulièrement attaché à ses habitudes, les différentes subjugations qu’il éprouva n’améliorèrent pas son goût pour les arts. Pendant les beaux siècles de la Grèce, malgré les rapports com-

1 Dion, Chrysost. Oral. II, pag. 162.

' Hcrod. , Tom. Y , pag. 86.

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merciaux et politiques qui unirent ces deux peuples, les statues des Egyptiens différèrent peu de celles exécutées dix mille ans auparavant, époque à laquelle leurs historiens font remonter l’origine des arts en Egypte. Dans aucun temps , ce peuple ne connut les attitudes pittoresques, ne sut sacrifier aux grâces non plus qu’à la vérité des formes. Jamais les artistes n’y parurent acquérir aucune connaissance dans l’anatomie (6) dont l’étude fut de tout temps proscrite par suite du respect qu’on y portait aux cendres des morts : respect bien louable sans doute ( idée consolante ) , quand il est dégagé de toute superstition , et dont il serait à désirer qu’aucun peuple ne se fût écarté!

Chez les Égyptiens, l’incision faite sur un cadavre (excepté pour en extraire les parties intérieures ) y était regardée comme une profanation2. Celui qui donnait le coup de scalpel dans le côté du sujet qu’on allait embaumer, était obligé de fuir, afin de se dérober aux poursuites des parens du défunt , qui l’accablaient d’injures et l’assaillaient de pierres 3. Ne pourrait-on pas ajouter encore à ces causes

1 Winkelmann, Hist. de l3 Art , Liv. II, chap. i.

» Ibid.

3 Ibid.

i4 essai sur i/état des arts celle de la faiblesse de leur vue, infirmité locale et presque universelle chez les Égyptiens , ainsi que l’obligation dans laquelle étaient les enfans d’embrasser la profession de leur père 1 ; coutume destructive du génie et des talens (7) ? Mais faut-il d’autre cause que celle du peu de considération qu’on avait dans ces contrées pour ceux qui exerçaient les beaux-arts? Jamais le génie ni les talens n’y reçurent ni récompense ni encouragement, et les fastes de l’histoire d’Egypte ne rappellent à la mémoire que le seul nom d’un artiste, celui de Memnon % pour avoir exécuté trois statues dans le temple de Thèbes (8). Depuis le règne des Ptolomée, le despotisme des Ottomans , le brigandage des Arabes et des Mamelouks ont non-seulement éteint le peu de génie de ce peuple , mais encore les plus simples connaissances y paraissent anéanties ; l’agriculture y est presque abandonnée , et les canaux qui, au moyen du débordement salutaire du Nil, fertilisaient ces contrées, s’obstruent de toutes parts.

De tous les ^anciens peuples, les habitans de

4 Wrnkelmann • Goguet, de V Origine des Lois • Diodore de Sicile, Isocrate, etc.

2 Diodore de Sicile, Liv. I, pag. 44-

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l’Etrurie , de cette heureuse contrée, la «plus belle de l’Italie , puissans, libres, enrichis par un commerce florissant à la suite d’une longue paix, durent se distinguer le plus (9) par leurs progrès dans les arts ; aussi ont-ils marché sur les pas des Grecs , qu’ils avaient eux-mêmes devancés dans cette carrière. Ils la parcoururent avec succès jusqu’à l’époque où l’Etrurie subit le joug des Romains, chez lesquels ils portèrent alors leur industrie. Cependant le genre de ce peuple se ressentit toujours de ses mœurs primitives ; on y reconnaît cette teinte sombre, empreinte de son caractère, de son goût pour la devination * , dont les résultats , fruits d’une imagination ardente et déréglée, frappaient l’esprit de terreur et d’effroi (10). Ces dispositions sans doute étaient peu compatibles avec le culte des beaux-arts , qui exige des âmes sensibles et des émotions douces. Aussi le genre étrusque est-il facile à distinguer par son âpreté, sa rudesse, l’exagération de ses formes et de ses expressions (11).

Ce fut dans la Grèce , dans ce climat heureux, favorisé de la nature, que le goût du beau , l’amour de la perfection , qui avaient tant tardé à s’y introduire, se développèrent avec

* Cicéron, de Divinat . , L. î, pag. 25, ed. Davis.

16 essai sur l’état des arts une Rapidité inconcevable, et se fixèrent pendant plusieurs siècles. Ce fut là que les causes physiques et morales, si souvent en contradiction, parurent se rapprocher et contracter une alliance parfaite. Ce fut à l’époque où les arts brillaient chez les Etrusques , que les Grecs leurs voisins sortaient en quelque sorte parfaits des mains de la nature. Les beaux-arts trouvèrent alors en Grèce des hommes qui avaient conservé leur énergie primitive, que la corruption, suite indispensable d’une longue civilisation, n’avait pas encore atteints, et qui parconséquent n’avaient point encore subi le joug des préjugés ni les dégradations du despotisme (12). Dans cet état heureux, sous ce ciel fortuné , une multitude de circonstances , dues peut-être au hasard , concoururent encore à hâter les progrès des beaux-arts : mais commençons par analyser les avantages que ce climat leur présentait.

L’inégalité des saisons dans la Grèce, cette chaleur démesurée , presque insupportable dans ces vallées en entonnoir, où les rayons du soleil venant se réunir, contrastaient parfaitement avec les masses de neige amoncelées sur les monts Olympe, Hélicon* et Taygète.

Paw, Recherches phil. sur les Grecs , Tom. I, sec. 1.

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Le froid excessif causé par les immenses forêts qui existaient alors dans cette contrée, et par la nature du terrain entrecoupé de hautes montagnes, ajoutait encore à ce contraste (1 3). Alors le passage successif du grand chaud au grand froid, comme nous l’avons déjà fait observer, avait une influence marquée sur les mœurs et le génie de ces peuples , à l’âme desquels elle donnait plus de ressort et d’énergie. Ces causes locales, qui semblent contrarier les grandes vues de la nature , en modifiant les rapports des latitudes, sont un moyen de plus dont elle se sert pour arriver plus tôt à son but. Aussi voyait-on les peuples de ces contrées, tantôt nus comme les habitans des rives du Niger , ou bien enveloppés dans de larges manteaux et couverts d’épaisses fourrures , comme ceux dont la nature a fixé l’existence vers les régions glacées des pôles.

« Quand les vents froids , dit Hésiode ,

» commencent à régner avec fureur sur les » bords de la Thrace , on voit les animaux » frémir et trembler au fond des bois : malgré » la densité de leurs fourrures, ils sont en un » instant pénétrés par les atomes de la glace. Le » taureau le plus robuste ne saurait y résister,

» et les bêtes à laine sont les seules qui puissent

i8 essai sur l’état des arts » s’en défendre par l 'épaisseur de leur toison 1 » .

Hippocrate 3 prétend que dans les climats où les hivers sont extrêmement rigoureux et les étés brûlans , les hommes y sont doués d’une aptitude naturelle pour cultiver les arts ; et qu’au contraire, dans ceux où la chaleur est continuelle, ils naissent ordinairement indoîens et paresseux ; comme aussi ils perdent leur activité et leur énergie dans les contrées où le froid est toujours excessif. Il semble aussi , comme l’a dit Cicéron , que plus l’air d’un pays est pur et raréfié , plus l’esprit des habitans y est fin et délié, plus prompt à s’enflammer, à s’émouvoir, et par conséquent mieux disposé à produire des chefs-d’œuvre.

C’est surtout à la parfaite configuration des Grecs qu’on doit attribuer la première cause de la supériorité de leurs statuaires. C’est par la contemplation habituelle de la beauté, qu’ils se sont rendus si habiles à la reproduire, et qu’ils sont parvenus à nous transmettre ces formes sublimes que nous admirons dans leurs immortels ouvrages. Certes , l’on commettrait une erreur grossière en jugeant les Grecs du temps d’Alcibiade d’après ceux de nos jours :

' Hesiode , EPT A , K. H. v. 5o5.

3 Dans son traité de aere , aquis et locis.

ceux-ci étaient tombés dans un complet engourdissement, par toutes les causes physiques et morales que la nature peut produire ; ils en sortent aujourd'hui avec une énergie nouvelle (14). En général, même dans les plus beaux temps de la Grèce , les femmes y furent moins parfaites que les hommes. On peut en attribuer la cause aux entraves qu’un préjugé barbare et ridicule mettait à leur croissance , pour changer et diminuer le volume et l’organisation de leur gorge et de leurs hanches (i5). A Corinthe cependant, les femmes étaient plus belles que dans les autres contrées de la Grèce, où les artistes trouvaient difficilement des modèles de ce sexe. Aussi Aspasie , Laïs et Phryné obtinrent-elles pendant leur vie, et encore après leur mort, des honneurs et des monumens tels , qu’on n’en trouve point d’exemple chez aucun peuple du monde. Ces courtisannes, célèbres autant par la parfaite et solide configuration de leurs charmes que par leurs galanteries , furent très-utiles aux artistes leurs contemporains. Il paraît que ce fut d’après elles que furent faites le petit nombre de figures de femmes qui fixent aujourd’hui notre admiration.

A l’égard des hommes, ils sortaient, comme

essai sur l’état des arts nous l’avons dit, parfaits des mains de la nature : l’histoire nous a transmis les noms de plusieurs élèves de Socrate , que leur beauté a rendus immortels. Alcibiade servit de modèle pour la célèbre statue de Mercure. Xénophon, dans son adolescence, était d’une figure tellement séduisante, qu’on ne pouvait, dit un contemporain , trouver d’expression pour la dépeindre. Phidias, pour faire passer à la postérité le nom de Pantarcès son ami, qui vraisemblablement lui servit de modèle pour son Jupiter, grava son nom sur une des phalanges de cette figure. Enfin la beauté fut en admiration chez les Grecs à un tel point, que Charmide était toujours accompagné , dans les lieux publics, d’une foule d’admirateurs, et que le nom de Demus fut inscrit sur tous les portiques d’Athènes, et sur les façades des maisons, pour transmettre à la postérité la mémoire d’une créature si parfaite (1 6). Platon, dans ses ouvrages . ne parle qu’avec enthousiasme dé Pryrilampe et de quelques autres. Le premier, dit-il, envoyé en ambassade à la cour de Perse, où se trouvaient réunis les plus beaux hommes, n’y rencontra aucun mortel digne de lui être comparé *.

* Dans son dialogue intitulé : Charmille , ou de la Tempérance.

