INTRODUCTION
terminer son influence sur la prospérité d’une grande nation, il faut s’entendre sur les différentes acceptions qu’on peut donner à ce mot, et voir jusqu’où elles peuvent s’étendre.
Le mot peinture nous semble devoir s’appliquer à tous les objets qui retracent la nature , soit que ces objets soient coloriés ou simplement dessinés. Ouvrons le Dictionnaire des Beaux-Arts de l’Encyclopédie méthodique , nous y lirons à l’articlePeinture : Monochrome > « Que les peintures égratignées dont Polidore » ornait les édifices de Rome, les camaïeux, les » grisailles, les dessins arrêtés, quant à la par- » tie du clair-obscur , les estampes enfin , sont » des peintures, etc. » D’ailleurs le dessin étant la base de la peinture , et cette dernière , dans l’acception , dans la véritable signification de ce mot, étant inséparable de l’autre, il s’ensuit nécessairement que le dessin et la peinture sont parfaitement identiques , et par conséquent ne doivent faire qu’une seule et même chose. Ainsi, nous nous servirons indistinctement du mot dessin, concurremment avec celui peinture > suivant les circonstances, surtout afin de varier davantage une expression que nous ne pourrons nous dispenser de répéter souvent.
Le dessin est à Ja faculté de voir, ce que sont
les mathématiques à la faculté de penser * ; l’un sert à rectifier la vue , comme l’autre à rectifier les idées. Le premier développe l'organe auquel il correspond; le second augmente l’aptitude de l’imagination.
Les arts plus que les conquêtes ont illustré les nations ; les chefs-d’œuvre d’Apeiles ont immortalisé le siècle d’Alexandre, autant que la victoire d’Arbelles et le passage du Granique. La gloire du siècle de Louis XIY a été portée plus loin par les ouvrages des Molière, des Racine, des Fénélon, des Poussin et des Lebrun , que par le passage du Rhin et la conquête de la Franche-Comté. Si les victoires d’Attila , celles de Tamerlan et de Tliamas Koulikan ont occupé une petite place dans l’histoire, elles n’ont rien ajouté à la gloire de leur siècle ; et sans les traces qui restent encore des dévastations de ces barbares conquérans , à peine se rappellerait-on qu’ils ont existé. Ce sont les arts qui ont donné à Athènes cette supériorité qui l’a toujours distinguée des autres villes de la Grèce. Si Rome, Florence, Paris, attirent une foule d’étrangers, c’est à cause
* Nous avons déjà employé cette définition dans divers morceaux de ce Recueil, n avant pas eu primitivement l’intention d® Ips réunir.
35o INFLUENCE DE LA PEINTURE
des monumens et des chefs-d’œuvre que ces cités fameuses renferment dans leurs murs. Les plaisirs, les fêtes, les spectacles qu’ils y rencontrent les y font séjourner , parce qu’ils ont une perfection, un charme inconnu ailleurs , par la raison qu’un peuple illustré par la culture des arts, possède un caractère particulier, a plus d’agrément, d’urbanité, que les autres peuples, à cause enfin, que beaucoup d’hommes célèbres ont fixé leur résidence dans ces villes superbes.
Si nous suivons la marche de l’industrie chez les anciens peuples , dans les diverses parties du monde , d’abord nous la trouvons partout dans l’enfance relativement aux arts ; ou pour mieux dire , n’existant pas ou n’existant plus. En Europe , si vous en exceptez les Grecs, aucun peuple n’avait la plus légère notion sur les arts d’agrément; aussi ne connaissait-on chez eux nul commerce, nulle industrie. Les Goths, les Germains, les Gaulois, les Sarmates, étaient plongés dans l’ignorance, et les peuples d’Italie furent long-temps loin de penser qu’un jour les arts, bannis de la Grèce, trouveraient un asile au milieu d’eux.
La peinture est l’art le moins reculé dans l’antiquité; l’architecture, la sculpture, la gra~
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vure en relief, étaient connues bien avant qu’on eût imaginé de tracer des figures. Quoique les Egyptiens se flattent d’avoir connu cet art six mille ans avant les Grecs * , cependant , nous ne pouvons nous déterminer à considérer sous le rapport de l’art, le plafond bleu parsemé d’étoiles qui couvrait le mausolée d’Osymandés, au rapport de Diodore , d’après Hécatée, ni les couleurs vives et brillantes des peintures dont nous parlent différens voyageurs.
Il n’est pas vraisemblable que Cambyse ait détruit en Egypte jusqu’aux moindres vestiges des peintures du premier âge. Les ravages de ce barbare conquérant furent considérables sans doute, mais les fragmens nombreux qui nous restent des anciens monumens de ces peuples, auraient suffi pour donner aux historiens du temps une idée du genre et de la nature de ces peintures , si elles eussent existé , d’autant mieux, qu’il serait ridicule de penser que Cambyse se fût particulièrement attaché à ce genre de destruction , tandis qu’à cette époque le luxe avait déjà fait des progrès chez les Perses. Il paraît donc plus vraisemblable de penser que la peinture (considérée comme art), n’existait pas encore dans les siècles qui ont
* Goguet , Tom. III, p. 33u.
précédé ces ravages, et que celles dont on peut encore découvrir quelques vestiges aujourd’hui, ne datent que de l’époque du règne des Ptolomées.
