‹ Mélanges sur les beaux-artsChapitre 32 sur 46 · AVEC · texte numérisé non relu

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Lié dès notre enfance avec un ancien membre de la Compagnie de Jésus, qui passa à la Chine lors de l’abolition de son ordre, et qui se fit recevoir parmi les mandarins lettrés , pour être quelque chose, nous n’avons cessé depuis cette époque de correspondre ensemble sur tous les objets qui intéressent les sciences et les arts. Ce savant vient de me faire passer une pièce qui peut présenter quelques idées nouvelles, nous donner des notions exactes sur les préjugés des Chinois, relativement à nos mœurs et à nos

AVEC UN SAVANT DE LA CHINE. 3l3

usages, c’est pourquoi je m'empresse, Messieurs, de vous la communiquer.

Extrait de la séance publique du Tribunal des astronomes de Pékin, réunis aux commissaires des tribunaux , du College des antiquaires , des médecins et des beaux-arts de la même ville. Du 1 2 . e jour de la première lune de lyan 1806 de l’ère chrétienne *.

Le secrétaire a ouvert la séance par le rapport des travaux du tribunal pendant l'année dernière. Il a rendu compte à l’assemblée de l'arrivée de deux tableaux apportés d’Europe à Canton, et adressés à la compagnie : l'examen de ces tableaux , dit le président , a occupé pendant l’année entière , non-seulement le tribunal des astronomes , mais encore tous les savans de l’empire.

Ces tableaux, peints sur bois, représentent, l'un une scène familière , qui paraît être un déjeûner de famille, et l’autre une promenade publique. Les figures en sont de petite proportion. Les meubles et les accessoires qui ornent

* Ce petit ouvrage a été publié à une époque (en 1807), où les femmes étaient presque nues dans toutes les saisons, et les hommes revêtus de larges manteaux à trente-six collets.

le premier sujet sont dans la forme grecque. Toutes les femmes, dans les deux tableaux, sont vêtues en tuniques blanches aussi dans le costume grec. Pour les hommes, jusqu’alors on n’a pu découvrir de quelle nation était leur costume. Cependant il a été décidé qu’il avait quelques légers rapports avec le costume français du XVIII. e siècle. Le savant antiquaire Té-Fou, après un long examen, a conclu que la scène se passait en hiver; ce qui a déterminé son opinion, long -temps chancelante, c’est que dans le premier tableau on aperçoit un vase rempli de fleurs sur un guéridon , que toutes ces fleurs sont de celles qui croissent pendant l’hiver, et que dans lé second , qui représente un jardin public , tous les arbres sont couverts de neige et dépouillés de leurs feuilles. L’astronome Ku-Gning a confirmé ce jugement d’après la projection des ombres portées dans les deux tableaux , et il a décidé même que la scène dans celui qui représente une promenade publique pouvait se passer à Paris, vers le i5 janvier, à midi 11 minutes 17 secondes.

Ce ne fut cependant qu’après vingt- cinq séances consécutives, que la section des antiquaires put déterminer le siècle dans lequel

ces tableaux ont été peints, quoique les membres du tribunal des beaux-arts eussent déclaré à l’unanimité , et à la première vue , que les tableaux étaient modernes , et qu’ils étaient de l’école française , ce qu’ils ont reconnu facilement au style , à la touche et au coloris. Nos doctes antiquaires étaient d’un avis contraire , motivé sur la forme grecque de l’anse d’un vase représenté dans l’un des tableaux ; mais le savant Té-Fou ayant aperçu la tête de l’épingle qui attache la tunique de l’une des figures de femmes, l’opinion de cet illustre érudit en a été vivement ébranlée; enfin, la forme moderne de la tête d’un petit clou qui joint une tringle à la planche sur laquelle le tableau est peint , ne lui a pas permis de se refuser plus longtemps à l’évidence , et il a savamment conclu que les deux tableaux étaient français , modernes et modernissimes.

Le mandarin lettré Kiang-tzé a ensuite pris la parole; il a fait lecture d’un poème composé à l’occasion des deux tableaux. Cet auteur, versé dans la connaissance de l’antiquité , autant que dans la poésie , l’hygiène et l’art de l’équitation , ayant observé que tous les hommes représentés dans les deux tableaux sont bottés, il en résulte, suivant lui, que l’usage

de monter à cheval est universel en France ; car, ajoute-t-il, comment les Français, ce peuple si galant, si poli, se présenteraient- ils bottés devant des dames , dans les promenades publiques, ou dans les cercles, s’ils n’y étaient autorisés par la nécessité *?

Le docteur mandarin en a tiré la conséquence, que c’était à ce noble exercice que les Français devait cette grâce , cet air aisé , cette tournure élégante qui leur est si naturelle. Il n’a pu s’empêcher de convenir, mettant de côté toute prévention nationale , que les Chinois , au contraire , habituellement accroupis comme les tailleurs d’Europe, ou portés en palanquins comme des culs-de-jatte, présentent à la vue un aspect désagréable. Le célèbre professeur a enrichi son poème (dans lequel il développe les avantages de l’équitation) d’une dissertation sur l’usage du cheval chez les Anciens et sur l’influence de cet exercice sur la santé.

Cette dissertation , enrichie de passages grecs et latins, appuyée de notes savantes sur les sources dont l’auteur a tiré ses observations, dont il indique l’édition et le folio , a singuliè-

* Avant cette époque, on n’était point reçu en bottes dans la bonne société.

rement amusé l’assemblée, et sur -tout les dames chinoises, qui en faisaient l’ornement.