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Ce ne fut cependant que dans la classe des citoyens distingués que se rencontrèrent des êtres aussi parfaits : les travaux pénibles auxquels celle du peuple était assujétie, la firent bientôt dégénérer , et cette dégénération s’accrut encore à l’époque de la splendeur maritime d’Athènes. Alors le grand nombre de rameurs employés dans la flotte avait rendu commune parmi le peuple une dépression audessous de la colonne vertébrale , qui le rendait difforme. Les exercices du corps contribuaient cependant, quand on n’en abusait pas, à maintenir les belles proportions. L’usage fréquent des bains publics, et celui d’être peu vêtu dans les chaleurs , procuraient aux artistes la vue et la comparaison des beautés de la nature. Enfin le costume simple et gracieux des femmes grecques, qui voilait le nu sans en dérober les mouvemens ni les beautés, ajoutait encore aux moyens d’étude que l’artiste rencontrait à chaque pas. On peut regarder comme fort exagéré tout ce que dit Galien sur les dangers de la gymnastique, dans le traité qu’il a composé sur cette matière : car, ainsi que nous l’avons déjà fait observer, tout exercice pris avec modération est salutaire pour la jeunesse; il contribue au développement de ses facultés, ainsi qu’à la

essai sur l’état des arts

parfaite texture de ses muscles. Mais il n’en est pas de même d’un exercice forcé ou trop prolongé , surtout quand une partie du corps est mise en action beaucoup plus qu’une autre; dans ce cas, il peut en résulter à cette partie une ampleur qui la défigure. Il n’y avait, au rapport d’ïsocrate , que les athlètes et les lutteurs de profession qui s’exerçassent dans les palestres (17), et ceux qui s’adonnaient à ce métier étaient tirés de la plus vile populace ; mais néanmoins les uns et les autres contribuaient, par la variété de leurs attitudes et le jeu de leurs muscles, à l’instruction des artistes. Il ne paraît pas que cette maladie cruelle , ce fléau de la beauté , qui étend impitoyablement ses ravages , à des époques périodiques , sur la surface du globe, fût connue dans ces contrées ; car Hippocrate et Gallien n’eussent pas manqué d’en parler dans leurs savans écrits.

. Nous avons examiné par quelles causes l’heureux climat de la Grèce , ainsi que la parfaite configuration de ses habitans, avaient hâté les progrès des beaux-arts dans cette contrée. Mais que pourrait la nature , si les institutions sociales ne venaient ajouter encore à ses bienfaits, en répandant sur les peuples quelle favorise , la douce influence de la philosophie , et les

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lumières de la raison. Sans des ministres éclairés, bientôt le sol le plus fertile se changera en un désert et ne produira plus que des ronces ; les canaux de la prospérité publique s'obstrueront; le génie et les talens fuiront vers des contrées plus heureuses , ou s’anéantiront comme un songe flatteur, qui ne laisse après lui qu’un léger souvenir.

De toutes les républiques grecques , celle d’Athènes acquit le plus de prépondérance , parce que ses lois furent toujours favorables à la philosophie et aux beaux-arts. Ici ce n'est plus la seule influence de la nature qui produit des merveilles : après l'expulsion des trente tyrans (18), les Athéniens ayant participé aux affaires du gouvernement , l'esprit public se forma. L’ambition d’élever leur puissance audessus de celle des autres républiques leurs voisines , développa en eux le germe de toutes les connaissances. Après avoir obtenu , par leur valeur et par la supériorité de leur tactique, des victoires signalées qui fixèrent leur existence politique, ils furent encore jaloux, à la paix, d’accabler leurs voisins par la supériorité de leurs lumières. Ce fut alors qu’ils fixèrent les beaux-arts au milieu d’eux, et firent naître, par leur goût pour les belles choses, une source

2«4 essai sur l’état des arts féconde de prospérité et de considération universelle. L’art théâtral, l’éloquence, la poésie, y furent honorés; et pendant les deux siècles de sa gloire, Athènes fut le centre de toutes les connaissances, et le rendez-vous de toutes les nations. Les talens y affluant de toutes parts, de son sein, comme d’un centre commun , les productions du génie se répandirent au-dehors, et comme les rayons bienfaisans du soleil , furent porter dans tous les climats la lumière et l’abondance.

Les institutions des Grecs ajoutèrent beaucoup encore aux faveurs dont la nature avait comblé ce peuple fortuné. Les arts ne trouvèrent point chez lui de préjugés ennemis à vaincre comme ils en avaient trouvé en Egypte; au contraire, dans cette heureuse contrée, tout leur fut favorable.

Si Mars fut la divinité favorite des Romains , Apollon et Minerve furent celles des Grecs. A Rome, à une certaine époque , aucune personne de condition libre ne put professer les beauxarts ; dans la Grèce au contraire , les hommes libres seuls eurent le droit de les exercer; aussi jamais les arts ne parvinrent, chez les premiers, au même degré de perfection.

Lorsqu’on voit dans Pausanias le nombre

des institutions des Grecs, qui toutes étaient favorables aux arts; lorsqu’on y lit les détails pittoresques de la multitude de fêtes qui se célébraient dans cette délicieuse contrée, on ne doit pas s'étonner de leurs progrès. Quand on se rappelle les Panathénées ou fêtes de Minerve à Athènes, les fêtes de Délos en l’honneur de Diane et d’Apollon, celles d’Esculape à Epidaure, de Cérès chez les Hermioniens, les Dionysiaques en l’honneur de Bacchus; celles de Flore qui se célébraient dans plusieurs villes; enfin les fêtes mémorables d’Eleusis, et que l’on y ajoute les luttes , les combats , les triomphes si fréquens à Athènes, on ne peut se dispenser de convenir que, sous ce rapport, aucun peuple du monde ne peut être comparé au peuple grec.

Cette multitude de fêtes , variées dans leurs détails comme dans leur ensemble, étaient toujours harmonieuses et pittoresques. Elles étaient faites pour élever lame et faire naître des idées sublimes. Ici Pindare chantait ses hymnes superbes, là Hérodote lisait les neuf livres de son immortelle histoire*; plus loin , l’on faisait l’apothéose des héros, en attendant que les artistes leur érigeassent des statues.

¥ Lucian. in Herod. T 1 , p. 833.

26 essai sur l’état des arts

La religion des Grecs était toute pittoresque; le costume des sacrificateurs, celui des prêtresses, étaient variés en cent manières, suivant la diversité des cultes et celle de leur objet. La multitude des ornemens qui enrichissaient les cérémonies des sacrifices, les différentes bacchanales, tout, dans leurs mœurs , présentait des avantages aux beaux-arts.

Périclès , à qui on est redevable de tant de belles choses, négligea même, par un excès d’amour pour les arts, la construction d’un aqueduc , dont la ville d’Athènes avait le plus grand Besoin, ainsi que celle d’un pont sur le Céphise * ; toutes ses vues se portant sur les monumens, les tableaux et les statues.

Les arts avaient acquis une telle célébrité aux Athéniens , que des rois sollicitaient et tenaient à honneur d’avoir leur nom inscrit parmi ceux des citoyens d’Athènes , faveur accordée sans difficulté , même offerte aux étrangers célèbres qui venaient s’établir dans la ville. Les artistes , stimulés tous par leur mutuelle estime, étaient remplis d’une étonnante énergie. Partout ils rencontraient des émules, partout ils trouvaient des juges. On était loin à Athènes , dans les beaux temps

* Paw, Recherches sur les Grecs . T. VII, pag. no.

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de la République, de ces petites intrigues, de ces basses rivalités qui déshonorent les talens. L’artiste, vainqueur dans un concours, recevait la couronne des mains mêmes de celui qui la lui avait disputée. Aussi, quand la patrie était en danger, comme la gloire était le mobile de toutes les actions, qu’elle était commune à tous, l’artiste, l’orateur, le philosophe, qui avaient autant de courage que de talens, quittaient le ciseau ou la plume pour l’épée , qui 11’était jamais déplacée dans leurs mains. On peut regarder encore comme une des principales causes de la supériorité des Grecs dans les arts, l’émulation qui nécessairement devait exister entre un nombre de républiques rivales en gloire, voisines les unes des autres, et cultivant toutes ces mêmes arts avec passion.

De V Art de la Déclamation chez les Grecs .

En rendant hommage à tous les arts qui fleurirent dans la Grèce, nous n’oublierons pas celui de la déclamation : comme au moyen des accens dont il se sert , il prête au discours le langage des passions , et saisit leurs graduations diverses, il doit être placé au nombre des arts d’imitation. L’art dramatique , comme

28 essai sur l’état des arts l’olivier et le myrte, était une plante indigène de l’Attique.

La nature avait doué les Grecs d’une sensibilité exquise , qu’elle ne prodigue point à tous les peuples; aussi étaient- ils bons juges, et savaient apprécier le talent des acteurs, leur tenir compte de leurs efforts par de vifs applaudissemens, d’honorables récompenses, et leur témoigner leur mécontentement lorsqu’ils se négligeaient dans leur art'. Ces derniers possédaient cette finesse de tact, cette élévation d’âme, ce sentiment délicat, faits pour bien sentir et bien rendre les nuances de toutes les passions; ils réunissaient au suprême degré l’art de peindre la situation des héros qu’ils représentaient, et celui de s’identifier en quelque sorte avec leur caractère. L’estime dont ils jouissaient à Athènes , les emplois distingués qu’ils exerçaient a , contribuèrent à leur supériorité ; car l’estime publique est le plus puissant de tous les véhicules.

Les tragédies grecques avaient beaucoup d’analogie avec nos opéras; on y alliait à la déclamation le chant et la danse; l’on y chan-

1 Plat, de Leg. Lib. III * f. 2. — Polib. L. IV, c. 19.

1 Demosth. de fais. Leg. p. 2q5 et 34 1 - — Æsch. défais. Leg.

CHEZ LES G REC S. 29

tait dans les intermèdes 1 , et Ion y déclamait dans les scènes a.

La déclamation chantée et la déclamation parlée ^quoique marchant toutes deux au même but, y parviennent par des routes différentes. La première exige une grande variété dans les inflexions; la seconde, au contraire, sans en être aussi prodigue , n’étant pas calculée comme elle, peut cependant, suivant le génie de l’auteur, rendre de différentes manières le même morceau, sans sortir de la ligne du bien. C’est cette diversité de style dans les beaux-arts, qui en fait le charme et la difficulté , et qui forme le caractère distinctif de chaque maître. Chez les Grecs , la déclamation parlée était soutenue par le son de la lyre, afin de l’empêcher de tomber, et pour lui donner successivement la quarte, la quinte et l’octave 3 : c’est ce qu’on appelait mélopée , et ce qui ressemblait beaucoup à nos récitatifs. Les orateurs même faisaient usage de la lyre à la tribune, pour se donner le ton ; les chanteurs étaient accompagnés par la flûte4. La grandeur démesurée des théâtres,

1 Aristot. T. II, p. 776.

a Plut, de Mus . T. II , p. i il\\ . — Me'm. de VAcad. des Belles - Lett. Tom. X, p. 253.

3 Plut, de Mus. T. Il, p. 1141.

4 Idem.

3o essai sur l’état des arts qui forçaient les acteurs à mettre beaucoup d’exagération dans leur manière de déclamer ou de chanter, l’exigeait ainsi; ce n’était qu’à l’appui de ce moyen qu’ils parvenaient à produire quelqu’effet : mais cet effet n’était pas celui de la nature. Les acteurs privés d’un organe sonore se garnissaient la bouche de lames d’airain , afin de se renforcer la voix *. Il paraît que cette raison , ainsi que les continuels efforts qu’ils étaient obligés de faire pour porter leurs sons plus loin, efforts qui devaient les empêcher de conserver sur leur ligure le caractère de leur rôle , furent une des principales causes qui les contraignirent à se couvrir le visage d’un masque analogue à ce même caractère.

