‹ Mélanges sur les beaux-artsChapitre 33 sur 46 · APELLES ET PHILOXÈNE · texte numérisé non relu

APELLES ET PHILOXÈNE

La scène est dans l’atelier d’ A pelles.

PHILOXÈNE

Avez-vous lu mon dernier poëme? avez-vous admiré tous mes tableaux? en avez-vous copié quelques-uns ?

APELLES

Oui, je F ai lu avec plaisir; mais, dans le nombre de vos tableaux, presque tous pathétiques, intéressans, peu sont propres à être rendus en peinture. Les compositions poétiques ne sont pas toujours pittoresques : chaque art a son génie , son langage particulier. En général , si la poésie est riche en descriptions ,

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la peinture l’est en images., en actions : c’est là son triomphe.

PHILOXÈNE

Vos actions peuvent être intéressantes, j’en conviens; mais, vous en conviendrez aussi, elles n’ont ni commencement ni fin : lorsque ' l’un de vos héros a le fer levé pour frapper son adversaire, l’action est suspendue, son bras reste immobile.

APELLES

Il est vrai ; mais chaque art a ses limites : vouloir les dépasser deviendrait une folie. Aussi chacun a ses avantages particuliers : la sensation qu’éprouve le spectateur à la vue d’un tableau représentant une action pathétique , sentimentale, est plus rapide que celle que nous fait éprouver un récit , quelque chaleur qu’un poète y puisse mettre. En général, les sensations qui nous viennent par l’organe de la vue sont plus vives que celles qui nous arrivent par celui de l’ouïe.

PHILOXÈNE

Je n’en crois rien; voyez quel avantage a la poésie sur la peinture : d’abord elle prépare l’esprit des auditeurs par des préliminaires qui montent insensiblement leur imagination, et

DIALOGUE

ramènent par degrés au point où elle la veut, pour frapper ensuite les derniers coups et produire de grands effets.

APELLES

C’est vrai à quelques égards; mais ces grands effets n’ont ni la rapidité, ni l’illusion de ceux que produit la peinture ; et ils n’ont lieu et ne produisent une vive sensation , surtout au théâtre , que quand le poète , alors devenu peintre , a transporté sur la scène le charme de ses couleurs.

PHILOXÈNE

Ici je dois convenir de cet avantage de la peinture ; mais vous conviendrez aussi que notre génie nous fait concevoir des tableaux , et que souvent vous vous en emparez pour les transmettre sur la toile.

APELLES

Gardez-vous de penser que ce soit par stérilité de génie que nous empruntons quelque chose à la poésie; mais les poètes s étant emparés des plus beaux sujets , tout le monde connaissant les poèmes immortels d’Homère et ceux d’autres grands hommes que la Grèce a produits, le peintre, comme vous le disiez, ne pouvant rendre qu’un seul instant, il est

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intéressant pour lui, afin que le spectateur puisse saisir ce qui a pu amener cet instant, et même ce qui Y a suivi, de se fixer à un sujet bien connu. Par ce moyen , le spectateur instruit sent beaucoup mieux l’intention du peintre, juge plus sainement de la composition du tableau, éprouve une sensation plus vive, et ici la poésie devient en quelque sorte le programme de la peinture.

Quant aux effets que produit la peinture relativement aux passions , elle ne le cède en rien à la poésie : si Tyrthée, par le chant de ses odes , enflamme d’une nouvelle ardeur les Lacédémoniens découragés , et ramène la victoire sous leurs drapeaux, Timanthe et beaucoup d’autres peintres ont partagé cet avantage; mais un autre avantage encore plus précieux, et que la peinture ne partage qu’avec la musique, c’est celui de se faire entendre également de tous les peuples, quels que soient leur idiome et le degré de leur civilisation ; tandis que les œuvres immortelles d’Homère sont nulles pour la presque totalité des nations, qui ne sont pas initiées dans la langue de ce poète célèbre.

PHILOXÈNE

J’avoue que cet avantage est inappréciable;

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la poésie le partagerait s’il n’y avait qu’un langage universel pour tous les peuples. Mais si nous en revenons aux sensations que produisent la peinture et la poésie, en est- il une plus vive, et qui répande plus de charme sur la vie, que le plaisir de chanter ce qu’on ffime , la tendresse dune mère, le souvenir d’une amante adorée, qu’on a eu le malheur de perdre? Ah! Gorine, quelle douce volupté j’ai éprouvée en retraçant en vers les qualités divines, les charmes dont la nature t’avait douée! Est -il un plaisir plus vif pour une âme sensible? apelles , arrachant le voile qui couvre deux de ses tableaux.

Regarde , Philoxène, et rends hommage aux arts.

philoxène, se précipitant sur ces tableaux , quil couvre de baisers.

Ah, ma mère! ah, Gorine ! ah ciel! elles^ revivent : quel charme , quelle douce ivresse tu répands dans mon cœur ! mon âme ne peut suffire aux douces sensations que j’éprouve. Art divin, je te rends les armes! Pardonne-moi d’avoir méconnu ton pouvoir.

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