‹ Mélanges sur les beaux-artsChapitre 46 sur 46 · DE L’ARBRE DE CRAGOVIE · texte numérisé non relu

DE L’ARBRE DE CRAGOVIE

O toi! l’ami constant de mon enfance, toi qui servis d’appui à mes faibles bras, lorsque je commençai à m’élancer dans la carrière de la vie ; qui couvris de tes verdoyans rameaux les jeux simples et innocens de mon adolescence : toi , dont les formes pittoresques guidèrent les premiers essais de mes crayons , tu n’es donc plus ! Ta cime jaunie par deux cents hivers , ce faîte orgueilleux qui semblait se perdre dans la nue , est tombé sous les coups de l’impitoyable cognée. Bientôt il ne restera plus aucune trace de ta glorieuse existence ; mais tu vivras long-temps dans mon souvenir! Je me rappellerai sans cesse que ce fut à l’ombre

* Gros arbre du Luxembourg , à l’ombre duquel les nouvel* listes venaient apprendre ou débiter des nouvelles lors de la guerre de sept ans. Cet arbre , d’une énorme grosseur, avait été plante par Marie-de-Médicis. Il a été détruit il y a à-peu-près vingt-cinq ans , lors de la restauration du palais.

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de ton feuillage que Chloé frappa mes regards, et que mon âme s’ouvrit pour la première fois aux plus douces impressions. Puis-je être assez ingrat pour oublier que , confident discret , tu fus souvent le dépositaire fidèle des sentimens de mon cœur, et que tu recelas sous ton écorce bienveillante la brûlante expression de nos mutuelles ardeurs.

Je me le rappelle encore ! oui, ce fut sous ton ombrage chéri , que j’appris de bonne heure à aimer ma patrie, à gémir de ses revers, et à m’énorgueillir de ses succès. Ce fut près de toi que , l’âme affaissée par la douleur, je versai des larmes sur la déroute de Rosbach , et la honteuse journée de Minden. Mais, délicieux souvenirs ! mon cœur tressaille encore du bonheur que j’y éprouvai au récit des victoires mémorables que vinrent couvrir de leurs lauriers touffus les erreurs de notre révolution.

Assis à tes pieds , ô mon fidèle ami ! une agréable idée venait remplir mon cœur d’allégresse ; oui , me disais— je , après avoir été l’appui de mon enfance , tu deviendras le soutien de ma vieillesse; lorsque l’hiver de mes ans qui s’approche aura condensé en moi la sève de la vie, mon corps glacé viendra chercher près de toi un secourable abri contre les

DE l’arbre DE CRACOVIE.

vents impétueux de l’automne, ou contre un orage subit, qui ne permettrait pas à mes jambes débiles de regagner mon toit hospitalier.

Mais , souvenirs déchirans ! tes rameaux épars et desséchés ne m’offrent plus qu’un triste et pénible avenir : la scie acérée a mis fin à ta longue existence , qu’un engrais salutaire eût encore prolongée. Une lueur de consolation vient cependant alléger ma douleur. Si l’homme par ses talens et ses vertus étend le terme de sa vie ,, cependant ses restes inanimés font fuir au loin ceux qui lui furent le plus attachés. Mais pour toi „ au contraire , l’instant de ta destruction est le premier jour d’une nouvelle existence. Ta tige gigantesque, en quartiers refendus , va devenir le patrimoine de l’artisan industrieux; sous sa main habile, bientôt transformé en lambris dorés , en meubles élégans , tu recèleras les appas de la tendre Céphise ; tu prêteras ton secours aux succulens festins de nos modernes Lucullus ; ensuite, flétri par les années, après avoir été l’objet frivole du luxe des palais, tu deviendras encore le meuble nécessaire de la modeste cabane. Tu procureras au vieillard infirme et peu fortuné un repos commode et un sommeil réparateur; un nouvel Homère peut-être

4a4 SOUVENIRS d’un vieil ami, etc.

tracera , *à l’aide de ton appui , une nouvelle Iliade : utile jusque dans ta moindre parcelle, la plus légère fraction de ton écorce servira à réchauffer les doigts engourdis du pauvre. Enfin , ta cendre même , offrira une ressource précieuse à l’indigence.

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