L’usage établi de ne point admettre de femmes sur la scène, et par-conséquent de faire jouer leurs rôles par de jeunes garçons, a pu y contribuer encore, nuire à l’illusion, ainsi qu’à la vérité de la déclamation. Cet usage dérivait de la haute estime que faisaient les Grecs de la pudeur et de la modestie chez les personnes du sexe, qu’ils se gardaient bien de faire paraître sur la scène, à cause des dangers

* AuUGel. L. Y, cap. 7. — Plin. Lib. XXXVII, cap. 10.

CHEZ LES GRECS. 3l

que pouvait y courir leur vertu ; sacriliant ainsi la perfection dun art dont ils étaient idolâtres , aux bonnes mœurs et à l’honnêteté publique. Quoique les acteurs changeassent de masque très-souvent , les nuances des différentes passions qui nécessitent une grande mobilité d’expressions successives , devaient être trèsdifficiles à rendre par ce moyen. Cependant lorsqu’on réfléchit que la plus grande partie des spectateurs était trop loin du théâtre pour distinguer ces mêmes nuances, puisque le parterre était entièrement vide , afin que les voix se fissent mieux entendre1, on sent qu’alors l’exagération des masques ne devait avoir rien de choquant pour elle.

L’acteur étant obligé de forcer considérablement sa voix, elle perdait beaucoup de son agrément, et ses inflexions devenaient plus dures 2. Les acteurs , pour paraître plus grands , surtout lorsqu’ils représentaient des héros , étaient montés sur des espèces d ’échasses qu’on appelait cothurnes 3. Souvent aussi ils se matelassaient les épaules pour paraître plus gros4.

1 Vitruv. L. Y , cap. 6 et 8.

* Diog. Laer. L. IV, cap. 27.

3 Winkelm. Hist. de V Art chez les Anciens , T. II, p. ig/j.

* Lucian. de Sait. T. II, cap. 27.

32 essai sur l’état des arts On sent combien l’usage des chœurs dans les tragédies devenait indispensable; car, sans ce moyen auxiliaire, comment les acteurs auraient-ils pu parvenir à captiver l’attention de la multitude pendant la représentation de cinq ou six drames qui remplissaient quelquefois un jour entier1 , surtout une grande partie des spectateurs n’étant pas à portée d’en distinguer les paroles? Ce fut donc l’ensemble, l’accord parfait de tous ces expédiens réunis , disposés d’une manière analogue aux circonstances et aux localités , qui purent produire une illusion complète. Il est probable aussi qu’indépendamment des grands vases d’airain placés, à différentes distances , sous les gradins de leurs salles de spectacles2, les Grecs possédaient encore quelques autres moyens d’acoustique favorables à la répercussion des sons, moyens que nous ignorons aujourd’hui.

On connaît la passion des Grecs en général, et celle des Athéniens en particulier , pour les spectacles, qui n’avaient lieu , comme on sait, que pendant les fêtes publiques , très-fréquentes dans toute la Grèce. Lors de ces fêtes , on accourait , à Athènes de toutes les parties de

■ Xenoph. L. Y , p. 825.

a Vitruv. L. V, cap. 5.

CHEZ LES GRECS

TAttique; les étrangers ny étaient que trèsdifficilement admis1 *. Trente mille âmes assistaient ordinairement à ces spectacles , et abandonnaient pendantplusieurs jours leurs affaires, le sommeil même, de crainte de perdre leur place; à -peine se donnaient-ils le temps de prendre un frugal repas , tant ce genre de jouissance avait d’attrait pour eux. Périclès , pour se populariser , avait grevé le trésor d’Athènes d’une somme considérable , pour défrayer le peuple aux fêtes publiques , pendant lesquelles on donnait à chaque citoyen deux oboles, l’une pour payer sa place au spectacle, et l’autre pour sa subsistance a.

Comme les théâtres d’Athènes n’étaient pas couverts 3, la chaleur devait être insupportable; la pluie, cependant très-rare sous un si beau ciel , n’était pas plus favorable ; le moindre orage suffisait pour forcer les spectateurs à évacuer la salle, afin de se procurer un abri4. Quelquefois on remédiait en partie à cet inconvénient, au moyen des voiles des vaisseaux qu’on transportait avec leurs antennes pour la

1 Aristoph. in Acha. v. 5o3.

3 Ulpian. I , p. 1 4-

3 Vitruv. T. Y, cap. 9, p. 90.

** Apulée.

54 essai sur l’état des arts couvrir. Malgré toutes ces difficultés, la passion des Athéniens pour le spectacle était si vive, qu’il fallut à différentes époques reconstruire de nouveaux théâtres , les anciens étant devenus insufïisans. Il est hors de doute que l’agrandissement progressif des théâtres devint par suite nuisible à la perfection de l’art, à cause des moyens factices trop multipliés auxquels il obligea d’avoir recours. Si cet agrandissement mit beaucoup d’entraves à la déclamation, il n’en mit pas moins à la musique. Cependant, malgré tous ces inconvéniens , il paraît que le théâtre d’Athènes fut non -seulement le plus grand du Monde entier, mais qu’il fut aussi le plus complet en machines , en décorations , ainsi que le plus parfait à de certains égards , même en le considérant du côté de l’art.

La variété du spectacle, l’expression des tableaux, le luxe des accessoires y charmaient l’œil des spectateurs; tandis que le pathétique des scènes remuait lame et éveillait les passions. Le merveilleux venait ajouter encore à ces vives impressions : ici un dieu descend de l’Olympe environné de sa céleste cour : Achille brisant les voûtes de son tombeau, apparaît aux Grecs saisis d’effroi, et leur ordonne de sacrifier Polyxène; là, Vulcain cloue Promé-

CHEZ LES GRECS. 35

thée sur le sommet du Caucase , et les Euménides , par leurs fureurs , 'font frémir les Athéniens assemblés. Des idées sentimentales ou déchirantes Tiennent ensuite par gradation s’emparer de leurs sens : Andromaque traînée dans un char magnifique , et inondant de ses pleurs maternels les joues enfantines de son cher Astianax, paraît à leurs yeux; ensuite la coupable Phèdre , l’innocente Iphigénie , Clytemnestre, le poignard à la main, encore teint du sang de son époux qu’elle vient d’immoler aux mânes de sa fille , paraissent tour-à-tour sur la scène, où elles viennent arracher des larmes à trente mille spectateurs ravis d’admiration. Enfin les corps sanglans des héros morts pour leur pays , exposés sur le théâtre , les gémissemens de leurs épouses, ceux de leurs enfans , terminent le spectacle , enflamment le peuple d’amour pour la patrie, et lui créent de nouveaux défenseurs.

Toutes ces scènes, variées par le génie des Eschyle , des Sophocle et des Euripide , se succédant rapidement dans un même jour, jointes à l’effet que produit ordinairement sur la multitude , des situations terribles et touchantes , ressenties par trente mille personnes rassemblées dans un même lieu, et s’électrisant mu-

36 essai sur l'état des arts tuellement, portaient l'enthousiasme des Grecs jusqu'au délire, et Tes enivraient tour-à-tour d'émotions effrayantes et délicieuses.

Malgré les justes reproches qu’on peut faire aux Grecs, sur l'incohérence des moyens accessoires qu'ils employaient pour enrichir la scène , nous devons penser que leur parfaite exécution les rendait moins choquans. Les Athéniens en général d’un goût si délicat, les contemporains des Zeuxis et des Phidias, auraient-ils pu tolérer des accessoires dans lesquels la perfection de l’art n'aurait pas au-moins suppléé à la vérité de la nature ? D’ailleurs , chaque peuple est imbu de préjugés qu’on peut appeler nationaux, et que le temps et l’habitude ne font qu’enraciner davantage? Les beautés régulières, simples et nobles, ne sont pas celles qui frappent le plus la multitude. Nous voyons encore aujourd’hui dans nos opéras les beautés les plus éloignées de la nature séduire et charmer les amateurs. Pour nous convaincre complètement de cette vérité, reportons-nous au milieu du dernier siècle ; nous y verrons sur un théâtre enrichi depuis plus de vingt lustres, des chefs-d'œuvre des Corneille et des Racine , Achille, Hector en grandes perruques , et Andromaque en vertugadin , confondus dans la

CHEZ LES GRECS. 3

foule des spectateurs inondant la scène ; et malgré ce burlesque travestissement et cette inconvenante cohue, nous y serons attendris par les pleurs que versent sur l'infortune de ces héros , Voltaire , Montesquieu , et le monarque lui-même au milieu de toute sa cour.

De la Musique chez les Grecs.

La musique est-elle un art d'imitation? Cette question n'a pas encore été assez approfondie pour qu’on soit d'accord sur ce point; l'on pourrait dire peut-être que si chez nous elle ne l'est point, c'est qu’elle est dégradée, et n'a plus rien de sa simplicité primitive. Les uns prétendent que la musique peut imiter toutes les passions ; les autres au contraire nient qu’elle en puisse imiter aucune. Nous pensons cependant que sans reproduire la nature aussi parfaitement que la peinture , il est des objets qu'elle peut rendre, d’autres qu'elle peut rappeler à l’imagination. Comme dans son imitation elle n’est pas dirigée d’après des bases fixes, et que chacun en est différemment affecté, de là les disputes qui ont agité tout Paris du temps des Gluck et des Sacchini.

Rien n’est comparable au charme et à l'ex-

58 essai se r l’état des arts pression d’une belle voix , dirigée surtout par une âme à-la-fois énergique et sensible; rien n’agit avec autant de promptitude sur des organes flexibles et susceptibles d’émotions vives : c’est, si nous pouvons nous exprimer ainsi , une véritable machine électrique.

Lorsque nous lisons le récit de tous les prodiges que les effets de ce bel art ont produits dans l’antiquité , et l’emploi qu’en fit Pythagore comme moyen curatif des maladies , pouvonsnous douter de son influence sur nos sens , et par-conséquent de la propriété qu’il a d’imiter la nature. Ici, les Lacédémoniens divisés entre eux, prêts d’en venir aux mains, sont réunis par les accords mélodieux de Therpandre *. A Athènes , le peuple, retenu dans l’inaction par un décret , est entraîné à la conquête de Salamine par les chants de Solon1 * 3. Là, les mœurs des Arcadiens sont adoucies par la musique3. Enfin, une multitude d’autres faits, puisés dans l’histoire , nous démontrent ce que nous avons pu éprouver nous-mêmes ; que si les sons aigus et durs nous affectent désagréablement, de même les sons doux et harmonieux

1 Plut, de Mus. T. II , p. 1146.

3 Plut, in Solon. T. I , p. 82.

3 Athen Lib. XIV, p. 626.

CHEZ LES GRECS

ébranlent délicieusement nos nerfs, et présentent à la médecine des moyens de soulagement. Quel parti n’a-t-on pas vu tirer du son de la trompette guerrière un général habile pour fixer la victoire !