D’ailleurs , ces peintures étant appliquées sur des monumens d’architecture dans le genre grec, et par-conséquent infiniment postérieurs à ceux qui portent le caractère vraiment égyptien, on n’en peut rien conclure sur l’ancienneté de l’art dans cette contrée. Le voyageur moderne qui réunissait les talens de l’artiste et ceux de l’homme de lettres , à un zèle éclairé pour le progrès des sciences , nous a transmis, dans son intéressant ouvrage sur l’Egypte , des copies des tombeaux des rois de Thèbes, ainsi que la gravure de plusieurs dessins qui ornaient des manuscrits précieux 1 ; mais il nous a privés de connaître son opinion sur leur antiquité a. Nous attendons que quelques savans plus hardis , viennent nous éclairer sur ce point , ou peut-être épaissir encore le voile qui nous couvre ces précieux secrets.
Il parait prouvé, par le silence d’Homère, et d’après l’opinion de beaucoup d’auteurs célè-
1 J) cnon , V'oyage de la Haute et Basse-Egypte , pl. i35 et 1 4 1 *
3 Ibid. , page dernière.
SUR LES ARTS D’iNDUSTRIE COMMERCIALE. 333 bres % que l’invention de la peinture est postérieure à la guerre de Troye; nous voyons que plusieurs siècles après cette époque , elle avait fait peu de progrès , même chez les Grecs. Ces derniers n’en sont cependant pas les inventeurs : ils la tiennent des Égyptiens et des Perses , quoiqu’ils n’y aient jamais excellé ni les uns ni les autres. Cependant les Perses sont peut-être ceux des anciens peuples qui l’ont appliquée avec le plus de succès au perfectionnement de l’industrie. Les peuples de l’Asie furent les premiers qui connurent l’art de tisser les étoffes *; les Babyloniens, dit-on, inventèrent Part de faire des tapis et des tapisseries ; les Phrygiens, celui des broderies : c’est de ces mêmes contrées que ce goût s’est répandu par toute la terre.
Si l’on est étonné que les Grecs, les maîtres de toutes les nations à tant de titres, surtout en ce qui concerne les arts , n’aient pas étendu davantage leur influence sur les objets d’industrie, on se rappellera que le luxe ne fut pas toujours aussi généralement répandu chez eux que chez les Orientaux. Cependant ils devinrent aussi par suite, célèbres dans l’art de tisser
* Pline, Histoire naturelle , et autres auteurs. s Homère , llliade , Odyssée.
les étoffes, qu’ils enrichirent même de figures. Ils travaillaient les métaux; l’art du potier y fut poussé assez loin. Les femmes qui avaient éprouvé quelques disgrâces de la fortune , évènement assez fréquent dans un pays où elle était si versatile , trouvèrent souvent , ainsi que les Françaises du temps de l’émigration , une ressource précieuse contre l’ennui et l’adversité *, dans le talent de broder.
Si nous considérons les peuples modernes , nous remarquerons que ceux de l’Afrique sont dépourvus de toute sorte d’industrie. Si , à la honte des XVII. e et XVIII. e siècles, nous avons vu les Européens mettre à contribution les fabricans d’étoffes , les papetiers , les peintres et les potiers de quelques peuples de l’Asie , ce fut plutôt par une bizarrerie, une dépravation de goût causée par la mauvaise éducation des Européens relativement aux arts, que par une suite des taiens des Perses, des Chinois et des Japonais.
Les peuples seuls de l’Europe qui ont le sentiment des arts, sont ceux dont l’industrie a été portée à un degré de perfection éminent. Si nous fixons nos regards sur le Nord, nous verrons qu’en Russie l’influence des arts sur l’in-
* Démosthènes, contre Eubulidès.
SUR LES ARTS D’iNDUSTRIE COMMERCIALE. 333 dustrie est bornée à la fabrication de quelques tapisseries médiocres; en Dannemarck, à celle de peu d’ouvrages d’orfèvrerie , à des tapis peints , et à quelques étoffes brochées de peu d’importance ; l’industrie de la Suède ne produit que des toiles imprimées : mais tous ces objets ne servent qu’à la consommation intérieure, et ne s exportent pas hors du pays. Si en Angleterre on fabrique des faïences , des poteries, des ouvrages d’acier , si l’on y exécute des gravures, et que tous ces objets jouissent de quelque considération dans différens états de l’Europe, c’est parle soin qu’ont prié les Anglais d’attirer primitivement chez eux, à grands frais, les talens qu’ils voyaient briller chez leurs voisins.
Les Suisses, qui n’ont pas un goût inné pour les arts, voient décliner de jour en jour leur commerce de toiles peintes, naguères si florissant; il en est à-peu-près de même de leurs mousselines brodées et de leurs cristaux. Les Français leur déroberont bientôt entièrement ces différentes branches d’industrie , comme ils ont dérobé aux Allemands celles des papiers d’ameublement , de faïence , de toiles peintes et de porcelaine, et aux Turcs, celles des tapis et des toiles dites de Perse , qu’ils étaient en possession de leur fournir depuis des siècles.
Quant à l’Italie , le sentiment des arts lui a conservé long-temps le commerce des tableaux et des mosaïques , ainsi que celui de certaines étoffes assez belles qui se fabriquent dans quelques-unes de ses contrées. Pour l’Espagne , et surtout le Portugal, leur industrie est parfaitement nulle sous le rapport des arts. Nous allons tâcher d’analyser maintenant jusqu’à quel point le goût de ces mêmes arts a porté en France la partie de l’industrie sur laquelle il exerce son influence.