Ensuite le mandarin Amour Sanaki, célèbre médecin oculiste , est monté à la tribune. Les deux tableaux français ont encore été le sujet du mémoire du docteur. Après les avoir observés attentivement, il a remarqué, dit-il, qu’à quelques exceptions près , tous les nez masculins y sont armés d’une énorme paire de lunettes. Cette lumineuse observation l’a porté naturellement à rechercher si l’on ne devait pas attribuer cet usage à quelqu’imperfection dans l’organe de la vue; n’étant pas possible, selon lui, d’attribuer à la mode un usage qui n’a rien d’agréable en soi , rien absolument qui puisse relever les grâces d’un cavalier. Le docteur Amour Sanaki, rendant justice à la sagacité qu’a montrée, dans son mémoire, le savant professeur Kiang-tzé, en concluant de ce que tous les Français portaient des bottes, qu’ils montaient tous habituellement à cheval , a cependant vivement censuré l’opinion du professeur, relativement à l’influence de cet exercice sur la santé , exercice qu’il proscrit , au contraire , comme très-dangereux , sur-tout pour la vue. Pour preuve de la justesse de son observation, il a rappelé à l’assemblée que, dans les deux

5l& EXTRAIT DE MA CORRESPONDANCE

tableaux , les jeunes gens seulement portaient des bottes, et que c’étaient précisément ceux qui avaient des lunettes qui portaient aussi des bottes, et par-conséquent montaient à cheval; tandis que tous ceux qui avaient passé 1 âge où l’on pratique cet exercice, n’avaient ni bottes, ni lunettes : donc il y avait une analogie quelconque entre les lunettes et les bottes, d’après quoi il était suffisamment prouvé, selon lui, que l’usage du cheval, loin d’être salutaire , était très-préjudiciable, sur-tout à la vue. Le docteur en a donné pour raison , que le cheval élevant l’homme de deux ou trois pieds au-dessus du courant d’air auquel sa vue est ordinairement exposée , ses fibres optiques ne se trouvaient plus en harmonie avec la vivacité de cet air, dont le contact lui devenait trèspréjudiciable. D’après ces raisons, et d’autres également péremptoires, le docteur Amour Sanaki a conclu que , si les jeunes gens en France portaient des lunettes, c’est que peut-être ils avaient de bonnes raisons pour ne pas voir elair *.

Le lettré Tché-Gning, versé dans l’astronomie et la météorologie , a terminé la séance par un discours sur le même sujet, dans lequel,

* Il saut se reporter à 180-, époque de la conscription.

après avoir exposé à rassemblée sa théorie sur le rapport des climats avec les costumes des différons peuples, et sur l’influence desvêtemens sur la santé, il a fait observer que les femmes représentées dans les deux tableaux , sont trèslégèrement vêtues , puisqu’elles ne portent toutes qu’une simple tunique transparente , qui laisse exposés au contact de l’air, les bras, et une partie du sein et des épaules , quoique la scène se passe en hiver ; il en résulte , suivant lui, que le climat de la France doit être changé.

Ce savant, en s’appuyant d’un grand nombre d’autorités, a prouvé que, dans toutes les contrées du monde, et à toutes les époques, la nature des vêtemens, leur consistance et leur ampleur, avaient toujours été en rapport avec la température du climat et l’ordre des saisons; une partie de la forme seulement ayant été consacrée de tous les temps, sur-tout chez les Français , à l’empire de la mode ; ces raisons, dit-il, l’ont convaincu que ce nouveau costume ne peut avoir d’autre cause que l’augmentation progressive de la chaleur dans l’atmosphère de la partie occidentale de l’Europe.

Le lettré Tché-Gning pense donc que cette révolution pourrait avoir été occasionnée par

la queue d’une comète , qui aurait heurté la terre en passant , et fait faire à cette planète un mouvement sur son axe , qui en aurait exposé la partie occidentale d’une manière plus directe à Faction des rayons du soleil ; mouvement qui, comme on l’a vu, a causé une révolution politique dans cette partie du globe, et aura pu en amener aussi une physique. 11 a paru impossible au docteur, qu’un sexe délicat, plein de raison et de prudence , surtout en France , ait pu adopter pour l’hiver un costume aussi dangereux pour la santé , s’il n’y avait eu un bouleversement général dans l’ordre de la nature , bouleversement dont les causes lui sont encore inconnues.

Cependant, ce savant n’a pu se dissimuler la surprise qu’il a éprouvée en apercevant, dans ces mêmes tableaux , non-seulement les arbres dénués de feuilles et couverts de neige comme sous les pôles , les femmes sveltes comme des nymphes , et aussi peu vêtues que sous la ligne, mais encore, par un contraste singulier, les hommes fourrés de grosses draperies à trente-six collets , dont la forme et la couleur les assimilent aux ours de la Tartarie , ou aux enfans de Saint-François.

Toutes ces contradictions l’ont engagé à

chercher ailleurs que dans l’atmosphère, quelles pourraient être les causes de ces phénomènes; il a pensé qu’on pourrait peut-être les attribuer encore à une révolution qui se serait faite dans la circulation du sang, qui aurait acquis plus d’activité chez les femmes, et se serait au contraire ralentie chez les hommes.

Les tribunaux réunis , désirant éclaircir un fait aussi important pour les progrès des sciences mathématiques et physiques , ont proposé un prix de trois cents pagodes d’or, que l’on décernera à l’auteur du mémoire qui aura donné la solution complète de cet intéressant problème.

Nota. Cette plaisanterie a été lue dans une des séances publiques de la Société philotechnique, et à celle de FÀthénée des Arts. Elle a aussi été imprimée dans cinq ou six journaux de cette époque.

DIALOGUE

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