Tout nous prouve que les chanteurs grecs, élevés au-dessus de la routine, cherchaient moins à imiter le chant du rossignol qu’à donner de lame , de la vie à leurs chants, et s’appliquaient plus à concilier l’art avec la nature, qu’ils ne cessaient de prendre pour guide, qu’à suivre l’impulsion d’une mode souvent bizarre et toujours capricieuse. Il paraît qu’en général les musiciens de cette contrée avaient étudié à fond la nature des sons , celle des diverses inflexions de la voix , et leur analogie avec l’expression des différentes passions , étude sans laquelle un musicien peut flatter l’oreille, mais 11’ira jamais au cœur. Porta * prouve , dans son excellent ouvrage, que les philosophes grecs avaient fait de très-profondes recherches sur les rapports qui existent entre l’âme et la voix.

Les effets de la musique sur les peuples encore dans l’état de nature sont prodigieux, même ceux de la musique médiocrê. Le célèbre navigateur Cook, dans son voyage de la mer

* De la Physionomie humaine, T Av. II , ch. 22,

4o essai sur l’état des arts du Sud, employa, avec succès, un joueur de cornemuse \ On vit, dans le siècle dernier, un missionnaire , pour attirer à lui les peuples sauvages de 1’Amérique-Méridionale, adjoindre le son d’une guitare à la parole de 1 évangile2. D’après ces exemples, doit-on s’étonner des prodiges opérés, dit-on, par la musique, du temps d’Orphée. Mais il en est de cet art comme des alimens ; quand le palais est émoussé par des mets trop épicés, il lui en faut ensuite de plus haut goût ; de même , à mesure que l’oreille perd l’habitude des sons simples, elle devient moins sensible, plus difïicile à émouvoir, par-conséquent elle exige des sons plus recherchés.

Sans rien décrire comme la poésie, sans présenter les formes des objets et leurs couleurs comme la peinture, la musique les fait entrevoir; sans exprimer une seule idée, elle les crée toutes , amène les sensations , et souvent même les porte jusqu’au délire. Chaque art a ses limites; il doit s’y renfermer : vouloir les passer, c’est montrer son insuffisance. Un sculpteur qui essaierait de faire participer une belle statue au charme de la couleur, la gâte-

1 Voyage, de Cook.

* Paw, Rech. sur les Amer.

rait, et affaiblirait la sensation qu’elle doit produire. Le premier effet de l’imitation dans les arts est de nous affecter d’abord d’une manière quelconque ; la seconde est de modifier, de ployer en quelque sorte l’âme à de nouvelles sensations, de nouvelles habitudes. La poésie et la musique étaient réunies chez les Grecs pour faire naître le respect pour les dieux et l’amour de la patrie.

La musique que les Grecs tenaient , dit-on , des Hébreux, avait une grande influence sur ces peuples, et cette influence était due peutêtre à sa grande simplicité , car tous leurs airs se jouaient et se chantaient à l’unisson : il est vrai que ce peuple donnait beaucoup de latitude à ce mot; il l’appliquait indistinctement à la poésie, à la pantomime, à la danse, à la réunion de toutes les sciences, ainsi qu’à la connaissance de presque tous les arts. Enfin , il soumettait même à la mélodie les mouvemens de l’âme, ainsi que ceux des corps célestes* : cela prouve l’excès de sa sensibilité , et l’accord parfait qu’il savait mettre dans tous les objets qui pouvaient l’intéresser.

Les Grecs avaient senti qu’en musique comme en peinture les oppositions étaient ce

* Plut, de Mus. T. II, p. ii 47.

42 essai sur l’état des arts qui produisait le plus d’effet; aussi, lorsqu’ils voulaient retracer les horreurs de la tempête , ils en faisaient précéder le tableau par celui du calme. Une des causes de ces grands effets, après les causes générales que nous avons indiquées plus haut , venait de ce que les philosophes grecs, étant à-la-fois législateurs, poètes et musiciens, ne composaient pas des sons pour le seul but de vaincre des difficultés, mais bien plutôt pour remuer les passions et parler à lame. Alors, les paroles, la mélodie , le rhythme , ces puissans agens de la musique, confiés à la même main , se prêtaient un mutuel appui ; dirigés plus sûrement en un seul faisceau vers le but qu’ils se proposaient, ils rendaient lame plus accessible à toutes ses impressions *.

Mélampe, Adamantius, dans leurs Traités de la Physionomie ; Platon, dans son Timée, dans sa République , dans son Phédon, dans son Cratylus et dans son Philèbe ; Pythagore, dans ses divers ouvrages, nous ont laissé d’excellentes réflexions sur la théorie des Grecs , relative à la musique.

Les musiciens grecs avaient une méthode toute particulière pour bien classer leurs diffé-

* Aristot. de Poct. T. II , cap, i, p. 652, — Quint. Lib. I, p. 6.

CHEZ LES GRECS

rens genres de mélodie ; chez eux , les trois principaux modes de musique étaient adaptés aux trois espèces de sujets qui présentaient chacun un caractère distinctif'. Fallait-il peindre la guerre et ses ravages, la mélodie dorienne leur prêtait son énergie et sa majesté a. Etait-il nécessaire d’attendrir les spectateurs sur les infortunes dun héros, ils employaient les sons pathétiques de la musique lydienne 3. Enfin, la mélodie phrygienne était destinée à exprimer leur reconnaissance envers les dieux4. Le chant, rigoureusement asservi aux paroles, était toujours soutenu par l’instrument avec lequel il s’accordait le mieux, et la danse même présentait à la vue une parfaite analogie avec les sons que l’instrument transmettait à l’oreille.

Ce fut par cet accord parfait, ainsi que par le soin particulier que prenait le compositeur de donner à chaque passion le mouvement , le ton, la couleur qui lui était propre, et par la précaution de rejeter tout-à-fait, ou reporter ailleurs les beautés qui auraient été déplacées dans un morceau, que les Grecs parvinrent

* Plut, de Mus. T. Il , p. 1142.

* Plat, de Rep. T II, L. III , p. 399.

* Plut, de Mus . T. II, p. 11 36.

* Plat, de Rep.

44 essai sur l’état des arts dans cet art au plus haut degré de perfection '. D’ailleurs, chez eux la musique faisant partie de l’éducation, et ce peuple étant doué d’une sensibilité parfaite, il devait donc sentir plus vivement la douce influence de cet art enchanteur. Aussi vit-on dans plusieurs circonstances leurs compositeurs forcés d’en modérer les effets, dans la crainte qu’ils n’excitassent de trop fortes émotions. Ainsi, le législateur faisait servir également la musique à faire naître les passions , ou bien à les modérer.

Les plus habiles chanteurs de la Grèce étaient Arcadiens , comme les meilleurs joueurs de fîûte étaient Béotiens a. Les premiers , nés sous un ciel assez rigoureux , menant une vie pastorale, habitués dès l’enfance, pour se désennuyer, à exercer en plein air l’organe de la voix , avaient acquis sous ce rapport plus de force et d’habitude que tous les autres peuples de cette contrée. Aussi, comme le dit Polybe, en Arcadie l3 on peut ignorer absolument tout y excepté la musique. La flûte fut long-temps le seul instrument en usage pour accompagner la voix. Effectivement , c’était celui qui lui était le plus avantageux; mais les Athéniens, admi-

1 Dion. Hai. de Struct. orat.

1 Max. de Tyr. Dissert. XXII

CHEZ LES GRECS. 4

rateurs passionnés de la beauté , s’étant aperçus que cet instrument décomposait un peu les grâces et l’harmonie de la figure, en proscrivirent l’usage par un décret : alors on y substitua la lyre. Ce fut sans doute à la situation locale de la Béotie remplie de lacs et de marais , produisant des roseaux qui rendaient des sons très-harmonieux, que les Béotiens durent leur supériorité dans l’art de jouer de la flûte.

Cette supériorité des Grecs dans la musique s’altéra avec le temps ; plusieurs circonstances y contribuèrent. D’abord , l’agrandissement prodigieux des théâtres donna trop de prépondérance aux instrumens sur la musique vocale ; alors on n’entendit plus que leurs sons dans les jeux pythiques1. Les efforts de Pindare, de Lamprus et de quelques autres pour arrêter la passion effrénée des Athéniens pour la musique instrumentale et la poésie dithyrambique , devinrent inutiles : bientôt on finit par proscrire les paroles, ou par les couvrir entièrement du bruit des instrumens. Alors la musique devint un chaos; on confondit les modes et les genres3 : la loi du rhythme fut ouvertement violée. Ces changemens , destructeurs du goût , firent

1 Paus. Lib. X, p. 8i3.

» Plat, de Leg. T. II, Lib. III , p. 700.

4 b essai sue l’état des arts

dire à Auaxilas, dans l’une de ses comédies, que la musique, ainsi que la Lybie, produisait chaque année quelques nouveaux monstres

Ce fut ainsi que, dans la Grèce, la musique perdit son véritable caractère, celui de peindre les passions et de les diriger. Alors cet art ne présenta plus que des difficultés vaincues , des sons mélodieux , mais insignifians. Si cette décadence de l’art ne fut pas chez les Grecs l’origine de leur corruption , du-moins contribuat-elle à l’entretenir et àxla propager. Ce furent les Ioniens a , à l’époque de leur asservissement par les Perses , qui contribuèrent le plus à cette dégénération , par leurs brillans et voluptueux accords.

Le genre sévère de la musique se conserva long-temps à Lacédémone, parla raison que les Lacédémoniens conservèrent aussi plus longtemps la sévérité de leurs mœurs. On se rappelle que Timothée , fier des succès qu’il avait obtenus à Athènes , où d’abord cependant il fut sifflé , s’étant rendu à Lacédémone avec sa lyre , à laquelle il avait ajouté plusieurs cordes , il lui fut ordonné, par un décret des rois et des éphores , de retrancher quatre cordes de cette

* Athen. Lib. XIV, p. 623.

* Aristot. Lib. I , p. 37.

CHEZ LES GRECS. 47

même lyre, regardée comme un objet corrupteur, et comme attentatoire aux mœurs publiques. Aussi vit-on les Lacédémoniens encore vertueux se rendre maîtres d’Athènes corrompue , après la victoire d’Ægos-Potamos; et, comme le dit le savant Barthélemy , l’ancienne musique convenait aux Athéniens vainqueurs à Marathon, et la nouvelle aux Athéniens vaincus à Ægos-Potamos. La musique primitive des Grecs les appelait à la vertu , et la musique dégénérée les appelait au plaisir. La première était noble et grandiose ; la seconde , voluptueuse et gaie. 11 nous a semblé qu’en retraçant ici les causes de la décadence de la musique chez les Grecs , c’était ajouter encore à celles de leur supériorité primitive , et donner un avis salutaire à quelques peuples modernes.

De r Architecture chez les Grecs.

Nous avons peu de choses à dire sur l’architecture. Cet art, le plus utile de tous, qui porte le plus grand caractère , qui offre le plus de choses à l’imagination ainsi qu’au souvenir du voyageur instruit et philosophe, n’est point un art d’imitation, quoiqu’en aient dit quelques écrivains , qui appuyent principalement leur

48 essai sur l’état des arts opinion sur le léger rapport existant entre les colonnes et les arbres- ébranchés qui, dans les temps primitifs servaient d’appui aux cabanes de nos ancêtres, et ceux qui ont prétendu trouver dans les différens ordres les proportions du corps humain , et dans les canelures les plis des draperies. Cependant, cet art est lié si essentiellement avec les autres , que nous ne croyons pouvoir nous dispenser d’en parler.

Dans aucune contrée du Monde, la nature et les institutions , qui ont tant d’influence sur l’architecture , ne lui ont été aussi favorables que dans la Grèce. Aussi dans aucun pays cçt art n’a été porté aussi loin. La température du climat, exempte des neiges et des pluies fréquentes , qui souvent obligent l’artiste à surhausser ses combles , plus le sol sur lequel il construit approche des pôles; la beauté des matériaux que cette terre féconde recèle dans son sein ; la différence des cultes , qui exigeait une grande variété dans la forme des temples, relativement aux divers mystères qui s’y célébraient; tout enfin dans cette contrée présentait des avantages à l’architecte. De toutes parts il s’élévait à Athènes des édifices publics ; chaque citoyen , glorieux de la gloire de la patrie , riche de la richesse nationale , sacrifiait son

luxe particulier au luxe public. De là, les temples, les chapelles, les portiques, les places, qui faisaient de cette cité superbe un séjour enchanteur, la plus belle ville du Monde. Ce sont toutes ces merveilles qui ont fait dire à Lysippe, dans une de ses comédies : Qui ne désire voir Athènes est stupide ; qui la voit sans s9 y plaire est plus stupide encore ; mais le comble de la stupidité est de la voir , de s9 y plaire x et de la quitter.

L’architecture grecque présente l’ensemble le plus noble ; les cérémonies des différens cultes qui se célébraient souvent à l’extérieur des temples , y nécessitaient des décorations riches et une ordonnance imposante ; en sorte que chaque monument y conservait le caractère de l’objet auquel il était destiné. Ses colonnes , d’une grande dimension , toujours isolées , et jamais accouplées; ses entrecolonnemens, n’excédant pas trois diamètres, et n’étant élevés que sur un socle sans soubassement , donnaient de la noblesse à ses proportions. Il régnait un parfait accord dans toutes les parties de son ensemble, ainsi qu’une grande sagesse dans la distribution de ses ornemens , qui unissaient la simplicité à la richesse.

En Egypte , d’où les Grecs ont puisé leur

5o essai sur l’état des arts architecture , il existe des monumens qui inspirent une certaine admiration par leurs masses imposantes et le grandiose qu’ils présentent; mais cependant aucun ne peut être comparé à ceux de la Grèce; on n’y retrouve ni ce goût fin, ni cette élégance, ni cette légèreté qui caractérisent les productions des artistes de cette nation.

Ce fut Périclès qui contribua le plus aux embellissemens d’Athènes , à la construction de ces superbes monumens qui en firent longtemps l’ornement , et dont les ruines excitent encore aujourd’hui notre étonnement et notre admiration. Ces ruines sublimes, qui nous retracent tant de faits glorieux , qui nous rappellent tant d’idées sentimentales , ont servi de type pour nos meilleurs édifices modernes. Le Parthenon, le temple de Jupiter, élevés aux dépens de toute la Grèce , ainsi qu’une multitude d’autres édifices qui datent de cette époque , attestent les prodiges que peut enfanter l’amour de la patrie et de la liberté, joint à celui de la vertu et des beaux-arts.

De la Gravure chez les Grecs.

A l’égard de la gravure, nous ne pouvons

CHEZ LES GRECS. 5l

faire mention ici que de celles en relief, en médailles et en pierres fines. La gravure en taille-douce, ce bel art, qui a rendu aux sciences physiques le même service que l’imprimerie a rendu aux sciences morales, qui nous rend contemporains de tous les siècles, n’existait pas encore, ni sur-tout le moyen de multiplier ses productions.

On s’étonne avec raison, que les Grecs, qui avaient fait tant de progrès dans les arts , qui connaissaient celui de graver en relief, et même en creux sur différens métaux ; qui excellaient aussi dans celui de travailler les pierres fines, n’aient pas imaginé de tirer des empreintes de leurs productions. Ï1 paraît vraisemblable cependant que le procédé de la gravure en creux a précédé celui de la gravure en relief. La table isiaque ou bembine, exposée aujourd’hui au Muséum royal, qui paraît être une production égyptienne, et antérieure parconséquent à l’époque où les arts brillaient dans la Grèce, en est une preuve*. Il existe plusieurs vases antiques , gravés ou ciselés en relief, sur lesquels on distingue de simples traits en creux. Homère , dans ses poèmes

* Caylus, Rec. d’Ani., Tom. VII, pag. 34 et 11 9-

$2 essai sur l’état des arts

immortels , nous a décrit plusieurs sujets historiques , gravés sur les boucliers de ses héros.

Il est prouvé par les auteurs contemporains, que les Grecs gravaient des plans topographiques , et même des cartes de géographie , sur des tables de métal*. Hérodote raconte qu’Aristagoras de Milet étant venu à Sparte, pour engager les Lacédémoniens à joindre leurs armes à celles des Grecs d’Asie , présenta au roi Cléomènes une table de cuivre, sur laquelle était tracée une carte de la terre , ainsi que les mers et les fleuves qui l’arrosent. Ce fait date de 5o4 ans avant notre ère. Il ne paraît pas que le tracé de ces cartes fût incrusté d’aucune matière, non-seulement parce qu’il est vraisemblable que les auteurs qui en ont parlé l’aurait indiqué , mais surtout parce que la multiplicité des objets tracés sur ces tables ne supposait pas que ces traits fussent assez larges pour être incrustés ou niellés.

Pour la gravure en bois , et l’impression des traits en relief sur cette sorte de gravure , il est certain qu’elle existait à l’époque où les arts florissaient dans la Grèce , et même fort anciennement. De temps immémorial on fa-

* Hérodote, Lib. Y, cap. 49-

briquait dans les Indes des toiles et des étoffes peintes, à figures et à fleurs , dont l’usage était commun dans tout le monde connu, et aucun auteur n’a paru douter qu’elles ne fussent imprimées. Le débit immense qui s’en faisait dans toutes les contrées , confirme assez cette opinion; car si tous ces dessins eussent été faits à la main , le temps qu’on y aurait employé eût rendu ces toiles très-chères , et parconséquent beaucoup moins communes. Strabon 1 , Hérodote et Arrien en ont souvent fait mention. Le premier, surtout, assure qu’elles étaient d’un grand usage dans toute l’Asie. C’est de cette contrée que , dans les temps modernes , les Européens ont tiré l’usage d’imprimer des toiles peintes. Tous ceux qui ont voyagé dans les Indes savent que l’art d’imprimer les étoffes y était connu de temps immémorial. Celui d’imprimer des caractères , suivant certains auteurs, était en usage à la Chine, trois cents ans avant notre ère. Chaque page était gravée sur une planche de bois. Les King imprimés en 932, furent accompagnés de figures gravées également sur des planches de bois a.

C’est ici l’instant de rappeler les traits. gravés

1 Strabon, Lib. XV, pag. 688 et 709=

1 De Guignes, Chou King, Préface, pag. il.

54 essai sur l’état des arts sur bois par Agathodémon , pour l’ouvrage de Varron, qui vivait à Rome à la fin de l’ancienne ère et au commencement de la nouvelle; par-conséquent, à une époque où la Grèce subsistait, sinon dans toute sa gloire, mais renfermait encore dans son sein de grands artistes , et conservait l’amour des beaux-arts. Cet ouvrage, intitulé les Images ou les Uebdomades , contenant sept cents portraits d’hommes illustres , est cité par Pline * et Aulu-Gelle. Quoique plusieurs historiens prétendent que Yarron fut l’inventeur de cette méthode , il est vraisemblable qu’il l’est seulement de son application aux caractères d’impression et aux images qui ornaient les livres : car il paraît prouvé , comme nous l’avons fait observer, que la gravure en bois en relief , et son impression sur les étoffes , étaient connues dans les Indes plusieurs siècles avant cette époque , et que par-conséquent les Grecs en avaient eu connaissance.

Quinze siècles se sont passés depuis l’ouvrage de Varron jusqu a la découverte de l’imprimerie en caractères mobiles , et pendant ce laps de temps, il ne paraît pas qu’on ait essayé

* Pline, Lib. XXXV.

CHEZ LES GRECS. 55

en Europe de faire usage de ce procédé. C’est donc avec les plus vifs regrets qu’on réfléchit à tout ce qui serait parvenu jusqu’à nous des découvertes des Anciens , si l’art de tirer des empreintes eût été en usage. Que de chefsd’œuvre , de monumens , de machines nous auraient été transmis, et quel pas auraient fait les sciences et les arts depuis des siècles : car, comme l’a dit un savant, quelles sont les descriptions qui peuvent suppléer aux images.

Pour la gravure de médailles chez les Grecs, il nous reste assez de preuves pour juger de leur perfection , et du haut degré où cet art était parvenu chez ces peuples. Mais comme ce genre de gravure tient essentiellement à la sculpture , tant pour les procédés que pour les résultats , et que nous regardons les graveurs de médailles comme des sculpteurs en miniature, nous nous en référons à ce que nous dirons sur ce dernier art.

De la Peinture chez les Grecs.

La perfection de l’organe de la vue chez les Grecs a dû contribuer beaucoup aux progrès des arts du dessin. Cet organe était si parfait chez ce peuple, que Pausanias nous apprend que

56 essai sur l’état des arts

du promontoire de Sunium, distant d’Athènes de plus de dix lieues , il distinguait le plumage du casque et le sommet de la pique dont était armée la statue colossale de Minerve , placée dans la citadelle.

La nudité qui n’affectait pas la pudeur, dans un climat où l’excessive chaleur obligeait de se vêtir très-légèrement ; le fréquent usage des bains publics, les joutes, les combats de gladiateurs et les danses , présentaient sans cesse aux artistes l’occasion de contempler la nature dans tous ses développemens. La belle Phryné se baignait en présence des Grecs ravis d’admiration à la vue des charmes qu’elle offrait à leurs yeux A cette époque , les plus belles filles d’Agrigente furent offertes à Zeuxîs, pour lui servir de modèle pour son tableau d’Hélène 3. Cette facilité de se procurer des modèles dans un pays où la nature était si parfaite, fut une des causes qui influa le plus, sans doute, sur la perfection des arts. L’importance qu’on y attachait à la beauté, pour laquelle on avait établi des prix dans plusieurs villes; le soin qu’on prenait pour la conserver ou pour l’accroître , furent portés si loin , qu’Alcibiade

1 Athénée , Liv. XII , pag. 590.

* Cicéron , de Invent. Lib. II , c. 1 .

CHEZ LES GRECS. 67

renonça à l’usage de la flûte , dans la crainte que cet instrument n’altérât la beauté de sa bouche. L’on vit, par une suite de cette passion pour la beauté , la courtisanne Laïs subjuguer toute la Grèce, même le philosophe Aristippe et l’orateur Démosthène ; l’on vit aussi la beauté chérir à tel point la philosophie et les talens , que la belle Lais aima tendrement le cynique Diogène.

Ce fut surtout à l’importance que les Grecs attachèrent aux beaux-arts que la peinture dut ses progrès , ainsi qu’à l’usage de faire entrer l’étude du dessin dans l’éducation. De tous les peuples qui ont cultivé les arts , aucun n’a employé leur secours avec plus de succès. Par le moyen des arts , ils corrigeaient les mœurs , honoraient le courage et la vertu , faisaient naître ou perfectionnaient les talens. Ils secondaient les vues de la politique des législateurs, en excitant l’enthousiasme de l’amour de la patrie parmi le peuple, et propageaient ainsi dans toutes les classes une louable et noble émulation.

La vue des faits mémorables , des belles actions publiques ou privées , peintes sous les portiques , dans les tribunaux , excitait des imitateurs. Mais afin de préserver la peinture

essai sur l’état des arts

de la dégradation , et les artistes du blâme de leurs concitoyens, celui qui souillait son pinceau par la représentation d’objets obscènes ou d’actions barbares, était entaché par l’opinion, et cette tache était indélébile.

Par la haute considération dont jouissaient les artistes, et les récompenses flatteuses que l’Etat leur décernait , on entretenait parmi eux l’émulation. Les hommes les plus marquans de la république * les philosophes même , cultivaient les arts , et contribuaient à leurs progrès. L’artiste qui , après avoir sacrifié à l’étude ses plus belles années , était parvenu à la célébrité , n’avait plus d’inquiétude sur son sort : l’État y pourvoyait d’une manière honorable. Mais la récompense la plus flatteuse pour lui , parce que la gloire est le premier aliment des artistes, c’était les distinctions, la considération dont on l’investissait. Suivant Plutarque , les Athéniens divinisèrent en quelque sorte Silamon et Parrhasius , pour un beau tableau et une belle statue de Thésée Cette apothéose enivra de gloire le premier, jusqu’au point d’imaginer qu’il était d’origine divine a. Zeuxis , partageant cet enthousiasme , faisait présent de

' Plut. Thés. L. XXII, pag. 5.

* Pline , Lib. LY, cap. 9,

CHEZ LES GRECS. 5q

ses tableaux , parce que , disait-il , personne n était assez riche pour les payer.

On peut attribuer aussi l’une des causes de la supériorité des peintres grecs , aux lumières qu’ils avaient acquises par une étude profonde sur une infinité d’objets ; tant il est vrai que les connaissances ajoutent beaucoup aux talens des artistes. Paul-Émile, après la défaite de Persée , ayant demandé aux Athéniens leur meilleur philosophe pour élever ses enfans , et leur plus célèbre peintre pour retracer ses victoires, ils lui envoyèrent Métrodore, comme l’homme de la Grèce le plus capable de remplir ces deux objets. Polygnote , long-temps incertain sur l’art qu’il devait embrasser , parce que la nature l’avait créé poète autant que peintre, se sentit entraîné vers la peinture par les tableaux que la lecture d’Homère présenta à son imagination. Une victoire sur les ennemis de l’État était un triomphe pour les peintres , en quelque sorte dispensateurs de la gloire , puisqu’ils se trouvaient chargés de reproduire ces heureux évènemens en cent façons diverses, et d’y rappeler les traits de ceux qui s’y étaient distingués.

Il est vraisemblable que les peintres grecs avaient une manière de peindre qui résistait

60 essai sur l’état des arts beaucoup plus à l’action de l’air, que celle des peintres modernes. Ils se servaient d’un encaustique fait avec une espèce de cire liquide , dans laquelle ils détrempaient leurs couleurs Aussi le tableau de Polygnote, dans lequel cet artiste représenta la victoire de Marathon , résista-t-il pendant neuf siècles , sans une dégradation sensible, à l’impression de l’air auquel il était exposé, jusqu’à l’époque où un proconsul romain l’enleva du Pécile d’Athènes qu’il décorait 2. On ne peut se dispenser de convenir cependant, que la température du climat dut aussi contribuer beaucoup à sa conservation.

Des trois principales écoles de peinture des Grecs , la rivale la plus redoutable qu’eut l’école attique fut celle de Sicyone , où l’on dessinait très - purement , et à laquelle Apelles donna beaucoup de célébrité. Celle de Rhodes, sans avoir obtenu la même réputation , produisit aussi des hommes d’un grand mérite. Il ne faut pas adopter cependant les ridicules exagérations, ni tous les prétendus prodiges opérés par les arts, rapportés par Pline et par quelques autres écrivains. La plupart de ces mensonges furent l’ouvrage des mystagogues ,

1 Odes d’Anacréon, XXVIII et XXIX.

* Recueil des OEuvres de Sinejius , Epit. CXXXV.

ou conducteurs publics, qui les avaient imaginés en partie pour donner une plus haute importance à leur métier , et augmenter ainsi la rétribution que chaque étranger était dans l’usage de leur payer

Malgré la très-grande supériorité des peintres grecs , nous ne pouvons nous dissimuler qu’il ne leur ait manqué quelques-unes des parties qui constituent la perfection de l’art, et qu’ils n’ont jamais égalé les statuaires. Ils possédaient, il est vrai , au plus haut degré , la correction du dessin , la fierté du caractère , l’élégance des formes; leur draperie était d’un bon style ; enfin , ils réunissaient également toutes les parties de l’art qui sont communes à la peinture et à la sculpture : mais ils n’avaient pas toutes cefles qui sont particulières à cette première , comme la perspective aérienne et linéaire , l’harmonie , le clair-obscur , et l’art de grouper les personnages. Le genre de leurs compositions avait une parfaite analogie avec leurs bas-reliefs a. Uniquement occupés de donner la correction à leurs figures , ainsi que l’expression et les attitudes simples, ils n’en introduisaient ordinairement qu’un petit

1 Paw, Rech. sur les Grecs. T. VII, pag. no.

1 Cochi'n, Obs. sur les Ant. d’Herc. II ,e édit. , pag. 71.

62 essai sur l’état des arts nombre dans leurs tableaux, toujours isolées les unes des autres, et disposées sur un même plan1.

Pour preuve de ce que nous avançons , il est bon d’observer que Polygnote, tant vanté, inscrivait sur son tableau le nom de chacun de ses personnages; ce qui prouve assez l’habitude qu’il avait de placer ses figures les unes à côté des autres. Sentiment appuyé par Quintilien , qui dit : « Que la peinture ne ressort pas, si » elle est entourée ; c’est pourquoi , lorsque » les peintres assemblent plusieurs objets dans » un tableau, ils ont soin de les distinguer par » des espaces , afin que les ombres ne portent » pas sur les corps » . 13 est utile de remarquer que les tableaux de l’antiquité qui ont obtenu le plus de célébrité , sont ceux qui ne contenaient qu’une seule figure, comme le Jalyse de Protogène , la Vénus d’Apelles, la Glycère de Pausias , l’Hélène de Zeuxis et la Cassandre de Polygnote a.

On a droit de s’étonner que plusieurs auteurs modernes aient avancé que les peintres grecs savaient la perspective, puisque les descriptions qu’ils ont faites eux-mêmes de leurs tableaux prouvent le contraire. Elles sont en cela par-

1 Mariette, Traité des Pie r.grav. T. I «r , pag. 4o-

* Paw, Rech.phil. sur les Grecs. T. VII , pag. 70.

CHEZ LES GRECS

faitement d’accord avec les fragmens qui nous restent des peintures d’Herculanum , et des bains de Tite, dont Torigine remonte à l’époque où il existait partout des ouvrages des peintres grecs , et où leur manière était copiée par tous les peuples qui avaient quelques notions des arts.

Une preuve assez convaincante de ce que nous avançons , c’est que ces artistes ne peignaient ni la marine ni le paysage. Cela est si vrai , que dans aucun dictionnaire grec , on ne trouve l’équivalent de la dénomination du premier de ces genres , et qu’aucun des auteurs qui ont décrit leurs tableaux, n’ont rien dit à ce sujet. Quand nous n’apporterions pour preuve que de légers fragmens de petites vues qui se rencontrent dans les ruines des deux monumens précités , il nous serait facile de prouver que ces peintres n’avaient pas la plus légère notion des élémens de la perspective linéaire , puisqu’aucun de ces tableaux n’a de point-devue déterminé , et que dans leur aspect ils présentent presque toujours des objets vus endessus , qui devraient l’être par-dessous.

Nous pensons qu’il est impossible de ne pas regarder les peintures d’Herculanum et celles des Thermes de Tite , comme des ouvrages

64 essai sur l’état des arts contemporains, et des imitations fidèles des peintures grecques. La grande réputation dont jouissaient les peintres de l’Attique à cette époque , suffisamment prouvée par les auteurs du temps, ne nous permet pas de douter que les peintures de ces monumens ne soient des ouvrages des peintres grecs , ou au-moins des peintres romains , leurs élèves ou leurs imitateurs. Il existait encore des tableaux d’Apelles lors de la destruction d’Herculanum *. Stace dit que la maison de campagne de Pollius Félix, située à Sorrento , à quinze milles du Yésuve., était ornée des plus beaux ouvrages d’Apelles , etc. Les écrivains du huitième siècle nous apprennent, que la célèbre bibliothèque de Constantinople, brûlée en 726 par Léon l’Isaurien , contenait tout ce que l’antiquité avait produit de plus beau en tableaux, statues, etc. ; donc à Rome les peintres du premier âge des arts connaissaient les peintures grecques , et par-conséquent ils ont dû profiter des lumières des artistes de cette contrée , ainsi que des découvertes qu’ils avaient pu faire sur l’ordonnance , l’harmonie et la perspective.

Il paraît donc prouvé que les peintres grecs les plus célèbres , comme Protogène , Apelles

* Stat. L. II. Pailla Surrentino Pollii Felicis, vers 63.

CHEZ LES GRECS

et autres, quoique très-habiles , n étaient pas parvenus dans leur art à la sublimité qu’avaient atteinte dans la sculpture les Phidias et les Praxitèle. Dans cette contrée, la sculpture a toujours été supérieure à la peinture, comme il y a deux siècles dans les Pays-Bas, la peinture l’était à la sculpture.

Quoique cette discussion puisse paraître en quelque sorte hors de notre sujet , nous avons cru nécessaire de la rappeler ici à cause de son importance , et dans la seule vue de ramener l’opinion publique à cet égard à des idées qui nous ont paru plus analogues à la vérité des faits.

Nota. D’ailleurs , nous nous étendrons davantage sur cet objet, dans un Mémoire inséré vers la fin de ce volume.

De la Sculpture chez les Grecs .

L’art du statuaire fut chez les Grecs l’art par excellence ; aucune nation ne les a égalés en ce genre; cependant, malgré tous les avantages que leur présentaient la nature et leurs institutions, ils ne parvinrent que progressivement à la sublimité. L’amour de la liberté précéda chez eux l’amour de la gloire, ou,

66 essai sur l’état des arts

pour mieux dire, le fit naître : celui-ci amena le goût des arts.

On a observé de tous les temps que les nations qui ont le mieux cultivé les arts, sont celles qui ont acquis le plus de célébrité, et les seules dont les noms soient passés à la postérité d’une manière durable. La perfection dans les arts de la délinéation a pour but la parfaite imitation de la nature; c’est le complément de cette imitation, qui cependant ne doit être ni froide ni servile, qui y met le sceau. L’art de rendre la forme et la couleur des objets appartient à l’homme ordinaire comme à l’artiste habile ; mais il n’est donné qu’au génie de peindre les passions de lame et les sentimens du cœur.

La sculpture est infiniment plus difficile à juger que la peinture : la couleur, l’effet, la perspective d’un tableau produisent une illusion plus facile à sentir que la pureté des formes d’une statue. La plupart de ceux qui veulent apprécier les productions du ciseau, ne jugent que par un sentiment qui souvent n’est pas assez éclairé. Ils n’ont point de justes idées de la beauté; ils ne voient la nature que comme les artistes la voyaient eux-mêmes à la naissance de l’art, raide, inanimée et sans

CHEZ LES GRECS

grâce. Mais aujourd’hui que la nation a été stimulée par la vue des chefs-d’œuvre d’Italie, et par ceux que les artistes français, aiguillonnés par l’espoir de la célébrité, ne cessent de produire, l’attention générale se fixera sur les productions du génie, et le goût des beaux-arts deviendra universel. Alors la nation s’en occupera sans cesse; alors enfin les amateurs instruits , les artistes habiles , animés du même désir, celui de la gloire et de la prospérité nationale, se prêteront un mutuel appui; et les Français deviendront célèbres dans l’univers par l’éclat des beaux-arts, comme ils l’ont été par le succès de leurs armes.

Le grand caractère des figures des héros , des philosophes, des hommes célèbres en tout genre, qui peuplèrent le sol fortuné de la Grèce, celui des artistes eux-mêmes, contribuèrent à la représentation de tous les objets sous de grandes formes , remplies de noblesse et de dignité. S’ils tirèrent leurs premiers modèles de l’Egypte , bientôt ils surpassèrent leurs maîtres. Bientôt les statuaires grecs ennoblirent leurs productions , en réunissant , suivant les circonstances, aux grâces simples de la nature les traits fins et réguliers, la démarche fière, la taille haute et svelte, suivant le carac-

68 essai sur l’état des arts tère de chacun de leurs héros. Quand ils n’auraient eu d’autre avantage que celui de donner à leurs statues les diverses beautés que leurs modèles leur offraient , quelle supériorité n’eussent-ils pas eue sur les autres nations !

Les Athéniens étaient non-seulement les plus parfaites des créatures , mais ils avaient aussi l’âme belle comme le corps ; persuadés de l’analogie qui existe entre les facultés physiques et morales , en travaillant à perfectionner les premières , ils imaginaient perfectionner les autres. En général , ce peuple avait dans la figure ces formes douces , cet air sentimental , qui peignent si bien la candeur et l’urbanité. Aussi un poète de l’antiquité a-t-il dit que la ville d’Athènes était la seule ville de la Grèce où l’on connût la pitié. En général, les Grecs, pendant les siècles de leur gloire, se distinguèrent des Romains par leur humanité à la guerre comme dans les spectacles. Tandis que ces derniers repaissaient leurs yeux de combats de gladiateurs se déchirant dans une arène et expirant dans les convulsions de la rage , les Grecs , au contraire , dans leurs belles années , employèrent sur leurs théâtres les ressources du génie et celles des beauxarts , pour charmer l’âme et les sens des spec-

CHEZ LES GRECS. 69

tateurs '. Si , à la décadence du goût, qui fut celle de la liberté , les spectacles sanglans s’introduisirent dans la Grèce, ils ne furent fréquentés pendant long-temps que par la plus vile populace (19).

Si F on considère que les bonnes institutions relatives à l’éducation nationale rendaient en quelque sorte l’enfance des habitans de ces heureuses contrées plus courte que celle des autres peuples (20) , l’on sera moins surpris du nombre des statuaires grecs dont le nom acquit l’immortalité, et de la multitude de leurs productions. Dans ce pays , la mémoire des enfans 11e fut jamais surchargée de fables ni de chimères , non plus que de ces illusions dangereuses qu’on a tant de peine à détruire dans l’âge mûr , et qui , semblables à ces plantes malfaisantes qui étouffent les fleurs et détruisent les fruits avant leur maturité , empêchent de germer dans l’âme de la jeunesse les idées de justice et de mora]e, seules dignes d’occuper les précieux momens de l’enfance. Ce fut par une semblable éducation qu’Aratus , à-peine âgé de vingt ans , parvint à chasser les tyrans de Sicyone, sa patrie; qu’ïphicrate , à vingt - quatre 7 , commanda

1 Platon, Politico , pag. 3i5.

1 Poïybe., Lib. II, pag, i3o.

essai sur l'état des arts

l'armée des Athéniens, et fut choisi ensuite pour chef de la ligue des Achéens , et qu’enfin Philopœmen , au sortir de l'enfance , contribua à la victoire qu 'Antigone remporta sur les Lacédémoniens *. Aussi , par une suite du même principe, les artistes, plus tôt instruits, étaient plus tôt en état d'apprécier les beautés de la nature , et se pénétraient plus facilement de ce genre de philosophie et d'idées sentimentales, si nécessaires à ceux qui veulent obtenir des succès dans les arts.

La diagraphie , ou l'étude du dessin , faisait une partie essentielle de l'instruction publique des Athéniens 3. Cette intéressante étude formait le goût des citoyens , leur apprenait à distinguer les belles formes des formes communes, et les mettait à portée de juger avec sagacité de tous les arts de la délinéation. Les productions des artistes y étaient appréciées et récompensées par les sages de la nation , dans les assemblées générales de la Grèce. Les juges n’étaient point de simples amateurs : ils étaient non-seulement à portée d'admirer et de comparer les belles formes que la nature présentait

‘ Polyb. , Lib. II, pag. i5a*et 1 53.

* Aristole, Polit., Lib. VIII, cap. 3. Pline, Hist. nat. Lib XXXV, cap. lo.

sans cesse à leurs yeux, mais ils possédaient encore tous les élémens des arts nécessaires pour s’acquitter avec justice de cette importante fonction. Dans cette contrée , la gloire et la fortune des artistes ne furent jamais confiées à ces hommes pervers et ignorans , qui sacrifient souvent à leur orgueil ou à leur avarice l’existence ou la réputation d’un homme de génie. Uniquement occupé de son art et des études qui pouvaient y avoir quelque rapport , l’artiste était sans intrigue comme sans inquiétude sur son sort , et toutes ses idées se portaient vers la perfection et l’immortalité. D’ailleurs les statuaires grecs , tous fort instruits , jouissaient de la plus haute considération (2 1 ) : cela devait être ainsi, dans un pays et à une époque où les vertus et les talens menaient seuls à la gloire et à l’estime. Aussi vit-011 les statuaires Xénophile et Straton 1 * placer leur statue à côté de celles d’Esculape et de la Déesse Hygeia; Chrisophus, représenté en marbre à côté de l’Apollon deTégée, son ouvrage3; Alcamenus , sculpté sur un bas-relief placé au faîte du temple d’Eleusis Pharrhasius et Silanion,

1 Pausanias , Lib. II, pag. i63.

a Ibid., Lib. VIII , pag. 70S

5 Ibid . . Lib. V, pag. 3qq.

72 essai sur l’état des arts

révérés avec Thésée, dans le tableau où ils représentèrent ce héros1.

Oui , les mœurs et les institutions des Grecs furent toutes favorables aux beaux-arts. Rien de plus pittoresque que leur religion : le nombre des divinités, la variété des cultes , les offrandes , les sacrifices , tout concourut également chez eux aux succès de la sculpture , comme à ceux de la peinture. Le costume des prêtresses , celui des sacrificateurs , la tête couronnée de lierre et de fleurs , le tyrse d’une main , la coupe de l’autre , ajoutaient encore à ces avantages ; enfin les festons , les guirlandes , tout chez eux fait un contraste parfait avec le costume ridicule dont sont affublés les ministres des religions modernes. Le mouvement répandu dans leurs jeux olympiques , la multitude variée des fêtes de chaque différente peuplade, présentent toujours à l’œil des idées gaies , des sites heureux et des compositions pittoresques. Ecoutons Athénée 2 raconter un épisode des fêtes d’Eleusis. « La belle Phryné,

» dit-il, s’étant dépouillée de ses vêtemens, et » laissant flotter ses beaux cheveux , s’élance » au sein des ondes , se joue au milieu des flots ;

* Plutarque, Vie de Thésée, pag. 5

3 Lil). XII, pag. 5c)o.

CHEZ LES GRECS. ^3

» une multitude de spectateurs émerveillés » bordait le rivage, et s’écriait : c’est Vénus » elle-même qui sort de l’empire de Neptune » î Quel instant pour le génie des artistes ! Avec quel enthousiasme Phidias et ses contemporains saisirent-ils alors les beautés offertes à leur vue pour enfanter des chefs-d’œuvre !

Jamais les artistes d’aucune contrée n’eurent autant d’occasions d’exercer leur génie que les sculpteurs grecs. Dans ce pays, on élevait des statues aux divinités sans nombre de la Mythologie ; on en élevait aux héros , aux vainqueurs des jeux olympiques (22) , des jeux pythiques et istmiques , aux généraux , aux prêtresses , aux philosophes , aux poètes , aux savans , aux artistes, à la beauté; on en élevait même aux athlètes , et souvent encore chacune de ces statues était répétée , non-seulement dans diverses villes , mais encore dans différens quartiers de la même cité, suivant que la réputation de celui qu’on voulait honorer s’étendait au loin (23). L’honneur du sacrifice était le seul qui fût au-dessus de celui de la statue : d’ailleurs l’abondance du marbre dans ces contrées facilitait encore aux statuaires l’occasion de s’exercer souvent sur cette précieuse matière.

74 essai su h l’état des arts

Vers le huitième siècle avant l’ère nouvelle , c’est-à-dire, à dater de la première olympiade, l’art du statuaire naquit chez les Grecs. Dans le siècle suivant , Dédale de Sicyone lui fit faire un grand pas. Mais la plus belle époque pour les arts sans doute , fut , comme nous l’avons dit, celle qui suivit les victoires de Marathon et de Salamine : alors l’ambition de s’illustrer par les productions du génie succéda, chez les Grecs , à celle des exploits guerriers. Cette ambition , seule digne d’un peuple sensible , d’un peuple qui avait porté si loin l’étude de la philosophie , s’accrut encore par l’aisance générale , fruit d’une longue paix , situation indispensable pour hâter les progrès des arts chez une nation , quelque bien traitée quelle soit par la nature. La reconstruction de la ville d’Athènes, détruite par un incendie; le goût du luxe qui s’y introduisit à cette époque ; la politique de Périclès (24) ? qui voulut en quelque sorte captiver l’attention du peuple par la séduction des beaux-arts, furent des circonstances heureuses qui concoururent à hâter leur développement. On peut ajouter encore à ces causes l’avantage inappréciable de n’avoir eu à combattre aucun préjugé religieux ni politique.

A cette époque, les artistes appréciateurs de la beauté , et la beauté étant une des routes qui conduisaient à la gloire et à l’immortalité, ils devaient être sans cesse environnés d’une foule d’hommes parfaits , cherchant à captiver leurs suffrages , pour obtenir le prix auquel aspirait leur ambition. Entourés ainsi, quels avantages durent obtenir les statuaires grecs sur ceux des autres contrées ! On vit alors le climat , la nature , le culte public , la forme du gouvernement, les circonstances accidentelles et locales se réunir , pour faire de la Grèce le sanctuaire des arts et l’Elysée des artistes. Les statuaires, qui, jusqu’à la guerre du Péloponèse (s5) , avaient drapé leurs statues, prirent alors un nouvel essor; enhardis par le succès , ils n’exécutèrent plus que des ligures nues ou presque nues : ce qui contribua beaucoup à faire briller le feu de leur imagination , et la perfection de leur savoir.

Phidias , génie universel, l’âme de toutes les productions des arts , les dirigeait par ses conseils : édifices , manufactures , il donnait les dessins de tout , suivait l’exécution de chaque chose jusque dans les plus petits détails; enfin il prouva quü existe dans la nature de ces hommes rares (26) . dont le génie surabondant

76 essai sur l’état des arts ne peut être circonscrit dans un seul genre, et qui sont faits pour atteindre, en quelque sorte, à l’universalité des connaissances. Si les talens médiocres étaient peu payés à Athènes , où la perfection avait seule des droits à la reconnaissance publique , les artistes d’un mérite supérieur y furent magnifiquement récompensés; aussi rien , si ce n’est leur succès , n’égalait leur application. Qui ne se rappelle que Polyclète était tellement habile dans la correction du dessin , qu’il parvint à faire une figure d’une proportion si exacte , qu’elle obtint le suffrage universel des artistes (37) ses contemporains, qui la nommèrent la Réglé , et s’en servirent depuis comme d’un modèle parfait*. Phidias , Praxitèle , et quelques autres statuaires grecs , atteignirent le sublime de la beauté , non pas de cette beauté idéale , fantastique , qui n’est fondée que sur les préjugés des peuples , qui n’a d’autre base , d’autre durée que les caprices de la mode ; mais cette beauté , cette perfection de sentiment , cet accord parfait de toutes les parties entre elles , dont l’empire est universel , qui frappe également d’admiration les hommes bien organisés de tous les climats , de tous les caractères et de

* Pline , Lib. XXXIV, cap. 8.

CHEZ LES GRECS. 77

‘toutes les professions : pourvu cependant que leurs passions ne viennent point altérer les jugemens de leur raison. Ce fut la connaissance parfaite de cette beauté qui produisit l’Apollon du Belvedère, la Vénus, le Gladiateur , le Laocoon , et tous ces chefs-d’œuvre des statuaires de l’antiquité qui, chacun dans leur genre , sont Le prototype de la beauté.

Une des causes qui contribuèrent encore à l’accélération du progrès des arts en Grèce, fut que l’attention publique n’y fut point partagée , et se porta presqu’en entier sur cet objet ; les sciences même n’y firent qu’une légère diversion (28). Aussi l’art du statuaire y acquit plus de perfection en deux siècles , qu’il ne l’avait fait depuis l’origine du monde ; en sorte que dans le siècle de Périclès, il avait atteint le dernier période. Il semble que la nature , si souvent avare dans ses dons , jette avec profusion , à différentes époques , des germes abondans de génie et de talens dans quelques coins du monde , et que voulant ensuite mettre le comble à ses bienfaits , elle fasse naître cl’heureuses circonstances pour en hâter le développement et la maturité.

Les beaux modèles de femmes étaient plus rares chez les Grecs que les modèles d’hommes;

7S essai sur l’état des arts

mais aussi ce sexe tirait-il vanité de contribuer aux succès des grands artistes : non-seulement les courtisannes , mais les femmes de la plus haute considération regardaient comme une faveur l’honneur d’être choisies pour modèle. La belle Phryné en servit à Praxitèle , ainsi qu’à Àpelles : au premier pour la statue de la Ténus de Gnide, au second pour son tableau de la Vénus de Cos * . Cette courtisanne célèbre devint ainsi le sujet d’une lutte mémorable entre la peinture et la sculpture , et le triomphe en demeura tout entier à cette dernière. D’ailleurs la sculpture , plus durable , obtint par cette raison la préférence chez les Grecs; elle leur parut plus propre à rendre la dignité des traits des Dieux, à immortaliser les héros, à payer aux grands hommes le tribut de la reconnaissance nationale , à transmettre d’âge en âge la mémoire de leurs belles actions' et le souvenir de leurs vertus.

Il n’est pas surprenant que les Dieux du paganisme aient été représentés par les Grecs d’une manière aussi parfaite * puisqu’aucun peuple de la terre n’a approché aussi près de la divinité pour la perfection des formes. Leur féconde mythologie devint un fond inépuisable

* Dipnosoph, Lib. XIII, cap. 22.

CHEZ, LES GRECS

de richesse pour la sculpture ; ils surent approprier ces mêmes richesses à leur caractère , à leur profonde sensibilité. Cette mythologie , intimement liée avec leurs institutions et leurs mœurs , encore fortifiée par l’idée que les Dieux récompensaient la vertu, animait les Grecs d’un saint enthousiasme pour la pratique de ces mêmes vertus. Comme elles avaient toutes un rapport général avec le bonheur public , elles produisirent cette multitude de grandes actions , d’actes héroïques , qui immortalisèrent ce peuple extraordinaire. Telle fut l’origine de ce grand nombre de monumens , de statues et de tableaux faits pour les célébrer. Ainsi, cette religion douce, riche, ingénieuse , sentimentale , remplie de riantes chimères , de mensonges innocens , devint une mine féconde pour les arts , et le principe d’une multitude de chefs-d’œuvre.

Tant d’avantages furent encore augmentés par le nombre , la diversité de leurs Dieux , de leurs Déesses , et la variété de leurs cultes , qui tous d’un genre différent , présentaient chacun un caractère particulier. Ici l’artiste , par des formes grandes et majestueuses, nous transmet les beautés qui brillent dans la figure de l’Apollon : sa démarche est noble et hère, son

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pied ne paraît pas poser sur la terre , c’est dans l’Olympe qu’il porte ses pas ! Là , la force nerveuse de l’Hercule produit un contraste parfait avec la souplesse des contours d’Adonis, et un caractère mâle et vigoureux rappelle les traits du maître du tonnerre. Enfin, tandis que les muscles contractés du grand-prêtre d’Apollon nous rendent sensibles à ses soulfrances , nous admirons sous un autre rapport les formes délicates de ses malheureux enfans; la sagesse auguste qui brille dans les traits de Minerve, nous rend encore plus gracieuse et plus enchanteresse la figure délicieuse de la divinité de Gnide ; elle nous fait admirer davantage cette taille élégante , ces contours arrondis par la main des grâces , ce sein enchanteur, trône de la volupté , et cette tête céleste , dont l’expression douce , tendre , inspire le désir, et invite au bonheur. Ainsi la beauté dans tous les genres , en quelque sorte calculée et définie par les statuaires grecs, n’y laissait rien à l’arbitraire.

Trois objets principaux fixèrent leur attention : la vérité , la beauté et l’expression. C’est à la scrupuleuse observation de ce principe qu’ils durent une grande partie de leurs succès. Us rendirent la beauté de leurs statues encore

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plus régulière , en combinant sans incohérence , par la richesse de leur génie et la sûreté de leur goûl; , les belles formes de la nature éparses dans plusieurs individus , seul moyen de constituer un ensemble parfait, et ce qui est vraiment le beau idéal. Enrichissant ainsi leur imagination de toutes ces beautés , et leur talent secondant leurs efforts , ils surent rendre la noblesse des traits des héros de l’antiquité, du caractère desquels ils s’étaient formé l’idée d’après leurs actions, que leur grande instruction les avaient mis à portée d’apprécier.

On est étonné sans doute que plusieurs statuaires grecs se soient permis d’amalgamer les métaux avec le marbre, et d’ajouter à leurs figures des parties absolument étrangères et incohérentes , notamment au Jupiter Olympien. Cette bizarrerie contraste parfaitement avec le goût et la perfection qui distinguent toutes leurs productions *.

L’usage particulier aux Grecs de représenter leurs Dieux nus , ainsi que leurs héros , eut une grande influence sur les progrès de l’art du statuaire. Cet usage prit son origine dans

* Voyez, sur cette matière, l’excellent ouvrage de M. Qualremère de Quincy.

essai sur l’état des arts l’estime qu’ils eurent primitivement pour la force et l’adresse préférablement aux talens acquis'. Il n’est pas étonnant san*s doute qu’à une époque où les qualités corporelles devaient paraître les plus utiles pour la conservation de leur existence politique , ils aient cherché , pour remplir ce but , les moyens de déployer leurs forces physiques par toutes sortes d’exercices gymniques, moyens que la température du climat rendait faciles. La pudeur, blessée d’abord d’une nudité parfaite , avait voilé par un fragment d’étoffe ce quelle avait de plus choquant ; mais cette précaution devenant presque toujours inutile par suite de ces luttes et de ces combats , on finit par la supprimer tout-à-fait.

Les premiers objets sur lesquels s’exercèrent le ciseau des statuaires , furent donc l’effigie des athlètes vainqueurs dans ces jeux : car une victoire dans les jeux olympiques était regardée comme la plus grande félicité à laquelle un mortel pût atteindre 2 ; par-conséquent , ils les représentèrent tels qu’ils y étaient , nus. Ensuite ayant à représenter les héros, ils pensèrent que pour le faire dignement, ils devaient

1 Piod. , Olymp. IX , v. i5‘^.

1 Plat. , Polit. , Lil». Y, pag. 4 >9-

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les reproduire nus, comme ils avaient fait les vainqueurs dans les luttes auxquelles ils attachaient tant d’importance. Cependant lorsque la philosophie eut fait des progrès; lorsque les qualités intellectuelles prévalurent sur les qualités physiques , les athlètes perdirent une grande partie de la considération qui leur avait été unanimement accordée; mais la classe du peuple la leur conserva toujours, et même dans les plus beaux siècles de la Grèce, on y entretint des athlètes. Ainsi l’habitude de voir des hommes nus ayant prévalu, les statuaires, qui avaient tant d’intérêt à la propager pour la perfection de l’art , continuèrent de représenter ainsi les Dieux et les héros qui avaient été déifiés après leur mort.

La piété et la reconnaissance multiplièrent à tel point les statues , que Pausanias dit que la Grèce était autant peuplée de statues que de figures vivantes. La beauté, ainsi que labondance des marbres de cette contrée, contribua encore à leur perfection. Plus elles étaient parfaites , plus elles fixaient l’attention , et mieux elles remplissaient leur but ; c’est l’effet quelles devaient produire chez un peuple vraiment connaisseur. Les statues des hommes qui avaient bien mérité de la patrie excitaient

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